lundi 19 mai 2014

Zurbaran à Bruxelles

Bozar à Bruxelles propose une rétrospective sur un peintre espagnol que j'apprécie énormément, Zurbaran. En premier lieu, j'ai découvert ses saintes, toujours vêtues de tenues riches et précieuses sur des fonds sombres, tenant l'instrument de leur supplice dans leurs fines mains. Puis, j'ai vu à Séville des tableaux pour des congrégations, ces moines tout de blanc vêtus. Et la luminosité, la subtilité de ces blancs m'a sidérée. Je trépignais donc pour aller visiter cette exposition. 

Cette exposition, plutôt courte, propose un parcours chronologique dans l'oeuvre du peintre du siècle d'or. Tout commence à Séville, où il peint pour les divers ordres religieux. Dans un esprit caravagiste, il joue sur un éclairage violent et un fond sombre qui donnent du relief aux personnages, façonnés par le clair obscur. C'est le cas de son très beau Saint Grégoire par exemple. On admirera aussi le rendu des matières sur ce tableau, les broderies de la chasuble, la finesse du surplis, la profondeur des teintes. S'ensuit la commande sur la vie de Saint Pierre Nolasque (qui n'est pas la plus belle salle) puis les peintures des saint mystiques, qui ont une relation particulière, presque intime, avec Dieu. Celle-ci peut-être montrée à travers une peinture à deux niveaux, qui fait se rencontrer humain et divin ou une peinture du saint, seul, à la spiritualité intériorisée. Cette peinture vise bien entendu à inspirer les croyants et à servir de modèle aux catholiques de la Contre-Réforme. On sent bien le contemporain de Murillo ici. 

Zurbaran, Saint Grégoire, Séville

S'ensuit une salle sur les natures mortes, que le peintre aime à ajouter à ses scènes religieuses. On poursuit avec la passion du Christ. Là, coup de cœur pour la simplicité et la puissance de l'Agnus Dei (San Diego). Par contre, je suis moins fan de ce qu'il a pu peindre à Madrid, lorsqu'il est appelé en 1634 pour décorer le Buen Retiro avec les meilleurs peintres du moment. Les scènes mythologiques et les scènes religieuses sur fond de paysage, ça lui va moins bien. Idem pour les scènes de la vie simple de la Sainte famille : Jésus qui se pique le doigt, ça pique aussi les yeux... Bref, c'est un peu kitsch pour le goût du jour.

Agnus Dei, Zurbaran, San Diego

On poursuit avec les vierges Marie. Et là, on en prend plein les yeux. L'immaculée conception de Siguenza est tout simplement épatante. Humble, en prière, dominant le monde, elle dégage une puissance surnaturelle. Sans parler de L'apparition de la vierge du rosaire aux chartreux, bluffante d'humanité, de douceur et de pouvoir. Là encore, cela vaut la peine de jeter un œil aux matières (idem pour le Saint Michel un peu ridicule de la salle voisine) : les effets de relief, de brillance, de plis, de nuance sont d'une grande maîtrise. 

On découvre enfin quelques unes de ces saintes dont je vous parlais plus haut. Et quelques autres personnages, colossaux, devant des paysages ou des fonds sombres. La plupart de ces œuvres étaient destinées à l'Amérique, où le peintre avait également des commanditaires. Enfin, avec l'installation de Zurbaran à Madrid, on voit s'opérer un changement dans sa peinture. En effet, on est loin des contrastes du Saint Grégoire. Ici, tout est plus doux. Les articulations entre personnage et fonds sont moins nettes comme si le peintre avait presque "flouté" les formes. Là aussi, quelques belles surprises, notamment Saint François et sa bure aux marrons innombrables. Enfin, l'exposition se clôt sur deux scènes religieuses qui montrent encore la touche très réaliste de Zurbaran, sa façon de rendre perceptible l'intériorité, la spiritualité de ses personnages. 

Cette exposition, qui propose finalement assez peu de tableaux (trois à quatre par salle en général), permet de bien lire l'évolution de la peinture de Zurbaran, d'en découvrir les différents aspects. Elle invite à la contemplation lente des œuvres, dans une demi-obscurité. Et parfois en musique (sacrée) (grâce à quelques casques) ce qui convient plutôt bien à cette peinture religieuse et recueillie. Bref, ça tenait du pèlerinage pour moi mais c'est aussi un bon moyen de rencontrer cet artiste !


Avant de quitter Bozar, nous avons fait un tour dans l'expo No Country for young men qui présente des œuvres d'artistes grecs contemporains. Des choses intéressantes et/ou percutantes, d'autres moins compréhensibles... On reste un peu sur sa faim.

dimanche 18 mai 2014

Manuel de l'antitourisme

Peut-on vraiment appeler "Manuel" cet ouvrage de Rodolphe Christin ? Il tient plus de la diatribe. Et m'a semblé manquer sérieusement de recul. Par ailleurs, l'auteur n'a pas peur de répéter à l'envi ses arguments à mesure des chapitres, ce qui peut lasser. Le propos est simple : une infime partie de la population fait du tourisme. Elle se répand sur les côtes isolées, se déverse dans les montagnes, prévoit des treks dans les déserts... Et abîme tout sur son passage. Notre auteur, qui a beaucoup voyagé, dénonce le consumérisme du touriste. Ce qui est pas très sympa pour tous ceux qui rêvent encore de voyager pour aller à la rencontre de l'autre et de sa culture. 

Première industrie mondiale, le tourisme est une manne. Le moindre pont et la moitié de la capitale se disperse dans les capitales européennes. Remède à notre quotidien morne et stressant, le voyage est presque une obligation sociale occidentale, un "devoir de vacances" dit l'auteur : pas besoin d'être curieux, vous pouvez simplement partir au moins cher, profiter d'une promo sous les tropiques sans même avoir besoin de retenir le nom de la capitale du pays ou sortir de votre hôtel bétonné... Si vous n'allez pas aux prestations qu'offre le pays, celles-ci vous trouveront jusque dans votre hôtel. Car vous n'allez pas en plus prendre le temps de ne rien faire ! Soyez rentables, faites un planning et consommez ce que les lieux ont à offrir. 
Si l'aventure vous démange, des agences se spécialisent sur ce créneau : pas question de construire vous-même votre propre aventure, celle-ci est bien cadrée. L'aventure, oui, mais seulement si on peut vous tondre au passage. 
Vous voulez faire du tourisme durable, c'est possible aussi. Mais c'est pour vous donner bonne conscience, ça ne change rien. Bref, notre auteur est sévère avec le tourisme sous toutes ses formes. 

Il dénonce les conséquences néfastes du tourisme sur les pays visités : une uniformisation croissante (mondialisation, quand tu nous tiens), une mise sous vitrine de cultures qui deviennent des spectacles, une pollution catastrophique (kérosène des avions, bétonnage des rivages). Pas de rencontre qui ne soit biaisée par l'argent... 
Dans cet ordre d'idées, j'ai découvert par exemple que le Mont-Saint-Michel avait bien changé depuis 10 ans. Il est désormais précédé d'une zone hideuse regroupant petit supermarché, hôtels et restaurants. Et sur le mont, on ne trouve plus rien à voir si ce n'est des marchands de babioles et des restaurants... 
Explorant la question sous des angles sociaux, économiques et culturels, Rodolphe Christin montre l'inanité de nos voyages (tous les mêmes). C'est un luxe et un divertissement dont on pourrait se passer à ses yeux. Car à toujours vouloir aller plus loin et rechercher plus d'authenticité, le touriste la détruit et la standardise par sa seule présence. C'est là tout le paradoxe du tourisme, qui uniformise l'exotisme. 

Au delà du tourisme, Rodolphe Christin critique la gestion et le management du monde, cette exploitation permanente des ressources, cette organisation des relations humaines... Bref, ce qui est propre à une société. Mais toutes ces critiques, parfois à la limite de la mauvaise foi, ne sont-elles pas plutôt des critiques de la mondialisation ? Certes, le tourisme y a sa place, mais est-ce là le seul coupable ? 

