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lundi 28 novembre 2022

L'inespérée

Un petit Bobin, à nouveau, pour continuer à se régaler de le lire et de le découvrir. Quelques textes, courts, autant d'instants saisis par l'écriture. On y croise des femmes, des arbres, une télé, du repos, des conférences, de la lumière, des joies et des peines, toute la beauté simple de la vie. Coup de cœur pour la première nouvelle, qui est une lettre à la lumière.  



"Vous alliez partout dans la même seconde, comme une enfant riante. Vous étiez l'image d'une vie détachée de soi, prodigue d'elle-même et parfaitement nonchalante quant à ses lendemains. Pendant que les enfants, dans leur école, recevaient une leçon de musique, je recevais de vous une leçon de bonté : c'est à votre image que j'aimerais aller dans la poignée de jours qui m'est donnée, madame, c'est avec votre gaieté et votre amour insoucieux de se perdre.

Nous ne cherchons tous qu'une seule chose dans cette vie : être comblés par elle – recevoir le baiser d'une lumière sur notre cœur gris, connaître la douceur d'un amour sans déclin. Être vivant c'est être vu, entrer dans la lumière d'un regard aimant : personne n'échappe à cette loi, pas même Dieu qui est, par principe, parce qu'il est le principe supposé de tout, hors la loi. La Bible n'est que l'inventaire des efforts insensés de Dieu pour être entrevu de nous, ne fût-ce qu'une seconde, ne fût-ce que d'un seul homme et cet homme fût-il un bon à rien ou un gardien de chèvres abruti de solitude et de mauvais vin. Tout y passe. Tout est bon à Dieu pour attirer notre attention sur lui, de la grande machinerie des déluges et des orages avec leur vacarme de fer-blanc, jusqu'aux gémissements à peine audibles d'un nouveau-né couché sur la paille, bercé par la respiration besogneuse d'un âne et d'un bœuf."

 

"La vérité, on ne peut l'avoir, seulement la vivre. La vérité c'est vous, madame : de la lumière qui vient, de la lumière qui passe"

"L'intelligence est la force, solitaire, d'extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi"

"Ce n'est pas l'encre qui fait l'écriture, c'est la voix, la vérité solitaire de la voix, l'hémorragie de vérité au ventre de la voix. Est écrivain toute personne qui ne suit que la vérité de ce qu'elle est, sans jamais s'appuyer sur autre chose que la misère et la solitude de la vérité."
"Nous ne sommes faits que de ceux que nous aimons et rien d'autre"

"L'arbre est devant la maison, un géant dans la lumière d'automne. Vous êtes dans la maison, près de la fenêtre, vous lui tournez le dos. Vous ne vous retournez pas pour vérifier s'il est bien toujours là – on ne sait jamais avec ceux qu'on aime : vous négligez de les regarder un instant, et l'instant suivant ils ont disparu ou se sont assombris. Même les arbres ont leurs fugues, leurs humeurs infidèles. Mais celui-là, vous êtes sûr de lui, sûr de sa présence éclairante. Cet arbre est depuis peu de vos amis. Vous reconnaissez vos amis à ce qu'ils ne vous empêchent pas d'être seul, à ce qu'ils éclairent votre solitude sans l'interrompre."

 

"Un peintre c'est quelqu'un qui essuie la vitre entre le monde et nous avec de la lumière, avec un chiffon de lumière imbibé de silence"

"Pour la gloire d'être aimé. Cette réponse, toujours l'avez entendue. Elle vaudrait pour les livres comme pour le reste, et ce serait pour cela qu'on fait tout ce qu'on fait - de l'argent, des enfants ou des livres : pour que l'argent, les enfants ou les livres ramènent sur vous l'amour qui manque. Parents qui mendient à leurs enfants une force pour vivre. Ecrivains qui réclament à voix d'encre le baiser d'une lumière. Oui cette réponse toujours vous l’avez entendue, et toujours elle vous a paru fausse, ou bien d’une vérité infirme, bonne pour les mauvais parents, bonne pour les mauvais écrivains. On ne peut rien faire pour être aimé – ou alors seulement de mauvaises choses, des livres ratés, des enfants inachevés. L’amour n’est pas mesurable à ce qu’on fait. L’amour vient sans raison, sans mesure, et il repart de même."

"L'enfer c'est cette vie quand nous ne l'aimons plus. Une vie sans amour est une vie abandonnée, bien plus abandonnée qu'un mort"

lundi 11 juillet 2022

Le huitième jour de la semaine

Encore un recueil de Bobin ! Ce n'est pas mon favori mais on y trouve de belles phrases. 

« Qu’est-ce donc que la vie ordinaire, celle où nous sommes sans y être ? C’est une langue sans désir, un temps sans merveille. C’est une chose douce comme un mensonge. Je connais bien cet état. J’en sais – tiré par le cœur – la banalité et la violence. L’âme y est comme une ruche vidée de ses abeilles. »

« Au fond, si la vérité nous fait parfois défaut, c’est parce que nous avons commencé à lui manquer, en prétendant la régenter et la connaître. »

« Les grandes décisions se prennent dès l’enfance, celles qui orientent le cours des astres et l’allure des songes. Elles naissent de tout et de rien. Elles naissent de l’indigence soudainement révélée du tout de la vie. A sept ans, l’âme est déjà menée à son terme, enroulée sur sa propre absence, comme les pétales d’une rose amoureusement repliés sur le vide en leur centre. »

« Nous manquons à notre vie. Nous manquons à tout. L’étrange est au fond que la grâce nous atteigne, quand tous nos efforts tendent à nous rendre inaccessibles. »

« Il faut encore vouloir ce que l’on aime, et il faut le vouloir d’une volonté profonde, pure de toute impatience, comme obscure à elle-même. Un désir trop brutal menacerait les puissances qui sont en nous tout aussi surement qu’un trop long oubli. » 
« Vous portez à son incandescence une vertu partagée par toutes les femmes de ne jamais rien céder aux vains prestiges des êtres. Il y a une joie dans le monde. Il y a une jouie élémentaire de l’univers, que l’on assombrit chaque fois que l’on prétend être quelqu’un ou savoir quelque chose. »

 


lundi 9 mai 2022

Ressusciter

Voici un écrit de Christian Bobin autour de son père, suite à la mort de celui-ci. Il cherche toujours la joie, il aime toujours les petites choses de la vie. C'est un ensemble de pensées choisies dont j'ai collecté quelques perles !

« Une fée s’est penchée sur mon berceau à la naissance et m’a dit : « Tu ne gouteras qu’à une part minuscule de cette vie et en échange tu la percevras toute » »

« Les lumières qui nous sont accordées sont si nombreuses que, même en le voulant, nous ne pourrions les gâcher toutes »

« L'amour est le miracle d'être un jour entendu jusque dans nos silences, et d'entendre en retour avec la même délicatesse : la vie à l'état pur, aussi fine que l'air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse »

« Toute rencontre m’est cause de souffrance, soit parce qu’elle n’a lieu qu’en apparence, soit parce qu’elle se fait vraiment et c’est alors la nudité du visage de l’autre qui me brule autant qu’une flamme »

« Nous nous faisons beaucoup de tort les uns aux autres et puis un jour nous mourons »

« Je cherche la plénitude d’une vie si limpide que rien ne pourrait la troubler, pas même la vue de ce monde mort »

« La vérité est sur la terre comme un miroir brisé dont chaque éclat reflète la totalité du ciel »

« L’histoire des cadeaux qu’on nous fait est comme la chronique des malentendus qui se sont glissés entre ceux qui donnent et celui qui reçoit »

« J'ai toujours eu un léger dégoût pour ceux qui sont capables de commenter pendant des heures la finesse ou l'arôme d'un vin, amenant dans leur parole, pour des choses sans importance, une délicatesse qu'ils ne mettent pas dans leur vie » 
« J’ai enlevé beaucoup de choses inutiles de ma vie et Dieu s’est rapproché pour voir ce qui se passait »

 

lundi 21 mars 2022

L'arrière-pays de Christian Bobin

Ce joli livre de Dominique Pagnier permet au lecteur d'entrer un peu plus dans la vie de Christian Bobin. Chronologique, il s'invite au Creusot dans la famille du poète. 

