jeudi 21 octobre 2021

Un jour viendra

Dommage, ce roman de Giulia Caminito m'a laissée de glace. Je n'avais jamais eu de mauvaise surprise avec Gallmeister, je crois que j'en resterai aux romans américains. 

Saga familiale en Italie, dans les Marches, à la fin du XIXe siècle. Dans une famille pauvre et crasseuse, où l'on respire de la farine à longueur de journée, deux frères n'ont rien en commun. Lupo et Nicola passent pourtant du temps ensemble, l'ainé protégeant le cadet, la brute empêchant le faible de faire quoi que ce soit qui le mette en danger. Autour d'eux, une famille décimée, un couvent, un village qui cache quelques secrets et des mouvements révolutionnaires. Lupo suit les traces de son grand-père dans l'agitation anarchique. Nicola se trouvera dans la Grande guerre. En parallèle, on suit les sœurs d'un couvent, surtout Clara, qui a été enlevée à son Soudan natal. 

Un roman à l'écriture poussive, des personnages qui m'ont laissée indifférente, je n'y reviendrai pas !

lundi 18 octobre 2021

L'intimité

J'étais à la fois très tentée et très méfiante par rapport à ce nouveau roman d'Alice Ferney. Méfiante parce que j'ai l'impression que ses romans se concentrent sur un micro milieu, des histoires de familles bourgeoises, toujours un peu les mêmes. Méfiante aussi par rapport au sujet de la sexualité, de la maternité, de l'éthique de la vie, qui sont souvent traités à l'emporte-pièce. Mais aussi tentée de savoir ce qu'elle voulait dire sur ce sujet, si elle pourrait m'y surprendre. Et ça a été le cas. Une lecture intéressante, donc !

Ce roman s'ouvre sur une scène de départ à la maternité. Ada va accoucher de son second enfant, conduite par Alexandre. Elle confie son fils Nicolas à Sandra, une voisine avec qui elle a sympathisé. Sandra a accepté par amitié mais n'aime pas spécialement les enfants et a choisi de ne pas être mère, ni même en couple. Elle préfère garder sa liberté et répondre à ses désirs sans s'engager. Elle découvre toutefois ce soir-là que tous les enfants ne se ressemblent pas et s'attache à Nicolas. Quant à l'accouchement, il s'avère plus compliqué que prévu et Ada ne reviendra pas de la maternité. Alexandre doit alors faire son deuil d'une femme qu'il a poussé à lui faire un enfant, voulant à tout prix être père. Il se console dans une amitié croissante avec Sandra. Et se lance sur des sites de rencontre où il croise Alba, une femme superbe (dans tous les sens du terme), aux idées bien arrêtées, qui souhaite être mère en étant no sex. On découvre avec elle le monde de la gestation pour autrui.

Un roman sur le désir et le pouvoir, le pouvoir d'imposer son désir ou non à l'autre, dans les relations amoureuses et amicales. Des personnages intéressants, notamment Sandra, qui cachent surtout des interrogations sur la vie de couple et la parentalité. Bémol quand même sur la fin, où Sandra semble aller contre ses valeurs - et Alexandre retomber dans le piège de la puissance.



samedi 16 octobre 2021

Marcher, une philosophie

Je retrouve dans cet ouvrage de Fréderic Gros des points similaire à celui de Solnit sur le même sujet : la marche. Il alterne temps sur des marcheurs comme Rimbaud, Kant, Thoreau, Rousseau, Gandhi ou Nerval avec des chapitres sur la promenade, le pèlerinage, mais aussi la solitude, le silence ou la pensée du marcheur. 

C'est avant tout un espace de liberté, une façon d'être en dehors d'un système lié au temps. Car la marche, elle se fiche de la vitesse. C'est l'espace qui compte. La marche rend l'homme à lui-même, à sa joie d'exister. Elle le libère du faire. 

"Thoreau a pu écrire dans sa correspondance : pour savoir ce qu'il faut faire, demande, à propos de l'action que tu te proposes, "Quelqu'un d'autre pourrait-il le faire à ma place ? " Si oui, abandonne-la, sauf si elle est absolument indispensable. Mais c'est qu'elle n'est pas prise dans la nécessité de la vie. Vivre, au plus profond, personne ne peut le faire à notre place. Pour le travail, on peut se faire remplacer, mais pas pour marcher"

Un livre agréable à parcourir, qui nous met en compagnie de marcheur poète, philosophes et politiques !



jeudi 14 octobre 2021

Mon mari

Maud Ventura propose un roman sympathique pour cette rentrée. Le plot, une femme mariée, toujours amoureuse comme au premier jour. 

On la suit toute une semaine, cette quarantenaire amoureuse. Elle est enseignante et traductrice, mère de deux enfants, très belle, synesthète, dans l'hyper-contrôle mais ce n'est pas vraiment ça qui compte ici. Ce qui compte, c'est l'amour qu'elle a pour son mari et que son mari a pour elle. Et rien ne lui échappe, le temps qu'il passe avec elle évidemment mais aussi le fait qu'il lui tienne ou non la main, qu'il la compare à une clémentine ou à une pêche, qu'il écoute ou chantonne des chansons françaises ou brésiliennes... Elle met son couple au centre de sa vie, jusqu'à enseigner l'anglais à travers des situations vécues ou des lettres échangées avec son mari. Tous ces éléments sont consignés comme autant d'indices dans des carnets qui lui permettent de mieux connaitre et contrôler son mari - enfin, elle le croit. Sans compter qu'un carnet spécial, que l'on découvre à la fin, permet de tenir les comptes. Sous ses dehors parfaits, la belle choque : ses mensonges, ses priorités, ses amants. Le vernis craque et c'est finalement ce qui nous intéresse.

Roman peu répétitif et longuet dans l'expression de l'obsession de l'héroïne mais agréable à lire, original, avec une chute qui réveille son lecteur. Belle trouvaille !



lundi 11 octobre 2021

Quichotte

Salman Rushdie imagine avec ce titre un nouveau Don Quichotte, un Quichotte indien, Ismail Smile, en quête de sa bien aimée Salma. Comme souvent avec Rushdie, l'aventure n'est pas unique et linéaire. En parallèle, l'histoire de l'écrivain, Brother, est aussi contée.

Si Quichotte vivait aujourd'hui, il ne serait plus gavé de romans de chevalerie mais de shows télé. Notre Quichotte - Ismail, représentant pharmaceutique qui vient d'être viré, se lance dans une quête qui lui fera traverser des vallées et des épreuves, au volant de sa Chevrolet. Son but, la présentatrice de talk-show Salma R., une belle, hantée par l'histoire des femmes de sa famille et accro aux opiacés. Pendant la quête, Sancho va s'incarner dans un fils, d'abord imaginaire puis bien réel, un petit pantin qui veut devenir un vrai garçon. Dans cette traversée, c'est l'Amérique du chômage, de la drogue, du racisme, de la brutalité qui nous est montrée. Une Amérique qui se disloque progressivement vers une fin du monde. Voilà pour la ligne principale.

En miroir, on suit l'écrivain qui fait naître Quichotte, Brother, dans ses histoires de famille - pas très éloignées de celles de son personnage. Rien de très novateur dans ce procédé, mais soit.

Roman foisonnant, roman à charge contre une société qui se délite, il se lit plutôt bien malgré quelques longueurs - impression récurrente avec cet auteur.



jeudi 7 octobre 2021

Ressac

Aussitôt prêté, aussitôt lu, ce livre de Diglee n'a pas fait long feu sur ma table de nuit et une heure après sa première page, je le refermais.  


De mercredi à lundi, un mois de février, c'est le temps de cet ouvrage. 5 jours au bord de la mer, dans une abbaye pour un temps de retraite, de mise à l'écart du monde, d'Instagram. Un temps pour soi et pour se retrouver. Un temps aussi pour dessiner et pour écrire. Voilà ce que nous raconte Diglee dans ce livre. Ce n'est pas si extraordinaire mais c'est un rappel du rythme fou et fracassé de nos vies, de l'importance de prendre du temps - le temps de vivre et d'écouter, de marcher, de lire, de ne rien faire. 

