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jeudi 25 août 2022

L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale

C'est le titre de ce livre de Ruwen Ogien qui m'a interpellée avant que je n'en connaisse le thème. Quand j'ai découvert qu'il s'agissait de philosophie morale et de dilemmes, j'ai encore plus eu envie de le lire. Et en commençant la lecture, j'ai été encore plus séduite parce qu'il n'y a pas de complexité dans la façon de traiter le sujet : c'est accessible et ça fait réfléchir, what else ?

A travers diverses expériences, l'auteur propose des choix à faire. Ces expériences de pensée inventées pour susciter la réflexion ont permis de questionner des personnes et leurs intuitions morales. A chaque chapitre, deux expériences sont décrites, souvent très proches. L'une semble souvent plus acceptable que l'autre. L'auteur se demande pourquoi, surtout si le résultat est identique. Par exemple, entre laisser mourir et tuer, le résultat est le même (mort de la personne) mais l'intention diffère. Et c'est là que ça devient parfois absurde dans les différents cas !

Outre les expériences, l'auteur nous introduit à des théories telles que le déontologisme (il y a des choses qu'on ne doit pas faire) ou le conséquentialisme (il faut faire en sorte qu'il y ait le plus de bien dans l'univers), ou l'arétisme (c'est la perfection morale personnelle qui compte). Il s'interroge sur la dignité humaine, le prix de la vie, le fait de traiter les personnes comme des moyens, sur la liberté humaine, sur les saints, sur ce qui se passerait si tout le monde en faisait autant ou sur la pente fatale (le fait d'accepter une action sur laquelle il y a un débat lié à la morale mène forcément à un résultat intolérable). 

Sur la bonté humaine et par exemple les Justes : peut-on dire que ce sont des personnes plus altruistes que les autres ? L'auteur relève que des facteurs ont favorisé ce comportement comme une demande directe ou une mise en responsabilité progressive.

Dans la seconde partie, l'auteur distingue les intuitions (ce que les gens répondent spontanément), la justification, l'interprétation par les psy ou les philosophes et les raisonnements moraux. Il invite à se méfier des interprétations. Il analyse ensuite quatre règles de raisonnement moral : 

- De ce qui est, on ne peut pas dériver ce qui doit être ou peut on dériver des normes de fait ? 
- Devoir implique pouvoir.
- Il faut traiter les cas similaires de façon similaire. Mais que veut dire similaire ?
- Il est inutile d'obliger les gens à faire ce qu'ils feront nécessairement d'eux-mêmes ; il est inutile d'interdire aux gens de faire ce qu'ils ne feront volontairement en aucun cas. Mais pourquoi tant de règles morales dans nos sociétés ?

Vous pouvez vous demander à quoi ça sert tout ça. Surtout qu'on n'a pas de solution à la fin ou de réponse : à chacun de se faire son avis, de réfléchir et sortir de l'intuition. Et à part se poser des questions sur des cas imaginaires, à s'interroger sur des questions plus concrètes autour de la bioéthique par exemple. Et à débusquer des manières d'argumenter qui relèvent de l'une ou l'autre théorie et peuvent abuser un auditeur. 


Quelques définitions et citations pour la route :

"Compatibilisme - Incompatibilisme : est-il possible de concilier ce que nous savons du comportement humain, soumis, comme tout ce qui appartient au monde naturel, à des forces qui leur échappent, et notre tendance à les juger comme s'ils étaient libres et responsables de leurs actes ? Comment faisons nous pour rendre compatibles ces deux idées contradictoires : nous sommes libres et en même temps soumis au déterminisme de la nature ?"

"Conséquentialisme : ce qui compte moralement [...] faire en sorte qu'il y ait, au total, le plus de bien ou le moins de mal possible dans l'univers. [...] Le conséquentialisme n'impose cependant aucune définition du bien."

"Déontologisme : il existe des contraintes absolues sur nos actions, des choses qu'on ne devrait jamais faire."

"Doctrine du double effet : Cette doctrine morale, dont on attribue la mise en forme à Thomas d'Aquin, désigne deux effets, l'un bon et l'autre mauvais, d'une action qui, prise en elle-même, est bonne, ou ni bonne ni mauvaise. L'un de ces effets est bon. C'est celui sui est visé par l'action, voulu par ses auteurs. L'autre est mauvais. Il est prévu par les auteurs de l'action. C'est un "effet collatéral" inévitable. [...] Ce genre d'action à deux effets est moralement permis à ces conditions (le mauvais effet n'est pas visé, ce n'est pas un moyen), auxquelles il faut ajouter que le tort causé n'est pas disproportionné."

"Internalisme - Externalisme : L'internalisme du jugement affirme qu'un jugement moral authentique est nécessairement accompagné d'une certaine motivation à agir conformément à ses exigences. [...] L'externaliste rejette l'idée qu'il existe un lien nécessaire entre nos jugements moraux et la motivation. Pour lui, la phrase "Je sais que c'est bien, mais je n'ai aucune envie de le faire" est parfaitement intelligible." 

"Utilitarisme : ce qu'il faut faire pour l'utilitarisme c'est œuvrer au plus grand plaisir (ou au plus grand bien être ou à la satisfaction des préférences) du plus grand nombre. Cet objectif peut être visé de deux façons :
- Ou bien en évaluant par un calcul la contribution de chaque acte à la promotion du plus grand bien pour le plus grand nombre (utilitarisme des actes)
- Ou bien en suivant, sans calcul, certaines règles générales comme "ne pas torturer", "ne pas mentir" dont on a toute les raisons de penser que, si tout le monde les suivait, on contribuerait à la promotion du plus grand bien pour le plus grand nombre (utilitarisme des règles)."

"Dans la tradition philosophique, on juge la valeur morale d’un acte à ses intentions. Mais certaines études expérimentales montrent que, spontanément, nous jugeons les intentions à la valeur morale des actions. Plus précisément, notre tendance à juger qu’une personne agit intentionnellement sera plus forte si les résultats de son action sont mauvais, et plus faible si les résultats de son action sont bons."

lundi 15 août 2022

Oublier le bien, nommer le mal

Cet ouvrage de Laurence Hansen-Love est sur ma LAL depuis sa parution. Ses interrogations sur le bien et le mal m'intéressaient mais j'avais peur d'un ouvrage très théorique. J'ai eu la joie de découvrir un livre accessible, ancré dans la réalité, qui fait réfléchir : triptyque gagnant ! 

"Agis toujours de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien en ta propre personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais seulement comme un moyen" Kant

Le bien et le mal, en tant qu'opposés, sont-ils pour autant symétriques ? C'est intuitivement ce qu'on croit et pourtant, ce n'est peut-être pas si binaire. Certes, Platon nous parle des indissociables kaloskagathoi (les beaux et bons), Adam et Eve d'un arbre qui les contiennent, et quelques autres ont pu nous renforcer dans cette apparente symétrie. 
"Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs, un coin d'où le mal n'a pas été déraciné." Alexandre Soljenitsyne

Pourtant, le bien ne connait-il pas une multitude d'acceptions ? N'est-il pas souvent un objectif idéal plus qu'une réalité ? Imaginer le mal de cette même façon serait nier les crimes et souffrances infligées par des hommes à d'autres, nier une partie de l'histoire et de la réalité. Laurence Hansen-Love fait un détour par le nazisme et le "suicide" de l'Allemagne. Elle note aussi que sous prétexte de lutter contre une "barbarie", quelle qu'elle soit, on oublie souvent les droits humains dont on se réclame. S'interrogeant sur les valeurs morales, sur le relativisme, sur le témoignage, l'auteure parcourt les siècles jusqu'à aujourd'hui et préconise de 
"nommer les crimes (option juridique), témoigner (c'est la tache des journalistes et des écrivains, ne pas craindre la contagion du mal (pour le citoyen lambda, en tant que destinataire de ces témoignages) et ne pas se laisser intimider (pour tout le monde)."



