jeudi 16 septembre 2021

Entre ciel et terre

Ce roman de Jon Kalman Stefansson dormait aussi sur ma PAL. Je savais pourtant qu'il serait beau, qu'il serait marquant, bref, qu'il me fallait l'ouvrir. Mais ça fait partie des romans que j'aime garder pour des circonstances particulières, attendre le bon moment pour l'ouvrir et en profiter. C'est un roman qui nous emmène jusqu'en Islande, près des pécheurs.
Barour et le gamin sont allés au village, ils ont emprunté un livre et reviennent à la cabane de pécheurs. Ils dégustent les vers du Paradis perdu sous le toit bas de la maison. Ils sont un peu moqués par le reste de l'équipage. Le lendemain, Pétur les emmène pêcher. Les hommes rament dans la nuit, à travers une mer dangereuse. Ils s'installent, pêchent. Et Barour découvre qu'il a oublié sa vareuse, tout à la joie de retenir les vers de Milton. Oubli fatal qui le fera périr de froid cette nuit-là. Le gamin, éperdu de douleur de perdre son seul ami, déjà orphelin de toute sa famille, décide d'aller rendre le livre.

Histoire d'amitié et de pêche, c'est un livre infiniment poétique et fort. Il nous plonge dans le monde rugueux des marins, dans la vie des pécheurs de morues. Univers violent et dur, où la camaraderie vient soutenir les forces des hommes. Il nous plonge dans une terre hostile, dont le froid, le vent, la terre peu fertile, pousse les hommes vers une mer traitresse.
Econome de mots, choisissant des images fortes et poétique, c'est un livre qui transporte, qui nous fait vivre une belle aventure humaine. 

"L'enfer, c'est d'être mort et de prendre conscience que vous n'avez pas accordé assez d'attention à la vie à l'époque où vous en aviez la possibilité."
"Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Pourtant, à eux seuls, ils ne suffissent pas et nous nous égarons sur les landes désolées de la vie si nous n'avons rien d'autre que le bois d'un crayon auquel nous accrocher."
"Les yeux échappent à tout contrôle. Nous devons réfléchir où et quand nous les posons. L'ensemble de notre vie s'écoule à travers eux et ils peuvent aussi bien être des fusils que des notes de musique, un chant d'oiseau qu'un cri de guerre. Ils ont le pouvoir de nous dévoiler, de te sauver, te perdre. J'ai aperçu tes yeux et ma vie a changé. Ses yeux à elle m'effraient. Ses yeux à lui m'aspirent. Regarde-moi un peu, alors tout ira mieux et peut-être pourrai-je dormir. D'antiques histoires, probablement aussi vieilles que le monde, affirment que nul être vivant ne supporte de regarder Dieu dans les yeux car ils abritent la source de vie et le trou noir de la mort"

lundi 13 septembre 2021

Beloved

Voilà un autre roman qui patientait gentiment sur ma LAL. Mais qui me faisait régulièrement envie. Retour dans l'Amérique du milieu du XIXe siècle, bien avant Black lives matter. 

Toni Morrison nous plonge dans les horreurs de l'esclavage à travers une histoire fantastique. Imaginez une maison, un peu à l'écart de la ville, où vit une esclave en fuite, Sethe, ses enfants et sa belle-mère. Cette maison, autrefois pleine de vie, est en proie à d'étranges phénomènes depuis la mort d'une des filles de Sethe. Lorsque commence notre histoire, cette petite fille va revenir dans la maison sous les traits d'une jeune femme maladive, au moment même où Paul D, ancien esclave dans la même maison que Sethe, arrive dans la ville. 

A travers ces personnages, via de nombreux flash-back, nous découvrons les excès d'un esclavagiste, Maître d'école, qui considère Sethe, Paul D, N°6, Halle et d'autres comme des animaux. D'autres visages apparaissent, le gentil maître, l'inconnue de l'accouchement au clair de lune, les esclaves enchainés... Nous lisons aussi comment Sethe a été humiliée au point d'en perdre la tête et de passer du temps en prison. Mais le plus intéressant, ce sont les relations qui se nouent entre Denver, Sethe, Paul D et Beloved dans cette maison malsaine. 

Terriblement réaliste mais pourtant très poétique, ce roman est captivant. Il joue avec son lecteur, lui proposant des pistes, des bouts de souvenirs, des phrases attachées ou non à des personnages, autant de petits indices pour nourrir son imagination et chercher des réponses... qui ne viennent pas toujours. 



jeudi 9 septembre 2021

Pierre,

C'est peut-être une lettre. Ou un poème. En tout cas, il s'adresse à Pierre Soulages, de la part de Christian Bobin. C'est un peu gênant d'entrer dans l'intimité d'une lettre, une lettre faite d'admiration, de peinture, de moments de rencontre, de moments d'attente. 


