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samedi 17 septembre 2022

Sur les chemins noirs

Du Mercantour au Cotentin, Sylvain Tesson a traversé la France à pieds, par des chemins oubliés, loin des autoroutes de la randonnée. C'est cette expérience qu'il conte ici ! 

Pourquoi un tel projet ? C'est une promesse et une façon de vivre une rééducation suite à une chute qui le laisse tout cassé à l'hôpital. A sa sortie et avec les beaux jours, commence une marche dans les chemins noirs, chemins oubliés bordés de haies et non répertoriés sur les cartes de randonnées. Une marche qui est aussi une plongée dans des déserts ruraux, loin des gares et de la 4G. 

Le lecteur suit Sylvain Tesson sur ces chemins noirs, partageant ses considérations sur le monde, les rares rencontres et paysages. Un livre comme hymne à la liberté, droit à la disparition, à la déconnexion et à l'ermitage. 


Quelques phrases glanées :

"Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient ainsi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui. L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. Orchestrer le repli me semblait une urgence. Les règles de cette dissimulation existentielle se réduisaient à de menus impératifs : ne pas tressaillir aux soubresauts de l'actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d'armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d'amis, se souvenir des morts chéris, s'entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l'existence statistique. En somme, se détourner. Mieux encore ! disparaître. "Dissimule ta vie", disait Épicure dans une de ses maximes (en l'occurrence c'était peu réussi car on se souvenait de lui deux millénaires après sa mort)."

"Un embrigadement pernicieux était à l’œuvre dans ma vie citadine : une surveillance moite, un enrégimentement accepté par paresse. Les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie. Elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur cette Terre. Il était “ingénu de penser qu’on pouvait les utiliser avec justesse”, écrivait le philosophe italien Giorgio Agamben dans un petit manifeste de dégoût. Elles remodelaient la psyché humaine. Elles s’en prenaient aux comportements. Déjà, elles régentaient la langue, injectaient leurs bêtabloquants dans la pensée. Ces machines avaient leur vie propre. Elles représentaient pour l’humanité une révolution aussi importante que la naissance de notre néocortex il y a quatre millions d’années. Amélioraient-elles l’espèce ? Nous rendaient-elles plus libres et plus aimables ? La vie avait-elle plus de grâce depuis qu’elle transitait par les écrans ? Cela n’était pas sûr. Il était même possible que nous soyons en train de perdre notre pouvoir sur nos existences. Agamben encore : nous devenions “le corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l’histoire de l’humanité”."

"Dans la descente, ce panneau sous les poiriers prouvait combien l'administration maternait les citoyens : La praticabilité de cet itinéraire n'est pas garantie. On devrait annoncer cela à tous les nouveaux-nés au matin de leur vie !"

 

"Après tout, on gagnait à rester dans le voisinage de certains êtres. Peut-être en allait-il de même avec les arbres ?"

lundi 8 août 2022

La coquille

C'est dans la bibliothèque secrète de Daraya que j'ai noté ce titre de Moustafa Khalifé. C'est un étrange livre que ce journal romancé.

Le narrateur revient en Syrie après ses études en France. A la sortie de l'avion, il est directement jeté en prison et torturé sans comprendre ce qu'il a bien pu faire pour cela. Transféré à la prison du désert, il y reste plus de dix ans, mis à l'écart par les autres prisonniers pour des questions religieuses. Le lecteur découvre son quotidien avec les maladies, les violences policières, les exécutions sommaires, la torture, la vie en commun dans une cellule, les moments de grâce et ceux d'horreur qui se côtoient. Perdant les plus belles années de sa vie en prison, seul, se terrant dans ses couvertures, il finit par sortir dans un monde qui a changé sans lui et dans lequel il ne peut trouver sa place. 

Témoignage terrible de la violence d'une dictature et d'un pays où l'on peut être emprisonné pour rien, cet ouvrage à la langue froide et crue nous éclaire sur cet arbitraire des régimes totalitaires. L'absurde de cet enfermement et la passivité voire la résignation du narrateur interpellent tout autant que la deshumanisation des prisonniers par les policiers. Inspiré de l'expérience de l'auteur, c'est une lecture qui fait froid dans le dos.  



lundi 23 mai 2022

Travail social… le grand malentendu

Cet ouvrage d’Eric Kérimel de Kerveno, je l'ai croisé au boulot et il m'a bien plu ! Il y est question de travail social, avec une voix originale et ferme. Au fil des histoires et des rencontres, un engagement se lit, au service des plus méprisés : drogués, prostituées, alcooliques, etc. Le chemin de l'auteur : reconnaitre l'humain dans l'autre, lui permettre de redécouvrir ses capacités, de s'en emparer.

