lundi 2 août 2021

Les oiseaux se cachent pour mourir

Voilà une sortie de PAL archi antique ! Ce roman de Colleen McCullough vient de la biblio de mon grand-père et traine dans la mienne depuis plus de 10 ans. Je ne sais pas bien pourquoi mais j'avais en tête que c'était Vol au dessus d'un nid de coucous... Ah, ces titres qui parlent d'oiseaux !


Nous ne sommes donc pas du tout dans un asile mais dans une pauvre maison de Nouvelle-Zélande où Meg Cleary fête ses cinq ans et vient de recevoir une poupée magnifique, tout à fait hors de propos pour une fillette si humble, aux frères si remuants. La poupée ne fera pas long feu. Meg est la seule fille d'une famille de garçons : Frank, Bob, Jack, Hughie, Stuart... et plus tard Harold, Jims et Patsy. Paddy, leur père, est tondeur de moutons et Fee, leur mère, tient la maison. Toute la famille vit chichement malgré quelques objets laissant entrevoir un passé plus prospère. Aussi, quand Mary Carson, la sœur de Paddy, le convie en Australie pour devenir régisseur de sa propriété, Drogheda, il n'hésite pas un instant et embarque toute sa famille. Accueillis par le père Ralph de Bricassart, ils découvrent un nouveau pays, son climat, la propriété immense et ses moutons, le caractère de Mary... Tous s'adaptent à la situation malgré les drames et les difficultés. 

Ralph, jeune prêtre tout dévoué à Mary, à l'intelligence et à la diplomatie redoutables, s'attache à Meg - qui s'attache aussi à lui. A la mort de Mary, il découvre le tour qu'elle lui joue : il devra choisir entre l'argent et l'Eglise ou l'amitié des Cleary et l'amour de Meg. A partir de ce moment, on suit Ralph et Meg prenant chacun leur chemin jusqu'à quelques rares retrouvailles. Amour muet, amour tu, il ne cesse toutefois de les tourmenter. 

Saga familiale qui parcourt le XXe siècle, elle tourne beaucoup autour de Meg et de ses amours. C'est un peu malsain parfois, à se demander si l'on n'est pas dans de la pédophilie. Et surtout, j'ai trouvé ça assez gnangnan finalement et appelant un peu trop au martyr : il faut s'empaler sur une épine pour sortir son plus beau chant ! Bon, ça fait quand même 890 pages en poche pour le challenge des Pavés.


mercredi 28 juillet 2021

Arbre de l'oubli

J'avais un mauvais souvenir de mes lectures de Nancy Huston. Mais la jolie couverture et sa quatrième m'ont convaincue de retenter l'expérience. 

J'ai découvert plusieurs générations de la famille de Shayna : son père, anthropologue juif, qui a tout fait pour voler la vedette à son frère et consoler ses parents de la Shoah ; sa mère, Lili Rose, spécialisée sur le féminisme et le suicide des femmes artistes ; les parents de Lili Rose, protestants bien sous tous rapports mais finalement pas tant que ça ! On s'embarque dans une narration polyphonique, où les dates et lieux permettent de situer rapidement qui parle. Si le roman est surtout centré sur le vécu des personnages, le contexte américain voire mondial est souvent rappelé - pour dire que les personnages s'en fichent en général. Shayna, née d'une mère porteuse, cherche à comprendre sa famille et surtout ses origines. Elle est à la fois noire et femme, fille d’athées mais petite fille de grands parents pratiquants. Elle s'identifie à l'histoire des esclaves, à celle des femmes opprimées - mais un peu moins que sa mère. Sans parler de l'héritage de la Shoah ! Un roman d'actualité, vous l'avez compris. Et en même temps, un roman qui surfe un peu trop sur la vague de toutes ces évolutions sociales sans réellement les explorer, sans entrer dans leur histoire, leur évolution, leur actualité. 

Un roman que j'ai apprécié pour sa narration, ses personnages (quoique certains gagneraient à plus de profondeur), ses thématiques mais que j'ai trouvé un peu superficielles dans leur traitement. J'ai même trouvé que ça brouillait la compréhension d'enjeux pourtant essentiels. Dommage !

lundi 26 juillet 2021

Les uns avec les autres

Sous-titré "Quand l'individualisme crée du lien", est un bouquin de socio de François de Singly. Il s'intéresse à la crise du lien dans nos sociétés et étudie comment l'individualisme défait une certaine forme de communautarisme propre aux sociétés holistes mais permet de créer d'autres relations. Il montre notamment que les liens, peut être moins stables ou solides, sont néanmoins plus divers. C'est une lecture qui m'a beaucoup fait penser à La fatigue d'être soi.

L'auteur s'interroge sur quatre points principaux : 

Comment lier des individus émancipés ?

Comment lier des individus à l'identité fluide ?

Comment lier des individus peu obéissants ? 

Comment lier des individus qui veulent préserver leur intérêt et leur affect ?

Il s'intéresse d'abord à l'individu dans la transmission, à la notion d'héritage choisi. Tout n'est plus accepté dans l'héritage familial, culturel, social mais chacun pioche ce qui l'intéresse. L'individu se construit par des appartenances choisies librement - enfin, c'est ce qu'il croit, un psy pourra dire autre chose. Les relations s'inscrivent donc dans des choix affectifs et/ou contractuels libres. Et qui peuvent évoluer selon les choix des individus qui valorisent et revendiquent telle ou telle appartenance selon les moments de la vie, les groupes sociaux etc. La sociologie voit donc disparaitre la notion de rôle, avec des individus aux identités plus complexes. L'individu se veut multidimensionnel. Néanmoins, tout n'est pas légitime dans l'identité d'une personne qui vit en société : racisme, violence, discrimination sont punis.

Dans les sociétés, dans les familles, une tension apparait : égalité de traitement et personnalisation, comment être juste ? Jusqu'où négocier et tout est-il négociable ? Est-ce qu'il faut dépersonnaliser les traitements ? Quel que soit le choix, cela crée du mécontentement - et n'aide pas à faire société - même quand il est question d'égalité des chances ! C'est enfin cette question de l'intérêt pour les enjeux politiques ou collectifs qui est abordée. Comment permettre à chacun de s'engager dans un faire société ensemble si seul l'intérêt personnel compte ?  

Dans la dernière partie, il rappelle la différence entre communauté et société, souvent liées au cœur et à la raison, à l'élection ou à l'obligation. Il propose une société plus fraternelle, conviviale et respectueuse, qui ne peut exister selon lui que si l'Etat garantit une certaine égalité et sécurité à tous. Il montre aussi l'importance de nommer les différentes normes en jeu dans les relations, qui peuvent créer des conflits. Un société qui reste à construire !

"D'autres formes de "nous" sont possibles à la condition qu'ils respectent l'identité des "je" qui sont également autres. D'autres formes de lien sont possibles à la condition qu'ils ne soient pas perçus comme des cordes au cou, qu'ils traduisent un attachement significatif"

"La revendication d'un lien traditionnel, de type communautaire, reflète avant tout la marque d'un manque, l'impossibilité de voyager dans l'espace social"
"L'individu est placé devant la contradiction de la modernité qu'il doit résoudre : pour parvenir à son indépendance, à son autonomie, à une liberté de choix, il desserre certains liens, certaines appartenances ; mais en même temps à la recherche de son "expressivité", il croit que celle-ci est cachée au fond de lui [...] Une inversion se produit alors : les "racines" qui emprisonnent, qui limitent le mouvement dans la revendication d'un soi libre, peuvent devenir positives lorsqu'il s'agit de comprendre sa propre nature"

"Devant une telle crise du lien social qui se traduit par un désintérêt pour les affaires collectives, trois attitudes sont possibles : 

- La première est le laisser-faire, en laissant le marché prendre toute la place, y compris en organisant en permanence des "élections" sur tout, par exemple sur le programme du film de la soirée ou sur l'individu qui doit sortir du Loft ou de Star Academy. L'individu est isolé, écartelé entre son monde et le monde général, sans relais.

- Selon la deuxième position, la crise dérive d'un manque de socialisation. La famille et l'école ne font plus leur travail. Le rétablissement de l'instruction civique devrait doter les jeunes d'une conscience civique. Ce sont les individus qui doivent changer, et non l'Etat. Ce dernier est organisé pour défendre le bien commun et l'intérêt général. Seule une "position de surplomb peut transcender les particularismes" 

- La troisième plaide pour la réhabilitation de la société civile, pour une démocratie participative, pour une régulation qui parte du plus bas (bottom up) que du plus haut (top down), et en conséquence pour une transformation de tous les niveaux. [...] Ce modèle d'empowerment n'a de sens que si et seulement si les autorités politiques et les experts considèrent les individus ordinaires comme doués d'une capacité réflexive. ils doivent penser que le peuple est intelligent, même s'il défend ses intérêts personnels. Cela demande donc de rompre avec "la construction sociale de l'incompétence de l'usager""



mercredi 21 juillet 2021

La nuit, j'écrirai des soleils

Je continue mon exploration des livres de Boris Cyrulnik. Je dois dire que je me régale, même si les thèmes sont souvent proches d'un essai à l'autre. L'écriture est agréable, la pensée, toujours en spirale, fait des détours pour revenir au sujet principal. Cet ouvrage a deux ans et traite des bienfaits de l'écriture et de l'imaginaire pour se reconstruire. Il s'intéresse notamment à la mémoire et à comment celle-ci peut changer selon la lecture - et l'écriture que chacun en a. Il nous fait croiser quelques écrivains, évoque sa propre résilience et fait le lien avec des expériences de psycho et neurologie, notamment sur le développement des enfants et adolescents.

