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vendredi 24 août 2018

Oeuvres

Quand tu es fan des ouvrages de Svetlana Alexievitch et que tu découvres qu'Acte Sud a publié un thésaurus de 3 de ceux-ci, tu sautilles de joie ! Plutôt compact pour ses 700 pages, il est parfait pour les vacances. Enfin, en terme de format plus que de contenu, car c'est loin d'être léger léger.
Au programme, trois œuvres : La guerre n'a pas un visage de femme, Derniers témoins et La Supplication. Avec une micro interview en intro qui donne quelques clés sur le travail de l'auteur...
"Quelle vérité voulez-vous atteindre avec votre manière d'écrire, si particulière ?
Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l'image d'une époque. C'est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre. J'enregistre des centaines de personnes. Je reviens voir la même personne plusieurs fois. Il faut d'abord, en effet, la libérer de la banalité qu'elle a en elle. Au début, nous avons tous tendance à répéter ce que nous avons lu dans les journaux ou les livres. Mais, peu à peu, on va vers le fond de soi-même et on prononce des phrases tirées de notre expérience vivante et singulière. Finalement, sur cinquante ou soixante-dix pages, je ne garde souvent qu'une demi-page, cinq au plus. Bien sûr, je nettoie un peu ce qu'on me dit, je supprime les répétitions. Mais je ne stylise pas et je tâche de conserver la langue qu'emploient les gens. Et si l'on a l'impression qu'ils parlent bien, c'est que je guette le moment où ils sont en état de choc, quand ils évoquent la mort ou l'amour.


Quelles questions vous obsèdent ?
Celles qui torturaient déjà Dostoïevski. Pourquoi sommes nous prêts à sacrifier notre liberté ? Comment le désir de faire le bien peut-il déboucher sur le mal le plus absolu ? Comment expliquer la noirceur de l'âme humaine ? Quand j'étais jeune, j'ai lu les journaux intimes des grands acteurs de la révolution russe. J'avais envie de savoir qui étaient ces gens, par exemple, Dzerjinski, le futur chef de la police politique. Eh bien, c'était un jeune homme très lumineux, qui rêvait de la régénération de l'être humain. Par quel mystère ces jeunes gens idéalistes se sont-ils transformés en leaders sanguinaires ? C'était ce que je voulais comprendre. C'est pourquoi j'ai placé cette phrase du philosophe Friedrich Steppuhn en exergue de La fin de l'homme rouge : "En tous cas, nous ne devons pas oublier que ceux qui sont responsables du triomphe du mal dans le monde, ce ne sont pas ses exécutants aveugles, mais les esprits clairvoyants qui servent le bien". C'est mon traumatisme enfantin, et cela reste ma grande question"
Comme toujours avec Svetlana, difficile de résumer des compilations de témoignages, je vais donc vous assommer de citations. Sachez simplement que son objectif est de retrouver la vérité du vécu des personnes. Elle ne souhaite pas écrire un énième livre d'histoire mais un livre d'histoires et de ressentis. De petites histoires qui ne sont pas si anecdotiques.

La guerre n'a pas un visage de femme regroupe des témoignages de femmes russes qui ont participé à la 2nde Guerre mondiale (avec en prime, quelques passages initialement interdits par les censeurs). Beaucoup d'entre elles ont couru au bureau de recrutement, pour être envoyées au front et défendre le pays. Elles étaient jeunes, adolescentes, lors du début de la guerre : lycéennes, étudiantes. Elles ne visaient pas des carrières militaires mais sont devenues, le temps du conflit tireuse d'élite, agente de transmission, chauffeuse de tank, infirmière, mécanicienne, chiffreuse, brancardière, capitaine de corvette, docteure, partisane ou lavandière pour les troupes. Elles disent la guerre, les champs de bataille, le sang, la mort mais aussi les tresses coupées au recrutement, le regard des hommes, incrédules ou protecteurs, l'envie d'être coquette ou l'oubli de toute féminité. Elles disent la victoire, la place à reprendre dans la société et le regard d'autres femmes qui n'ont pas combattu. 