Bien sûr, on parle peu de peinture ici. Bobin parle lumière, matière. Et surtout relations, avec Soulages, avec son père, avec d'autres comme Lydie. Il y a aussi le récit d'un voyage en train, un soir de Noël et d'une attente, pour un anniversaire. 

Construit de courts chapitres, comme des morceaux choisis, ce livre est un hommage et une réflexion. Parfois un peu étrange dans leur succession, ces textes forment un joli ouvrage.

"Je ne lis jamais pour réfléchir. La vie s’en va lorsqu’elle nous voit froncer les sourcils pour penser. Elle croit que nous sommes fâchés. Je lis pour être sonné de coups, comme je le suis par cette phrase de cuir noir. La beauté, la vérité, toutes choses qui importent dans la traversée du jour unique qu'est notre vie, ne prennent aucun égard. Elles ont raison. Sinon, elles ne nous atteindraient jamais"
"Comment écrivez-vous ? A l'oreille et au cœur. J'écris sous la dictée des étoiles qui se taisent et du train qui rumine sa portion de ballast. Je rejoins sans écrire les plus beaux livres"
"En vérité je ne suis pas ce faible pèlerin, mais l'homme le plus vaste du monde - un chantier d'étoiles"

lundi 6 septembre 2021

L'Art de marcher

On écluse la LAL avec un livre de Rebecca Solnit qui me semblait passionnant et qui m'a un peu déçue, parce que j'attendais une histoire littéraire de la marche et qu'il s'agissait d'une histoire plus large : scientifique, historique, philosophique, géographique et littéraire. C'était un peu fouillis parfois !

Elle commence assez naturellement par la marche chez l'homme et la bipédie, s'intéresse à la marche comme lieu de formulation d'une pensée philosophique, des péripatéticiens à Kant ou Rousseau ou d'une pensée tout court dans la littérature de Joyce ou Woolf. Elle évoque aussi le pèlerinage et les labyrinthes comme lieux de cheminement spirituel et physique. Elle poursuit avec la découverte de la nature, d'abord dans la promenade au jardin puis dans les explorations pédestres des campagnes avec Wordsworth et des montagnes jusqu'aux exploits des alpinistes pour conclure sur les club de rando contemporains. La suite concerne la marche en ville et dans les rues, de la balade à la manifestation jusqu'à la révolution. Elle conclut sur la disparition des lieux de marche dans les villes américaines, la marche ou le sport sur un tapis comme substitut et ce qu'il dit des absurdités contemporaines. La marche devient même un objet artistique pour quelques performeurs.

Un gros bouquin sympathique dont je vous livre quelques extraits glanés !


"Elle crée un équilibre subtil entre travailler et muser, être et faire. La marche est un effort du corps uniquement productif de pensées, d'expériences, d'arrivées [...] Le rythme de la marche donne en quelque sorte son rythme à la pensée. La traversée d'un paysage ramène à des enchainements d'idées, en stimule de nouveaux. L'étrange consonnance ainsi créée entre cheminement intérieur et extérieur suggère que l'esprit, lui aussi, est un paysage à traverser en marchant"

"Le combat pour les espaces où marcher (espaces naturels ou espaces publics) doit s'accompagner de la défense du temps libre, seul disponible pour leur exploration"

"La marche est une des constellations clairement identifiables dans le ciel de la culture humaine. Elle comprend trois étoiles, le corps, l'imagination, le monde, qui existent indépendamment les unes des autres tout en étant reliées par les usages culturels de la marche"

jeudi 2 septembre 2021

Les versets sataniques

Encore un livre qui sort de la PAL, youpi ! Et de 752 pages - pour le Pavé de l'été. Par contre, niveau plaisir de lecture, c'était assez inégal. Ce roman de Salman Rushdie est dense, passe souvent du coq à l'âne - enfin, d'un personnage à l'autre -, bourré de références que je n'avais pas forcément et surtout très long. 

Tout commence par le crash d'un avion au-dessus de la Manche. Deux hommes, d'origine indienne, en réchappent après une interminable chute : Saladin Chamcha et Gibreel Farishta. Le premier est doubleur voix, le second est acteur. On découvre dans le roman, comment ils en sont arrivés là, depuis leur enfance indienne, jusqu'à leur carrière anglaise pour Chamcha, Bollywood pour Gibreel, leurs familles, leurs amours - compliquées pour l'un et l'autre avec tromperies et poursuites jusque dans les airs pour Gibreel. 

