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lundi 1 novembre 2021

Léon l'africain

Cet ouvrage d'Amin Maalouf est un roman historique s'attachant à la personne d'Hassan, un homme né à Grenade en 1488. Nous le suivons a posteriori à travers son autobiographie qui nous mène autour de la Méditerranée : Hassan fuyant l'Andalousie prise par les chrétiens avec ses parents, vivant au Maroc, ambassadeur et marchand jusqu'au Caire et Istanbul, prisonnier à Rome... 
Ce voyageur de commerce, fin politicien et poète, nous entraine dans les enjeux de la Renaissance entre Orient et Occident, entre papes, sultans ou empereurs. Bien sûr, on découvre également sa vie personnelle, ses divers mariages, avec des femmes des différents pays traversés. On découvre les histoires familiales, les questions d'honneur, d'argent, bref ce qui fait le quotidien d'une vie... surtout lorsque Hassan est encore enfant. Adulte, on est un peu moins informé de son sort que de celui du monde : guerres, pestes et autres catastrophes. 
Un joli roman historique, sympathique, qui rappelle que nous sommes de partout !



lundi 23 décembre 2019

Le naufrage des civilisations

Voici un autre essai d'Amin Maalouf, plus récent que les Identités meurtrières, mais qui interroge tout autant notre rapport à l'autre. Parcourant l'histoire de l'Orient au XXe siècle et au début du XXIe, l'auteur s'inquiète. Car un vent violent parcourt le monde, qui semble bien aller à sa perte. 
Entre l'essai et le témoignage autobiographique, Amin Maalouf remonte le temps. Il voit des lignes de fracture : la guerre des 6 jours, qui a écrasé le rêve arabe et fait de l'Orient un perdant ; et 1979, avec la chute du shah d'Iran, le début de la guerre en Afghanistan, la prise d'otage à la Mecque... Et le discrédit du communisme, la faiblesse des USA et de l'Europe pour inspirer d'autres. Bref, c'est plutôt  l'histoire des rendez-vous ratés et chacun dans son coin que tous ensemble ! C'est cela que déplore l'auteur. Il met aussi en garde : comment rester en démocratie alors que les ténèbres s’amassent ? Et comment ne pas tomber dans le piège de la sécurité, du confort et du bonheur qui nous ferait abdiquer notre liberté ?

"Tout au long de l'histoire, les expulsions massives, qu'elles paraissent justifiées, légitimes ou pas, ont généralement nui à ceux qui sont restés bien plus qu'à ceux qui ont été chassés"

" Dans une société où les minoritaires subissent la discrimination et la persécution, tout se corrompt et se pervertit. Les concepts se vident de leur sens. Parler encore d'élections, de débats, de libertés académiques ou d'Etat de droit devient abusif et trompeur"

"Ce qui caractérise l'humanité d'aujourd'hui, ce n'est pas une tendance à se regrouper au sein de très vastes ensembles, mais une propension au morcellement, au fractionnement, souvent dans la violence et l'acrimonie [...] Ce qui aggrave encore cette tendance, c'est que le monde est aujourd'hui rempli de "faux ciments" qui, telle l'appartenance religieuse, prétendent réunir les hommes alors qu'ils jouent, dans la réalité, le rôle inverse"

"Je suis même tenté de redire ici ce que j'ai dit à propos de Mandela et de sa manière de remédier aux tensions raciales dans son propre pays : il arrive que la générosité soit la moins mauvaise solution ; et il arrive qu'une bonne action soit aussi une bonne affaire"

"Ce que je regrette, c'est la disparition d'un certain état d'esprit qui a existé du temps des empires, et qui considérait comme normal et légitime que les peuples vivent au sein d'une même entité politique sans avoir forcément le même religion, la même langue, ni la même trajectoire historique"

"Nous progressons dans de nombreux domaines, nous vivons mieux, et plus longtemps. Mais quelque chose se perd en route. La liberté d'aller et de venir, de parler et d'écrire, sans être constamment surveillés"

lundi 11 novembre 2019

Les identités meurtrières

Autant j'ai déjà lu Maalouf romancier, autant c'est une découverte de le lire essayiste. Pourtant, ce titre est en bonne place sur ma LAL !

Dans cet ouvrage, Amin Maalouf décortique et analyse ce qu'est l'identité, ses multiples composantes, les appartenances, les héritages. 

"Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! L'identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n'ai pas plusieurs identités, j'en ai une seule, faite de tous les éléments qui l'ont façonnée, selon un "dosage" particulier qui n'est jamais le même d'une personne à l'autre"
"Mon identité, c'est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne"
"S'il existe, à tout moment, parmi les éléments qui constituent l'identité de chacun, une certaine hiérarchie, celle-ci n'est pas immuable, elle change avec le temps et modifie en profondeur les comportements"
"Grâce à chacune de mes appartenances, prise séparément, j'ai une certaine parenté avec un grand nombre de mes semblables ; grâce aux mêmes critères, pris tous ensemble, j'ai mon identité propre, qui ne se confond avec aucune autre"
"C'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer"
"L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence"
"Tant il est vrai que ce qui détermine l'appartenance d'une personne à un groupe donné, c'est essentiellement l'influence d'autrui ; l'influence des proches - parents, compatriotes, coreligionnaires - qui cherchent à se l'approprier, et l'influence de ceux d'en face, qui s'emploient à l'exclure. Chacun d’entre nous doit se frayer un chemin entre les voies où on le pousse, et celles qu’on lui interdit ou qu’on sème d’embûches sous ses pieds ; il n’est pas d’emblée lui-même, il ne se contente pas de "prendre conscience" de ce qu’il est, il devient ce qu’il est ; il ne se contente pas de "prendre conscience" de son identité, il l’acquiert pas à pas."

Et ces multiples appartenances coexistent, à différents niveaux. C'est souvent celle qui est attaquée ou questionnée, qui fait vibrer ou réagir la personne.

Alors, il s'interroge sur la façon dont ces identités multiples, s'expriment par rapport à une mondialisation qui lisse les différences, propose un modèle dominant, écrasant. Et exacerbant les comportements identitaires, meurtriers parce qu'ils se posent "contre" une inégalité, une domination. Il analyse le cas des pays arabes et de pays colonisés, enjoints à une modernisation ou une occidentalisation forcée, et montre comment des réactions nationalistes ou communautaristes en naissent. 
"Il y a constamment, dans l’approche qui est la mienne une exigence de réciprocité – qui est à la fois souci d’équité et souci d’efficacité. C’est dans cet esprit que j’aurais envie de dire, "aux uns" d’abord : "plus vous vous imprégnerez de la culture du pays d’accueil, plus vous pourrez l’imprégner de la vôtre" ; puis "aux autres" : "Plus un immigré sentira sa culture d’origine respectée, plus il s’ouvrira à la culture du pays d’accueil [...] si j’adhère à mon pays d’adoption, si je le considère mien, si j’estime qu’il fait désormais partie de moi et que je fais partie de lui, et si j’agis en conséquence, alors je suis en droit de critiquer chacun de ses aspects ; parallèlement, si ce pays me respecte, s’il reconnait mon apport, s’il me considère, avec mes particularités, comme faisant désormais partie de lui, alors il est en droit de refuser certains aspects de ma culture qui pourraient être incompatible avec son mode de vie ou avec l’esprit de ses institutions."
"Il ne sert à rien, me semble-t-il, de s'interroger sur "ce que dit vraiment" le christianisme, l'islam ou le marxisme. Si l'on cherche des réponses, pas seulement la confirmation des préjugés, positifs ou négatifs, que l'on porte déjà en soi, ce n'est pas sur l'essence qu'il faut se pencher mais sur les comportements, au cours de l'Histoire, de ceux qui s'en réclament"
"Les sociétés sûres d'elles se reflètent dans une religion confiante, sereine, ouverte ; les sociétés mal assurées se reflètent dans une religion frileuse, bigote, sourcilleuse. Les sociétés dynamiques se reflètent en un islam dynamique, innovant, créatif ; les sociétés immobiles se reflètent en un islam immobile, rebelle au moindre changement [...] Ce contre quoi je m'élève, ici, c'est cette habitude que l'on a prise - au Nord comme au Sud, chez les observateurs lointains comme chez les adeptes zélateurs - de classer chaque événement se déroulant dans chaque pays musulman sous la rubrique "islam", alors que bien d'autres facteurs entrent en jeu qui expliquent bien mieux ce qui arrive. Vous pourriez lire dix gros volumes sur l'histoire de l'islam depuis les origines, vous ne comprendriez rien à ce qui se passe en Algérie. Lisez trente pages sur la colonisation et la décolonisation, vous comprendrez beaucoup mieux"
Il questionne également les quotas, le communautarisme, les discriminations positives à l'égard des minorités ? Sont-elles réellement des solutions ? 

Amin Maalouf prône un humanisme universel, qui reconnaisse à chaque homme son humanité, une réciprocité dans les relations, l'apprentissage de plusieurs langues et la découverte d'autres cultures. Bref, c'est un appel à vivre plus ouvert à l'autre et à ses identités. Car c'est aussi quelque chose qui pourrait se diffuser dans notre monde globalisé !

jeudi 21 mars 2019

Les désorientés

Roman d'un groupe d'amis séparé par la guerre et le temps, j'ai beaucoup aimé ce titre d'Amin Maalouf. Je n'avais pas lu cet auteur depuis plus de 10 ans et je crois que c'est dommage. 