Composé de courts chapitres illustrés d'extraits de manuscrits, de photos de lieux de vie ou de personnes inspirantes, cet ouvrage éclaire les publications de Bobin. Rien de bien surprenant non plus, on retrouve les thèmes chers au poète, ses modèles littéraires et ses gouts musicaux par exemple. Les citations sont nombreuses et émaillent l'ouvrage. 

On entre aussi dans l'intimité de sa famille, la maladie mentale de sa grand-mère, la vieillesse de ses parents. On en sait un peu plus sur Ghislaine ou sur Lydie, sur sa filleule Hélène. Bref, on ouvre quelques portes entrouvertes par les textes de Bobin.

Un joli objet, plutôt pour les fans.



jeudi 20 janvier 2022

La femme à venir

Encore un petit Christian Bobin pour le plaisir de ses jolis mots. Le lecteur suit l'enfance, l'adolescence et le début de l'âge adulte d’Albe, fille d’un peintre et d’une lectrice de manuscrits. On la suit dans sa croissance, discrète, simple. Parmi les thèmes importants, la nature, l'amour et la mort bien sûr ! 
Encore une fois, j'y ai glané des mots !

« À dix-sept ans, on voit clair. On voit ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. On devine que le cœur d'un adulte est mélangé de tout. On voit que le cœur d'un adulte est un chiffon, un peu comme ceux qui servent aux peintres, pour essuyer leurs pinceaux. On voit la vie manquée on se promet tout le contraire. On a des colères pures, sans ressentiment. On a des joies toutes neuves, sans fatigue. Mais on ne peut pas tout voir »
« Où donc es-tu partie si vite. Tu es la plus étourdie des voyageuses. En partant, tu as laissé tous tes rires dans mes yeux, tu as négligé d’éteindre la lumière dans mon cœur. Comment pourrais-je m’y retrouver, maintenant »

« La distance entre lui et moi, je la vois, je la sens. Je la reconnais déjà dans la manière de marcher. On ne va pas du tout du même pas. Il va trop vite pour moi. De temps en temps il ralentit, revient à mon côté, mais c’est plus fort que lui […] Il ressemble au père, c’est drôle. Je m’en suis aperçue la semaine dernière. C’est dans les yeux que ça se passe. Quand ses yeux se rapprochent des miens, à les éteindre. A me bruler le cœur. Il est comme le père, mené par quelque chose. On ne sait pas quoi. Le père, je devine, les peintures parlent pour lui. Mais celui-là. Ce mélange de force et de douceur. J’ai cru qu’il allait me gifler, l’autre nuit, quand j’ai éclaté de rire »

« Il y a deux manières de mentir. On peut inventer. On peut aussi dire la vérité, en passant, d’une voix menue, comme une chose parmi tant d’autres sans importance. C’est la plus élégante façon de mentir »

« Elle appelle au secours mais il ne voit qu’un sourire »

 



« Des gens normaux qui vivent à côté de leur folie – comme on dort auprès d’une femme délaissée, peu remuante. Tellement de visages, détachés de la même substance d’humanité, de la même matière d’absence. Albe les regarde un par un. Elle les trouve beaux – d’une beauté qui a affaire avec la douleur. Ce sont les mêmes visages que dans l’enfance, un peu effacés, un peu plus étonnés d’avoir accumulé autant de mauvaises notes »

« On est très près d’une autre vie. Aucun doute là-dessus. Une vie toute rose, peinte en neuf. On la touche presque du bout des doigts. Les pensées y volent déjà – et l’air y est ample. Le cœur y bat déjà – comme détaché, en éclaireur. Et pourtant rien n’arrive. C’est qu’on est empêché. On croit que c’est quelque chose qui empêche. On cherche. On n’a aucune chance de trouver parce que ce n’est pas une chose qui empêche, c’est soi-même : on tient encore à cette vie morte, que l’on n’aime plus. On tient encore à trop de choses. Comment faire. Comment se quitter soi-même – ce qui serait la seule manière de tout quitter »

« Cette conversation – comme toutes les conversations – est un jeu de société. Le but est d’amener l’autre au silence » « Bien peu de gens savent aimer, parce que bien peu savent tout perdre »

jeudi 9 septembre 2021

Pierre,

C'est peut-être une lettre. Ou un poème. En tout cas, il s'adresse à Pierre Soulages, de la part de Christian Bobin. C'est un peu gênant d'entrer dans l'intimité d'une lettre, une lettre faite d'admiration, de peinture, de moments de rencontre, de moments d'attente. 


Bien sûr, on parle peu de peinture ici. Bobin parle lumière, matière. Et surtout relations, avec Soulages, avec son père, avec d'autres comme Lydie. Il y a aussi le récit d'un voyage en train, un soir de Noël et d'une attente, pour un anniversaire. 

Construit de courts chapitres, comme des morceaux choisis, ce livre est un hommage et une réflexion. Parfois un peu étrange dans leur succession, ces textes forment un joli ouvrage.

"Je ne lis jamais pour réfléchir. La vie s’en va lorsqu’elle nous voit froncer les sourcils pour penser. Elle croit que nous sommes fâchés. Je lis pour être sonné de coups, comme je le suis par cette phrase de cuir noir. La beauté, la vérité, toutes choses qui importent dans la traversée du jour unique qu'est notre vie, ne prennent aucun égard. Elles ont raison. Sinon, elles ne nous atteindraient jamais"
"Comment écrivez-vous ? A l'oreille et au cœur. J'écris sous la dictée des étoiles qui se taisent et du train qui rumine sa portion de ballast. Je rejoins sans écrire les plus beaux livres"
"En vérité je ne suis pas ce faible pèlerin, mais l'homme le plus vaste du monde - un chantier d'étoiles"

lundi 21 juin 2021

Prisonnier au berceau

Un peu de Bobin à nouveau ! 

Ici dans une forme plus autobiographique - ou géographiquement limitée. On reste en effet au Creusot, dans l'enfance de l'écrivain. C'est une enfance d'enfermement dans une maison, les fenêtres ouvertes vers le ciel et les livres. C'est une enfance mystique, à la recherche de la sainteté, sainteté ordinaire des jours, du travail, de l'ennui. C'est une formation à l'écriture par une observation profonde et concentrée du monde, de la petite cour, des hortensias et du ciel où les anges et les flocons dégringolent. Il y a quelques rencontres, dont celle d'Emily Dickinson, la porte des livres et des mots. Et comme souvent des phrases qui résonnent dans le cœur !

"J'écris ce livre pour tous ces gens qui ont une vie simple et très belle, mais qui finissent par en douter parce qu'on ne leur propose que du spectaculaire"

"L'ennui est un petit balai de genêts manié par un ange pour chasser la poussière de nos désirs. En la vidant peu à peu, il éclaircit la chambre de l'âme"

"La vie était une mendiante que des serviteurs avaient la consigne de laisser à la porte"

mercredi 23 décembre 2020

La folle allure

Voilà un magnifique Bobin comme je les aime, un joli roman - avec une vraie narration. Au centre, une héroïne, dont on ne connaitra pas le nom. Une héroïne libre, fugueuse, amoureuse. Une jeune femme, une jeune fille, une fillette qui a grandi dans un cirque et dormi avec un loup. La fille d'une femme très aimée, rayonnante, et d'un père perfectionniste. La sœur de jumeaux. La femme d'un écrivain raté, bohème. L'amie de la liberté, de la joie. Une héroïne qui nous emporte dans sa vie comme un tourbillon de vitalité et d'amour ! Qu'en dire d'autre ? Que la moisson des phrases est plus qu'abondante !