Il y est question de sujets personnels tels que la juste distance et l'engagement. Il y est question de sujets plus politiques autour des priorités sociales et de la façon d'exercer le travail social, notamment les fameux projets pour lesquels trouver des budgets relève du défi si elles innovent un tant soit peu.  

Le plus marquant : rappeler simplement de traiter les personnes comme des adultes, dignement.



lundi 16 mai 2022

Premier sang

Ça fait longtemps que je n'avais pas lu Nothomb. Je renoue avec elle grâce à ce livre dont on m'a dit du bien et dont je sors sans émerveillement.

C'est l'histoire du père d'Amelie, dont il se souvient alors qu'il est tenu en joue par des militaires du Congo belge.

On part de sa naissance de Patrick, d'un père disparu et d'une veuve éplorée, mondaine, qui confie son fils à ses parents. Il grandit comme une douce fillette. Et il s'endurcit chez ses cousins, pauvres mais vivants. 

C'est drôle, vivant, sans les jolis mots que je garde d'Amélie. 

lundi 4 avril 2022

Dieu, ma mère et moi

C'est la première fois que je lisais Franz-Olivier Giesbert. Et je le découvre par l'autobiographie, se présentant à travers sa foi et sa philosophie. Au centre, la mère, figure catholique et pragmatique. Et lui se construit avec elle. C'est léger et profond, c'est brouillon mais pas désagréable à lire.

"Dieu, c'est quelque chose qui nous dépasse. L'Eglise a essayé de le mettre dans un cadre où il n'entre pas. Dès qu'on essaie d'être précis et de le réduire à des mots, on devient risible et pathétique. Sur ce plan, il n'y a pas une religion pour racheter l'autre"

"Les preuves de l'existence de Dieu, il suffit de se baisser pour les ramasser. Ou bien de lever les yeux et de regarder le ciel. Certes, j'en conviens, surtout à la campagne. L'urbanisation galopante, avec ses rocades, ses barres de bétons et ses centres commerciaux, n'est pas propice aux crises mystiques [...] On dirait que la société moderne s'échine à effacer les preuves de l'existence de Dieu. Un travail de sape méthodique qui est en train de nous faire tout perdre. L'humilité, l'amour de la nature et l'esprit d'enfance"

"Je ne connais pas de meilleure définition de la joie que celle de Simone Weil : "En toute chose, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement, par surprise, comme un don du sort, sans que nous l'ayons cherché, est joie pure""





lundi 21 mars 2022

L'arrière-pays de Christian Bobin

Ce joli livre de Dominique Pagnier permet au lecteur d'entrer un peu plus dans la vie de Christian Bobin. Chronologique, il s'invite au Creusot dans la famille du poète. 

Composé de courts chapitres illustrés d'extraits de manuscrits, de photos de lieux de vie ou de personnes inspirantes, cet ouvrage éclaire les publications de Bobin. Rien de bien surprenant non plus, on retrouve les thèmes chers au poète, ses modèles littéraires et ses gouts musicaux par exemple. Les citations sont nombreuses et émaillent l'ouvrage. 

On entre aussi dans l'intimité de sa famille, la maladie mentale de sa grand-mère, la vieillesse de ses parents. On en sait un peu plus sur Ghislaine ou sur Lydie, sur sa filleule Hélène. Bref, on ouvre quelques portes entrouvertes par les textes de Bobin.

Un joli objet, plutôt pour les fans.



jeudi 10 mars 2022

18 exils

J'ai adoré la Sixième et j'ai du lire d'autres livres de Susie Morgenstern pendant l'enfance dont je ne me souviens pas. Le titre de cet ouvrage, la couverture joviale, m'ont donne envie de retrouver cette écrivain.

