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jeudi 14 novembre 2019

Autoportrait au radiateur


Cet ouvrage de Christian Bobin se présente comme un journal d’avril 1996 à mars 1997. Journal des fleurs et des herbes. Journal des enfants de son amour. J'y ai fait une moisson riche et belle de mots et de phrases ! 
Deux de mes favorites : « Ce qu’on appelle le « charme » d’une personne, c’est la liberté dont elle use vis-à-vis d’elle-même, quelque chose qui, dans sa vie, est plus libre que sa vie » et « Pour trois jours, analphabète : rien de tel qu’un souci pour rendre le monde illisible. Le souci est une manière de porter à soi une attention si bruyante que l’on finit très vite par ne plus rien entendre – ni soi ni les autres. Une mort à même la vie »
« La gaieté, ce que j’appelle ainsi, c’est du minuscule et de l’imprévisible. Un petit marteau de lumière heurtant le bronze du réel. La note qui en sort se propage dans l’air, de proche en proche jusqu’au lointain »
« Personne n’est exactement à sa place et cela vaut mieux, une stricte adéquation serait insupportable »
« C’est clair : tout ce que j’ai, on me l’a donné. Tout ce que je peux avoir de vivant, de simple et de calme, je l’ai reçu. Je n’ai pas la folie de croire que cela m’était dû, ou que j’en étais digne. Non, non. Tout m’est depuis toujours donné, à chaque instant, par chacun de ceux que je rencontre. Tout ? Oui. Depuis toujours ? Oui. A chaque instant ? Oui. Par chacun de ceux que je rencontre, sans exception ? Oui. Alors pourquoi, parfois, une ombre, une lourdeur, une mélancolie ? Eh bien c’est qu’il me manque parfois le don de recevoir. C’est un vrai don, un don absolu. Quelquefois je prétends trier, choisir, je me dis que l’herbe est plus verte de l’autre côté du pont, des bêtises comme ça, rien de grave puisque l’on continue de tout me donner, sans arrêt, pour rien »
« La vie, je la trouve dans ce qui m’interrompt, me coupe, me blesse, me contredit. La vie, c’est celle qui parle quand on lui a défendu de parler, bousculant prévisions et pensées, délivrant de la morne accoutumance de soi à soi »
« « Infiniment plus que tout » : c’est le nom enfantin de l’amour, son petit nom, son nom secret »
« Il y a un instant où notre vie, sous la pression d’une joie ou d’une douleur, rassemble ce qui, en elle, était auparavant dispersé – comme une ville dont les habitants abandonneraient leurs occupations pour se réunir tous sur la grand place »
 « Dans la racine du mot « négligence », il y a le mot « lire ». Faire preuve vis-à-vis d’autrui de négligence, c’est être devant lui comme devant un livre que l’on n’ouvrira pas, le laissant à lui-même obscur, privé de sens »
« L’angoisse suscite la beauté – comme la question réveille sa réponse. A la source d’un grand poème, d’une belle musique ou d’une architecture sacrée, il y a une angoisse que l’on apaise en lui donnant forme, rythme, mesure »
« La hache plus que la dentelle. L’art roman plus que l’art gothique. Ce qui tranche, simplifie et rudoie, plus que ce qui dilue, complique et diffère »
« La lourdeur et l’ennui sont la marque des conseillers qui orientent ma vie, les seuls que j’écoute. Peu bavards, ils m’indiquent uniquement là où je dois m’abstenir. Pour le reste, ils se taisent »
« Faire sans cesse l’effort de penser à qui est devant toi, lui porter une attention réelle, soutenue, ne pas oublier une seconde que celui ou celle avec qui tu parles vient d’ailleurs, que ses goûts, ses pensées et ses gestes ont été façonnés par une longue histoire, peuplée de beaucoup de choses et d’autres gens que tu ne connaîtras jamais. Te rappeler sans arrêt que celui ou celle que tu regardes ne te doit rien, n’est pas une partie de ton monde, il n’y a personne dans ton monde,  pas même toi. Cet exercice mental – qui mobilise la pensée et aussi l’imagination – est un peu austère, mais il te conduit à la plus grande jouissance qui soit : aimer celui ou celle qui est devant toi, l’aimer d’être ce qu’il est, une énigme – et non pas d’être ce que tu crois, ce que tu crains, ce que tu espères, ce que tu attends, ce que tu cherches, ce que tu veux »