Composition de l'ouvrage :

1. Le mal n'est pas l'absence de bien
2. Seule la pierre est innocente
3. "Le mal c'est bien", ou l'inversion des normes
4. "Le devoir d'exterminer"
5. Oublier le bien
6. L'impasse relativiste
7. Le fait du mal
Conclusion : nommer le mal

"Le Mal désigne une réalité, ou, sans doute, plus exactement, le dénominateur commun d'un certain nombre de réalités, tandis que le Bien renvoie à un objectif hypothétique, à un idéal régulateur (Kant), dont l'unification et la définition sont pour le moins problématiques"
"Les méchants ne "pensent" pas, en ce sens que, incapables de se mettre à la place des autres, ils s'abstiennent de chercher à comprendre quels sentiments les autres peuvent éprouver [...] La méchanceté n'est donc pas la volonté du mal, elle n'est rien d'autre, plus trivialement, que le négatif de la bonne volonté. Consentement à l'indifférence, au mépris ou à la haine, la méchanceté ne serait donc que "l'amour à l'envers""
"Pourvu d'un cerveau surdimensionné et d'une intelligence hors-norme, Homo sapiens sapiens détient, de facto, « le privilège douteux d'être l'espèce la plus meurtrière des annales de la biologie ». Paradoxe qui n'en est pas un si, renchérissant sur Descartes, nous considérons que la « liberté d'indifférence » (choisir le pire parce que c'est le pire, en toute conscience) et non pas « le plus bas degré de la liberté » mais sa manifestation la plus « positive ». Pourquoi ? Tout simplement parce qu'elle témoigne d'une aptitude spécifiquement humaine, celle de poser librement nos propres valeurs, ce qui implique de commencer par rejeter celles de notre entourage - insoumission et sédition qui nous arrachent à notre condition animale originelle. […] L'inversion des normes témoignerait tout au contraire d'une conscience morale exacerbée, autrement dit d'un désir d'humanité poussé jusqu'à ses plus extrêmes conséquences"
"Toute « politique » commence par la désignation de l'ennemi, comme l'explique un autre grand théoricien du nazisme, le juriste Carl Schmitt: cet être maléfique, ce sera donc aussi, et même ce sera d'abord, le représentant de la contre-nature, véritable principe de mort dirigée contre Soi, qui toujours se cache, empruntant les traits d'un rival faussement semblable… La résultante prévisible d'une telle fabrication paranoïaque de l'altérité est l'obligation quasi « morale » d'éliminer l'ennemi"
"Dans le cas de l'Allemagne des années 30 le sentiment intolérable d'être perçus, de facto, et par le monde entier, comme des perdants, et de devoir l'assumer, ne put être compensé que par une fuite en avant dans la mégalomanie. Les nazis en vinrent ainsi à nourrir le fantasme hypnotique de dominer le monde. Or, c'est ce qui est le plus frappant, dans le cas du nazisme comme dans celui de l'extrémisme islamiste, plus le projet est voué à l'échec, plus le fanatisme avec lequel il l’épouse s'exacerbe"
"Aussi longtemps que chaque camp prétendra lutter contre « l'Empire du Mal » tout en incarnant le parti du Bien, il faudra assumer - comme nous y invitent les auteurs évoqués ici - notre part de responsabilité dans ce mouvement réciproque de diabolisation qui reconduit un conflit sans nom (ce n'est pas une « guerre » au sens habituel de ce terme) ainsi qu'une violence sans fin […] Nous devrions peut-être cesser de considérer que combattre le mal, et ceci par n'importe quel moyen, c'est forcément « bien » : nous ne pouvons plus ignorer que c'est toujours et partout au nom du Bien que les hommes liquident leurs semblables"
"Il y a une multiplicité de "biens" - tels que, par exemple, la santé, l'honneur, la puissante, la vertu ou la sagacité - et, selon les prédilections des uns et es autres, différentes éthiques entreront donc inévitablement en concurrence. L'idée de Bien suprême, ou de Souverain Bien, est non seulement vaine : elle est trompeuse"
"Bien loin de désirer les choses parce qu'elles sont bonnes, nous ne les jugeons bonnes que parce que nous les désirons!"
"Nos représentants ne se règlent pas nécessairement sur ce qui est bien, ni sur ce qui est bon, ni sur ce qui est juste, pas même peut-être sur ce que devrait prononcer une "volonté générale" soucieuse de respecter prioritairement une constitution républicaine et les droits humains universels"
"Il existe une autre manière d'assumer les difficultés que pose la société multiculturelle, tout en évitant l'écueil du relativisme radical. Elle consiste tout simplement à distinguer l'éthique (la représentation de la vie bonne) et la morale qui, sans se prononcer sur le sens et les finalités de l'existence belle et bonne, impose pourtant à tous des obligations selon Dworkin : "Tandis que l'éthique désigne les convictions à propos des sortes de vie qu'il est bon ou mauvais de mener, la morale renvoie aux principes qui guident la manière dont toute personne doit se comporter avec les autres". Plusieurs éthiques donc, mais une seule morale pour une société certes tolérante, mais non pas disposée à tolérer... l'intolérable"

"Le relativisme moral s'auto-réfute. Il conduit en effet à renoncer non pas seulement à tel ou tel système particulier de normes morales, mais à toute appréciation d'ordre éthique (« ceci vaut mieux que cela », «  ceci est cruel, insupportable »), puisqu'il impose à ses partisans de s'abstenir de porter un jugement de valeur quel qu'il soit, y compris sur ce relativisme lui-même"
"Il y aurait dans le mal un phénomène énigmatique, irréductible et indicible […] Seuls les mythes et les formations symboliques peuvent éventuellement tenter d'en rendre compte, quoique de façon détournée et circonspecte, car si ce « super diable » a été vaincu, il est loin d'avoir été liquidé. Or, ceux qui sont possédés par le Mal finissent toujours par le transmettre aux autres."
"Quelles que soient nos orientations morales, nous pouvons nous accorder sur le fait que l'extrême individualisme et l'indifférence au sort de nos semblables, qui sont des traits marquants de notre époque, en particulier dans les sociétés les plus « avancées », sont préoccupants. Cet aspect de notre culture démocratique, anomique et tolérante suscite d'ailleurs un violent rejet de la part de tous ceux qui en sont éloignés, ou qui s'en sentent, à tort ou à raison, rejetés ou exclus"

jeudi 28 avril 2022

Le parfum du temps

Je renoue, au hasard des rayons de la bibliothèque, avec Han Byung-Chul dont j'avais beaucoup apprécié La société de la fatigue. Encore une fois dans cet ouvrage, il est question du temps et du rythme comme l'indique son sous-titre "Essai philosophique sur l'art de s'attarder sur les choses".

Contemplant la société contemporaine, le philosophe s'interroge sur la frénésie de nos vies actives et la disparition de la vie contemplative. S'attardant sur la mémoire, les expériences marquantes qui laissent des traces ou des parfums dans nos histoires, il s'inquiète du séquençage et de l'éparpillement de nos vies. Il fait des détours par les horloges à encens chinoises, la madeleine et par Heidegger. Phrases claires, chapitres courts, c'est de la philo qui se lit bien et se comprend simplement. En voici quelques extraits :


"Faire des promesses, s'engager ou être fidèle, par exemple, sont de véritables pratiques temporelles. Ces actions engagent le futur dans la mesure où elles prolongent le présent dans le futur et qu'elles font s'entrecroiser ces deux temporalités"

"Le propos qui veut qu'accélérer sa vie permet de la maximiser induit en erreur. Si on y regarde de plus près, l'accélération se révèle être une agitation nerveuse qui fait vibrionner la vie d'une possibilité à l'autre. Elle ne trouve jamais la paix, c'est-à-dire une conclusion [...] Mais en réalité, il ne s'agit pas d'une véritable accélération de la vie. La vie n'a fait que devenir plus agitée, plus désordonnée, plus désorientée. Eparpillé, le temps ne déploie aucune force ordonnante. Aucun évènement décisif ou marquant n'apparait dans la vie. Le temps de la vie n'est plus découpé en périodes, achèvements, seuils et passages. On se hâte plutôt d'un présent à l'autre. On prend de l'âge sans devenir vieux. Finalement, on perd la vie à contretemps. C'est la raison pour laquelle il est aujourd'hui plus difficile que jamais de mourir"

"Le temps mythique est immobile comme une image. Le temps historique a en revanche la forme d'une ligne qui court ou fuit vers un but. Si la tension narrative ou téléologique de la ligne disparait , alors celle-ci se décompose en points qui vibrionnent sans but. La fin de l'histoire atomise le temps en temps discontinu. [...] L'histoire disparait désormais au profit des informations. Elles n'ont ni durée, ni ampleur narrative. Elles ne sont ni centrées, ni orientées."