Les 18 exils, autant d'épreuves sur son chemin, sont contées rapidement, avec vitalité et drôlerie. C'est sympathique mais absolument pas indispensable.


mercredi 22 décembre 2021

La ballade du calame

Jolie découverte que cette œuvre d’Atiq Rahimi que je lis pour la première fois. J’ai un magnifique souvenir de Syngue Sabour, le film qui a été tiré de son livre. Encore une histoire d’exil, avec un afghan, c’est un peu monomaniaque ce blog ! Eh bien, pas vraiment. Car l’exil, même s’il en est question, n’est pas au centre de l’ouvrage. Ce sont plutôt des digressions poétiques sur l’écriture, la callimorphie (un art de l’encre, des lettres et des formes féminines – mais pas que), l’enfance, la spiritualité, l’exil enfin.

Ne cherchez pas un témoignage dans ce livre, vous aurez plutôt des morceaux de vie et beaucoup de pensées.

« Mon pays a sombré dans la terreur de la guerre, dans l'obscurantisme, et, là-bas j'ai perdu les clefs de mes songes, de ma liberté, de mon identité… Aussi l'ai-je quitté en espérant retrouver mes clefs là où il y a de la lumière, de la liberté, de la dignité… tout en sachant que je ne les retrouverai jamais. Toute création en exil est la recherche permanente de ces clefs perdues »
« On me demande souvent si je me sens plutôt afghan ou français.

- Afghan quand je suis en France, français quand je suis en Afghanistan.

Je suis donc toujours ailleurs.

Ailleurs, c'est l'espace de mon errance.

Là où se perd mon corps : Je suis là où je ne suis pas.

Là où s'évadent mes souvenirs, mes rêves, mon désir…

[…]

« Ailleurs je n'arrive pas à le définir.

Il est indéfinissable.

Il n'est ni là où je suis,

ni là d’où je viens,

ni là où je vais.

Cet endroit refuse d'être désigné, nommé.

Ailleurs est le vrai sens de l'exil »

lundi 20 décembre 2021

Extérieur monde

Je ne sais pas trop quoi vous dire de ce roman d'Olivier Rolin, offert par une collègue. Si j'ai apprécié quelques passages, je me suis globalement ennuyée. L'écriture est souvent belle, c'est elle qui m'a permis d'arriver au bout de la lecture.

Il ne s'agit pas de mémoires et pourtant ça y ressemble furieusement. L'auteur reprend ses carnets de notes, se souvient de voyages, de femmes, d'aventures dans divers pays du monde. Il parle aussi d'artistes, de littérature, de ses propres livres. Pas de pitch à vous livrer, ça part dans tous les sens, à l'image de cette citation :

"(puisque nous en étions là avant ces digressions qui seront je le pressens la matière même du livre, comme la liberté anarchique, rayonnante des branches, des rameaux, des feuilles, est l'être des arbres, et j'aime concevoir un livre comme un arbre, cette comparaison venant peut-être de Flaubert qui voulait "que les phrases s'agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance")


lundi 1 novembre 2021

Léon l'africain

Cet ouvrage d'Amin Maalouf est un roman historique s'attachant à la personne d'Hassan, un homme né à Grenade en 1488. Nous le suivons a posteriori à travers son autobiographie qui nous mène autour de la Méditerranée : Hassan fuyant l'Andalousie prise par les chrétiens avec ses parents, vivant au Maroc, ambassadeur et marchand jusqu'au Caire et Istanbul, prisonnier à Rome... 
Ce voyageur de commerce, fin politicien et poète, nous entraine dans les enjeux de la Renaissance entre Orient et Occident, entre papes, sultans ou empereurs. Bien sûr, on découvre également sa vie personnelle, ses divers mariages, avec des femmes des différents pays traversés. On découvre les histoires familiales, les questions d'honneur, d'argent, bref ce qui fait le quotidien d'une vie... surtout lorsque Hassan est encore enfant. Adulte, on est un peu moins informé de son sort que de celui du monde : guerres, pestes et autres catastrophes. 
Un joli roman historique, sympathique, qui rappelle que nous sommes de partout !



jeudi 7 octobre 2021

Ressac

Aussitôt prêté, aussitôt lu, ce livre de Diglee n'a pas fait long feu sur ma table de nuit et une heure après sa première page, je le refermais.  