"Les filles se sentaient à égalité avec les garçons. On ne nous traitait pas de manière différente. Nous entendions tout le temps répéter... depuis l'enfance, depuis l'école :"Les filles, au volant des tracteurs ! Les filles, aux commandes des avions !" Nous rêvions de défendre notre grand pays ! Le meilleur au monde ! Notre pays bien-aimé ! Nous étions prêtes à mourir"

"A la fin de l'année 1941, j'ai reçu un faire-part : mon mari était mort aux environs de Moscou. Il était pilote, chef d'escadrille. J'ai emmené ma fille chez mes parents. Et j'ai demandé à être envoyée au front"

"Je me souviens d'une permission qu'on m'avait accordée. Avant d'aller chez ma tante, je suis entrée dans un magasin. Avant la guerre, j'adorais les bonbons. Je dis : "Donnez-moi des bonbons". La vendeuse m'a regardé comme si j'étais une malade mentale. Je ne comprenais pas ce qu'étaient les tickets de rationnement, ce qu'était le blocus. Tous les gens qui patientaient dans la queue se sont tournés vers moi. Mon fusil était plus grand que moi. Lorsqu'on nous avait distribué nos armes, j'avais regardé le mien et je m'étais dit : "Quand atteindrais-je la même taille ?" Et subitement, les gens qui étaient là, toute la file d'attente, sont intervenus :"Donnez-lui des bonbons, prenez nos tickets". Et j'ai eu mes bonbons."

 "Mon bébé était tout petit, il n'avait que trois mois, je l'emmenais en mission. Le commissaire me donnait des ordres et lui-même avait les larmes aux yeux : "ça me déchire le cœur" disait-il. Je rapportais de la ville des médicaments, des bandes, du sérum... Je les plaçais entre les jambes de ma gosse, sous ses aisselles, je la langeais, l'enveloppais dans une couverture et partais avec elle dans les bras. Dans la forêt, des blessés étaient en train de mourir. Il fallait y aller. Personne ne pouvait passer, s'infiltrer, il y avait des postes de contrôles dressés par les Allemands et la police collabo. J'étais la seule à pouvoir les franchir... Avec mon bébé emmailloté... Aujourd'hui, ça m'est difficile à avouer... oh ! Très difficile ! Pour que ma mouflette ait de la fièvre et qu'elle pleure, je la frottais avec du sel. Elle devenait toute rouge, ça la démangeait, elle braillait comme une forcenée. Je m'approchais du poste : "C'est la typhoïde, monsieur... La typhoïde..." Ils me chassaient pour que je m'éloigne au plus vite"

"Vous imaginez ? Une femme enceinte qui trimballe une mine sur elle... Elle attendait tout de même un gosse... Elle aimait, elle voulait vivre. Et bien sûr, elle avait peur. Et pourtant, elle allait en avant..."

"Nous revenions d'un exercice de tir. J'ai cueilli des violettes. Un petit bouquet, pas plus gros que ça. J'ai cueilli ce bouquet et l'ai attaché à ma baïonnette. Et en avant, marche !"

"Je voyais mon premier tué : j'étais là, plantée debout, et je pleurais. Je le pleurais. Mais à ce moment, un blessé m'appelle : "Bande-moi la jambe !" sa jambe n'étais plus retenue que par son pantalon. Je coupe le pantalon : "Pose ma jambe, à côté de moi !" J'ai obéi. Aucun blessé, s'il était conscient, n'acceptait d'abandonner sur place son bras ou sa jambe. Il l'emportait avec lui..."

"Les Allemands ont battu en retraite, et un lieutenant blessé, l'artilleur Kostia Khoudov, est resté étendu dans le no man's land. Deux chiens bergers spécialement dressés pour secourir les blessés y sont allés (c'était la première fois que j'en voyais), mais ils sont abattus également. J'ai alors ôté ma chapka, je me suis redressée de toute ma taille et me suis mis à chanter, d'abord doucement, puis à pleine voix, notre chanson préférée d'avant-guerre : Je t'ai accompagné sur la route de l'exploit. Les tirs se sont tus des deux côté - du nôtre et du côté allemand. Je me suis approchée de Kostia, penchée sur lui, je l'ai placé sur le petit traineau dont je m'étais munie, et je l'ai ramené vers nos lignes. J'avançais et je pensais : "Pourvu qu'ils ne me tirent pas dans le dos, je préférerais encore qu'ils visent la tête." Mais il n'y a pas eu un seul coup de feu pendant mon trajet"

"Combien j'ai vu de bras et de jambes coupées... J'avais du mal à croire qu'il restait quelque part des hommes entiers. J'avais l'impression qu'ils étaient tous ou bien blessés, ou bien morts"

"Nous sommes une espèce en voie de disparition. Des mammouths ! Nous appartenons à une génération qui croyait qu'il y avait quelque chose de plus grand que la vie humaine. La Patrie. L'Idéologie. Et bien sûr, Staline"

"Dans la salle où j'officiais, il y avait deux blessés : un Allemand et un tankiste à nous, gravement brûlé. Je passe les visiter :
"Comment allez-vous ?
- Moi, ça va, répond le tankiste, mais celui-là n'est pas fameux.
- C'est un nazi...
- Non, moi ça va, mais lui est dans un sale état."
Ce n'était plus des ennemis, mais simplement deux hommes blessés allongés l'un à côté de l'autre. Entre eux se nouait quelque chose d'humain. J'ai plus d'une fois observé comme ce phénomène survenait rapidement"