"Comme le temps manque d'articulations fortes, on voit naître le sentiment que le temps passe plus vite qu'auparavant. Ce sentiment est renforcé par le fait que les événements se succèdent sans se graver profondément en nous, sans devenir des expériences"

"Si l'on s'oriente finalement vers un but, alors l'intervalle spatial jusqu'au point à atteindre n'est encore qu'un obstacle à surmonter au plus vite. Être orienté vers un but retire toute signification à l'espace intermédiaire. Il se retrouve vidé et devient un corridor sans aucune valeur propre. L'accélération c'est la tentative de faire complétement disparaitre le temps intermédiaire, ce temps nécessaire pour surmonter l'espace intermédiaire. La riche sémantique du chemin disparait"

"Aristote identifie trois types de vie (bioi) attribués à l'homme libre : la vie qui tend au désir (hedone), la vie qui produit la polis, des faits beaux et nobles (bios politikos), et la vie consacrée à la considération contemplative de la vérité (bios theoretikos). Ces trois types de vie sont dépourvus de besoins et de contraintes [...] Le travail est lié aux besoins vitaux. Il n'est pas une fin en soi mais un moyen, un moyen vital nécessaire et orienté vers la satisfaction de nos besoins. Il n'est donc pas digne d'un homme libre [...] L'homme n'est homme que lorsqu'il a du temps libre. A la base de cette acception antique du temps libre, se trouve une ébauche du Dasein impénétrable, voire même incompréhensible aux yeux des hommes d'aujourd'hui, au monde totalement absorbé par le travail, l'efficacité et la productivité. La culture antique du temps libre renvoie, d'un point de vue prospectif, au fait qu'un tout autre monde est possible, un monde où le caractère fondamental du Dasein humain n'est pas, comme chez Heidegger, le souci"

"L'Esclave est certes libéré de la domination du Maître mais c'est au prix d'une nouvelle domination : il devient esclave du travail. Le dispositif du travail englobe tout, le Maître comme l'Esclave. Ainsi nait une société du travail dans laquelle tout le monde est un esclave du travail, une société du travail. Tout doit être travail. Il n'existe aucun temps qui ne serait pas du travail"

"Faute de quiétude, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. A aucune époque, les hommes d'action, c'est-à-dire les agités, n'ont été plus estimés. L'une des corrections nécessaires qu'il faut entreprendre d'apporter au caractère de l'humanité sera d'en fortifier dans une large mesure l'élément contemplatif."

jeudi 18 novembre 2021

Le sens des limites

Voici un bel essai de Roger-Pol Droit et Monique Atlan ! Facile à lire, intelligent, il invite à la nuance et à la juste définition des limites. Un joli moyen de réfléchir en cette année électorale.  

La limite, entre son effacement et son affirmation, deux clans se font face. Et pourtant, la science des limites n'est pas exacte si elle est lue comme un camp contre un autre, comme quelque chose de figer, à détruire ou à renforcer. Face aux dialogues de sourds qui agitent notre société, le philosophe et la journaliste cherchent d'autres chemins.

La première partie décrit les deux courants, celui de l'effacement des limites dans un grand tout indistinct et du durcissement intransigeant. Homo illimitatus contre homo limitans. Alors, pour mieux comprendre ce qu'est la limite, on fait un peu d'étymologie et d'histoire. On découvre la proximité entre limite et passage. On s'aperçoit que les bornes peuvent être déplacées, à mesure qu'un cadastre ou que les connaissances changent. Et les limites franchies, c'est aussi le progrès. Mais la fin des limites, c'est aussi l'impensable, l'innommable. De l'Antiquité à nos jours, de la limite sociale à la limite morale, avec le basculement des temps modernes, c'est une rapide histoire des limites qui est dressée. Un temps particulier est pris sur l'ère de l'effacement, dû à un excès ou à un manque de désir, selon les hypothèses des auteurs. Après cet état des lieux, 10 variations sur les limites proposent une autre voie que l'affrontement binaire.

- La limite sépare et unit

"Exister, parler, connaitre, juger supposent toujours de séparer, de sortir de l'indéterminé, du brouillard de la confusion, du magma des éléments mêlés"

"Il faut, pour maintenir le droit à l'exception, à la singularité, donc à l'altérité, repartir de la séparation en tant que fondement et principe"

- La limite permet la pensée

"Socrate, parmi les premiers, a fait de la "coupure en deux", la dichotomie, un usage méthodique [...] l'instauration d'une suite de limites lui sert d'instrument central pour avancer, jusqu'à la spécification ultime"

"C'est ce qu'on peut dire qui délimite et organise ce qu'on peut penser"

- Toute limite est "limite de"

"Au premier regard, plus s'amplifie notre savoir, plus diminue notre ignorance [...] Cette évidence masque pourtant une autre proposition, un autre mouvement de la limite selon lequel plus le savoir s'accroit, plus l'ignorance augmente [...] Cette fois, ce n'est pas l'absence de toute connaissance, mais la prise de conscience toujours plus aigue des lacunes qui émerge de l'avancée du savoir elle-même"

- La limite n'est pas une ligne mais un espace

- La limite est un filtre

- La limite est à la fois déterminée et indéterminée

La limite comme "interface, où la possibilité de faire sens se joue en permanence, avec comme dans tout jeu, insuffisamment pris en compte, une part irréductible d'indéterminé" 

- La limite est dans le temps, continue et discontinue

Elle est temporelle, pas éternelle, et déplacer les limites doit être pensé dans le temps, graduellement.

- La limite est négociation

Elle est définie par les parties en présence.

- La limite interdit et protège

Pour une structuration et une organisation commune du monde.

- La limite est un horizon, elle inclut l'infini

"L'horizon "en nous" devient ainsi figure de la limite qui ferme et ouvre l'espace et le regard, sépare et réunit terre et ciel, fini et infini"

Un très bel essai, qui donne à penser !


"Les limites agacent et rassurent, protègent et inquiètent. Elles remplissent des fonctions opposées, suscitent des sentiments contraires. Mais jamais l'indifférence ou l'unanimisme"

"Dans la violence de l'hubris, figure souvent une part d'humiliation de l'autre, un mépris envers une victime [...] la démesure multiforme de l'hubris débouche donc constamment sur la négation de l'existence des autres. La limite constituée par leur présence, leur corps, leurs droits est annulée"

"L'idée de progrès suppose un avenir ouvert, indéfini, à construire. Cette notion implique à son tour une échelle de valeurs, des critères de jugement. Le progrès représente toujours un "mieux" dans le temps, une amélioration considérée comme telle en fonction d'une certaine conception de ce qui est souhaitable et désirable : santé, sécurité, prospérité, paix, etc."

"Ce qui relie profondément dépassement moderne et individualisme, c'est l'idée que chacun décide souverainement des limites, de celles qu'il accepte ou refuse, de celles qu'il surmonte ou transgresse. Seul juge, et seul responsable [...] Il est donc indispensable que les individus s'accordent pour créer une autorité et une force publique assurant la sécurité des personnes et des biens"

"La limite n'est pas un lieu où l'on demeure. On peut le traverser, se tenir sur ses bords, mais pas s'y installer. C'et un espace de transition, un no man's land où s'élaborent, se mettent en mouvement, se travaillent et se transforment idées, jugements, valeurs, interdits ou protections"

"La condition d'existence de l'autre est d'être distinct de moi (et réciproquement : je n'existe qu'à la condition d'être distinct de l'autre). La limite qui nous disjoint rend possible de nous rejoindre"

samedi 16 octobre 2021

Marcher, une philosophie

Je retrouve dans cet ouvrage de Fréderic Gros des points similaire à celui de Solnit sur le même sujet : la marche. Il alterne temps sur des marcheurs comme Rimbaud, Kant, Thoreau, Rousseau, Gandhi ou Nerval avec des chapitres sur la promenade, le pèlerinage, mais aussi la solitude, le silence ou la pensée du marcheur. 

C'est avant tout un espace de liberté, une façon d'être en dehors d'un système lié au temps. Car la marche, elle se fiche de la vitesse. C'est l'espace qui compte. La marche rend l'homme à lui-même, à sa joie d'exister. Elle le libère du faire. 

"Thoreau a pu écrire dans sa correspondance : pour savoir ce qu'il faut faire, demande, à propos de l'action que tu te proposes, "Quelqu'un d'autre pourrait-il le faire à ma place ? " Si oui, abandonne-la, sauf si elle est absolument indispensable. Mais c'est qu'elle n'est pas prise dans la nécessité de la vie. Vivre, au plus profond, personne ne peut le faire à notre place. Pour le travail, on peut se faire remplacer, mais pas pour marcher"

Un livre agréable à parcourir, qui nous met en compagnie de marcheur poète, philosophes et politiques !



jeudi 13 mai 2021

La grâce et le progrès

Cet essai d'Elisabeth de Fontenay s'intitule "Réflexion sur la Révolution française et la Vendée". 