De mercredi à lundi, un mois de février, c'est le temps de cet ouvrage. 5 jours au bord de la mer, dans une abbaye pour un temps de retraite, de mise à l'écart du monde, d'Instagram. Un temps pour soi et pour se retrouver. Un temps aussi pour dessiner et pour écrire. Voilà ce que nous raconte Diglee dans ce livre. Ce n'est pas si extraordinaire mais c'est un rappel du rythme fou et fracassé de nos vies, de l'importance de prendre du temps - le temps de vivre et d'écouter, de marcher, de lire, de ne rien faire. 

C'est aussi un temps particulier, alors que son beau-père vient d'avoir un grave accident et qu'elle se pose des questions sur son amoureux. Un temps pour mettre à distance les questions, pour observer les temps gagnés, les temps reçus ou offerts, les temps habités et aimés. 

Une jolie introspection, qui se lit aussi en images.

lundi 4 octobre 2021

Nullipare

Cet ouvrage de Jane Sautière conte cette femme qui n'a pas eu d'enfant. Elle explore son passé, sa naissance en Iran, ses déménagements incessants, sa fratrie disparue... Elle parle de sa mère, de son travail en prison, de cette évidence de n'avoir pas d'enfant. Sans revendication ni regret, simplement. Elle explore les moments où l'enfant aurait été possible, les enfants autour d'elle. Et fait naitre un livre. 
Un ouvrage bien moins passionnant que ce que j'imaginais, trop centré finalement sur la narratrice.
 

lundi 20 septembre 2021

No impact man

Bienvenue à New York, au coeur de la vie de quarantenaires et de leur fille ! Colin Beavan, en janvier 2006, se rend compte qu'il fait trop chaud... et se renseigne sur le réchauffement climatique. Il se lance dans un projet : changer de vie jusqu'à ne produire aucun impact sur l'écologie. Cela commence par sa poubelle : Colin et sa femme ne cuisinent pas, commandent des plats à emporter, prennent des cafés à emporter aussi, bref, une alimentation qui génère un nombre de déchets plastiques effrayant. Alors changer de vie, ça semble utopique dans une ville comme New York, non ? C'est ce que je me suis dit en commençant cet ouvrage. Et puis, des déchets, aux transports, en passant par l'alimentation et l'énergie, Colin fait des expériences qui interpellent !

"Je visais non seulement le zéro carbone mais aussi le zéro déchet, zéro pollution dans l'air, zéro toxine dans l'eau, zéro ressource pompée à la planète"

Evidemment, il le fait de façon progressive, et entraine sa famille dans l'aventure. Il y a de belles découvertes comme le vélo ou la trottinette, il y les couches lavables que réclame Isabella, la fillette d'un an, il y a la télé qui est vendue, la lessive dans la baignoire, l'absence de déplacements en avion etc. A chaque pas, l'auteur n'oublie pas de nous dire ce qui lui pèse, ce qui l'amuse, ce qui lui plait, quels moyens il met en œuvre. Il le lie à une philosophie de vie et à ce qu'il souhaite en faire. Certaines actions sont tenables sur un an mais guère plus - notamment vivre sans électricité ou sans voyager pour voir ses proches, à moins de se brouiller avec eux. D'autres peuvent s'ancrer, comme passer ses soirées sans télé, à jouer avec des amis, se fournir localement, prendre les escaliers et le vélo etc. Bien entendu, la question politique est aussi abordée ainsi que la responsabilité des entreprises. Des réformes sont évoquées mais ce n'est pas le cœur de l'expérience. Par contre, ce qui est intéressant, c'est de découvrir aussi ce qui existait avant, notamment pour les déchets qui étaient récupérés, transformés etc.

Une expérience passionnante, inspirante, mais aussi effrayante : est-ce que des choses ont changé dans nos façons de consommer depuis 2006 ? Est-ce que des lois ont vraiment été mises en place ? Est-ce qu'on attend que ça empire ? Bref, c'est encore trop peu !



lundi 14 juin 2021

La Vie de sainte Thérèse d'Avila

Cette biographie de sainte Thérèse d'Avila - à ne pas confondre à avec sainte Thérèse de Lisieux - était sur ma LAL depuis tellement longtemps et m'avait été recommandée à plusieurs reprises. Cette œuvre de Marcelle Auclair se lit comme un roman. Il faut dire que Teresa Sánchez de Cepeda Dávila y Ahumada vit à l'époque des hidalgos, de la conquête des Indes, de Charles Quint et de Luther, dans la glorieuse Espagne. La plume vivante de l'auteure nous fait bien sentir l'exaltation de l'époque, la richesse qui vient du nouveau monde et l'énergie de Thérèse. Car c'est bien Teresa que nous allons suivre, de sa naissance en 1515 (Marignan !) à sa mort en 1582.

