lundi 27 mars 2017

Du bon usage de la lenteur

Ce livre de Pierre Sansot trainait sur ma LAL depuis un bout de temps. Comme je sens que tout va trop vite pour moi en ce moment, j'ai pris un peu de temps pour le lire, cherchant à ramener un rythme moins fou dans ma vie. Mais à vrai dire, j'ai l'impression que l'auteur nous parle d'un temps perdu, un temps où l'on prend le temps, un temps sans les sollicitations constantes d'internet et des smartphones, un temps plus apaisé, plus choisi. Pour vous faire entrer un peu dans ce texte, commençons par des citations : 

"Ce qui est nouveau, c'est que l'agir (qui dépasse les frontières du travail) apparait aujourd'hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d'agir, un individu s'exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent ou qui prient, qui aiment silencieusement ou se contentent du plaisir d'exister, dérangent et sont stigmatisés".
"Prier, c'est comme emprunter dans les ténèbres un chemin sans raison et espérer qu'une faible lumière nous assurera que nous ne nous sommes pas égarés"
"L'avoir, le pouvoir, le valoir inquiéteraient chacun d'entre nous. L'avoir parce que la possession nous met à l'abri du besoin et qu'il étoffe notre identité. Mais nous pouvons aussi nous dispenser d'exister par nous-mêmes quand nos biens semblent répondre pour nous et c'est souvent en exploitant nos semblables que nous augmentons notre capital. Le pouvoir. L'homme est un "je peux", un ensemble de capacités sensori-motrices ou intellectuelles. Le monde cesse de m'être étranger, voire hostile, quand je le maitrise. Seulement, notre liberté se heurte à d'autres libertés et nous croyons que notre choix se limite à soumettre ou à être soumis. La servitude de quelques-uns de nos semblables nous assurerait de notre pouvoir. Le valoir. La faveur dont nous jouissons auprès des autres hommes authentifie notre réussite, notre excellence. De là, nos tentatives pour séduire, corrompre, nous imposer, et l'idée que notre être se confond avec l'image que l'on a de nous. Ces analyses montrent qu'il existe un effet d'entrainement auquel il est difficile de résister. Je suis sans cesse tenté d'avoir plus, de pouvoir davantage, de valoir mieux, et ceci à la suite d'une fragilité affective essentielle à notre condition. La modération, attitude de fermeté, de vigilance, de résistance à l'égard de notre pathos, peut seule nous détourner de la folie et de la barbarie. Quand l'homme est habité par une légitime ambition, il lui faut souvent chasser les mauvais démons qui l'assaillent. Il est vrai qu'il existe des attitudes plus nobles. Si j'étais sûr de ma valeur, je n'accumulerait pas les signes de distinction sociale. Si je m'appréhendais comme une liberté entière et indéfectible, je ne chercherais pas à asservir les autres. Nous évoquerions la sainteté au regard de laquelle les marques de la réussite sont peu de chose, la générosité qui me donne la conscience d'être libre et d'avoir à respecter la liberté des autres pour entamer avec eux un dialogue d'égal à égal. Seulement, notre condition ordinaire passe par des compromis, des luttes gagnées ou perdues, des libertés octroyées puis refusées."
Paraguay, Santa Rita
"La conversion en matière de religion, d'art, de philosophie opère avec la même brutalité, même si elle n'est pas l'effet d'une stratégie. Comment un renversement radical entre l'avant et l'après pourrait-il se produire s'il n'y avait pas une dévaluation totale et au fond injustifiable de ce qui auparavant nous tenait à coeur ? Désormais Dieu et non point les biens de la terre, désormais le ravissement esthétique et non point la frivolité des voluptés ordinaires. Désormais la recherche ardue des fondements, du fondamental et non point des à-peu-près de ce qui est le plus probable".
"Un homme libre c'est un individu qui prend conscience des nécessités qui pèsent sur lui et qui tente de les contrarier, ou mieux, de les utiliser pour s'épanouir. Il se trouve que l'aliénation par le travail n'est pas seule à entraver la destinée d'une personne ou d'un pays. Elle peut-être dépossédée d'elle-même en ce qui concerne sa parole, ses désirs, par toutes sortes de confiscations, de manipulations, par une idéologie diffuse dont il faut se départir. La culture n'est pas un luxe, un divertissement comme on l'a souvent répété, mais une tâche pour être soi-même et pour que les autres deviennent eux-mêmes. Elle n'est pas seulement un ensemble de biens dont nous disposerons pour notre plus grand bonheur. Elle nous engage dans un processus de création, soit pour inventer par nous-mêmes, soit pour accueillir, achevant ce qui nous est proposé".
"Cette entreprise culturelle chercherait-elle à contrôler, à identifier, à pourvoir d'un statut, à occuper des hommes, et cela de leur prime enfance à leur vieillesse, ce qui constituerait une prise en charge, sinon une prise en main, elle aussi sans précédent, d'une population tout entière ?"
"Ces observations ne mettent pas en cause toute forme de politique culturelle. Elles nous incitent à être moins optimistes et nous laissent entendre que nous nous y prenons mal en dirigeant outrageusement nos projecteurs sur quelques phénomènes spectaculaires, en mesurant les progrès de la culture au nombre de ceux qui, prétend-on, y accèdent, en travaillant dans l'urgence, la précipitation, en bourrant les programmes, en cédant à cet acharnement que nous avons mis à exploiter la terre, en multipliant les festivals - et non point en nous montrant plus modestes, en pactisant avec les lenteurs de la durée sociale et la diversité des trajets individuels, en faisant sa part au silence, à la solitude, au retrait"
J'ai bien sûr trouvé un intérêt plus grand à lire le chapitre sur "La fébrilité culturelle", un thème qui me travaille depuis des années. Pourquoi tant d'événementiel, d'expos qui se ressemblent, de marketing dans la culture alors qu'elle pourrait irriguer toute notre société, nous aider à mieux vivre ensemble, à nous rencontrer, à nous épanouir... Qu'elle est bien plus centrale qu'un simple loisir et qu'elle vaut bien plus que tout ce que les bradeurs de culture veulent nous faire croire. 

Mais j'ai aussi beaucoup aimé la première partie de l'essai, "Pour parer aux empressements du temps" avec des chapitres sur l'ennui, flâner, attendre, écrire etc. J'ai eu l'impression de redécouvrir un monde qui, bien que pressé, sait prendre son temps, a de la place pour l'imprévu, ne se gave pas de sorties, de conférences, de cours de sport, d'apéros, de séries, de divertissements qui ne nourrissent pas.

Une lecture intéressante donc, mais qui semble quasi inaccessible, comme si l'accélération et l'emballement du monde ne pouvait que se poursuivre, plus vite. Et que le ralentissement était impossible.

3 commentaires:

  1. Très intéressant ! Peut-être faut-il le voir comme un idéal un peu utopique ?

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  2. Lisez: "Le Fil de Pénélope" d'Emmanuel d'Hooghvorst (Beya Editions). Cela va vous donner des idées.

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