L'auteure, à travers de courts chapitres, revient sur la guerre de Vendée. Peu connue de notre histoire, il s'agit d'une période de guerre civile des débuts de la République, dans le foulée de la Révolution. Instrumentalisée par certains partis, mise au service d'une hostilité à l'idée de nation ou de république, elle a été gommée de l'histoire... mais ne pas l'assumer n'est certainement pas la solution. Cette guerre est au centre du roman Quatrevingt-Treize de Hugo - et cet ouvrage m'a donné envie de relire ce roman. Elisabeth de Fontenay convoque aussi Michelet, qui évoque aussi cet épisode sanglant dans son Histoire de la Révolution française. 

Ce sont deux approches bien différentes, la première, par le roman, montre des personnages en proie à d'affreux dilemmes, entre affections et convictions. 

"Ils s'affrontent parce que Gauvain n'a pas tout à fait sacrifié la grâce qui ne fait qu'un avec l'honneur et le pardon, alors que Cimourdain a choisi le culte de la justice et de la défense de la patrie en danger"

La seconde, dans l'essai historique, ne nie pas les crimes révolutionnaires mais se refuse à éprouver quoi que ce soit devant les massacres de la guerre civile - alors que d'autres crimes de la Terreur sont convoqués. 

Ce qui l'interpelle dans cette seconde approche, c'est l'universalisme surplombant et destructeur, l'absolu qui impose sa vérité, nie la différence et devient intolérant. A travers cet ouvrage, on s'interroge avec elle sur l'universel et l'absolu bien sûr, mais aussi sur le sens de l'histoire. Peut-on du jour au lendemain changer les lois en vigueur et proposer un nouveau code ? L'auteur dénonce le constructivisme et le volontarisme des révolutions qui créent un homme nouveau à partir de nouvelles lois, en décapitant les modérés ou ceux qui doutent. 

"Les grandes révolutions, la française et la russe, ont sacrifié des individus pour faire naitre des hommes régénérés. Même s'il faut le redire, tout est toujours déjà et toujours encore histoire, cette façon de décider que la politique doit engendrer, quel qu'en soit le prix, des hommes libres, égaux et heureux, révèle une volonté anthropogène qui, par sa radicalité, confisque l'émancipation"

Et aujourd'hui, où en sommes nous ? Comment peut-on continuer à avancer ensemble, sans céder aux sirènes du communautarisme ou de l'universalisme ? 


"La nécessaire contextualisation des réalités passées n'implique aucunement de renoncer à juger, ni de céder en rien sur l'impératif catégorique, énoncé en 1785 par Kant, admirateur un peu plus tard de la Révolution française : "Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen.""

"Les êtres humains sont devenus extrêmement sensibles au sang répandu et à l'humain bafoué au nom de principes qui, ayant en commun d'être plus universalistes qu'universels, ont pouvoir d'anéantir ces différences inassimilables qui persévèrent et éclatent au visage de l'Europe et de la République" 

"Le philosophe Souleymane Bachir Diagne [...] distingue un "universel de surplomb", polarisé, vertical et un "universel latéral", décentré, horizontal. Le premier définit une appréhension de la particularité, à partir d'une position de centralité qui n'est jamais contestée. Le second se conçoit comme aller et retour entre les particuliers, sans point de référence absolu à partir duquel ils sont jaugés. C'est le mot absolu qui importe ici et l'on ne peut que souscrire à ce qui ne tient pas à un relativisme faisant de toute "diversité" un horizon désormais indépassable mais à une exigeante capacité de modifier le focus"

"S'est opéré en ce temps-là un nouage difficile à démêler entre l'universalisme, le centralisme, la République et le progrès, nouage qui tint lieu d'absolu"

"La République ne pouvait produire ce récit des origines, où elle se fondait, sans expulser publiquement ce qui l'avait si évidemment menacée. Walter Benjamin a écrit que le secret de toute œuvre résidait dans l'inhumanité qui avait constitué sa condition de possibilité, que "tout monument de culture est un monument de barbarie"."

"C'est avec le romantisme républicain et la recherche de l'absolu que l'ange de l'histoire nous invite donc à rompre. Mais pas avec le fait de veiller, car chaque instant qui passe est à la fois lourd de mémoire historique et chargé d'attente déraisonnable"

mercredi 12 mai 2021

Cette étrange idée du beau

Cet ouvrage de François Jullien traite du "beau" pour questionner ce terme si banal. Après tout, on cherche souvent à définir ce beau, mais rarement à le questionner, à le confronter à d'autres philosophies. En proposant des regards croisés sur le beau, substantivé, sacralisé, idéalisé comme une idée, dominant l'occident, et une conception chinoise d'un beau qui ne se dit pas beau, qui est avant tout tension, transformation et opposition, le philosophe permet de repenser notre rapport à l'esthétique. 

Loin de voir le beau comme un idéal, une forme plastique reproduisant ou sublimant une réalité, la pensée chinoise s'intéresse à ce qu'il y a de vivant, de mouvant dans l'art. Ce n'est pas l'imitation, la copie mais ce que suscite et permet l'équilibre et l'énergie des formes qui compte. On dira d'une œuvre qu'elle est supérieure, vivante, qu'elle possède un attrait inépuisable. Elle permettra surtout, à mesure qu'on la regarde, d'être toujours plus intéressante. Elle est shen c'est-à-dire qu'elle est spirituelle et / ou miao (achevée). Elle est "paysage en voie de sagesse" car les tensions et l'énergie entre les composants du paysages créent du spirituel. A travers cette comparaison avec le concept chinois, c'est toute la philosophie occidentale du beau, de Platon à Kant et Hegel, qui est sollicitée. On y retrouve notamment la question cruciale du sensible et du spirituel, de l'essence des choses, l'idée qui est manifestée par le beau. "Le beau est seul inscrit au sein du sensible, il fait signe et nous tend vers ce dépassement" ou "Le beau lui-même est ce paraître sensible de l'Idée". Il oppose la forme-idée des grecs à la forme-actualisation d'énergie des chinois. Il s'intéresse également à l'esthétique et au plaisir que suscite le beau en occident qui correspond plutôt en Chine à un déploiement d'énergie, une animation vitale, qui permet d'entrainer l'esprit, de méditer. Enfin, il est également question de comment l'art peut se détacher du beau, exprimer l'étrangeté de ce beau. Une lecture intéressante

"Le beau est la conformité d'un objet à ce qu'il doit être, ou mieux à ce qu'il lui convient d'être, et qui fait sa perfection"

"Peindre, en Chine, ce sera donc faire apparaitre, à travers ce qui s'étale et se réifie, le procès intérieur qui le fait advenir et muter, dégageant ainsi sa dimension d'"esprit" : en rendant sensibles, non plus des qualités, mais des capacités"


 

lundi 1 février 2021

La joie

Etrange que ce roman de Charles Pépin ! Je m'attendais à un essai, c'est certainement ce qui a d'abord perturbé ma lecture. Ensuite, ce sont les similitudes avec l'Etranger de Camus qui m'ont dérangée. J'ai eu l'impression de relire ce livre avec un autre point de vue. Alors, de quoi s'agit-il ?

Monsieur Solaro a de quoi se plaindre : une mère malade, des problèmes financiers, un papa dépressif... et pourtant, il est habité par la joie. La joie d'être en vie, de sentir la vie couler en lui ; il voit le côté positif des choses même quand ça va mal. Et puis, suite à une rixe, sa vie bascule : il est jugé pour avoir tué un homme. Mais c'est un autre procès qui se joue, le procès de sa joie, de son amour de la vie qui passe pour de l'insensibilité, de l'indifférence. Pour lui, ce qui se passe est dans l'ordre des choses, il n'y a pas de remord ou de regret à avoir, ils ne servent à rien et ne changent rien. Pour les jurés et juge, c'est un crime à condamner, une sociabilité à réformer. 

Un étrange roman, certainement philosophique avec cette faculté à vivre du présent et de la joie d'être, dont la fin m'a pas mal questionnée. Pourquoi ce geste finalement ? Qu'est-ce qui s'est passé à ce moment ? Car si l'on comprend l'accident du premier crime, le second reste incompréhensible !