Teresa grandit dans une famille nombreuse, c'est la fille d'Alonso Sánchez de Cepeda et Beatriz Dávila y Ahumada. Enfant vive et jolie, elle aime lire, écrire et jouer à l'ermite. Adolescente, elle cherche à plaire. C'est donc une surprise de la voir rentrer au couvent suite à une maladie. Là, elle continue à souffrir de nombreux maux, reste paralysée deux ans, et ne prend pas beaucoup soin d'elle. On la voit apprendre à prier, tout en restant en partie dans le monde - ce n'était pas un ordre cloitré. Elle guérit et commence à voir le Christ lui apparaitre, se demandant s'il s'agit de tentations ou non. 

"Le Seigneur n'attendait que la décision de Teresa pour la combler de grâces spirituelles. "A peine avais-je détourné mon regard des occasions de pécher, et déjà Sa Majesté recommençait à m'aimer... Il me semblait que je venais à peine de me disposer à le servir, et déjà Sa Majesté recommençait à me choyer...""

Ces visions / extases dureront toute sa vie. La vie du couvent commence à lui sembler trop mondaine et elle désire simplifier la vie des sœurs. 

"A quelques ferventes près, le monastère de l'Incarnation semblait plutôt une pension de dames seules, où chacune, suivant sa fortune, son rang, ses attraits personnels, s'organisait une existence plus ou moins agréable, dans la pratique de vertus estimées indispensables pour atteindre, sans trop de peine, à une position de bonne compagnie dans l'autre monde. Dans l'autre monde : car en celui-ci "il est impossible de rien réussir de bien lorsqu'il y a plus de quarante femmes ensemble : tout n'est que tumulte et tohu-bohu, elles s'entravent les unes les autres". Teresa trouva beaucoup d'amies pour l'aider à tomber parmi les cent quatre-vingt nonnes de l'Incarnation, alors que, pour se relever, elle était seule"

C'est ainsi qu'elle réforme l'ordre du carmel, fondant le monastère Saint-Joseph, et revenant à la règle d'origine : pauvreté, clôture, jeûne, prière et obéissance. Il n'est plus question de visites, les sœurs ne peuvent communiquer avec l'extérieur qu'au parloir et selon des règles strictes. Elles sont aussi peu nombreuses par couvent. Elles ne possèdent rien et se vêtent de bure et sandales. 

Mais cette réforme est loin d'être simple ! Les carmes non-réformés ne vont cesser de médire de Teresa et des siens, comme Saint Jean de la Croix, le réformateur des couvents masculins. Et les autres ordres ne sont pas en reste. Teresa aura aussi affaire à l'inquisition et aux médisances. Alors quand elle se met à fonder divers couvents, c'est souvent compliqué et à contre courant. Toutefois, elle reste droite, soutenue par la prière et les extases mystiques. Femme active, d'une force de caractère et d'une vitalité étonnante vue sa santé, elle meurt après avoir réformé un ordre, fondé une quinzaine de couvents, écrit des ouvrages sur l'oraison.

La biographie s'arrête avec sa mort et ce qu'il advint de son corps - dispersé et découpé en reliques. Il y a quelques mots sur sa béatification et sanctification mais pas sur comment elle est devenue docteur de l'Eglise - sacré titre - et la première femme à l'être. 

"Elle semblait d'autant moins douée pour la sainteté qu'elle était mieux faite pour le succès dans le monde, se jugeait pétrie de défauts et de contradictions : orgueilleuse, mais futile ; dominatrice, mais sensible aux influences ; elle parle de son "extrême dissimulation" et de son horreur du mensonge, de son gout de plaire, qui ne freine pourtant pas ses vivacités d'humeur capables de se manifester en colères "terribles" ; et ce point d'honneur, ce "noir amour-propre", cet amour-propre mal entendu "chaîne que nulle lime n'entame" !"