"Quant aux mines, il y en avait à chaque pas. Des quantités. Une fois, on pénètre dans une maison et quelqu'un y remarque de magnifiques bottes en box-calf. Il tend déjà la main pour s'en emparer quand je lui crie : "N'y touche pas !" Je me suis approchée pour les examiner de plus près, et il s'est révélé qu'effectivement, elles étaient piégées. Nous avons vu des fauteuils, des commodes, des crédences, des poupées, des lustres piégés... Les habitants nous demandaient de déminer leurs rangs de tomates, de pomme de terre, de choux [...] Des paysans armés de pelles arrachaient des pommes de terre, tandis que, dans le champ voisin, nous étions, nous, occupés à déterrer des mines"

"Non, vraiment, il n'y a que la femme russe pour avoir l'idée d'emporter son livret militaire au moment de partir en vacances, avec dans l'esprit de foncer au bureau de recrutement s'il arrive quoi que ce soit !"

"Moi, je ne voulais pas que la guerre se termine... C'est terrible d'avouer ça... Je ne voulais pas... Je suis folle. Je savais bien que notre amour prendrait fin en même temps que la guerre [...] La guerre, c'est la meilleure période de ma vie, parce que c'est le temps où j'aimais. Où j'étais heureuse"

"J'aimais la Patrie plus que tout au monde. Je l'aimais... A qui puis-je raconter ça aujourd'hui ? A ma fille... Je lui raconte des souvenirs de guerre, et elle pense que ce sont des contes. Des contes pour enfants. D'affreux contes pour enfants..."

"Il y avait aussi parmi nous une femme nommée Zajarskaïa. Elle avait une fille, Valéria, âgée de sept ans. Nous avions pour mission de faire sauter le réfectoire où mangeaient les Boches. Nous avons décidé de placer une bombe dans le poêle, mais il fallait réussir à la faire passer. Alors, la mère a déclaré que ce serait sa fille qui s'en chargerait. Elle a posé la bombe dans une corbeille et mis par dessus deux robes d'enfant, une peluche, deux douzaines d’œufs et du beurre. Et c'est ainsi que sa fille a transporté la bombe au réfectoire. On dit : l'instinct maternel est plus fort que tout. Mais non, l'idéal est plus fort. Et la foi est plus forte. Nous avons gagné parce que nous avons la foi. La patrie et nous, c'était la même chose"

"Elle rentrait à la maison en courant et demandait : "Est-ce que je peux me promener à la maison plutôt ? Autrement, si jamais papa arrive et que je suis dans la rue, avec les autres enfants, il ne me reconnaitra pas, puisqu'il ne m'a jamais vue". Je n'arrivais pas à la faire sortir de la maison pour qu'elle aille rejoindre les autres gosses dans la rue. Elle passait des journées entières enfermée. Elle attendait papa. Mais son papa n'est jamais revenu"

"J'ai vu une gare bombardée. Un convoi transportant des enfants était à quai. On s'est mis à sortir des gosses par les fenêtres : des petits enfants, âgées de trois, quatre ans. Il y avait un bois tout près, et les voilà qui courent s'y réfugier. A cet instant, des chars allemands ont surgi, ils ont foncé droit sur eux. Il n'est rien resté de ces mioches"

"Après cette expédition, j'ai commencé à protéger mes jambes et mon visage durant les combats. J'avais de belles jambes, j'avais très peur qu'on me les abime. Ainsi que d'être défigurée... C'était juste un détail... Après la guerre, j'ai mis plusieurs années à me débarrasser de l'odeur du sang. Elle me poursuivait partout. Je lavais le linge, je sentais cette odeur, je préparais le repas, elle était encore là... Quelqu'un m'avait offert un chemisier rouge, c'était une rareté à l'époque où le tissu manquait. Mais je n'ai pu le porter à cause de sa couleur qui me flanquait des nausées. Je ne pouvais plus aller dans les magasins faire les courses. Au rayon boucherie. Surtout l'été... Et voir la viande de volaille... Tu comprends... Elle ressemble beaucoup... Elle est aussi blanche que la chair humaine"

Derniers témoins est différent même s'il traite aussi de la 2nde Guerre mondiale. Les narrateurs y sont des personnes qui étaient enfants lorsque la guerre a éclaté. Ils nous content les atrocités auxquelles ils ont pu assister, la faim, l'absence de famille... Il est plus épuré que le précédent, avec moins d'interventions de Svetlana et des informations sommaires sur le témoin : son prénom, son âge en 41 et son travail actuel.

