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vendredi 5 mai 2017

Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork

Les écrits d'Etty Hillesum, recommandés maintes fois par des proches, enfin empruntés en bibliothèque, lus et aimés. Wahou, quelle force dans ce bout de femme de 27 ans !

Ce livre est composé de deux éléments mis bouts à bouts : d'une part le journal d'Etty de 1941 à 1943 puis ses lettres depuis le camp de transit de Westerbork. 

Dans le journal, on découvre une jeune femme qui vit à Amsterdam, étudie, enseigne le russe, profite de la vie mais n'est pas très heureuse. Elle rêve de devenir écrivain mais se perd dans les idées plutôt que dans l'action. 
"L'essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d'idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c'est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t'y noyer ! [...] Ne surestime pas ces orgies de vie intérieure, ne va pas te croire pour autant du nombre des "élus" et supérieure aux gens "ordinaires" dont la vie intérieure t'est, après tout, parfaitement inconnue ; mais si tu continues à te griser et à te délecter de tous tes remous intérieurs, tu n'es qu'une chiffe molle et une bonne à rien"
"J'ai retrouvé soudain, fugitivement, la certitude qui, en ce moment précis où je tiens un stylo, a de nouveau totalement disparu : un jour je serai écrivain. Les longues nuits que je passerai à écrire, ce seront mes plus belles nuits. Alors tout jaillira de moi, s'écoulera de moi en un flux ininterrompu et sans fin, tout cela qu'aujourd'hui j'emmagasine en moi"
"Il n'y a pas de poète en moi, il n'y a qu'un petit morceau de Dieu qui pourrait se muer en création poétique"
Nous la rencontrons alors qu'elle vient de faire la connaissance de S., Julius Spier, chirologue (il lit ton âme dans les lignes de la main) et thérapeute. Avec ses conseils, Etty va grandir, se découvrir, s'accepter. C'est un voyage initiatique de l'âme que l'on fait avec elle. Et un parcours dans son quotidien, ses histoires de coeur, ses lectures, ses envies. On suit aussi le durcissement du traitement des juifs en Hollande. 
"On est constamment indignés devant certains faits, on cherche à comprendre, mais rien n'est pire que cette haine globale, indifférenciée. C'est une maladie de l'âme"
Gallen Kalela, Ad astra, 1907
Mais tout cela ne semble pas tellement peser car Etty est véritablement transfigurée par sa rencontre avec Dieu, avec ce qu'il y a de divin en elle. On ne sait pas vraiment quand s'opère cette conversion. Pas de grand miracle ou d'apparition. C'est simplement dans un ton qui évolue, qui murit, qui s'ensoleille malgré les difficultés qui s'amoncèlent. Elle nous livre des petits trésors d'abandon, d'acceptation et de foi.
"Il m'est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j'ai l'intime conviction que de la réussite ou de l'échec il sortira toujours quelque chose. Avant, je vivais au stade préparatoire, j'avais l'impression que tout ce que je faisais ne comptait pas vraiment, n'était que la préparation à autre chose, à quelque chose de grand, de vrai"
"C'est ici et maintenant, en ce lieu, dans ce monde, que je dois trouver la clarté, la paix et l'équilibre. Je dois replonger sans cesse dans la réalité, "m'expliquer" avec tout ce que je rencontre sur mon chemin, accueillir le monde extérieur dans mon monde intérieur et l'y nourrir - et inversement -, mais c'est terriblement difficile, et pourquoi ai-je ce sentiment d'oppression au dedans de moi ?"
"Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l'atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens, je suppose, qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en dehors d'eux. Il en est d'autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes"
"Penser, c'est une grande et belle occupation dans les études, mais ce n'est pas ce qui vous tire de situations psychologiques difficiles. Il y faut autre chose. Il faut savoir se rendre passif, se mettre à l'écoute. Retrouver le contact avec un petit morceau d'éternité"
"Voilà  ta maladie : tu veux enfermer la vie dans tes formules personnelles. Tu veux que ton esprit embrasse tous les phénomènes de cette vie, au lieu de te laisser toi-même embrasser par la vie. Je me rappelle ce mot : mettre ta tête dans le ciel, passe encore, mais mettre le ciel dans ta tête, holà ! Tu veux toujours recréer le monde à ton idée, au lieu de jouir du monde tel qu'il est. Tu montres là ta nature tyrannique"
On ne sait pas trop qui est ce Dieu pour Etty. Elle est juive mais pas pratiquante. On peut la voir chrétienne. Mais après tout, l'essentiel n'est pas là. A quoi sert d'identifier, de classer la divinité ? Ce qui compte, c'est que pour Etty, c'est un chemin vers elle même. 