Mais surtout, l'un et l'autre vont rejouer une lutte éternelle entre bien et mal - pas par leurs actions ou existences mais plutôt par ce qu'ils semblent représenter : l'un est transformé en homme à pieds de boucs quand l'autre se voit entouré d'une nuée. Gibreel est d'ailleurs en proie à d'étranges rêves où il pourrait jouer un rôle d'ange annonciateur. On y croise un prophète, Mahound, et d'autres êtres inspirés.

Roman foisonnant, qui part parfois dans tous les sens, baroque, riche de sensations et de vie sous toutes ses formes, il déstabilise le lecteur à ses débuts. Où est-on ? Que se passe-t-il ? Qui sont ces gens ? Et puis, on tient des fils, des personnages, en proie à un monde complexe, à des questions politiques et religieuses, à des questions d'identité surtout. Indiens tous les deux, vivants en Angleterre, ils vivent le questionnement des exilés, entre rejet ou adhésion à sa culture d'origine, à sa famille...

Pas toujours très digeste et lecture assez lente, entrecoupée d'autres ouvrages, j'ai peiné sur les premier tiers du livre. Puis j'ai apprécié !

"Qui est-il? Un exilé. Terme qu'il ne faut pas confondre, pas mélanger, avec tous les autres mots que les gens emploient à tort et à travers: émigré, expatrié, réfugié, immigré, silence, ruse. L'exil est un rêve de retour glorieux. L'exil est une vision de la révolution: Elbe, pas Sainte-Hélène. C'est un paradoxe sans fin : regarder devant soi en regardant toujours derrière soi. L'exilé est une balle jetée très haut en l'air. Elle reste là, gelée dans le temps, transformée en photographie ; négation du mouvement, suspendu de façon impossible au-dessus de sa terre natale, l'exilé attend le moment inévitable où la photo doit se remettre en mouvement, et la terre réclamer son bien. Telles sont les choses qu'imagine l'Imam. Sa maison est un appartement en location. C'est une salle d'attente, une photo, de l'air.

L'épais papier mural, des rayures vert olive sur un fond couleur crème, a légèrement passé au soleil, suffisamment pour faire ressortir les rectangles et les ovales plus vifs qui indiquent les endroits où étaient accrochés des tableaux. L'Imam est l'ennemi des images. Quand il est entré les tableaux ont glissé sans bruit des murs et quitté la pièce furtivement, fuyant d'eux-mêmes la colère de sa muette désapprobation. Quelques images, cependant, ont eu le droit de rester. Sur la cheminée il conserve quelques cartes postales conventionnelles de son pays, qu'il appelle simplement Desh : une montagne qui se découpe au-dessus d'une ville ; une pittoresque scène villageoise sous un grand arbre ; une mosquée. Mais dans sa chambre, sur le mur qui fait face à la couchette dure où il se repose, est accrochée une icône plus puissante, le portrait d'une femme d'une force exceptionnelle, célèbre pour son profil de statue grecque et ses cheveux noirs aussi longs qu'elle est grande. Une femme puissante, son ennemie, son autre : il la garde près de lui. Exactement comme, là-bas dans les palais de son omnipotence elle garde son portrait à lui sous son manteau royal ou dissimulé dans le médaillon qu'elle porte autour du cou. C'est l'Impératrice, et son nom est - quoi d'autre? - Ayesha. Sur cette île, l'Imam exilé, et là-bas à Desh, Elle. Tous deux complotent la mort de l'autre.

Les rideaux, un épais velours doré, restent fermés toute la journée, sinon le mal pourrait se glisser dans l'appartement : l'étrange, l'Extérieur, la nation étrangère. Le fait douloureux qu'il se trouve ici et pas Là-bas, l'endroit qui mobilise toutes ses pensées. Dans les rares occasions où l'Imam sort prendre l'air de Kensington, au centre d'un carré formé par huit jeunes hommes portant des lunettes noires et des costumes où l'on distingue des bosses, il croise les mains devant lui et les fixe des yeux, pour qu'aucun élément, aucune particule de cette ville haïe - cette fosse d'iniquités qui l'humilie en lui offrant un refuge, ce qui l'oblige à un sentiment de reconnaissance malgré sa luxure, son avarice et sa vanité - ne puisse lui tomber, comme une poussière, dans l'œil. Quand il quittera cet exil détesté pour revenir triomphalement dans cette autre ville aux pieds de la montagne de carte postale, il dira avec fierté qu'il est resté dans l'ignorance totale de cette Sodome dans laquelle il a été obligé d'attendre ; ignorant, et par conséquent non souillé, non altéré, pur.
Et une autre raison pour laquelle les rideaux restent fermés c'est bien sûr parce que les yeux et les oreilles qui l'entourent ne sont pas tous amicaux. Les immeubles orange ne sont pas neutres. Quelque part de l'autre côté de la rue il y a des téléobjectifs, du matériel vidéo, des micros hypersensibles; et toujours le risque des tireurs d'élite. Au-dessus et en dessous et à côté de l'Imam les appartements sont occupés par ses gardes, qui parcourent les rues de Kensington déguisés en femmes couvertes de voiles avec des becs d'argent ; mais on n'est jamais assez prudent. Pour l'exilé, la paranoïa est une condition préalable de survie."