"Tu sais ce que c'est la mélancolie ? Tu as déjà vu une eclipse ? Eh bien c'est ça : la lune qui se glisse devant le coeur, et le coeur qui ne donne plus sa lumière. La nuit en plein jour. La mélancolie c'est doux et noir"
"Les fugues ont commencé après la mort du loup. C'est ce que prétendent mes parents. Moi je crois qu'elles avaient commencé bien avant. Simplement elles n'étaient pas visibles. Passer des heures à contempler le feu couvant dans les yeux d'un loup, c'est aller au bout du monde. Aujourd'hui encore, dans cette petite chambre aux murs blancs, si je veux voyager, je m'approche de la fenêtre et je regarde le ciel longtemps, le plus longtemps possible, jusqu'à y reconnaitre quelque chose de la brulure et de la douceur d'un loup"
"Ma mère est folle, je crois. Je souhaite à tous les enfants du monde d'avoir des mères folles, ce sont les meilleures mères, les mieux accordées aux coeurs fauves des enfants. Sa folie lui vient d'Italie, son premier pays. En Italie, ce qui est dedans, ils le mettent dehors. Leur linge à sécher et leur coeur à laver, ils mettent tout à la rue sur un fil entre deux fenêtres, et ils font l'inventaire plusieurs fois par jour, devant les voisins, dans un interminable opéra de cris et de rires"
"Je sors et je rentre après avoir embrassé mon loup, après avoir exercé le droit élémentaire de toute personne vivant sur cette terre : disparaitre sans rendre compte de sa disparition"
"La séparation la plus grave entre les gens, elle est là, nulle part ailleurs : dans les rythmes"
"J'ai toujours reconnu d'instinct ceux qui se lèvent avec le jour, même en vacances, et ceux qui restent pour des siècles au lit. J'ai immédiatement craint les premiers. J'ai toujours craint ceux qui partent à l'assaut de leur vie comme si rien n'était plus important que de faire des choses, vite, beaucoup. Ma mère était tellement aimée que ce n'était plus la peine d'occuper toutes les heures du jour. Le monde appartient, dit-on, à ceux qui se lèvent tôt. Ils le font bien sentir que ça leur appartient, le monde, ils en sont assez fiers de leur remue-ménage. Mais quand on est aimée, on s'en fout du monde, on a beaucoup moins besoin d'y faire son tour. Ma mère baignait dans un flux d'amour. Ses parents l'avaient célébrée. Les hommes l'admiraient. Elle n'avait rien à prouver, à construire. Elle pouvait bien rester au lit à des heures déraisonnables"
"Parfois, chaque seconde qui passe peut vous amener la mort ou la joie pure d'y avoir encore échappé - jusqu'à la seconde suivante où tout recommence. Je décide d'utiliser chaque seconde comme ça. Utiliser n'est pas un mot heureux : je décide d'aller d'une seconde à l'autre comme on saute d'un rocher au suivant, pour traverser une rivière profonde. Eclaboussée, rafraichie. Jamais noyée"
"Mourir doit ressembler à ça : nager dans le noir et que personne ne vous appelle"
"J'ai peur qu'on ne m'aime plus - de rien d'autre. Si, peut-être : des araignées. Pour la première peur, je suis rassurée. J'ignore pourquoi mais je suis rassurée, comme ma mère l'est pour elle-même : il se trouvera toujours quelqu'un pour m'aimer. Et s'il n'y a personne, il y aura toujours l'air, le sable, l'eau, la lumière. Je ne serai jamais abandonnée"
"Mon père, lui, c'est une maladie incurable, celle de la perfection. Tout doit être fait au mieux et le mieux ce n'est jamais ça, jamais, jamais. C'est un mal éprouvant pour l'entourage"
"Un détail en somme, mais l'amour réside dans les détails, nulle part ailleurs"
"mémé, qu'est-ce qu'il y a de plus important dans la vie ? Je n'ai pas oublié la réponse : une seule chose compte, petite, c'est la gaieté, ne laisse jamais personne te l'enlever. Elle disait : gaieté. Je suppose que les religieux diraient : joie [...] Quand je me suis mariée, la gaieté était dans mon coeur. Si j'ai divorcé, c'est parce qu'elle menaçait d'en partir"
"Moins aimer, c'est ne plus aimer du tout"
"Il me semble parfois que tous nos sentiments, même les plus profonds, ont une part indélébile de comédie. Leur profondeur ne doit souvent rien à l'amour - et tout à l'amour-propre. C'est sur nous-mêmes que nous pleurons et c'est nous seuls que nous aimons"
"L'état d'âme fait oublier l'âme. Moi je le dirais comme ça : l'état d'âme empêche l'âme de venir"
"Je ne sais pas ce qu'est l'âme. Je sais très précisément dans quelle partie du corps elle s'évapore, jusqu'à s'anéantir : un minuscule point sombre dans la prunelle des yeux - le mépris"
"Si je ne disparais plus, c'est que je n'ai plus besoin de disparaitre. Le mariage est encore la meilleure façon pour une femme de devenir invisible"
"Si on disait vraiment, partout et toujours, ce qui nous chante dans la tête, la vie serait plus drôle, plus déchirée peut-être, bien plus vivante"
"Tout ce qu'on vit vraiment est secret, clandestin et volé, marcher sous la pluie fine et se réjouir du bruit des talons sur les pavés, prélever une phrase dans un livre et la poser sur son coeur un instant, manger un fruit en regardant par la fenêtre, ça aussi il faut dire que c'est tromper, puisqu'on y reçoit du dehors une joie brute qui ne doit rien, absolument rien au mari"
"La chanson de ne rien faire pour bien faire, j'y trouve une image de ce que je vis avec lui, une annonce de la fin avant la fin et je n'en suis pas triste, ce que j'apprends avec l'ogre c'est à ne pas jouer du violoncelle pour mieux en jouer plus tard, j'apprends à être aimée pour n'avoir plus besoin de l'être et pour enfin aller au-delà, ailleurs, au-delà du sentiment, ailleurs que dans le sentiment, pour aller dans quoi, dans l'amour peut-être, comme aujourd'hui dans cet hôtel, vivante, seule, aimante d'amour partout donné, partout reçu, sans la maladie du lien à un seul, aimante d'un amour qui ne dépend plus d'un père, d'un mari ou d'un amant, l'amour est une pièce minuscule dans laquelle j'entrerai au bout de ces trois ans, pendant trois ans je me prépare à aimer, pendant trois ans je vis en attendant autre chose et donc je ne vis pas, je brûle seulement et les deux autres brûlent avec moi"
"On ne peut pas grandir avec les autres. On ne peut grandir qu'en échappant à cet amour qu'ils nous portent et qui leur suffit, croient-ils, à nous connaitre. On ne peut grandir qu'en faisant des choses dont on ne leur rendra pas comte, et d'ailleurs si on leur en rendait compte, ils ne les comprendraient pas, parce qu'elles seront faites avec cette part de nous demeurée invisible, insaisissable, non couverte par le manteau d'amour qu'ils jetaient sur nos épaules"


samedi 20 juin 2020

L'homme-joie

Notre challenge touche à sa fin avec l'été mais je pense bien poursuivre la lecture de Bobin qui m'est un régal pour l'âme ! 