L'auteur propose comme alternative au tourisme actuel le retour au cheminement. Il faudrait prendre le temps de marcher, de voir les lieux que l'on traverse plutôt que d'aller plus loin et plus vite. Il faudrait aussi partir sans chronométrer ce que l'on fait, sans même prévoir une date de retour. Mais est-ce encore possible ? Qui peut encore se permettre de partir au long cours ? Peut-être ne faudrait-il voyager que dans nos lectures, on serait moins destructeurs...

Mont-Saint-Michel tourisme

vendredi 16 mai 2014

L'élixir d'amour

Merci aux éditions Albin Michel pour le dernier roman d'Eric-Emmanuel Schmitt. Je l'ai lu d'une traite mais j'en sors un peu frustrée. J'ai l'impression que l'auteur s'est amusé à composer un petit puzzle de références sur l'amour, mais qu'il est resté à la surface des choses.

Tullio Lombardo, Bacchus et Ariane, marbre, vers 1505, KHM, Vienne

Adam et Louise tissent une correspondance. Anciens amants, ils se sont quittés non par désamour mais à cause des infidélités répétées d'Adam. Louise est partie à Montréal. Adam est resté à Paris. Il lui propose une amitié épistolaire. Louise n'a d'abord pas très envie de cet ersatz d'amour. Et finalement, elle se prend au jeu. 
Nos protagonistes, en mode Liaisons dangereuses aux petits pieds, expérimentent et analysent l'amour. Peut-on réellement distinguer l'amour physique des sentiments ? Existe-t-il une recette (ou un philtre) qui déclenche l'amour ? Désir ? Amour ? De quoi parle-t-on au juste ?
Ce court roman se propose, non pas de répondre à la question, mais de proposer des pistes de réflexion et une petite démonstration (assez attendue en fait).

Alors, certes, c'est toujours sympathique un roman d'E.-E. Schmitt mais là c'est vraiment trop court pour permettre l’élaboration d'une véritable philosophie de l'amour : Louise étudie la question du transfert en psychanalyse, de la cristallisation, etc. Mais les échanges des amants restent assez plats. Il n'y a pas de débat, les personnages sont d'accords. S'ils ne le sont pas, ils le deviennent. Mais jamais l'échange ne parait vraiment constructif. Il n'élève ni l'un, ni l'autre. Il parait que le roman est subtil, que la réflexion philosophique transparaît derrière l'aphorisme. Pour ma part, j'y ai plutôt vu des questions déjà lues ailleurs, simplifiées à l’extrême. Est-ce que ce roman fait rêver ou étonne ? Pas vraiment. Est-ce qu'il donne à penser ? A peine. Bref, un roman qui se veut philosophique... qui ne questionne pas assez à mon goût. Heureusement, il ne donne pas non plus trop de réponses toutes faites, même si la fin du roman oriente forcément l'interprétation du lecteur.

challenge amoureux

jeudi 15 mai 2014

Les secrets de la laque française : le vernis Martin

Au musée des Arts Décoratifs se tient une très belle exposition sur le vernis Martin. L'occasion de découvrir la créativité des artistes du XVIIIe siècle en termes de décor de mobilier, d'accessoires et de véhicules.

Au XVIIIe siècle, les chinoiseries sont au goût du jour. Chacun veut avoir son laque : rare, coûteux et très long à expédier (plus d'un an en bateau) depuis le Japon et la Chine, c'est un objet de grand luxe. Qui, comme tous les objets luxueux, est destiné à être abondamment imité. C'est un peu le Vuitton de l'époque. Parmi les peintres-vernisseurs les plus connus, on retiendra en France le nom de Martin, une dynastie dont les créations courent sur toute la seconde moitié du XVIIIe siècle. 

Les premiers objets présentés sont des laques asiatiques du XVIIe siècle. Mais très vite, ceux-ci sont démontés par les marchands-merciers et réutilisés, créant ainsi des meubles aux laques mixtes, asiatiques et européennes. Il s'agit initialement d'imiter le mieux possible l'art japonais, de s'en tenir au noir et à l'or. C'est à ce moment là que le visiteur constate qu'il a souvent bien des difficultés à différencier les originaux des copies. Et qu'il s'interroge sur la notion d'authenticité.

Après le temps de l'imitation, vient celui de la création. Les Martin développent une laque française, un vernis composé de plusieurs couches superposées... et y introduisent de la couleur. On découvre ainsi les étonnants effets d'un vernis bleu aux motifs dorés sur divers meubles, comme cette jolie commode ou l'un des secrétaires de Madame de Pompadour. Dans un premier temps, on conserve des motifs asiatiques avant de s'en détacher pour introduire des motifs de style rocaille mis à la mode par des artistes comme Boucher. 

Commode à deux rangs de tiroirs, Paris, estampillée de Jacques Dubois (1694-1764)
Paris, galerie Steinitz
© DR
Et les usages se diversifient également. Le vernis Martin ne s'applique pas uniquement sur des meubles mais aussi sur toutes sortes d'accessoires : étuis, outils scientifiques, instruments de musique, tabatières, cache-pots, voitures, etc. On découvre des bonbonnières alliant vernis Martin et peinture à l'huile, faisant la part belle aux guirlandes et aux rayures. Mais le plus étonnant reste certainement l'ensemble de berlines présenté par le musée. Leur décor est bien souvent peint de scènes de genres ou de compositions mythologiques laquées.
Bonbonnière, anonyme, Paris, milieu des années 1770
Münster, Museum für Lackkunst
© DR
On ressort de cette riche exposition (environs 300 objets présentés) ravi de toutes ces découvertes. Personnellement, je m'étais arrêtée à l'imitation par les Martin des laques asiatiques. Je n'avais absolument pas idée que ces meubles aux décors de guirlandes et de fleurs roses ou bleus sur fond blanc appartenaient à leurs créations. Mon seul regret : il m'a manqué un peu de détails sur la laque asiatique (composition, utilisation) qui a inspiré la laque française. Mais retenez que cette exposition est absolument passionnante ! Elle traite à la fois de la technique de ce vernis (une vidéo très instructive sur les analyses du C2RMF), de son histoire, de l'évolution des objets, de l'iconographie et des teintes qu'il dessine et protège... Bref, le panorama est très complet et beaucoup plus intéressant que son titre ne le laisse paraître.

mercredi 14 mai 2014

Pourquoi les zèbres sont-ils en pyjama ?

Voici un petit livre pour les enfants qui se posent des questions sur les animaux. Savez-vous pourquoi la hyène rit, la girafe a un si long cou et le rhino une corne ? Et le crocodile, pourquoi pleure-t-il ?

Au centre, l'animal est dessiné de façon charmante. Et tout autour, Lila Prap nous propose des réponses d'enfants... et la vraie raison. Ainsi, peut-être la hyène rit-elle parce qu'elle marche pieds nus dans l'herbe et que ça la chatouille. La girafe a certainement mangé des spaghettis crus. Une corne, n'importe où ailleurs sur un rhinocéros, cela aurait été ridicule (dessins à l'appui). Et le crocodile ne trouve pas d'amis pour jouer avec lui. 

Un petit livre mignon et hilarant qui vous donnera envie d'inventer vos propres réponses ! Allez, une petite pour la route :)

crinière du lion
Alors, pourquoi les lions ont-ils une crinière ?

mardi 13 mai 2014

Le Ciel nous appartient

Merci au Livre de poche pour l'envoi de ce livre de B. I. Koerner qui nous plonge dans les années 70 aux Etats-Unis. 

Si la quatrième de couverture nous annonce l'histoire du plus long détournement d'avion des années pop, il s'agit plutôt d'un essai documentaire sur les détournements d'avions en général, dont celui de R. Holder et C. Kerkow. Ce n'est donc pas vraiment un roman, même si l'histoire des "Bonnie & Clyde" du ciel est certainement un peu romancée. Sachez par ailleurs que l'auteur a interviewé R. Holder et s'est pas mal documenté sur le sujet. Tout ça pour préciser que ceux qui attendent une simple aventure risquent d'être déçus. Car c'est beaucoup plus que cela !