"Puis j'ai vu les premiers nazis ou, plutôt, je les ai entendus : ils portaient tous des bottes ferrées qui résonnaient très fort. Elles claquaient sur le pavé de nos rues. Et moi, il me semblait que, lorsque ces hommes marchaient, la terre elle-même avait mal"

"La petite de la voisine : trois ans et deux mois... ça je m'en souviens... devant son cercueil, sa mère n'arrêtait pas de répéter : "Trois ans et deux mois... Trois ans et deux mois..." Elle avait trouvé une grenade... et s'était mise à la bercer comme une poupée. Elle l'avait enveloppée dans des chiffons et la berçait. Elle était petite comme un jouet, cette grenade, mais lourde. La mère est arrivée trop tard..."

"A quatre ans... Je n'avais jamais vraiment pensé à la guerre...
Mais je me la représentais comme ça : une grande forêt sombre et, dedans, un truc qui s'appelle la guerre. Pourquoi la forêt ? Parce que dans les contes, les choses les plus terribles se passent toujours dans la forêt"

"A Leningrad, il ne restait pas le moindre chat... Un chat bien vivant, on en rêvait ! C'était à manger pour un mois"

"La première à disparaître a été notre merveilleuse maman. Papa a suivi. On a tout de suite compris, senti qu'on était les dernières. Qu'on était à la limite, au bout de la chaîne... Les derniers témoins. Notre époque s'achève. Nous devons parler. On s'est dit qu'on serait les dernières à raconter ces choses-là"

La Supplication nous sort du monde de la 2nde Guerre mondiale pour entrer dans l'époque de la guerre atomique. Avec ces mots des survivants de Tchernobyl, ce sont des témoignages de mort, de maladie mais aussi d'amour. Et toujours en arrière-plan, ce héros soviétique qui fait tout pour sa patrie, sans questionner, au risque de sa vie.

"Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !"

"Nous sommes retournés chez nous. J'ai enlevé tous les vêtements que je portais et les ai jetés dans le vide-ordure. Mais j'ai donné mon calot à mon fils. Il me l'a tellement demandé. Il le portait continuellement. Deux ans plus tard, on a établi qu'il souffrait d'une tumeur au cerveau..."

"Ma fillette... Elle n'est pas comme tout le monde [...] A la naissance, ce n'était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts"

"Dans les premiers jours qui ont suivi la catastrophe, les livres sur les radiations, sur Hiroshima et Nagasaki et même sur la découverte de Röntgen ont disparu des bibliothèques [...] Il n'y avait aucune recommandation médicale, aucune information. Ceux qui le pouvaient achetaient des comprimés d'iodure de potassium [...] Et puis on a trouvé un signe auquel tout le monde prêtait attention : tant qu'il y avait des moineaux et des pigeons, la ville pouvait être habitée aussi par l'homme"

"Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètres autour de Tchernobyl. On finit par l'attraper. On le fait passer au dosimètre. Il "brille" à un point tel qu'il est impossible de le mettre en prison ou à l’hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté, non plus"

"Vous êtes écrivain, mais jusqu'ici aucun livre ne m'a aidée, ne m'a permis de comprendre. Pas plus que le théâtre ou le cinéma. Alors, je cherche toute seule. Moi-même. Nous vivons tout cela, mais nous ne savons qu'en faire. Je ne peux pas le comprendre avec mon esprit. Ma mère est particulièrement désemparée. Elle enseigne la langue et la littérature russe et m'a toujours appris à vivre d'après les livres. Et soudain, il n'y a plus de livres utilisables"

"La radioactivité atteignait mille huit cents röntgens par heure. Les pilotes avaient des malaises en plein vol. Pour balancer leurs sacs de sable dans l'orifice brulant de la centrale, ils sortaient la tête de la carlingue et faisaient une estimation visuelle. Il n'y avait pas d'autre moyen... Aux réunions de la commission gouvernementale, on rapportait les choses d'une manière très simple : "Pour cela, il faut mettre une vie. Et pour ceci, deux ou trois vies..." Une manière très simple [...] Là gisent des milliers de tonnes de métal et d'acier, des tuyaux, des vêtements de travail, des constructions en béton. Il m'a montré une vue aérienne publiée par un magazine anglais... Des milliers de voitures, de tracteurs, d'hélicoptères... Des véhicules de pompiers, des ambulances... C'était le plus important sépulcre, près du réacteur. Il voulait le photographier dix ans après la catastrophe. On lui avait promis une bonne rémunération. Mais nous avons tourné en rond, d'un responsable à l'autre et tous refusaient de nous aider : tantôt il n'y avait pas de carte, tantôt il manquait une autorisation. Et puis, j'ai fini par comprendre que le sépulcre n'existait plus que dans les rapports. En réalité, tout a été pillé, vendu dans les marchés, utilisé comme pièces détachées par des kolkhozes et des particuliers"

"Dans quelques villages, nous avons pris des mesures de la thyroïde des habitants : entre cent mille et mille fois supérieures à la normale. Une femme faisait partie du groupe. Elle était radiologue. Elle a eu une crise d'hystérie quand elle a vu des enfants jouer dans le sable. Nous avons également contrôlé le lait maternel : il était radioactif... Les magasins étaient ouverts et, comme il est de règle dans les villages, les vêtements et les denrées alimentaires étaient disposés les uns à côté des autres : des costumes, des robes, du saucisson, de la margarine. Les aliments n'étaient même pas couverts de plastique. Nous mesurions le saucisson, des oeufs : c'étaient des déchets radioactifs..."