Avec ce titre, tout en joie et en lumière, il nous offre 17 courts textes et phrases lancées sur le papier. Des textes comme des rencontres, brefs mais profonds, des textes simples qui dévoilent des beautés que nous ne voyons plus. Une ode à la vie, à cette joie d'être vivants qui coule dans nos veines quand on en perçoit le miracle. Une ode à l'écriture aussi : 
"Ecrire, c'est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l'ouvrir". 
Je vous livre des extraits, ou quelques mots, sur chacun de ces textes.

Et ma phrase choc de ce livre est, sans surprise :
"Un livre est voyant ou il n'est rien. Son travail est d'allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts"

L'homme joie : 
"Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante"
"Quelques secondes suffisent, n'est-ce pas, pour vivre éternellement"

C'est Maria : portrait lumineux d'une gitane.

Soulages : sur une visite au musée.
"Ce qu'on voit nous change. Ce qu'on voit nous révèle, nous baptise, nous donne notre vrai nom. Je suis un enfant dans une buanderie, devant des draps noirs mis à sécher sur une corde. Les tableaux sont de grandes bêtes vivantes allongées, un peu engourdies d'être là. Une lumière d'or blanc bat leurs flancs"
"Expliquer n'éclaire jamais. La vraie lumière ne vient que par illuminations, explosions intérieures, non décidables"

L’irrésistible : sur Glenn Gould. 
"Vous m'aimez trop. Vous voulez m'enfermer là où je suis, là où vous êtes, entre les murs de piano noirs, de fauteuils rouges, bien au chaud avec vous"
"Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais on ne peut pas faire deux choses en même temps, mener deux chevaux dans le même galop. On ne peut pas écouter et voir. Voir l'emporte. Voir est beaucoup trop fort, beaucoup plus fort. Au concert, nous sommes trois : vous, moi et le piano. Quatre si je compte la musique. Cela fait trop de monde, et trop de monde cela fait trop de bruit. Au bout du compte on n'entend rien"
"C'est un des rares principes que vous vous connaissez, et peut-être même est-ce le seul : ne jamais contrarier le cours des choses. Ne surtout pas résister au désastre. Quand l'incapacité est là - l'incapacité d'entendre, d'écrire ou d'aimer, l'empêchement de toute respiration - vous lui donnez la place, toute sa place, tout son temps, tout le temps. Vous ne faites donc pas réparer les appareils [...] Vous n'avez à votre disposition que ces instruments rudimentaires, ces machines capricieuses qui rongent vos cassettes, laissant de loin en loin passer un filet de musique, comme les plaintes d'une fée enfermée dans le noir"

Un prince : sur les fleurs. 
"Nous recevons la nouvelle de la disparition d'un être aimé comme l'enfoncement d'un poing de marbre dans notre poitrine. Pendant quelques mois nous avons le souffle coupé. Le choc nous a fait reculer d'un pas. Nous ne sommes plus dans le monde. Nous le regardons. Comme il est étrange. Le moins absurde, ce sont les fleurs. Elles sont des cris de toutes les couleurs"

Un carnet bleu : lettre à la plus que vive.

Le laurier-rose : pour traverser la mort, la mort de l'aimée. 
"La souffrance que nous avons de notre amour est encore notre amour, l’empêche de glisser au noir comme l'y feraient glisser les affreuses consolations"

La gueule du lion : 
"Mon idéal de vie c'est un livre et mon idéal de livre c'est une eau glacée comme celle qui sortait de la gueule du lion d'une fontaine sur une route du Jura, un été"
"Un livre est voyant ou il n'est rien. Son travail est d'allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts"

Des yeux d'or : sur l'essentiel.
"Deux choses importantes sont arrivées aujourd'hui. J'ai tout de suite su qu'il n'y en aurait pas d'autres. A deux heures de l'après-midi c'était plié. Deux émerveillements c'est beaucoup pour un seul jour, non ?"
"Le miracle arrive dans un deuxième temps, quand s'éveille ce qui dormait sous nos yeux, quand ce qui surgit de la vie crève nos yeux et les remplace par des yeux d'or"

Vita Nuova : sur Dante et la chasse. 
"Au bord d'une rivière de feu, Dante découvre ces gens qui ont passé leur vie en ne faisant ni bien, ni mal. Ceux-là "qui ne furent qu'eux-mêmes", le ciel les refuse et l'enfer les recrache"

La main de vie : sur son père et Bach. 
"L'absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde. On ne tord pas un rayon de soleil"

Trésors vivants : sur Alzheimer. 
"Quand mon père ne savait plus rien de moi, il savait encore qui j'étais, je le sentais, je l'éprouvais, et ce qu'on éprouve est plus grand que tout ce que nous dit la science. Ne trouvant plus les prénoms, il rusait. Interrogé sur moi il répondait : "c'est celui qu'on n'oublie pas", et sur ma mère : "c'est la meilleure". Ces oublieux n'oublient rien d'essentiel, c'est ce qui les distingue de nous." 

Les minutes suspendues : sur les fleurs des cathédrales.

Mieux qu'un ange : sur le Christ comme poète 

Le petit charbonnier : sur la mort d'un chat. 
"La vie nous mène à la mort comme une chatte, en les prenant dans sa gueule, mène ses chatons à l'abri."
"Je sais ce que c'est maintenant, un chat : c'est quelqu'un qui ressemble à un chat, qui vient et qui vous prend le coeur."

La restitution : sur le don d'une gitane. 

Un trousseau de clés : sur les clés des philosophes qui ne servent à rien.

lundi 25 mai 2020

Un bruit de balançoire


Des lettres de Bobin, avec l’inspiration de Ryokan qui souffle au-dedans. Lettres à des objets ou à des personnes, sans distinction : une inconnue, un nuage, Marina, un forestier, sa mère, un coucou, un ami, les jeunes gens de Lodz, Ryokan, Nadedja, un escalier, un bol cassé, Hélène, une femme et une demoiselle, son âme, un messager, un fantôme, un penseur, et Lydie.

« L’écriture doit venir nous chercher où nous sommes, nous sortir de la tombe de nos vies, faire revenir dans nos veines le sang vieil or de l’amour »
« J’ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n’ont pas répondu. J’ai frappé aux portes du silence, de la musique et même de la mort, mais personne n’a ouvert. Alors j’ai cessé de demander. J’ai aimé les livres pour ce qu’ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu’on les entend à peine »
« Ma réponse ne serait pas complète si je n’ajoutais qu’on peut parfois être si présent à ce qu’on vit qu’il n’y a plus besoin de paradis – aucun mot ne suffisant pour dire la vie et la mort dépassées »
« La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde »

lundi 13 avril 2020

La dame blanche


Dans ce livre, les pages de la vie d’Emily Dickinson, poète et recluse, sainte sous la plume de Bobin. Pas une biographie qui cavale, de la mort à la mort. Mais quelques évocations, des instants choisis, délicats, des moments de la vie ordinaire, d’une femme qui s’habillait de blanc, cuisinait, soignait les fleurs et l’écriture. Une femme sensible. Une musicienne aussi. Et dans cette suite de jours, quelques visages se détachent, celui d’Austin et de Vinie, son frère et sa sœur, de Sue, la belle-sœur adorée, la rudesse d’un père et la faiblesse d’une mère. Et des amies et amis qui viennent la visiter, parfois sans même la voir, séparés par les murs que la recluse ne franchit plus.


