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jeudi 27 février 2020

La plus précieuse des marchandises

C'est un joli conte que nous offre Jean-Claude Grumberg, qui m'a plus plu que son théâtre. Un conte sur fond de Shoah mais un conte quand même.

Cette histoire commence dans un bois, une forêt profonde où vit un bûcheron et sa bûcheronne. Un couple sans enfant, bien pauvre, la faim au ventre. Pas beaucoup de distractions dans cette foret sinon un train de marchandises, qui passe régulièrement. Un train qui fait rêver la bûcheronne qui imagine des trésors ! Alors quand elle reçoit un don du train, une petite marchandise, elle se réjouit. Mais ce n'est pas évident de sauver une petite marchandise alors que partout autour on en veut aux sans-cœur et que le pauvre bûcheron se méfie de la marchandise. Mais c'est une marchandise qui met de la poésie et de la beauté dans la vie, même celle des ermites. Des épreuves, des rencontres et beaucoup de poésie pour cette histoire initiatique.

Très court, volontairement joyeux, même s'il laisse transparaître une réalité plus noire derrière le conte, il se dévore ! Cette forme convient parfaitement pour s'exprimer sur l'indicible de notre humanité et de notre histoire sans être dans le témoignage ou le roman historique. 


lundi 24 février 2020

L'estime de soi. S'aimer mieux pour vivre avec les autres

J'ai emprunté cet ouvrage de Christophe André et François Lelord un peu par hasard, ce n'était pas le titre que je cherchais. Et finalement, ce n'était pas inintéressant.

Des test pour évaluer son estime de soi, et découvrir les lieux où elle était plus faible, des exemples, des aspects plus théoriques et des chemins vers plus d'estime de soi. C'est le genre de bouquin qui n'apprend pas grand chose finalement, même s'il permet de mettre des mots sur des comportements observés ou vécus.

J'en retiens les clés de l'estime de soi :
- le rapport à soi même : se connaitre, s'accepter, être honnête avec soi même
- le rapport à l'action : agir, faire taire le critique intérieur, accepter l'échec
- le rapport aux autres : s'affirmer, être empathique, s'appuyer sur le soutien social
Des clés qui aident à comprendre ce qui manque, ce qui n'est pas nourri, pourquoi on se plaint... 
"Ces trois composantes de l'estime de soi entretiennent généralement des liens d'interdépendance : l'amour de soi (se respecter quoi qu'il advienne, écouter ses besoins et ses aspirations) facilite incontestablement une vision positive de soi (croire en ses capacités, se projeter dans l'avenir) qui, à son tour, influence favorablement la confiance en soi (agir sans crainte excessive de l'échec et du jugement d'autrui)"

"Pour répondre aux attentes des parents, l’aîné investirait son estime de soi dans la réussite et la performance, tandis que, la place de bon élève étant déjà prise, le cadet privilégierait le relationnel"

"Cet abaissement de l'estime de soi n'est probablement pas la seule cause des conduites de racisme ou d'intolérance, mais, pour peu qu'une idéologie ait préparé le terrain, il en facilite certainement l'apparition"

"Si je travaille de toutes mes forces et qu'en plus j'échoue, ce sera la preuve de mon manque de valeur ; alors que si j'échoue sans avoir vraiment fait d'efforts, mon échec sera imputable à ce manque d'efforts plus qu'à mon manque de compétences"

jeudi 20 février 2020

Loin

Vous connaissez Alexis Michalik ? Mais si, c'est l'auteur du Porteur d'histoire que j'ai tant aimé ! Une pièce qui déménage, file comme le vent et enchaîne les aventures. Eh bien son roman, c'est un peu pareil ! Sauf que j'ai moins aimé. 

Antoine, c'est le garçon parfait, ou le gendre idéal. Le mec posé, fidèle, qui va bien gagner sa vie, qui a le sens de la famille, de l'autre, de ce qui se fait... Le mec sans histoire, chiant, quoi ! Pourtant, lorsqu'il découvre une carte postale envoyée par son père vingt ans plus tôt - père dont il n'a jamais eu de nouvelles depuis sa disparition - il fait une entorse à ses habitudes. Il décide d'aller enquêter sur cet homme, en allant là où la carte a été postée. Il entraîne avec lui son ami Laurent, le rigolo fauché, et Anna, sa sœur, son opposé. Et l'aventure commence, relevant du jeu de piste et de l'enquête policière. Une aventure dont il n'imagine pas jusqu'où elle va l'embarquer... 