"Soudain, nous avons éprouvé un sentiment nouveau, inhabituel : chacun de nous avait une vie propre. Jusque-là, nous n'en avions pas besoin. Chacun à commencé à s'interroger à chaque instant sur ce qu'il mangeait, ce qu'il donnait à manger aux enfants, ce qui était dangereux pour la santé et ce qui ne l'était pas... Et il devait prendre ses décisions personnellement. Nous n'étions pas habitués à vivre ainsi, mais avec tout le village, toute la communauté, toute l'usine, tout le kolkhoze"

"On racontait des blagues sans arrêt. En voilà une : on envoie un robot américain sur le toit. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot japonais. Il fonctionne cinq minutes.On envoie un robot russe. Il fonctionne pendant deux heures. Il avait reçu un ordre par radio : "Soldat Ivanov, dans deux heures, vous pourrez descendre fumer une cigarette !""

"Les habitants sont partis, mais leurs photos, chez eux, sont restées vivre à leur place. Comme leurs âmes [...] La maison biélorusse ! Pour nous, citadins, l'appartement est une machine pour la vie, mais pour eux, la maison représente un monde tout entier. Un cosmos"

"La génération de la guerre... On fait des comparaisons. La génération de la guerre ? Mais elle était heureuse ! Ces gens avaient la victoire. Ils ont vaincu ! Cela leur a donné une formidable énergie vitale ou, pour utiliser le vocabulaire d'aujourd'hui, une orientation très forte vers la survie. Ils n'avaient peur de rien. Ils voulaient vivre, étudier, faire des enfants... Et nous ? Nous avons peur de tout [...] La dépression règne sans partage. Chacun éprouve le sentiment d'être condamné. Tchernobyl est une métaphore, un symbole..."

"Un physicien quelconque osait donner des leçons au Comité central. Non, ce n'était pas des criminels, mais des ignorants. Un complot de l'ignorance et du corporatisme"

Et un petit mot de Svetlana pour finir...
"Parfois, je rentre chez moi après une série d'entretiens avec l'idée que la souffrance, c'est la solitude. L'isolement absolu. D'autres fois, il me semble que la souffrance est une forme particulière de connaissance. Une sorte d'information essentielle. Mais pour nous, il y a dans la souffrance quelque chose de religieux, de presque artistique. Nous sommes une civilisation à part"  

jeudi 2 février 2017

Les cercueils de zinc

Depuis que j'ai découvert Svetlana Alexievitch, je n'ai eu de cesse que de lire d'autres de ses textes. Mais vous connaissez la faiblesse du lecteur compulsif : déjà trop de livres attendent, le nouvel auteur et ses livres s'ajoutent à la file... Bref, la salle d'attente est bondée, quelle que soit l'heure ! Et chaque livre de patienter.
Gerhard Richter, Crâne, 1983

Les Cercueils de zinc, c'est de la littérature documentaire, comme La fin de l'homme rouge. L'auteur y rassemble et y ordonne des témoignages. Le sujet en est la guerre en Afghanistan. Les Russes en Afghanistan, ça ne vous parle pas trop ? C'est une guerre des années 80. En gros, l'élection d'un régime communiste à Kaboul suscite des grosses tensions en Afghanistan et les Russes débarquent en sauveurs du communisme, contre les islamistes réticents. Et ça ne se passe pas très bien.

Svetlana va interroger des soldats, des infirmières, des administratifs, tous ceux qui sont allés à la guerre. Mais aussi des mères et des épouses restées à attendre. Et qui n'ont parfois pu serrer dans leurs bras qu'un cercueil plombé, un cercueil de zinc, sans jamais revoir le visage aimé. Plus que celle de la guerre, c'est encore l'histoire d'une désillusion. Car de retour d'Afghanistan, les soldats sont ignorés, méprisés d'avoir participé à une sale guerre. S'ils ont conté sans tabous les horreurs de l'Afghanistan, des mines, de la tuerie au quotidien, certains se retournent contre l'auteur à la publication du livre. Il existe donc, outre les témoignages, les éléments du procès de Svetlana Alexievitch.