C'est aussi un temps particulier, alors que son beau-père vient d'avoir un grave accident et qu'elle se pose des questions sur son amoureux. Un temps pour mettre à distance les questions, pour observer les temps gagnés, les temps reçus ou offerts, les temps habités et aimés. 

Une jolie introspection, qui se lit aussi en images.

lundi 4 octobre 2021

Nullipare

Cet ouvrage de Jane Sautière conte cette femme qui n'a pas eu d'enfant. Elle explore son passé, sa naissance en Iran, ses déménagements incessants, sa fratrie disparue... Elle parle de sa mère, de son travail en prison, de cette évidence de n'avoir pas d'enfant. Sans revendication ni regret, simplement. Elle explore les moments où l'enfant aurait été possible, les enfants autour d'elle. Et fait naitre un livre. 
Un ouvrage bien moins passionnant que ce que j'imaginais, trop centré finalement sur la narratrice.
 

mercredi 29 septembre 2021

True Story

J'ai littéralement dévoré ce premier roman de Kate Reed Petty en deux soirées. En tournant les premières pages, j'ai pensé :"encore un roman d'ados qui ont la belle vie". Et puis, le script de film d'horreur, les premiers ragots, les bizutages, tout ça plante une ambiance étrange sur le roman. Au centre de l'intrigue, une soirée très arrosée où deux joueurs de l'équipe de crosse raccompagnent une fille chez elle. Que s'est-il exactement passé ce soir-là ? Il va vous falloir lire tout le roman pour le découvrir. Et accepter de croire, de douter, de questionner. 

Ce qui rend ce roman palpitant, c'est bien sûr la question de la vérité et de la rumeur, de l'influence de nos croyances sur nos vies, mais aussi sa construction. Le lecteur suit Nick, un membre de l'équipe de crosse, et Alice, la jeune femme qui a été raccompagnée chez elle. Autour d'eux, Harley, une jeune femme à qui tout réussit, et d'autres personnages plus secondaires, une amante, un pervers, etc. Entre leurs récits, échelonnés de 1999 à 2015, des scripts de film, des lettres et des brouillons de rédactions. Ce qui est fascinant dans cette construction, c'est justement les surprises qu'elle fait naitre.

Un roman qui traite aussi de la pression universitaire, du féminisme, de l'alcoolisme et de bien d'autres thèmes qui enrichissent la lecture. Très chouette !



mardi 28 septembre 2021

Quelques sorties avec pass...

Voilà bien longtemps que je n'ai pas parlé des sorties théâtre, musée, ciné... Séance de rattrapage !

Dune

Un film qui rend justice au livre, à son ambiance et à ses personnages ! Par contre, on en a pour des années à se faire toute la série au rythme de ce premier opus.


Nomadland

Documentaire sur les dessous du rêve américain, sur les précaires, les retraités qui doivent travailler ou vendre leur maison. On suit l'héroïne à travers ses contrats saisonniers, vivant dans son van, avec une grande liberté mais aussi peu de sécurité. Elle est attachante, traverse des endroits magnifiques et s'interroge sur sa place dans la société.



Le discours

On y est allés parce qu'on aime bien les BD de Fabcaro et son humour. C'était sympa mais sans plus de suivre cet homme qui doit préparer un discours de mariage, coincé dans une réunion de famille, avec son ex qui ne répond pas à ses messages.


Interdiction de fumer

Joué par une troupe d'amateurs, c'est une pièce absurde et drôle qui se joue au Funambule. Fumer est interdit, mais quelques fumeurs se retrouvent sur le toit de l'entreprise pour s'adonner à se péché mignon. Sauf qu'il est tout à fait déconseillé de fumer dans cette drôle de société - et qu'on découvre ainsi des morceaux de vie des personnages (divorce, deuil, ambitions professionnelles, relations amoureuses etc.)


Bio

Ce n'est peut-être pas la première fois que je vous parle des spectacles d'impro de la compagnie Eux. On est allé les revoir et on a encore été bluffés par leur talent ! L'idée est simple : le public propose un nom, une profession et un lieu que les trois comédiens vont utiliser pour nous conter l'histoire d'un héros anonyme. C'est inventif, drôle et mené tambour battant : à ne pas manquer.


Une histoire d'amour

On a renoué avec Michalik avec ce spectacle qui ne manque pas de rythme non plus. Cinq comédiens sur scène nous content une tragique histoire d'amour, une histoire belle, parfois drôle et surtout touchante.


Le petit coiffeur

Une histoire touchante également que ce morceau de la Libération - et pas les moments les plus glorieux. Il est question d'amour, de femmes, de peinture, de collaboration et de résistance.

lundi 27 septembre 2021

Une âme en incandescence

Un peu de poésie pour le mois américain avec Emily Dickinson, que j'avais très envie de lire depuis ma lecture de Bobin. Dans cette édition, beaucoup de poèmes, classés par carnets, quelques notes et une intro qui nous donne quelques infos sur la poétesse. Les thématiques sont variées : états de l'âme, états de la nature, observations, spiritualité... il y a tellement de choses dans sa poésie, les choses de la vie de tous les jours - les carnets proposés ici datent essentiellement de 1861-1863. C'est une version bilingue, que j'ai eu la joie de parcourir en français ou en anglais selon les poèmes. J'en ai glané pas mal !


228

Blazing in Gold - and

Quenching-in Purple!

Leaping-like Leopards-in the sky-

Then-at the feet of the old Horizon-

Laying it's spotted face - to die!

 

Stooping as low as the kitchen window-

Touching the Roof-

And tinting the Barn-

Kissing it's Bonnet to the Meadow-

And the Juggler of Day - is gone!


509

If anybody's friend be dead

It's sharpest of the theme

The thinking how they walked alive -

At such and such a time -

 

Their costume, of a Sunday,

Some manner of the Hair -

A prank nobody knew but them

Lost, in the Sepulchre -

 

How warm, they were, on such a day,

You almost feel the date -

So short way off it seems -

And now - they're Centuries from that -

 

How pleased they were, at what you said -

You try to touch the smile

And dip your fingers in the frost -

When was it - Can you tell -

 

You asked the Company to tea -

Acquaintance - just a few -

And chatted close with this Grand Thing

That don't remember you -

 

Past Bows, and Invitations -

Past Interview, and Vow -

Past what Ourself can estimate -

That - makes the Quick of Woe!

 

670

One need not be a Chamber - to be Haunted -

One need not be a House -

The Brain has Corridors - surpassing

Material Place -

 

Far safer of a Midnight - meeting

External Ghost -

Than an Interior - Confronting -

That cooler - Host.

 

Far safer, through an Abbey – gallop -

The Stones a'chase -

Than Moonless - One's A'self encounter --

In lonesome place -

 

Ourself - behind Ourself - Concealed -

Should startle - most -

Assassin - hid in our Apartment -

Be Horror's least -

 

The Prudent - carries a Revolver -

He bolts the Door -

O'erlooking a Superior Spectre -

More near -




677

To be alive - is Power -

Existence - in itself -

Without a further function -

Omnipotence - Enough -

 

To be alive - and Will!

'Tis able as a God -

The Maker - of Ourselves - be what -

Such being Finitude!


783

The Birds begun at Four o'clock -

Their period for Dawn -

A Music numerous as space -

But neighboring as Noon -

 

I could not count their Force -

Their Voices did expend

As Brook by Brook bestows itself

To multiply the Pond.