"Soudain j'ai eu envie de lui répondre que non, je n'avais rien à ajouter tant il me semblait que tout avait été dit, tout avait été dit de leurs préjugés et de leurs œillères. Chaque prise de parole avait eu pour fonction de conforter celui qui parlait dans ce qu'il pensait, chaque phrase m'avait semblé un effort pénible et vain pour justifier une position : c'était bien la preuve qu'elle n'était pas bonne, cette position [...] Il m'a semblé que c'était bien là ce qui me distinguait d'eux : ce qui était me suffisait amplement, je n'avais rien à ajouter. J'ai pensé qu'elle était là, l'injustice, la vraie. Il y avait ceux qui toute leur vie souffriraient, incapable d'aimer ce qui est, et il y avait les autres, les autres dont j'étais"

"Il ne comprend pas qu'ici, les déceptions n'ont pas le même poids : ici, on peut mourir d'espérer. Je lui dis que c'est le réel qui compte, c'est lui et lui seul qui peut nous rendre heureux"



 

samedi 25 juillet 2020

Un art de l'attention

C'est le titre du livre de Jean-Yves Leloup qui a attiré - justement - mon attention. Vous avez certainement déjà lu ou vu des ouvrages sur ce thème hyper à la mode, notamment autour d'une économie de l'attention. Ici, rien de tel, ou plutôt, c'est abordé autrement. 
A travers des textes courts, on découvre la pensée du théologien et philosophe, qui invite à retrouver l'écoute du monde et de soi. Et cela peut être dans la prière mais surtout à travers l'attention que l'on porte à nos actes, à nos émotions, à nos pensées, aux autres... C'est un livre religieux et philosophique, un livre chrétien. Un livre ouvert sur d'autres traditions chrétiennes que celles retenues comme l'évangile de Thomas ou de Marie - qui m'intriguent beaucoup. Un livre qu'il faut prendre le temps de lire, sereinement, sans le dévorer. Bien sûr, j'y ai glané beaucoup de phrases inspirantes !

"Etre ou ne pas être dans "le corps du Christ" n'est pas une question "d'étiquette" mais de comportement. Lorsque je demandai au Dalaï-Lama : "Quelle est pour vous la meilleure religion ?" - je pensais qu'il allait me répondre le bouddhisme - il répondit : "La meilleure religion c'est celle qui vous rend meilleur !""
"A celui qui veut vivre 
attentivement
il sera donné en plus
de ses mille et une raisons de rire
de ses mille et une raisons de pleurer
l'émotion pure et permanente
d'exister..."
""Les biens les plus précieux
ne doivent pas être cherchés mais attendus" :
c'est de la qualité de notre attente
ou encore de notre désir
que naît la qualité de notre attention. 
L'attention est alors 
un autre nom pour l'Amour,
quand celui-ci ne se contente pas
d'émotions et de bonnes volontés
mais devient l'exercice quotidien
d'une rencontre avec ce qui est,
avec ce que nous sommes."
 
"Ce qui donne valeur et efficacité à une activité, c'est l'attention avec laquelle on l’exécute [...] Ainsi l'attention conduit à la connaissance et la connaissance conduit à l'adoration"
"Le péché (harmartia) pour les anciens est en effet non seulement oubli de l'Être que nous sommes, mais oubli de notre capacité "d'aimer comme l'Amour incarné a aimé", perte de notre ressemblance avec Dieu. Être attentif, c'est garder le cœur miséricordieux en toutes circonstances, c'est ce qui nous garde en Présence de l'Être."
"Etre attentif avec miséricorde aux êtres et aux choses, c'est leur donner le droit à leur impermanence mais aussi à leur capacité d'évoluer, de se transformer et de changer."
""Qu'ai-je à faire de ce qui n'est pas éternel ?" [...] Sans doute avait il gardé une mentalité de riche, et pensait-il que les réalités spirituelles, comme les autres peuvent s'acquérir. il voulait "avoir" la Vie éternelle sans être certain que ce nouvel avoir mérite qu'on laisse pour lui tous les autres biens. "Vendre tout ce qu'on possède pour posséder la perle précieuse." Or, il ne s'agit pas "d'avoir la Vie éternelle", mais d'être vivant, d'être un avec "Celui qui Est" : la Vie en nous ; et pour cela, d'être libre à l'égard de tous nos avoirs, que ceux-ci soient matériels, affectifs, intellectuels et même spirituels"
"Le bonheur d'un homme libre ne dépend pas des circonstances, mais de ce qu'il fait des circonstances en y introduisant de la conscience et de l'amour. Peut-être éprouvera-t-il alors quelque chose du bonheur "souverain" de celui qui a pu dire : "Ma vie, on ne me la prend pas, c'est moi qui la donne"".
"L'Amour est le seul vrai Dieu
Qui ne soit pas une idole.
On ne peut le garder
Qu'en le donnant"

jeudi 30 avril 2020

La société du spectacle

Je préfère l'annoncer d'entrée de jeu, ce n'est pas une lecture simple malgré son apparence : court, divisé en 221 thèses, mots simples, on pourrait croire que c'est de la philosophie facile. Il n'en est rien. C'est plutôt complexe et j'ai eu besoin de me renseigner un peu pour comprendre de quel spectacle il était question - bon j'avais bien compris que c'était marxiste et anticapitaliste !



"Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation"
"Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément du monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le cœur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante"
"Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l'occupation totale de la vie sociale"
"Le spectacle est l'idéologie par excellence, parce qu'il expose et manifeste dans sa plénitude l'essence de tout système idéologique : l'appauvrissement, l'asservissement et la négation de la vie réelle. Le spectacle est matériellement «l'expression de la séparation et de l'éloignement entre l'homme et l'homme»."

C'est donc la vie dans ce monde où le produit est au centre, ce monde capitaliste qui est une société de spectacle. Mais c'est aussi ce qu'il y a autour : les produits, les publicités sur les produits, l'accumulation, la vie par procuration et consommatrice plutôt que vécue... Ce qui est intéressant, c'est qu'on est bien avant les réseaux sociaux ou la télé réalité ! Et pourtant, on croirait presque qu'il en parle dans ce passage, non ?

"La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout « avoir » effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. En même temps toute réalité individuelle est devenue sociale, directement dépendante de la puissance sociale, façonnée par elle. En ceci seulement qu'elle n'est pas, il lui est permis d'apparaître"

Parmi les thèmes abordés, de façon plus ou moins claire, il y a l'individualisme, l'uniformisation du monde, l'aliénation, une reprise des théories de Marx, notamment sur la séparation des tâches dans le travail. Et il y a certainement d'autres éléments que je n'ai pas identifiés.

Lecture exigeante, dont je comprend qu'elle puisse être une référence intellectuelle mais qui me semble parfois trop absconse pour être entendue d'un grand nombre. Dommage quand on veut faire tomber un système dominant !  

jeudi 6 février 2020

Écorces

Ce court ouvrage de Georges Didi-Huberman fait partie des recommandations qui traînaient depuis trop longtemps sur ma LAL. Oui, je continue à tenter de la faire baisser, le carnet est presque plein ! J'avais un souvenir assez complexe de ma première rencontre avec le philosophe, il faut être concentré pour le lire. Ici, c'est moins dense mais ça ne pose pas moins de questions.

Visitant Auschwitz et Birkenau, le philosophe photographie et ramasse des écorces de bouleaux, qui ouvrent et ferment l'ouvrage. 
"Comme pour rendre évident qu'une image, si on fait l'expérience de la penser comme une écorce, est à la fois un manteau - une parure, un voile - et une peau, c'est-à-dire une surface d'apparition douée de vie, réagissant à la douleur et promise à la mort [...] Or, là précisément où elle adhère au tronc - le derme, en quelque sorte -, les latins ont inventé un second mot qui donne l'autre face, exactement, du premier : c'est le mot liber, qui désigne la partie d'écorce qui sert plus facilement que le cortex lui-même de matériau pour l'écriture. Il a donc naturellement donné son nom à ces choses si nécessaires pour inscrire les lambeaux de nos mémoires : ces choses faites de surfaces, de bouts de cellulose découpés, extraits des arbres, et où viennent se réunir les mots et les images. Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l'on nomme des livres. Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d'images et de textes montés, phrasés ensemble"

Il interroge la muséification des camps, le rôle de l'image dans l'histoire, la symbolique des lieux. Illustré, le livre s'écoule avec les photos. On réfléchit sur le cadrage, le geste photographique, témoignage, trace, notamment devant un ensemble de bouleaux qui regardait auparavant un four crématoire et dont quelques images demeurent, témoignant de l'horreur, mais aussi du geste d'un homme à l'appareil caché, qui a pris ces photos un peu floues et mal cadrées, urgentes. Bouleaux qui ont grandi. Bouleaux toujours présents, témoins muets et nourris des cendres.

On découvre les lieux dont le sens demeure mais la forme change : barbelés neufs, baraquements transformés, porteurs de cartels et explications, langage explicitant ce que regarde le visiteur. Ou ce qu'il doit regarder. Monde expliqué, sous-titré, pour le devoir de mémoire. 
"Mais que dire quand Auschwitz doit être oublié dans son lieu même pour se constituer comme un lieu fictif destiné à se souvenir d'Auschwitz ?"