Ce qui est sympa dans ce livre, c'est le rythme et l'aventure. On a envie de connaître la suite et on ne s'ennuie pas (ou presque pas, sauf quand on nous fait une leçon inaugurale sur le voyage et l'ouverture ou sur l'histoire d'un lieu de façon 'la Turquie pour les nuls' - raccourcis historiques bonjour). Ça pulse, ça avance, souvent de façon complètement improbable et grâce à un magnifique deus ex machina mais qu'importe, on maintient le rythme. Et l'aventure, c'est du Dumas tout du long. Certainement génial au théâtre.

Ce qui me plait un peu moins, c'est justement que ce rythme et cette aventure sans fin manquent de renouveau, de pause, de réflexion, d'échecs... on court d'indice en indice, tels des lecteurs d'un jeu de piste mondial qui ne peut pas rater. Parfois un petit flash-back vient éclairer le parcours fou de Charles, le père perdu... Et c'est souvent grosses ficelles, clichés et idées improbables mais soit. Et là-dedans, difficile d'avoir des personnages un peu nuancés. Antoine change, certes, mais tellement vite que c'en est flippant. Quant aux personnages secondaires, c'est souvent les bons et les méchants, pas le temps de les colorer beaucoup. C'est plein de bons sentiments, de rebondissements, ça accroche le lecteur. Mais c'est aussi un peu décevant, ça manque de style et de fond. On peut comparer à Marc Lévy ou c'est pas gentil ? 


mardi 18 février 2020

Le voyageur imprudent

Le challenge solidaire de Babelio me permet de relire des romans perdus dans ma bibliothèque, lus à l'adolescence comme ce Barjavel. Je n'en sors pas émerveillée. 

Saint-Menoux et Essaillon ont trouvé un moyen de voyager dans le temps. Ils explorent d'abord les années proches puis s'autorisent des bonds dans le temps pour découvrir comment va évoluer l'humanité jusqu'à une civilisation humaine étonnante, ayant muté, dont ils nous décrivent les fonctionnements. Cela n'est pas sans frayeurs ou inquiétudes sur ce que peut modifier leur présence dans ces lieux. Et sur la façon dont ils pourront ou non retrouver le Paris de la guerre, qui est leur quotidien. Voyager dans le passé, c'est une autre affaire, surtout lorsqu'on tente de jouer le destin... et que c'est lui qui se joue de nous. Une fin en mode chat de Schrodinger ou paradoxe du grand-père !

C'est un roman d'aventure et de SF, en mode page turner, efficace. C'est pas toujours très cohérent, c'est loin d'être dingue au niveau de l'écriture. Et c'est hyper rétrograde en termes de place de la femme. Sans parler de la nouvelle société du futur, explorée pendant la moitié du roman, complètement barbante ! Pas si heureuse des retrouvailles.


lundi 17 février 2020

Cher amour

Entre la Comédie française et les voyages pour tourner des films aux quatre coins du monde, Bernard Giraudeau trouve le temps d'écrire des lettres. Plutôt que de tenir un journal, il écrit à une femme, Madame T. Imaginaire ou composée de souvenirs, encore à rencontrer, cette femme est un peu le lecteur interpellé par l'acteur. C'est aussi une femme avec laquelle il imagine un drôle de jeu à la toute fin du livre, le jeu de l'aveugle qui découvre mieux le monde à côté de l'aimée.

Suivant Bernard dans des capitales bruyantes, des bidonvilles joyeux, une forêt tropicale, des cabanes, les planches, l’hôpital, la Jeanne d'Arc, etc., on voit du monde et de ses lieux de pauvreté. On suit les répétitions, les vers de l'une ou l'autre pièce intercalés entre les paysages exotiques. Le lecteur écoute, il suit. Il lit les jolis mots, les jolies phrases, poétiques. Il découvre des personnages et des figures derrière les paysages comme Inès et Valdivia, dont l'amour fait écho à celui de l'auteur. Il ne note rien d'exceptionnel si ce n'est la mobilité incessante de l'acteur et de la caméra.

Belle écriture et beaux voyages, mais sans plus pour moi. C'est une lecture qui restera sans suite. Elle était sur ma LAL depuis des années grâce à Yv.


mercredi 12 février 2020

Le modèle

Youpi, une belle sortie de PAL avec ce roman de Lars Saabye Christensen dont j'avais beaucoup aimé Le demi-frère.

