jeudi 15 avril 2021

Un heureux événement

Ce roman d'Eliette Abécassis me laisse perplexe. Est-ce un heureux événement ou pas ?
La narratrice se réveille un matin, énorme et incapable de se mouvoir. À terme, elle sent combien elle est une étrangeté pour elle même, elle ne reconnaît plus la belle et libre jeune femme dans cette femme enceinte. Et de nous conter l'amour, la liberté et la folie de faire un enfant, sa vie d'avant... Puis d'après. Avec l'horreur de l'accouchement, la pesanteur d'être enceinte, le désintérêt pour ce qui faisait sa vie pour se concentrer uniquement sur le bébé. Bébé tyran, qui l'épuise, l'empêche de dormir et avec qui elle passe jour et nuit. Bébé aidant, qui lui donne un but plus grand qu'elle même, qui lui fait découvrir l'attachement, l'amour, et la fatigue extrême ! C'est aussi l'histoire de son couple, qui prend un gros coup avec ce bébé, jusqu'à la séparation.
Portrait sans filtre d'une jeune mère, image des premiers mois dans la violence de la rupture avec la vie sans enfant, c'est à décourager d'avoir des enfants !



lundi 12 avril 2021

Ceux qui restent

Sous-titré "Faire sa vie dans les campagnes en déclin", cet ouvrage de Benoît Coquard a attiré mon attention en biblio. Le sociologue s'intéresse aux classes populaires rurales des campagnes du Grand Est, dont il est issu, et analyse ses modes de reconnaissance et de socialisation. Enquête immersive réalisée avant les Gilets jaunes - qui sont toutefois évoqués - elle s'intéresse aux 20-40 ans qui n'ont pas quitté leur région natale - l'Est -, par choix ou contraints par les circonstances. Il peut s'agir de personnes n'ayant pas accédé à des études supérieures et ayant travaillé assez jeunes, localement ; de personnes parties pour des études et revenues dans leur région, souvent à des postes moins intéressants que ceux auxquels ils pourraient prétendre ; d'autres plus précaires, chômeurs de longue durée, disqualifiés sur le marché local mais n'ayant pas la possibilité de partir. Il s'intéresse également à ceux qui sont parties, souvent "celles" et qui se trouvent de plus en plus déconnectées de "ceux qui sont restés".

Voici le sommaire :

1. La partie fluorescente de l'iceberg

2. "C'était mieux avant"

3. De "ceux qui partent" à "ceux qui restent" : la fabrique de la sédentarité

4. Les "ailleurs" possibles et impossibles

5. "Chez les uns les autres"

6. L'économie amicale, entre solidarité des collectifs et renforcement des inégalités

7. "Déjà, nous" : une conscience politique du nécessaire


De quoi ça cause ? S'il y a une idée phare, c'est celle de la réputation, que chantait déjà Brassens. Une réputation qui soude les groupes de potes contre d'autres clans et qui aide à trouver du boulot. Une réputation cruciale dans un univers où tout le monde se connait, où les personnes fonctionnent par petits groupes, souvent masculins, qui se reçoivent et partagent des idées communes. Parmi celles-ci, une nostalgie des campagnes florissantes, économiquement via des entreprises qui embauchaient, et socialement par des bals de village qui brassaient des centaines de personnes. Une nostalgie parfois construite plus que réelle, notamment sur la liberté - de boire, de se droguer, de conduire bourré - mais des contraintes réelles : éparpillement des services, des commerces, du travail et temps de voiture toujours plus longs. On découvre aussi des envies - la Suisse où l'on gagne bien sa vie - ou des repoussoirs - la ville ou Paris, où l'on ne connait personne et où l'on ne sait pas à qui on a à faire.

Pour vivre cette sociabilité, ça se passe dans les foyers ou les clubs sportifs (chasse, foot), les bistrots ayant quasiment disparus et étant plutôt du côté de la "mauvaise réputation". Univers très masculin, plutôt machiste, les apéros ont lieu plusieurs fois par semaine dans un entre soi qui permet de se livrer au groupe mais aussi d'y entretenir sa réputation - soi, bon travailleur versus les autres, les cassos, les fainéants, les tox - à l'héroïne. La bande de pote se soutient, est solidaire, peut travailler ensemble ou reprendre un club ensemble. C'est un lieu de valorisation et de reconnaissance. Mais gare à la concurrence de l'emploi dans une bande, on peut aussi en être exclu. Et les femmes là -dedans ? Parties en ville ou plus jeunes, plus précaires que leurs maris (au foyer, aide à domicile, invisibles), ne voulant pas passer pour des filles chiantes... on ne les entend pas beaucoup.  

Quant à l'aspect politique - vote RN - il n'est finalement que peu évoqué, apparaissant surtout à travers le "déjà, nous" et le conformisme des groupes. Avec les Gilets jaunes, on sent d'autres possibles.

Un ouvrage bien écrit, intéressant, plein de chouettes exemples, qui permettent de comprendre les stratégies de sociabilité à l'œuvre chez "ceux qui restent". 

mardi 6 avril 2021

Le prix des sentiments - Au cœur du travail émotionnel

Croisé dans un article, cet ouvrage d'Arlie Russell Hochschild a attiré mon attention. Si sa traduction est récente, sa publication aux USA date des années 80. Certains passages semblent donc un peu datés mais l'analyse est encore très intéressante. 

Séparé en "vie privée" et "vie publique", l'ouvrage de sociologie traite de la gestion des émotions et du travail émotionnel. Les annexes, notamment "penser l'émotion" est assez passionnante, retraçant l'histoire de cette notion et son lien avec le corps.

"Le terme travail émotionnel désigne la manière de gérer ses émotions pour se donner une apparence physique correspondant à ce qui est attendu socialement (au niveau du visage comme du corps) ; celui-ci a lieu en échange d'un salaire"

Dans la première partie, il est question de la gestion des émotions dans la vie privée, les sentiments ressentis ou montrés lors d'événements joyeux ou tristes. L'auteure s'intéresse notamment au rôle d'indice ou de sentinelle du sentiment dans la compréhension personnelle. De plus, selon l'adéquation de ses sentiments aux attentes du groupe, la personne s'attend à être plus ou moins intégrée. Elle peut ressentir des sentiments adéquats ou inadéquats qu'elle peut choisir de contrôler ou transformer. Cette partie développe aussi beaucoup la question du jeu en surface "Le corps de l'acteur suscite la passion dans l'âme du public, mais l'acteur fait seulement semblant d'avoir ces sentiments" ou du jeu en profondeur de Stanislavski c'est-à-dire encourager l'expression du sentiment ou s'aider de son imagination pour cette expression.

"De nombreuses émotions révèlent les peurs, les attentes et les espoirs cachés avec lesquels nous recevons chaque nouvelle, vivons chaque événement. Et c'est cette fonction de signal qui est dégradée lorsque la gestion privée des sentiments commence à faire l'objet d'une ingénierie sociale, pour être transformée, contre rémunération, en un travail émotionnel [...] J'en suis arrivée à comprendre, aussi, que plus un système commercial s'approprie l'échange de "dons" privés en matière d'émotions, plus les individus - ceux qui reçoivent comme ceux qui donnent - recourent à un travail supplémentaire pour écarter ce qui est impersonnel au profit de ce qui ne l'est pas"

La seconde partie, et la plus intéressante à mes yeux, concerne l'étude sur la vie d'hôtesses de l'air - et plus rapidement, d'agents de recouvrement. Dans ces deux secteurs, les travailleurs, en lien avec des clients, doivent montrer un certain visage et travailler leurs émotions. C'est ce travail qui est décortiqué, nous permettant aussi de suivre les formations, le mode de vie des hôtesses - flippant avec les pesées et l'absence de libertés - et leur façon de gérer leurs émotions. Ce qui est assez inquiétant, c'est la valeur marchande de ce travail émotionnel - les hôtesses sont le visage d'une compagnie aérienne -, son contrôle - avant le système de notation qui nous est familier - et sa faible prise en compte comme risque psycho-social. Car nombre de ces hôtesses se disent détachées de leur émotions, ne permettant plus à celles-ci de remplir leur rôle de signal. 

"Ce travail requiert d'un individu qu'il déclenche ou refoule une émotion dans le but de maintenir extérieurement l'apparence attendue, apparence qui doit produire sur les autres l'état d'esprit adéquat (en l'occurrence, le sentiment d'être pris en charge dans un lieu convivial et sûr). Ce genre de travail demande la coordination de l'esprit et des sentiments ; il puise parfois au plus profond de nous-mêmes, dans ce que nous considérons comme constitutif de l'essence même de notre individualité [...] Ils peuvent rendre celui-ci étranger à la partie de lui-même qui est utilisée pour accomplir la tâche - soit son corps, soit une partie de son esprit -, voire l'aliéner complétement"

"L'exploit de réussir à refouler ces émotions est bien ce que l'on peut appeler du travail émotionnel"

"Par cette expression grandiloquente, "transmutation d'un système émotionnel", j'entends donc exprimer que ce que nous faisons à nos sentiments en privé - et généralement de manière inconsciente - tombe souvent, de nos jours, sous la coupe de grandes entreprises et est l'objet d'une ingénierie sociale et d'une course au profit [...] Ce qui est nouveau, à notre époque, c'est le rapport de plus en plus instrumental que nous avons à notre capacité naturelle à jouer volontairement et activement sur une gamme de sentiments, et ce dans un but privé, ainsi que la façon dont cette posture est façonnée et gérée par de grandes entreprises"

"Lorsque la transmutation fonctionne, le travailleur risque de perdre la fonction de signal du sentiment"

Par ailleurs, l'ouvrage questionne aussi l'approche très genré de ce milieu - qu'elle met en lien avec le secteur du care - enfermant les femmes dans des métiers de la gestion de l'émotion. Où la leur est dévalorisée.