"Le monde écrit n'est pas une traduction du monde oral. C'est une création puisque le mot choisi pour nommer la chose est une découpe du réel qui lui donne un destin. « J'écris pour me venger » ou « j'écris pour donner sens au fracas » oriente l'âme vers une lumière au bout du tunnel. Le mot qui vient à l'esprit pour désigner la chose imprègne l'événement d'une signification qui vient de notre histoire"

On rencontre ainsi Jean Genet par exemple, enfant placé, mortifié que ses parents adoptifs touchent de l'argent pour l'élever et insensible à leur affection. Il se réfugie dans les livres et l'écriture, il vole - et se laisse prendre - pour pouvoir écrire en prison. Il remplit le vide de mots. Cette capacité à enchanter le réel par des mots, des romans, des poèmes, le neuropsychiatre l'effleure en citant Villon, Sade, Gary, Sartre, Rimbaud mais aussi Depardieu et bien d'autres. Il souligne l'importance de l'attachement précoce qui sécurise l'enfant et du récit que celui-ci se fait d'événements traumatisants. Ce qui est intéressant, c'est qu'il sort du fatalisme. On retrouve bien entendu la notion clé de résilience. Mais il ne suffit pas d'écrire, de mettre à distance pour revivre. L'écriture peut creuser un sillon répétitif et mortifère comme creuser de nouveaux chemins. Tout dépend de la représentation que se fait chacun du monde. 

Un ouvrage qui se lit très bien, mais qui, encore une fois, semble devoir se résumer en quelques mots alors qu'il est bien plus riche. Les digressions sont nombreuses et noient parfois le propos.

"Deux grands dangers menacent la mémoire. Le premier, c'est de ne pas avoir de mémoire, ce qui nous fait vivre dans la tombe. Le second, c'est d'avoir de la mémoire et de nous en rendre prisonnier. La seule bonne stratégie, c'est d'élaborer, se donner de la peine, afin de donner du sens aux faits"

"Après un événement émotionnant, la plupart des commotionnés ont besoin de parler. L'enjeu de ces récits n'est pas de dire la vérité, il vise à donner une forme verbale à la bousculade émotionnelle pour apaiser le parleur et pour que son monde redevienne cohérent"

lundi 19 juillet 2021

Les oreilles de Buster

Eva vit avec Sven dans un village de Suède, près de la mer. Pour son anniversaire, elle a reçu de sa petite fille un journal orné de roses. Pour la jardinière amoureuse de ses roses qu'est Eva, c'est signe qu'il faut y écrire. De juin à août, Eva écrira lorsque Sven sera couché, un verre pas très loin. Dès l'incipit, le ton est donné, on lit le journal d'une meurtrière, qui a rêvé de tuer sa mère depuis son enfance - et dit qu'elle y est parvenue. Comment et quand cela arrive, on ne le découvre que tardivement. Quant au pourquoi, c'est l'objet de ce livre.

Entre souvenirs du passé et actualité de sa journée, Eva nous invite dans sa vie de retraitée. Elle tourne autour des roses, d'une visite à une personne âgée et des moments avec sa fille Suzanne ou ses amies. Mais derrière cette calme façade, Eva a dû s'endurcir pour survivre. Sans cesse critiquée par sa mère, peu soutenue par un père effacé, elle a souffert dès qu'elle a aimé. Amour non partagé par sa mère et surtout actions diverses de sa mère pour que ceux qui l'aiment se détournent ou s'éloignent d'elle (nounou renvoyée, critiques devant les amis, etc.).  Le pire arrive lors de son histoire d'amour avec John, à 17 ans. Pourtant Eva s'est préparée, elle a vaincu bien des peurs, celle des araignées ou des gros chiens, et son dégout des escargots. Elle a aussi su châtier ceux qui lui faisaient du mal, parfois de façon très douloureuse. Entre face blanche et roi de pique, bien noir, Eva se construit et confie ses peurs, ses joies et ses tristesses aux oreilles de Buster - vous découvrirez bien assez tôt de quoi il s'agit. 

Roman prenant et bien mené de Maria Ernestam. Narration d'une meurtrière que personne n'a repéré. Relation mère/fille toxique. C'est un bon divertissement, qui, bien que sombre, fait aussi rire et sourire. Et quelques questions demeurent : finalement, qui de la mère ou de la fille va trop loin ? Et la réalité décrite par Eva est-elle celle qu'elle a vécu ? A quelques moments, le doute s'insinue... Et c'est aussi ça qui est intéressant.



mercredi 14 juillet 2021

Cherchez la femme

Voici un épais roman d'Alice Ferney, parfait pour les vacances. Il sort de ma LAL pour le challenge Pavés (700 pages chez Actes Sud) et malheureusement, comme souvent lorsqu'un livre y a patienté trop longtemps, c'est un petit plaisir plus qu'un éblouissement. Oui, je cherche ce qui fait vibrer dans les livres !

Voici l'histoire de Serge, depuis la rencontre de ses parents, jusqu'à sa mort. Ou son accident de voiture, le doute peut persister. C'est avec la rencontre de Vladimir et Nina que commence l'ouvrage. Il est ingénieur des Mines, elle est lycéenne, ils se rencontrent à l'orchestre. Il imagine qu'elle sera la mère de ses enfants. Elle se rêve femme d'ingénieur. Sur ce malentendu, l'aventure peut commencer. Et voilà que plus vite que prévu, Serge nait, suivi de Jean. Serge l'enfant chéri, l'enfant doué, le normalien. Serge que l'on suit de l'enfance à l'adolescence, dans les études comme dans son entreprise, dans ses aventures amoureuses et dans son mariage. C'est d'ailleurs beaucoup autour de son mariage avec Marianne que se vit le roman, de leur rencontre à la tromperie et au divorce. 

C'est agréable à lire, la voix narrant l'histoire et déjà omnisciente nous annonce la suite ou nous donne des explications sur l'impact des actes des uns et des autres. C'est assez psychologisant parfois. Et c'est surtout terriblement pessimiste voire fataliste : nul ne semble pouvoir échapper aux tares de ses ancêtres ou à leurs manques affectifs ! Un peu triste et pas très rythmé... et toujours dans ces mêmes milieux sociaux bourgeois finalement. Mitigée.


lundi 5 juillet 2021

Consolation

Je ne connaissais pas Anne-Dauphine Julliand, c'est sur un conseil de libraire que j'ai lu cet ouvrage avant de l'offrir à un ami. L'auteur a perdu ses deux filles de leucodystrophie. Elle conte la douleur, les larmes mais aussi les gestes qui sauvent, qui consolent.
Elle dit sa propre souffrance mais aussi celle de son mari et de son fils. Elle montre les mots et les gestes qui aident : une présence discrète et silencieuse, un pot de moutarde amené par une copine, laisser les larmes couler et serrer l'autre dans les bras. Elle raconte aussi ce qui enfonce dans la douleur : le refus des larmes, le mutisme ou la fuite de l'entourage qui isole l'inconsolé. 
C'est agréable à lire, plein de références étonnantes, de la culture pop à l'art japonais du kintsugi ! C'est aussi un autre rapport à la souffrance, non pas comme un deuil faire seul, un chemin de solitude, avec des hiérarchies de souffrance, mais plutôt un appel à être en lien, à exprimer sa tristesse et ses besoins. 


mardi 29 juin 2021

Les joies d'en bas

Voici un ouvrage sympathique de Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl sur le sexe féminin. Issu d'un blog lancé par ces deux étudiantes en médecine, il garde une légèreté de ton et un humour sympathique. Pédagogique, précis, il passe au crible les croyances et idées fausses sur le sexe féminin, la sexualité, la contraception. Parfois questionnant sur le tout médical (vaccin, pilule) et sur la question du sexe génétique, anatomique et psychologique, sur lesquels il parait un peu directif, il est dans l'ensemble très éclairant. Les dessins et les tableaux viennent faciliter les explications et rendre ludique un sujet qui ne l'est pas tellement !

La première partie est très anatomique et concerne l'appareil génital, en abordant la question du plaisir, de la virginité, mais aussi des poils ! On passe ensuite aux sécrétions diverses : glaires, règles et tout l'arsenal des serviettes et des douleurs - mais aussi des effets sur l'humeur, agressive ou dépressive. Puis, il est question de vie sexuelle, la première fois, le désir, l'absence de désir, l'orgasme, puis de contraception avec toutes ces questions sur les risques et avantages des différentes contraceptions. La dernière partie traite de tous les petits et grands soucis, depuis des règles irrégulières, les MST, l'endométriose, les fausses couches au cancer du col de l'utérus.