Avec ce livre, on va suivre un artiste, Peter Wihl, dont la prochaine exposition approche et qui n'a pas encore commencé à peindre. Depuis des débuts acclamés par la critique, le peintre peine à se renouveler. Installé avec sa compagne et sa fille, il s'efforce de travailler dans l'atelier désespérément vide. C'est là qu'il vit son premier malaise : il tombe dans les pommes en perdant temporairement la vue. Les malaises se multiplient et le verdict tombe : il est destiné à devenir aveugle. Quel drame pour un peintre. Il ressent alors la pitié qui suinte chez ses proches, ainsi que la peur. Mais il est résolu à trouver une solution, coûte que coûte ! 

Un roman qui monte progressivement en tension, dont le personnage principal s'épaissit tandis que les autres semblent disparaître devant cette cécité programmée. Mais cette cécité, n'est-elle pas finalement dans la cécité à l'autre et la fermeture sur soi, plus que dans le handicap ? C'est en tous cas ce que j'ai ressenti devant les choix du peintre. 


lundi 10 février 2020

Noireclaire


« Je cherche ton visage comme on cherche l’interrupteur dans le noir »

C’est encore un livre à la femme aimée. Lettre ou poème ? Un livre où il y a des fantômes et la belle nature. Un livre qu’on confondrait presque avec d’autres finalement. J’ai l’impression de l’avoir déjà lu, ou presque. Il m’émerveille moins. Et pourtant, ses phrases indubitablement me touchent.

jeudi 6 février 2020

Écorces

Ce court ouvrage de Georges Didi-Huberman fait partie des recommandations qui traînaient depuis trop longtemps sur ma LAL. Oui, je continue à tenter de la faire baisser, le carnet est presque plein ! J'avais un souvenir assez complexe de ma première rencontre avec le philosophe, il faut être concentré pour le lire. Ici, c'est moins dense mais ça ne pose pas moins de questions.

Visitant Auschwitz et Birkenau, le philosophe photographie et ramasse des écorces de bouleaux, qui ouvrent et ferment l'ouvrage. 
"Comme pour rendre évident qu'une image, si on fait l'expérience de la penser comme une écorce, est à la fois un manteau - une parure, un voile - et une peau, c'est-à-dire une surface d'apparition douée de vie, réagissant à la douleur et promise à la mort [...] Or, là précisément où elle adhère au tronc - le derme, en quelque sorte -, les latins ont inventé un second mot qui donne l'autre face, exactement, du premier : c'est le mot liber, qui désigne la partie d'écorce qui sert plus facilement que le cortex lui-même de matériau pour l'écriture. Il a donc naturellement donné son nom à ces choses si nécessaires pour inscrire les lambeaux de nos mémoires : ces choses faites de surfaces, de bouts de cellulose découpés, extraits des arbres, et où viennent se réunir les mots et les images. Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l'on nomme des livres. Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d'images et de textes montés, phrasés ensemble"

Il interroge la muséification des camps, le rôle de l'image dans l'histoire, la symbolique des lieux. Illustré, le livre s'écoule avec les photos. On réfléchit sur le cadrage, le geste photographique, témoignage, trace, notamment devant un ensemble de bouleaux qui regardait auparavant un four crématoire et dont quelques images demeurent, témoignant de l'horreur, mais aussi du geste d'un homme à l'appareil caché, qui a pris ces photos un peu floues et mal cadrées, urgentes. Bouleaux qui ont grandi. Bouleaux toujours présents, témoins muets et nourris des cendres.

On découvre les lieux dont le sens demeure mais la forme change : barbelés neufs, baraquements transformés, porteurs de cartels et explications, langage explicitant ce que regarde le visiteur. Ou ce qu'il doit regarder. Monde expliqué, sous-titré, pour le devoir de mémoire. 
"Mais que dire quand Auschwitz doit être oublié dans son lieu même pour se constituer comme un lieu fictif destiné à se souvenir d'Auschwitz ?"

Un de ces livres à la fois poétiques et profonds, qui interrogent, avec des moyens simples, sur des questions complexes. On est dans les doutes et les interrogations de l'auteur autant que dans ses images et ses pas. On le suit comme un guide qui aurait proposé une autre lecture de ce lieu de mémoire et de mort, une lecture à la fois personnelle et sans pathos, une lecture qui sort des sentiers battus. 