Un livre très fort, où les voix meurtries des hommes pleurent la fin de l'URSS, pleurent leurs amis disparus, pleurent leur humanité en miettes. 

Comme souvent maintenant, j'ai retenu quelques passages pour vous :
 "On court, on guette sa cible... Devant soi... Avec sa vision périphérique... Je n'a pas compté tous ceux que j'ai tués... Mais je courais... Je cherchais ma cible... Ici... Là-bas... Une cible vivante et mobile... Moi aussi j'étais une cible... Un objectif... Non, on ne revient pas d'une guerre en héros... On ne peut pas devenir un héros là-bas..."
"A l'école, c'est la classe qui décidait, à l'institut c'était le groupe d'étudiants, à l'usine c'était le collectif de travail. Partout on décidait pour moi. On m'a appris qu'un homme seul ne peut rien"
"Les médecins m'ont dit que la mémoire pourrait me revenir... Alors j'aurais deux vies... Celle qu'on m'a racontée... Et celle que j'ai vécue..."
"On a ramené plus de cercueils que de magnétophones d'Afghanistan. Mais ça, on l'a oublié..."
"Je me suis mise à craindre le temps, parce qu'il me prenait ma fille, parce qu'il effaçait le souvenir qu'on avait d'elle... Certains détails disparaissent... Ses paroles, ses sourires..."
"Que dois-je préserver maintenant ? Mon droit d'écrivain à voir le monde comme je le vois. Mon droit de dire que je hais la guerre. Ou alors devrais-je démontrer qu'il y a vérité et vraisemblance, qu'un document dans l'art, ça n'est pas une fiche d'état civil, une photocopie ? Les livres que j'écris sont à la fois des documents et l'image que j'ai de mon époque. Je rassemble des détails, des sentiments que je puise dans une vie humaine, mais aussi dans l'air du temps, dans ses voix, dans son espace. Je n'invente pas, je n'extrapole pas, j'organise la matière que me fournit la réalité. Mes livres ce sont les gens qui me parlent et c'est moi avec ma façon de voir le monde, de sentir les choses. J'écris, je note l'histoire contemporaine au quotidien. Des paroles vivantes, des vies. Avant de devenir de l'histoire, elles sont encore la douleur, le cri de quelqu'un, un sacrifice ou un crime. Mille fois je me suis posé la question : comment traverser le mal sans ajouter au mal dans le monde, surtout aujourd'hui quand il prend des dimensions cosmiques ? A chaque nouveau livre, je m'interroge. C'est mon fardeau. C'est mon destin. Le métier d'écrire, c'est une profession et c'est un destin ; dans notre malheureux pays, c'est davantage un destin qu'une profession. Pourquoi le tribunal a-t-il rejeté par deux reprises la demande d'expertise littéraire ? Parce qu'il serait devenu évident qu'il n'y a pas matière à procès. On juge un livre en pensant que puisqu'il s'agit de littérature documentaire, on peut le réécrire, le remanier pour satisfaire aux exigences du moment. Mais si les œuvres documentaires étaient régentées par des censeurs, elles ne seraient plus que le reflet de luttes partisanes et de préjugés au lieu d'être de l'histoire vivante ! Sans tenir compte des lois de la littérature, des lois du genre, on sévit politiquement de la façon la plus primaire, la plus mesquine. En écoutant la salle, je me suis souvent dit : qui donc aujourd'hui peut se résoudre à descendre la foule dans la la rue, une foule qui ne croit plus en personne, que ce soient prêtres, écrivains ou hommes politiques? Elle ne veut que répression et violence... Elle ne se soumet qu'aux hommes en armes... Ceux qui se servent d'un stylo l'irritent plus que les porteurs de kalachnikov. On m'a donné ici des leçons sur la façon d'écrire. La foule chez nous est toute-puissante..."

lundi 10 novembre 2014

La Fin de l'homme rouge

J'ai découvert ce livre sur la table d'une minuscule librairie, quelque part en bord de mer. Il n'était pas en tête de gondole. Il m'a fallu fouiller pour le découvrir. Déplacer d'autres bouquins, en soulever d'autres. Le titre m'a intriguée. Le sommaire, avec ses titres à rallonge, aurait suffi à me le faire acheter. Et c'est finalement l'incipit qui a achevé de me convaincre : "Le communisme avait un projet insensé : transformer l'homme "ancien", le vieil Adam. Et cela a marché..."