Comme souvent avec Bobin, c’est l’écriture qui marque et plait, plus que le sujet, d’ailleurs entraperçu. Peu de dates, de faits et d’événements mais plutôt des sensations, des rencontres et la vie qui passe là-dessus. Une lecture qui donne envie de découvrir les poèmes de la dame blanche, espérant y retrouver la douce sensibilité que lui donne Bobin : « Certaines personnes sont si ardemment présentes à elles-mêmes que, devant elles, on se découvre douloureusement une âme »


« Edward est emmuré vivant, comme le sont tous les hommes de Devoir »
« Les fantômes se penchent sur le berceau d’Emily. Ils regardent celle qui sera leur scribe, dont l’irradiante sensibilité traverse déjà le mur d’inattention qui sépare les absents des présents. Un poète, c'est joli quand un siècle a passé, que c'est mort dans la terre et vivant dans les textes. Mais quand c'est chez vous, un enfant épris d'absolu, bouclé dans une chambre avec ses livres, comme un jeune fauve dans sa tanière enfumée par Dieu, comment l'élever ? Les enfants savent tout du ciel jusqu'au jour où ils commencent à apprendre des choses. Les poètes sont des enfants ininterrompus, des regardeurs de ciel, impossibles à élever »
« L’inexplicable d’un lien est la meilleure preuve de l’existence d’un Dieu qui s’amuse beaucoup à mettre les uns en rapport avec les autres, pour compter les étincelles et les coups. Que veut Samuel Bowles, que veut l'homme du dehors ? Il veut la vie la plus intense. C'est un homme moderne : il croit que rien n'est plus intense que ce qu'on appelle un "événement" - quelque chose qui fait du bruit, qui va vite et qu'il ne faut absolument pas manquer. Mais un événement n’est le plus souvent qu’une épiphanie du néant, un feu follet courant au-dessus du grand cimetière du monde. Et que veut Emily Dickinson, que veut la femme du dedans ? Elle aussi veut la vie la plus intense, mais elle la cherche du côté de la vie timide, lente et silencieuse, sur le versant ombragé des jours, là où les pâquerettes dodelinent de la tête sous le poids de la rosée, et où les agonisants cherchent à avaler une ultime gorgée d’air. Personne ne peut être plus loin d’Emily que Samuel Bowles – une chance pour elle, l’occasion inespérée d’agrandir par un amour la lumineuse douleur de vivre »
« Derrière la porte fermée à clé de sa chambre, Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n'a d'égale que celle des proses cristallines de Rimbaud. Comme une couturière céleste, elle regroupe ses poèmes par paquets de vingt, puis elle les coud et les rassemble en cahiers qu'elle enterre dans un tiroir. "Disparaître est un mieux. "À la même époque où elle revêt sa robe blanche, Rimbaud, avec la négligence furieuse de la jeunesse, abandonne son livre féerique dans la cave d'un imprimeur et fuit vers l'Orient hébété. Sous le soleil clouté d'Arabie et dans la chambre interdite d'Amherst, les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier. »
« Parler sans fin de ce qui se dérobe sans fin est une jouissance en regard de laquelle toutes les autres ne sont rien. Rencontrer quelqu'un, le rencontrer vraiment - et non simplement bavarder comme si personne ne devait mourir un jour -, est une chose infiniment rare. La substance inaltérable de l'amour est l'intelligence partagée de la vie »
« Un lecteur d'Amherst, après avoir lu l’avis de décès lui confirmant qu'il est, lui, bien vivant, se souviendra quelques secondes de celle qui éblouissait le ciel avec ses camélias et ses jasmins, puis il passera à autre chose ignorant qu'en tournant la page du journal il venait d'enterrer la sainte du banal »

samedi 14 mars 2020

La lumière du monde

Paroles de Christian Bobin réveillées et recueillies par Lydia Dattas. Ce n’est pas une interview, car nous n’avons pas de question, et très peu de réponses. Ce sont plutôt des pensées, des bouts de vie de Bobin, mises bout à bout.

Ma phrase préférée : 
« La véritable écriture, c’est quand on est attendri par quelqu’un : le ciel qui est en nous cherche les petits morceaux de ciel qui sont en exil sur cette terre. Cet exil est terrible, c’est pourquoi le ciel qui est en nous ne se trompe jamais dans ses choix »
Et toutes ces autres qui m'ont aussi fait "boum" dans le cœur :
« La plupart des gens rendent très difficile de les rencontrer parce qu’ils ne sont pas vraiment dans leur parole ou parce qu’ils sont sans âme. Je fais toujours à l’autre le crédit de la nouveauté incroyable de son existence, mais ce crédit va s’user si l’autre a gâché cette merveille là pour devenir comme tout le monde. Comment parler avec personne ? C’est impossible. Parfois, le désir de partager est si fort que je vais quand même tenter ma chance, mais c’est souvent en vain : les opinions ne m’intéressent pas. Ce qui me touche, c’est quand l’autre a mis tout le poids de sa vie dans la balance des mots et que sa pensée s’appuie sur ça »
« Soit on est vierge dans cette vie, soit on est brûlé par elle. Soit on est au bord, soit on est au cœur. Le seul risque, c’est d’être un peu mélangé : c’est la société »
« Marcher dans la nature, c’est comme se trouver dans une immense bibliothèque où chaque livre ne contiendrait que des phrases essentielles »
« Il est presque impossible de se faire un manteau de lumière et d’amour dans cette vie, et le manteau impeccable des saints, il est certain qu’ils ont dû le payer horriblement cher, parce qu’il n’y a que l’âme qui puisse les vêtir, et l’âme, c’est hors de prix »
« Si j’ai mis de la lumière dans mes livres, c’est aussi pour ne pas assombrir l’autre, par courtoisie envers celui qui me lit. Il m’a toujours semblé qu’il existait assez d’écrivains qui se font une spécialité d’assombrir et de dénigrer la vie. Les poètes et les artistes se donnent souvent une sorte de droit de grossièreté. Sous prétexte qu’ils ont du talent, ils croient avoir tous les droits. J’ai en horreur ce genre d’attitude. J’ai sans doute parfois trop tiré du côté de la joie, car il ne faut pas escamoter la souffrance, mais je reste persuadé qu’il vaut mieux ça que le contraire […] Certaines œuvres soi-disant rebelles ne font qu’ajouter au chaos du monde et elles n’aident personne »
« Si j’ai fait une erreur, ce n’est donc pas d’avoir trop parlé de l’amour, c’est d’en avoir parlé de façon trop imprécise. Car je crois que l'intelligence cherche toujours quelque chose à aimer, le but étant de devenir à soi-même comme le ciel étoilé. La vie est une fête de sa propre disparition : la neige, c'est comme des milliers de mots d'amour qu'on reçoit et qui vont fondre, les roses sont comme des petites paroles brûlantes qui vont s'éteindre, et celui qui arrive à les déchiffrer doit être d'une précision hallucinante s'il veut être cru, s'il veut parvenir à faire voir à d'autres ce qu'il a vu »
« Cioran est un bienfaiteur, non pas, comme le disent ses faux disciples, parce qu’il désenchante le monde, mais parce qu’il ne laisse aucun faux enchantement. C’est quelqu’un qui nettoie le désert »
« Aimer quelqu’un, c’est le lire. C’est savoir lire toutes les phrases qui sont dans le cœur de l’autre, et en lisant le délivrer. C’est déplier son cœur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à lui-même un lire écrit dans une langue étrangère […] On lit en quelqu’un comme dans un livre, et ce livre s’éclaire d’être lu et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait  pour un lecteur une très belle page d’un livre rare. Quand un livre n’est pas lu, c’est comme s’il n’avait jamais existé. Ce qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s’aiment, c’est que l’une des deux pense qu’elle a tout lu de l’autre et s’éloigne, d’autant qu’en lisant on écrit, mais d’une manière très mystérieuse, et que le cœur de l’autre est un livre qui s’écrit au fur et à mesure et dont les phrases peuvent s’enrichir avec le temps.»
« Il a eu une remarque pour me dire que j’en faisais une lecture hallucinée, qui m’a blessé par ce mélange de vouloir construire et mépriser à la fois qui est si fréquent chez les intellectuels : on parle à quelqu’un qui est à un mètre de soi et on est envoyé à des années-lumière. »
« Quand j’aime je suis dans ma propre vie comme dans une histoire à l’intérieur de laquelle j’aurais tout à coup disparu : c’est l’autre qui requiert toute mon attention. »
« Il y a un critère de la vérité, c’est qu’elle vous change : ça bouleverse comme un amour, la vérité. »
« L’esprit, c’est ce qui rend en chacun le monde insupportable, et ce qui nous rend à nous-mêmes insupportables chaque fois que nous concédons quelque chose à ce monde. »