Ce livre est l'histoire personnelle de Cathy Kerkow et Roger Hodler, deux jeunes gens presque comme tout le monde. Ils se sont croisés enfants et se retrouvent adultes. Elle vit de petits boulots et vend de la drogue. Il revient du Viet Nam, héros dégradé pour avoir consommé de la marijuana, fasciné par l'astrologie. Ils tombent amoureux. Et décident de détourner un avion. Le plan ? Libérer Angela Davis, la déposer à Hanoï et s'installer ensuite en Australie. Le but ? Témoigner des atrocités de la guerre. Tout ne va pas se passer exactement comme prévu et nos amoureux vont finalement se retrouver à Alger...

Mais avant de nous expliquer en détail les étapes de ce détournement réalisé en 1972, B. I. Koerner revient sur l'enfance et la formation des protagonistes ainsi que sur l'histoire des détournements d'avions. Dans les années 1950, c'est plutôt en Europe que l'on tente de se faire entendre ainsi (et de fuir les régions soviétiques). Puis, dans les années 1960, le détournement devient courant. Il s'agit pour les uns de se rendre à Cuba, pour d'autres de simplement se faire entendre des médias, pour d'autres encore d'obtenir des rançons. Le phénomène prend des proportions (plusieurs par jours) telles que le gouvernement réfléchit à des solutions... que les compagnies aériennes refusent de mettre en place (pour des questions de coût et de confort essentiellement). Si la liste des détournements fait parfois un peu catalogue, elle demeure intéressante en termes de créativité et d'innovation des pirates de l'air.

J'ai trouvé cette remise en contexte essentielle pour la compréhension du détournement. En période post 11 septembre, où il est impossible de prendre l'avion avec une bouteille d'eau, il parait hallucinant qu'il ait pu un jour en être autrement. On vous parle ici d'un temps où les voyageurs pouvaient être accompagnés par leurs proches jusque dans l'avion, où les bagages n'étaient pas inspectés (voire même les billets), où le détecteur de métaux et la fouille au corps s'assimilaient à une violation de l'intimité... Un temps où l'avion n'était pas considéré lui-même comme une arme potentielle. 

Entre l'essai et le roman, j'ai trouvé cette lecture très informative et tout à fait passionnante. Elle nous plonge avec brio dans l'atmosphère d'une époque où le mythe américain en prend pour son grade et où le crime devient le seul moyen de faire entendre son mécontentement (ou son désespoir, ou sa folie, c'est selon). Ce n'est pas un livre à lire pour son style, très peu travaillé, mais pour son contenu documentaire, très riche. Même dans la partie la plus romancée de l'ouvrage, celle qui concerne Cathy et Roger, l'auteur ne s'encombre pas trop de détails ou d'interprétations : il va aux faits, propose des hypothèses mais ne les impose pas. Bref, un livre que j'ai dévoré, exaltée par cette montée en puissance des détournements !

Détournement d'avion pour une vie rêvée meilleure


lundi 12 mai 2014

La nausée

Voilà un roman de Jean-Paul Sartre qui traîne dans ma PAL depuis le lycée (non, je ne vous dirai pas combien ça fait en années). Figurez-vous que j'avais dévoré son théâtre mais que ce premier roman, au titre peu engageant, et que nos professeurs nous décrivaient comme le manifeste de l'existentialisme, me tentait peu.

Ce roman prend la forme du journal intime d'Antoine Roquentin, individu qui a baroudé à travers le monde avant de se fixer à Bouville où il entreprend une biographie du marquis de Rollebon. La vie d'Antoine Roquentin n'est pas palpitante. Entre ses séances à la bibliothèque, ses rares aventures et la morne vie d'une ville de province, il mène une existence de rentier et de célibataire sans attache.
Pourtant il note un changement progressif dans son rapport au monde. Il examine ainsi la notion d'aventure, qu'il a cherché dans ses voyages, sans jamais la trouver semblable à ce que les livres lui avaient montré. "Ce sentiment d'aventure ne vient décidément pas des événements : la preuve en est faite. C'est plutôt la façon dont les événements s’enchaînent. Voilà, je pense, ce qui se passe : brusquement on sent que le temps s'écoule, que chaque instant conduit à un autre instant, celui-ci à un autre et ainsi de suite ; que chaque instant s'anéantit, que ce n'est pas la peine d'essayer de le retenir, etc. Et alors on attribue cette propriété aux événements qui vous apparaissent dans les instants ; ce qui appartient à la forme, on le reporte sur le contenu [...] Le sentiment d'aventure serait, tout simplement, celui de l'irréversibilité du temps. Mais pourquoi est-ce qu'on ne l'a pas toujours ? Est-ce que le temps ne serait pas toujours irréversible ?"

Il note ses pensées. Répétitives. Angoissantes. Jusqu'à la mélancolie. Il attend qu'il se passe quelque chose. Il panique de peur de manquer ce qui va arriver. Il lui vient comme une nausée. Une conscience aiguë, exacerbée de ce qui l'entoure et de sa qualité d'être humain : "C'est donc ça la Nausée : cette aveuglante évidence ? Me suis-je creusé la tête ! En ai-je écrit ! Maintenant je sais : J'existe - le monde existe - et je sais que le monde existe. C'est tout. Mais ça m'est égal". Avec la conscience de l'existence, cette révélation cartésienne, vient la question de comment l'utiliser. Faut-il poursuivre ces recherches sur le marquis de Rollebon ? Faut-il se laisser vivre ? Que faire de cette liberté de l'existence ? Si Roquentin se propose un but dans l'écriture (ou l'art), c'est peut-être à chacun de trouver son propre chemin...

Ce roman, à la fois banal par sa forme et son style, a des côtés ennuyeux et répétitifs. Néanmoins, il constitue une belle introduction à l'existentialisme (Qui n'a pas étudié le fameux L'Existentialisme est un humanisme ?) et à la lecture de L'être et le néant (qui n'est pas pour tout de suite). Il pose des questions universelles sur l'existence, la temporalité de l'homme et sa liberté. Car au-delà de la nausée, Roquentin nous invite à exercer notre liberté.

eglise

dimanche 11 mai 2014

Robert Adams et Mathieu Pernot au Jeu de Paume

Une semaine avant la fin des expos du Jeu de Paume, je me suis rendue compte que je risquais de les rater. 

Robert Adams, L'endroit où nous vivons

Ce photographe de l'ouest américain nous invite à parcourir le Colorado, notamment Denver, mais aussi la Californie. Il photographie les paysages urbains et suburbains, la nature qui disparaît, s'efface au profit de l'humain. Une photographie en noir et blanc, sobre et économe, de taille modeste, qui pointe les contradictions de l'homme : son désir de vivre dans des endroits d'une grande beauté qu'il détruit par ses industries polluantes et ses banlieues tentaculaires. Certaines séries m'ont touchée comme son travail sur les églises méthodistes, sur la consommation et les arbres (peupliers et souches). Les autres, beaucoup moins.
Je vous laisse méditer sur les questions que nous pose l'artiste en guise d'introduction : qu'est-ce que la géographie nous oblige à croire ? Que nous autorise-t-elle à croire ? Et, le cas échéant, quelles obligations résultent de nos croyances ? 

Mathieu Pernot, La traversée

Tout autre est le travail de M. Pernot. Plus que le paysage, c'est l'homme son sujet et plus spécialement les hommes nomades (tziganes et migrants). A travers différentes séries, le visiteur découvre ainsi des photos d'identité d'enfants qui traduisent leur méconnaissance des photomatons, des récits d'anciens internés de camps de nomades pendant la Seconde Guerre mondiale (le photographe mêle photos actuelles, documents d'archives et cartographie de leurs déplacements), des barres d'immeubles démolies, des migrants fantomatiques endormis dans les rues de la capitale...
Suivant les mêmes personnes pendant plusieurs années, le photographe questionne sur ce qui constitue notre identité et notre histoire. De même, à travers ses images des banlieues, des barres dynamitées ou des cartes postales anciennes, il teint de nostalgie une époque où ces lieux vivaient. L'attachement des habitants qui indiquent leur appartement est sensible. En intitulant l'une de ces séries "Le meilleur des mondes", il exprime bien la valeur utopique mais mensongère de ces logements sociaux.
Variant les formats, passant de la couleur au noir et blanc, M. Pernot propose des photographies documentaires qui racontent des histoires, c'est certainement ce qui les rend si intéressantes, touchantes et attachantes. 

