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samedi 2 avril 2022

Les Plaisirs et les Jours suivi de L'Indifférent

La préface aurait dû m'alerter, qui dit combien ces écrits de jeunesse diffèrent de La Recherche. Certes, on y retrouve les thèmes parisiens, les amours contrariées et les vanités. Mais le style m'en a semblé bien trop précieux et maniéré. 

La première nouvelle nous fait croiser un vicomte malade et son neveu tandis que la seconde s'attarde sur Violante, une vicomtesse qui s'égare dans la vie mondaine, thème qu'on retrouve dans "La Confession d'une jeune fille". S'ensuivent des "Fragments de comédie italienne" qui dressent en quelques paragraphes des portraits d'amis et d'amants malheureux - oui, entre la tristesse et la mort, ce recueil ne respire pas la joie. Je ne garde qu'un souvenir vague de "Mondanité et mélomanie de Bouvard et Pécuchet" qui épinglent leurs contemporains. S'ensuivent plusieurs nouvelles qui parlent d'amour blessé ou non réciproque comme "Mélancolique villégiature de madame de Breyves" ou "L'Indifférent". Les "Portraits de peintres et de musiciens" en vers n'ont pas un intérêt fou. D'autres visions poétiques se poursuivent dans "Les Regrets" où l'on trouve un peu de tout, du descriptif au narratif. "Un diner en ville" porte bien son titre. "La fin de la jalousie" rappelle la brièveté de la vie et les affres de la jalousie.

Snobisme et vie mondaine, plongée dans la Belle Epoque des rentiers en version brève - et répétitive -, je sors déçue. C'est un peu comme si j'avais lu des brouillons non aboutis. 


lundi 31 mai 2021

Le manteau de Proust

Je continue d'explorer ma LAL et d'emprunter des bouquins, notés depuis des années, dans les bibliothèques. J'imagine que c'est lors de ma passion Proust que j'ai noté ce titre de Lorenza Foschini. Il s'agit d'un petit livre qui commence et se termine au musée Carnavalet où est exposée une partie du mobilier de l'écrivain. C'est là aussi qu'on trouve, au chaud dans les réserves, son manteau, sa fameuse pelisse qu'il ne quittait jamais. 

L'auteur nous conte comment ces objets sont arrivés au musée. Cela passe par un collectionneur, un bibliophile qui a du nez, Jacques Guérin. Fils naturel d'une femme d'affaires du début du XXe siècle, dont il prendra la suite dans l'industrie du parfum, il est passionné de Proust mais aussi de création littéraire et artistique de son temps. On croise Genet, Picasso, Violette Leduc, Satie et quelques autres... 

C'est une rencontre avec un brocanteur qui lui permet de lancer une formidable collection autour de l'écrivain. Il s'attache aussi à le connaître à travers ses proches, fouinant dans la famille, ne ratant aucun enterrement, serrant photos, lettres, gribouillis de Marcel. Oui, c'est excessif au possible, c'est bien l'"Histoire d'une obsession littéraire" ! Surtout qu'il finit par vendre à prix d'or cette collection.

Qu'est-ce que les objets nous disent de leurs possesseurs ? Que gardent-ils de l'âme de l'écrivain ? Quelle mémoire dans les objets ? C'est une des questions que pose ce livre, on reste dans le fil de la Recherche. C'est aussi beaucoup de détails de la vie de Proust, sur les relations entre les frères, sur les histoires de famille. Et ça, ça m'intéresse nettement moins.

Une lecture agréable, la découverte d'un collectionneur, le culte d'un écrivain... tout cela reste finalement assez superficiel. 



dimanche 9 décembre 2018

Un instant

Joli moment de théâtre hier, au théâtre Gérard Philipe avec une création autour de la Recherche. C'est beau d'écouter au théâtre les longues phrases de Proust, avec des temps inusités aujourd'hui, de se laisser porter par une pièce onirique, qui nous questionne sur notre propre rapport au temps et nous habite de ses interrogations et de ses mots. 