lundi 9 mars 2020

Les ruines du ciel

Port-Royal, ça te parle ? Les jansénistes ? Sûre qu'Arsène et les copines voient bien de quoi il s'agit. Pour les autres, on part au XVIIe siècle dans un monastère confié à Angélique et Agnès Arnauld. Un monastère qui attire bientôt des anciens frondeurs, qui entre dans une réforme des mœurs et des règles de l'abbaye, qui s'oppose au Roi Soleil. On y croise Pascal ou Saint-Cyran. 

Ce qui intéresse Bobin, c'est surtout la vie spirituelle de ce lieu et de ses pensionnaires, présenté par des petits paragraphes qui viennent s'intercaler avec des visions de paysages, de musiques ou de peintures. Et des réflexions sur la vie, sur la mort. Sur ce qui fait l'essentiel de notre temps.

Je garde parmi une moisson de phrases, celle-ci : "Tout ce qu'on fait en soupirant est taché de néant"


"Angélique Arnauld a l'âge de gronder ses poupées de cire richement vêtues de soie lorsqu'elle devient abbesse de Port-Royal et prend la tête d'une maison de poupée pour les anges"

"Dieu aime parler à travers des bouches édentées, c'est son charme"

"Les pissenlits se multiplient devant la maison comme les notes dans les Variations Goldberg de Bach : d'abord quelques-uns, isolés, timides, et soudain une chaude pluie d'or partout sur l'herbe verte"

"Les livres sont des cloîtres de papier. On peut s’y promener jour et nuit. Le jardin au centre des cloîtres symbolise le paradis. Avec le temps je suis devenu jardinier au paradis, passant chaque matin un râteau d’encre sur une étroite terre de papier blanc. Il importe que tout soit harmonieux : le paradis n’est pas fait pour qu’on y vive mais pour qu’on le contemple et que, d’un seul coup d’oeil sur lui, l’âme soit réconfortée"

"Toute notre vie n'est faite que d'échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l'air entre"

"Le monde ne devient réel que pour qui le regarde avec l'attention qui sert à extraire d'un poème le soleil qu'il contient"

"Le pain et la beauté sont deux royaumes comparables, deux nourritures indispensables à la vie éternelle de chaque jour"

"A la seconde où la mort claque le livre de la vie, elle pénètre en entier chacune de ses phrases"

"La sainteté c'est juste de ne pas faire vivre le mal qu'on a en soi"

"Les jansénistes et leurs ennemis se disputent autour de l'idée de grâce, plus férocement que des chiens autour d'un os de lumière. Les gens de Port-Royal pensent que la grâce est tout, et qu'elle tombe comme une pluie d'été sur telle ou telle personne, sans lien avec aucun mérite : nos volontés et nos puissances ne sont rien. Un roi est aussi misérable que le dernier de ses sujets. Rien n'agit jamais en nous que Dieu c'est-à-dire cette vague de joie sur laquelle nos vies, sans savoir comment, parfois se tiennent. Les saints sont ceux que cette vague engloutit"

"Chacun a sa blessure et son trésor au même endroit"

"Le savant casse les atomes comme un enfant éventre sa poupée pour voir ce qu'il y a dedans. Le poète est un enfant qui peigne sa poupée avec un peigne en or. Il y a la même différence entre la science et la poésie qu'entre un viol et un amour profond"

"La vie a besoin des livres comme les nuages ont besoin des flaques d'eau pour s'y mirer et s'y connaitre"

"Parfois quelqu'un vous donne à manger en une seconde pour votre vie entière"

"Le sens de cette vie c'est de voir s'effondrer les uns après les autres tous les sens qu'on avait cru trouver"

"L'écriture est l'art d'écorcer le langage comme une branche de noisetier pour retrouver la lumière laiteuse du bois tendre par-dessous"

"Tout Port-Royal s'est élevé sur cette carence de l'amour maternel. Les plus purs châteaux son bâtis sur un abîme."

"L'ange de la lecture fait rouler la pierre devant le sépulcre du livre"

"Il y a quelque chose d'inguérissable qui traverse chaque vie de part en part et n'empêche ni la joie, ni l'amour."

"Les fleurs d'or des genêts sont des crachats divins"

"Le clochard fumait un cigare. C'est toujours merveilleux de voir quelqu'un ne pas répondre à l'imaginaire qu'on a de lui. L'inattendu est la signature authentique du divin."

"La poésie est une pensée échappée de l'enclos des raisonnements, une cavale de lumière qui saute par-dessus la barrière du cerveau et file droit vers son maître invisible."

"De celui qui part sans un adieu ou sans payer on dit au dix-septième siècle qu'il "fait un trou dans la nuit"."

"Pablo Casals chaque matin de sa vie joue une suite pour violoncelle de Bach comme on se débarbouille à la fontaine"

lundi 10 février 2020

Noireclaire


« Je cherche ton visage comme on cherche l’interrupteur dans le noir »

C’est encore un livre à la femme aimée. Lettre ou poème ? Un livre où il y a des fantômes et la belle nature. Un livre qu’on confondrait presque avec d’autres finalement. J’ai l’impression de l’avoir déjà lu, ou presque. Il m’émerveille moins. Et pourtant, ses phrases indubitablement me touchent.

lundi 6 janvier 2020

Un assassin blanc comme neige


J’ai un peu plus de mal avec les livres de Bobin qui sont entièrement poétiques. C’est un peu le cas de ce titre. On y croise la beauté à toutes les pages, dans le chant d’un oiseau ou dans la moustache d’un chat, dans les plantes et les yeux des enfants. C’est doux et profond à la fois. C’est un livre à savourer, quelques pages par-ci, d’autres un soir prochain. C’est doux au cœur. Mais ça ne le fait pas toujours battre finalement. J’en garde tout de même une petite récolte de phrases pour éclairer le chemin, surtout la dernière. Pour celle-ci, ça valait le coup de tourner les pages !

« Je te salue à travers l’infranchissable vitre de papier blanc, petit âne aux yeux charbonnés d’étonnement. Tu ne sauras jamais combien j’ai aimé ta manière d’être attentif au rien du ciel »
« Nous ne disposons que d’une seconde pour voler à la vie les bracelets de lumière qui tintent à ses poignets »
« Celle qu’on attend sur le quai de la gare se détache en gloire de la coulée des voyageurs, comme surgie charitablement d’un au-delà jusqu’à ce monde-ci. C’est ainsi que les mères voient leur enfant leur renaître à chaque sortie d’école : un seul visage qui bat du tambour, une seule étoile qui couvre tout le ciel »
« Tous les airs se démodent – pas les chants d’oiseaux »
« Quand le peintre japonais Hokusai meurt en 1849 il a, par ses dessins, rendu la vie dix mille fois plus vivante qu’elle n’était avant lui. Sans doute est-ce là le travail que chacun doit accomplir par sa vie : frotter la pièce d’or mise dans notre main à notre naissance, afin qu’elle brille dix mille fois plus quand la mort nous la volera »

lundi 30 décembre 2019

Louise Amour

Histoire d’amour, évidemment  !