M. Pernot, Le meilleur des mondes et Les témoins, 2006

M. Pernot, Implosions, 2000-2008

M. Pernot, Un camp pour les bohémiens, 1998-2006

NikaAutor, Film d'actualités - l'actu est à nous

J'ai enfin terminé par le film et les objets exposés par Nika Autor autour de l'histoire de la Yougoslavie, qu'elle présente, qu'elle transforme, qu'elle repense. Pour un retour au journalisme engagé. J'ai été moins emballée.

samedi 10 mai 2014

A Flowering Tree

Toujours attentifs à la programmation du théâtre du Châtelet, nous avons vu cet opéra de John Adams sans trop savoir à quoi nous attendre. L'affiche nous a séduit. Nous avons pris des places. Nous nous sommes retrouvés dans une salle assez peu remplie (ponts de mai obligent).

Sur scène, un épouvantail (Franco Pomponi), qui n'est autre que le narrateur, nous annonce une histoire d'amour et de douleur. Celle de Kumudha et de son prince. Kumudha est une jeune et jolie indienne (incarnée par Pauline Pfeiffer) qui peut se transformer en arbre. C'est un peu Daphné, mais sans Apollon qui la poursuit. Émerveillé par cette vision, le prince ne désire qu'une chose, l'épouser. Mais une sœur envieuse va séparer les deux amants...

On retrouve avec amusement David Curry (un des princes de Into the woods) dans ce conte indien aux couleurs vives. Des décors simples (jarres, statues de Shiva et de Maya) et des jeux sur la lumière, font de ce spectacle un moment esthétique. Les danseurs, qui doublent le prince et Kumudha, ajoutent une dimension lascive et charnelle aux mouvements des chanteurs et leurs gestes disent tout ce que les paroles ne peuvent exprimer. Seules les marionnettes n'ont pas ici une folle valeur ajoutée. L'ensemble est à la fois exotique et très poétique. 
Maya Inde


Musicalement, la partie n'est pas des plus aisées. Elle fait la part belle aux cuivres et aux percussions. Quant au chœur, on regrette de ne pas l'entendre plus car chacune de ses apparitions est inventive et étonnante. 

Bref, un spectacle plaisant qui sort de l'ordinaire (et c'est la première fois que j'entends autant parler d'éléphant dans un opéra) et qui fait voyager malgré l'universalité du sujet traité.

vendredi 9 mai 2014

Carl Larsson, l'imagier de la Suède

Vous avez sans doute déjà croisé ce petit garçon au pantalon rouge, au bonnet tricoté et à l'air étonné ! Croqué par Carl Larsson, il évoque à lui seul l'enfance et les pays nordiques.

Carl Larsson, Mat Larsson © Nationalmuseum Stockholm

Carl Larsson, à qui est consacré une exposition au Petit Palais, est le dessinateur bien connu de la vie de famille, dans une maison cosy et chaleureuse, pleine d'enfants plus ou moins sages. La vie à Sundborn, fixée dans ses aquarelles, diffuse un art de vivre simple et sympathique. Rien de figé dans ces tableaux de la vie quotidienne : vitalité des regards et des gestes, vivacité des couleurs, surprise du cadrage, tout tend à nous rendre perceptible la vie palpitante de ces lieux. Mais au-delà du travail d'aquarelliste, l'exposition retrace la formation et présente les premiers tableaux de Carl Larsson.

Formé en Suède, C. Larsson rejoint Paris dans les années 1880 et s'installe ensuite à Grez-sur-Loing où vivent des artistes étrangers. Il y peint les hommes et la nature, dans une douce harmonie. C'est serein, on est bien dans ces tableaux naturalistes sans brutalité et sans artifice. Là, coup de cœur pour la toile intitulée Coquelicots (1884).
Puis, il regagne la Suède, où il peint à la fois des portraits (Strindberg, son ami pour un temps) mais aussi des  intérieurs et des fresques. L'une d'elle est refusée...
L'exposition se poursuit sur Sundborn et son art de vivre. Les aquarelles de C. Larsson, diffusées via différents livres illustrés, inspirent alors (et toujours) le design grâce à une simplicité non dénuée de confort. 

Sympathique exposition à la scénographie très en accord avec les œuvres : c'est chaleureux, on resterait bien plus longtemps. C'est aussi une exposition familiale qui propose un espace pour les enfants avec des petits jeux (sponsorisé par Ikéa). Bref, une petite parenthèse de nature et d'harmonie !

jeudi 8 mai 2014

Liberté ? Fraternité ? Inégalités !

Peut-être débattait-on déjà d'inégalité dans ce café d'Arles peint par Van Gogh ?
J’ai dévoré ce livre de Jean Rohou. Une fois terminé, je l’ai relu, annoté, commenté. J’en ai lu des passages à mes proches, j’en ai discuté, j’ai parfois applaudi et d’autres fois pesté. Bref, l’un des objectifs déclaré de Jean Rohou est rempli : cet essai ne laisse pas indifférent !

L’auteur part du constat que notre société est inégalitaire et que cette inégalité réduit dangereusement la liberté des plus faibles. Ainsi, le fameux ascenseur social semble en panne depuis plusieurs années, le mérite permettant moins de progresser que l’héritage socio-économique et culturel. Jean Rohou ne prône pas l’égalité à tout prix, qui à ses yeux nuirait à la créativité, mais la juste équité. Pour cela, il examine les inégalités de notre société.

Je vous mets le sommaire pour que vous ayez une vision des sujets abordés :

Introduction     
  1. Pauvres et riches : la scandaleuse inégalité des moyens de vivre
  2. L’école compense-t-elle les inégalités ?
  3. Les inégalités sociales de santé
  4. Hommes et femmes : différence naturelle et inégalités sociales
  5. Générations dorées, générations sacrifiées ?
  6. Faibles vérités et puissants mensonges
  7. Etre célébré et être dédaigné
Perspectives


Le premier chapitre, qui est aussi le plus long, est dédié à « l’inégalité fondamentale, celle qui détermine presque tous les moyens de vivre : le quartier, le logement, la nourriture, la santé, la longévité, l’influence sociale, la culture, la qualité de l’information et des loisirs » : la richesse. L’auteur, qui s’excuse de tant de chiffres, examine ce qu’est le seuil de pauvreté en France, l’augmentation du nombre de SDF sur dix ans, qui touche le RSA et surtout, comment vivent les gens avec si peu ; en gros, tout passe en loyer et nourriture et ces postes ne cessent d’augmenter.
Il montre également que la pauvreté, c’est la double peine : travail précaire (donc moins de grève parce que tout le monde s’accroche à son travail mais du coup, moins de chances que ça change) ou éreintant (qui vous fera tomber malade) et mal payé, petit logement dans un quartier pas terrible et loin du lieu de travail, solitude, dénigrement…
Il nous livre des informations choquantes pour notre société française telles que celle-ci : « Quel est votre meilleur souvenir, a demandé le Secours populaire à des enfants auxquels il avait offert des vacances pendant l’été 2012. Eh bien, ce n’était pas la Tour Eiffel, mais les trois repas par jour ».
Contre cette France pauvre, il existe une (petite) France riche, voire très riche (2,2 millions de millionnaires), celle des patrons du CAC 40, des financiers, des footballeurs, des présentateurs télé, etc., aux salaires scandaleux. Et là, les chiffres font tourner la tête… Les décalages de salaires sont particulièrement hallucinants. Et cet argent appelle l’argent, celui des intérêts et de la spéculation. Il se nourrit lui-même. Ce qui amène notre auteur à parler des banques.
Bien entendu, il signale le poids de l’actionnariat et son pouvoir dans les entreprises, montrant l’accroissement de la part des dividendes (qui est peut-être lié aux bénéfices moindres des entreprises en période de crise ?) aux dépends de l’investissement.
Ce premier chapitre, très riche, m’a particulièrement passionnée. Et choquée. Les inégalités sont effectivement flagrantes, surtout lorsque l’on regarde les chiffres avancés. On comprend bien combien elles conditionnent bon nombre d’inégalités. Et sans aller jusqu’à un « complot des riches », on émerge de ce chapitre plutôt convaincu d’une ploutocratie qui commande à l’économie, aux médias et aux politiques.
Cependant, et c’est une critique valable pour tout le livre, j’aurais aimé avoir des notes qui me disent d’où sortent tous ces chiffres. L’auteur annonce qu’il n’a pas voulu alourdir la lecture par la mention systématique de ses sources. C’est dommage car, sans source, comment croire tout ce qu’on nous raconte. Les chiffres sont très manipulables et il est intéressant de savoir qui les produit. Bref, cela fait un peu perdre de sa crédibilité à l’auteur même si le propos est en soi percutant et convaincant.
L’autre défaut de ce chapitre, que l’on retrouve dans le reste de l’essai, ce sont quelques considérations qui semblent soit naïves, soit incongrues. Quand il nous dit que les pauvres ne bénéficient pas de réduction d’impôt pour l’emploi d’une femme de ménage ou d’une baby-sitter puisqu’ils ne paient pas d’impôt sur le revenu, il semble être en dehors des réalités! Moi je paie des impôts mais je ne peux pas me permettre non plus de prendre une femme de ménage. Et je fais mon ménage moi-même ! Et comme la quantité de ménage à faire peut être considérée comme proportionnelle à la surface du logement, ce n’est pas forcément l’activité la plus limitante…