"Je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi, mais cherche encore son plein épanouissement. Il m'arrive de croire que j'aspire à la retraite du couvent. Mais c'est dans le monde et parmi les hommes que j'aurai à me trouver"
"Je commence à me rendre compte que lorsqu'on a de l'aversion pour son prochain, on doit en chercher la racine dans le dégoût de soi-même"
"Nos actes ne sont souvent qu'imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant notre vie et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes. Je le dis en cet instant avec beaucoup d'humilité et de gratitude et je le pense profondément (même si je sais que tout à l'heure je serai redevenue rebelle et écorchée vive) : "Mon Dieu, je te remercie de m'avoir faite comme je suis. Je te remercie de me donner parfois cette sensation de dilatation, qui n'est rien d'autre que le sentiment d'être pleine de toi. Je te promets que toute ma vie ne sera qu'une aspiration à réaliser cette belle harmonie, et à obtenir cette humilité et cet amour vrai dont je sens en moi la possibilité à mes meilleurs moments." Et maintenant, desservir le petit déjeuner, finir de préparer la leçon de Lévi, et un peu de make-up sur le museau"
Et grâce à cette conscience de Dieu, grâce à la prière, grâce à cette cohérence intérieure, cet apaisement, bien différents de l'agitation initiale des feuilles de 1941, Etty regarde l'extérieur avec plus de tranquillité. Elle parle souvent, même en camp, de la prière comme lieu de ressourcement et de compréhension du monde.
"Les menaces extérieures s'aggravent sans cesse et la terreur s'accroit de jour en jour. J'élève la prière autour de moi comme un mur protecteur plein d'ombre propice, je me retire dans la prière comme dans la cellule d'un couvent et j'en ressors plus concentrée, plus forte, plus "ramassée". Cette retraite dans la cellule bien close de la prière prend pour moi une réalité de plus en plus forte, devient aussi plus simple"
"Cette peur de ne pas tout avoir dans la vie, c'est elle justement qui vous fait tout manquer. Elle vous empêche d'atteindre l'essentiel"
"Je sens à présent tout le poids que tu m'as donné à porter, mon Dieu. Tant de beauté et tant d'épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. Et la beauté, la grandeur, se révélaient parfois plus dures à porter que la souffrance, tant elles me subjuguaient. Qu'un simple coeur humain puisse éprouver tant de chose, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer !"
Et ce qui est beau, c'est que cet amour pour Dieu, elle rejaillit sur l'autre. D'abord timidement, puis de plus en plus devant la difficulté de la vie à Amsterdam puis à Westerbork.
"Si j'aime les êtres avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu"
"Il me reste une leçon à apprendre, la plus dure, mon Dieu : assumer les souffrances que tu m'envoies et non celles que je me suis choisies"
"On voudrait être un baume versé sur tant de plaies"
"Si nous ne sauvons des camps, où qu'ils se trouvent, que notre peau et rien d'autre, ce sera trop peu. Ce qui importe, en effet, ce n'est pas de rester en vie coûte que coûte, mais comment l'on reste en vie. Il me semble parfois que toute situation nouvelle, qu'elle soit meilleure ou pire, comporte en soi la possibilité d'enrichir l'homme de nouvelles intuitions. Et si nous abandonnons à la décision du sort les dures réalités auxquelles nous sommes irrévocablement confrontés, si nous ne leur offrons pas dans nos têtes et dans nos cœurs un abri pour les y laisser décanter et se muer en facteurs de mûrissement, en substances d'où nous puissions extraire une signification, - cela signifie que notre génération n'est pas armée pour la vie"
"Je vois ici beaucoup de gens qui disent : nous ne voulons rien nous rappeler d'"avant", sinon la vie au camp nous deviendrait impossible. Et moi, je vis justement si bien ici parce que je n'oublie rien de cet "avant" (qui n'en est d'ailleurs même pas un pour moi) et que je continue sur ma lancée"
"Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s'équilibrent, partout et toujours. Je n'ai jamais eu l'impression de devoir me forcer à en voir le bon côté, tout est toujours parfaitement bon, tel quel. Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais"
 Je ne vous ai pas mis la longue lettre qui décrit une nuit de départ pour la Pologne. Mais c'est une plongée dans l'horreur de la déportation pendant laquelle Etty tente d'être lumière, partout où elle passe. Avant d'être à son tour déportée avec sa famille et de mourir à Auschwitz. Un témoignage lumineux et puissant !

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