Dans un décor de salle bondée de chaises empilées, un bric à brac de souvenirs, ou sur deux bancs, puis plus haut, dans une chambre capitonnée, dialoguent deux personnages. On reconnait Proust et l'on rencontre une dame âgée, qui raconte quelques souvenirs d'enfance, d'exil et d'amour familial. Une histoire de boat people. Petit à petit, la Recherche gagne toute la place, avec un focus sur le fameux temps du coucher du jeune Marcel, sur le décès de sa grand-mère, le tout bercé par les réflexions autour de la mort, du temps et des souvenirs. 

Campés par Hélène Patarot et Camille de la Guillonnière, nos deux personnages échangent, partagent un thé, une promenade, puis se font écho l'un de l'autre, se parlent à travers les mots de Proust, malgré leurs histoires différentes. Et ces échos dialoguent avec les souvenirs des spectateurs, comme dans un rêve, un moment hors du temps, bercé par une douce mélancolie, quelques notes de musique, des rires, quelques larmes. La mort n'est jamais loin mais les souvenirs nous assurent que "la mort est une maladie dont on revient".


mardi 27 décembre 2016

Le temps retrouvé

Je terminerai donc cette année avec qui je l'ai commencée, ce cher Marcel Proust. Je ne l'ai pas dévoré au rythme étonnant d'Alex mais par petites gorgées, entrecoupées d'autres lectures. Et je me sens terriblement triste de devoir déjà quitter cette compagnie. A vrai dire, j'ai déjà envie de replonger dans ce cycle. Car cet ultime tome m'a énormément plu.

Picasso, Liseuse, 1920C'est le tome de la vocation littéraire enfin questionnée, presque abandonnée pour être mieux assumée, avec la synesthésie et la mémoire involontaire comme origine et singularité. Mais avant d'en venir à la superbe matinée où le narrateur comprend enfin le phénomène de la madeleine ou des pavés et de l'étrangeté des invités des Guermantes, tous marqués par le temps, nous le suivons pendant la Première Guerre. Le baron de Charlus, germanophile, subit une transformation de tout son être qui le désigne comme inverti... et masochiste et pédophile, etc. Par contre, Saint-Loup nous réserve aussi des surprises. Gilberte, un peu moins. Et notre narrateur de nous conter tout cela !

Bien sûr, c'est le livre dans lequel on a envie de surligner la moitié des phrases. Je vous en livre quelques unes, pour ceux qui voudraient se lancer en 2017. D'abord sur la lecture et l'écriture :
"Car peut-être j’aurais pu conclure d’elles que la vie apprend à rabaisser le prix de la lecture, et nous montre que ce que l’écrivain nous vante ne valait pas grand’chose ; mais je pouvais tout aussi bien en conclure que la lecture, au contraire, nous apprend à relever la valeur de la vie, valeur que nous n’avons pas su apprécier et dont nous nous rendons compte seulement par le livre combien elle était grande."
Sur l'art et la langue :
"Les cathédrales doivent être adorées jusqu’au jour où, pour les préserver, il faudrait renier les vérités qu’elles enseignent. Le bras levé de Saint Firmin dans un geste de commandement presque militaire disait : Que nous soyons brisés si l’honneur l’exige. Ne sacrifiez pas des hommes à des pierres dont la beauté vient justement d’avoir un moment fixé des vérités humaines."
"Je savais que les pays n’étaient pas tels que leur nom me les peignait, et qui avait été le leur quand je me les représentais."

Sur la mémoire et le temps :
"La félicité que je venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle, était dans les images évoquées. Un azur profond enivrait mes yeux, des impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir jusqu’à moi ce qu’elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j’avais fait tout à l’heure, un pied sur le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé le plus bas. Chaque fois que je refaisais, rien que matériellement, ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m’avait dit : « Saisis-moi au passage si tu en as la force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te propose. » Et presque tout de suite, je le reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente ?"
"Au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu, inconsciemment, le goût de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours."
"Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce que, au moment où je la percevais, mon imagination, qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation — bruit de la fourchette et du marteau, même inégalité de pavés — à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser — la durée d’un éclair — ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur."
"J’avais trop expérimenté l’impossibilité d’atteindre dans la réalité ce qui était au fond de moi-même."
"Ainsi j’étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes nullement libres devant l’œuvre d’art, que nous ne la faisons pas à notre gré, mais que, préexistant à nous, nous devons, à la fois parce qu’elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi de la nature, la découvrir."
"Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit."
"Mais une raison plus grave expliquait mon angoisse ; je découvrais cette action destructrice du Temps au moment même où je voulais entreprendre de rendre claires, d’intellectualiser dans une œuvre d’art, des réalités extra-temporelles."

