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jeudi 6 février 2020

Écorces

Ce court ouvrage de Georges Didi-Huberman fait partie des recommandations qui traînaient depuis trop longtemps sur ma LAL. Oui, je continue à tenter de la faire baisser, le carnet est presque plein ! J'avais un souvenir assez complexe de ma première rencontre avec le philosophe, il faut être concentré pour le lire. Ici, c'est moins dense mais ça ne pose pas moins de questions.

Visitant Auschwitz et Birkenau, le philosophe photographie et ramasse des écorces de bouleaux, qui ouvrent et ferment l'ouvrage. 
"Comme pour rendre évident qu'une image, si on fait l'expérience de la penser comme une écorce, est à la fois un manteau - une parure, un voile - et une peau, c'est-à-dire une surface d'apparition douée de vie, réagissant à la douleur et promise à la mort [...] Or, là précisément où elle adhère au tronc - le derme, en quelque sorte -, les latins ont inventé un second mot qui donne l'autre face, exactement, du premier : c'est le mot liber, qui désigne la partie d'écorce qui sert plus facilement que le cortex lui-même de matériau pour l'écriture. Il a donc naturellement donné son nom à ces choses si nécessaires pour inscrire les lambeaux de nos mémoires : ces choses faites de surfaces, de bouts de cellulose découpés, extraits des arbres, et où viennent se réunir les mots et les images. Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l'on nomme des livres. Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d'images et de textes montés, phrasés ensemble"

Il interroge la muséification des camps, le rôle de l'image dans l'histoire, la symbolique des lieux. Illustré, le livre s'écoule avec les photos. On réfléchit sur le cadrage, le geste photographique, témoignage, trace, notamment devant un ensemble de bouleaux qui regardait auparavant un four crématoire et dont quelques images demeurent, témoignant de l'horreur, mais aussi du geste d'un homme à l'appareil caché, qui a pris ces photos un peu floues et mal cadrées, urgentes. Bouleaux qui ont grandi. Bouleaux toujours présents, témoins muets et nourris des cendres.

On découvre les lieux dont le sens demeure mais la forme change : barbelés neufs, baraquements transformés, porteurs de cartels et explications, langage explicitant ce que regarde le visiteur. Ou ce qu'il doit regarder. Monde expliqué, sous-titré, pour le devoir de mémoire. 
"Mais que dire quand Auschwitz doit être oublié dans son lieu même pour se constituer comme un lieu fictif destiné à se souvenir d'Auschwitz ?"

Un de ces livres à la fois poétiques et profonds, qui interrogent, avec des moyens simples, sur des questions complexes. On est dans les doutes et les interrogations de l'auteur autant que dans ses images et ses pas. On le suit comme un guide qui aurait proposé une autre lecture de ce lieu de mémoire et de mort, une lecture à la fois personnelle et sans pathos, une lecture qui sort des sentiers battus. 

"La culture, ce n'est pas la cerise sur le gâteau de l'histoire : c'est encore et toujours un lieu de conflits où l'histoire même prend forme et visibilité au cœur même des décisions et des actes, aussi "barbares" ou "primitifs" soient-ils"

"Mais c'est tout le contraire que l'on découvre peu à peu. La destruction des êtres ne signifie pas qu'ils sont partis ailleurs. Ils sont là, ils sont bien là : là dans les fleurs des champs, là dans la sève des bouleaux, là dans ce petit lac où reposent les cendres de milliers de morts. Lac, eau dormante qui exige de notre regard un qui-vive de chaque instant. Les roses déposées par les pèlerins à la surface de l'eau flottent encore et commencent de pourrir. Les grenouilles sautent de partout lorsque je m'approche du bord de l'eau. En dessous sont les cendres. Il faut comprendre ici que l'on marche dans le plus grand cimetière du monde, un cimetière dont les "monuments" ne sont que les restes des appareils précisément conçus pour l'assassinat de chacun séparément et de tous ensemble."

jeudi 12 juillet 2018

Passer, quoi qu'il en coûte

Didi-Huberman et la question migratoire, voilà qui éveillait ma curiosité ! C'est un ouvrage un peu fourre tout co-écrit avec Niki Giannari, qui a voulu donner une voix aux personnes qui fuient des guerres et s'entassent dans le camps d'Idomeni à travers un film, Des spectres hantent l'Europe.

Il est bien sûr beaucoup question de ce film dont les images illustrent le livre mais aussi d'hospitalité perdue, de monde figé face à une humanité nomade. 

Il est question de ceux qui ont tout perdu et qui se heurtent encore à l'administration, à l'incompréhension, au rejet mais continuent de sourire, restent optimistes. Car ils ne sont pas morts. Mais : 

"Tu ne peux te poser nulle part
Tu ne peux aller ni vers l'avant 
ni vers l'arrière"

et 

"Personne ici ne sait qui je suis"

Il est question de ces camps-ci, camps qui empêchent de passer, qui contraignent avec en regard d'autres camps, les camps de la mort. De repli sur soi. Et de ce que ces "spectres" nous disent. Ils nous questionnent, ils questionnent notre humanité, ils questionnent le rapport à la loi. Sa dureté. Nos peurs. Mais aussi notre force de survie.