"On croit que les femmes sont plus émotives, et cette simple croyance est utilisée pour invalider leurs émotions. Autrement dit, les sentiments des femmes ne sont pas considérés comme une réponse à des évènements réels, mais comme des reflets d'elles-mêmes témoignant de leur caractère "émotif".
Nous découvrons ici un corollaire à la "théorie des sentiments" : plus notre statut social est bas, plus notre manière de voir et de ressentir est susceptible d'être discréditée, et moins elle devient susceptible de convaincre.[...] Afin de compenser le fait qu'une importance inégale soit accordée aux sentiments des deux sexes, de nombreuses femmes essaient de les rendre plus intenses, de les exprimer avec plus de force, de sorte qu'ils obtiennent d'être traités avec sérieux. Mais on entre à partir de là dans un cercle vicieux, car plus les femmes essaient de s'opposer à la "théorie des sentiments" en exprimant plus fortement ces derniers, plus elles correspondent à l'image que l'on attend d'elles, celle de personnes "émotives""

Passionnant et certainement révolutionnaire à sa sortie, cet ouvrage mérite le détour. Il est toujours d'actualité car le travail émotionnel prend toujours plus de place dans notre société, notamment pour ce qui est de l'authenticité dans des relations marchandes.

Hopper, Office at night

"Cette réussite est rendue possible par la transmutation de trois éléments fondamentaux de la vie émotionnelle : le travail émotionnel, les règles de sentiments et les échanges sociaux.
Premièrement, le travail émotionnel n'est plus un acte privé mais un acte public, acheté d'un côté et vendu de l'autre. Ce ne sont dorénavant plus les individus eux-mêmes qui dirigent le travail émotionnel mais des metteurs en scène payés qui sélectionnent, forment et supervisent les autres. 
Deuxièmement, les règles de sentiments ne sont plus simplement laissées à la discrétion personnelle de chacun et négociées en privé avec les autres, mais elles sont énoncés publiquement - dans le guide édité par Delta à l'intention des futures hôtesses de l'air et des futurs stewards, dans le manuel de vol de World Airways, dans les programmes de formation et dans le discours des responsables à tous les niveaux
Troisièmement, les échanges sociaux sont orientées de force vers d'étroits canaux ; les individus peuvent essayer d'y échapper, mais leur marge de manœuvre demeure réduite.
Dans la vie privée, l'ensemble du système de l'échange émotionnel a comme objectif apparent le bien-être et le plaisir des personnes impliquées dans cet échange. Lorsque ce système émotionnel est brutalement placé dans un contexte marchand, il est transmuté. La recherche de profits se glisse sous les actes de gestion des émotions, sous les règles qui les gouvernent, sous l'échange de don"

"La spontanéité est maintenant considérée comme quelque chose devant être retrouvé ; l'individu apprend comment traiter l'émotion comme un objet que l'on peut retrouver, le Moi étant l'instrument de cette récupération"

dimanche 4 avril 2021

Sous l'imperturbable clarté

Je relis de la poésie. Vraiment, je redécouvre un genre négligé et je me régale. Je pioche au hasard dans les rayons des bibliothèques, je picore, je lis in extenso, je note des vers. C'est ce qui s'est passé avec ce recueil de Jean-Marie Barnaud dont je ne connaissais même pas le nom. Il y a dans cet ouvrage, des poèmes de 1983 à 2014, issus d'une dizaine de ses publications. J'ai découvert une voix discrète, tournée vers le ciel, vers la nature, vers l'autre. Et des vers courts, où chaque mot compte, choisi. J'en ai noté quelques extraits que je vous livre :

"Passante inespérée :

la pluie,

sous l'arc-en-ciel"


"Passe l'écureuil,

ce risque-tout. 

"Et celui-là,

soupire le chien, 

où sont ses ailes""


"La mer en fête

tend l'arc

de ses dauphins"


"Comment dire seulement

Douceur

Quand l'air partout

Autour de nous

Eclate

Et puis retombe en cendres

 

Quand c'est du sable qu'on déverse

En charretées

Sur les visages et sur les mains

De suppliants

 

Quand les soins du labour

Que la mort

Sous son masque d'acier

Quand on n'avance que pour creuser

Des tombes"


"Alors tu t'étais perdue

Les chemins pour te rejoindre

avaient sombré

Tu t'éloignais toujours plus

dans cette campagne vive

Tu me hélais de là-bas

sans me voir

Et dans ce rêve dont j'étais le naufragé

je te voyais qui te penchais souvent

pour une poignée d'asperges sauvages" 


"Qui sait combien de pages

droit devant

il reste à écrire

et dans quelle langue


Et donc 

voici bien ma supplique : 

que tu descendes

jusqu'à ce livre

qui témoigne aussi de nous


Que tu fasses lever 

l'éclat demain

de la page blanche" 

"Le don furtif


C'est à nouveau

dans le ciel d'hiver

le grand soleil

Témoin terrible qui enchantait

les Grecs et dessinait pour eux

les routes de l'éternel 


Le même 

faisait aussi flamber au désert

les armes d'Alexandre


Vrai que maintenant

les drones et les missiles

sont les yeux et la foudre

des nouvelles puissances du ciel

qui toucheraient plus surement

Achille au talon

que la flèche de Pâris


Les dieux à présent

travaillent au scalpel


D'un seul élan

comme le vent nous porte

nous rentrons au pays

La mer nous est fidèle

L'écume fume et sauve

Ce sont les dieux qui jouent


Sur les nantis aux chagrins ordinaires

la beauté passe et se donne

sans preuve et sans raison


Assauts et clameurs

les vagues se brisent

contre la muraille

On a le droit ici

d'avoir les yeux comblés 

et le corps sourd"

mercredi 31 mars 2021

Quatre actes de présence

Ce n'est pas un roman. Sylvie Germain nous offre ici des articles de spiritualité. Elle y parle de Dieu, du Christ et des actes de présence au monde. Présence exigeante, présence pleine et entière des êtres vivants, dans leur vulnérabilité et leur force. Présence à l'ineffable, à ce qui se dévoile dans le temps, le silence et la disponibilité. Comme souvent dans de tels textes, ce n'est pas tant des démonstrations que des thèmes à penser, ouverts au lecteur, qui y glane des phrases inspirées de Zundel, Weil ou Bataille.  

I. Acte de présence

Ici et maintenant

"Béquilles de l'alcool ou de la drogue pour les marginaux, les désespérés et les révoltés, béquilles dorées des convenances et des préjugés pour les fortunés, béquilles du jeu, de la télévision, du divertissement en tous genres pour les passifs ordinaires... La panoplie des cannes et des prothèses est variée, l'art de la fuite est multiple, chacun choisit sa défense selon ses moyens, contre la peur, l'ennui ou le dégoût que la vie lui inspire. Zorn s'arrête sur la réflexion de Sartre déclarant que ce qui importe n'est pas "ce qu'on a fait de l'homme, mais ce qu'il fait de ce qu'on a fait de lui"; une phrase qu'il peut signer, dit-il, tout en avouant son incapacité à faire de lui-même autre chose que ce que sa famille, son milieu ont fait de lui"

"L'enfer aussi est une intimité - "il est en nous, écrit Zundel, quand Dieu n'est plus en nous. [...] L'enfer, c'est l'échec de Dieu en nous." C'est l'échec de toute altérité en nous, par voie d'écrasement ou par voie d'absence."

"L'enfer, c'est quand l'Autre n'est plus en nous, qu'il n'a plus accès à notre conscience, à nos pensées, à notre cœur que sous une forme négative où se mélangent en un poison confus la méfiance, le ressentiment, la hargne, la douleur et le dégoût; c'est quand toute dimension d'altérité est perdue - tant celle du Tout-Autre que celle des autres, mes semblables, mes "prochains" devenus terriblement lointains, étrangers et hostiles. L'enfer, c'est quand il n'y a plus que "moi", mais un "moi" insulaire, abandonné de tous - et de soi-même ; un "moi" hébété de solitude, perclus d'indifférence, harassé de révoltes stériles, sinistré dans son propre vide. Un "moi" en totale déshérence. L'enfer, c'est quand il n'y a plus personne, ni autour de soi, ni au-dessus de soi, ni à l'intérieur de soi. Radicalement personne."

Comme le notait Rabbi Nahman de Bratslav; "L'homme est en grand danger ici-bas". En grand danger de se perdre de vue, de se perdre de vie. Et c'est pourquoi Rabbi Nahman disait aussi qu'"il est interdit d'être vieux", d'être oublieux de la vie, de la dynamique du devenir, et donc qu'"il faut se renouveler chaque jour, à chaque instant, pour amorcer constamment un nouveau départ.""

II. Acte de silence

La passion du silence

"Le silence, pour advenir et se déployer, a besoin d'espace, d'un vaste et calme espace intérieur, il ne supporte aucune pression. "A qui résiste, le monde n'advient pas. Et à qui comprend trop, l'éternel se dérobe.", dit Rilke dans l'un de ses poèmes. [...] "Aussi longtemps que vous avez la volonté d'accomplir la volonté de Dieu et avez le désir de l'éternité de Dieu, aussi longtemps vous n'êtes pas pauvre; celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien et ne désire rien.""