 

Their Witnesses were not -

Except occasional man -

In homely industry arrayed -

To overtake the Morn -

 

Nor was it for applause -

That I could ascertain -

But independent Ecstasy

Of Deity and Men -

 

By Six, the Flood had done -

No Tumult there had been

Of Dressing, or Departure -

And yet the Band was gone -

 

The Sun engrossed the East -

The Day controlled the World -

The Miracle that introduced

Forgotten, as fulfilled.

jeudi 23 septembre 2021

Soi-même comme un roi

Sous-titré "Essai sur les dérives identitaires", cet ouvrage d'Elisabeth Roudinesco m'a beaucoup intéressé et appris. Il examine et rappelle l'histoire des mouvements militants et émancipateurs qui semblent aujourd'hui cloisonner plus qu'ouvrir notre société. Pour cela, elle s'intéresse à la question du genre, de la race, des postcolonialités, de l'intersectionnalité. Elle conclue sur les récits de grands remplacements qui enferment.

Cette assignation identitaire qui pousse à déboulonner des statues ou à faire traduire des textes par des personnes de la même appartenance ou identité que leur auteur est questionnant, non ? Est-ce que ça n'assigne pas chacun à résidence, dans des stéréotypes de genre, de culture, de race etc. ? C'est cet excès, cette culture identitaire et ce cloisonnement que dénonce l'auteure, en exposant la variété des discours - car c'est avant tout une histoire de mots et d'identité. 

Ce qui est passionnant dans ce livre, c'est la présentation de ces différents débats qui animent nos sociétés dans leur contexte historique, avec des éléments d'histoire de la pensée. E. Roudinesco revient sur l'évolution des luttes sociales en luttes sociétales. 
On croise Sartre, Beauvoir, Fanon, Saïd et bien d'autres ainsi que des penseurs plus contemporains. Ce qui est un peu plus délicat, c'est la question des interprétations et appropriations qu'en fait chacun, surtout dans le débat contemporain. En effet, des interprétations peuvent parfois contredire complétement l'intention ou les paroles d'un auteur parce pas remises dans un contexte, une histoire, parce que ceux qui parlent appartiennent aux "dominants", où ont former leur pensée dans la culture occidentale etc. La difficulté face à ce constat, est de savoir si ce n'est pas un jeu à double face, où chacun séquence et instrumentalise des propos selon ses objectifs. L'auteure souligne aussi une moralisation parfois hors de propos, parce que hors de la pensée du temps, et la censure a posteriori. C'est notamment vrai vis-à-vis des œuvres d'art. Faut-il les cacher, les réécrire ou repeindre, les condamner ? Il est également question de l'hystérisation des débats et du lynchage médiatique plutôt que du recours, certes plus long, au droit. 

La petite faiblesse de ce livre toutefois, c'est son aspect très théorique, centré sur la guerre des idées et des paroles, même s'il s'appuie sur des événements bien concrets. De même, les pistes pour sortir d'une binarité de raisonnement, pour inviter à la subtilité, au questionnement, sont assez maigres. Elle invite les intellectuels au débat, à la liberté d'expression... et au courage de défendre et analyser leurs prises position.



Comme souvent avec ce genre d'ouvrage, voici une foison de citations : 
"L'affirmation identitaire est toujours une tentative de contrer l'effacement des minorités opprimées, mais elle procède par un excès de revendication de soi, voire un désir fou de ne plus se mélanger à aucune autre communauté que la sienne. Et dès lors que l'on adopte un tel découpage hiérarchique de la réalité, on se condamne à inventer un nouvel ostracisme à l'égard de ceux qui ne seraient pas inclus dans l'entre-soi. Ainsi, loin d'être émancipateur, le processus de réduction identitaire reconstruit ce qu'il prétend défaire"

"On aura compris comment une conception réellement novatrice des études sur la sexualité - distinguant le genre et le sexe - a pu, en quelques décennies, se retourner en son contraire et amorcer un mouvement de régression normalisatrice. Tout commence par l'invention d'un vocabulaire adéquat. Une fois solidement établis, les concepts et les mots se transforment en un catéchisme qui finit, au moment voulu, par justifier des passages à l'acte ou des intrusions dans la réalité. Ainsi passe-t-on, sans même s'en rendre compte, de la civilisation à la barbarie, du tragique au comique, de l'intelligence à la bêtise, de la vie au néant, et d'une critique légitime des normalités sociales à la reconduction d'un système totalisant"

"Si les races n'existent pas, l'idée d'une prétendue infériorité de l'une par rapport à l'autre serait, en revanche, une construction universelle, propre à toute organisation sociale. Les humains ont en effet pour habitude, dès qu'ils se forment en groupe ou en communauté, de rejeter l'altérité au nom de leur propre supériorité culturelle [...] Si tout le monde se ressemble, l'humanité se dissout dans le néant ; si chacun cesse de respecter l'altérité de l'autre en affirmant sa différence identitaire, l'humanité sombre dans la haine perpétuelle de l'autre"

"En inscrivant de cette manière l'histoire de l'extermination des Juifs à l'intérieur de celle de la domination coloniale, issue elle-même de l'esclavagisme, Césaire, comme Lévi-Strauss, donnait un contenu logique et historique au long processus du colonialisme. Et du coup, il faisait de l'anticolonialisme un combat aussi important que celui qui était mené contre l'antisémitisme. Mais pour autant, il ne considérait pas le colonialisme comme une entreprise génocidaire semblable à celle du nazisme : les crimes perpétrés par le colonialisme ne visaient pas à exterminer des populations jugées inférieures mais à les exploiter en réprimant, par le sang, toute tentative d'insurrection. Il n'y eut dans le colonialisme ni entreprise concertée d'extermination ni projet génocidaire sciemment mené à son terme"

"Il [Derrida] refusait aussi le principe selon lequel une langue serait la propriété d'un peuple. Pas de "nationalisme linguistique" : une langue, disait-il, est la signature de celui qui l'invente sans être pour autant sa propriété. Et il allait même jusqu'à affirmer que la langue comme "langue de l'autre" impose sa loi et relève de la culture et non pas de la nature"

"Cette hyper-ethnicisation - ou cet hyper-séparatisme - aura conduit aux dérives identitaires. Remarquons qu'elle encourage autant le racisme que l'antiracisme puisqu'elle alimente à la fois les intérêts des adeptes de la ségrégation et du suprématisme (de la race blanche) et les revendications de discrimination positive (affirmative action et political correctness) selon lesquelles il faut corriger les inégalités ethniques (mises en évidences par ces classifications) par des politiques de compensation, de repentance ou de réparation des offenses passées"

"Notons que l'idée qu'un "étranger" n'ait pas la capacité ou le droit de penser une réalité extérieure à lui-même est une ineptie"

"Ils faisaient tous mine d'oublier que l'Europe avait produit une pensée anticolonialiste et qu'elle n'était pas réductible aux atrocités de l'impérialisme"

"Face au racisme mis en œuvre par les puissances occidentales, il s'agissait désormais, pour les Indigènes, d'inventer un racisme de l'estime de soi, un racisme protecteur prônant la "non-mixité raciale", principe hiérarchique selon lequel un "Blanc", quel qu'il soit, devrait être banni de toute expérience de vie avec les Noirs, puisque par essence tout homme blanc serait un "dominant""

"Dans le cas des révoltes identitaires, on a l'impression que l'acte de destruction s'étire à l'infini, n'est tenu par aucune limite et se produit à l'aveuglette comme l'expression d'une rage pulsionnelle et anachronique [...] La vraie question posée par ces tumultes qui n'en finissent pas d'empoisonner les relations entre les groupes associatifs, les historiens et le pouvoir politique est celle de la construction d'une mémoire partagée. On sait bien que les adeptes de la repentance, des réparations et de la fureur punitive ne parviendront jamais à guérir les souffrances des enfants d'immigrés qui se tournent vers le fanatisme et qui, pour une partie d'entre eux, désavouent l'histoire de leurs propres parents. Au lieu de les libérer, ils ne font qu'accentuer leur malaise en les précipitant dans les pièges qui leur sont tendus par l'obscurantisme"