A mettre entre les mains des femmes comme des hommes !



jeudi 24 juin 2021

Les sept cadrans

Et voici le petit Agatha Christie traditionnel du mois anglais. Cela risque d'être ma seule participation cette année car je n'ai pas noté beaucoup de romans anglais ces derniers temps.

Lors d'une sauterie, le jeune Wade est retrouvé mort dans son lit. Ce gros dormeur, à qui les autres invités avaient fait la surprise de mettre des réveils dans sa chambre, n'entend pas le boucan des 8 sonneries. La cause de sa mort semble accidentelle, cependant, certains soupçons s'éveillent. Surtout lorsqu'un autre invité meurt également le lendemain. La vive Eileen Brent, qui a manqué d'écraser le pauvre homme, se lance dans l'affaire, à la poursuite d'un club criminel des 7 cadrans. Elle entreprend d'embarquer la sœur de Wade, Loraine et Jimmy, un des autres invités dans la compréhension de cette affaire à laquelle se mêlent des plans à ne pas se faire dérober et des questions politiques. 

Hélas, si le roman se veut plein de rebondissements, la fin et le dénouement sont précipités. C'est en effet le surintendant Battle, de Scotland Yard, qui suivait l'affaire de loin, qui nous en livre tous les éléments au chapitre final.





lundi 21 juin 2021

Prisonnier au berceau

Un peu de Bobin à nouveau ! 

Ici dans une forme plus autobiographique - ou géographiquement limitée. On reste en effet au Creusot, dans l'enfance de l'écrivain. C'est une enfance d'enfermement dans une maison, les fenêtres ouvertes vers le ciel et les livres. C'est une enfance mystique, à la recherche de la sainteté, sainteté ordinaire des jours, du travail, de l'ennui. C'est une formation à l'écriture par une observation profonde et concentrée du monde, de la petite cour, des hortensias et du ciel où les anges et les flocons dégringolent. Il y a quelques rencontres, dont celle d'Emily Dickinson, la porte des livres et des mots. Et comme souvent des phrases qui résonnent dans le cœur !

"J'écris ce livre pour tous ces gens qui ont une vie simple et très belle, mais qui finissent par en douter parce qu'on ne leur propose que du spectaculaire"

"L'ennui est un petit balai de genêts manié par un ange pour chasser la poussière de nos désirs. En la vidant peu à peu, il éclaircit la chambre de l'âme"

"La vie était une mendiante que des serviteurs avaient la consigne de laisser à la porte"

vendredi 18 juin 2021

Bénie soit Sixtine

Avec ce roman, bienvenue chez les tradis tradis ! Maylis Adhémar nous invite à suivre Sixtine, jeune fille élevée dans un milieu catholique fondamentaliste. Mais aussi une Erika, qui écrit des lettes à Muriel, en qui l'on reconnait la mère de Sixtine.

Sixtine rencontre Pierre-Louis, un jeune polytechnicien de bonne famille, ils se marient, elle arrête ses études, elle est enceinte quelques semaines après son mariage. Tout pourrait en rester là et Sixtine pourrait suivre le chemin de ses sœurs et belles-sœurs avec une tripotée d'enfant. Mais Pierre-Louis a un drôle de loisirs avec ses amis de la Milice : aller à des concerts où les paroles racistes s'enchainent et taper sur les anars. Ce qui finit mal. Pierre-Louis meurt ainsi qu'un gauchiste. Et Sixtine commence à douter de son milieu et des valeurs dans lesquelles elle a grandi. Elle met au monde un petit Adam et s'enfonce dans le cocon de la belle-famille. Mais les moyens pris par sa belle-mère pour la  détacher un peu du petit bébé la rendent folle. Elle décide de fuir et de se cacher. 

En parallèle de l'émancipation de Sixtine, c'est aussi l'histoire de sa mère et de sa grand-mère qui s'écrivent. L'histoire d'une femme qui s'est totalement détachée de ses parents au point de ne pas les inviter à son mariage et de les faire passer pour morts. 

Un joli roman sur l'emprise d'un milieu social effrayant et sectaire ! Et roman initiatique d'une jeune femme qui est restée comme en dehors du monde.



lundi 14 juin 2021

La Vie de sainte Thérèse d'Avila

Cette biographie de sainte Thérèse d'Avila - à ne pas confondre à avec sainte Thérèse de Lisieux - était sur ma LAL depuis tellement longtemps et m'avait été recommandée à plusieurs reprises. Cette œuvre de Marcelle Auclair se lit comme un roman. Il faut dire que Teresa Sánchez de Cepeda Dávila y Ahumada vit à l'époque des hidalgos, de la conquête des Indes, de Charles Quint et de Luther, dans la glorieuse Espagne. La plume vivante de l'auteure nous fait bien sentir l'exaltation de l'époque, la richesse qui vient du nouveau monde et l'énergie de Thérèse. Car c'est bien Teresa que nous allons suivre, de sa naissance en 1515 (Marignan !) à sa mort en 1582.

Teresa grandit dans une famille nombreuse, c'est la fille d'Alonso Sánchez de Cepeda et Beatriz Dávila y Ahumada. Enfant vive et jolie, elle aime lire, écrire et jouer à l'ermite. Adolescente, elle cherche à plaire. C'est donc une surprise de la voir rentrer au couvent suite à une maladie. Là, elle continue à souffrir de nombreux maux, reste paralysée deux ans, et ne prend pas beaucoup soin d'elle. On la voit apprendre à prier, tout en restant en partie dans le monde - ce n'était pas un ordre cloitré. Elle guérit et commence à voir le Christ lui apparaitre, se demandant s'il s'agit de tentations ou non. 

"Le Seigneur n'attendait que la décision de Teresa pour la combler de grâces spirituelles. "A peine avais-je détourné mon regard des occasions de pécher, et déjà Sa Majesté recommençait à m'aimer... Il me semblait que je venais à peine de me disposer à le servir, et déjà Sa Majesté recommençait à me choyer...""

Ces visions / extases dureront toute sa vie. La vie du couvent commence à lui sembler trop mondaine et elle désire simplifier la vie des sœurs. 

"A quelques ferventes près, le monastère de l'Incarnation semblait plutôt une pension de dames seules, où chacune, suivant sa fortune, son rang, ses attraits personnels, s'organisait une existence plus ou moins agréable, dans la pratique de vertus estimées indispensables pour atteindre, sans trop de peine, à une position de bonne compagnie dans l'autre monde. Dans l'autre monde : car en celui-ci "il est impossible de rien réussir de bien lorsqu'il y a plus de quarante femmes ensemble : tout n'est que tumulte et tohu-bohu, elles s'entravent les unes les autres". Teresa trouva beaucoup d'amies pour l'aider à tomber parmi les cent quatre-vingt nonnes de l'Incarnation, alors que, pour se relever, elle était seule"

C'est ainsi qu'elle réforme l'ordre du carmel, fondant le monastère Saint-Joseph, et revenant à la règle d'origine : pauvreté, clôture, jeûne, prière et obéissance. Il n'est plus question de visites, les sœurs ne peuvent communiquer avec l'extérieur qu'au parloir et selon des règles strictes. Elles sont aussi peu nombreuses par couvent. Elles ne possèdent rien et se vêtent de bure et sandales. 

Mais cette réforme est loin d'être simple ! Les carmes non-réformés ne vont cesser de médire de Teresa et des siens, comme Saint Jean de la Croix, le réformateur des couvents masculins. Et les autres ordres ne sont pas en reste. Teresa aura aussi affaire à l'inquisition et aux médisances. Alors quand elle se met à fonder divers couvents, c'est souvent compliqué et à contre courant. Toutefois, elle reste droite, soutenue par la prière et les extases mystiques. Femme active, d'une force de caractère et d'une vitalité étonnante vue sa santé, elle meurt après avoir réformé un ordre, fondé une quinzaine de couvents, écrit des ouvrages sur l'oraison.

La biographie s'arrête avec sa mort et ce qu'il advint de son corps - dispersé et découpé en reliques. Il y a quelques mots sur sa béatification et sanctification mais pas sur comment elle est devenue docteur de l'Eglise - sacré titre - et la première femme à l'être. 

"Elle semblait d'autant moins douée pour la sainteté qu'elle était mieux faite pour le succès dans le monde, se jugeait pétrie de défauts et de contradictions : orgueilleuse, mais futile ; dominatrice, mais sensible aux influences ; elle parle de son "extrême dissimulation" et de son horreur du mensonge, de son gout de plaire, qui ne freine pourtant pas ses vivacités d'humeur capables de se manifester en colères "terribles" ; et ce point d'honneur, ce "noir amour-propre", cet amour-propre mal entendu "chaîne que nulle lime n'entame" !"