Un ange passe

"Ce sont rarement de "bons anges" qui circulent à travers nos paroles. Plus souvent s'y glissent des "démons", ceux de l'orgueil, de la jalousie et de la médisance, du mensonge, de la flatterie ou de la colère, du mépris ou de l'indifférence [...] Si nous nous méfions tant du silence et nous ingénions à le combler par toutes sortes de bruitages, dont le langage alors réduit à du bavardage, aussi raffiné puisse-t-il être en apparence, c'est parce que nous sentons qu'il recèle un pouvoir singulier, inquiétant : celui de nous dévoiler à nous-mêmes et aux autres dans notre fragilité."

"Le souffle : pure expression de vie, signature à la fois si délicate et si pénétrante, infime et bouleversante, de la présence d'un vivant. Comme la lumière, il frémit à la lisière de la matière et de l'immatériel, entre mystère et merveille." 

""Toute parole est vaine qui n'est pas redite au-dedans, avec le consentement de l'amour", observe Maurice Zundel"

III. Acte de paradoxe

Fragilité de la foi

"Comme l'a noté Simone Weil : "Le temps, à proprement parler, n'existe pas (sinon le présent comme limite), et pourtant c'est à cela que nous sommes soumis. Telle est notre condition. Nous sommes soumis à ce qui n'existe pas. [...] Mais notre soumission existe. Nous sommes réellement attachés par des chaînes irréelles. Le temps, irréel, voile toute chose et nous-mêmes d'irréalité.""

"Simone Weil, dans son style lapidaire toujours aussi percutant, écrit : "Reniement de Saint Pierre. Dire au Christ : je te resterai fidèle, c'est déjà le renier, car c'était supposer en soi et non dans la grâce, la source de la fidélité. Heureusement, comme il était élu, ce reniement est devenu manifeste pour tous et pour lui. Chez combien d'autres, de telles vantardises s'accomplissent - et ils ne comprennent jamais.""

"Judas est un homme qui ne supporte la faiblesse ni chez les autres - et surtout pas chez son maître, homme rebelle à l'exercice de tout pouvoir temporel -, ni en lui-même lorsqu'il se découvre dépassé, écrasé par ce qu'il vient de commettre. Il ne la supporte pas parce qu'il la conçoit comme un aspect négatif, limitatif, comme un manque de volonté de puissance, une déficience, un ratage. Il ne l'appréhende pas dans toute son amplitude, dans l'étrangeté de son ambivalence, il n'en retient que la face étroite et terne. Que l'aspect d'insignifiance; une pente sans aspérité qui ne peut mener qu'à l'échec. L'autre face, toute en souplesse et d'une grande capacité réfléchissante, il l'ignore. C'est pourtant celle-là que son aître est venu éclairer."

L'angoisse : une chance à saisir

""Nul n'est sauvé, sinon par la grâce, rappelle Kierkegaard. Mais il est un péché qui rend impossible de l'obtenir, et c'est le manque de sincérité." On peut ajouter : le manque de générosité, le manque d'hospitalité, car il en faut pour accueillir une offrande à son juste prix. Un don négligé, repoussé, ne peut pas révéler sa valeur ni sa saveur ni sa grandeur; un héritage refusé tombe en déshérence, un titre galvaudé sonne le creux, tourne au ridicule, ou à l'imposture."

IV. Acte de mémoire

lundi 29 mars 2021

La loi du rêveur

Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas lu Pennac ! Et j'ai retrouvé avec plaisir sa fantaisie et son écriture agréable. On plonge ici dans les rêves du narrateur, des rêves felliniens. Car Fellini est aussi au cœur de cet ouvrage, par ses films mais surtout par Il libro dei sogni

Tout commence par un débat sur la lumière entre deux amis. La lumière est-elle liquide ? Et si une ampoule explose, est-ce que la lumière coule et inonde le monde ? C'est dans un premier rêve que s'enfonce le lecteur autour de ces questions métaphysiques. Et il ne cesse de rebondir, de rêve en rêve, de coïncidences en coïncidences. La vie est un rêve, non ? En tous cas, les rêves du narrateur son bien vivants, nombreux, se font des signes entre eux, jusqu'au Saint Sébastien saint-sulpicien qui clôt l'ouvrage. 

Court et sympathique, je ne pense pas qu'il rejoindra mes favoris. C'était un bon divertissement autour des rêves, incitant à rêver, à noter ou dessiner ses rêves mais il reste malheureusement très léger et superficiel ! 



mercredi 24 mars 2021

Les chats de l'écrivaine

C'est un petit livre, presque un album que cette histoire contée par Muriel Barbery et illustrée par Maria Guitart. 

Dans une maison où tout est gris et orange, quatre chats assortis nous livrent leur quotidien. Les chartreux Ocha, Mizu, Petrus et Kirin nous parlent de leurs caractères respectifs mais surtout de leur maîtresse. Elle est écrivaine et ce n'est pas toujours simple d'habiter avec elle. Certes, ils peuvent lui tenir compagnie, se laisser caresser, s'installer sur les papiers. Mais ceux-là ont poussé l'amour plus loin en apprenant à lire. Ce faisant, ils peuvent désormais guider leur maîtresse, en lui faisant comprendre quelles pages conserver - ou non.

Un livre sympathique, aux chouettes illustrations des chats facétieux et de l'intérieur japonisant de l'écrivaine. 



samedi 20 mars 2021

Rendez-vous nomades

Un petit livre de Sylvie Germain qui n'est pas un roman mais plutôt un essai, une exploration nomade entre des pensées intimes, intérieures, existentielles. On y croise des questions sur Dieu et sur le lien de l'homme à Dieu, à travers la Bible. On se questionne avec elle autour de foi et raison, de l'innommable et de la shoah. Questions existentielles et humaines qui nous conduisent à l'écriture et à la lecture, guidés par Paul Celan, Simone Weil, Maurice Zundel et quelques autres. Si les premières parties traitent de là où elle vient à travers l'exploration du hasard, de l'extraordinaire, de l'invention, de l'inquiétude et révolution puis des mots qui font problème comme ceux de foi et croyance, de Dieu, de grandeur, d'imagination, de pourquoi, la dernière est sur l'écriture. C'est celle qui m'a le plus intéressé et que j'ai trouvé aussi la plus accessible.



L'ouvrage se termine par une nouvelle, L'astrologue, qui joue justement avec la marelle et le monde.

"La Bible est pareille à cet "abri de fortune" (au sens aussi de "trésor"), en tant qu'objet déplaçable et maniable, bien sûr, mais plus essentiellement en tant que lieu d'habitation migrante et de lieux de rendez-vous toujours renouvelé avec la part tout autre de soi même, la part d'inconnu, d'insoupçonné du temps, du monde, de la vie"
"La foi : une aventure de la pensée troublée par l'étrange gout de ce manque qui prend saveur de désir, et mue par les confus remuements du vide en elle."
"Ecrire est le plus sérieux des jeux. dans le territoire du roman, on écrit un peu à la façon dont on joue à la marelle, on pousse les mots de ligne en ligne, de page en page, on avance à cloche-main, et les espaces traversés ne sont pas sans danger. Mais on ne vise aucun "paradis", aucun "ciel" ; c'est vers le silence que l'on tend, que l'on conspire, en écrivant. Vers ce silence qu'on devine ouvert en amont du langage, que l'on pressent béant en son aval, et que l'on sent bruire autour, et tout au fond de chaque mot"
""Le romancier n'est ni historien ni prophète : il est explorateur d'existence" dit Kundera. Le romancier n'est rien de précis, il ne possède aucun savoir particulier, il est juste, et passionnément, en quête d'un peu de compréhension de ce qu'est l'humain. Il tourne autour, il lance de sondes, fines ou brutales, il fouille et touille, il hasarde des conjectures, il bricole des possibles par voie d'inférence et d'imagination, il extrapole."
"En écriture : on veille sur du sens imprécis, insaisissable, innommable, sur le passage d'un souffle - inspiration ; on témoigne de la présence de quelque chose qui ne se manifeste toujours qu'à fleur d'absence - expiration. On assume une fonction de lieutenance"
"Ce qui importe, c'est l'assomption par l'écrivain de cette "voix" (bruit, souffle, murmure, cri, chant, appel...) montée il ne sait d'où, qu'il fasse l'effort de s'en faire la bouche/main suppléante, l'effort de tenir lieu de locuteur quand la voix inaugurale s'est déjà retirée, partie ailleurs semer son trouble"

mercredi 17 mars 2021

Les histoires de la nuit

Ce roman de Laurent Mauvignier fait partie de ces pavés qui se dévorent en quelques soirées, accrochant le lecteur à une histoire qu'il est impossible d'abandonner. Le tout est porté par une écriture originale et agréable, qui utilise beaucoup de dialogues dans leur inachevé, leur côté un peu brut mais pourtant travaillé.