Un de ces livres à la fois poétiques et profonds, qui interrogent, avec des moyens simples, sur des questions complexes. On est dans les doutes et les interrogations de l'auteur autant que dans ses images et ses pas. On le suit comme un guide qui aurait proposé une autre lecture de ce lieu de mémoire et de mort, une lecture à la fois personnelle et sans pathos, une lecture qui sort des sentiers battus. 

"La culture, ce n'est pas la cerise sur le gâteau de l'histoire : c'est encore et toujours un lieu de conflits où l'histoire même prend forme et visibilité au cœur même des décisions et des actes, aussi "barbares" ou "primitifs" soient-ils"

"Mais c'est tout le contraire que l'on découvre peu à peu. La destruction des êtres ne signifie pas qu'ils sont partis ailleurs. Ils sont là, ils sont bien là : là dans les fleurs des champs, là dans la sève des bouleaux, là dans ce petit lac où reposent les cendres de milliers de morts. Lac, eau dormante qui exige de notre regard un qui-vive de chaque instant. Les roses déposées par les pèlerins à la surface de l'eau flottent encore et commencent de pourrir. Les grenouilles sautent de partout lorsque je m'approche du bord de l'eau. En dessous sont les cendres. Il faut comprendre ici que l'on marche dans le plus grand cimetière du monde, un cimetière dont les "monuments" ne sont que les restes des appareils précisément conçus pour l'assassinat de chacun séparément et de tous ensemble."

lundi 15 avril 2019

Trois amis en quête de sagesse

Échange à trois voix entre Christophe André, psychiatre, Alexandre Jollien, philosophe et Matthieu Ricard, moine bouddhiste retranscrit dans cet ouvrage. Ils se retrouvent à la campagne quelques jours pour échanger sur leurs questions existentielles : leurs aspirations, l'ego, les émotions, l'écoute, le corps, la souffrance, la cohérence, l'altruisme, la simplicité, le pardon et la liberté. La forme est plutôt dynamique grâce aux trois compagnons, le fond est centré sur la méditation et l'abandon. J'ai noté quelques phrases, que j'ai trouvé jolies ou justes. Et je sors de cet ouvrage, comme souvent de ce genre d'ouvrage d'ailleurs, un peu sceptique, un peu déçue : non, pas de réponse claire à mes questions, il va falloir continuer à chercher en soi et non en l'autre !

"Je venais de réaliser, raconta-t-elle au maître spirituel du monastère, que mon corps avait ressenti l'impact du coup pendant quelques secondes, mais que mon ego en avait souffert pendant une heure"

"Je sors du métro. Les gens sont si beaux. Mais ils ne le savent pas !"

"Travailler sur la manière dont on réagit aux compliments et aux critiques est un très bon exercice pour nos patients en mésestime de soi. Ils sont complexés, doutent d'eux, se font souvent exploiter, écraser, manipuler par les autres. Et parfois, à l'inverse, ils deviennent agressifs parce qu'ils sont mal dans leur peau"

"Dans ce bonheur que je suis en train de ressentir, ou dans ce succès que j'ai pu attendre, qu'est-ce que je dois aux autres ? Et très paradoxalement, plus ils apprenaient à fonctionner sur ce mode, plus ils prenaient confiance en eux ! Parce que, au fond, la gratitude les libérait de cette "fausse confiance en soi" qui ne consiste qu'à croire en ses forces et en ses capacités [...] "La gratitude se réjouit de ce qu'elle doit, quand l'amour propre préférerait l'oublier""

"Il faut une sacrée liberté intérieure pour cesser de vouloir transformer l'autre à sa guise, lui dicter ses conduites, façonner ses opinions. Toujours subsiste la tentation de prendre le pouvoir, même inconsciemment"

"Dans la vie spirituelle, je décèle un autre danger : vouloir jouer au super-héros, prétendre avoir surmonté les blessures. Il n'est peut-être pas inutile de se rappeler les paroles de Nietzsche :"Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d'une étoile dansante""

"En fréquentant des maîtres, ce qui m'a le plus frappé, c'est que je n'ai jamais décelé chez eux le moindre désir de plaire. Ils rayonnent de leur cœur une profonde adéquation au réel et un amour inconditionnel pour chaque être. Tandis que les blessures peuvent nous transformer en mendiants avides d'affection, prêts à tout pour être consolés"

"Le manque de cohérence est souvent lié au sentiment exacerbé de l'importance de soi. Celui qui veut absolument afficher une image flatteuse ou trompeuse de lui-même a du mal à admettre ses fautes et à se montrer tel qu'il est. Il a tendance à tricher quand ses paroles et ses actes ne sont pas à la hauteur de l'apparence qu'il veut donner"

"La nature est bien faite, car le bonheur nous donne l'énergie nécessaire pour venir en aide à autrui, pour agir, pour changer le monde. C'est assez logique au regard des travaux sur les liens entre bonheur et attention : le bonheur élargit notre vision du monde, alors que la souffrance réduit notre focale attentionnelle"

"Etre généreux sans se laisser bouffer par le désir de plaire : c'est un devoir sacré de découvrir une liberté intérieure. Comment y arriver si on obéit au doigt et à l'oeil à son ego, si on est totalement soumis au qu'en-dira-t-on ? Passer du désir de plaire au pur amour, gratuit et sans pourquoi, et poser là, tout de suite, des actes altruistes"

lundi 25 février 2019

La pesanteur et la grâce

C'est difficile pour moi de parler de philo. J'ai l'impression qu'il faut toujours ramener 15000 références et qu'on doit toujours faire des jolies dissertations. J'ai lu avec joie et difficulté Simone Weil, la philosophe catholique. Dans cet ouvrage, élaboré par un tiers, on découvre des aphorismes autour de la divinité, de la souffrance, du soi. C'est parfois peu compréhensible, toujours radical. Ce n'est pas résumable non plus. Quelques citations pour vous donner un peu envie !

"Impossible de pardonner à qui nous a fait du mal, si ce mal nous abaisse. Il faut penser qu'il ne nous a pas abaissés, mais révélé notre vrai niveau"

"Faire du mal à autrui, c'est en recevoir quelque chose. Quoi ? Qu'a-t-on gagné (et qu'il faudra repayer) quad on a fait du mal ? On s'est accru. On est étendu. On a comblé un vide en soi en le créant chez autrui"
 
"Pour atteindre le détachement total, le malheur ne suffit pas. Il faut un malheur sans consolation. Il ne faut pas avoir de consolation. Aucune consolation représentable. La consolation ineffable descend alors"

"L'imagination travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la grâce [...] Les miliciens du "Testament espagnol" qui inventaient des victoires pour supporter de mourir, exemple de l'imagination combleuse de vide. Quoiqu'on ne doive rien gagner à la victoire, on supporte de mourir pour une cause qui sera victorieuse, non pour une cause qui sera vaincue. Pour quelque chose d'absolument dénué de force, ce serait surhumain (disciples du Christ). La pensée de la mort appelle un contrepoids, et ce contrepoids - la grâce mise à part - ne peut être qu'un mensonge"
"Le Christ a eu toute la misère humaine, sauf le péché. Mais il a eu tout ce qui rend l'homme capable de péché. Ce qui rend l'homme capable de péché, c'est le vide. Tous les péchés sont des tentatives pour combler des vides. Ainsi ma vie pleine de souillures est proche de la sienne parfaitement pure, et de même pour les vies beaucoup plus basses. Si bas que je tombe, je ne m'éloignerai pas beaucoup de lui. Mais cela, si je tombe, je ne pourrai pas le savoir"

"Reniement de saint Pierre. Dire au Christ : je te resterai fidèle, c'est déjà le renier, car c'était supposer en soi et non dans la grâce la source de la fidélité"

"Nous ne possédons rien au monde - car le hasard peut tout nous ôter - sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je [...] Rien au monde ne peut nous enlever le pouvoir de dire je. Rien, sauf l'extrême malheur. Rien n'est pire que l'extrême malheur qui du dehors détruit le je, puisque dès lors on ne peut plus le détruire soi-même"

"On ne possède que ce à quoi on renonce. Ce à quoi on ne renonce pas nous échappe. En ce sens, on ne peut posséder quoi que ce soit sans passer par Dieu"

"Ne pas faire un pas, même vers le bien, au-delà de ce à quoi on est poussé irrésistiblement par Dieu, et cela dans l'action, dans la parole et dans la pensée. Mais être disposé à aller sous sa poussée n'importe où, jusqu'à la limite (la croix...). Être disposé au maximum, c'est prier pour être poussé mais sans savoir où" 