vendredi 16 décembre 2016

Albertine disparue

Comme me l'annonçait Cléanthe, Proust se dévore à toute vitesse maintenant ! Mais tout de même, quel choc cette disparition d'Albertine. Autant pour le narrateur que pour moi. La douleur de la rupture. Et la souffrance de voir cette douleur s'estomper. 

Notre narrateur va donc décortiquer la souffrance qu'il ressent au départ puis suite au décès de sa bien-aimée, cherchant d'abord tous les moyens pour la faire revenir puis évoquant sa jalousie, qui persiste malgré la mort de la fugitive. Il faut dire que le narrateur cherche toujours des puces à Albertine, malgré sa mort. Il sonde, il enquête, il analyse... afin de résoudre cette question de Sodome et Gomorrhe. Et il oscille entre désespoir et consolation, entre jalousie et apaisement. Et il sent bien qu'Albertine, comme les autres femmes aimées, ne sera bientôt qu'un simple souvenir.
"Car il y a dans ce monde où tout s’use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c’est le Chagrin."
Ces pages sur la souffrance et le chagrin puis sur leur oubli m'ont beaucoup touchée. Un peu comme ça :
"Parfois la lecture d’un roman un peu triste me ramenait brusquement en arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés, abolissent l’habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque les forces de l’habitude, l’oubli qu’elles produisent, la gaîté qu’elles ramènent par l’impuissance du cerveau à lutter contre elles et à recréer le vrai, l’emportent infiniment sur la suggestion presque hypnotique d’un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des effets très courts."
Rops, Mort au bal, 1875

Autre moment fort de ce tome, le voyage à Venise, que l'on attend depuis le premier tome et qui enfin, se réalise et comble le narrateur des surprises de ses places, de ses églises, de ses canaux. 
"Et ainsi les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le charme d’une visite à un musée et d’une bordée en mer."

Albertine disparue est finalement assez court par rapport à d'autres tomes, d'autant plus qu'avec les retrouvailles de Gilberte Swann, désormais de Forcheville, on est déjà projeté dans Le temps retrouvé... que je dévore joyeusement !

"Mais ce qu’on appelle expérience n’est que la révélation à nos propres yeux d’un trait de notre caractère qui naturellement reparaît, et reparaît d’autant plus fortement que nous l’avons déjà mis en lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus difficile d’échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant), c’est le plagiat de soi-même."
"Chaque impression évoquait une impression identique mais blessée parce qu’en avait été retranchée l’existence d’Albertine, de sorte que je n’avais jamais le courage de vivre jusqu’au bout ces minutes mutilées." 
"Tout ce qui nous semble impérissable tend à la destruction ; une situation mondaine, tout comme autre chose, n’est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien que la puissance d’un empire, se reconstruit à chaque instant par une sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les anomalies apparentes de l’histoire mondaine ou politique au cours d’un demi-siècle. La création du monde n’a pas eu lieu au début, elle a lieu tous les jours."

mercredi 7 décembre 2016

La Prisonnière

Caillebotte, BalconJe dois vous l'annoncer, Proust et moi, nous sommes de nouveau amis. Avec cet opus, on a renoué après la longue période de froid qui a suivi A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Oui, je ne suis pas très mondaine même si l'ironie de notre narrateur m'amuse. Je préfère les jalousies, les introspections, les conversations à huis-clos sur l'art... Et le jeu que jouent Albertine et Marcel. Car enfin, on peut nommer notre narrateur dont le prénom échappe dans ce tome à Albertine ! 