Ce livre de Svetlana Alexievitch rassemble des témoignages, de véritables extraits de vies, pendant plusieurs années, voire dizaines d'années (1991 à 2012). L'URSS avant son implosion renaît dans des vies banales et quotidiennes. Les voix, diverses, s'élèvent pour nous conter ce que fut ce monde soviétique : voix de déportés ou de bourreaux, voix nostalgiques ou sans regret, voix de femmes, d'hommes, d'enfants... L'auteur ne fait qu'organiser et rapporter cette polyphonie. Elle donne le cadre : comment ont-ils été recueillis, auprès de qui et sur quel sujet. Mais bien souvent, les témoignages racontent bien plus. Ils disent des vies, des rencontres, des amours, des épreuves. Ils sont pudiques ou révoltés. Ils sont drôles ou infiniment tristes. Ils disent un temps disparu et dessinent, en creux, une mémoire de l'URSS, de son habitant, l'homo sovieticus, et de l'intimité de tout un peuple. Et sans jamais nous orienter vers ce qu'il faudrait penser ou croire, ce livre nous interroge beaucoup : comment celle qui a grandi en Sibérie peut-elle regretter le stalinisme ? Pourquoi cette violence dans la transition du communisme au capitalisme, ces morts, ces vols ? Quel but pour ce peuple : le matérialisme n'est-il pas un vêtement trop étroit pour ceux qui avaient des ambitions universelles ? 
Plus j'avançais dans ma lecture, plus je trouvais qu'elle était indispensable ! 

Monet, meules effet de neige

Je retiens surtout ce ce livre des changements à la fois gigantesques et minimes entre l'avant et l'après URSS. Une nostalgie aussi. Celle d'un empire puissant, d'une unité (pas uniquement de façade). Mais aussi un pays en proie aux violences (à la limite du supportable), aux mouvements de populations... Et Moscou  ? Une ville de grands lecteurs qui discutent dans leurs cuisines.

Contrairement à mes billets habituels, je ne proposerai pas vraiment de résumé de ce livre. Chaque histoire mériterait d'être lue et rapportée. Je vous soumets simplement des extraits. Ceux qui me questionnent, me choquent ou m'émeuvent.

"Il nous semblait que la liberté, c'était très simple. Au bout d'un temps assez court, nous avons nous-mêmes ployé l'échine sous son fardeau, parce que personne ne nous a enseigné la liberté. On nous a seulement appris à mourir pour elle. Alors la voilà, cette liberté ! Nous attendions-nous à ce qu'elle soit comme ça ? Nous étions prêts à mourir pour nos idéaux. A nous battre pour eux. Mais c'est une vie "à la Tchekhov" qui a commencé. Sans histoire. Toutes les valeurs se sont effondrées, sauf celles de la vie. De la vie en général. Les nouveaux rêves, c'est de se construire une maison, de s'acheter une belle voiture, de planter des groseilliers... Il s'est avéré que la liberté était la réhabilitation de cet esprit petit-bourgeois que l'on avait l'habitude d'entendre dénigrer en Russie. La liberté de Sa Majesté la Consommation".

"Les intellectuels ont vendu leurs bibliothèques. Les gens sont tombés dans la misère, bien sûr, mais ce n'est pas pour cela qu'ils se sont débarrassés de leurs livres, pas uniquement pour l'argent. Les livres les ont déçu. Une déception totale. Aujourd'hui, il est devenu indécent de demander à quelqu'un ce qu'il est en train de lire. Il y a trop de choses qui ont changé dans notre vie, et les livres n'en parlent pas. Les romans russes ne vous apprennent pas comment réussir dans la vie. Comment devenir riche... [...] Pendant plus de soixante-dix ans, on nous a seriné que l'argent ne fait pas le bonheur, que les meilleures choses nous sont données gratuitement. Comme l'amour, par exemple. Mais il a suffi de déclarer du haut d'une tribune :"Faites du commerce, enrichissez-vous!" et on a tout oublié. [...] Je ne savais pas m'y prendre avec l'argent. [...] J'étais esclave de mon carton d'emballage. Y avait-il de l'argent dedans ? Combien ? Il fallait qu'il y en ait toujours davantage."

"- Les Russes ont besoin de croire en quelque chose... Quelque chose d'éclatant, de sublime. L'empire et le communisme, on a ça inscrit dans la moelle des os. Ce qui nous fait vibrer, c'est ce qui est héroïque".

"- Ce que je peux envier les gens qui avaient un idéal... Nous, maintenant, on vit sans idéal. Je veux la grande Russie ! Je ne m'en souviens pas, mais je sais qu'elle a existé".

"Quand il [Gorbatchev] est arrivé, il a dit :"On ne peut plus vivre comme ça". Sa fameuse phrase. Et le pays s'est transformé en un club de discussion [...] On avait une passion frénétique pour les journaux et les revues [...] De parfaits inconnus s'échangeaient leurs journaux. Mon mari et moi, nous étions abonnés à une vingtaine de titres, un salaire entier passait dans ces abonnements [...] Personne ne disait concrètement ce qu'il fallait faire : on voulait la liberté, voilà tout".