"L'instant où s'efforçant de décrire la sorte d'hébétude dans laquelle elle se trouvait parfois, tout absorbée en Dieu, Teresa dit :

- Il me semble que mon âme est comme un petit âne en train de brouter..."

vendredi 21 mai 2021

Le sens de ma vie

Vous savez combien j'aime l'écriture de Romain Gary, combien j'ai dévoré ses romans. J'ai d'ailleurs souvent envie d'y replonger. Cet ouvrage est un peu différent, il s'agit d'un entretien filmé peu avant sa mort. Il parle de lui à la première personne, revient sur sa vie, ses écrits et surtout ce qui a compté pour lui. C'est bien sûr plein de tendresse pour sa mère, pour sa jeunesse. On retrouve certains de ses livres évoqués ici. 

Si tout ce qui concerne son enfance et la guerre sont bien présents dans ses livres, j'ai découvert les aspects de sa carrière diplomatique et les contradiction qu'elle produisait en lui. De même, son lien avec le cinéma ne m'était pas connu. Enfin, il s'attarde sur ses valeurs, ses combats... Un petit régal !

"Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot qui m’a dirigé, qui m’a en quelque sorte embobiné."
"Les éléphants étaient aussi pour moi les droits de l'homme : maladroits, gênants, encombrants, dont on ne savait trop que faire, qui interféraient avec le progrès puisqu'il est assimilé à la culture, et qu'ils reversaient les poteaux télégraphiques, qu'ils paraissaient inutiles et qu'il fallait les préserver à tout prix"
"Un auteur met le meilleur de lui-même, de son imagination, dans le livre et garde le reste, "le misérable petit tas de secrets" comme disait Malraux, pour lui-même"
"Je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d'une voix féminine, c'était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d'amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s'est toujours étonné du fait qu'un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus [...] On ne comprendra absolument jamais rien à mon œuvre si l'on ne comprend pas le fait très simple que ce sont d'abord des livres d'amour et presque toujours l'amour de la féminité. Même si j'écris un livre dans lequel la féminité n'apparaît pas, elle y figure comme un manque, comme un trou. Je ne connais pas d'autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d'existence, que le couple. Je reconnais que j'ai raté ma vie sur ce point, mais si un homme rate sa vie, cela ne veut rien dire contre la valeur pour laquelle il a essayé de vivre.
Je trouve que c'est ce que j'ai fait de plus valable dans ma vie, c'est d'introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j'ai écrit, cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l'éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l'homme ce n'est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse [...] Et je ne voudrais simplement pas qu'il y ait plus tard, quand on parlera de Romain Gary, une autre valeur que celle de la féminité"

lundi 15 février 2021

Histoire d'une jeunesse - la langue sauvée

 Je crois que c'était la première fois que je lisais Elias Canetti et j'ai beaucoup aimé son écriture. Il s'agit d'une autobiographie de ses premières années, au début du 20e siècle, de 1905 à 1921 plus précisément. C'est plaisant à lire et très bien écrit !

Notre narrateur nous plonge directement dans ses souvenirs d'enfance avec une rencontre : celle d'un homme qui menace chaque semaine de lui couper la langue. C'est l'amoureux de sa nourrice qui le terrifie ainsi à 2 ans alors qu'il vit en Bulgarie avec ses parents. 

Fils ainé d'une famille juive et bourgeoise, il grandit d'abord dans une Bulgarie ottomane, mêlant des cultures variées. Il part ensuite en Angleterre, où son père meurt, puis en Suisse, en Autriche. Dans chacun de ces pays, il apprend des langues différentes et devient le plus proche ami de sa mère. Si c'est son père qui lui fait aimer la lecture avec des classiques adaptés aux enfants, c'est surtout avec sa mère qu'il entretiendra des discussions littéraires. Celle-ci, grande amatrice de théâtre, passe ses soirée à entretenir son jeune fils à ce sujet. Quant à ses frères, ils sont à peine évoqués. 