Cloîtrée chez lui, Albertine n'a de cesse que de sortir. Elle s'ennuie. Mais notre narrateur, très soupçonneux, la fait surveiller. Il espère échapper ainsi à la jalousie et au doute alors qu'il ne fait que les nourrir. Et si Albertine est effectivement prisonnière de Marcel, au sens physique, Marcel est lui aussi prisonnier de ses sentiments excessifs. On continue dans la lignée de Sodome et Gomorrhe puisqu'il se méfie plus des jeunes femmes que des jeunes gens...

Outre l'intéressant rapport à l'amour et à la jalousie, qui doivent lasser certains lecteurs par leur répétition, mais qui m'ont bien plu, j'ai noté plus spécialement quelques thèmes. D'abord, le miroir d'Un Amour de Swann. Marcel est aussi jaloux que l'était Swann (oui, c'est aussi un tome de morts) et bien des réactions nous rappellent le très beau premier tome. 

"C’est ainsi qu’est interminable la jalousie, car même si l’être aimé, étant mort par exemple, ne peut plus la provoquer par ses actes, il arrive que des souvenirs postérieurement à tout événement se comportent tout à coup dans notre mémoire comme des événements eux aussi, souvenirs que nous n’avions pas éclairés jusque-là, qui nous avaient paru insignifiants, et auxquels il suffit de notre propre réflexion sur eux, sans aucun fait extérieur, pour donner un sens nouveau et terrible. On n’a pas besoin d’être deux, il suffit d’être seul dans sa chambre, à penser, pour que de nouvelles trahisons de votre maîtresse se produisent, fût-elle morte. Aussi il ne faut pas ne redouter dans l’amour, comme dans la vie habituelle, que l’avenir, mais même le passé, qui ne se réalise pour nous souvent qu’après l’avenir, et nous ne parlons pas seulement du passé que nous apprenons après coup, mais de celui que nous avons conservé depuis longtemps en nous et que tout à coup nous apprenons à lire."

"L’amour c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur."

Ensuite le thème de la famille. Alors qu'il n'a jamais été aussi seul, aussi loin des siens, Marcel retrouve dans ses gestes la mémoire des autres membres de sa famille, notamment de sa grand-mère ou de sa mère, ce qui est définitivement touchant !

"Quand nous avons dépassé un certain âge, l’âme de l’enfant que nous fûmes et l’âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts, demandant à coopérer aux nouveaux sentiments que nous éprouvons et dans lesquels, effaçant leur ancienne effigie, nous les refondons en une création originale. Tel, tout mon passé depuis mes années les plus anciennes, et par delà celles-ci, le passé de mes parents, mêlaient à mon impur amour pour Albertine la douceur d’une tendresse à la fois filiale et maternelle. Nous devons recevoir dès une certaine heure tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous."

"C’est la trop grande ressemblance qui fait que, malgré l’affection, et parfois plus l’affection est grande, la division règne dans les familles."

Bon, la procrastination est toujours présente...

"La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande, parce qu’il met dans la vie tout ce qu’il semble qu’elle peut donner, et non pas le peu qu’il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu’il savait la rendre, c’est-à-dire si médiocre ! Elle s’est, à l’instant, remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles choses qu’il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, alors qu’elles l’étaient avant qu’il fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d’être à jamais dépouillé par la mort ; il suffit pour cela de la vie."

Et puis, il y a ces rares moments qui nous ancrent un peu dans le temps, dans sa modernité mais aussi dans son intemporalité. Avec le téléphone, l'aéroplane et la voiture, on quitte l'atmosphère bourgeoise du XIXe pour entrer dans le grouillement du XXe siècle. Mais la ronde des petits métiers, découverte par l’ouïe d'Albertine, et maudite par le narrateur, nous replonge dans un Paris plus ancien, quasi médiéval !