"L'instant où s'efforçant de décrire la sorte d'hébétude dans laquelle elle se trouvait parfois, tout absorbée en Dieu, Teresa dit :

- Il me semble que mon âme est comme un petit âne en train de brouter..."

jeudi 10 juin 2021

Lexique amoureux

Un peu de poésie arabe, je crois que c'est ma première fois. Adonis dans ce recueil, m'ouvre les portes d'une poésie amoureuse, langoureuse, qui parle des corps et de la passion, du désamour et du manque. Composé de plusieurs recueil, cet opus comporte La forêt de l'amour en nous, Les feuillets de Khaoula, Commencement du corps fin de l'océan et Histoire qui se déchire sur le corps d'une femme. J'ai aimé ses jeux avec les lettres arabes, ce lexique de l'amour.

Si la dernière partie, poème à plusieurs voix, aux airs d'épopée maritale ne m'a pas convaincue, à part ces vers "l'herbe est lignes, La terre un cahier et je suis l'encre de ce lieu" d'autres poèmes ont marqué mon attention. En voici quelques uns !


Corps qui veille : masque

Dois-je jeter un pont
Entre le feu qui embrase mon corps
Et l’argile des mots
Pour traverser la traversée des désirs ?


Qui suis-je? Tu demandes
La réponse est mon corps
Tu connais ses légendes
Mon corps ce voyageur
Dans un nuage de terre


Les larmes suspendent leurs miroirs cassés
Sous ses cils


J’étreins le tronc. Nuit
Et les étoiles déplacent leurs troupeaux
Dans les prairies. Comme moi, le ciel
A la nostalgie du tronc
Un olivier
Fruit est sa taille
Fruits, sa poitrine
Fruits, ses seins
J’étreins le tronc. Nuit
J’offre mes mains à ses passions

Un rêve dans lequel j’erre
Et qui erre dans mes yeux

Son amour : nuage
Qui s’évapore de cet océan
Dessiné par la tragédie


Seule - Le thé est sans saveur. Nous en avons bu hier. Il était exquis. 


Mon amour - 
respire par le poumon des choses
accède au poème
dans une rose dans un rai de poussière.

Il confie ses états à l'univers
comme le vent et le soleil quand il fendent la poitrine du paysage
versant leur encre sur le livre de la terre.


Je n'aime pas les lettres
Je ne veux pas de cette insomnie pour notre amour
ni qu'il soit trainé par les mots.

Je n'aime pas les lettres
Je ne veux pas que nos corps voyagent
dans une barque de papier. 


Mes chemins m'ont apparentée à toi, mes chemins vers toi
sont ruines et déserts.
Je ne puis arriver
mon lieu est étrange.

Même les saisons se sentent en pays inconnu entre ses jours.

Prends-moi par la main
donne-moi de nouveau la tienne
je n'arrive pas. 


Revenons
aux rues qui furent notre refuge un jour.
Regardons

le monde s'ancrer dans nos respirations, le temps aller et venir
dans les fenêtres brisées.

Nous marchons sur le miroir de nos pas
dans le lexique des feuilles mortes.

Pas d'autre bruit que celui de nos pieds
nous marchons dans les plus hauts jardins. 


Maintenant je blesse un rêve et m'interroge : un rêve peut-il saigner ?
Pourtant
rien entre mes paupières et mes rêves
ne pouvait le démentir.

J'ai dormi dans les draps de mon amour
voué à ses déesses
était-ce ton cœur qu'elles ont blessé ou le mien ?


Le plus beau en toi : tes larmes
entre les vagues
voguent les navires.

J'ouvre dans mes paumes des chemins sur leurs traces
puise mon encre dans le halètement de leur source
et écris !
les larmes de la femme que j'aime sont blessures à la langue de l'espace. 


Je visiterai les lieux de l'été après notre départ
entre les rivages d'Ulysse, dans la nuit de Delphes et le soleil d'Hydra.

Je marcherai comme je marchais
laissant aux fleurs le pouvoir d'éveiller le parfum de nos rencontres

C'est sûr
qu'elles me demanderont de tes nouvelles. Qu'es-tu devenue ?
où es-tu ? quel est ton visage maintenant ?
Mais que leur dire
les saisons ont effacé les saisons.


J'ouvre la porte au vent
il visite les dessins suspendus
effleure leurs contours
puis baille et s'en va le dos courbé.

Notre amour n'était pas là, ses spectres
ont emporté tout ce qu'ils avaient dessiné sur
le lit, les coussins, la poignée de la porte
sur son cadenas avant de disparaitre.

Ai-je tout imaginé ? Pourtant
un nuage a tout confirmé
un nuage qui passe à l'instant.

Pas de vent visiteur personne pour dire à ces dessins
comment raconter les légendes
comment s'écrit l'histoire de ces nuages.


Souvent la nuit 
j'inspecte ma maison, allume les lampes
mais elles n'éclairent pas
j'ouvre les fenêtres, mais
elles n'éclairent pas
trouverai-je une lueur dans la porte ?
je cours vers la porte, la supplie, mais
elle n'éclaire pas
l'obscurité en ces lieux est blessure
même guérie elle continue à saigner.

Ô amour
d'où vient la lumière
quand le ciel trahit le ciel ?


Cela te console que les nuages arrivent partent 
laissent la place à d'autres nuages ?
Cela te console de savoir que les tombes sont des demeures
et qu'entre leurs murs les hommes sont égaux ?
Cela te console que l'œil ne voit
que ce qui a été dessiné par les nuages ?
Ma consolation : c'est que le lieu d'où je viens
continue de confier ses secrets au 
temps, et que le temps auquel j'appartiens
ne cesse de renouveler ses couleurs
de feuilleter les pages
du livre des arbres.


Nos deux corps 
un seul temple    mes pas vers sa porte sont aussi les siens
pas une seule fois je n'ai voulu
pas une seule fois elle n'a voulu
être reine
et que je sois prisonnier
alors que je suis captif de la mémoire.

Celle-ci est le point central de la numération de mon amour
de sa calligraphie
de ses formes.

ن nun 
Il est rare 
que l'errance regroupe ses vieilles carioles
et les tire entre ses membres
de sa lumière la lune tissait un oreiller
le conviait à s'y appuyer
la nuit étendait ses vêtements autour de lui, sur les arbres
alors qu'il était à l'écoute du halètement des fleurs qui s'ouvraient. 


Ils prétendent que je ne fus créée que pour être le récipient
du sperme comme si j'étais seulement champ et labour,
que mon corps n'est fait que de menstrues et de vomi
et que ma vie coule,
mime parfois, et parfois cri.

Pour quelle raison alors le monde écrit-il ses secrets 
avec les mains d'un amant ?
Et pourquoi les prophètes naissent-ils tous
dans la couche d'une femme ?



lundi 7 juin 2021

Lettres à un jeune auteur

Cet ouvrage de Colum McCann m'a été conseillé par une personne qui se reconnaitra peut-être. Pour ma part, je ne vois plus qui. 

Il s'agit de lettres pour auteur débutant réparties en courts chapitres. C'est rapide à lire et sympathique, et les conseils semblent avisés. Si McCann débute en écrivant que seuls comptent les mots jetés sur la page et que personne ne peut aider un jeune auteur, il propose tout de même une cinquantaine de chapitres sur l'écriture. Il traite des personnages, de la page blanche, de l'éditeur, des recherches, de l'inspiration, de la langue, des lectures, des critiques, des corrections etc. C'est souvent concret, efficace et non sans humour !


Le premier chapitre ou lettre les contient tous, c'est ramassé et actif. En voici un extrait : 

"ÉLOIGNE-TOI DU RAISONNABLE. SOIS FERVENT. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes: cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. Même quand tu enseignes, sois l'étudiant et non le professeur. Ne te raconte pas de bobards. Si tu te fies aux bonnes critiques, tu dois aussi te fier aux mauvaises. Ne t'enfonce pas pour autant. Ne laisse pas ton cœur se durcir. Admets-le : les cyniques sont meilleurs que toi pour les bons mots. Courage ! Ils ne terminent jamais leurs histoires. Aime la difficulté. Enlace le mystère. Repère l'universel sans le local. Prête foi à la langue - les personnages suivront et l'intrigue finira par se dessiner. Exige davantage de toi. Evite le surplace. On peut survivre ainsi, mais pas écrire. Ne sois jamais satisfait. Transcende l'individuel. Compte sur la résilience du bien. Notre voix provient de celles des autres. Lis sans entraves. Imite, copie, mais deviens ta propre voix. Ecris sur ce que tu veux savoir. Mieux, braque ta plume sur ce que tu ignores. Le meilleur travail nait au-dehors. Alors seulement il se développera en toi."

Ensuite, les chapitres sont thématiques, plus ou moins concis. Ils révèlent à la fois une didactique et une philosophie du travail de l'écrivain.   