"Chacun peut librement cultiver son identité à la condition de ne pas prétendre ériger celle-ci en principe de domination. Par ailleurs, l'Etat ne doit pas jouer les censeurs en prétendant réguler la liberté de débattre et d'enseigner. Il n'a pas à prendre partie pour une thèse ou pour une autre"

lundi 20 septembre 2021

No impact man

Bienvenue à New York, au coeur de la vie de quarantenaires et de leur fille ! Colin Beavan, en janvier 2006, se rend compte qu'il fait trop chaud... et se renseigne sur le réchauffement climatique. Il se lance dans un projet : changer de vie jusqu'à ne produire aucun impact sur l'écologie. Cela commence par sa poubelle : Colin et sa femme ne cuisinent pas, commandent des plats à emporter, prennent des cafés à emporter aussi, bref, une alimentation qui génère un nombre de déchets plastiques effrayant. Alors changer de vie, ça semble utopique dans une ville comme New York, non ? C'est ce que je me suis dit en commençant cet ouvrage. Et puis, des déchets, aux transports, en passant par l'alimentation et l'énergie, Colin fait des expériences qui interpellent !

"Je visais non seulement le zéro carbone mais aussi le zéro déchet, zéro pollution dans l'air, zéro toxine dans l'eau, zéro ressource pompée à la planète"

Evidemment, il le fait de façon progressive, et entraine sa famille dans l'aventure. Il y a de belles découvertes comme le vélo ou la trottinette, il y les couches lavables que réclame Isabella, la fillette d'un an, il y a la télé qui est vendue, la lessive dans la baignoire, l'absence de déplacements en avion etc. A chaque pas, l'auteur n'oublie pas de nous dire ce qui lui pèse, ce qui l'amuse, ce qui lui plait, quels moyens il met en œuvre. Il le lie à une philosophie de vie et à ce qu'il souhaite en faire. Certaines actions sont tenables sur un an mais guère plus - notamment vivre sans électricité ou sans voyager pour voir ses proches, à moins de se brouiller avec eux. D'autres peuvent s'ancrer, comme passer ses soirées sans télé, à jouer avec des amis, se fournir localement, prendre les escaliers et le vélo etc. Bien entendu, la question politique est aussi abordée ainsi que la responsabilité des entreprises. Des réformes sont évoquées mais ce n'est pas le cœur de l'expérience. Par contre, ce qui est intéressant, c'est de découvrir aussi ce qui existait avant, notamment pour les déchets qui étaient récupérés, transformés etc.

Une expérience passionnante, inspirante, mais aussi effrayante : est-ce que des choses ont changé dans nos façons de consommer depuis 2006 ? Est-ce que des lois ont vraiment été mises en place ? Est-ce qu'on attend que ça empire ? Bref, c'est encore trop peu !



jeudi 16 septembre 2021

Entre ciel et terre

Ce roman de Jon Kalman Stefansson dormait aussi sur ma PAL. Je savais pourtant qu'il serait beau, qu'il serait marquant, bref, qu'il me fallait l'ouvrir. Mais ça fait partie des romans que j'aime garder pour des circonstances particulières, attendre le bon moment pour l'ouvrir et en profiter. C'est un roman qui nous emmène jusqu'en Islande, près des pécheurs.
Barour et le gamin sont allés au village, ils ont emprunté un livre et reviennent à la cabane de pécheurs. Ils dégustent les vers du Paradis perdu sous le toit bas de la maison. Ils sont un peu moqués par le reste de l'équipage. Le lendemain, Pétur les emmène pêcher. Les hommes rament dans la nuit, à travers une mer dangereuse. Ils s'installent, pêchent. Et Barour découvre qu'il a oublié sa vareuse, tout à la joie de retenir les vers de Milton. Oubli fatal qui le fera périr de froid cette nuit-là. Le gamin, éperdu de douleur de perdre son seul ami, déjà orphelin de toute sa famille, décide d'aller rendre le livre.

Histoire d'amitié et de pêche, c'est un livre infiniment poétique et fort. Il nous plonge dans le monde rugueux des marins, dans la vie des pécheurs de morues. Univers violent et dur, où la camaraderie vient soutenir les forces des hommes. Il nous plonge dans une terre hostile, dont le froid, le vent, la terre peu fertile, pousse les hommes vers une mer traitresse.
Econome de mots, choisissant des images fortes et poétique, c'est un livre qui transporte, qui nous fait vivre une belle aventure humaine. 

"L'enfer, c'est d'être mort et de prendre conscience que vous n'avez pas accordé assez d'attention à la vie à l'époque où vous en aviez la possibilité."
"Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffissent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n'avons rien d'autre que le bois d'un crayon auquel nous accrocher."
"Les yeux échappent à tout contrôle. Nous devons réfléchir où et quand nous les posons. L'ensemble de notre vie s'écoule à travers eux et ils peuvent aussi bien être des fusils que des notes de musique, un chant d'oiseau qu'un cri de guerre. Ils ont le pouvoir de nous dévoiler, de te sauver, te perdre. J'ai aperçu tes yeux et ma vie a changé. Ses yeux à elle m'effraient. Ses yeux à lui m'aspirent. Regarde-moi un peu, alors tout ira mieux et peut-être pourrai-je dormir. D'antiques histoires, probablement aussi vieilles que le monde, affirment que nul être vivant ne supporte de regarder Dieu dans les yeux car ils abritent la source de vie et le trou noir de la mort"

lundi 13 septembre 2021

Beloved

Voilà un autre roman qui patientait gentiment sur ma LAL. Mais qui me faisait régulièrement envie. Retour dans l'Amérique du milieu du XIXe siècle, bien avant Black lives matter. 

Toni Morrison nous plonge dans les horreurs de l'esclavage à travers une histoire fantastique. Imaginez une maison, un peu à l'écart de la ville, où vit une esclave en fuite, Sethe, ses enfants et sa belle-mère. Cette maison, autrefois pleine de vie, est en proie à d'étranges phénomènes depuis la mort d'une des filles de Sethe. Lorsque commence notre histoire, cette petite fille va revenir dans la maison sous les traits d'une jeune femme maladive, au moment même où Paul D, ancien esclave dans la même maison que Sethe, arrive dans la ville. 

A travers ces personnages, via de nombreux flash-back, nous découvrons les excès d'un esclavagiste, Maître d'école, qui considère Sethe, Paul D, N°6, Halle et d'autres comme des animaux. D'autres visages apparaissent, le gentil maître, l'inconnue de l'accouchement au clair de lune, les esclaves enchainés... Nous lisons aussi comment Sethe a été humiliée au point d'en perdre la tête et de passer du temps en prison. Mais le plus intéressant, ce sont les relations qui se nouent entre Denver, Sethe, Paul D et Beloved dans cette maison malsaine. 

Terriblement réaliste mais pourtant très poétique, ce roman est captivant. Il joue avec son lecteur, lui proposant des pistes, des bouts de souvenirs, des phrases attachées ou non à des personnages, autant de petits indices pour nourrir son imagination et chercher des réponses... qui ne viennent pas toujours. 



jeudi 9 septembre 2021

Pierre,

C'est peut-être une lettre. Ou un poème. En tout cas, il s'adresse à Pierre Soulages, de la part de Christian Bobin. C'est un peu gênant d'entrer dans l'intimité d'une lettre, une lettre faite d'admiration, de peinture, de moments de rencontre, de moments d'attente. 


Bien sûr, on parle peu de peinture ici. Bobin parle lumière, matière. Et surtout relations, avec Soulages, avec son père, avec d'autres comme Lydie. Il y a aussi le récit d'un voyage en train, un soir de Noël et d'une attente, pour un anniversaire. 

Construit de courts chapitres, comme des morceaux choisis, ce livre est un hommage et une réflexion. Parfois un peu étrange dans leur succession, ces textes forment un joli ouvrage.