Un narrateur omniscient, qui va jouer de sa connaissance des faits pour nous inquiéter ou nous rassurer sur ce qui attend les personnages, nous invite dans un hameau perdu, à la Bassée, dans le Centre. Patrice y vit avec sa famille, Marion et Ida, ainsi que sa voisine, Christine. Patrice élève des vaches, Marion travaille dans une imprimerie, Ida va à l'école et Christine peint, après avoir quitté les galeries parisiennes. La vie est simple et monotone, ne seraient les lettres anonymes que reçoit Christine. C'est même un peu triste une soirée entre Marion et Patrice, qui se parlent à peine. Lui est fou amoureux, elle semble lasse. Mais demain, c'est son 40e anniversaire et Patrice lui prépare une soirée de fête. Il a un cadeau, un menu, des invitées... Ida a préparé deux dessins. Christine s'occupe des desserts. Sauf que cette journée ne se passe pas comme prévu : gros rendez vous pour Marion, tentation et dégoût pour Patrice... Et un type louche traine autour du hameau des trois filles seules. Il demande à visiter la maison à louer à côté de chez Patrice. Mais surtout, quand Ida rentre de l'école, elle découvre le chien de Christine mort dans l'étable et Christine prise en otage par deux hommes. C'est une très longue nuit qui commence. Trois hommes en veulent visiblement à Marion et lui préparent une sacré surprise. Ce sera l'occasion pour le lecteur et pour les proches de Marion d'en découvrir un peu plus sur un passé dont jamais elle n'a parlé.

Passionnant par les points de vue successifs des personnages, le jeu entre leurs actes, leurs paroles et leurs ressentis, jeu sur le passé et le présent, sur ce que le lecteur seul apprend et ce que les invités découvrent, jeu sur les lieux, les temps. Les temps qui s'étirent infiniment, la tension qui monte, le silence. Bref, c'est admirablement bien construit et consistant, les personnages ont de la profondeur et du champ de progression. Une belle façon de sublimer ce qui pourrait n'être qu'un fait divers.



lundi 15 mars 2021

L'arbre à poèmes

Il s'agit d'une anthologie de poèmes d'Abdellatif Laâbi, poète marocain que je ne connaissais pas. C'est le joli titre qui m'a donné envie de le lire. J'ai découvert une plume sensible et engagée, attentive à chaque mot. Une poésie lumineuse et belle, douce, même si la réalité qu'elle nomme ne l'est pas. Les poèmes de ce recueil sont tirés des écrits faits lors de son exil en France, après des années de prison. Ils sont tirés des titres suivants : 

  • Le soleil se meurt
  • L'Étreinte du monde
  • Poèmes périssables
  • L'automne promet
  • Les Fruits du corps
  • Écris la vie
  • Mon cher double
  • Tribulations d'un rêveur attitré
  • Fragments d'une genèse oubliée
  • Zone de turbulences
Voici quelques extraits qui m'ont beaucoup plu !



Les petites choses

Exemple 
L'horloge de la gare 
Donne-t-elle l'heure d'aujourd'hui
ou d'un jour
d'il y a mille ans ?

Le train s'ébranle
Connait-il son chemin ?
Et s'il ne s'arrêtait plus

Un nuage malingre
plus bas que les autres
Même au ciel
il y a des canards boiteux

La prière est préférable au sommeil
clament les muezzins
Le sommeil n'est-il pas aussi
une prière ?

L'amant brulant pour sa belle
veut lui offrir une sérénade
Mais la tant désirée
a eu la fâcheuse idée
d'habiter un rez-de-chaussée

Ami
où en sommes nous
de nos rêves de jeunesse ?
Nous voulions surprendre le monde
Il nous a surpris

Puisque le monde 
est ainsi fait
nos rêves devront être
Encore plus têtus

L'infini 
est en nous
Plus 
nous en sommes la source


En vain j'émigre

J'émigre en vain
Dans chaque ville je vois le même café
et me résigne au visage fermé du serveur
Les rires de mes voisins de table
taraudent la musique du soir
Une femme passe pour la dernière fois
En vain j'émigre
et m'assure de mon éloignement
Dans chaque ciel je retrouve un croissant de lune
et le silence têtu des étoiles
Je parle en dormant
un mélange de langues
et de cris d'animaux
La chambre où je me réveille
est celle où je suis né
J'émigre en vain
Le secret des oiseaux m'échappe
comme celui de cet aimant
qui affole à chaque étape
ma valise

Deux heures de train

En deux heures de train
je repasse le film de ma vie
Deux minutes par année en moyenne
Une demi-heure pour l'enfance
une autre pour la prison
L'amour, les livres, l'errance
se partagent le reste
La main de ma compagne
fond peu à peu dans la mienne
et sa tête sur mon épaule
est aussi légère qu'une colombe
À notre arrivée
j'aurai la cinquantaine
et il me restera à vivre
une heure environ


Une maison là-bas

Une maison là-bas
avec sa porte ouverte
et ses deux tourterelles
récitant inlassablement le nom de l’absent
Une maison là-bas
avec son puits profond
et sa terrasse aussi blanche
que le sel des constellations
Une maison là-bas
pour que l’errant se dise
j’ai lieu d’errer
tant qu’il y aura une maison là-bas

La vie

La vie
Il me suffit de m’être réveillé
le soleil dans ma droite
la lune dans ma gauche
et d’avoir marché
depuis le ventre de ma mère
jusqu’au crépuscule de ce siècle
La vie
Il me suffit d’avoir goûté à ce fruit
J’ai vu ce que j’ai dit
je n’ai rien tu de l’horreur
j’ai fait ce que j’ai pu
j’ai tout pris et donné à l’amour
La vie
ni plus ni moins que ce miracle
sans témoins
Ah corps meurtri
âme meurtrie
Avouez un peu votre bonheur
Avouez-le
rien qu’entre nous

Les convives

Ma table est mise et mes convives sont en retard.
Ont-ils oublié mon invitation, perdu mon adresse en cours de route ? Quel mal a-t-il pu leur arriver ?
Depuis des heures, j'attends, « mon oreille suspendue à la porte ». Je ne sais pas combien seront mes convives, s'ils porteront des habits d'hiver ou d'été, en quelle langue ils lanceront leur salut en entrant.
Ma table est mise. J'attendrai le temps qu'il faut et qu'il ne faut pas. Et si j'étais victime d'une illusion, je m'entêterais. J'inventerais des amitiés rares, des visages ouverts, faciles à lire comme des livres d'enfants, des voix aux accents délicieux et des bouches petites qui partageraient jusqu'au grain de couscous.
Ma table est mise. J'y ai disposé toutes mes cultures, avec amour.  La musique m'aide à supporter l'attente. Elle attendrit mes ragoûts, fait briller mes olives, libère les parfums de mes épices.
Enfin, j'entends des bruits de pas. Je me lève pour aller ouvrir. Mais la porte vole en éclats. Sont-ce là mes convives?  Des hommes sans visage font irruption, l'arme au poing. Ils ne font pas attention à moi.
Ils tirent sur la table jusqu'à la réduire en miettes et se retirent sans dire mot. La musique s'arrête.
Bon, il ne me reste plus qu'à faire le ménage et préparer un nouveau repas.

L'arbre à poèmes

Je suis l'arbre à poèmes. Les savants disent que j'appartiens à une espèce en voie de disparition. Mais personne ne s'en émeut alors que des campagnes ont été lancées récemment pour sauver le panda du Népal et l'éléphant d'Afrique.
Question d'intérêt, diront certains. Question de mémoire, dirai-je. De temps en temps, la mémoire des hommes sature. Ils se délestent alors du plus encombrant, font de la place en prévision du nouveau dont ils sont si friands.
Aujourd'hui, la mode n'est plus aux vieilles essences. On invente des arbres qui poussent vite, se contentent de l'eau et du soleil qu'on leur mesure et font leur métier d'arbre en silence, sans état d'âme.
Je suis l'arbre à poèmes. On a bien essayé sur moi des manipulations, qui n'ont rien donné. Je suis réfractaire, maître de mes mutations. Je ne m'émeus pas à de simples changements de saison, d'époque. Les fruits que je donne ne sont jamais les mêmes. J'y mets tantôt du nectar, tantôt du fiel. Et quand je vois de loin un prédateur, je les truffe d'épines.
Parfois je me dis : Suis-je réellement un arbre ? Et j'ai peur de me mettre à marcher, parler le triste langage de l'espèce menteuse, m'emparer d'une hache et m'abattre sur le tronc du plus faible de mes voisins. Alors je m'accroche de toutes mes forces à mes racines. Dans leurs veines infinies je remonte le cours de la parole jusqu'au cri primordial. Je défais l'écheveau des langues. J'attrape le bout du fil et je tire pour libérer la musique et la lumière. L'image se rend à moi. J'en fais les bourgeons qui me plaisent et donne rendez-vous aux fleurs. Tout cela nuitamment, avec la complicité des étoiles et des rares oiseaux qui ont choisi la liberté.
Je suis l'arbre à poèmes. Je me ris de l'éphémère et de l'éternel.
Je suis vivant.


Le lecteur pressé

Que viens-tu faire ici
lecteur ?
Tu as ouvert sans ménagement
ce livre
et tu remues fébrilement le sable des pages
à la recherche
de je ne sais quel trésor enfoui
Es-tu là pour pleurer
ou pour rire
N’as-tu personne d’autre
à qui parler
Ta vie
est-elle à ce point vide ?
Alors referme vite ce livre
Pose-le loin du réveille-matin
et de la boîte à médicaments
Laisse-le mûrir
au soleil du désir
sur la branche du beau silence


Plutôt que sens
donner consistance
à la vie


Du pays qui a cru m'éloigner
je voudrais enfin vous entretenir
sans lui faire
ou me faire violence
En parler "sereinement"
comme après l'amour
quand les caressent apaisent
expriment la reconnaissance
couronnent le don
et signent la promesse

Plus que de la naissance
et de la mort
la plus grande énigme
n'est-elle pas celle
de l'amour ?