Louise est parfumeuse, riche, légère. Elle est présente au monde et aux autres, elle éclaire le monde. Et notre narrateur écrit. Il aime les écrits des saints et des mystiques. La rencontre des deux fait des étincelles et c’est le début d’une histoire. Une histoire de passion et de mort, comme toutes les histoires d’amour. Une histoire d’amour et de jalousie, de possession. Une histoire qui vient fendiller la carapace de cristal du narrateur. 

Lieux : cimetières, églises, champs de fleurs et roseraie. Alternance de lumière et de sombre, entre les lieux de Louise et ceux du narrateur, en pleine lumière.

Encore une belle incursion dans l'imaginaire de Christian Bobin et dans sa langue si douce à mes yeux : « Arrive la mort – ou la grâce d’une épreuve sans issue imaginable – et l’épouvantail brûle en une seconde et du feu surgit un vivant absolu, une personne non encombrée d'elle-même ni infestée par le monde, un tout petit éclat bleuté du grand vitrail de Dieu – une âme »


« Les livres sont de vieux serviteurs sur le dos desquels nous disposons, afin qu'ils les portent à notre place, nos craintes et nos espérances. Le temps passé à lire qui est du temps changé en lumière, l’espérance attrapée comme un rhume en rêvant, la puissance secrètement demandée aux livres savants, tout de nous pèse sur les épaules, la nuque, le dos de nos esclaves de papier. Il suffit ensuite de les regarder pour connaitre leur maître. La bibliothèque de Louise Amour ne révélait-elle pas une âme éprise de ce Dieu exténué d’être seul, à qui les roses proposent l’asile de leur douceur ? »
« Le visage de la jeune femme derrière Santal avait la sourde luminosité de celle qui, penchée au-dessus d’une flamme invisible, ne songeait qu’à l’entretenir et s’oubliait elle-même. Elle semblait avoir l’autorité abrupte de ceux qui se donnent à l’essentiel, sans aucun souci de plaire. Le Christ avait aimé de telles voisines fidèles et sans prestige »
« Certains êtres sont comme le lilas qui sature de son parfum, jour et nuit, l'air dans lequel il trempe, condamnant ceux qui entrent dans son cercle embaumé à éprouver aussitôt une ivresse intime qui fait s'entrechoquer, comme des verres de cristal de Bohême, les atomes de leurs âmes. Dans les entours de telles créatures, comme dans ceux du lilas, plus moyen de garder une conscience claire. La pensée est un soleil d’hiver. Elle a besoin du froid et du sec pour s’élever. L’ivresse, même quand elle n’est que mentale, l’humidifie, l’alourdit et finalement l’empêche de s’envoler »
« Le luxe donnait l’impression que la vie était délivrée de la mort, de la douleur, du temps – et au bout du compte de la vie même »
« A la fin de chaque jour d’absence de Louise Amour je prenais le carnet au-dessus de la pile, je le remplissais de mots jusque tard dans la nuit, et c’était comme verser un vin précieux dans un verre sans fond. Louise Amour, quand je ne pouvais la voir, devenait plus haute qu’une cathédrale. Son absence jetait de l’ombre sur tout, comme si une géante avait recouvert de ses jupons la terre entière – villages, routes et projets […] Je la remerciais au contraire silencieusement de m’avoir abandonné, de m’avoir laissé dans une épreuve que finalement, avec de l’encre et du papier (comme font les enfants après le départ soudain de leur mère dans la pièce à côté), j’avais changé en grâce. J’offrais mes prières de papier à la déesse de chair. Elle prenait son temps pour les lire. Elle prenait son temps pour tout»
« Chacun de nous est fait pour une seule chose et cette chose, quand il l’accomplira, le contiendra en entier, mieux qu’un cercueil. J’étais fait pour adorer. J’avais été élevé pour ce sacre dont j’inventais la couronne d’encre et de papier »
« Elle portait son cœur sur son visage comme les saints qui tiennent leur cœur dans leurs mains, à l’extérieur d’eux-mêmes »
« Le parfum des parfumeurs, c’est l‘âme volée des fleurs. On devrait l’interdire aux belles dames et l’utiliser uniquement pour laver les clochards et les agonisants »

lundi 16 décembre 2019

La grâce de solitude


Marie de Solemne dialogue dans ce petit ouvrage avec Christian Bobin, Théodore Monod et Jean-Michel Besnier. Leur thème ? La solitude. La solitude choisie, qui permet de préserver un certain bien-être. Une solitude qui ne se confond pas avec un isolement, non consenti. Une solitude qui n’est pas une malédiction ou quelque chose à fuir mais une grâce qui permet de se révéler.

Comme souvent, j'ai été attentive aux phrases de Bobin que je glane pour moi, pour vous : 
« Pour vivre, il faut avoir été regardé au moins une fois, avoir été aimé au moins une fois, avoir été porté au moins une fois. Et après, quand cette chose-là a été donnée, vous pouvez être seul. La solitude n’est plus jamais mauvaise. Même si on ne vous porte plus, même si on ne vous aime plus, même si on ne vous regarde plus, ce qui a été donné, vraiment donné, une fois, l’a été pour toujours. A ce moment-là, vous pouvez aller vers la solitude comme une hirondelle peut aller vers le plein ciel »
« L’amour, la solitude, l’écriture, le chant, le jeu, j’aime par exemple à les faire tourner comme des toupies sur la page, parce que je les éprouve dans ma vie même comme tournant l’une sur l’autre, l’une dans l’autre »
« Il y a un creux qui est en vous, que vous ne supportez plus, et que vous allez remplir avec des nourritures plus ou moins digestes. Souvent, on remplit très vite ce creux, ce vide, cette attente naissante, alors qu’elle demanderait un peu de temps encore pour nous dire ce qu’elle a à nous dire. Mais, nous, on essaie de la combler tout de suite. C’est comme une question qui se pose et qu’on essaie d’arrêter. On n’y répond pas… on essaie de la tuer »
« Ce que j’attends, c’est l’inattendu. Ce que j’attends, c’est ce que, par définition, je ne peux même pas imaginer attendre. Parfois ça prend précisément la forme de quelque chose qui va être tellement imprévisible que dans un premier temps ça va me blesser, ça va me contredire. C’est par là que je sais la vie – que je la reconnais en tous cas -, que je sais qu’elle est fidèle »
« Dans l’autre, c’est mon propre cœur que j’entends battre. Toujours en reconnaissant parfaitement l’altérité de l’autre, ce qui en lui m’échappe »
« Si on veut transmettre quelque chose dans cette vie, c’est par la présence bien plus que par la langue et par la parole. La parole doit venir à certains moments, mais ce qui instruit et ce qui donne, c’est la présence. C’est elle qui est silencieusement agissante »
« Sans « ailleurs », ça ne tient pas. En fait, si on aime uniquement avec notre propre volonté, un jour ou l’autre… on craque. Tôt ou tard, on craque… et c’est effroyable »
« Dans la solitude on rejoint Quelqu’un d’autre que soi »

Et comme il n'y avait pas que Bobin, j'ai aussi récolté d'autres phrases : 
Besnier « Je ne pense pas que le solitaire ait renoncé à séduire l’autre, seulement il veut séduire avec d’autres armes, en offrant l’image de son autonomie, de son indépendance, de sa force. Il y a chez le solitaire une dénégation de la sociabilité »
Monod « Voilà un enseignement du désert : on n’est jamais pressé ! On peut toujours remettre au lendemain, ou à la semaine d’après, ce qu’on a à faire. Rien ne presse… »

lundi 2 décembre 2019

L’épuisement


Ce n’est pas la lecture la plus évidente de Christian Bobin. C’est un peu échevelé, brut, passant du coq à l’âne. Alors, évidemment, sans Ariane, je me suis un peu perdue dans le labyrinthe des pensées de l’auteur. Cela ne les rend pas moins belles. Cela me les rend plus difficiles à relier. Car j’aime le petit fil fragile qui dessine des routes dans les livres, ce petit caillou qui lui permet de ne pas se perdre dans les pages. Mais la couleur est annoncée dès le début : on ne sait pas ce que sera ce livre.