"On se porte vers une chose parce qu'on croit qu'elle est bonne, et on y reste enchainé parce qu'elle est devenue nécessaire"

"L'acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu'on porte en soi. C'est pourquoi on y incline comme vers une délivrance"

"Ne pas chercher à ne pas souffrir ni à moins souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance"

"Dieu s'épuise à travers l'épaisseur infinie du temps et de l'espèce, pour atteindre l'âme et la séduire. Si elle se laisse arracher, ne fut-ce que la durée d'un éclair, un consentement pur et entier, alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l'abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l'épaisseur infinie du temps et de l'espace, à la recherche de celui qu'elle aime. C'est ainsi que l'âme refait en sens inverse le voyage qu'a fait Dieu vers elle. Et cela, c'est la croix"

"Les contradictions auxquelles l'esprit se heurte, seules réalités, critérium du réel. Pas de contradiction dans l'imaginaire. La contradiction est l'épreuve de la nécessité. La contradiction éprouvée jusqu'au fond de l'être, c'est le déchirement, c'est la croix"

"Le monde est un texte à plusieurs significations, et l'on passe d'une signification à une autre par un travail. Un travail où le corps a toujours part, comme lorsqu'on apprend l'alphabet d'une langue étrangère : cet alphabet doit rentrer dans la main à force de tracer les lettres. En dehors de tout cela, tout changement dans la manière de penser est illusoire. Il n'y a pas à choisir entre les opinions : il faut les accueillir toutes mais les composer verticalement et les loger à des niveaux convenables. Ainsi hasard, destin, Providence"

"L'homme est esclave pour autant qu'entre l'action et son effet, entre l'effort et l'oeuvre, se trouve placée l’intervention de volontés étrangères. C'est le cas et pour l'esclave et pour le maître aujourd'hui. Jamais l'homme n'est en face des conditions de sa propre activité. La société fait écran entre la nature et l'homme"

"Le temps par son cours, use et détruit ce qui est temporel. Aussi y a-t-il plus d'éternité dans le passé que dans le présent. Valeur de l'histoire bien comprise, analogue à celle du souvenir dans Proust. Ainsi le passé nous présente quelque chose qui est à la fois réel et meilleur que nous, et qui peut nous tirer vers le haut, ce que l'avenir ne fait jamais"

lundi 21 janvier 2019

La méthode de l'égalité

J'ai découvert Rancière avec Le maître ignorant et avec une amie qui l'a beaucoup lu. Intriguée par cette longue conversation du philosophe avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, j'ai pu découvrir par cette lecture un peu plus de la philosophie de Rancière et notamment sa conception de l'égalité, ses études sur la parole ouvrière, sa conception des scènes et de l'événement. Je vous avoue que je n'ai pas toujours tout compris, les références me manquaient, surtout quand il s'agissait d'Althusser ou des questions politiques des années 70. L'ouvrage se scinde en 4 parties : Genèses pour ce qui est de la formation du philosophe, Lignes pour éclairer les questions de sa pensées, Seuils pour la confronter à d'autres et Présents pour questionner le lien à l'actualité. 
Ce billet sera donc surtout une suite de citations plus qu'un résumé ou un avis.


"Ma question est quand même toujours : "Qu'est-ce qu'on peut percevoir, qu'est-ce qui permet de voir telle chose, qu'est-ce qui fait que tel mot, telle phrase prennent sens, acquièrent une valeur symbolique, d'assignation ou d'émancipation ?" C'est lié au fait que j'ai un peu toujours travaillé sur les marges, en récoltant éventuellement des bribes, des chutes, avec l'idée que ce qui définit les conditions de la pensée et de l'écriture n'est jamais le temps et la situation tels que les décrit le discours dominant. Il y a une texture sensible de l'expérience qui est à retrouver et qu'on ne peut retrouver qu'en éliminant entièrement les hiérarchies entre les niveaux de savoir, du politique, du social, de l'intellectuel, du populaire"

"Pour moi la seule méthode qui vaille c'est de savoir si une parole fait tout à coup poids, résonance par rapport à une autre, si elle établit un réseau par rapport à une autre [...] Car c'est là le problème fondamental : déterminer un commun de la pensée"

"Il y a des philosophes que j'ai connus et dont je peux dire qu'ils m'ont influencé à un certain moment [...] Sartre, c'est l'écart par rapport aux explications psychologiques et sociologiques ; Althusser, une certaine remise en question de l'idée d'histoire, une certaine idée de la multiplicité des temps à laquelle, en un sens, j'ai le sentiment d'avoir été plus fidèle qu'Althusser lui-même. Foucault, une attitude consistant à se demander non plus ce qu'il fallait penser, ou sur quoi reposait la pensée, mais ce qui faisait que telle chose était pensable, que tel énoncé était formulable. J'ai retenu de lui l'idée que ce qui est intéressant c'est la pensée à l’œuvre dans des pratiques, dans les institutions, la pensée qui participe au paysage de ce qui est. Et j'ai aussi retenu une certaine disjonction entre ce que on appelle théorie et pratique [...] Tout ce qui a pu être chez moi l'attention à la façon dont les événements sont d'abord des transformations de ce qui est perçu et de ce qui est pensable, cela me vient de la littérature [...] Je pense être quelqu'un qui a eu 20, 30 ou 100 maîtres et non pas un maître [...] Au fond, est maître tout ce qui nous provoque, et aussi éventuellement tout ce qui vous souffle des réponses par rapport à la provocation"

"La norme, c'est que les gens restent à leur place et que ça continue toujours pareil. Tout ce qui fait date dans l'histoire de l'humanité fonctionne malgré tout sur le principe qu'il arrive quelque chose, que des gens se mettent à parler. Je travaille à partir de ceux qui parlent [...] C'est une stratégie aussi bien des chefs politiciens que des historiens et sociologues, de dire que la parole qui compte, c'est la parole des gens qui ne parlent pas. Je suis parti du fait que s'il arrive quelque chose, c'est par exception, et qu'on s'occupe de l'exception"

Ouvrage passionnant quoi qu'ardu lorsque l'on n'est pas familier du philosophe, il semble être un résumé de sa pensée mais aussi une introduction à ses écrits. A poursuivre, donc !

lundi 24 décembre 2018

La confiance en soi

Charles Pépin, que j'ai croisé comme prof, a écrit ce joli ouvrage qui se lit comme un roman. Simple, léger, saupoudré de philosophie et de stars, il se veut un anti-manuel de développement personnel mais il y ressemble diablement. Il part néanmoins d'un présupposé différent, à savoir que la confiance en soi ne dépend pas que de soi mais de plusieurs ressorts : la confiance en l'autre, la confiance en ses capacités et la confiance en la vie. L'ouvrage se construit ainsi : 

Cultivez les bons liens

Être de relation, nous ne naissons pas tout armés pour la vie, il nous faut des soins, nous naissons dépendants. Et cette relation à l'autre, elle se poursuit bien après l'enfance. De la nait la confiance en l'autre, qui se cultive par la mise en confiance, par le fait que l'on nous fasse confiance.
"Quelques mots bien sentis d'un maître ou d'un ami. Des mots venants du coeur, qui suffisent alors à donner confiance pour la vie"
"C'est donc un même mouvement qui nous aidera à prendre confiance en nous et à faire confiance aux autres : sortons de chez nous, nouons des relations avec des gens différents et inspirants, choisissons des maîtres ou des amis qui nous grandissent, nous réveillent, nous révèlent. Cherchons les relations qui nous font du bien, qui nous sécurisent et nous libèrent"


Entrainez-vous

En fait, la confiance, ça se travaille. Ou plutôt, c'est le développement d'une compétence, d'un talent, qui aiderait à construire la confiance. Et c'est une compétence qui vous plait, que vous travailler sans trop vous en rendre compte, ou sans que ça vous saoule. Il faut que ça vous fasse plaisir sinon vous risquez d'être un "consciencieux" qui a peur d'être pris en défaut. A vos 10 000 heures de pratique - avec le sourire ! Moi, à part lire, je vois mal où je peux trouver autant d'heures accumulées à faire la même chose :)

"Chez les grands artistes, la confiance provient donc d'abord, ou disons plus exactement surtout, d'une pratique assidue et même obsessionnelle" 

Ecoutez-vous

Et pour cela, distinguez l'urgent de l'important. Et trouvez des lieux ou des temps pour vous écouter, des rituels qui vous font du bien et vous aident à être présents.
 