Poursuivons avec l’école. Universitaire, notre auteur est particulièrement indiqué pour analyser le système scolaire. Vous avez certainement en tête l’image très 3e République d’une école communale qui élève les plus pauvres jusqu’à l’Ecole Normale grâce à leur travail méritant. Las, est-ce encore possible ? Les héritages socioculturels sont là encore déterminants.
Je rejoins tout à fait Jean Rohou sur certains points : il faut cesser de dédaigner les enseignements professionnels, tout aussi utiles voire plus que les enseignements de la filière générale. Et il faut arrêter de critiquer les profs. Qui ose s’étonner des difficultés des enseignants à se faire respecter des élèves lorsque les parents d’élèves ne les respectent pas ? Comment peuvent-ils transmettre et apprendre dans ces conditions ? (Et je ne plaide pas pour ma paroisse, je ne suis pas prof). Je pense également que l’école doit apprendre à penser et que laisser le système scolaire se dégrader (décrochage scolaire), c’est prendre le risque d’une société moutonnière et ignorante, facilement en proie aux politiques peu scrupuleux.
Il propose une école qui soit plus en adéquation avec le monde du travail, une école qui favorise l’alternance. Il signale en effet une déconnection entre le monde des études et le monde du travail. L’enfant puis l’adolescent grandit dans une société du loisir, où les médias encouragent à la jouissance immédiate, déconnectée de l’effort. Quel choc de découvrir qu’il faut travailler ! Je ne suis pas certaine que l’école seule réussisse à inculquer le sens de l’effort mais je constate cette rupture. Combien de fois nos parents nous ont assuré qu’en travaillant bien, nous aurions une belle vie et nous pourrions choisir notre futur emploi. Rien de plus faux ! A l’exception de quelques filières et grandes écoles, rares sont ceux qui trouvent réellement un job dans le secteur qu’ils ont étudié. Et combien en sont frustrés et aigris. Et quelle image domine notre société ? Celle du malin qui s’en sort mieux que le travailleur (même si ce n’est pas forcément la réalité)…

Je passerai sur les inégalités de la santé. L’auteur y met en lumière les agissements de l’industrie pharmaceutique contre notre santé. Là aussi, le profit est roi.

Concernant les inégalités homme-femme, je dois vous avouer que le sujet m’intéressait peu il y a quelques années. Je voyais (naïvement) le féminisme comme un combat d’arrière-garde de nanas hystériques. Mais plus je grandis (enfin, je vieillis maintenant), plus je prends conscience d’inégalités et de violences à l’égard des femmes. L’auteur rappelle que notre société a longtemps considéré la femme comme une auxiliaire de l’homme. Aujourd’hui, encore le viol et le regard sur la prostitution montrent combien certains hommes (et femmes) continuent à voir les femmes comme des objets.
Superwomen, les femmes doivent être élégantes mais sexy, bosseuses mais mères, ambitieuses mais dévouées, etc. Bref, les exigences envers les femmes ne vont pas en s’amenuisant, bien au contraire. Et économiquement ? Leurs salaires au même poste que des hommes ne sont toujours pas les mêmes… Sans parler du mouvement moraliste et « naturaliste » que dénonce E. Badinter dans Le conflit (je vous en parle bientôt) et qui prône un dévouement total de la mère à son enfant, qui stigmatise la mère qui travaille et plus encore la femme en couple sans enfant. Rappelons-nous que tout n’est pas gagné pour la liberté des femmes : la loi espagnole sur l’IVG l’a récemment montré. Et je ne m’attarderai pas sur les débats autour du genre qui ont mis en exergue bien des déclarations rétrogrades sur les rôles des hommes et des femmes. Bref, continuez de lire et de méditer Le Deuxième sexe !

On passe ensuite à la question des générations sacrifiées. C’est peut-être le chapitre le plus déprimant pour ma génération. Et là, Jean Rohou commence par un historique très rapide des droits sociaux. Il oppose une civilisation du travail à celle de la jouissance. Il parle aussi des retraites et des différents régimes spéciaux, valorisant les uns aux dépens des autres selon des critères contestables. Et ça me désole. Car en procédant ainsi, il accentue les divisions entre les générations, entre les travailleurs et favorise leur incompréhension mutuelle.

La question de la vérité est ensuite abordée. Dans ce chapitre, j’ai lu plusieurs petites choses qui m’ont hérissée.
« Etudiant, enseignant-chercheur puis écrivain-chercheur, j’ai été payé pendant toute ma vie pour traquer et répandre ce qui me semblait vrai dans les domaines que j’étudiais. C’est un grand bonheur de vivre ainsi, en pleine et libre sincérité. Mais, brillant élève, j’aurais pu devenir administrateur, directeur commercial, avocat, journaliste ou homme politique… Je frémis en y pensant. Souvent ces gens-là sont payés pour chercher la vérité et pour la déguiser ou même la contredire ».
Voilà comment on met tout le monde dans le même panier, que l’on divise et que l’on favorise la banalisation d’un discours généralisateur et par là même mensonger. Ces phrases sont d’une rare violence à mes yeux (alors que je n’appartiens pas non plus aux catégories professionnelles visées) et le « Je frémis en y pensant » d’un dédain monstrueux. Parce que l’auteur est universitaire, cela lui donne-t-il une omniscience qui permet de distinguer les bons et les mauvais ? Que sait-il de ces milieux ? Je vais tomber aussi dans la banalité en dénonçant ici l’intellectuel dans sa tour d’ivoire, peu conscient des réalités du monde mais ce propos m’a véritablement échaudée. La suite du chapitre est consacrée à la publicité, aux médias, aux intellectuels, aux lobbys, etc. vendus aux plus puissants. Je ne le nie pas. Mais je me méfie des généralisations. Et le propos tourne malheureusement au règlement de compte avec tous ceux qui mentent et manipulent. En apportant des exemples personnels et en attaquant un peu tout le monde, l’auteur perd de sa crédibilité. Certes, il est difficile d’être impartial sur ces sujets. Mais l’implication personnelle, le ton revendicatif et la condamnation de l’autre, sans la subtilité, font perdre de sa puissance au propos. Ne valait-il pas mieux suivre le modèle des premiers chapitres, qui présentent des chiffres et des faits ? N’y a-t-il pas plus de force dans une description un peu naïve et détachée des faits, qui en souligne souvent l’absurdité ou la violence au lecteur, que dans un texte très engagé qui, au contraire, peut braquer le lecteur ? Là, j’interroge le professeur de littérature qu’est Jean Rohou.