"L'exil est un pays sans âme. En exil les meubles sont laids, chers, tous achetés en même temps dans le même magasin et bien trop vite : des canapés argentés et brillants avec des accoudoirs comme des ailerons de vieilles Buick DeSoto Oldsmobile, des bibliothèques vitrées qui ne contiennent pas de livres mais des dossiers bourrés de coupures de presse. En exil quand quelqu'un tire de l'eau dans la cuisine la douche devient brûlante, aussi quand l'Imam prend son bain les membres de sa suite doivent se souvenir de ne pas remplir une bouilloire ni rincer une assiette sale, et quand l'Imam va aux toilettes ses disciples se sauvent de la douche brûlante. En exil on ne fait pas de cuisine ; les gardes du corps à lunettes noires vont acheter des plats à emporter. En exil toute tentative d'enracinement est vue comme une trahison : c'est un aveu d'échec."

"Flottant sur un nuage, Gibreel pensa que le flou moral des Anglais venait de la météorologie. « Quand il ne fait pas plus chaud le jour que la nuit, raisonna-t-il, quand la lumière n'est pas plus claire que l'obscurité, quand la terre n'est pas plus sèche que la mer, alors il est évident que les gens perdent le pouvoir de faire des distinctions, et commencent à tout considérer – partis politiques partenaires sexuels croyances religieuses – comme du pareil-au-même, rien-à-choisir, à-prendre-ou-à-laisser. Quelle folie ! Car la vérité est extrême, elle est ainsi et pas autrement, c'est lui et pas elle ; il faut prendre parti, ne pas rester spectateur. En bref, la vérité est engagée."

lundi 30 août 2021

Paris, mille vies

Ce court ouvrage est une traversée de Paris, une traversée de la gare Montparnasse à la gare de l'Est. Interpelé par une ombre qui dit "Qui es-tu ?", le narrateur va la suivre, de loin en loin. Il nous entraîne d'abord au lieu de la chute de son père, puis dans un tourbillon historique, fait parler les rues, les boulevards et les événements. Les temps et les visages se superposent. On vit Paris avec lui, on se perd avec lui, à la recherche de notre identité. Le temps d'une folle nuit de rencontre, où il est question de Libération, de Villon, Hugo, Artaud, Aimé Cesaire et Louise Michel... C'est tout le peuple de Paris, tous ces morts qui revivent pour une danse nocturne pas si macabre. 

Un magnifique retournement des morts auquel nous convie Gaudé par ce texte puissant ! 




vendredi 27 août 2021

La perversion ordinaire

Encore un livre prêté par un collègue, c'est chouette de faire circuler les lectures. C'est un essai de Jean-Pierre Lebrun sur le vivre ensemble, sur le rapport à autrui, à la perte ou à la limite. 

L'auteur s'interroge sur les mutations de nos sociétés, sur leur complexité et leur confusion. Il pointe notamment une crise de la légitimité dans le domaine de l'éducation, le rapport aux enfants et au "non". Elargissant cette "crise de l'autorité" et du transcendantal à toute la société, il s'interroge sur les causes de celle-ci. 