"Je ne lis jamais pour réfléchir. La vie s’en va lorsqu’elle nous voit froncer les sourcils pour penser. Elle croit que nous sommes fâchés. Je lis pour être sonné de coups, comme je le suis par cette phrase de cuir noir. La beauté, la vérité, toutes choses qui importent dans la traversée du jour unique qu'est notre vie, ne prennent aucun égard. Elles ont raison. Sinon, elles ne nous atteindraient jamais"
"Comment écrivez-vous ? A l'oreille et au cœur. J'écris sous la dictée des étoiles qui se taisent et du train qui rumine sa portion de ballast. Je rejoins sans écrire les plus beaux livres"
"En vérité je ne suis pas ce faible pèlerin, mais l'homme le plus vaste du monde - un chantier d'étoiles"

lundi 6 septembre 2021

L'Art de marcher

On écluse la LAL avec un livre de Rebecca Solnit qui me semblait passionnant et qui m'a un peu déçue, parce que j'attendais une histoire littéraire de la marche et qu'il s'agissait d'une histoire plus large : scientifique, historique, philosophique, géographique et littéraire. C'était un peu fouillis parfois !

Elle commence assez naturellement par la marche chez l'homme et la bipédie, s'intéresse à la marche comme lieu de formulation d'une pensée philosophique, des péripatéticiens à Kant ou Rousseau ou d'une pensée tout court dans la littérature de Joyce ou Woolf. Elle évoque aussi le pèlerinage et les labyrinthes comme lieux de cheminement spirituel et physique. Elle poursuit avec la découverte de la nature, d'abord dans la promenade au jardin puis dans les explorations pédestres des campagnes avec Wordsworth et des montagnes jusqu'aux exploits des alpinistes pour conclure sur les club de rando contemporains. La suite concerne la marche en ville et dans les rues, de la balade à la manifestation jusqu'à la révolution. Elle conclut sur la disparition des lieux de marche dans les villes américaines, la marche ou le sport sur un tapis comme substitut et ce qu'il dit des absurdités contemporaines. La marche devient même un objet artistique pour quelques performeurs.

Un gros bouquin sympathique dont je vous livre quelques extraits glanés !


"Elle crée un équilibre subtil entre travailler et muser, être et faire. La marche est un effort du corps uniquement productif de pensées, d'expériences, d'arrivées [...] Le rythme de la marche donne en quelque sorte son rythme à la pensée. La traversée d'un paysage ramène à des enchainements d'idées, en stimule de nouveaux. L'étrange consonnance ainsi créée entre cheminement intérieur et extérieur suggère que l'esprit, lui aussi, est un paysage à traverser en marchant"

"Le combat pour les espaces où marcher (espaces naturels ou espaces publics) doit s'accompagner de la défense du temps libre, seul disponible pour leur exploration"

"La marche est une des constellations clairement identifiables dans le ciel de la culture humaine. Elle comprend trois étoiles, le corps, l'imagination, le monde, qui existent indépendamment les unes des autres tout en étant reliées par les usages culturels de la marche"

jeudi 2 septembre 2021

Les versets sataniques

Encore un livre qui sort de la PAL, youpi ! Et de 752 pages - pour le Pavé de l'été. Par contre, niveau plaisir de lecture, c'était assez inégal. Ce roman de Salman Rushdie est dense, passe souvent du coq à l'âne - enfin, d'un personnage à l'autre -, bourré de références que je n'avais pas forcément et surtout très long. 

Tout commence par le crash d'un avion au-dessus de la Manche. Deux hommes, d'origine indienne, en réchappent après une interminable chute : Saladin Chamcha et Gibreel Farishta. Le premier est doubleur voix, le second est acteur. On découvre dans le roman, comment ils en sont arrivés là, depuis leur enfance indienne, jusqu'à leur carrière anglaise pour Chamcha, Bollywood pour Gibreel, leurs familles, leurs amours - compliquées pour l'un et l'autre avec tromperies et poursuites jusque dans les airs pour Gibreel. 

Mais surtout, l'un et l'autre vont rejouer une lutte éternelle entre bien et mal - pas par leurs actions ou existences mais plutôt par ce qu'ils semblent représenter : l'un est transformé en homme à pieds de boucs quand l'autre se voit entouré d'une nuée. Gibreel est d'ailleurs en proie à d'étranges rêves où il pourrait jouer un rôle d'ange annonciateur. On y croise un prophète, Mahound, et d'autres êtres inspirés.

Roman foisonnant, qui part parfois dans tous les sens, baroque, riche de sensations et de vie sous toutes ses formes, il déstabilise le lecteur à ses débuts. Où est-on ? Que se passe-t-il ? Qui sont ces gens ? Et puis, on tient des fils, des personnages, en proie à un monde complexe, à des questions politiques et religieuses, à des questions d'identité surtout. Indiens tous les deux, vivants en Angleterre, ils vivent le questionnement des exilés, entre rejet ou adhésion à sa culture d'origine, à sa famille...

Pas toujours très digeste et lecture assez lente, entrecoupée d'autres ouvrages, j'ai peiné sur les premier tiers du livre. Puis j'ai apprécié !

"Qui est-il? Un exilé. Terme qu'il ne faut pas confondre, pas mélanger, avec tous les autres mots que les gens emploient à tort et à travers: émigré, expatrié, réfugié, immigré, silence, ruse. L'exil est un rêve de retour glorieux. L'exil est une vision de la révolution: Elbe, pas Sainte-Hélène. C'est un paradoxe sans fin : regarder devant soi en regardant toujours derrière soi. L'exilé est une balle jetée très haut en l'air. Elle reste là, gelée dans le temps, transformée en photographie ; négation du mouvement, suspendu de façon impossible au-dessus de sa terre natale, l'exilé attend le moment inévitable où la photo doit se remettre en mouvement, et la terre réclamer son bien. Telles sont les choses qu'imagine l'Imam. Sa maison est un appartement en location. C'est une salle d'attente, une photo, de l'air.

L'épais papier mural, des rayures vert olive sur un fond couleur crème, a légèrement passé au soleil, suffisamment pour faire ressortir les rectangles et les ovales plus vifs qui indiquent les endroits où étaient accrochés des tableaux. L'Imam est l'ennemi des images. Quand il est entré les tableaux ont glissé sans bruit des murs et quitté la pièce furtivement, fuyant d'eux-mêmes la colère de sa muette désapprobation. Quelques images, cependant, ont eu le droit de rester. Sur la cheminée il conserve quelques cartes postales conventionnelles de son pays, qu'il appelle simplement Desh : une montagne qui se découpe au-dessus d'une ville ; une pittoresque scène villageoise sous un grand arbre ; une mosquée. Mais dans sa chambre, sur le mur qui fait face à la couchette dure où il se repose, est accrochée une icône plus puissante, le portrait d'une femme d'une force exceptionnelle, célèbre pour son profil de statue grecque et ses cheveux noirs aussi longs qu'elle est grande. Une femme puissante, son ennemie, son autre : il la garde près de lui. Exactement comme, là-bas dans les palais de son omnipotence elle garde son portrait à lui sous son manteau royal ou dissimulé dans le médaillon qu'elle porte autour du cou. C'est l'Impératrice, et son nom est - quoi d'autre? - Ayesha. Sur cette île, l'Imam exilé, et là-bas à Desh, Elle. Tous deux complotent la mort de l'autre.