Je serai aussi plus critique sur le dernier chapitre dédié au regard de l’autre. L’auteur y montre une société incivile, qui méprise l’autre, qui exclut. En affirmant, « Les conflits entre patron et ouvriers sont inévitables », il alimente la méfiance mutuelle et la lutte des classes. En disant, « Est-ce seulement Mai 68 qui est responsable d’une émancipation des jeunes que certains jugent excessive ? Je crois que c’est surtout la pub, la télé, les jeux vidéo », il est devenu à mes yeux ce « certains » réactionnaire. Que viennent-faire ici les jeux vidéo ? Loin d’être tous des univers où il faut dézinguer son voisin, beaucoup apprennent le « faire ensemble » et stimulent l’imagination. La télé diffuse certes des âneries mais aussi des documentaires intelligents. Quant à la pub… je n’ai rien à proposer pour la sauver. Comme le chapitre précédent, celui-ci tape un peu sur tout le monde.

Arrivée aux perspectives qui concluent l’ouvrage, j’avais toujours confiance dans la capacité de l’auteur à proposer des pistes d’amélioration intéressantes. J’aime l’idée de prélever une partie des revenus les plus élevés (vous savez, ceux qui sont scandaleux et qui ne peuvent même pas être dépensés) des entreprises pour mieux payer les plus mal payés. Je souscris également à calmer la libéralisation à tous crins qui met en danger salaires et sécurité. Par contre, je ne suis pas sûre que la privatisation soit toujours une mauvaise chose : je vois trop de fonctionnaires sans conscience professionnelle auxquels leurs managers ne peuvent fixer aucun objectif. Ils sont aussitôt accusés de harcèlement moral ! (Et voilà, je tombe dans le travers de l’auteur. Promis, ils ne sont pas tous comme ça. Cela concerne quelques employés de quelques collectivités et établissements publics).
Et là où je bondis, c’est sur la proposition d’une société communiste. Si l’idée est belle, je croyais que les exemples russes et chinois en avaient montré les limites pratiques. L’auteur soutient que c’est le contexte économique et la forme du régime tyrannique qui l’ont discréditée. Il propose ensuite une société socialiste et, je cite, « L’association d’une propriété collective des grands moyens de production, de communication et d’échange, et d’une propriété individuelle des petites entreprises, dans une économie de marché qui n’aurait plus pour objet l’augmentation de la production, de la consommation et du profit, permettrait d’atteindre ce qui devrait être notre but : l’épanouissement humain ». Encore une fois, c’est un bel idéal. Mais que serait cette économie de marché ? L’auteur propose une économie solidaire et la nationalisation des grandes entreprises, je cite, « comme elle l’ont été en 1945 ». Et de conclure sur un petit mot optimiste sur la solidarité et l’envie de faire bouger les choses…
Je bondis, donc. Pour plusieurs raisons. La limite des gouvernements communistes, ce n’est pas simplement la tyrannie. C’est aussi l’homme. Une société de ce type est gérée par des hommes et comment penser que ceux-ci viseront l’épanouissement de tous plutôt que le leur ? Dans tous les gouvernements communistes, il y a eu les apparatchiks et les autres. Sans me montrer complètement pessimiste quant à la nature humaine, je doute que l’homme renonce jamais à la notion de propriété. Si ce genre d’utopie semble fonctionner à petite échelle (secte), c’est bien souvent au bénéfice d’un seul.
Ensuite, la société socialiste, pourquoi pas ? Mais quel moteur proposer à ces petites entreprises ? Et il me faut rappeler qu’historiquement les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. On ne peut pas se dire que la privatisation aujourd’hui serait aussi fructueuse qu’en 1945. Bref, je suis très sceptique quant aux propositions de Jean Rohou, que j’ai trouvées passéistes, mal adaptées à notre contexte actuel. Je ne crois pas que l’état présent de notre société soit uniquement dû à des causes économiques, ce point de vue me parait trop partial. Et partiel. Je crois que les causes sont plus larges et que les leviers pour faire changer le monde sont plus diversifiés. Je reproche également à l’auteur de se poser comme un chevalier blanc, héritier de la lutte des classes et ne parvenant pas une seconde à s’affranchir de cette origine. Cela rend son ouvrage parfois trop subjectif et pas assez rationnel et analytique. J’ai noté également quelques enchaînements d’idées incohérents, jouant sur les conjonctions de coordination pour hâter des conclusions.

Un grand merci aux éditions Dialogues pour cet ouvrage de Jean Rohou. Malgré mes critiques, c’est un livre que j’ai beaucoup apprécié, ne serait-ce que parce qu’il fait réfléchir et réagir. Depuis sa lecture, je le prête afin d’en discuter. Et, sait-on jamais, de nos discussions naîtront peut-être des idées pour l’avenir ?

mercredi 7 mai 2014

Art

Cette pièce de Yasmina Reza me tente depuis un bout de temps. Il parait qu'elle y parle d'art. Eh bien, en réalité, pas seulement. 

Blanc sur blanc Malevitch

Une amitié de 20 ans entre trois hommes assez différents. Serge vient d'acheter une toile. Blanche. Avec des lignes blanches. Une peinture d'un peintre contemporain coté. Son ami Marc y voit une "merde". Quant à Yvan, il semble touché par la toile. C'est le début des critiques mutuelles et des vérités qu'il ne fait pas bon entendre. La toile devient le prétexte pour Marc d'y régler ses comptes avec ses amis. Qui ne tardent pas à lui renvoyer l'ascenseur. 
Comment une oeuvre peut-elle ainsi troubler une amitié si solide et si ancienne ? 
Les dialogues, à la fois drôles et cinglants, interrogent finalement plus sur la place de nos amis que sur la place de l'art et du goût dans nos vies. Sont-ils nos faire-valoir ? Comblent-ils nos manques d'affection ? 

J'ai été un peu déçue qu'il ne soit pas plus question d'art et je pense que la pièce gagne plus à être vue qu'à être lue. 

mardi 6 mai 2014

Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie

Le titre de ce livre de François Cheng m'a intriguée et attirée. C'est mon côté philo qui avait besoin d'être nourri ! 

Rodin mort amour


Comme le titre l'indique, ce livre se compose de cinq méditations. 
La première propose non pas de considérer la mort du point de vue de la vie, comme quelque chose qui vient la limiter et la brider, mais plutôt de voir la vie depuis la mort comme un formidable élan qui pousse chacun à se réaliser. 
La deuxième rappelle que la vie est faite de petits miracles qui nous la font apparaître comme le plus beau des dons. Elle s'attarde sur l'instant qui nous donne à voir l'éternité et sur le sens que chacun donne à sa vie selon sa passion : d'aventure, d'héroïsme ou d'amour. L'auteur revient sur le couple Éros et Thanatos et sur le besoin de transcendance. 
La troisième méditation est dédiée à deux composantes de nos vies : la beauté et le mal. L'auteur y développe un intéressant point de vue sur la barbarie suprême qu'est de nier le mort et la mort en refusant de donner une tombe et d'accorder une mort digne aux hommes. Il parle aussi de la désacralisation de la vie et du "tout est permis" qui vient brouiller les valeurs des hommes. "La mort [...] est morte à Auschwitz". 
La quatrième s'intéresse à l'âme, à son éventuelle immortalité et à la transmutation des âmes, tandis que la dernière regroupe des poèmes de François Cheng sur la mort. 

Mêlant les philosophies occidentales et chinoises, l'auteur, issu des deux cultures, propose une vision personnelle de la mort nourrie de citations et de réflexions de philosophes et poètes. Il s'attarde finalement assez peu sur la mort, inconnaissable, et réfléchit plutôt sur la vie. Je regrette d'ailleurs qu'il ne titille pas plus la question de la mort et qu'il ne propose pas une vision plus personnelle. Certes, celle-ci est lisible dans les poèmes qui viennent clore cet essai, mais la partie plus rationnelle des quatre conversations est plus de l'ordre de l'agrégation de pensées des hommes le précédant que de la démonstration philosophique. Cela m'a un peu laissée sur ma faim mais m'a donné envie de revenir aux textes originaux de la philosophie.

lundi 5 mai 2014

La république bobo

Les bobos. Vous savez, ces gens qui vivent dans des lofts dans le 19e, qui ne jurent que par le Fooding et qui votent à gauche... Cet essai de Laure Watrin et Thomas Legrand explore un groupe social très à la mode en ce moment, celui des "bobos" - les bourgeois bohèmes. Les bobos seraient, selon ces deux auteurs, victimes de violentes diatribes anti-bobos de la part des médias et des politiques. A travers cet essai, ils visent à nous rendre compréhensible et sympathique ce qui se joue avec nos contemporains bobos. 