"Alors, je me rappelai d’autres voix encore, des voix de femmes surtout, les unes ralenties par la précision d’une question et l’attention de l’esprit, d’autres essoufflées, même interrompues, par le flot lyrique de ce qu’elles racontent ; je me rappelai une à une la voix de chacune des jeunes filles que j’avais connues à Balbec, puis de Gilberte, puis de ma grand’mère, puis de Mme de Guermantes ; je les trouvai toutes dissemblables, moulées sur un langage particulier à chacune, jouant toutes sur un instrument différent, et je me dis quel maigre concert doivent donner au paradis les trois ou quatre anges musiciens des vieux peintres, quand je voyais s’élever vers Dieu, par dizaines, par centaines, par milliers, l’harmonieuse et multisonore salutation de toutes les Voix. Je ne quittai pas le téléphone sans remercier, en quelques mots propitiatoires, celle qui règne sur la vitesse des sons, d’avoir bien voulu user en faveur de mes humbles paroles d’un pouvoir qui les rendait cent fois plus rapides que le tonnerre, mais mes actions de grâce restèrent sans autre réponse que d’être coupées."

Enfin, l'art est toujours présent, mais il est d'autant plus mis en avant par les discussions des deux amants, par les évocations de Vinteuil, Elstir, Wagner, Dostoievski, Hugo, Vermeer, etc. Ah, le petit pan de mur jaune est enfin arrivé ! C'est un extrait que j'attendais avec impatience, fan de Vermeer que je suis, et que je souhaitais rencontrer dans son contexte (dramatique).  

"La vie pouvait-elle me consoler de l’art ? y avait-il dans l’art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les actions de la vie ? Chaque grand artiste semble, en effet, si différent des autres, et nous donne tant cette sensation de l’individualité que nous cherchons en vain dans l’existence quotidienne." 

Un tome qui me donne un nouveau dynamisme pour poursuivre la Recherche !


lundi 31 octobre 2016

Sodome et Gomorrhe

Charnay, Liseuse
Je poursuis mon petit rythme dans La recherche malgré une motivation en baisse. Pourquoi s'attarder tellement dans les salons, à partager tant de médiocrité ? Pourtant le début m'a étonnée, non pas à cause de la découverte par le narrateur de l'homosexualité de Charlus mais par la description de la scène telle qu'il la perçoit, auditivement. Beaucoup de soupçons d'inversion dans ce tome, afin de savoir qui en est et qui n'en est pas. L'autre élément fort, c'est toujours les salons qu'hante notre héros, qu'il s'agisse de ceux des Guermantes ou des Verdurin.

Mais ce qui a plus compté dans ma lecture, c'est la douleur du décès de la grand mère, qui n'est perçue qu'au retour à Balbec. Et les jeux étymologiques autour des noms de villages normands.
La relation avec Albertine bat son plein même si le lecteur se perd de crise de jalousie en soupçons et de ruptures en retrouvailles.

Bref, c'est un tome assez sombre autour de la sexualité et de la mort, des vanités et de l'envie. On comprend mieux qu'il porte ce terrible titre biblique car il en annonce tous les excès.

Challenge classique

"Et comme les impressions qui donnaient pour moi leur valeur aux choses étaient de celles que les autres personnes ou n'éprouvent pas, ou refoulent sans y penser, comme insignifiantes, et que, par conséquent, si j'avais pu les communiquer elles fussent restées incomprises ou auraient été dédaignées, elles étaient entièrement inutilisables pour moi et avaient de plus l'inconvénient de me faire passer pour stupide aux yeux de Mme Verdurin, qui voyait que j'avais gobé Brichot, comme je l'avais déjà paru à Mme de Guermantes parce que je me plaisais chez Mme d'Arpajon".

lundi 12 septembre 2016

Le côté de Guermantes

Petit à petit, je poursuis mon incursion proustienne. Avec ce tome, je sors un peu moins motivée, un peu lassée par la vie mondaine de notre héros.

Le côté de Guermantes reflète Du côté de chez Swann à plusieurs niveaux : du salon des Verdurin, on passe aux Guermantes, plus classes mais tout aussi plats. De l'enfance du narrateur, à la mort de sa grand mère. Des amours de Swann et Odette aux échecs amoureux du narrateur, que ce soit avec la duchesse de Guermantes, la belle Oriane, ou madame de Stermaria. Tout comme les jalousies de Saint-Loup pour sa Rachel font écho à celles de Swann... Pauvre Swann que l'on retrouve bien mal en point.