Il analyse d'abord le rapport au langage et à soi, compris comme manque, renonciation à la toute puissante et permettant la subjectivation psychique. Il est question de la négativité du langage, et de la condition humaine, capable d'appréhender la mort, le vide par rapport au plein, autrui par rapport à soi. Cette question, liée au sujet, il l'étend à la société. Les limites, le vide, l'autre ou la transcendance, nos sociétés actuelles tendent à les nier, voire à les effacer. Il montre alors combien cette absence de limites et d'autorité, revient à faire peser sur chacun des responsabilités et des choix personnels, ce qui est parfois plus complexe que de se reposer sur un cadre. C'est d'abord pour lui l'effet du positivisme et du discours sur les sciences qui laissent entendre que toutes les limites sont à repousser ; puis de la démocratie "démocratiste" qu'il définit comme une illusion d'autonomie, une impression de rien devoir au collectif ; et enfin du "néocapitalisme libéral" qui ne souffre pas de régulation. Il interroge la fin du patriarcat, comprise comme la fin de l'autorité et d'un tiers qui vient décoller, séparer mère et enfant. Il souligne l'importance de la complétude - tout le monde doit être d'accord par exemple - pour que quelque chose soit considéré légitime et la difficulté de cela - on ne peut finalement s'accorder que sur un petit dénominateur commun. Il décrit enfin ce qu'il appelle la "grande confusion", à savoir que ce qui fait différence, ce qui fait souffrance, ce qui fait tarder la jouissance est condamné, tout ce qui fait spécificité est mis en avant, mais aux dépens des autres et du collectif. Et pour éviter cette confrontation au manque ou à la perte - à la réalité -, c'est souvent la fuite en avant. Enfin, il conclut sur la possibilité de la psychanalyse avec ces néo-sujets, notamment sur la question du transfert.

Lecture intéressante, parfois complexe et questionnante : si nos sociétés ont effectivement évolué, est-on réellement dans ce "vivre sans autrui" qui brandit l'auteur ? Ce qui est décrit au niveau de l'individu et de la crise des légitimités est-il réellement à penser à un niveau sociétal ? Le référent psychanalytique est-il pertinent ici ? Je reste un peu sceptique par rapport à des rapprochements qui me semblent parfois lointains. Et intéressée si vous avez des lectures sur ces sujets qui peuvent éclairer ma réflexion.


"Reconnaître qu'il peut et doit exister des objectifs situés en tiers, qui transcendent les intérêts de chacun, ne va plus de soi. Il est donc devenu très difficile de pouvoir encore se référer spontanément à de tels objectifs"

"Pour être un sujet, il faut dire deux fois "Oui !" et une fois "Non !". Une première fois oui : en acceptant d'entrer dans le jeu du langage, d'être aliéné dans les mots de ceux qui nous précèdent. Une fois non : en prenant appui sur le manque dans l'Autre et en faisant objection à ce qui vient de l'Autre. Et une seconde fois oui : quand le sujet accepte ce qui lui vient de l'Autre pour le faire sien, et cela de son propre chef, en ayant eu la possibilité de s'en démarquer, et en étant prêt à assumer les conséquences du choix qu'il pose"

jeudi 26 août 2021

Les nourritures affectives

Avec cet ouvrage de Cyrulnik, on n'est pas directement dans la résilience. C'est pas mal, parce qu'on pourrait se lasser du thème ! Ici, il est question d'affectivité et de développement humain, en partant de la conception d'un enfant à la mort du vieillard. Au programme, le sens de la vie, de l'appartenance, la construction personnelle, mais aussi la violence et l'inceste. Un ouvrage assez chronologique dans le développement, on sort de la pensée en spirale.

Notre histoire commence avec la rencontre des parents de l'être humain. Ben oui, ce n'est pas le petit d'homme uniquement qui se construit, il hérite aussi de pas mal de trucs - qu'il découvrira peut-être toute sa vie ! Cyrulnik s'intéresse à la vie mentale du fœtus et surtout à ce qui fait son hérédité et son héritage, entre ce qui est choisi ou subi. On s'attarde sur les sens. Mais l'auteur développe surtout longuement, et c'est intéressant, l'appartenance : 

"Puisque appartenir est une fonction, cela peut donc mal fonctionner. On peut ne pas appartenir, vouloir ne plus appartenir, appartenir à un autre, appartenir à soi-même, trop appartenir c'est-à-dire mal appartenir. Chaque trouble de cette fonction se manifeste par un trouble du fonctionnement de l'individu"

 La violence et l'inceste, violence destructrice ou créatrice, interdit de l'inceste dans les sociétés, voici deux questions abordées selon le rapport nature / culture. Ce sont les parties qui m'ont le moins intéressée. Il conclue sur le récit qui émerge de la mémoire des hommes âgés, comme sur un palimpseste où tous les événements vécus n'ont pas été effacés mais recouverts... pour mieux resurgir plus tard.

Un ouvrage très intéressant mais assez daté sur les rôles des parents et la place de la femme. A rafraichir ?