La plus grande
ou la plus belle ?

Assurément la plus féconde
car l'homme
y est pour quelque chose
Il en est le tenant
et l'aboutissant
la racine
et la frondaison
la cime
et l'abime
le maitre d'œuvre inspiré
et l'édifice imprévisible

Rien ni personne
ne vous impose d'aimer

La fatalité ?
En la matière, elle doit composer
avec la liberté

Et puis l'amour
est la seule force salvatrice

Donc j'aime
sans retenue

Oriental je suis
et le demeure

A prendre
ou à laisser


Ces carnets s’achèvent
je le sens

Que ne suis-je musicien
et virtuose
pour interpréter le finale
naturellement au violoncelle
et par ma voix travaillée
déployer le chant tremblé
que voici :
Homme de l’entre-deux
qu’as-tu à chercher
le pays et la demeure
Ne vois-tu pas qu’en toi
c’est l’humanité qui se cherche
et tente l’impossible ?

Homme de l’entre-deux
sais-tu que tu es né
dans le continent que tu as découvert
Que l’amour t’a fait grandir
avant que la poésie
ne te restitue ton enfance ?

Homme de l’entre-deux
ta voile
ce sont les voiles qui se dressent encore
sur ton itinéraire
Appartenir dis-tu ?
Tu ne t’appartiens même pas
à toi-même

Homme de l’entre-deux
accepte enfin de te réjouir
de ta liberté de parole
et de mouvement
Les miracles se fêtent
surtout quand ils s’accomplissent
au détriment des tyrans

Et maintenant
quelle autre promesse
veux-tu arracher à l’automne
Juste l’énergie pour le livre suivant ?
Soit
Adjugé
et bon vent !

Ruses de vivant

Le voile
qui nous recouvre les yeux 
et le cœur
Les barricades 
que nous dressons
autour du corps suspect
La lame froide
que nous opposons au désir
Les mots 
que nous achetons et vendons
au marché florissant du mensonge
Les visions
que nous étouffons dans le berceau
La sainte folie
que nous enfermons derrière les barreaux
La panique 
que nous inspirent les hérésies
La surdité 
élevée au rang d'art consommé
La religion 
largement partagée 
de l'indifférence

Mon cher double

Au moment
où je découvre un pays
il en arpente un autre
et m'envoie des messages désobligeants
Ce qui m'émerveille
le laisse de marbre
La langue à laquelle je m'initie
n'atteint pas la cheville
de celle qu'il bredouille
Le plat national
que je m' apprête déguster
sans préjugé
manque toujours du piquant
ou de l'onctueux dont il raffole
et de la beauté
qui me renverse au passage
il cherche et trouve immanquablement
le vice caché
Voilà pourquoi je limite
depuis quelque temps
mes voyages

lundi 8 mars 2021

Le ciel par-dessus le toit

Ce roman de Nathacha Appanah m'a été conseillé par une amie. Il patientait dans ma PAL depuis une bonne année.

C'est l'histoire de Loup, qui dort en prison. Loup dont on découvrira l'histoire par petites touches, notamment à travers l'histoire de sa mère, Phénix. Phénix, baptisée Eliette par ses parents, est une petite fille charmante. Si jolie qu'il faut la montrer, l'exhiber : elle chante et danse dès que ses parents reçoivent et surtout, tous les ans pour le spectacle de fin d'année de l'usine. Jusqu'à l'âge où elle explose et tout change de rails. Elle ne cesse alors de faire des grosses bêtises. Elle est en colère, Eliette-Phénix. Et puis, elle a des enfants, Paloma et Loup, qu'elle élève tant bien que mal. Loup est un peu étrange. Paloma a peur d'elle et fuit dès qu'elle le peut. Alors ce n'est pas étonnant que Loup ait fini par vouloir la rejoindre, depuis le temps qu'il voulait voir Paloma.

Joli conte, qui joue des oxymores entre poésie et violence, amour et absence. L'écriture est sensible, agréable, parfois un peu trop travaillée mais toujours belle pour un fait divers qui cache la complexité de relations familiales, la difficulté à vivre de ses héritages, de l'amour tu. Belle découverte !

jeudi 4 mars 2021

La civilisation du poisson rouge

Cet essai de Bruno Patino m'intéressait depuis sa sortie pour ses thèmes et son titre. En effet, le marché de l'attention, du scroll et de la publicité m'interpelle ! Pourtant, je ressors déçue de ce livre, n'ayant finalement pas découvert grand chose et même croisé quelques raccourcis agaçants. Il y a très peu de détail des sources utilisées, elles sont peu détaillées ou analysées et parfois collées les unes aux autres, provoquant une impression de causalité. J'attendais plus de profondeur, de chiffres avec des études analysées et comparées.

Je vous en parle malgré tout. L'auteur s'intéresse ici à l'histoire d'Internet et aux possibilités qu'il laissait entrevoir de diffusion de l'information, de liberté d'expression, d'économie du partage etc. Et montre combien on en est loin avec des GAFAM qui monétisent notre attention. Il décortique les mécanismes qui nourrissent notre addiction aux réseaux, en décrivant certains. Là dessus, il y avait aussi les épisodes de Dopamine que je conseille ! Il montre aussi combien la captologie est née dans les labo de Stanford avec cet objectif que l'utilisateur passe le plus de temps possible sur des outils sensés lui faire gagner du temps. Il rappelle les bulles dans lesquelles nous enferment les algorithmes, risquant de mettre en péril un faire société pour ne fonctionner que par affinités ou polarités. Il souligne aussi le passage d'un capitalisme industriel (exploitation des matières premières de la planète, jusqu'à menacer la vie) à un capitalisme numérique tout aussi dévastateur (exploitation des données identitaires et comportementales des individus). Et enfin, il s'intéresse au rôle de la presse et de l'information, dans un monde où chacun peut en produire et ou info et infox s'entremêlent. J'ai découvert avec étonnement Spurious Correlations, qui vaut le détour ! C'est là notamment qu'interviennent trois biais cognitifs : celui de confirmation, de représentativité et d'exposition qui nourrissent les croyances et l'absence de nuance. 

Alors, que faire pour retrouver sa liberté ? Sanctuariser et préserver des espaces et des temps déconnectés, expliquer les fonctionnement et ralentir notre mode de vie nous propose l'auteur. Et peut-être proposer des modèles alternatifs. Superficiel !

lundi 1 mars 2021

La nuit tombée

Qui m'a parlé de ce livre d'Antoine Choplin pour que je mette sur ma LAL ? Merci à elle ou lui, c'était une belle recommandation !


Un homme à mobylette, dépasse les faubourgs de Kiev et cherche à rejoindre Pripiat qu'il a quitté précipitamment avec sa famille quelques années plus tôt. Ce poète, Gouri, s'est donné une étrange mission qui le mène jusqu'à la maison d'amis, Vera et Iakov. Elle n'a pas changé. Lui, si. Il est allongé, souffre, perd sa peau par lambeaux, a le visage déformé. C'est un des liquidateurs de la centrale de Tchernobyl. Il raconte ce à quoi Gouri a échappé : les arbres qui se consument, qui rougeoient sans bruler, les champs à enterrer, les maisons aussi, les flaques de cesium dans les jardins, la pluie noire, les récalcitrants au départ, ceux qui sont restés... 

Gouri écoute et dine avec ses amis et leurs voisins avant de poursuivre sa quête, en pleine nuit, pour récupérer chez lui un souvenir de sa fille gravement malade. 


Un roman court, poignant, sans un mot de trop. C'est économe, juste, sans pathos ou effets spéciaux mais avec des dialogues très doux, une empathie pour les personnages sous cette drôle de nuit de pèlerinage. 

samedi 27 février 2021

Le labyrinthe de la solitude suivi de Critique de la pyramide

Cet essai d'Octavio Paz trainait dans ma PAL depuis des plombes. J'ai profité du challenge d'Ingannmic et Goran pour le sortir. Il traite du Mexique et des mexicains, du développement et de l'histoire de ce pays et surtout de ses hommes, de leur identité. Il revient sur les aspects pré-coloniaux avec l'empire aztèque mais aussi sur le suicide de cette civilisation et les crimes et apports des conquistadors, sur la Révolution et Zapata. Il s'interroge aussi sur la place du Mexique dans le monde, comme pays "en développement"... Ecrit en 1950, il a été complété par la Critique de la pyramide en 1970 suite à l'écrasement, dans le sang, de la révolte estudiantine de 1968. Là, c'est assez étonnant de lire combien il s'inspire des formes des pays pour tirer des conclusions les modes de fonctionnement ou de domination.

Ouvrage intéressant, à la langue agréable, mais qui nécessiterait d'avoir plus de connaissance sur le Mexique pour permettre un regard critique !