Les rideaux, un épais velours doré, restent fermés toute la journée, sinon le mal pourrait se glisser dans l'appartement : l'étrange, l'Extérieur, la nation étrangère. Le fait douloureux qu'il se trouve ici et pas Là-bas, l'endroit qui mobilise toutes ses pensées. Dans les rares occasions où l'Imam sort prendre l'air de Kensington, au centre d'un carré formé par huit jeunes hommes portant des lunettes noires et des costumes où l'on distingue des bosses, il croise les mains devant lui et les fixe des yeux, pour qu'aucun élément, aucune particule de cette ville haïe - cette fosse d'iniquités qui l'humilie en lui offrant un refuge, ce qui l'oblige à un sentiment de reconnaissance malgré sa luxure, son avarice et sa vanité - ne puisse lui tomber, comme une poussière, dans l'œil. Quand il quittera cet exil détesté pour revenir triomphalement dans cette autre ville aux pieds de la montagne de carte postale, il dira avec fierté qu'il est resté dans l'ignorance totale de cette Sodome dans laquelle il a été obligé d'attendre ; ignorant, et par conséquent non souillé, non altéré, pur.
Et une autre raison pour laquelle les rideaux restent fermés c'est bien sûr parce que les yeux et les oreilles qui l'entourent ne sont pas tous amicaux. Les immeubles orange ne sont pas neutres. Quelque part de l'autre côté de la rue il y a des téléobjectifs, du matériel vidéo, des micros hypersensibles; et toujours le risque des tireurs d'élite. Au-dessus et en dessous et à côté de l'Imam les appartements sont occupés par ses gardes, qui parcourent les rues de Kensington déguisés en femmes couvertes de voiles avec des becs d'argent ; mais on n'est jamais assez prudent. Pour l'exilé, la paranoïa est une condition préalable de survie."

"L'exil est un pays sans âme. En exil les meubles sont laids, chers, tous achetés en même temps dans le même magasin et bien trop vite : des canapés argentés et brillants avec des accoudoirs comme des ailerons de vieilles Buick DeSoto Oldsmobile, des bibliothèques vitrées qui ne contiennent pas de livres mais des dossiers bourrés de coupures de presse. En exil quand quelqu'un tire de l'eau dans la cuisine la douche devient brûlante, aussi quand l'Imam prend son bain les membres de sa suite doivent se souvenir de ne pas remplir une bouilloire ni rincer une assiette sale, et quand l'Imam va aux toilettes ses disciples se sauvent de la douche brûlante. En exil on ne fait pas de cuisine ; les gardes du corps à lunettes noires vont acheter des plats à emporter. En exil toute tentative d'enracinement est vue comme une trahison : c'est un aveu d'échec."

"Flottant sur un nuage, Gibreel pensa que le flou moral des Anglais venait de la météorologie. « Quand il ne fait pas plus chaud le jour que la nuit, raisonna-t-il, quand la lumière n'est pas plus claire que l'obscurité, quand la terre n'est pas plus sèche que la mer, alors il est évident que les gens perdent le pouvoir de faire des distinctions, et commencent à tout considérer – partis politiques partenaires sexuels croyances religieuses – comme du pareil-au-même, rien-à-choisir, à-prendre-ou-à-laisser. Quelle folie ! Car la vérité est extrême, elle est ainsi et pas autrement, c'est lui et pas elle ; il faut prendre parti, ne pas rester spectateur. En bref, la vérité est engagée."

lundi 30 août 2021

Paris, mille vies

Ce court ouvrage est une traversée de Paris, une traversée de la gare Montparnasse à la gare de l'Est. Interpelé par une ombre qui dit "Qui es-tu ?", le narrateur va la suivre, de loin en loin. Il nous entraîne d'abord au lieu de la chute de son père, puis dans un tourbillon historique, fait parler les rues, les boulevards et les événements. Les temps et les visages se superposent. On vit Paris avec lui, on se perd avec lui, à la recherche de notre identité. Le temps d'une folle nuit de rencontre, où il est question de Libération, de Villon, Hugo, Artaud, Aimé Cesaire et Louise Michel... C'est tout le peuple de Paris, tous ces morts qui revivent pour une danse nocturne pas si macabre. 

Un magnifique retournement des morts auquel nous convie Gaudé par ce texte puissant ! 




vendredi 27 août 2021

La perversion ordinaire

Encore un livre prêté par un collègue, c'est chouette de faire circuler les lectures. C'est un essai de Jean-Pierre Lebrun sur le vivre ensemble, sur le rapport à autrui, à la perte ou à la limite. 

L'auteur s'interroge sur les mutations de nos sociétés, sur leur complexité et leur confusion. Il pointe notamment une crise de la légitimité dans le domaine de l'éducation, le rapport aux enfants et au "non". Elargissant cette "crise de l'autorité" et du transcendantal à toute la société, il s'interroge sur les causes de celle-ci. 

Il analyse d'abord le rapport au langage et à soi, compris comme manque, renonciation à la toute puissante et permettant la subjectivation psychique. Il est question de la négativité du langage, et de la condition humaine, capable d'appréhender la mort, le vide par rapport au plein, autrui par rapport à soi. Cette question, liée au sujet, il l'étend à la société. Les limites, le vide, l'autre ou la transcendance, nos sociétés actuelles tendent à les nier, voire à les effacer. Il montre alors combien cette absence de limites et d'autorité, revient à faire peser sur chacun des responsabilités et des choix personnels, ce qui est parfois plus complexe que de se reposer sur un cadre. C'est d'abord pour lui l'effet du positivisme et du discours sur les sciences qui laissent entendre que toutes les limites sont à repousser ; puis de la démocratie "démocratiste" qu'il définit comme une illusion d'autonomie, une impression de rien devoir au collectif ; et enfin du "néocapitalisme libéral" qui ne souffre pas de régulation. Il interroge la fin du patriarcat, comprise comme la fin de l'autorité et d'un tiers qui vient décoller, séparer mère et enfant. Il souligne l'importance de la complétude - tout le monde doit être d'accord par exemple - pour que quelque chose soit considéré légitime et la difficulté de cela - on ne peut finalement s'accorder que sur un petit dénominateur commun. Il décrit enfin ce qu'il appelle la "grande confusion", à savoir que ce qui fait différence, ce qui fait souffrance, ce qui fait tarder la jouissance est condamné, tout ce qui fait spécificité est mis en avant, mais aux dépens des autres et du collectif. Et pour éviter cette confrontation au manque ou à la perte - à la réalité -, c'est souvent la fuite en avant. Enfin, il conclut sur la possibilité de la psychanalyse avec ces néo-sujets, notamment sur la question du transfert.

Lecture intéressante, parfois complexe et questionnante : si nos sociétés ont effectivement évolué, est-on réellement dans ce "vivre sans autrui" qui brandit l'auteur ? Ce qui est décrit au niveau de l'individu et de la crise des légitimités est-il réellement à penser à un niveau sociétal ? Le référent psychanalytique est-il pertinent ici ? Je reste un peu sceptique par rapport à des rapprochements qui me semblent parfois lointains. Et intéressée si vous avez des lectures sur ces sujets qui peuvent éclairer ma réflexion.


"Reconnaître qu'il peut et doit exister des objectifs situés en tiers, qui transcendent les intérêts de chacun, ne va plus de soi. Il est donc devenu très difficile de pouvoir encore se référer spontanément à de tels objectifs"

"Pour être un sujet, il faut dire deux fois "Oui !" et une fois "Non !". Une première fois oui : en acceptant d'entrer dans le jeu du langage, d'être aliéné dans les mots de ceux qui nous précèdent. Une fois non : en prenant appui sur le manque dans l'Autre et en faisant objection à ce qui vient de l'Autre. Et une seconde fois oui : quand le sujet accepte ce qui lui vient de l'Autre pour le faire sien, et cela de son propre chef, en ayant eu la possibilité de s'en démarquer, et en étant prêt à assumer les conséquences du choix qu'il pose"

jeudi 26 août 2021

Les nourritures affectives

Avec cet ouvrage de Cyrulnik, on n'est pas directement dans la résilience. C'est pas mal, parce qu'on pourrait se lasser du thème ! Ici, il est question d'affectivité et de développement humain, en partant de la conception d'un enfant à la mort du vieillard. Au programme, le sens de la vie, de l'appartenance, la construction personnelle, mais aussi la violence et l'inceste. Un ouvrage assez chronologique dans le développement, on sort de la pensée en spirale.