« Je connais des écrivains pauvres, je n’en connais aucun qui soit au chômage : privé d’écrire – et donc de joie, car il ne faut pas se raconter d’histoire : c’est une joie pure que celle d’écrire, et tout autre discours là-dessus est répugnant »
« Les techniques modernes pour relier les individus les uns aux autres visent toutes à une seule chose : réduire à l’extrême le délai entre un désir et sa réalisation. C’est une manière angélique de nier l’épaisseur et la lourdeur du temps. Mais l’amour qui est cet envol a besoin de cette épaisseur et de cette lourdeur. Il prend son essor en s’appuyant sur eux. C’est pour préserver ce temps que je laisse le téléphone sonner et le répondeur réciter ses poèmes »
« Ce matin j’ai pris un cours de danse avec une araignée et cet après-midi je m’en porte mieux »
« « Reste près de moi », dit le mauvais amour. « Va, dit le bon amour, va, va, va : c’est par fidélité à la source que le ruisseau s’en éloigne et passe en rivière, en fleuve, en océan, en sel, en bleu, en chant » »
« Car il en va des sociétés comme des individus : le réel est toujours du côté du réfractaire, du fugitif, du résistant, de tout ce qu’on cherche à calmer, ordonner, faire taire et qui revient quand même, qui revient encore, et qui revient sans cesse – incorrigible. L’écriture est de ce côté-là. Tout ce qui s’entête à vivre est de ce côté-là. »
« Le bien, s’il y en a, quand il y en a, arrive dans les rares instants où, m’abstenant de faire quoi que ce soit, je lui ouvre un espace. Le mal, c’est ce à quoi je prends part. Le bien, c’est ce que je laisse venir. »
« Vouloir plaire, c’est mettre sa vie dans la dépendance de ceux à qui l’on veut plaire, et de cette part en eux, infantile, qui veut sans fin être comblée. Ceux qui recueillent les faveurs de la foule sont comme des esclaves qui auraient des millions de maîtres. »
« Devant la phrase poudreuse et calme : «  Il neige », on ne songe pas à poser la question : « Qui est-ce qui neige ? » « Il neige » désigne un fait pur, un évènement sans auteur : « il y a de la neige, là maintenant. » Dire « je t’aime » ne dit rien d’autre. « Aimer » est un verbe de la même famille que « neiger ». Qui est-ce qui neige ? La neige. Qui est-ce qui aime ? L’amour. « Je t’aime » – donc « il y a de l’amour, là, maintenant. Il n’y a que de l’amour et moi je n’y suis pas. Je suis seulement celui qui formule ce qu’il y a là où, momentanément, je ne suis plus. » »
« Choses qui viennent par défaut à la place d’une autre : l’ambition. L’argent. Laver les vitres, classer des photos. La colère. Les voyages. Choses qui remplissent toute leur place et ont en elle-même leur propre suffisance : Nouer les lacets d’un petit enfant. Lire un livre d’une traite avec la nuit alentour. Changer l’eau des fleurs. L’empreinte d’un moineau sur la neige fraîche. L’amour. »
« L’écriture est la sœur cadette de la parole. L’écriture est la sœur tardive de la parole ou un individu, voyageant de sa solitude à la solitude de l’autre, peuple l’espace entre les deux solitudes d’une Voie lactée de mots. Ce qui nous parle, c’est ce qui nous aime. Une parole privée d’amour est une chose sourde, sans conséquence « Je ne sais pas te parler, donc je te tue » : l’amour est un effort pour sortir de ce meurtre naturel de chacun par chacun. L’amour est cette bienveillance élémentaire à partir de laquelle une solitude peut parler à une autre solitude et, au besoin, l’accompagner jusque dans le noir. »


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