"Tous, tant que nous sommes, nous avons, à un certain moment, découvert notre existence comme quelque chose de singulier, d’intransférable, de précieux. Presque toujours, cette révélation se situe dans l’adolescence. La découverte de nous-mêmes, c’est tout à coup de nous savoir seuls ; entre le monde et nous s’élève soudain une barrière impalpable et transparente : celle de notre conscience. Il est certain que, dès notre naissance, nous nous sentons seuls ; mais les enfants et les adultes ont la possibilité de transcender leur solitude, de s'oublier eux-mêmes, par le jeu ou le travail. L'adolescent, lui, vacillant entre l'enfance et la jeunesse, reste interdit un temps devant l'infinie richesse du monde. L'adolescent s'effraie d'être. Puis, au saisissement succède la réflexion : penché sur le fleuve de sa conscience, il se demande si ce visage qui affleure lentement du fond, déformé par l'eau, est bien le sien. La singularité d'être - pure sensation chez l'enfant - se transforme en un problème et une interrogation, en une conscience qui interroge. Il se passe quelque chose de semblable avec les peuples en crise de croissance. Leur être se manifeste comme une interrogation : qui sommes-nous, et comment réaliserons-nous ce que nous sommes ? Très souvent, les réponses que nous donnons à ces questions sont démenties par l'histoire, peut-être parce que ce qu'on nomme "le génie des peuples" n'est qu'un ensemble de réactions dans une situation donnée ; il suffit que se modifient les circonstances, et les réponses varieront, et avec elles le caractère national qui se prétendait immuable"
"Cette mexicanité - goût nonchalant et heureux de l'ornement, négligence, passion et réserve - flotte dans l'air. Et si je dis qu'elle flotte, c'est parce qu'en vérité elle ne se mêle ni ne se fond avec l'autre monde, le monde américain, fait de précision et d'efficacité. Elle flotte mais ne s'oppose pas ; elle se balance au gré du vent, parfois déchirée comme un nuage, parfois dressée comme une fusée qui part. Elle se traine, ondule, se détend, se contracte, dort ou songe, belle guenille. Elle flotte : elle n'en finit d'être, elle n'en finit de disparaitre"
"Les Mexicains [...] Par leur dandysme grotesque et leur conduite anarchique, ils ont souligné non pas tant l'injustice et l'incapacité d'une société qui n'a pas réussi à les assimiler, que leur volonté personnelle de continuer à être distincts"
"Notre pauvreté peut se mesurer au nombre et à la somptuosité des fêtes populaires. Les pays riches en ont peu : ils n'en ont ni le temps ni le goût. Elles ne sont pas nécessaires : les gens ont d'autres choses à faire, et quand ils se divertissent, ils le font par petits groupes. Les masses modernes sont des conglomérats de solitaires. Dans les grandes occasions, à Paris ou à New York, quand le public se rassemble sur les places ou les stades, l’absence du peuple est remarquable : on voit des couples et des groupes, jamais une communauté vivante dans laquelle la personne humaine se dissout et trouve son salut en même temps. Mais un pauvre Mexicain, comment pourrait-il vivre sans ces deux ou trois fêtes annuelles, qui compensent sa détresse et sa misère ? Les fêtes sont notre unique luxe"
"La production de masse se fait à travers la confection de pièces détachées qu'on réunit ensuite dans des ateliers spécialisés. La propagande et l'action politique totalitaires - de même que la terreur et la répression - obéissent aux mêmes lois. La propagande diffuse des vérités incomplètes, en série, par pièces détachées. Plus tard, ces fragments s'organisent et deviennent des théories politiques, vérités absolues pour les masses. La terreur obéit au même principe. La persécution s'exerce d'abord contre les groupes isolés - certaines races, ou classes dissidentes, suspectes - pour finalement atteindre tout le monde. Au début, une partie du peuple contemple avec indifférence l'extermination des autres groupes sociaux, puis elle contribue à leur persécution quand les haines internes s'exaspèrent. Tout le monde se sent complice, le sentiment de culpabilité atteint toute la société. La terreur se généralise : il n'y a plus que des persécuteurs et des persécutés. Le persécuteur, du reste, se transforme aisément en persécuté. Il suffit d'un changement de la machine politique. Nul ne saurait échapper à cette dialectique féroce, pas même les dirigeants"
"Le Mexicain et la mexicanité se définissent comme rupture et négation. Et aussi, finalement, comme recherche, comme volonté de transcender ce statut d'exilé : comme conscience vivante de la solitude, personnelle et historique"
"Par la Révolution, le Mexicain tente de se réconcilier avec son Histoire et son origine. C'est pourquoi ce mouvement possède un caractère à la fois désespéré et rédempteur. Si ces mots, usés par tant de lèvres, gardent encore un sens pour nous, ils disent que le peuple refuse toute aide extérieure, tout schéma venu d'ailleurs et sans relation profonde avec son être, afin de se tourner vers lui-même"
"Il n'est pas étonnant que la société poursuive avec la même animosité l'amour et la poésie qui témoigne pour lui, et qu'elle le condamne à la clandestinité, au monde sombre et confus de l'interdit, du ridicule, de l'anormal. Et il est encore moins étonnant que l'amour et la poésie éclatent en formes extrêmes et pures : le scandale, le crime, le poème [...] Défendre l'amour a toujours été une activité antisociale et dangereuse. Et maintenant, elle commence à être véritablement révolutionnaire. La situation de l’amour à notre époque montre comment la dialectique de la solitude, dans sa plus profonde manifestation, amène à la frustration, à cause de cette société. Notre vie sociale s’oppose presque toujours à toute possibilité d’authentique communion érotique."
"Le théâtre et l'épopée sont aussi des Fêtes, des cérémonies. Dans la représentation théâtrale, comme dans la récitation poétique, le temps ordinaire cesse de couler, et cède le pas au temps originel. Grâce à la participation, ce temps mythique, originel, père de tous les temps qui masquent la réalité, coïncide avec notre temps intérieur, subjectif. L'homme, prisonnier de la succession, rompt son invisible prison de temps, et accède au temps vivant [...] Par le moyen du Mythe et de la Fête séculaire ou religieuse, l'homme brise sa solitude et redevient uni à la création. Ainsi le Mythe, déguisé, occulté, caché, réapparait dans presque tous les actes de notre vie et intervient de façon décisive dans notre histoires : il nous ouvre les portes de la communion"
"Une société plurielle, sans majorités ni minorités : dans mon utopie politique nous ne sommes pas tous heureux, mais, au moins, nous sommes tous responsables. Surtout et avant tout : nous devons concevoir des modèles de développement viables, moins inhumains, moins couteux et insensés que les modèles actuels"

jeudi 25 février 2021

L'instinct d'Inez

Sur le papier ou sur la 4e de couv', ce roman de Carlos Fuentes aurait pu me plaire. Je ne sais d'ailleurs plus qui me l'a conseillé mais ce n'était vraiment pas à mon goût !

Le plot : deux histoires parallèles à des milliers d'années d'écart autour d'un personnage féminin : la première avec l'Inez du titre, la seconde avec A-nel. 

Inez, c'est une cantatrice, repérée par Gabriel Atlan-Ferrara en 1940 alors qu'il monte La Damnation de Faust de Berlioz. Sa voix de velours tranche sur celle du chœur, sa chevelure rousse la distingue des autres. C'est Inez que Gabriel, le jeune et brillant chef d'orchestre, va croiser et recroiser. Leur relation est mystérieuse, amoureuse et défiante, autour d'un être photographié avec Gabriel, aussi blond que le chef est brun. Est-ce un rêve ou un souvenir, des images de mondes préhistoriques l'assaillent parfois.

A-nel, c'est une femme à l'époque préhistorique. Une femme amoureuse de Ne-il avec qui elle a un enfant. Elle joue avec sa voix et, sans mots, exprime ses sentiments. Tous deux vivent loin des hommes jusqu'à ce qu'une glaciation les rapproche d'autres hommes. C'est l'occasion de comprendre comment le pouvoir passe des femmes aux hommes, de l'égalité à la hiérarchie.

Si le thème musical, le mystère et les histoires parallèles me tentaient bien, la langue et la narration de ce livre ne m'ont pas du tout accrochée. Une rencontre manquée.


lundi 22 février 2021

Poésie guarani

C'est souvent à l'occasion de challenge que je redécouvre des trésors dans ma bibliothèque ! Voici un ouvrage de poésie trilingue (guarani, espagnol et français) de Ruben Bareiro Saguier et Carlos Villagra Marsal acheté et feuilleté avant d'aller vivre au Paraguay. J'imaginais m'entrainer au guarani avec ce livre... Autant dire que j'ai appris par d'autres moyens ! Mais que j'ai retrouvé avec joie des sonorités, des mots, en espagnol et guarani, à l'occasion de cette lecture. 

Après une introduction historique et culturelle (le lecteur français connait souvent mal le Paraguay et la culture guarani), l'ouvrage propose une sélection de poésies, d'abord autour d'une genèse mythologique, un récit de la création de Ñamandu, l'être divin et ses œuvres ; puis, des poésies populaires et des poésies lettrées des XIX et XXe siècles. Elles parlent de la nature, de l'amour, de la patrie mais aussi du quotidien du paysan et de sa pauvreté. 
En voici quelques extraits (en guarani voire jopara ou français).


Ferrocarril / En chemin de fer :
che gataha / je voyage

Paraguari / A Paraguari :
che vy'aha / mes plaisirs

Paraguay / Asuncion
che perdicion / ma perdition

Galopapu / La galopa (une danse):
che diversion / mon passe-temps

Cerro Leon :
che campamento / mon campement

Los veinticuatro / les Vingt-Quatre :
che batallon / mon bataillon

Ha upeva ku / voilà tout :
che elemento / mon élément

Cada mes / Et chaque mois :
che pagamento / ma récompense

Tetâ Rayhu / Exil - Rudy Torga
Bienheureux celui
qui n'a pas connu 
l'exil, et repose
au sein de sa terre.

Voyageurs perdus
en terre étrangère,
ni la nuit ni le jour
ne connaissent le repos.