"Un écrivain est un explorateur. Il sait qu'il souhaite aller quelque part, mais il ignore si ce quelque part existe déjà. Il convient de le créer, telles des Galapagos de l'imagination"

"Les "personnages déterminent le destin", ce qui signifie (probablement) qu'un personnage bien composé agira conformément à ses motivations. Dans ce cas, sa personnalité prêtera à conséquence dans le dénouement de l'histoire. Mais celle-ci ne vaudra rien s'il ne fait pas partie du grand tourbillon humain. nous devons les rendre tellement vrais que le lecteur ne les oubliera jamais [...] Il faut qu'il leur arrive quelque chose : une secousse qui réveille soudain nos cœurs fatigués. [...] S'ils ont envie de quitter la page, force-les à rester une page de plus. Embrouille-les. Heurte-les. Donne-leur une langue fourchue. La vraie vie est ainsi. Ne sois pas trop logique. La logique est paralysante"

"Tiens une conversation avec ce que tu écris. Lis ton travail à haute voix. Promène-toi dans l'appartement et projette-toi à travers le plafond. Le ciel est, quoi qu'il en soit, plus intéressant que lui. Ne chuchote pas, j'ai dit A HAUTE VOIX. Affronte la gène. Accepte les railleries. Engueule un peu tes mots"

 Un chouette ouvrage sur le processus créatif. 

jeudi 3 juin 2021

Guérir de sa famille par la psychogénéalogie

Cet ouvrage de Michèle Bromet-Camou, élève d'Anne Ancelin Schützenberger (que j'avais lue sur ce sujet), parle des souffrances héritées. Toutes nos familles sont un peu folles ou cachent des petits et gros secrets, non ? Dans les familles, il n'est pas rare qu'un enfant prenne sur lui la souffrance ou le secret d'un adulte et l'exprime en "dysfonctionnement" quelconque. Elle raconte donc quelques rencontres et quelques guérisons, avec des enfants et des adultes. Il est surtout intéressant de lire son expérience dans les maternités où, dès la naissance, les noms et les rêves des parents annoncent des questions familiales à venir ! Et l'auteur se mouille, elle met en résonnance sa propre thérapie avec certains de ses patients. 
Parmi mes découvertes : le psychodrame, une façon de "jouer" son histoire pour la guérir. Et diverses façons de démêler des "C'est plus fort que moi".

lundi 31 mai 2021

Le manteau de Proust

Je continue d'explorer ma LAL et d'emprunter des bouquins, notés depuis des années, dans les bibliothèques. J'imagine que c'est lors de ma passion Proust que j'ai noté ce titre de Lorenza Foschini. Il s'agit d'un petit livre qui commence et se termine au musée Carnavalet où est exposée une partie du mobilier de l'écrivain. C'est là aussi qu'on trouve, au chaud dans les réserves, son manteau, sa fameuse pelisse qu'il ne quittait jamais. 

L'auteur nous conte comment ces objets sont arrivés au musée. Cela passe par un collectionneur, un bibliophile qui a du nez, Jacques Guérin. Fils naturel d'une femme d'affaires du début du XXe siècle, dont il prendra la suite dans l'industrie du parfum, il est passionné de Proust mais aussi de création littéraire et artistique de son temps. On croise Genet, Picasso, Violette Leduc, Satie et quelques autres... 

C'est une rencontre avec un brocanteur qui lui permet de lancer une formidable collection autour de l'écrivain. Il s'attache aussi à le connaître à travers ses proches, fouinant dans la famille, ne ratant aucun enterrement, serrant photos, lettres, gribouillis de Marcel. Oui, c'est excessif au possible, c'est bien l'"Histoire d'une obsession littéraire" ! Surtout qu'il finit par vendre à prix d'or cette collection.

Qu'est-ce que les objets nous disent de leurs possesseurs ? Que gardent-ils de l'âme de l'écrivain ? Quelle mémoire dans les objets ? C'est une des questions que pose ce livre, on reste dans le fil de la Recherche. C'est aussi beaucoup de détails de la vie de Proust, sur les relations entre les frères, sur les histoires de famille. Et ça, ça m'intéresse nettement moins.

Une lecture agréable, la découverte d'un collectionneur, le culte d'un écrivain... tout cela reste finalement assez superficiel. 



vendredi 28 mai 2021

Réflexions sur l'exil et autres essais

Ce pavé regroupe des articles d'Edward W. Said, que je découvre avec ce livre. Cet intellectuel palestinien, qui a enseigné la littérature à Columbia, parcourt dans cet ouvrage des champs aussi divers que l'orientalisme, la philo, la littérature, l'exil, la musique, une danseuse orientale... Si j'ai parcouru rapidement certains de ses articles, d'autres ont retenu mon attention, notamment ce qui traite de la colonisation et de la post-colonisation. J'ai aussi été intéressée par les articles sur la littérature arabe, que j'ai envie de découvrir. 

C'est assez étonnant de lire cette diversité de sujets ainsi que l'accessibilité très variée de la cinquante d'articles. Par contre, n'ayant pas pris de notes, je n'en retiens par grand chose si ce n'est cette question de la Palestine face à Israël, qui résonnait de façon très contemporaine.



lundi 24 mai 2021

Survivre à tout prix ?

Sous-titré "Essai sur la résistance, l'honneur et le salut de nos âmes", cet ouvrage de Jean-Michel Chaumont est assez étonnant puisqu'il analyse la question de la survie à travers trois livres : "Survivre à la torture", "Survivre aux camps de concentration et d'extermination" et "Survivre au viol". J'avoue que je n'aurai pas pensé mettre les trois sur le même plan. Pourtant, à travers ce livre, il s'intéresse au dilemme, trahir ou mourir, soulignant que notre temps semble avoir totalement changé de perspective, mettant la survie à tout prix au-dessus de tout honneur, vertu qui semble bien dépassée. Et pourtant, après la Deuxième Guerre mondiale, la question s'est beaucoup posée pour ceux qui avaient survécu à des traitements inhumains. Quels compromis avaient-ils dû faire ? Etaient-ils des héros ou des salauds ? "Est-il coupable celui qui dénonce sous la torture ?" disait Primo Levi. Est-ce que les réactions sociales face au viol ou à la torture ne relèvent-elles pas des mêmes logiques ? C'est à travers ces questions que nous mène l'auteur.

Survivre à la torture
Dans cette première partie, l'auteur s'appuie sur les archives du parti communiste belge concernant les militants envoyés au camp de Breendonk. Parmi eux, il y a les incorruptibles, qui ont tenu sous la torture, ont parfois rusé mais pas trahi ; les pénitents et offensés, qui ont cédé sous la torture mais demandent à être réadmis ou qui ont été considérés coupables et demandent à être réhabilités ; les déshonorés qui ont trahi alors qu'ils avaient des responsabilités ; les dévergondés et impudents qui ont trahi et ont profité d'une connivence avec l'ennemi en jouant un double jeu.

Survivre aux camps de concentration et d'extermination
Dans ce 2e livre, il est question des camps et des comportements de ceux qui ont survécu. N'est-ce pas au prix du sacrifice d'autres ? Ne sont-ils pas aussi coupables que leurs bourreaux ? C'est une des questions que rappelle l'auteur et qui s'est posé à la fin de la guerre. La question de la résistance et de la passivité s'est aussi posée : faut-il, dans les ghettos par exemple, espérer survivre et accepter les privations répétées ou lutter contre celles-ci pour sauver son honneur et risquer la mort ? Il souligne le rôle de l'affaire Treblinka qui marque un tournant dans l'approche de ces questions, défendant une morale de la survie plutôt que de l'honneur. Cela questionne le rôle des Sonderkommandos qui ont participé à la solution finale, relançant la piste du dévergondage évoquée dans la 1e partie : "l’une après l’autre, les limites éthiques sont franchies tandis que croît l’anesthésie morale : nous ne sommes plus sensibles qu’à ce qui sert ou dessert notre intérêt vital immédiat". Et ceci, aux dépens des liens sociaux. La question se pose tout de même de savoir si la morale de l'honneur, qui vise à prévenir le dévergondage et est une conduite attendue, est réellement mise en œuvre. "La volonté individuelle de survivre même au prix de la mort des siens était donnée pour la cause de la survivance miraculeuse du peuple juif à travers les âges"

Survivre au viol
A travers l'exemple de Lucrèce, qui se suicide après avoir été violée, l'auteur analyse le lien entre honneur et viol. Il demande notamment "Pourquoi fallait-il qu'elle meure ?" et propose des pistes : Lucrèce salie par une souillure indélébile et sans échappatoire, vengeresse qui lance une vendetta, héroïque pour prouver son absence de consentement, résignée et précédent le jugement social et sa condamnation à mort, honteuse devant la société, punie parce qu'elle a en partie consenti au viol, blanchie par son acte qui annulerait la violence de l'agression, martyre dont la mort efface le péché originel, traumatisée ou aliénée par la logique de domination patriarcale selon laquelle elle ne vaut plus rien. Là aussi, la question de la survie se pose et le soupçon du dévergondage est présent : est-ce que la victime a lutté ? Mais surtout, il signale que lors du viol, les victimes craignent pour leur vie que pour le viol en soi. La question de l'honneur et de la culpabilité des survivantes est étudiée à travers l'histoire de la prostitution, réservée aux femmes déshonorées ou dévergondées (?) et de la gladiature. Il montre surtout à quel point cette question est un instrument de contrôle des hommes sur les femmes et un exemple de blâme à la victime.