"Dans le mariage d'amour, c'est l'intimité de la personne qui s'exprime en priorité. Voilà pourquoi, aujourd'hui, les rencontres se font beaucoup plus entre inconscients qu'entre familles. Voilà pourquoi j'ai pu dire que le mariage arrangé facilitait la reproduction des structures sociales, comme le mariage d'amour facilite la rencontre des névroses"

"L'enfant comprend, vers deux-trois ans, qu'en le regardant, l'autre le capture. S'il désire cette capture, il sourit et se précipite à la rencontre de l'autre, dont le regard assume alors sa fonction d'appel. S'il refuse cette capture, il va se cacher pour éviter l'autre, dont le regard assume alors sa fonction d'intrusion"

"La rencontre crée un champ sensoriel qui me décentre et m'invite à exister, à sortir de moi-même pour vivre avant la mort. C'est pourquoi il y a toujours quelque chose de sensuel dans la rencontre qui m'excite et m'effraie, comme la vie"

"Il faut donc appartenir. N'appartenir à personne, c'est ne devenir personne. Mais appartenir à une culture, c'est ne devenir qu'une seule personne. On ne peut pas devenir plusieurs personnes à la fois sauf à connaitre des troubles d'identité qui compromettent son insertion dans le groupe [...] Quand un enfant n'appartient pas, il ne connait pas l'histoire de sa famille ou de sa lignée. Or, cette lacune empêche l'enfant de structurer son temps. Lorsqu'un enfant sans famille raconte sa vie, je suis toujours ahuri par la désorganisation temporelle de son récit"

"Les contresens culturels sont fréquents parce que des gens qui vivent dans le même espace-temps et s'y côtoient physiquement, ne vivent pas du tout dans le même monde mental où chacun est fier des valeurs culturelles du groupe auquel il appartient. Ce sentiment de fierté que procure un mode d'emploi du monde procure à son tour le plaisir de pouvoir y construire son identité"

"La perte de sens des objets participe de la crise de l'appartenance, elle fragmente le corps social et libère les individus qui ne veulent plus lui appartenir"

"Finalement, dans notre culture de la personnalisation, la réponse à la question : "A qui appartient l'enfant ?" serait : "Il appartient à lui-même !" Cette aimable réponse n'a pas de sens, puisque l'enfant de personne devient personne. Il lui faut quelqu'un pour devenir quelqu'un. Un nouveau-né qui n'appartient pas est condamné à mourir ou à mal se développer. Mais un enfant qui appartient est condamné à se laisser façonner par ceux à qui il appartient. Le plaisir de devenir soi-même, de savoir qui on est, d'où on vient, comment on aime vivre, passe par le lien qu'on tisse avec les autres"

"Que nous soyons prédateurs, commensaux ou parasites, c'est l'indifférence affective qui autorise la destruction de l'autre. Et cette indifférence s'explique par le fait que nous vivons dans des mondes incommunicables"

"L'âgé, en perdant son amarrage au monde, désémantise les objets, puis les désaffective jusqu'à les transformer en matière inerte. L'objet meurt lentement avec le sujet qui s'éteint"

mercredi 25 août 2021

Impact

Je viens de dévorer ce polar de Norek ! Enfin, si c'est un polar, car ce n'est peut-être pas le cas...

Le PDG de Total vient d'être enlevé, Diane, psychologue et Nathan, capitaine de police, sont convoqués pour être les interlocuteurs du ravisseur. Le premier contact révèle un homme sûr de lui, qui veut déclencher une prise de conscience : l'avenir de l'humanité est en jeu si on ne limite pas la pollution. Son marché est simple, la vie du PDG sera sauve s'il reçoit 20 milliards de dollars qu'il dépensera dans des engagements pour la planète. Bien entendu, l'entreprise refuse de livrer cette somme. Mais le ravisseur n'est pas seul ; sous le signe du panda balafré, de nombreuses personnes semblent l'entourer. Et de nouveaux suiveurs le rejoindre lorsque la négo, supposée privée entre les flics et lui, se retrouve en ligne.

Entre chaque chapitre des négociations entre la police et Virgil Solal, nous lisons des nouvelles du monde, toutes plus catastrophiques les unes que les autres : les hectares de forêts qui partent en fumée, les ours polaires qui mangent de l'homme pour subsister, les inondations meurtrières ou les pics de pollution qui empêchent les enfants de sortir en plein air... sans parler du continent de plastique ou des marées noires. Bref, des nouvelles pas très réjouissantes, qui rendent les changements climatiques concrets et montrent l'urgence d'agir.

Un roman qui se dévore, avec des personnages aux convictions fortes, et des nouvelles du monde issues - réellement - des journaux : ça, ça fait frémir ! Petit bémol : la fin, carrément niaise. Et le côté très manichéen de ce roman.



lundi 23 août 2021

Puissions-nous vivre longtemps

C'est une collègue qui m'a prêté ce roman d'Imbolo Mbue : une lecture intéressante par sa thématique mais une écriture pas incroyable. 