Dans la vie du narrateur, quelques repères temporels : le naufrage du Titanic, évoqué à l'école, ou la Première Guerre mondiale, qui l'invite à choisir son camp, lui qui parle la langue des ennemis de l'Autriche. L'apprentissage de l'allemand d'ailleurs est absolument édifiant : humiliations répétées et par cœur sont l'unique méthode de sa mère. Et l'enfant y répond par du travail, encore plus de travail, pour plaire à celle qui est le centre de sa vie - d'autant plus quand elle est courtisée. Cette relation avec sa mère est tout à fait centrale dans ce livre, même lorsqu'elle l'envoie en pensionnant pendant ses cures : les lettres qu'ils échangent continuent de l'influencer furieusement et sa visite vient sonner le glas de ses études zurichoises.

Très beau roman d'apprentissage, fortement teinté d'Œdipe comme vous l'avez compris. Il m'a plu par les livres, les langues, la culture qu'évoque le narrateur, ce monde perdu dans les guerres mondiales. 

"Quand je laisse défiler devant moi mes professeurs zurichois, ce qui me frappe, c'est leur diversité, la spécificité des modes personnels, la richesse qu'il y avait en eux. Beaucoup d'entre eux m'ont appris ce qu'ils étaient censés m'apprendre ; aussi bizarre que cela puisse paraitre, la gratitude que j'éprouve envers eux, cinquante ans après, ne fait que croitre encore d'année en année. Quant à ceux qui ne m'ont appris que très peu de choses, ils sont restés si présents à mon esprit, en tant qu'hommes ou en tant que personnages, que je leur dois également beaucoup. Ils sont les premiers représentants de cette humanité qui m'apparaitra plus tard comme la substance même du monde. Chacun a gardé sa forme propre et unique, ce qui me parait absolument essentiel. Le fait qu'ils soient devenus entre-temps des personnages n'enlève rien à leur individualité. Réaliser l'osmose entre individus et types, c'est précisément l'une des taches majeurs du poète"
"Si tant est que l'avenir m'inspirât alors quelque préoccupation, ce ne fut jamais qu'une préoccupation en rapport avec le nombre de livres qui me restaient à lire. Que se passerait-il quand je les aurais tous lus ? Certes, j'adorais relire les livres que j'aimais, le plaisir que j'y prenais reposait aussi sur la certitude qu'il y en avait d'autres"
"Un second bienfait, dont je suis redevable à ma mère et qui remonte, lui aussi, à ces années Zurichoises, eut des conséquences encore plus heureuses ; elle me laissait libre de mes appréciations. Il ne me fallut jamais entendre qu'on faisait les choses dans un but pratique. La notion d'utilité n'était nullement déterminante. Tout ce qui m'intéressait avait également droit de cité. Je progressais sur cent voies différentes sans que jamais l'on me fît accroire que telle voie était plus sûre, plus gratifiante, voire plus rémunératrice que telle autre. Ce qui importait, c'était la chose elle-même, non son utilité. Il s'agissait d'être précis et consciencieux, et de se forger une opinion que l'on pût défendre sans avoir à rougir ; mais la conscience s'appliquait à la chose elle-même, non point au profit personnel que l'on pouvait éventuellement en tirer."

lundi 25 janvier 2021

La vie, la mort, la vie

Erik Orsenna s'est intéressé à Pasteur à cause de son siège à l'Académie Française. Il occupe celui du savant et ne connait rien à la biologie. Pourquoi pas écrire une biographie du grand homme, du vainqueur de la rage qui a son nom dans toutes les communes de France ? 

On découvre un homme froid, méthodique, intéressé par la science et par sa gloire. Peu sociable, il veut se distinguer. Normalien, agrégé de physique, il doit enseigner mais n'est intéressé que par la recherche. Qu'à cela ne tienne, il fait en sorte d'être nommé en faculté après un bref passage en lycée. Il se marie, a priori sans passion, à une femme qui tiendra bien sa maison - et ses enfants. Et il cherche, d'abord autour du tartre, puis des bactéries et des germes jusqu'à la "pasteurisation", il soigne les vers à soie et le choléra des poules, s'intéresse à la contagion, à la vaccination, jusqu'à réduire au silence la rage.

Tout cela est raconté sans passion, avec la froideur du savant qui ne rit pas. Il fait un héros bien peu attachant, même quand il subit attaques et revers. Pas d'éléments personnels ou presque dans cette biographie, une écriture rapide, avec des bouts de phrases, des hypothèses, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre. Eh bien n'en perdez pas non plus pour cette lecture. 



lundi 30 novembre 2020

Inès del alma mia

Voilà un bout de temps que je n'avais pas lu Isabel Allende. Avec ce titre, elle nous entraîne à la suite d'Inès Suarez dans la conquête du Chili !