"Tous ces mouvements de migration ont un nom générique : la culture. Non pas la culture des "émissions culturelles" ou des "ministères de la culture", mais la culture au sens anthropologique du terme, à savoir ce qui fait des humains ces êtres capables, non seulement de parler, de travailler et d'inventer des outils, voire des oeuvres d'art, mais encore de vivre en société, de se parler, de s'inventer, de s'imaginer les uns les autres. Lorsqu'une société se met à confondre son voisin avec l'ennemi, ou bien l'étranger avec le danger, lorsqu'elle invente des institutions pour mettre en oeuvre cette confusion paranoïaque, alors on peut dire, en toute logique historique - et non pas selon un simple point de vue éthique -, qu'elle est en train de perdre sa culture, sa propre capacité de civilisation"

vendredi 5 septembre 2014

Devant l'image

Sous-titré "Questions posées aux fins d'une histoire de l'art", cet essai de Georges Didi-Huberman est une lecture exigeante. Il y est question de la compréhension de l'image et de l'histoire de l'art. Quand  tu vas au musée, tu peux admirer une peinture comme celle-ci (Van Gogh, Amandier en fleurs, 1890, Amsterdam). Tu as peut-être lu et appris des choses à son sujet. Et puis, le cartel et le discours de l'audioguide (tape 21) vont t'informer. Pas de doute, tu pourras passer au tableau suivant. Et si tu n'avais pas tout appris ? Et si le conservateur qui croit si bien connaître sa collection ne savait pas tout ? Didi-Huberman apprend le doute aux historiens de l'art dans cet ouvrage... 
En voici les différentes parties :

Van Gogh Amandier en fleurs 1890

Question posée

L'auteur décrit l'histoire de l'art comme un domaine toujours plus large et complet. C'est une discipline qui nourrit un savoir, qui crée des spectacles (expositions) et fait de l'argent en cautionnant le marché de l'art. Or, l'histoire de l'art est-elle vraiment la science qu'elle croit être ? Ne se prendrait-elle pas un peu trop au sérieux ?

L'histoire de l'art dans les limites de sa simple pratique

Cette première partie commence par l'observation d'une fresque de Fra Angelico. Voilà qui me réjouit ! Et là, l'auteur nous explique qu'il existe trois entrées dans l'oeuvre : le visible (ce qui peut être décrit), le lisible (ce qui peut être traduit) et l'invisible (ce qui fait l'objet d'une métaphysique). En réalité, l'oeuvre est un agrégat de savoirs et de non-savoirs : l’attitude de l'observateur serait de se laisser saisir par l'image. Ainsi, le blanc de l'oeuvre de Fra Angelico est à la fois simple et complexe. N'est-ce pas l'incarnation du mystère chez ce peintre ?
Didi-Huberman signale que l'historien de l'art se fait piéger par deux écueils : le fait de vouloir la mort de son sujet pour être sûr de dire la vérité à son propos et le fait de se croire sûr de son savoir. Or, "l'histoire de l'art échouera à comprendre l'efficacité visuelle des images tant qu'elle restera livrée à la tyrannie du visible". N'est-ce pas une curieuse invitation à explorer l'invisible ? 

L'art comme renaissance et l'immortalité de l'homme idéal

Après Fra Angélico, Vasari, le fondateur de l'histoire de l'art et des artistes. Celui qui leur donne une légitimité et qui les empêche de sombrer dans l'oubli. L'occasion de faire un point sur le "disegno", ce dessin et dessein qui fonde la discipline comme un savoir. 

L'histoire de l'art dans les limites de sa simple raison

On entre ensuite directement dans la philosophie avec la figure de Kant qui "disloquait la conjonction humaniste de la mimesis et de l'idea esthétique, distinguant la faculté de connaitre la nature et celle de juger l'art, distinguant l'universalité objective de la raison pure et l'universalité subjective du génie". Et l'on croise Panofsky qui propose une grammaire et une symbolique des œuvres, systématisant leur lecture. Mais cette connaissance logique et rationnelle ne satisfait pas l'auteur.

L'image comme déchirure et la mort du dieu incarné

On a parlé de ce qui se voyait et faisait sens immédiatement, on a parlé des symboles qui nourrissent ce savoir mais sont moins perceptibles. Mais il y a aussi ce que l'objet ne montre pas (Merci Freud), qui se manifeste par des symptômes. Et c'est cela qui doit nourrir le doute quant au savoir en histoire de l'art. En gros, "plus je regarde, moins je sais". "Nous sommes devant l'image comme devant un trésor de simplicité, une couleur par exemple, et nous sommes là-devant -selon la belle formule d'Henri Michaux- comme face à ce qui se dérobe".

Appendice : question de détail, question de pan

Pour conclure, l'auteur examine la question du détail et du pan. Ce que par définition nous voyons mais ne percevons pas forcément. Ce qui est visible mais qui nous reste dissimulé. Ainsi, le tableau ne nous montre pas la même chose de loin ou de près. C'est un mélange de description et d'expérience, de couleur et de matière. Il y a des détails qui sont visibles et compréhensibles en tant que tels et des pans qui détonnent et dépassent dans le tableau à la façon du pan de mur jaune de Vermeer que décrit Proust (en réalité, un toit). Ce sont des objets qui sautent aux yeux mais ne sont pas nommables. Ils sont des intrusions accidentelles, liées à un trouble, qui sont aussi l'essence du tableau même s'ils ne sont pas compréhensibles.

Cet essai érudit et complexe propose un regard humble et neuf sur l'histoire de l'art et sur les œuvres. Il se nourrit de références esthétiques, philosophiques et psychanalytiques dans cette réflexion et propose des exemples parlants qui permettent au lecteur (parfois un peu démuni) de bien percevoir ce que conceptualise l'auteur. Je retiendrai de cet essai une grande liberté face à l'image : celle-ci ne se situe pas uniquement dans le domaine de la connaissance mais aussi dans un domaine plus métaphysique et inconnaissable. Et cette liberté donne une richesse beaucoup plus vaste aux œuvres ! Le genre de lecture qui me donne envie de retenter l'aventure avec Kant, que j'ai abandonné plusieurs fois ou avec d'autres philosophes comme Heidegger qui m'ont traumatisée plus jeune.