A Kosawa, des enfants toussent et meurent. Régulièrement, trois hommes de la compagnie Pexton viennent parler aux villageois. Car l'installation de puits de pétrole à proximité du village, les fuites et les réparations hâtives ont certainement pollué terres et rivières de Kosawa. Sans parler des fumées qui ont changé la couleur du ciel. On palabre, mais rien ne se passe : une délégation de villageois a déjà disparu en allant réclamer à Pexton de s'intéresser à eux. Mais ce soir, c'est différent. Konga, l'idiot du village, propose de kidnapper les hommes jusqu'à ce que leurs voix soient entendues. C'est le début d'un drôle d'engrenage entre réclamations et contreparties, entre guerre d'usure et violences.

Au centre de ce roman, Thula, une jeune femme qui partira étudier aux Etats-Unis, sa mère, sa grand mère, son oncle et son frère. Une famille qui tente de s'en sortir après que Malabo, le père de famille, a disparu en allant voir Pexton à Bézam, la grande ville voisine. Et les voix des enfants continuent de conter l'histoire du village, sur 40 ans de combats.

Si la thématique du colonialisme, de l'exploitation des ressources, de la corruption des dirigeants et des souffrances des plus faibles est intéressante à faire connaître, il manque toutefois à ce roman une voix plus forte. L'uniformité de ton des personnages, les longueurs, l'évolution finalement assez attendue de chacun rend ce roman un peu lourd, s'embourbant dans les interminables procès et actions sans effets. 



jeudi 19 août 2021

French Exit

Sortie de PAL pour ce roman de Patrick deWitt qui suit des riches ruinés entre New York et Paris ! 

Frances et Malcom, un duo mère-fils très fusionnel, sont les attractions des soirées new-yorkaises qui se régalent des excentricités de la veuve sans cœur. Épouse du défunt Franklin, un odieux avocat, elle a choqué toute la bonne société lors du décès de son mari. Dépensant sans compter, vivant dans un luxe inouï, elle n'imagine pas y renoncer alors que la banqueroute est annoncée. Elle décide donc de flamber ses derniers sous dans un magnifique voyage pour Paris avec son chat - Small Frank, réincarnation présumée de Fanklin- et son fils. 

Plein de rebondissements, de bons mots et d’incongruités, ce roman est mené tambour battant par des personnages aussi excentriques que drôles - pour le lecteur, moins pour leurs "amis". Un divertissement agréable et humoristique, pas inoubliable, pour les vacances.

lundi 16 août 2021

Le murmure des fantômes

Je continue à explorer les écrits de Boris Cyrulnik et je dois avouer que ça me passionne ! Il est bien sûr question de résilience encore une fois. Suite à un traumatisme, qu'est-ce qui fait qu'un enfant s'en libère ou non ? 

La figure de Marilyn ainsi que celle d'Andersen émaillent l'ouvrage. Il y est beaucoup question d'enfants et des âges de la vie : celui où on apprend à faire semblant, celui où on va à l'école etc. avec les différents apprentissages et comportements acquis à ces âges. Et ce qui peut empêcher leur développement. Le fil rouge de ce livre, c'est qu'il y a deux éléments nécessaires pour devenir soi-même : des liens et une histoire. Que sans cela, un enfant blessé aura du mal à se reconstruire. Les blessures les plus importantes proviennent des proches, avec lesquels on est engagé dans une relation. Et un telle blessure, qu'il s'agisse d'un coup, d'un mot ou d'un geste fera doublement souffrir : pour le coups en lui-même et pour le coup qu'il porte à la relation. Et à partir de là, se crée un récit lié à l'émotion suscitée par le coup et par ce que la personne en fait ou s'en raconte !

Pas de solutions miracles mais une variété d'exemples et d'histoires d'enfants qui trouvent ou non des liens pour se renforcer ! Facile et agréable à lire.



lundi 9 août 2021

Fais-toi confiance

" ... ou comment être à l'aise en toutes circonstances" est un bouquin d'Isabelle Filliozat qui trainait sur ma LAL. Je me méfie un peu de ce genre de bouquin de développement personnel, j'ai toujours l'impression de lire les conseils de Cosmo en moins drôle ! C'est un peu le cas ici mais avec certainement plus de sérieux et des petits exercices pratiques divers. L'auteur s'attache à décrire le ou les phénomènes de manque de confiance en soi, dans toute leur variété et les causes qui les génèrent. Quant aux exercices, cela passe des cases à cocher aux exercices d'introspection en passant par des méditations. A l'image du reste de l'ouvrage, il y a un peu de tout, pour que chacun y trouve chaussure à son pied mais rien de bien précis non plus. 



mercredi 4 août 2021

Femme désirée, femme désirante

Cet ouvrage de Danièle Flaumenbaum m'a été recommandé parmi d'autres dans une session couple. On parlait de l'inévitable différence de désir entre les hommes et les femmes. Et c'est un des titres qui est venu. Ce livre très court s'intéresse à la femme, à ses désirs, à sa psychologie, à sa sexualité etc. 