Notre histoire commence avec la rencontre des parents de l'être humain. Ben oui, ce n'est pas le petit d'homme uniquement qui se construit, il hérite aussi de pas mal de trucs - qu'il découvrira peut-être toute sa vie ! Cyrulnik s'intéresse à la vie mentale du fœtus et surtout à ce qui fait son hérédité et son héritage, entre ce qui est choisi ou subi. On s'attarde sur les sens. Mais l'auteur développe surtout longuement, et c'est intéressant, l'appartenance : 

"Puisque appartenir est une fonction, cela peut donc mal fonctionner. On peut ne pas appartenir, vouloir ne plus appartenir, appartenir à un autre, appartenir à soi-même, trop appartenir c'est-à-dire mal appartenir. Chaque trouble de cette fonction se manifeste par un trouble du fonctionnement de l'individu"

 La violence et l'inceste, violence destructrice ou créatrice, interdit de l'inceste dans les sociétés, voici deux questions abordées selon le rapport nature / culture. Ce sont les parties qui m'ont le moins intéressée. Il conclue sur le récit qui émerge de la mémoire des hommes âgés, comme sur un palimpseste où tous les événements vécus n'ont pas été effacés mais recouverts... pour mieux resurgir plus tard.

Un ouvrage très intéressant mais assez daté sur les rôles des parents et la place de la femme. A rafraichir ?

"Dans le mariage d'amour, c'est l'intimité de la personne qui s'exprime en priorité. Voilà pourquoi, aujourd'hui, les rencontres se font beaucoup plus entre inconscients qu'entre familles. Voilà pourquoi j'ai pu dire que le mariage arrangé facilitait la reproduction des structures sociales, comme le mariage d'amour facilite la rencontre des névroses"

"L'enfant comprend, vers deux-trois ans, qu'en le regardant, l'autre le capture. S'il désire cette capture, il sourit et se précipite à la rencontre de l'autre, dont le regard assume alors sa fonction d'appel. S'il refuse cette capture, il va se cacher pour éviter l'autre, dont le regard assume alors sa fonction d'intrusion"

"La rencontre crée un champ sensoriel qui me décentre et m'invite à exister, à sortir de moi-même pour vivre avant la mort. C'est pourquoi il y a toujours quelque chose de sensuel dans la rencontre qui m'excite et m'effraie, comme la vie"

"Il faut donc appartenir. N'appartenir à personne, c'est ne devenir personne. Mais appartenir à une culture, c'est ne devenir qu'une seule personne. On ne peut pas devenir plusieurs personnes à la fois sauf à connaitre des troubles d'identité qui compromettent son insertion dans le groupe [...] Quand un enfant n'appartient pas, il ne connait pas l'histoire de sa famille ou de sa lignée. Or, cette lacune empêche l'enfant de structurer son temps. Lorsqu'un enfant sans famille raconte sa vie, je suis toujours ahuri par la désorganisation temporelle de son récit"

"Les contresens culturels sont fréquents parce que des gens qui vivent dans le même espace-temps et s'y côtoient physiquement, ne vivent pas du tout dans le même monde mental où chacun est fier des valeurs culturelles du groupe auquel il appartient. Ce sentiment de fierté que procure un mode d'emploi du monde procure à son tour le plaisir de pouvoir y construire son identité"

"La perte de sens des objets participe de la crise de l'appartenance, elle fragmente le corps social et libère les individus qui ne veulent plus lui appartenir"

"Finalement, dans notre culture de la personnalisation, la réponse à la question : "A qui appartient l'enfant ?" serait : "Il appartient à lui-même !" Cette aimable réponse n'a pas de sens, puisque l'enfant de personne devient personne. Il lui faut quelqu'un pour devenir quelqu'un. Un nouveau-né qui n'appartient pas est condamné à mourir ou à mal se développer. Mais un enfant qui appartient est condamné à se laisser façonner par ceux à qui il appartient. Le plaisir de devenir soi-même, de savoir qui on est, d'où on vient, comment on aime vivre, passe par le lien qu'on tisse avec les autres"

"Que nous soyons prédateurs, commensaux ou parasites, c'est l'indifférence affective qui autorise la destruction de l'autre. Et cette indifférence s'explique par le fait que nous vivons dans des mondes incommunicables"

"L'âgé, en perdant son amarrage au monde, désémantise les objets, puis les désaffective jusqu'à les transformer en matière inerte. L'objet meurt lentement avec le sujet qui s'éteint"

mercredi 25 août 2021

Impact

Je viens de dévorer ce polar de Norek ! Enfin, si c'est un polar, car ce n'est peut-être pas le cas...

Le PDG de Total vient d'être enlevé, Diane, psychologue et Nathan, capitaine de police, sont convoqués pour être les interlocuteurs du ravisseur. Le premier contact révèle un homme sûr de lui, qui veut déclencher une prise de conscience : l'avenir de l'humanité est en jeu si on ne limite pas la pollution. Son marché est simple, la vie du PDG sera sauve s'il reçoit 20 milliards de dollars qu'il dépensera dans des engagements pour la planète. Bien entendu, l'entreprise refuse de livrer cette somme. Mais le ravisseur n'est pas seul ; sous le signe du panda balafré, de nombreuses personnes semblent l'entourer. Et de nouveaux suiveurs le rejoindre lorsque la négo, supposée privée entre les flics et lui, se retrouve en ligne.

Entre chaque chapitre des négociations entre la police et Virgil Solal, nous lisons des nouvelles du monde, toutes plus catastrophiques les unes que les autres : les hectares de forêts qui partent en fumée, les ours polaires qui mangent de l'homme pour subsister, les inondations meurtrières ou les pics de pollution qui empêchent les enfants de sortir en plein air... sans parler du continent de plastique ou des marées noires. Bref, des nouvelles pas très réjouissantes, qui rendent les changements climatiques concrets et montrent l'urgence d'agir.

Un roman qui se dévore, avec des personnages aux convictions fortes, et des nouvelles du monde issues - réellement - des journaux : ça, ça fait frémir ! Petit bémol : la fin, carrément niaise. Et le côté très manichéen de ce roman.



lundi 23 août 2021

Puissions-nous vivre longtemps

C'est une collègue qui m'a prêté ce roman d'Imbolo Mbue : une lecture intéressante par sa thématique mais une écriture pas incroyable. 

A Kosawa, des enfants toussent et meurent. Régulièrement, trois hommes de la compagnie Pexton viennent parler aux villageois. Car l'installation de puits de pétrole à proximité du village, les fuites et les réparations hâtives ont certainement pollué terres et rivières de Kosawa. Sans parler des fumées qui ont changé la couleur du ciel. On palabre, mais rien ne se passe : une délégation de villageois a déjà disparu en allant réclamer à Pexton de s'intéresser à eux. Mais ce soir, c'est différent. Konga, l'idiot du village, propose de kidnapper les hommes jusqu'à ce que leurs voix soient entendues. C'est le début d'un drôle d'engrenage entre réclamations et contreparties, entre guerre d'usure et violences.

Au centre de ce roman, Thula, une jeune femme qui partira étudier aux Etats-Unis, sa mère, sa grand mère, son oncle et son frère. Une famille qui tente de s'en sortir après que Malabo, le père de famille, a disparu en allant voir Pexton à Bézam, la grande ville voisine. Et les voix des enfants continuent de conter l'histoire du village, sur 40 ans de combats.

Si la thématique du colonialisme, de l'exploitation des ressources, de la corruption des dirigeants et des souffrances des plus faibles est intéressante à faire connaître, il manque toutefois à ce roman une voix plus forte. L'uniformité de ton des personnages, les longueurs, l'évolution finalement assez attendue de chacun rend ce roman un peu lourd, s'embourbant dans les interminables procès et actions sans effets. 



jeudi 19 août 2021

French Exit

Sortie de PAL pour ce roman de Patrick deWitt qui suit des riches ruinés entre New York et Paris ! 