Inès Suarez, couturière espagnole, grandit dans une humble famille. Elle épouse l'homme qu'elle aime et qui lui fait découvrir l'amour, Juan, mais qui se révèle un piètre travailleur : joueur, buveur et aventurier, il n'est pas souvent à la maison. Et il poursuit le rêve d'aller en Amérique chercher de l'or. Il laisse son épouse qui ne tarde pas à vouloir le rejoindre. Après une traversée mouvementée, Inès pose le pied en Amérique, commence à rechercher son époux et apprend qu'elle est veuve. Mais le coup de foudre pour Pedro de Valdivia change son destin. La voilà désormais partie non plus pour le Pérou mais pour le Chili, une nouvelle terre à conquérir ! 
Nous la suivons dans la traversée du désert, les luttes contres les mapuches et la fondation de Santiago.

Femme de ressources et sourcière, elle ne cesse de relever la tête pour affronter de nouveaux défis. Et rencontrer un nouvel amour, Rodrigo.

Les mémoires d'Inès, au soir de sa vie bien remplie d'aventurière, s'attachent à ses aventures amoureuses, qui ne nous intéressent qu'à moitié, et à l'histoire de la conquête, tout en rebondissements et défis nouveaux. 

Une héroïne pas très attachante mais un intéressant destin de femme de pouvoir, contée par la plume alerte d'I. Allende. Une lecture en espagnol qui m'a pas mal plu !




lundi 16 novembre 2020

Moi, boy

C'est dans la bibliothèque familiale que j'ai déniché cette courte autobiographie de Roald Dahl ! Et j'ai replongé avec joie dans son style toujours empreint d'humour et d'humanité. Et j'ai rencontré des personnages qui ne sont pas loin de ceux de ses romans.

Saga familiale qui commence durement pour ce garçon d'une large fratrie dont le père décède brutalement. C'est donc une mère au caractère bien trempé qui va élever et nourrir ses enfants et beaux-enfants. Enfance entre Angleterre et Norvège, entre châtiments corporels à l'école et liberté totale dans les fjords. Enfance marquée par des bêtises, des maladies imaginaires ou réelles. Enfance marquée déjà par l'écriture de lettres envoyées de l'internat où il étudie. 

Ce qui est chouette dans cet ouvrage illustré, c'est qu'il y a aussi des photos, des bouts de lettres, des éléments qui témoignent aussi de son enfance.



Un héros aussi attachant que ceux de ses livres, qu'on abandonne alors qu'il devient grand (il y a une suite pour les curieux), cela renouvelle le genre de l'autobiographie ! 


lundi 2 novembre 2020

Jésus le Dieu qui riait

Ce livre de Didier Decoin est une biographie vivante du Christ. A la différence du récent Soif, il s'attarde sur toute la vie publique de Jésus, jusqu'à sa Passion et Résurrection. C'est une version douce et tendre d'épisodes clés de l'Evangile comme la rencontre avec Zachée, avec Marthe et Marie, les guérisons multiples, la multiplication des pains... On y rencontre aussi les disciples avec leurs questions et leurs surprises, on écoute les paraboles que l'auteur imagine bien plus longues et complètes, plus vivantes et plus drôles aussi ! Ce Dieu qui rit, c'est surtout l'humour et le sourire de Jésus, sourire tendre et aimant, non moqueur. 

Une jolie découverte, douce et simple !
"Jésus la dévisage avec amour. Ce n'est pas le premier rire qu'il fait naître, et ce ne sera pas le dernier, mais ce rire de sa mère, un rire émerveillé et confiant, est le plus beau"
"Elle ne peut s'empêcher de penser que Jésus et ces hommes qui le "suivent" ont tout à fait l'air de ces oiseaux captifs qu'on libère par inadvertance. Alors, on les voit quitter leur cage avec une sorte de frénésie qu'on comprend : ils étaient enfermés depuis si longtemps ! On s'imagine qu'ils vont s'élancer vers le ciel, partir très haut, très loin - mais non, pas du tout, ils se contentent de décrire d'interminables cercles au dessus des terrasses, comme désorientés par cette liberté nouvelle"