Seul nous ranime parfois 
le souvenir de notre terre : 
sa sève soudain monte en nous
comme un chant d'oiseau

Au cœur de la nuit
l'angoisse chasse le sommeil,
et le jour, le souvenir
en étreint notre gorge.

Notre amour
pour cette terre
est si profond

qu'à sa source
prend naissance
notre souffle.

Au détour d'un rêve,
soudain je retrouve
les jeux et les rires
de mes compagnons.

Au matin, le chagrin
sur mon oreiller
a creusé son nid
humide de regrets.

Tereho Mboriahu / Va-t'en pauvreté - Ramon Silva
Allons, laisse moi. 
Va-t'en, caillou de mon chemin.
Libère mon bras, épine du roncier.
Sors de mes entrailles, instrument de Satan.
Va-t'en, laisse moi.
Va-t'en, pauvreté.
Va-t'en.
Va-t'en.

Laisse-moi à présent,
Laisse-moi, te dis-je.
Tu lèches ma peau et elle s'ulcère. 
Tu sautes sur mon front et m'arraches les cheveux.
Tu pèses sur mon ventre de ton poids de pierre.
Tu fermentes dans mon sang et uses mes forces.
Comme le feu tu consumes mes os.
Retire-toi, avant que n'en restent que cendres.
Va-t'en, pauvreté.
De ces parages va-t'en, va-t'en.

Cesse de me faire trébucher.
Cesse de jouer avec ma vie.
Cesse de te pendre à mon bras.
Cesse de creuser comme un termite dans ma tête. 
Assez.
Assez. 
J'en ai assez de toi, pauvreté. 
Va-t'en, pauvreté, va-t'en.
Déjà fleurit sur mon front ma sueur d'homme.
Va-t'en, lâche-moi.
Va-t'en, pauvreté.
Va-t'en.
Va-t'en.



mercredi 17 février 2021

La boutique aux miracles

Je continue de sortir de la PAL des auteurs sud-américains avec ce roman de Jorge Amado. J'ai eu moins de plaisir à le lire que Gabriela, girofle et cannelle mais j'ai retrouvé une ambiance farfelue et foisonnante sympathique. 

Dans ce roman, il y a deux temps, ou deux romans. Le roman du narrateur, qui raconte la venue du grand Levenson, prix Nobel de littérature à Bahia et le roman d'Archanjo, un obscur écrivain de Bahia que Levenson tire de l'oubli. 

Le narrateur nous montre la folie de la récupération de Pedro Archanjo Ojuoba par tous les intellectuels brésiliens, les publications, les événements et toute l'agitation autour de la valorisation de l'écrivain oublié - auteur de 4 livres dont un livre de cuisine - grâce au mot d'un américain. Chaque journal veut publier les meilleurs articles, mais personne ne sait plus qui est Archanjo, mort seul et pauvre comme Job. 

Dans le même temps, ses recherches retracent la vie d'Archanjo : d'abord sa mort, seul dans une rigole de la vieille ville puis son coup d'éclat lors de l'Afoshe (un carnaval du candomblé, religion syncrétique entre catholicisme et animisme) de 1895 puis d'autres éléments de sa vie, en pointillés : sa rencontre avec Kirsi, la finlandaise, ses amours avec Dorotéia, son amitié avec Lidio Corro, graveur de miracles, son travail d'appariteur à la fac de médecine, son plaisir d'écrire et d'apprendre, sa lutte pour la miscégénation... mais surtout son gout pour les histoires, les femmes et la cachaça !

C'est foisonnant, c'est riche, ça part un peu dans tous les sens entre Archanjo tel qu'il fut, défenseur du métissage en amour comme en religion, et tel qu'il est récupéré. C'est plein de vie !




lundi 15 février 2021

Histoire d'une jeunesse - la langue sauvée

 Je crois que c'était la première fois que je lisais Elias Canetti et j'ai beaucoup aimé son écriture. Il s'agit d'une autobiographie de ses premières années, au début du 20e siècle, de 1905 à 1921 plus précisément. C'est plaisant à lire et très bien écrit !

Notre narrateur nous plonge directement dans ses souvenirs d'enfance avec une rencontre : celle d'un homme qui menace chaque semaine de lui couper la langue. C'est l'amoureux de sa nourrice qui le terrifie ainsi à 2 ans alors qu'il vit en Bulgarie avec ses parents. 

Fils ainé d'une famille juive et bourgeoise, il grandit d'abord dans une Bulgarie ottomane, mêlant des cultures variées. Il part ensuite en Angleterre, où son père meurt, puis en Suisse, en Autriche. Dans chacun de ces pays, il apprend des langues différentes et devient le plus proche ami de sa mère. Si c'est son père qui lui fait aimer la lecture avec des classiques adaptés aux enfants, c'est surtout avec sa mère qu'il entretiendra des discussions littéraires. Celle-ci, grande amatrice de théâtre, passe ses soirée à entretenir son jeune fils à ce sujet. Quant à ses frères, ils sont à peine évoqués. 

Dans la vie du narrateur, quelques repères temporels : le naufrage du Titanic, évoqué à l'école, ou la Première Guerre mondiale, qui l'invite à choisir son camp, lui qui parle la langue des ennemis de l'Autriche. L'apprentissage de l'allemand d'ailleurs est absolument édifiant : humiliations répétées et par cœur sont l'unique méthode de sa mère. Et l'enfant y répond par du travail, encore plus de travail, pour plaire à celle qui est le centre de sa vie - d'autant plus quand elle est courtisée. Cette relation avec sa mère est tout à fait centrale dans ce livre, même lorsqu'elle l'envoie en pensionnant pendant ses cures : les lettres qu'ils échangent continuent de l'influencer furieusement et sa visite vient sonner le glas de ses études zurichoises.

Très beau roman d'apprentissage, fortement teinté d'Œdipe comme vous l'avez compris. Il m'a plu par les livres, les langues, la culture qu'évoque le narrateur, ce monde perdu dans les guerres mondiales. 

"Quand je laisse défiler devant moi mes professeurs zurichois, ce qui me frappe, c'est leur diversité, la spécificité des modes personnels, la richesse qu'il y avait en eux. Beaucoup d'entre eux m'ont appris ce qu'ils étaient censés m'apprendre ; aussi bizarre que cela puisse paraitre, la gratitude que j'éprouve envers eux, cinquante ans après, ne fait que croitre encore d'année en année. Quant à ceux qui ne m'ont appris que très peu de choses, ils sont restés si présents à mon esprit, en tant qu'hommes ou en tant que personnages, que je leur dois également beaucoup. Ils sont les premiers représentants de cette humanité qui m'apparaitra plus tard comme la substance même du monde. Chacun a gardé sa forme propre et unique, ce qui me parait absolument essentiel. Le fait qu'ils soient devenus entre-temps des personnages n'enlève rien à leur individualité. Réaliser l'osmose entre individus et types, c'est précisément l'une des taches majeurs du poète"
"Si tant est que l'avenir m'inspirât alors quelque préoccupation, ce ne fut jamais qu'une préoccupation en rapport avec le nombre de livres qui me restaient à lire. Que se passerait-il quand je les aurais tous lus ? Certes, j'adorais relire les livres que j'aimais, le plaisir que j'y prenais reposait aussi sur la certitude qu'il y en avait d'autres"
"Un second bienfait, dont je suis redevable à ma mère et qui remonte, lui aussi, à ces années Zurichoises, eut des conséquences encore plus heureuses ; elle me laissait libre de mes appréciations. Il ne me fallut jamais entendre qu'on faisait les choses dans un but pratique. La notion d'utilité n'était nullement déterminante. Tout ce qui m'intéressait avait également droit de cité. Je progressais sur cent voies différentes sans que jamais l'on me fît accroire que telle voie était plus sûre, plus gratifiante, voire plus rémunératrice que telle autre. Ce qui importait, c'était la chose elle-même, non son utilité. Il s'agissait d'être précis et consciencieux, et de se forger une opinion que l'on pût défendre sans avoir à rougir ; mais la conscience s'appliquait à la chose elle-même, non point au profit personnel que l'on pouvait éventuellement en tirer."

mercredi 10 février 2021

Les poèmes possibles

Je ne sais pas si c'est l'état du monde qui veut ça mais j'ai besoin de poèmes en ce moment. J'ai donc allégrement pioché dans les bibliothèques pour trouver de quoi nourrir cette soif. Et j'ai découvert à cette occasion que Saramago avait écrit des poèmes. Choses vues ou créatures mythologiques, amour bien sûr, les thèmes sont divers et résonnent, en français ou brésilien !

Les recueils proposés sont : 

  • Jusqu'à la racine
  • Poème à bouche fermée
  • Mythologie
  • L'amour des autres
  • Dans ce coin du temps


Balance

Avec des poids douteux je me soumets
A la balance jusqu'à aujourd'hui refusée. 
Il est tant de savoir ce qui vaut le plus :
Si c'est juger, assister ou être jugé.
Je mets dans le plateau tout ce que je suis :
Des matières, d'autres non, qui m'ont fait,
Le rêve fuyant, le désespoir 
De prendre violemment ou négliger
L'ombre qui me mesure les jours ;
Je mets la vie si pauvre, le corps chétif,
Les trahisons naturelles et les aversions,
Je mets ce qu'il y a d'amour, son urgence,
Le goût de passer entre les étoiles,
La certitude d'être qui n'existerait
Que si tu venais à me peser, poésie.