L'ouvrage part de l'anatomie, détaille le fonctionnement du sexe féminin. Ce qui est plus spécifique, c'est la question de la circulation des énergies, issue de la médecine chinoise, dans chaque corps et entre les corps. C'est un point de vue qui parcourt tout l'ouvrage, qu'il s'agisse d'énergie sexuelle ou non. 

Danièle Flamenbaum poursuit sur les maladies, celles qui sont soignées ne l'intéressent pas, ce sont les récidives et les liens avec la psychologie, voire la psychogénéalogie qui sont au centre de ce chapitre. Puis, elle parle du lien mère-fille et de l'attachement excessif parfois entre elles mais surtout de l'importance de communiquer autour de la sexualité, du désir, de l'histoire personnelle et intime des femmes de la famille. Cette éducation de la petite fille est particulièrement détaillée et conseillée.

Si l'ensemble est assez daté - il n'est question que d'hétérosexualité - et parfois un peu centré sur les énergies - qui semblent parfois avoir réponse à tout -, c'est plutôt intéressant !

"Se retrouver à vivre sous le même toit recrée l'espace commun de l'amour maternel. Devenir soi-même le soutien, l'assistant, le réconfort de l'homme aimé va favoriser une autre confusion de l'amour. La femme qui aime son homme comme sa mère va se mettre à l'aimer aussi comme son enfant. Qu'elle ait eu une mère abusive et intrusive, ou une mère absente et perdue, elle va, à plus ou moins court terme, emboiter le pas au modèle qui lui est familier"

"Il ne faut ni submerger la fillette d'informations inutiles ni l'envahir émotionnellement, mais savoir qu'elle est concernée par les circonstances et les émotions contingentes à son arrivée sur terre. Les mots justes l'installent en elle-même, car ils lui permettent d'associer la vie symbolique des sentiments et des paroles qu'elle reçoit à celle des sensations qu'elle perçoit"

lundi 2 août 2021

Les oiseaux se cachent pour mourir

Voilà une sortie de PAL archi antique ! Ce roman de Colleen McCullough vient de la biblio de mon grand-père et traine dans la mienne depuis plus de 10 ans. Je ne sais pas bien pourquoi mais j'avais en tête que c'était Vol au dessus d'un nid de coucous... Ah, ces titres qui parlent d'oiseaux !


Nous ne sommes donc pas du tout dans un asile mais dans une pauvre maison de Nouvelle-Zélande où Meg Cleary fête ses cinq ans et vient de recevoir une poupée magnifique, tout à fait hors de propos pour une fillette si humble, aux frères si remuants. La poupée ne fera pas long feu. Meg est la seule fille d'une famille de garçons : Frank, Bob, Jack, Hughie, Stuart... et plus tard Harold, Jims et Patsy. Paddy, leur père, est tondeur de moutons et Fee, leur mère, tient la maison. Toute la famille vit chichement malgré quelques objets laissant entrevoir un passé plus prospère. Aussi, quand Mary Carson, la sœur de Paddy, le convie en Australie pour devenir régisseur de sa propriété, Drogheda, il n'hésite pas un instant et embarque toute sa famille. Accueillis par le père Ralph de Bricassart, ils découvrent un nouveau pays, son climat, la propriété immense et ses moutons, le caractère de Mary... Tous s'adaptent à la situation malgré les drames et les difficultés. 

Ralph, jeune prêtre tout dévoué à Mary, à l'intelligence et à la diplomatie redoutables, s'attache à Meg - qui s'attache aussi à lui. A la mort de Mary, il découvre le tour qu'elle lui joue : il devra choisir entre l'argent et l'Eglise ou l'amitié des Cleary et l'amour de Meg. A partir de ce moment, on suit Ralph et Meg prenant chacun leur chemin jusqu'à quelques rares retrouvailles. Amour muet, amour tu, il ne cesse toutefois de les tourmenter. 

Saga familiale qui parcourt le XXe siècle, elle tourne beaucoup autour de Meg et de ses amours. C'est un peu malsain parfois, à se demander si l'on n'est pas dans de la pédophilie. Et surtout, j'ai trouvé ça assez gnangnan finalement et appelant un peu trop au martyr : il faut s'empaler sur une épine pour sortir son plus beau chant ! Bon, ça fait quand même 890 pages en poche pour le challenge des Pavés.