Mais si le premier tome m'a enchantée, passant du narrateur à Swann puis à Combray, celui-ci m'a paru plus monotone entre Doncières et Paris. De plus, si la bêtise des salons aristocratiques n'a rien à envier à celle des bourgeois, celle des invités paraît d'autant plus grande qu'ils évoluent dans des salons ultra fermes, super sélects ! Et tant de vanité fait rire au début et finit par attrister et fatiguer... Tout comme elle fatigue le narrateur. Bref, je me suis ennuyée dans ces jolis salons.

Heureusement, il y a de très beaux moments, très picturaux :
"La vie que menaient les habitants de ce monde inconnu me semblait devoir être merveilleuse, et souvent les vitres éclairées de quelque demeure me retenaient longtemps immobile dans la nuit en mettant sous mes yeux les scènes véridiques et mystérieuses d’existences où je ne pénétrais pas. Ici le génie du feu me montrait en un tableau empourpré la taverne d’un marchand de marrons où deux sous-officiers, leurs ceinturons posés sur des chaises, jouaient aux cartes sans se douter qu’un magicien les faisait surgir de la nuit, comme dans une apparition de théâtre, et les évoquait tels qu’ils étaient effectivement à cette minute même, aux yeux d’un passant arrêté qu’ils ne pouvaient voir. Dans un petit magasin de bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre l’ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir, niellait un poignard de paillettes étincelantes, sur des tableaux qui n’étaient que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse comme la patine du passé ou le vernis d’un maître, et faisait enfin de ce taudis où il n’y avait que du toc et des croûtes, un inestimable Rembrandt."

"Les décors encore plantés entre lesquels je passais, vus ainsi de près et dépouillés de tout ce que leur ajoutent l’éloignement et l’éclairage que le grand peintre qui les avait brossés avait calculés, étaient misérables, et Rachel, quand je m’approchai d’elle, ne subit pas un moindre pouvoir de destruction. Les ailes de son nez charmant étaient restées dans la perspective, entre la salle et la scène, tout comme le relief des décors. Ce n’était plus elle, je ne la reconnaissais que grâce à ses yeux où son identité s’était réfugiée. La forme, l’éclat de ce jeune astre si brillant tout à l’heure avaient disparu. En revanche, comme si nous nous approchions de la lune et qu’elle cessât de nous paraître de rose et d’or, sur ce visage si uni tout à l’heure je ne distinguais plus que des protubérances, des taches, des fondrières. Malgré l’incohérence où se résolvaient de près, non seulement le visage féminin mais les toiles peintes, j’étais heureux d’être là, de cheminer parmi les décors, tout ce cadre qu’autrefois mon amour de la nature m’eût fait trouver ennuyeux et factice, mais auquel sa peinture par Gœthe dans Wilhelm Meister avait donné pour moi une certaine beauté ; et j’étais déjà charmé d’apercevoir, au milieu de journalistes ou de gens du monde amis des actrices, qui saluaient, causaient, fumaient comme à la ville, un jeune homme en toque de velours noir, en jupe hortensia, les joues crayonnées de rouge comme une page d’album de Watteau, lequel, la bouche souriante, les yeux au ciel, esquissant de gracieux signes avec les paumes de ses mains, bondissant légèrement, semblait tellement d’une autre espèce que les gens raisonnables en veston et en redingote au milieu desquels il poursuivait comme un fou son rêve extasié, si étranger aux préoccupations de leur vie, si antérieur aux habitudes de leur civilisation, si affranchi des lois de la nature, que c’était quelque chose d’aussi reposant et d’aussi frais que de voir un papillon égaré dans une foule, de suivre des yeux, entres les frises, les arabesques naturelles qu’y traçaient ses ébats ailés, capricieux et fardés."