Je découpe mon ombre…

Je découpe mon ombre sur le mur,
Je lui donne vie, chaleur et mouvement,
Deux couches de couleur et de souffrance,
Ce qu'il faut de faim, le son, la soif.

Je reste de côté à la voir répéter
Les gestes et les mots qui sont moi,
Figure dédoublée et mélange
De vérité vêtue de mensonge.

Sur la vie des autres se projette
Ce jeu à deux dimensions
Où rien ne se prouve par des raisons
Tel un arc bandé sur la flèche.

Une autre vie viendra qui m'absoudra
De la demi-humanité qui perdure
Dans cette ombre privée d'épaisseur,
Dans l'épaisseur sans forme qui la résoudra.

Taxidermie, ou poétiquement hypocrite

Puis-je parler de mort tant que je vis ?
Puis-je gémir de faim imaginée ?
Puis-je lutter caché dans la poésie ?
Puis-je tout feindre, en n'étant rien ?

Puis-je tirer des vérités de mensonges,
Ou inonder de fontaines un désert ?
Puis-je changer de cordes et de lyres,
Et faire d'une mauvaise nuit un clair soleil ?

Si tout à de vaines paroles se réduit
Et qu'avec elles je me couvre la retraite,
Du perchoir de l'ombre je nie la lumière
Comme la chanson se nie embaumée.

Yeux de verre et ailes prisonnières,
Je ne fais qu'usage de paroles
Comme trace des choses véritables.

 



Au cœur, peut-être

Au cœur, peut-être, ou dites plutôt :
Une blessure déchirée au couteau,
Par où va la vie, si mal vécue,
En pleine conscience nous met en pièces.
Le désir, le vouloir, le non suffire,
Illusoire recherche de la raison
Que le hasard d'être justifie,
Voilà ce qui fait mal, peut-être au cœur.

Passé, présent, futur

Je fus. Mais ce que je fus je ne m'en souviens déjà plus : 
Mille couches de poussière masquent, voiles,
Ces quarante visages inégaux,
Si marqués par le temps et les mascarets.

Je suis. Mais ce que je suis est si peu :
Grenouille échappée de la mare, qui a sauté,
Et lors du saut qu'elle fit, aussi haut qu'elle pouvait,
L'air d'un autre monde l'a fait éclater.

Il manque de voir, si cela manque, ce que je serai :
Un visage recomposé avant la fin,
Un chant de batracien, même rauque,
Une vie qui court comme ci comme ça. 

Lieu commun du quadragénaire

Quinze mille jours secs sont passés,
Quinze mille occasions se sont perdues,
Quinze mille soleils inutiles sont nés,
Heure à heure comptés
Dans ce solennel, mais grotesque geste
De remonter les montres inventées
Pour chercher, dans les années oubliées,
La patience de continuer à vivre le reste. 

Question de mots

Je mets des mots morts sur le papier,
Tels les timbres léchés par d'autres langues
Ou les insectes percés par surprise
Par la rigueur impersonnelle des aiguilles.

De mots ainsi adjugés
Je remplis des scènes d'ébahissement et de bâillement :
Entre les portes je me montre, galonné,
Passant des fleurs séchées pour des billets.

Qui pourra savoir de quelle manière
Les mots sont des roses sur le rosier. 

Démission

Ce monde ne convient pas, qu'il en vienne un autre.
ça fait déjà trop longtemps que nous y sommes
A feindre des raison suffisantes.
Soyons plus chien que chien : nous savons l'art
De mordre les plus faibles, si nous commandons,
Et de lécher les mains, si nous sommes soumis.

Parole du vieux Restelo à l'astronaute

Ici, sur la Terre, la faim continue,
La misère, le deuil, et encore la faim.

Nous allumons des cigarettes à des feux de napalm
Et nous disons l'amour sans savoir ce que c’est.
Mais nous avons fait de toi la preuve de la richesse,
Et aussi de la pauvreté, et de la faim encore.
Et nous avons mis en toi à savoir quel désir
De plus haut que nous, et meilleur et plus pur.

Sur le journal, les yeux tendus, nous épelons
Les vertiges de l'espace et les merveilles :
Des océans salés qui encerclent
Des îles mortes de soif, où il ne pleut.

Mais le monde, astronaute, est une bonne table
Où mange, en jouant, seulement la faim
Seulement la faim, astronaute, seulement la faim.
Et les jouets sont les bombes au napalm.

Règle

Si peu donnons quand seulement beaucoup
De nous au lit et à la table mettons :
Il faut donner sans mesure, comme le soleil,
Image rigoureuse de ce que nous sommes.

Devine

Qui se donne qui se refuse
Qui cherche qui trouve
Qui défend qui accuse
Qui se dépense qui se repose

Qui fait des nœuds qui les dénoue
Qui meurt qui ressuscite
Qui donne la vie qui tue
Qui doute qui croit

Qui affirme qui se dédit
Qui se repentit qui non
Qui est heureux malheureux
Qui est mon cœur qui est. 

Ballade

J'ai fait le tour du continent
Sans sortir de ce lieu
J'ai interrogé tout le monde
Comme un aveugle ou un dément
Dont le sort est de questionner

Personne n'a su me dire
Où tu étais et vivais
(Déjà fatigués d'oublier
Seulement vivant pour mourir
Ils perdaient le compte des jours)

J'ai gratté de ma guitare
Sur le seuil me suis assis
Avec la sébile du mendiant
Du pain dur dans la besace
Désabusé j'ai chanté

Peut être ai-je dit des romances
Ou des chansons de charme
Apprises dans les courses
De quelques aventures
De qui ne sut attendre

Ils marchaient loin tes pas
Même les chansons tu ne les entendis 
Tu vivais prisonnière dans les liens
Que faisaient d'autres bras
Sur ton corps dénudé

Souvenir de João Roiz de Castel'Branco

Non mes yeux, madame, mes les vôtres,
Ce sont eux qui partent vers des terres que je connais,
Où la mémoire de moi n'est jamais passée,
Où est caché mon nom de secret.

Si de ténèbres se font les distances,
Et avec elles regrets et absences,
Il me reste des yeux aveugles, et pas plus
Qu'attendre le retour de la lumière qui fut.

Analogie

Qu'est la mer ? Une étendue démesurée
De larges mouvements et marées,
Comme un corps dormant qui respire ? 

Ou ceci qui plus près nous atteint,
Un battement de bleu sur la plage éclatante,
Où l'eau devient écume aérienne ?

Est-ce amour l'ébranlement qui parcourt
Dans le rouge du sang les veines tendues
Et hérisse les nerfs comme un tranchant ?

Ou plutôt ce geste indéfini
Que mon corps transmet vers le tien
Quand le temps retrouve son commencement ?

Comme est la mer, amour est paix et guerre,
Ardente agitation, calme profond,
Frôlement léger de peau, ongle qui ferre. 

Lever du jour

Je navigue dans le cristal de l'aube,
Dans la dureté du froid réfléchi,
Où la voix s'endurcit, laminée,
Sous le poids de la nuit et du gémissement. 

Le cristal s'ouvre en nuage pâmé,
Fuient l'ombre, le silence et le sens
De la mémoire nocturne suffoquée
Par le murmure du jour levé. 

Couchant

Que peux-tu me dire de plus que je ne sache,
Veine du soleil saignant sur la terre,
Douce éraflure de brouillard réfracté
Entre le bleu de la mer et le ciel rouge ? 
Il y a déjà tant de couchants dans ma mémoire,
Tant de doigts de feu sur les eaux,
Que tous se confondent quand, la nuit, 
Le soleil couché, se ferment tes yeux. 

Intégral

Pour une seconde, à peine, ne pas être moi :
Etre bête, pierre, soleil ou autre homme,
Cesser de voir le monde de cette hauteur,
Peser le plus et le moins d'une autre vie.

Pour une seconde, à peine, d'autres yeux,
Une autre façon d'être et de penser,
Oublier ce que je connais, et de la mémoire
Ne rien garder, pas même la mémoire perdue.

Pour une seconde, à peine, une autre ombre,
Une autre silhouette sur le mur qui sépare,
Crier avec une autre voix une autre amertume,
Echanger contre une mort la mort promise.

Pour une seconde, à peine, trouver
Changé dans ton corps mon corps,
Pour une seconde, à peine, et pas plus :
Pour te désirer plus, toi déjà connue.

"Car le temps ne s'arrête pas..."

Car le temps ne s'arrête pas, et il n'importe
Que les jours vécus approchent
Le verre d'eau amère placé
Là où la soif de la vie s'exaspère. 

Ne comptons pas les jours qui sont passés : 
Ce fut aujourd'hui que nous naissons. Maintenant seulement
La vie a commencé, et, lointaine encore,
La mort peut fatiguer à nous attendre. 

"J'élève une rose..."

J'élève une rose, et tout s'illumine
Comme ne le fait la lune, ni ne le peut le soleil :
Serpent de lumière ardente et enroulée
Ou vent de cheveux qui secoue. 

J'élève une rose, et je crie vers les oiseaux
Qui ponctuent le ciel de nids et de chants. 
Je bats sur le sol l'ordre qui décide
L'union des démons et des saints.

J'élève une rose, un corps et un destin
Contre le froid de la nuit qui se hasarde,
Et de la sève de la nuit et de mon sang
Je construis de la pérennité dans la vie brève.

J'élève une rose, et je laisse, et j'abandonne
Tout ce qui est douloureux de blessures et de frayeurs.
J'élève une rose, oui, et j'écoute la vie
Dans le chant des oiseaux sur mes épaules.