Émerveillez-vous

"L'expérience esthétique n'est jamais simplement esthétique. En nous rendant davantage présents à nous-mêmes et au monde, elle a pouvoir de réveiller, de provoquer, peut-être même d'entrainer notre confiance en soi"
 

Décidez

"Choisir, c'est se reposer sur des critères rationnels pour armer le bras de son action. Décider, c'est compenser l'insuffisance de ces critères par l'usage de sa liberté. Choisir, c'est savoir avant d'agir. Décider, c'est agir avant de savoir" 

Mettez la main à la pâte

"Le travail manuel, le fait de "mettre la main à la pâte" et d'observer son action modifier le réel, peut être épanouissant, humainement comme intellectuellement" 
"Un bon travail, selon Aristote, doit pouvoir procurer du plaisir à celui ou celle qui s'y adonne, et son excellence doit pouvoir être jugée par les autres de manière directe. Dans une société soucieuse de la "vie bonne", affirmait-il, nous devrions tous avoir un travail, un métier qui corresponde à ces critères"

Passez à l'acte

Tentez, échouez, confrontez-vous au réel, non pour renforcer votre confiance, mais pour vous abandonner à la réalité, et voir ce qui peut en naître !
 

Admirez

"Admirer, ce n'est pas vénérer ; ce n'est pas s'oublier dans la contemplation du talent de l'autre. C'est se nourrir. Prendre exemple sur ceux qui ont osé suivre leur étoile pour entreprendre de chercher la sienne. Que nous dit leur exemple ? Qu'il est possible de devenir soi" 
"Croire que nous ne sommes pas dupes est la meilleure façon d'être complice de ce qui nous diminue"

Restez fidèles à votre désir

"Le seul fait de se comparer nous détourne de la vérité de notre existence : nous sommes tous singuliers. Notre valeur est absolue, non relative à celle des autres" 

"Nous pouvons tous nous inspirer de la sagesse d'Ulysse : il a confiance en lui parce qu'il a confiance en son désir. Il se connait assez pour reconnaitre, au milieu de toutes des étoiles qui sont autant de tentations, celle qui brille plus que les autres, celle qui brille pour lui"

Faites confiance au mystère

Et à la vie, même quand elle n'est pas une fête. 

Je sors confiante de cet ouvrage ! Et j'ai été particulièrement touchée par ce qui relève de la confiance en l'autre. Je le vis et l'éprouve tous les jours dans mon travail mais j'ai du mal à l'appliquer à moi-même. Bref, il y a plein de pistes à explorer et une bibliographie commentée, qui m'a fait ajouter plusieurs titres à ma LAL.

mercredi 17 mai 2017

Petite Poucette

Ce petit livre de Michel Serres se lit rapidement et questionne beaucoup sur notre société. Il s'intéresse particulièrement à la mutation technologique et à l'arrivée du numérique. Cette révolution, du même ordre que le passage de l'oral à l'écrit et du manuscrit à l'imprimé, est en cours. Et la petite Poucette, une des actrices du changement avec son habileté à taper des messages avec son pouce. 

Explorant les divers aspects du monde, notre philosophe montre les évolutions qu'il subit, les changements qui s'opèrent. Il compare l'ancienne manière de faire à la nouvelle, il explique de façon assez didactique à nos parents ce que sont leurs enfants, des mutants ! 

Si l'idée est intéressante, j'ai trouvé qu'on restait très la surface des changements et des potentiels qu'ils ouvrent, que cela restait finalement très descriptif. Et que la position d'observateur de l'auteur ne suffit pas, qu'il serait bon de chercher à mieux comprendre et analyser ces changements, de s'inquiéter d'un internet toujours plus rempli de contenus mais des si faibles moyens pour vérifier les sources ou même les difficultés pour les plus jeunes à prendre du recul, à s'interroger sur ces contenus. Tout se dilue en lui, comme se dilue notre esprit critique devant l'abondance d'un supermarché rempli de publicités, de promo, d'offres si diverses que l'on n'y retrouve rien. 
C'est donc un point de départ intéressant que ce livre, mais il mériterait d'être complété, d'être débattu et pourquoi pas d'être questionné pour rêver la société que nous voulons construire. Je note cet extrait sur le travail, qui me parait très vrai concernant la génération Y et les suivantes :
"Comme il n'y a plus que des individus, que la société ne s'organise qu'autour du travail, que tout tourne autour de lui, même les rencontres, mêmes les aventures privées qui n'ont rien à voir avec lui, Petite Poucette espérait s'y épanouir. Or elle n'en trouve guère, elle s'y ennuie. Elle cherche à imaginer aussi une société qui ne soit plus vraiment structurée par lui. Mais par quoi ? Et combien de fois lui demande-t-on son avis"

mercredi 19 octobre 2016

La Sociedad del Cansancio

Le philosophe coréen allemand Byung-Chul Han a vu les ventes de son petit ouvrage exploser à la publication. Enfin, pour un ouvrage de philo. Il ne fait certainement pas le même chiffre d'affaire que Dan Brown. Personnellement, je ne l'ai pas vu passer et ce n'est que maintenant que je le découvre. En espagnol qui plus est...

Remouleur, Malevitch

Il se compose des parties suivantes :

El Prometeo Cansado
La violencia Neuronal
Mas Alla de la Sociedad disciplinaria
El aburrimiento profundo
Vida activa
Pedagogia del Mirar
El Caso Bartleby
La sociedad del Cansancio


L'essai débute avec une analyse de ce qu'était la société du XXe siècle. L'auteur parle d'un processus immunologique c'est-à-dire de défense contre tout ce qui est étranger, à l'image de la Guerre Froide. Si tu n'es pas avec nous, c'est que tu es contre. Cette protection contre l'ennemi se lit dans tous les aspects de la société, qu'il s'agisse de l'histoire, du droit, de la médecine, etc. C'est une disposition tout à fait contraire à la globalisation, qui dresse des murs plutôt que des ponts. 
Ce procédé de "négativité" est aujourd'hui remplacé par la "positivité", qui au lieu de rejeter, inclut. Mais asphyxie par la saturation du semblable, du même. 

D'une société de la discipline et du devoir telle que la décrit Foucauld, on passe à une société du rendement et du pouvoir, du "Yes, we can". Une société qui produit des échecs aussi. Devant cette course au rendement, l'homme moderne se fatigue de chercher à devenir soi-même, de travailler et de s'exploiter librement... jusqu'à la dépression. Il se confronte à sa liberté obligatoire et à sa libre obligation de maximiser le rendement ! Au travail, bien sûr, qui devient l'unique absolu mais aussi dans ses loisirs. Pas question de ne rien faire, de s'ennuyer. De toute façon, il existe tellement de stimulus extérieurs que ce n'est même plus possible de ne rien faire. Et cette abondance de stimulus, qui va jusqu'à l'excès, n'est pas forcément preuve de progrès. C'est l'animal sauvage qui est tout le temps aux aguets, qui a besoin d'une attention fragmentée, pour veiller en même temps sur sa proie, sa femelle et ses prédateurs... et assurer sa survie. Au contraire, l'ennui pour notre auteur, est nécessaire pour sortir de la répétition et créer quelque chose de neuf. 
Cette déferlante d'activités va de pair avec l'éphémère... et conduit à un monde superficiel, qui manque d'être. Plus d'emphase, de colère, de passion... au milieu de cette dispersion. La pensée devient un simple calcul, comme celui des ordinateurs, mais ne conduit plus à une intériorité. Pour cela, il faudrait revaloriser la vie contemplative, l'ennui, le repos du dimanche, le sabbat où il est interdit d'agir, et peut-être la négativité, c'est à dire de fait de lutter contre quelque chose, de savoir dire non plutôt que de se noyer dans un relativisme et un égoïsme solitaire, étouffant et impuissant. 

Cet essai court mais puissant m'a beaucoup interrogée sur mon rapport au devoir et au travail, à cette nécessité de se réaliser à travers d'une activité économique. A cette valeur de notre société pour laquelle seul le succès compte et où l'épanouissement doit passer par le travail. J'ai noté toutes les pressions que l'on peut subir lorsqu'on n'a pas de boulot, de la part de la société mais aussi de soi-même. J'ai aussi questionné mon rapport à l'ennui, mon besoin de sortir mon téléphone ou mon bouquin dès qu'il faut patienter, mon impatience devant un jour sans activité prévue, mon besoin de faire quelque chose pour que la journée vaille quelque chose. Mais je connais aussi l'importance des moments de calme, le goût d'une retraite spirituelle au rythme d'une communauté religieuse. Et la valeur que ces pauses permettent de donner à toutes nos activités galopantes, qui, sans ce recul, passent semblables et stériles.