"Les repas du milieu Guermantes faisaient alors penser à ces heures que des amoureux timides passent souvent ensemble à parler de banalités jusqu'au moment de se quitter, et sans que, soit timidité, pudeur, ou maladresse, le grand secret qu'ils seraient heureux d'avouer ait jamais pu passer de leur coeur à leurs lèvres"

"Si, dans le salon de Mme de Villeparisis, tout autant que dans l'église de Combray, au mariage de Mlle Percepied, j'avais peine à retrouver dans le beau visage, trop humain, de Mme de Guermantes, l'inconnu de son nom, je pensais du moins que, quand elle parlerait, sa causerie, profonde, mystérieuse, aurait une étrangeté de tapisserie médiévale, de vitrail gothique. Mais pour que je n'eusse pas été déçu par les paroles que j'entendrais prononcer à une personne qui s'appelait Mme de Guermantes, même si je ne l'eusse pas aimée, il n'eût pas suffi que les paroles fussent fines, belles et profondes, il eût fallu qu'elles reflétassent cette couleur amarante de la dernière syllabe de son nom, cette couleur que je m'étais dès le premier jour étonné de ne pas trouver dans sa personne et que j'avais fait se réfugier dans sa pensée".



mardi 17 mai 2016

A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Terminant ce deuxième livre de Proust, mon goût pour son écriture se confirme. Cette écriture pleine de peintures et d'images. Ainsi, cette vision du jour d'été momifié qui clôt ce tome est un véritable chef-d'œuvre à mes yeux : 
"Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que notre vieille servante n'eut fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or"
Jeunes filles en bikini, Piaza Amerina

De nouveaux thèmes se développent et parcourent le roman comme celui des jeunes filles/femmes comme autant de fleurs à butiner. De Gilberte à Albertine, il faut passer par des rencontres fugitives et toujours ratées, avec une paysanne qui pourrait trouver abri à l'ombre d'une ogive, avec des inconnues dont le visage s'est déjà effacé de la mémoire mais dont la fraîcheur demeure ou avec ce groupe de jeunes filles qui pourraient être du demi-monde, insolentes, sur les plages de Balbec... La réflexion sur le sentiment amoureux, amorcée avec Swann, se poursuit avec les propres amours du narrateur et gagne en substance tout en restant à jamais indicible. 
"J'avais autrefois entrevu aux Champs-Elysées et je m'étais rendu mieux compte depuis qu'en étant amoureux d'une femme nous projetons simplement en elle un état de notre âme ; que par conséquent l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de l'état ; et que les émotions qu'une jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties plus intimes de nous-mêmes, plus personnelles, plus lointaines, plus essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation d'un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres"
"Si, en ce goût du divertissement, Albertine avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c'est qu'une certaine ressemblance existe, tout en évoluant, entre les femmes que nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de notre tempérament parce que c'est lui qui les choisit, éliminant toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et complémentaires, c'est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire souffrir notre cœur" 

Le thème de la mémoire et de la connaissance, de l'autre ou de soi est aussi plus présent. Toute la difficulté à saisir, à posséder, si ce n'est l'autre, du moins une image qui lui ressemble. Tout est sujet à modifications postérieures, un brouillon sans cesse repris, ou les traits exacts restent entourés de flou.
"C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore"
"Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnement les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible. Mais elle ne l'est pas ; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte change pour son compte, nous pensons le rattraper, car il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le représentent plus"
"Quelquefois entre le moment où ces plaisirs sont entrés en nous et le moment où nous pouvons y rentrer nous-mêmes, il s'est écoulé tant d'heures, nous avons vu tant de gens dans l'intervalle que nous craignons qu'ils ne nous aient pas attendus. Mais ils sont patients, ils ne se lassent pas et dès que tout le monde est parti nous les trouvons en face de nous" 