Se revendiquant bobos, nos deux journalistes commencent par faire l'histoire du terme : né à New-York en 2000 sous la plume de David Brooks, il a été amplement repris en France et détermine à présent une véritable catégorie sociale (ou presque). Si les sociologues et géographes n'utilisent pas volontiers ce mot, nos journalistes sont tout de même allés les interroger sur le concept. Plus qu'une catégorie socio-professionnelle, être bobo relèverait d'une philosophie de vie. Très complexe à définir, la boboïtude relèverait d'attitudes mais ne répondrait pas à une définition. Une des pistes de définition tiendrait en ceci que le bobo a un fort capital culturel voire un capital culturel supérieur à son capital économique et que, citadin, il recherche le brassage des populations. Alors plutôt que de définir le bobo, peut-être vaut-il mieux procéder en classant des comportements, bobos ou non.

Nos journalistes distinguent deux types de bobos : le bobo gentrificateur qui s'installe dans un quartier populaire et mélangé et l'uniformise en le mettant à la mode (on se retrouve avec des magasins bio et des boutiques de créateurs à tous les coins de rues) et le bobo mixeur qui vit dans des quartiers mélangés (parce que l'immobilier y est moins cher) et qui s'enrichit au contact des autres cultures. Ces autres soulignent la difficulté de ces mélanges qui peuvent ne pas prendre : si les bobos se veulent accueillants et ouverts, leurs voisins peuvent y voir de l'hypocrisie, de l'opportunisme et que sais-je encore. Mais quelques exemples de vivre ensemble et de bonification de quartiers montrent aussi que le bobo, engagé dans la vie de la cité, n'est pas ce nuisible que fustigent les médias. 

Puis à travers l'analyse et la collecte d'anecdotes, quelques termes sont mis en lumière comme "blanc", "cafés", "le CentQuatre", "citoyen", "contradiction", "courgette solidaire", "dégenre", "école", "épanouissement", "fabric", "friendster", "l'indus, c'est fini !", "internationale bobo", "jeu des 8 familles", "McDo", "murs", "rue", "storytelling du slip" et "you fuck my wine". 
Enfin, un test vous promettra de calculer votre potentiel bobo (moi, je ne suis pas bobo). 
art contemporain paris


A noter, témoignages et phrases chocs illustrent cet essai. Je vous cite le plus fou : "Un jour, j'avoue, j'ai été bobo. C'était boulevard Richard-Lenoir, il y a quelques mois. J'ai vu un attroupement, des tables et des casseroles. J'ai dit à mon mari :"Oh, chouette, un événement Fooding." C'était la soupe populaire." 

Sympathique et drôle, cet essai tente de mieux définir les bobos et leurs pratiques. Il souligne leur contradictions qu'il ne souhaite pas justifier. Mais celles-ci sont justement ce qui agace dans le bobo. Il se veut en avance sur son temps, ouvert, intéressé par son développement personnel, engagé, responsable, durable... Mais il est aussi égoïste et opportuniste. Si l'essai est intéressant, il ne me convainc toutefois pas vraiment. Certes, ces bobos s'adaptent au monde dans lequel ils vivent. Certes, ils tâchent de mobiliser pour améliorer les choses à leur échelle. Mais ne cherchent ils pas simplement leur propre jouissance plus que le bien être collectif ? Sont-ils réellement lucides sur leurs contradictions ? Celles-ci ne finissent-elles pas par les discréditer ? J'aime l'idée de ne pas jouer sur la lutte des classes mais sur leur mélange, leur enrichissement mutuel. J'ai peur toutefois qu'il ne s'agisse que d'une utopie et que nos bobos soient déconnectés des réalités qui ne sont pas les leurs... Bref, je reste assez sceptique suite à cette lecture.

dimanche 4 mai 2014

Le Sang des papillons


vol papillonJ’ai choisi de lire ce premier roman de Vivian Lofiego, auteur argentin, pour une raison qui n’en est pas une, à savoir le titre, que je trouvais mystérieux et poétique, et les titres des chapitres tels que « La fillette, la religieuse, la mort » ou « Des roses à sainte Rita ». J’y ai découvert un énième roman sur la dictature argentine (1976-1983) qui a torturé et fait disparaître plus de 30 000 personnes. Sur ce même sujet, j'avais beaucoup aimé Luz ou le temps sauvage, que vous connaissez certainement. Je suis sûre qu’il y a des études à faire sur l’écriture des fictions suite au traumatisme politique et personnel de tout un continent aux mains de dictateurs et, notamment, sur la variation du traitement narratif à mesure que ces faits s’éloignent dans le temps. Bref, tout cela pour souligner l’abondante production romanesque, souvent d’inspiration autobiographique, sur le sujet. 

Tamara est encore une enfant lorsque elle voit, cachée derrière un rideau du salon, son père traîné dans la rue et emmené loin d’elle par des hommes armés. A partir de cet événement traumatisant, la narratrice nous conte dans un joyeux désordre l’enfance et l’adolescence de Tamara, l’histoire des femmes de cette famille, de leur maison… Le décor est planté par la lettre de Tamara à Angélica, sa grand-mère. Elle écrit d’Europe où elle voyage et revient à demi-mots sur le drame et le silence qui ont voilé son enfance. Chaque nouveau chapitre sera alors un élément pour mieux comprendre une histoire familiale complexe (Angélica a quand même pour amant un juif polonais dont la mère a été déportée et l’amoureux de Tamara part faire la guerre des Malouines, on a difficilement un destin plus lourd), noyée dans le silence. Ces femmes, éternelles Pénélope, tissent leur vie dans l’attente et la patience, espérant le retour d’un homme, ne supportant pas la vue du Rio de la Plata qui enferme en ses eaux les corps torturés d’opposants au régime. 

Ce qui fait l’originalité de ce roman parmi l’abondante production sur le sujet, c’est d’abord le point de vue. Celui d’une enfant solitaire qui observe sans comprendre. Seule l’introduction « Ne pleure pas pour moi, Argentine, 1976 » (oui, c’est un peu facile comme titre, mais les autres sont mieux) et quelques paragraphes du chapitre « Tamara, l’inutile combat », dressent le tableau politique du pays. Dans tout le roman, il restera à l’arrière-plan, puissance lointaine et menaçante. Ce n’est donc pas une dénonciation violente des crimes de la junte mais plutôt un point de vue personnel sur la façon dont ils étaient vécus par une famille qui en était victime. La loi du silence, la méfiance, la patience, qui propulsent Tamara dans un monde hors de l’enfance, un monde où elle doit se conduire comme une adulte qu’elle n’est pas. D’ailleurs, la narratrice oscille entre point de vue interne et externe en permanence, comme si elle n’arrivait pas à trouver sa place. Est-elle vraiment cette fillette ? Ou, détachée, se contente-t-elle de la regarder vivre ? 

Autre point fort de ce livre, une plume poétique sans être lyrique. La narration est élégante et vive, contrastant nettement avec le contexte dictatorial, la peur et l’ombre menaçante qui imprègnent le roman. Comparaisons et métaphores partent un peu dans tous les sens (végétales, animales, mythologiques, etc) : « Tamara, tisser, c’est comme écrire. Les mots sont des fils qui communiquent entre eux, ils créent une trame, une phrase, un vers, une histoire, un pont qui nous mène vers quelque chose qui nous abrite, comme un gilet ou une écharpe ». Néanmoins, la figure du papillon domine. Régulièrement, s’invitent aussi des figures antiques, Pénélope, Minos, Icare ou Antigone, proposant des modèles éternels et une continuité dans la tragique condition humaine. Ils donnent au drame de Tamara une grandeur et un réconfort, absents des relations familiales. 