Ouvrage très riche et documenté sur la question de l'honneur, convoquant des sources historiques, de l'antiquité à nos jours et développant une pensée nuancée sur ces questions, il met le lecteur dans une position assez inconfortable. Les bourreaux rendent leurs victimes complices que ce soit par le viol, la privation extrême ou la torture, les culpabilisant d'être encore en vie. La question de la valeur de la vie et de la survie à tout prix interroge sur les loyautés et les causes qui pourraient rivaliser avec la survie, notamment dans des situations extrêmes. Faut-il préférer la survie du groupe à la sienne ? Faut-il imaginer un nouveau code d'honneur pour protéger la société de la la survie à tout prix ? Quel protocole sacrificiel pourrait être pensé collectivement ?

"Sensibles à la souffrance qu'elle a endurée, nous la verrons plutôt comme une victime en droit de recevoir les soins requis par son état : que ses plaies soient pansées, ses traumatismes psychiques traités, ses tourments moraux apaisés. Ce sens commun compatissant ne manque pas de grandeur, même s'il nous faudra comprendre par la suite pourquoi il n'est guère praticable dans le temps de l'action résistante.
Notre répugnance à juger s'alimente aussi de la claire conscience de la difficulté, voire de l'impossibilité, de réaliser concrètement l'enfer par où sont passés les rescapés de la torture. A supposer qu'un jugement des actes contraints fut possible, il convient donc de déterminer "qui" serait éventuellement en droit de juger. La question "qui suis-je pour juger ?" survient alors comme un scrupule insurmontable. Notre intuition spontanée est, au minimum, qu'à moins d'avoir vécu des expériences similaires, l'abstention est préférable.
Une troisième considération plaide en faveur de la suspension du jugement : sa vanité. A quoi bon juger en effet ? Même s'il a finalement "craqué", le rescapé de la torture n'a-t-il pas déjà suffisamment souffert ? Pourquoi donc en rajouter ? [...] il y a lieu de noter que toutes les personnes dont il sera question dans les deux premières parties de ce livre sont décédées. A supposer même que, contre toute attente, des réponses positives puissent être données aux trois questions préliminaires ("oui, il est possible de juger ; oui, n'importe qui est habilité à juger ; oui, il fait sens de juger"), le jugement porté serait pour ainsi dire sans objet dans leur cas. Ce dernier argument seul suffit à mon avis à conclure qu'il est complétement vain d'ouvrir ou de rouvrir le procès des personnes.
Cependant, il se trouve que juger in extremis peut signifier tout autre chose que de nous transformer en procureurs [...]
La conviction de pouvoir être réduit comme victime "aux instincts les plus élémentaires de la conservation : la peur, la lâcheté, la fourberie, le vol, ou la plus basse humilité" fait désormais partie de notre sens commun. En revanche, la manière de prévenir cette funeste réduction ne l'est pas parce que ce souci-là n'a jamais reçu l'attention qu'il mérite. Nous le verrons, le pire de ce que les "instincts les plus élémentaires de la conservation" sont susceptibles de nous faire faire relève d'une corrosion de nos liens les plus précieux"
"Le héros meurt incompris tandis que la victime témoigne devant des foules respectueuses de la mort des autres, ses pairs naufragés. Ce témoignage est devenu sa raison de vivre, raison rétro-projetée dans le temps de l'épreuve et qui est censée rendre compte de la volonté de survivre. Au moins ce portrait-robot de la victime donnait-il une motivation altruiste à cette volonté. L'avènement du survivant la libère de ce fardeau. Tel qu'il nous est présenté en modèle, le survivant est un héros pour l'unique raison qu'il a su trouver au plus profond de lui la force de survivre à l'adversité. Ce faisant, il "sanctifierait" la vie. Nous verrons comment, à sa suite, de pseudo-éthiques de la survie se revendiquent, en la rabotant de ses aspérité moralement les plus problématiques, de l'expérience des rescapés de l'extrême pour promouvoir un genre nouveau : le "manuel de survie en milieu extrême à l'usage des générations futures".
"Les codes d'honneur assument donc leur fonction de protection de collectifs menacés en prescrivant une indéfectible loyauté aux siens"
"J'avais voulu dépasser l'indignation et tenter de comprendre les raisons d'être de ce "blâme à la victime" qui, dans le cas du viol au moins, était une réaction sociale attestée depuis des millénaires. Dans quantité de sociétés humaines, il a été jugé que cette réaction était moralement la plus adéquate. or, quelles qu'aient été sur ce point les convictions des générations précédentes, nous n'avons plus aucune raison de nous croire supérieurs à nos ancêtres d'un point de vue moral. Je suis donc parti de l'hypothèse qu'ils avaient des raisons cohérentes de réagir comme ils le faisaient"
"Le combattant défait survivant est a priori un survivant suspect de lâcheté ou de trahison, passible dès lors des sanctions les plus sévères : la mort physique, l'exécution capitale, ou la mort sociale, le bannissement du groupe pour la défense duquel il n'a pas eu le courage de sacrifier son existence, dès lors qualifié de "misérable"."
"Mourir libre, c'est pouvoir choisir de mourir avec les siens, ce qui suppose d'avoir encore des "siens" avec qui pouvoir choisir de mourir. Or, capituler signifierait la dissolution définitives des liens sans lesquels il n'y a plus ni "mien", ni "tien""
"La seule justification valable de participation à la machine meurtrière eut été de se donner pour but l'interruption radicale du processus [...] personne n'avait jamais soutenu sérieusement qu'interrompre le massacre en cours eut été le but de la révolte"
"En survivant individuellement, non seulement ils garantissaient la survie collective mais ils garantissaient l'immortalité à leurs frères et sœurs assassinés"
"L'injonction fait honte à la victime d'avoir - lâchement - eu plus peur de mourir que d'être violée. L'hypothèse peut être faite que c'est l'intériorisation de ce message qui provoque l'enrageant sentiment de culpabilité. Enrageant, il l'est au moins à deux titres : tout d'abord précisément parce que, le ressentant, la femme lucide découvre qu'elle reste marquée, comme au fer rouge, par cette domination masculine dont elle se voudrait libérée. Ensuite parce qu'il dénature la réalité de l'expérience du viol : contrairement à ce que les hommes se figurent, le pire n'est pas l'intrusion sexuelle mais l'anticipation de la mort [...] Jean Améry, qui rapprochait spontanément la torture du viol, ne disait pas autre chose quand il affirmait que la torture "nous fait vivre notre propre mort""
"Si l'ennemi propose un marché qui vous exempte du sort commun, c'est un signal d'alerte [...] Si je me surprends à envisager l'agression physique d'un compagnon d'infortune, c'est un signal supplémentaire [...] Si je vois poindre à l'horizon le moment où ma survie dépendra de la mise à mort d'un tiers se trouvant fondamentalement dans la même situation que moi, c'est un signal d'alerte"

vendredi 21 mai 2021

Le sens de ma vie

Vous savez combien j'aime l'écriture de Romain Gary, combien j'ai dévoré ses romans. J'ai d'ailleurs souvent envie d'y replonger. Cet ouvrage est un peu différent, il s'agit d'un entretien filmé peu avant sa mort. Il parle de lui à la première personne, revient sur sa vie, ses écrits et surtout ce qui a compté pour lui. C'est bien sûr plein de tendresse pour sa mère, pour sa jeunesse. On retrouve certains de ses livres évoqués ici. 

Si tout ce qui concerne son enfance et la guerre sont bien présents dans ses livres, j'ai découvert les aspects de sa carrière diplomatique et les contradiction qu'elle produisait en lui. De même, son lien avec le cinéma ne m'était pas connu. Enfin, il s'attarde sur ses valeurs, ses combats... Un petit régal !

"Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot qui m’a dirigé, qui m’a en quelque sorte embobiné."
"Les éléphants étaient aussi pour moi les droits de l'homme : maladroits, gênants, encombrants, dont on ne savait trop que faire, qui interféraient avec le progrès puisqu'il est assimilé à la culture, et qu'ils reversaient les poteaux télégraphiques, qu'ils paraissaient inutiles et qu'il fallait les préserver à tout prix"
"Un auteur met le meilleur de lui-même, de son imagination, dans le livre et garde le reste, "le misérable petit tas de secrets" comme disait Malraux, pour lui-même"
"Je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d'une voix féminine, c'était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d'amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s'est toujours étonné du fait qu'un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus [...] On ne comprendra absolument jamais rien à mon œuvre si l'on ne comprend pas le fait très simple que ce sont d'abord des livres d'amour et presque toujours l'amour de la féminité. Même si j'écris un livre dans lequel la féminité n'apparaît pas, elle y figure comme un manque, comme un trou. Je ne connais pas d'autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d'existence, que le couple. Je reconnais que j'ai raté ma vie sur ce point, mais si un homme rate sa vie, cela ne veut rien dire contre la valeur pour laquelle il a essayé de vivre.
Je trouve que c'est ce que j'ai fait de plus valable dans ma vie, c'est d'introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j'ai écrit, cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l'éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l'homme ce n'est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse [...] Et je ne voudrais simplement pas qu'il y ait plus tard, quand on parlera de Romain Gary, une autre valeur que celle de la féminité"

jeudi 20 mai 2021

La rumeur des cortèges

C'est ma lecture de Bobin qui m'a fait découvrir Jean Grosjean. J'ai choisi ce recueil de poésie, un peu par hasard, pour voir. Et j'y trouve deux éléments chers à Bobin : une observation fine de la vie quotidienne, notamment de la nature et des hommes ainsi qu'une approche spirituelle, notamment à travers Abraham revisité, les violettes, ou En bas de l'échelle

Comme souvent, j'ai noté quelques poèmes que je veux garder !