Enfin, l'image du peintre à travers d'Estir, vient renforcer le rôle de l'art dans la Recherche, lui donnant une humanité et une contemporanéité plus forte mais aussi plus complexe.
"Si particulier qu'il soit, tout ce bruit qui s'échappe des êtres est fugitif et ne leur survit pas. Mais il n'en fut pas ainsi de la prononciation de la famille de Bergotte. Car s'il est difficile de comprendre jamais, même dans les Maîtres Chanteurs, comment un artiste peut inventer une musique en écoutant gazouiller les oiseaux, pourtant Bergotte avait transposé et fixer dans sa propre façon de traîner sur les mots qui se répètent en clameurs de joie ou qui s’égouttent en tristes soupirs." 
"Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir à considérer mon ami comme une oeuvre d'art, c'est-à-dire à regarder le jeu de toutes les parties de son être comme harmonieusement réglées par une idée générale à laquelle elles étaient suspendues mais qu'il ne connaissait pas et qui par conséquent n'ajoutait rien à ses qualités propres, à cette valeur personnelle d'intelligence et de moralité à quoi il attachait tant de prix. Et pourtant elle était, dans une certaine mesure, leur condition."  
"Mais on, me répondit-il, quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarter, le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves, il ne les connaîtra pas ; vous serez le jouet de mille apparences parce que vous n'en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n'est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve. Il importe qu'on connaisse entièrement ses rêves pour n'en plus souffrir"
"Le génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d'atomes et de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à un autre type"

Petite pause dans la Recherche après ce billet pour me consacrer à quelques lectures anglaises et préparer un mois plein de surprises chez Lou et Cryssilda.  

jeudi 31 mars 2016

Du côté de chez Swann

J'ai commencé la Recherche il y a des années et, coupée par une rentrée des classes, je n'avais pas poursuivi malgré mon engouement pour la plume de Proust. Un peu honteuse de l'abandon et inquiète de n'avoir jamais la disponibilité nécessaire pour ce type de lecture, je ne savais pas trop comment et quand reprendre. Et finalement, j'ai ouvert le livre, lu les premières phrases... et ai laissé le texte m'embarquer de nouveau. Car des les premières lignes, Proust m'a séduite à nouveau par son rythme, son choix des mots, ses images.

En trois parties, "Combray", "Un amour de Swann" et "Noms de pays: le nom", ce premier opus de la Recherche nous présente le jeune narrateur, hypersensible et amoureux. De sa maman, de Gilberte. Enfin, il se présente lui-même. Il nous introduit également à cet étonnant Charles Swann, bourgeois qui fréquente la plus haute société mais s'entiche d'un coquette cocotte, Odette de Crecy. Il nous invite à découvrir les paysages normands, les tantes hypocondriaques, les écrits de Bergotte, le cercle des Verdurin. 

Je ne sais trop que vous dire sinon que j'étais littéralement hypnotisée par les phrases de Proust, par ses images esthétiques et littéraires. L'évocation des œuvres d'art est en effet un des éléments que j'ai le plus apprécié, émaillant ma lecture d'images peintes. J'ai aussi été fascinée par cet amour idiot de Swann pour Odette. Cette jalousie si puissante qu'elle ressemble à l'amour. La description de ce sentiment dans toutes ses nuances est une vraie richesse de l'ouvrage.

Musée Jacquemart André Italie

J'ai bien entendu souligné et noté bien des passages. Je vous en livre quelques phrases :
"J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance"

"Contrairement à ce qu'on voit dans le visage de beaucoup d'humains, il n'y avait d'ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu'elle chérissait sans les caresser passionnément du regard"

"Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres"

"Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas."

"Tachez de garder toujours un morceau de ciel au dessus de votre vie"

"Elles pensaient qu'on doit mettre devant les enfants, et qu'ils font preuve de gout en aimant d'abord les œuvres que parvenu à la maturité, on admire définitivement. C'est sans doute qu'elles se figuraient les mérites esthétiques comme des objets matériels qu'un œil ouvert ne peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d'en mûrir lentement les équivalents dans son propre cœur"

"Et tandis que la vue purement charnelle qu'il avait eu de cette femme, en renouvelant perpétuellement ses doutes sur la qualité de son visage, de son corps, de toute sa beauté, affaiblissait son amour, ces doutes furent détruits, cet amour assuré quant il eut à la place pour base les données d'une esthétique parfaite"

challenge classique

"Aussi, se privait-il d'y aller, ayant plaisir à se dire que c'était pour elle, qu'il voulait sentir, n'aimer qu'avec elle"

"La disposition particulière qu'il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées s'exerçait encore mais d'une façon plus constante et plus générale ; c'est la vie mondaine tout entière, maintenant qu'il en était détaché, qui se présentait à lui comme une suite de tableaux"