lundi 23 septembre 2019

L'homme du désastre

Antonin Artaud, c'est cet écrivain, cet essayiste que l'on nous a fait lire en prépa et dont je garde le souvenir d'une écriture exaltée, incompréhensible parfois. C'est un fou, un homme mis à l'écart, un prophète, un de ceux qui ne vivent pas à moitié. C'est à lui et pour lui qu'écrit Bobin. C'est une lettre, une méditation sur les thèmes universels de la vie, des souffrances, de la poésie, de la mort... Comme toujours, c'est poétique, un peu décousu, on ne comprend pas tout, on a même l'impression d'entrer par effraction dans ce livre, de lire quelque chose qui ne nous est pas entièrement destiné mais qui nous éclaire. 
Ma phrase choc : "Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise" que je contextualise plus bas. 

"Seule échappée à la douceur de l'abîme votre voix, aujourd'hui encore exaltée. Trop simple pour être entendue, elle nommait sans fin cet écart nocturne entre chacun et sa propre vie, dont ne varie jamais que la grandeur, qui ne cesse que dans l'ardeur d'un amour, lorsque les forces du corps, innombrables et fuyantes, se croisent en un seul point incorporel : le sommet de l'éclair."
"Regardez. Nous préférons toujours la vie restreinte, la vie tempérée, à ce trait de foudre, à cette intelligence plus rapide que la lumière. Toujours nous préférons ne pas savoir, vivre à côté de notre vie. Elle est là. Elle est sous le buisson ardent, on ne s'en approche pas. Il faut l'imprévu d'un amour ou d'une lecture pour que nous allions y voir. Il faut que cette chose - la vie commune, magnifiée - s'empare de nous par surprise, par erreur presque, par défaut. Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise. Sous l'effet d'une terreur de l'amour ou de l'enfance. Sous une extinction brutale du ciel, comme ce pauvre idiot de Van Gogh, pétrifié d'effroi sous l'aile noire des corbeaux. Comme ces statues de pierre, sur les tympans romans, avec leur bouche creusée de douceur, où la main de l'ange a fourré toute la mort du monde, toute la joie du monde. La vie ordinaire, quand elle est, par erreur ou par grâce transfigurée, soulevée à son plus haut, quand l'on voit - comme seulement on peut voir - sans aide, sans secours, d'une connaissance à elle-même révélée, pour la première fois au monde, toujours pour la première fois - ce que c'est que de vivre et que cette vie est la seule, mille fois plus riche que tous les dieux inventés pour la comprendre, quand l'on voit cela, l'éternité périssable de chaque jour - alors plus rien n'est tenable, plus rien ne tient. Aucune raison, aucun devoir, aucune attente. On part, on se tait. On part en se taisant. Et cela, on ne veut pas, on n'en veut pas."

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