J'ai été là

J'ai été là où reposait ton corps. 
Le vent parlait tout bas dans les buissons.
Les gens étaient partis pour vivre encore,
pour contourner vaillamment ton absence.

Le soleil de l'été s'était lui-même
après toi retiré de nos jardins.
La bruine allait et venait dans la nuit
comme on fait les cent pas jusqu'au matin. 

 

Dans son fourgon

Il fait soleil mais le vent vient du nord. 
La grande herbe a déjà l'odeur du foin. 
La vie qui se dessèche aussi m'embaume 
tant la demeure est cernée par les roses.

Tout est livré aux insectes pillards
mais les instants aussi son butineurs.
Chacun nous prend quelques lambeaux du jour
pour entasser dans son fourgon ses proies.

Leurs pas épars
Je monte obscur à ce grenier d'où voir
descendre le chemin par où partirent
le long des bois, les uns après les autres,
les habitants de nos jours périmés.

Ils ont laissé dormir dans la campagne
leurs pas épars sous l'incendie des soirs
mais sous l'inattendu des clairs de lune
ils ont gardé leur souffle matinal. 

 


En ce village
Tu descendais ton coteau de durée
parmi les frondaisons roussies d'automne.
Dans la source on voyait le fond du ciel
où les oiseaux se mêlaient aux nuages.

J'ai demeuré moi-même en ce village
où se sont déployés tes derniers jours
mais c'est depuis ton départ que tes jours
se sont mis à revivre au fond des miens. 

L'avenue
Fin de l'hiver, sérénité du soir.
Pas de tiédeur mais la froidure a fui.
La lumière en suspens s'estompe à peine.
On voit glisser au fond de l'avenue
des ombres de passants qu'on n'entend guère.
Ce n'est pas l'heure encor des lampadaires
mais tu es là dans ta beauté précaire
et mon partage est d'être aimé de toi. 

Horizons

J'épie les horizons d'où tu viendrais.
Nous seras-tu moins étranger qu'étrange
comme une ondée qui ne sait pas son heure
ou ces orties dont le calme est trompeur ?

Je t'entendais la nuit longer les murs
et pousser devant toi les morts futurs.
Si l'ouragan renverse au bois les hêtres
et l'aigle dans la nue, tends-moi la main. 

Les violettes
"Cette récurrence nous renvoie au pays confronter cette vie d'après sa mort avec notre ancienne vie quotidienne. Le monde est toujours le même et pourtant tout autre. Le Christ ressuscité, dès qu'on y pense c'est presque comme s'il était là, mais la moindre de nos occupations semble l'effacer. Un souci, une honte, une douleur et on est perdu. Ce qu'on sait de lui c'est comme un cénacle où on se réfugie mais sans lui. Et ce qu'on sait aussi c'est qu'il peut soudain être là, qu'il est même plus réel que quand il marchait sur l'eau du lac la nuit de la tempête. Or ce compagnon de nos vies humaines qui les a expérimentées et en porte les marques, il est tout ce que Dieu a à nous dire et son seul resplendissement"

lundi 17 mai 2021

Ivres paradis, bonheurs héroïques

Je crois que je n'avais jamais lu encore Boris Cyrulnik dont j'avais par ailleurs entendu beaucoup de bien. C'est en écoutant récemment une de ses conférences que je me suis décidée à sauter le pas. J'ai lu avec plaisir cet essai mais en le refermant, une question demeure : ai-je lu plusieurs fois le même livre, y-a-t-il beaucoup de répétitions, est-ce une écriture en spirale où l'on revient sur un thème en l'abordant un tout petit peu différemment ? Est-ce parce que l'histoire elle-même se répète ? Bref, j'ai eu des impressions de déjà lu à mesure que je tournais les pages et j'en ressors avec un petit besoin de structurer les choses en notant les idées principales plus que le déroulé. Les citations sur les différents sujets seront donc données par thème plus que par chronologie du livre - ce qui est ma façon plus habituelle de procéder.

Le sujet, c'est celui du héros, du sauveur, de celui admiré de tous... au risque de nous éloigner de notre pensée critique et de nous embrigader ? Et ce héros, il est construit par d'autres que lui-même, par l'écriture ou le récit qui est fait de ses actes héroïques. C'est ce récit, cette interprétation qui va plaire et inviter à suivre ce héros, à le croire, à y croire. Séduisant, il peut être un modèle motivant tant que chacun garde son libre arbitre. Mais quand il devient un sauveur, prêt à se sacrifier pour les autres, ne les met-il pas sous sa coupe ? Le héros sacrificiel ne prend-il pas le pouvoir sur des victimes asservies ? 

"Pour déclencher un tel rapport, il faut que la situation soit tragique et que le candidat héros possède un talent théâtral. Il ne peut gouverner les émotions de la foule, provoquer son indignation, son espoir ou son enthousiasme que s'il est capable de gestes grandiloquents, s'il a une voix de stentor et s'il porte sur lui des objets de héros. Quand la mise en scène est fascinante, les idées passent au second plan, la foule réagit comme un seul homme, synchronisée par l'émotion"

"Aujourd'hui, une épidémie de croyances peut se déclencher en quelques jours grâce aux médias modernes, télévision, radio, journaux, et en quelques heures grâce à Internet. Mais toujours l'épidémie démarre dans une société en crise. La rupture d’équilibre peut être provoquée par la misère, par la guerre, par une désorganisation sociale ou spirituelle, ou même par une modernisation rapide qui provoque un changement brutal de culture. Quand un milieu se désorganise, les représentations culturelles ne sont plus partagées et les individus qui vivent dans ce groupe incohérent ne savent plus à quel saint se vouer. C’est alors que surgit un sauveur qui dit : "Je sais d’où vient le mal, et je vais vous dire ce qu’il faut faire pour que le bien revienne." C’est donc au nom de la morale et pour sauver son groupe qu’un prophète de bonheur apporte le malheur"

Conviant des études variées - psycho, histoire, littérature, neuropsy etc. - l'auteur va déployer sa pensée autour de ce thème, revenant régulièrement à la Résistance, au nazisme, au terrorisme, à ceux qui ont dit non et à ceux qui ont suivi, qui se sont faits machines d'un système, rouages. 

Il commence par nous présenter ses propres héros, ses héros littéraires, de Rémi sans famille à Tarzan : il y retrouve ses aspirations d'enfant. Comme nos héros parlent de nous, les héros d'une société racontent ce qu'elle est.

"Ce héros est notre porte-parole, il donne de nous-même une histoire revalorisée"

"Chaque culture, en fabriquant son type de héros, a révélé, en une seule image, son projet de société. nos héros ne sont plus militaires ni saints, ils sont incarnés par des femmes, enfin victorieuses, et des handicapés qui ne sont plus des hommes amoindris quand ils triomphent de l'adversité"

Il s'intéresse à la construction, "l'étoffe" du héros, à sa temporalité, à l'espérance qu'il suscite. Il y a ceux qui disent "non" et ça, ça m'a beaucoup marqué. Ils ne disent pas "non" à tout évidemment. Mais pour dire "non", ils doivent douter de ce qui est montré, donné et cela a des conséquences, cela provoque une vraie inquiétude émotionnelle. Il pointe la sécurité de la soumission, la paresse de la pensée qui "se soumet à la conviction délirante que la loi est la loi".

"Quand on dit "non", on s'éloigne, on s'isole parfois. Mais quand on dit "oui" pour simplement rester dans le groupe, que devient notre authenticité ? [...] Par malheur, la doxa apporte un grand bonheur [...] Quand les représentations sociales apportent de tels bénéfices tragiques, les adaptations sont claires.
- Si vous voulez être heureux, sans vous poser de questions, chantez avec le chœur, soumettez-vous. 
- Si vous préférez devenir vous-mêmes, rebellez-vous, vous payerez plus tard. 
- Et si un autre groupe éprouve son bonheur en chantant d'autres hymnes et en célébrant d'autres héros, déclarez-lui la guerre car vous êtes les seul à dire la vérité"
"Un enfant qui désobéit se socialise mal, comme on le voit chez les psychopathes ou les enfants hyperactifs qui, de conflits en rejets, de renvois répétés en réactions impulsives, finissent par être chassés de la société. Mais un adulte qui ne fait qu'obéir entrave le développement de sa personnalité. Il se transforme en rouage déshumanisé ou en perroquet culturel. Sans obéissance, l'espèce humaine aurait disparu, mais avec trop d'obéissance, c'est un régime totalitaire que nous laissons s'installer. C'est probablement l'âge du "non", l'opposition de l'adolescence et les conflits des adultes qui permettent l'évolution culturelle" 


Il évoque aussi les mouvements qui agitent les sociétés, les vagues qui emportent les individus dans des contagions collectives. Pensons au suicide et à Werther par exemple. Il montre comment les récits construisent une logique dans les croyances collectives, même si elles peuvent être coupées du réel. Il s'appuie souvent sur des expériences en psychologie et sur les développements de l'enfant pour argumenter son propos.