Frances et Malcom, un duo mère-fils très fusionnel, sont les attractions des soirées new-yorkaises qui se régalent des excentricités de la veuve sans cœur. Épouse du défunt Franklin, un odieux avocat, elle a choqué toute la bonne société lors du décès de son mari. Dépensant sans compter, vivant dans un luxe inouï, elle n'imagine pas y renoncer alors que la banqueroute est annoncée. Elle décide donc de flamber ses derniers sous dans un magnifique voyage pour Paris avec son chat - Small Frank, réincarnation présumée de Fanklin- et son fils. 

Plein de rebondissements, de bons mots et d’incongruités, ce roman est mené tambour battant par des personnages aussi excentriques que drôles - pour le lecteur, moins pour leurs "amis". Un divertissement agréable et humoristique, pas inoubliable, pour les vacances.

lundi 16 août 2021

Le murmure des fantômes

Je continue à explorer les écrits de Boris Cyrulnik et je dois avouer que ça me passionne ! Il est bien sûr question de résilience encore une fois. Suite à un traumatisme, qu'est-ce qui fait qu'un enfant s'en libère ou non ? 

La figure de Marilyn ainsi que celle d'Andersen émaillent l'ouvrage. Il y est beaucoup question d'enfants et des âges de la vie : celui où on apprend à faire semblant, celui où on va à l'école etc. avec les différents apprentissages et comportements acquis à ces âges. Et ce qui peut empêcher leur développement. Le fil rouge de ce livre, c'est qu'il y a deux éléments nécessaires pour devenir soi-même : des liens et une histoire. Que sans cela, un enfant blessé aura du mal à se reconstruire. Les blessures les plus importantes proviennent des proches, avec lesquels on est engagé dans une relation. Et un telle blessure, qu'il s'agisse d'un coup, d'un mot ou d'un geste fera doublement souffrir : pour le coups en lui-même et pour le coup qu'il porte à la relation. Et à partir de là, se crée un récit lié à l'émotion suscitée par le coup et par ce que la personne en fait ou s'en raconte !

Pas de solutions miracles mais une variété d'exemples et d'histoires d'enfants qui trouvent ou non des liens pour se renforcer ! Facile et agréable à lire.



lundi 9 août 2021

Fais-toi confiance

" ... ou comment être à l'aise en toutes circonstances" est un bouquin d'Isabelle Filliozat qui trainait sur ma LAL. Je me méfie un peu de ce genre de bouquin de développement personnel, j'ai toujours l'impression de lire les conseils de Cosmo en moins drôle ! C'est un peu le cas ici mais avec certainement plus de sérieux et des petits exercices pratiques divers. L'auteur s'attache à décrire le ou les phénomènes de manque de confiance en soi, dans toute leur variété et les causes qui les génèrent. Quant aux exercices, cela passe des cases à cocher aux exercices d'introspection en passant par des méditations. A l'image du reste de l'ouvrage, il y a un peu de tout, pour que chacun y trouve chaussure à son pied mais rien de bien précis non plus. 



mercredi 4 août 2021

Femme désirée, femme désirante

Cet ouvrage de Danièle Flaumenbaum m'a été recommandé parmi d'autres dans une session couple. On parlait de l'inévitable différence de désir entre les hommes et les femmes. Et c'est un des titres qui est venu. Ce livre très court s'intéresse à la femme, à ses désirs, à sa psychologie, à sa sexualité etc. 

L'ouvrage part de l'anatomie, détaille le fonctionnement du sexe féminin. Ce qui est plus spécifique, c'est la question de la circulation des énergies, issue de la médecine chinoise, dans chaque corps et entre les corps. C'est un point de vue qui parcourt tout l'ouvrage, qu'il s'agisse d'énergie sexuelle ou non. 

Danièle Flamenbaum poursuit sur les maladies, celles qui sont soignées ne l'intéressent pas, ce sont les récidives et les liens avec la psychologie, voire la psychogénéalogie qui sont au centre de ce chapitre. Puis, elle parle du lien mère-fille et de l'attachement excessif parfois entre elles mais surtout de l'importance de communiquer autour de la sexualité, du désir, de l'histoire personnelle et intime des femmes de la famille. Cette éducation de la petite fille est particulièrement détaillée et conseillée.

Si l'ensemble est assez daté - il n'est question que d'hétérosexualité - et parfois un peu centré sur les énergies - qui semblent parfois avoir réponse à tout -, c'est plutôt intéressant !

"Se retrouver à vivre sous le même toit recrée l'espace commun de l'amour maternel. Devenir soi-même le soutien, l'assistant, le réconfort de l'homme aimé va favoriser une autre confusion de l'amour. La femme qui aime son homme comme sa mère va se mettre à l'aimer aussi comme son enfant. Qu'elle ait eu une mère abusive et intrusive, ou une mère absente et perdue, elle va, à plus ou moins court terme, emboiter le pas au modèle qui lui est familier"

"Il ne faut ni submerger la fillette d'informations inutiles ni l'envahir émotionnellement, mais savoir qu'elle est concernée par les circonstances et les émotions contingentes à son arrivée sur terre. Les mots justes l'installent en elle-même, car ils lui permettent d'associer la vie symbolique des sentiments et des paroles qu'elle reçoit à celle des sensations qu'elle perçoit"

lundi 2 août 2021

Les oiseaux se cachent pour mourir

Voilà une sortie de PAL archi antique ! Ce roman de Colleen McCullough vient de la biblio de mon grand-père et traine dans la mienne depuis plus de 10 ans. Je ne sais pas bien pourquoi mais j'avais en tête que c'était Vol au dessus d'un nid de coucous... Ah, ces titres qui parlent d'oiseaux !


Nous ne sommes donc pas du tout dans un asile mais dans une pauvre maison de Nouvelle-Zélande où Meg Cleary fête ses cinq ans et vient de recevoir une poupée magnifique, tout à fait hors de propos pour une fillette si humble, aux frères si remuants. La poupée ne fera pas long feu. Meg est la seule fille d'une famille de garçons : Frank, Bob, Jack, Hughie, Stuart... et plus tard Harold, Jims et Patsy. Paddy, leur père, est tondeur de moutons et Fee, leur mère, tient la maison. Toute la famille vit chichement malgré quelques objets laissant entrevoir un passé plus prospère. Aussi, quand Mary Carson, la sœur de Paddy, le convie en Australie pour devenir régisseur de sa propriété, Drogheda, il n'hésite pas un instant et embarque toute sa famille. Accueillis par le père Ralph de Bricassart, ils découvrent un nouveau pays, son climat, la propriété immense et ses moutons, le caractère de Mary... Tous s'adaptent à la situation malgré les drames et les difficultés. 

Ralph, jeune prêtre tout dévoué à Mary, à l'intelligence et à la diplomatie redoutables, s'attache à Meg - qui s'attache aussi à lui. A la mort de Mary, il découvre le tour qu'elle lui joue : il devra choisir entre l'argent et l'Eglise ou l'amitié des Cleary et l'amour de Meg. A partir de ce moment, on suit Ralph et Meg prenant chacun leur chemin jusqu'à quelques rares retrouvailles. Amour muet, amour tu, il ne cesse toutefois de les tourmenter. 

Saga familiale qui parcourt le XXe siècle, elle tourne beaucoup autour de Meg et de ses amours. C'est un peu malsain parfois, à se demander si l'on n'est pas dans de la pédophilie. Et surtout, j'ai trouvé ça assez gnangnan finalement et appelant un peu trop au martyr : il faut s'empaler sur une épine pour sortir son plus beau chant ! Bon, ça fait quand même 890 pages en poche pour le challenge des Pavés.