Ce premier roman est une belle réussite car le point de vue enfantin n’influe pas sur le ton du livre, ce qui aurait pu lui donner une naïveté bien souvent agaçante pour le lecteur. L’enfance n’est ici pas dénuée d’un regard intelligent et subtil, même si tout ne lui est pas immédiatement compréhensible. On sent également le goût pour la poésie de l’auteur, poète et traductrice, qui transparaît beaucoup dans sa plume, créant des images frappantes, sans alourdir le récit. Un roman très personnel et intime qui renouvelle la façon d’aborder une période sombre de l’histoire argentine.

samedi 3 mai 2014

La maison Zeidawi

Merci aux Chroniques de la rentrée littéraire pour ce roman des éditions Denoël.

Le livre s'ouvre la marche épuisante d’une femme et son enfant, dans les montagnes du Liban. Elle vient soumettre un projet ambitieux à l'homme d'affaires de son village natal, d'où elle avait dû fuir pour vivre sa grossesse. Plusieurs générations plus tard, Fouad, parisien fraîchement débarqué au Liban pour une histoire d'héritage, découvre sa famille maternelle. Il passe signer des papiers pour la vente d’une maison familiale dont il ignore tout. Nelly, sa mère, originaire du Liban, a vécu en France depuis ses 20 ans. Mais pourquoi a-t-elle ainsi quitté les siens ? Fouad, d'abord méfiant et mal à l'aise, n’a qu’une envie : partir. Puis, accompagné de sa séduisante nièce, Nicole, il se propose de mener l’enquête et va interroger les proches de Nelly. 

histoire maison famille

Ce roman d'Olga Lossky propose une quête des origines du héros, en forme de miroir. Car Nelly, femme de caractère, n'a rien à envier à son aïeule, Evelyne. La vie de l’une renvoie à celle de l’autre. Volontaires et enthousiastes, elles aiment lancer des défis, sans se soucier du regard des autres. Amoureuses, fières, elles avancent. Au cœur de ce récit, l'attirance de femmes pour ce qui leur est interdit et la rivalité d'hommes trop fiers. Si le cadre d'un Liban qui se modernise, qui repense les relations homme-femme et qui panse les plaies d'une guerre civile m'a semblé intéressant, j'ai toutefois trouvé l'histoire de Fouad assez classique, sans originalité, ni dans la construction de la narration qui alterne flash-back et cours principal de la quête, ni dans le style, fluide et simple. Si ce roman se déguste bien et rapidement, comme une de ces pâtisseries orientales dont est gavé le héros, j'avais d'autres attentes pour ce livre. J'espérais une véritable saga familiale, des relations plus poussées entre les personnages. Ou l’histoire de cette maison du titre, cette maison bâtie par Evelyne pour les siens, celle où Nelly a grandi, qui va bientôt être démolie. Cette histoire existe dans le roman mais elle est racontée au pas de course. Quant à la maison au sens de famille, elle n’intéresse pas réellement le héros, trop en quête de lui-même. Car finalement, seul Fouad compte ici. Et il la joue plutôt solo. Tout ce qu'il exhume n'a qu'un but personnel, une curiosité comme prétexte à son indécision. Il utilise les souvenirs des autres pour se forger une histoire mais n’éprouve pas d’empathie ou de désir de partager plus avec ces personnages. A l’exception de Nicole… Ah, que j’ai trouvé très mal amenée et très lourde la relation ambigüe qui s'esquisse avec elle ! Cette ambiguïté ne prend corps que dans les impressions de Fouad, qui se sent lui-même pris dans cette tornade d'amours adultères qu’il exhume. Pourquoi lutter contre ce sentiment ? Après tout, n’est-ce pas le destin ? Cette oscillation entre déterminisme et liberté reste néanmoins très classique. Mais de là à proposer un inceste potentiel, j'ai trouvé que la ligne ne méritait pas d'être franchie. On peut concevoir qu'un homme qui questionne enfin son identité, à quarante ans, puisse sentir vaciller toutes ses certitudes. Toutefois, cette situation pseudo amoureuse perd toute crédibilité et agace le lecteur car elle apparaît très artificielle, comme si elle avait été greffée a posteriori dans le livre. 

Bref, j'ai trouvé que ce roman aurait mérité des personnages plus consistants et des relations plus complexes qu'un simple phénomène de répétition transgenerationelle. Il aurait fallu, soit entrer plus dans les détails et proposer un roman plus costaud, soit rester dans un entre deux comme celui-ci mais en se contentant de la quête. Les interrogations de Fouad sur sa nièce, répétitives et ridicules, ont discrédité ce livre. Dommage pour un roman à la couverture si jolie, qui laissait imaginer un arbre généalogique touffu à remonter.

vendredi 2 mai 2014

Yonder

Je renoue avec Siri Hustvedt non par le roman mais par l'essai ou plutôt les essais puisque ce texte rassemble 6 textes de l'auteur. Intitulés "méditations", ils méritent bien ce nom puisqu'ils sont tous à la frontière entre la vie et le ressenti de l'auteur et la recherche artistique ou littéraire. 

Yonder tient beaucoup de l'autobiographie. Il explore la vie de Siri Hustvedt, de ses parents, de la famille unie qu'elle formait avec ses soeurs. Il est question de Norvège, de bibliothèques mais aussi de New-York (et de la passion de Siri pour cette ville). "Yonder", entre ici et là, c'est un lieu qui n'existe pas. C'est un peu l'entre deux de l'écriture, entre la pensée et le monde, entre la mémoire et la réalité, c'est un cheminement, un passage. 

Villa Poppée Oplontis nature morte

Il est ensuite question de La Dame au collier de perles de Vermeer dans le texte L'Annonciation de Vermeer. L'auteur visite une exposition et s'arrête longuement devant ce tableau. Il l'attire. Elle cherche à le comprendre. Et en propose une étonnante interprétation, la démonstration est claire, plutôt convaincante et intéressante. 

Les lunettes de Gatsby et L'ami commun revisité sont des lectures des romans de Fitzgerald et Dickens par S. Hustvedt. 

Plaidoyer pour Eros est bien évidemment lié à l'érotisme. Il est question d'interdit et de permission, de désir, de rencontres ratées, de regards. Et de culture, de la façon dont une civilisation envisage la sexualité, dans ce qu'elle donne à voir pour susciter le désir ou le plaisir. Enfin, S. Hustvedt conclut sur la difficulté qu'il y a à encadrer le désir, à légiférer autour de l'éros.

Fantômes à table s'intéresse à la nature morte. Tout commence avec l'émotion que procure la contemplation d'un tableau de Chardin. Ces objets quotidiens, peu différents des nôtres, figés pour l'éternité nous survivent. Témoins de vies passées, ils sont sublimés par la peinture tout en gardant leur modestie. S'ensuit une réflexion sur ce que cherche le peintre de natures mortes, du XVIIIe à nos jours. Avec un sympathique petit excursus sur Cézanne et Matisse.

Un ensemble varié et intéressant de réflexions, qui interpelle le lecteur sur sa façon de lire, de regarder... et peut-être de désirer ?

jeudi 1 mai 2014

Troie. La chute des rois

Et voilà, après Le Seigneur de l'arc d'argent et Le bouclier du tonnerre j'ai fini la série de David Gemmell sur la guerre de Troie ! Ce tome, terminé par son épouse Stella, raconte le siège de la cité et la fin de la guerre. Très inspiré par Virgile (en plus d'Homère), ce roman, comme le premier tome, met Hélicon et Andromaque au centre de la narration. 

villa kerylos beaulieu-sur-MerBien entendu, ce récit fait la part belle aux duels comme aux grandes scènes de batailles. On y découvre comment Ulysse chasse de chez lui les prétendants (bien différents de ceux d'Homère) mais aussi ce qu'était réellement le cheval de Troie. Remettant cette histoire dans un contexte méditerranéen plus large, l'auteur s'amuse à faire se rencontrer Hittites, Grecs et Égyptiens. On croise ainsi Moïse et Ramsès, même s'ils ne sont pas au centre de l'aventure.

Cette série est intéressante pour sa relecture des épisodes homériques dont elle nie tout l'aspect religieux et divin. Elle manque toutefois de finesse tant dans l'écriture que dans la psychologie des personnages. Bref, une lecture de détente, mêlant aventure et amours interdites...