"On lit dans des Mémoires que la Russie tsariste a changé de peau en trois jours. Eh bien, le communisme aussi. En quelques jours [...] C'est la peur qui m'a poussé à entrer au Parti... Les bolcheviks de Lénine ont fusillé mon grand-père, et les communistes de Staline ont exterminé mes parents dans les camps de Mordovie".

"Oui ! Notre plus grand rêve, c'était de mourir. De nous sacrifier. De tout donner. Le serment des komsomols dit :"Je suis prêt à donner ma vie pour mon peuple s'il le faut". Et ce n'était pas seulement des mots, on nous éduquait vraiment comme ça"

Après un séjour en prison et quelques violences : "Il était resté communiste. Vous pouvez m'expliquer ça ? Vous croyez qu'ils étaient tous des imbéciles ? Des naïfs ? Non, c'étaient des gens intelligents et cultivés. Maman lisait Shakespeare et Goethe dans le texte, et papa était diplômé de l'académie Timiriazev"

"Notre pays était un pays militaire, soixante-dix pour cent de notre économie était, d'une façon ou d'une autre, au service de l'armé. Et nos meilleurs cerveaux aussi... Les physiciens, les mathématiciens... Ils travaillaient tous à fabriquer des chars et des bombes [...] Ce qu'il nous faut, c'est un tsar, un père ! Qu'on appelle ça un secrétaire général ou un président, peu importe, pour nous, c'est un tsar". 

"Bon, qu'est-ce qu'on voulait ? Un socialisme plus doux, plus humain... Et qu'est-ce qu'on a ? Le capitalisme sauvage". 

"Le plus important, c'était le travail intellectuel, les livres... On peut porter le même tailleur pendant vingt ans et ne posséder que deux manteaux dans sa vie, mais on ne peut pas vivre sans Pouchkine, ou sans les Œuvres complètes de Gorki [...] On le [Souvenirs de N. Mandelstam] transportait comme si c'était une arme secrète... C'est dire à quel point on croyait que les mots pouvaient ébranler le monde [...] Pour nous, les livres remplaçaient la vie. C'était notre univers".

"Les magasins sont remplis de saucissons, mais il n'y a pas de gens heureux. Je ne vois personne avec une flamme dans les yeux [...] Le socialisme ne résout pas le problème de la mort. De la vieillesse. Du sens métaphysique de la vie. Il n'en tient pas compte. Il n'y a que la religion qui donne des réponses...".

"J'ai épousé l'assassin de mon mari". 

"La guerre et la prison - ce sont les deux mots les plus importants de la langue russe".

"Aujourd'hui, Moscou tout entière est une gare, une énorme gare. Un caravansérail".

"L'homme est devenu un ventre... Un estomac. Je-veux-je-veux-je-veux ! [...] Maintenant, tout le monde a enfilé une tenue de bagnard. Ils sont tous victimes. Le seul coupable, c'est Staline [...] Avant, on allait en prison pour L'Archipel du goulag. On le lisait en secret, on le tapait à la machine, on le recopiait à la main. Je croyais... J'étais sûre que si des milliers de gens le lisaient, tout serait différent. Que viendrait le temps du repentir et des larmes. Et que s'est-il passé ? On a publié tout ce qui s'écrivait en secret, on a dit à voix haute tout ce qu'on pensait tout bas. Et alors ? Ces livres se couvrent de poussière chez les bouquinistes. Les gens n'y font plus attention... [...] J'étais un soviétique parfait : aimer l'argent, c'est honteux, ce qu'il faut aimer, ce sont les rêves."

"Et puis, les Russes ne veulent pas simplement vivre, ils veulent avoir un but. Ils veulent prendre part à quelque chose de grandiose. Chez nous, on trouve plus facilement des saints que des gens honnêtes ou qui ont réussi".

"Un Russe, ça tient sur trois béquilles : "on ne sait jamais", "on verra bien" et "on s'en sortira toujours"".

"Quelqu'un a fait remarquer très justement qu'en cinq ans tout peut changer en Russie, et en deux cents ans, rien du tout. Des espaces incommensurables et avec ça, une psychologie d'esclaves..."

"Qu'allait-il arriver ? Si on gagnait, on aurait nos noms dans les manuels d'histoire... Mais les larmes de nos proches ? Leurs souffrances ? Les idées, c'est quelque chose de puissant, de terrible, c'est une force désincarnée, on ne peut pas la peser. Il n'existe pas de balance pour ça... C'est d'une autre essence... Quelque chose devient plus important que votre mère".

Le sous-titre de cet essai est "Le temps du désenchantement". Ne vous attendez pas à un truc joyeux !