"Dès qu'il acquiert la possibilité d'entendre un récit, l'enfant voit ce qu'on lui dit de croire. Le fait d'accéder à un monde de représentations verbales l'entraine à accorder plus d'importance aux croyances qu'à ses propres perceptions. C'est pourquoi on peut s'arrêter facilement de penser. Il est plus facile de réciter que de juger, il est plus confortable d'adhérer aux représentations de ceux qu'on aime que de se retrouver seul, privé de liens"

Le héros ne parle pas à tout le monde de la même façon. Il va plus parler à un individu qui cherche à se sécuriser. Et en cela, nous ne sommes pas tous égaux : notre cerveau d'enfant n'aura pas développé les mêmes circuits selon l'environnement de l'enfant, entouré ou isolé, stimulé ou non... Parmi les sentiments intenses et qui naissent tôt, celui de la justice - qui habite l'adolescent justicier ! - et la morale qui est élaborée par les appréciations émotionnelles de l'entourage. Il n'y a pas de morale universelle, mais bien des morales liées aux valeurs et à la culture des proches. 

Le risque ? Nier l'autre en projetant sur lui une idée plutôt que de le connaitre. C'est ainsi que nait la perversion. La représentation de l'autre n'est pas innée, elle se développe chez l'enfant après 4 ans. Et peut ne pas se développer. Et peut s'étioler lors de chocs. 

"On était moral, et soudain on ne l'est plus : on vient d'être perverti ! Un danger, une douleur nous obligent à ignorer l'autre pour consacrer nos forces à notre propre défense"
"La médecine nazie n'était pas une absence de morale, au contraire, elle témoignait d'un engagement dans un idéal de purification de la condition humaine. Ces médecins n'étaient ni sadiques ni tueurs en série. Ils avaient été élevés dans des familles aimantes, qui leur avaient donné accès à une instruction dispensée dans les universités où on leur apprenait une seule morale, une seule vérité, un seul chef qu'il fallait vénérer et suivre avec passion. Le postulat raciste était accepté comme une évidence scientifique. Tout le reste en découlait dans une construction logique mais délirante car coupée du réel. "Logique", parce qu'il est normal d'éliminer les souillures, et "délire" parce que ces souillures ne sont souillures que parce qu'on les nomme ainsi"
"Quand une culture dégradée se défend par un délire logique, elle cherche un héros pour réparer son image. Alors, une guerre d'images s'installe et les récits sociaux gouvernent les pulsions. "Les holocaustes légaux du XXe siècle sont la preuve renouvelée qu'une société entière peut basculer dans une politique du sujet marquée de perversion [...] dès lors que le mythe adéquat, pervers ou psychotique, s'est emparé du lien [...]. L'obscurantisme et le monstre sortent de la même fabrique que la pensée et la civilisation"

Il pointe aussi la responsabilité des artistes, des médias, qui contribuent à raconter et à formaliser ces mythes. Leur puissance tient aussi dans le fonctionnement de notre cerveau : 
"Ce qui reste dans la mémoire, c'est la première impression, celle qui déclenche l'émotion. Tout le reste n'est que travail fastidieux, nuance qui éteint la vertueuse indignation et laisse peu de traces dans la mémoire engourdie"

Il s'attarde aussi sur les nouveaux héros, des héros victimes : 
"Les victimes ne sont pas portées en triomphe, mais elles sont célébrées quand elles prennent la fonction d'un héros qui nous montre comment on peut surmonter un malheur. Leur aventure douloureuse mais conquérante nous sauve de la morosité, en démontrant qu'après la défaite, une victoire est encore possible"
On retrouve ici le thème de la résilience, si cher à notre auteur. Il montre combien cette conception est récente. Les victimes ne parlaient pas, ou peu, notamment suite à la déportation. C'était à la fois un impensé et un impensable pour la société à laquelle il a fallu du temps pour croire. Cette libération de la parole date pour l'auteur des années 1980 et la victime devient héroïque tandis que le vainqueur ou le guerrier est vu comme agresseur. 

Il conclut tout de même sur le sens que les héros donnent à nos vies, nous donnant envie d'aller au delà de notre simple réalité, changeant selon nos âges et intérêts !

jeudi 13 mai 2021

La grâce et le progrès

Cet essai d'Elisabeth de Fontenay s'intitule "Réflexion sur la Révolution française et la Vendée". 

L'auteure, à travers de courts chapitres, revient sur la guerre de Vendée. Peu connue de notre histoire, il s'agit d'une période de guerre civile des débuts de la République, dans le foulée de la Révolution. Instrumentalisée par certains partis, mise au service d'une hostilité à l'idée de nation ou de république, elle a été gommée de l'histoire... mais ne pas l'assumer n'est certainement pas la solution. Cette guerre est au centre du roman Quatrevingt-Treize de Hugo - et cet ouvrage m'a donné envie de relire ce roman. Elisabeth de Fontenay convoque aussi Michelet, qui évoque aussi cet épisode sanglant dans son Histoire de la Révolution française

Ce sont deux approches bien différentes, la première, par le roman, montre des personnages en proie à d'affreux dilemmes, entre affections et convictions. 

"Ils s'affrontent parce que Gauvain n'a pas tout à fait sacrifié la grâce qui ne fait qu'un avec l'honneur et le pardon, alors que Cimourdain a choisi le culte de la justice et de la défense de la patrie en danger"

La seconde, dans l'essai historique, ne nie pas les crimes révolutionnaires mais se refuse à éprouver quoi que ce soit devant les massacres de la guerre civile - alors que d'autres crimes de la Terreur sont convoqués. 

Ce qui l'interpelle dans cette seconde approche, c'est l'universalisme surplombant et destructeur, l'absolu qui impose sa vérité, nie la différence et devient intolérant. A travers cet ouvrage, on s'interroge avec elle sur l'universel et l'absolu bien sûr, mais aussi sur le sens de l'histoire. Peut-on du jour au lendemain changer les lois en vigueur et proposer un nouveau code ? L'auteur dénonce le constructivisme et le volontarisme des révolutions qui créent un homme nouveau à partir de nouvelles lois, en décapitant les modérés ou ceux qui doutent. 

"Les grandes révolutions, la française et la russe, ont sacrifié des individus pour faire naitre des hommes régénérés. Même s'il faut le redire, tout est toujours déjà et toujours encore histoire, cette façon de décider que la politique doit engendrer, quel qu'en soit le prix, des hommes libres, égaux et heureux, révèle une volonté anthropogène qui, par sa radicalité, confisque l'émancipation"

Et aujourd'hui, où en sommes nous ? Comment peut-on continuer à avancer ensemble, sans céder aux sirènes du communautarisme ou de l'universalisme ? 


"La nécessaire contextualisation des réalités passées n'implique aucunement de renoncer à juger, ni de céder en rien sur l'impératif catégorique, énoncé en 1785 par Kant, admirateur un peu plus tard de la Révolution française : "Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen.""

"Les êtres humains sont devenus extrêmement sensibles au sang répandu et à l'humain bafoué au nom de principes qui, ayant en commun d'être plus universalistes qu'universels, ont pouvoir d'anéantir ces différences inassimilables qui persévèrent et éclatent au visage de l'Europe et de la République" 

"Le philosophe Souleymane Bachir Diagne [...] distingue un "universel de surplomb", polarisé, vertical et un "universel latéral", décentré, horizontal. Le premier définit une appréhension de la particularité, à partir d'une position de centralité qui n'est jamais contestée. Le second se conçoit comme aller et retour entre les particuliers, sans point de référence absolu à partir duquel ils sont jaugés. C'est le mot absolu qui importe ici et l'on ne peut que souscrire à ce qui ne tient pas à un relativisme faisant de toute "diversité" un horizon désormais indépassable mais à une exigeante capacité de modifier le focus"

"S'est opéré en ce temps-là un nouage difficile à démêler entre l'universalisme, le centralisme, la République et le progrès, nouage qui tint lieu d'absolu"

"La République ne pouvait produire ce récit des origines, où elle se fondait, sans expulser publiquement ce qui l'avait si évidemment menacée. Walter Benjamin a écrit que le secret de toute œuvre résidait dans l'inhumanité qui avait constitué sa condition de possibilité, que "tout monument de culture est un monument de barbarie"."

"C'est avec le romantisme républicain et la recherche de l'absolu que l'ange de l'histoire nous invite donc à rompre. Mais pas avec le fait de veiller, car chaque instant qui passe est à la fois lourd de mémoire historique et chargé d'attente déraisonnable"