"La culture, ce n'est pas la cerise sur le gâteau de l'histoire : c'est encore et toujours un lieu de conflits où l'histoire même prend forme et visibilité au cœur même des décisions et des actes, aussi "barbares" ou "primitifs" soient-ils"

"Mais c'est tout le contraire que l'on découvre peu à peu. La destruction des êtres ne signifie pas qu'ils sont partis ailleurs. Ils sont là, ils sont bien là : là dans les fleurs des champs, là dans la sève des bouleaux, là dans ce petit lac où reposent les cendres de milliers de morts. Lac, eau dormante qui exige de notre regard un qui-vive de chaque instant. Les roses déposées par les pèlerins à la surface de l'eau flottent encore et commencent de pourrir. Les grenouilles sautent de partout lorsque je m'approche du bord de l'eau. En dessous sont les cendres. Il faut comprendre ici que l'on marche dans le plus grand cimetière du monde, un cimetière dont les "monuments" ne sont que les restes des appareils précisément conçus pour l'assassinat de chacun séparément et de tous ensemble."

lundi 3 février 2020

Les luminaires

Je crois que c'est chez Papillon que j'ai noté ce livre d'Eleanor Catton. J'avoue que j'aurais dû réserver la lecture pour cet été - il a l'épaisseur parfaite pour le challenge des pavés - mais j'ai craqué. Et une fois embarquée, je ne me suis pas ennuyée. 

C'est un roman d'aventures au XIXe siècle en Nouvelle-Zélande que nous offre la romancière. Bienvenue dans les contrées de l'or, où chacun et chacune peut refaire sa vie et tenter sa chance. C'est ce que fait Walter Moody, un jeune écossais. Frais débarqué du bateau sur les côtes d'Hokitika, ruisselantes de pluie, le jeune homme prend une chambre à l'hôtel de la couronne. C'est en descendant au fumoir qu'il découvre une étrange assemblée de douze hommes, n'ayant a priori rien en commun. Abordé par Thomas Balfour, agent maritime, ils en viennent à parler de ce qui réunit les 12 hommes. Et chacun raconte une partie de son histoire au nouveau venu, espérant que ses lumières permettront de débrouiller le fil bien entortillé d'une histoire. Il y est question d'un jeune homme disparu, d'une belle de nuit qui a tenté de se suicider, d'un digger mort dont l'épouse vient de récupérer l'héritage, d'un capitaine de navire peu recommandable... Chacun des hommes est plus ou moins mêlé à l'affaire, et se sent complice ou susceptible de l'être. Écoutant à la fois un journaliste, un apothicaire, un prêtre, un homme politique, des diggers cantonnais, un chasseur maori, un clerc, un proxénète, etc. Moody tente d'y voir plus clair dans une affaire qui implique beaucoup d'or, des crimes passés, des vengeances, des histoires d'amour. C'est certainement pour cela que ça prend tant de pages à s'éclaircir !

A mesure du roman, des récits, les pièces du puzzle s’emboîtent, d'autres restent seules. Le temps passe jusqu'au procès qui fait la lumière sur bien des aspects encore incertains. Et laisse tout de même le lecteur à ses supputations avant de faire marche arrière et d'expliquer mieux certaines relations par des flash-back toujours plus courts. 

Outre l'enquête menée par nos protagonistes, on découvre l'ambiance du nouveau monde, où chacun arrive vierge de tout crime, et où le passé n'est pourtant pas oublié, où des relations nouvelles se tissent, où l'on est enclin à croire à la bonne fortune, aux astres, où l'on peut se faire plumer... L'ensemble est conté à la manière du XIXe, avec quelques descriptions, une belle langue. Ce qui est plus particulier, c'est l'inspiration astrologique, qui, selon moi, apporte peu à l'ouvrage à part de jolis dessins. Et la forme des chapitres qui ne cessent de diminuer de moitié jusqu'à un chapitre final étonnant. 

Tout cela donne ce roman étonnant pour le lecteur, c'est une spirale tourbillonnante à laquelle il ne peut échapper. Petit bémol : les personnages ne sont finalement pas très attachants, ou plutôt, ils le sont de moins en moins à mesure qu'avance l'ouvrage car l'intrigue prend le pas sur eux. Une belle découverte toutefois, où les 1000 pages se dévorent !