« Les écrivains qui savent d’avance ce que sera leur livre ne sont pas des écrivains mais des créatures de Dieu atteintes par la folie du raisonnable, du sérieux, du devoir à rendre. Je n’ai pas de devoir à rendre. J’ai un livre à faire pour la lumière qu’il me donnera »
Et c’est ainsi que je m’aventure dans le livre, plein de moments ordinaires, mais dont les mots font danser la lumière. Il y est question d’écrivains, d’artistes, de films qui nourrissent l’auteur et de moments de sa vie : les premiers jours d’école, le boulevard d’une petite ville industrielle, un amour… Je l’ai refermé en me disant que je n’y avais rien compris et je l’ai rouvert pour relire toutes les pages griffonnées, les paragraphes soulignés… J’avais une récolte incomparable de mots qui me touchent. Et si finalement, c’était ça qui me nourrissait, plus qu’une histoire bien linéaire ? Car, comme Bobin l’écrit, « Et c’est quoi, la fin d’un livre. C’est quand vous avez trouvé la nourriture qu’il vous fallait, à ce jour, à cette heure, à cette page »

Alors dans la récolte abondante, arbitraire, je choisis cette petite phrase évocatrice : « J’aime les miroirs, les icônes et les livres. J’aime ce qui retient sur soi de la lumière avant de nous la rendre, augmentée d’une secrète beauté » et celle-ci qui me parle : « L’intelligence ce n’est rien d’autre : une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle, rien qu’à elle, dans ce qui la traverse et parfois la tue. Lire par exemple c’est une des manifestations les plus simples de l’intelligence, cela n’a rien à voir, absolument rien à voir avec la culture. Lire c’est faire l’épreuve de soi dans la parole d’un autre, faire venir de l’encre par voie de sang jusqu’au fond de l’âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n’est rien, n’a pas lieu, n’est pas même du temps perdu, est moins que rien. Toute vie qui n’est pas bouleversée par la vie et qui ne va pas, seule, sans le réconfort d’aucune leçon, trouver son bien dans ce bouleversement, est morte. Ce qui est le bien d’une personne c’est à la personne seule d’en décider, en ne s’appuyant que sur la lumière suffisante de sa propre solitude, au plus loin des convenances de pensée ou de morale »
« Un événement dans la vie, c’est une maison avec trois portes séparées – mourir, aimer, naître. On ne peut y entrer qu’en franchissant les trois portes simultanément, dans le même temps. C’est impossible et cela arrive »
« Le mort en nous c’est le maître, celui qui sait. Le vif en nous, c’est l’enfant, celui qui aime, qui joue à aimer »
« C’est le premier apprentissage du mensonge collectif : faire semblant d’être là où nous ne sommes pas »
« L’amour c’est quand quelqu’un vous ramène à la maison, quand l’âme revient au corps, épuisée par des années d’absence »
« Aucune vraie rencontre ne peut se faire sans aussitôt nous défaire. Aucune rencontre hors de l’amour, aucun amour qui ne commence par nous tuer »
« Je n’ai jamais vécu en couple, par gout profond de la solitude. Ce qui fait le désespoir de tant de couples c’est un irrespect de la solitude native de l’autre »
« L’enfance avait choisi ce qu’elle choisit toujours : la vie, quand bien même la mort jouirait des services du meilleur attaché commercial qui soit. Je crois que l’enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu’il n’y a qu’elle à écouter »
« La solitude est une maladie dont on ne guérit qu’à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède, nulle part. J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voire, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d'être seuls fait d'eux les personnes les plus seules au monde »
« Je crois que c'est ça, un artiste. Je crois que c'est quelqu'un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l'espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l'encre ou même du silence. Dans ce sens, artistes nous le sommes tous, exerçant le même art de vivre avec plus ou moins de talent, je précise : avec plus ou moins d’amour »
« La maison de mon oncle, une incroyable bâtisse tout en fenêtres et en escaliers, on se sent bien rien qu'à la voir. De sa cuisine, il peut entendre chaque jour le chant d'un oiseau en cage chez le voisin du dessous. Et un jour, plus de chant. Il se penche à la fenêtre, regarde, comprend : l'oiseau chantait quand il était pris dans un rayon de lumière, et ce rayon lui arrivait du soleil en ricochant sur la fenêtre de la cuisine. Alors il pousse doucement la fenêtre, il la remet à sa bonne place, jusqu'à entendre le chant ressuscité. C'est une scène du film. Elle dure, quoi, cinq secondes. Vous n'avez jamais trouvé, nulle part dans aucun livre, une plus juste description de la lecture, de sa magie intime : les livres sont comme la maison de mon oncle. Les phrases y sont autant de fenêtres. Suivant leur inclination, leur ouverture, elles attrapent la lumière et la renvoient sur le cœur en cage, jusqu'à le faire chanter. C'est une opération délicate. Il y faut beaucoup de doigté et d'attention »
« Proust a écrit des milliers de pages pour apprivoiser un sommeil qui se refusait à lui enfant, lorsque sa mère n’entrait pas dans sa chambre pour l’embrasser. Sur un plateau de la balance, un seul baiser manquant. Sur l’autre plateau, des nuits blanchies à l’encre, tous les écrits du monde. Il est évident que le premier plateau est plus lourd que le second. La littérature insomniaque ne consolera jamais de l’absence d’un amour donnant à notre visage lumière de repos »
« Les mots qu’il écrit ne sont là que pour donner le temps à d’autres mots de se faire entendre. Il y a toujours deux livres dans un vrai livre. Le premier seulement est écrit. C’est le second qui est lu, c’est dans le livre du dessous que le lecteur reconnait ce qui, de l’auteur et de lui, témoigne de l’appartenance à une même communauté silencieuse »
« Les beaux nuages qui vont là-bas au ciel. Je n’ai pas d’autre amour que celui-là, pas les nuages mais la liberté d’aller qu’ils montrent et disent, la liberté de se métamorphoser sans cesse, d’être infidèle à soi-même pour mieux rester fidèle à la vie dans notre vie »
« Dans la logique du monde, on ne peut faire sa place sans aussitôt prendre la place d’un autre. Mais on ne fait pas plus sa place qu’on ne fait sa vie : on trouve l’une et l’autre, et le sentiment de cette trouvaille inespérée c’est la joie même »
« On dit des anorexiques qu’il refusent de se nourrir alors qu’ils refusent simplement, sainement, d’avaler de mauvaises nourritures. On les dit malades quand ils ne font que rejeter l’amour avarié qu’on les invite à goûter »
« Ceux que j’aime, je ne leur demande rien. Ceux que j’aime, je ne leur demande que d’être libres de moi et ne jamais me rendre compte de ce qu’ils font ou de ce qu’ils ne font pas, et, bien sûr, de ne jamais exiger une telle chose de moi. L’amour ne va qu’avec la liberté. La liberté ne va qu’avec l’amour »