Adam est appelé par son ancien ami, Mourad, sur son lit de mort. Il ne se sont pas parlés depuis longtemps, brouillés par des incompréhensions et des jugements mutuels. Adam décide de répondre, prend l'avion et se retrouve dans son pays natal où il n'a pas posé le pied depuis des années. Mais il arrive trop tard et Mourad n'est plus quand il vient lui rendre visite. C'est Tania, sa veuve, qui l'accueille et lui demande de rassembler son groupe d'amis pour rendre un dernier hommage à Mourad. Ce groupe d'amis, d'étudiants qui aimaient à refaire le monde sur la terrasse de Mourad, s'est éparpillé, avec l'un au Brésil, l'autre aux USA, un autre au monastère... C'est un défi de tous les contacter et pourtant, Adam, hébergé par Sémiramis, commence à le relever. C'est l'occasion pour lui d'interroger sa mémoire autour de ces amitiés, de se souvenir de sa jeunesse, du parcours de chacun, de la vie d'exilé... Il écrit dans son petit carnet à mesure des jours en même temps que le narrateur nous conte ses démarches et ses rencontres. 

C'est un beau roman sur le paradis perdu, cette jeunesse, ce pays, ces hommes qui ont dû faire des compromis ou des choix. C'est un roman d'amitié. D'exilé. Il sent la nostalgie. 


"On ne cesse de me répéter que notre Levant est ainsi, qu'il ne changera pas, qu'il y aura toujours des factions, des passe-droits, des dessous-de-table, du népotisme obscène, et que nous n'avons pas d'autre choix que de faire avec. Comme je refuse tout cela, on me taxe d'ogueil et même d'intolérance. Est-ce de l'orgueil que de vouloir que son pays devienne moins archaïque, moins corrompu et moins violent ? Est-ce de l'orgueil ou de l'intolérance que de ne pas vouloir se contenter d'une démocratie approximative et d'une paix civile intermittente ?"

"C'est d'abord en nous ligotant le corps que les tyrannies morales nous ligotent l'esprit. Ce n'est pas leur unique instrument de contrôle et de domination, mais il s'est révélé, tout au long de l'histoire, l'un des plus efficaces"

"Les conflits qui agitaient notre pays étaient-ils simplement des affrontements entre tribus, entre clans, pour ne pas dire entre différentes bandes de voyous, ou bien avaient-ils réellement une dimension plus ample, une teneur morale ? En d'autres termes : valait-il la peine de s'y engager, et de prendre le risque d'y laisser sa peau ?"

"Au commencement de ma vie, je rêvais de construire le monde, et au bout du compte, je n'ai pas construit grand-chose. Je m'étais promis de bâtir des universités, des hôpitaux, des laboratoires de recherche, des usines modernes, des logements décents pour les gens simples, et j'ai passé ma vie à bâtir des palais, des prisons, des bases militaires, des malls pour consommateurs frénétiques, des gratte-ciel inhabitables, et des îles artificielles pour milliardaires fous"

"C'est l'archétype de l'immigré. on lui aurait dit :"Tu es désormais un citoyen romain!", il se serait enveloppé dans une toge, il se serait mis à parler le latin et serait devenu le bras armé de l'Empire. Mais on lui a dit :"Tu n'es qu'un barbare et un infidèle !" et il n'a plus rêvé que de dévaster le pays.
Et c'est ton cas ?
Ça aurait pu être mon cas, et c'est certainement le celui d'un grand nombre d'immigrés. L'Europe est pleine d'Attilas qui rêvent d'être citoyens romains et qui finiront par se muer en envahisseurs barbares. Tu m'ouvres les bras, je suis prêt à mourir pour toi. Tu me refermes ta porte au nez, et ça me donne envie de démolir ta porte et ta maison"

"Les vaincus sont toujours tentés de se présenter comme des victimes innocentes. Mais ça ne correspond pas à la réalité, ils ne sont pas du tout innocents. Ils sont coupables d'avoir été vaincus. Coupables envers leurs peuples, coupables envers leur civilisation"

"Aujourd'hui, vous entendez les gens dire : "Moi, en tant que chrétien, je pense ceci, et moi en tant que musulman je pense cela". J'ai tout le temps envie de leur dire : "Vous devriez avoir honte ! Même si vous pensez en fonction de votre communauté, faites au moins semblant de réfléchir par vous-mêmes !""

"J'ai toujours été frappé par le fait qu'à Rome, le dernier empereur s'appelait Romulus, comme le fondateur de la ville ; et qu'à Constantinople, le dernier empereur s'appelait Constantin - là encore, comme le fondateur. De ce fait, le prénom d'Adam m'a constamment inspiré plus d'inquiétude que de fierté"