lundi 20 avril 2015

La sainteté des gens ordinaires

Pendant le carême, j'ai eu besoin de lire des textes un peu plus spi que d'habitude. Parmi ceux-ci, il y a eu les textes de Madeleine Delbrêl, et plus spécialement, ce tome 7 de ses œuvres complètes. Madeleine Delbrêl était assistante sociale à Ivry, elle a cherché à suivre le Christ dans toutes ses actions, missionnaire des petites choses et des petites gens.

Cet opus comporte notamment Nous autres gens des rues ou Notre pain quotidien. Ces textes témoignent d'une personnalité forte, engagée à vivre l’Évangile dans une nouvelle terre de mission : les banlieues rouges : "Nous autres gens de la rue, croyons de toutes nos forces, que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté".

Ronchamp, Le corbusier

Il est assez difficile de parler de ces textes. Ils invitent à la méditation, à la prière. Ils sont simples. Ils sont forts. Ils sont ancrés dans notre temps, notre relativisme, notre athéisme occidental. Ils parlent des défis de l'évangélisation nouvelle. De Dieu dans les petites choses du quotidien, dans notre travail, dans notre surmenage, dans nos gestes. Mais plutôt que de la paraphraser, je vous offre quelques citations de ses textes. Bonne lecture !

Nous autres gens des rues (1938)

"Il y a des lieux où souffle l'Esprit ; mais il y a un Esprit qui souffle en tous lieux".
"Nous trouvons que la prière est une action et l'action une prière"

Notre pain quotidien (1941)

"Le travail, c'est de l'amour [...] On perd ce sens de l'amour quand on fait du travail une servitude au lieu d'en faire un service [...] Travailler, c'est presque toujours donner de la joie quelque part. Souvent, on voudrait laisser son travail et partir ailleurs, servir les autres et toucher du doigt qu'on les sert".

Pays païens et charité (1943)

"A travers ces êtres proches que nous aimons, au bureau, en famille, dans la rue, c'est le monde entier que nous avons à aimer".

Missionnaires sans bateaux (1943)

"Les fils de marins s'ennuient de la mer. Qu surgisse en nous la nostalgie des lieux où l'on n'est pas chrétien, l'obsession des routes qui y conduisent".
"Peut-être parce que nous n'aurons pas vu dans la France "une terre de Mission", nous n'aurons pensé à missionner : qui dans les champs, qui dans son village, qui dans son quartier. Les communautés humaines attendaient leurs apôtres : ces apôtres c'était nous, et nous avons compté sur d'autres".

Pourquoi nous aimons le Père de Foucauld (1946)

"Le Christ a tellement pris la dernière place que personne n'a jamais pu la lui ravir" H. Huvelin

Conférence sur le Père de Foucauld (Rambouillet, 1950)


Liturgie et vie laïque (1947)

"L'Eglise a couvert le temps d'une robe faite avec la parole de Dieu. A cette magnifique robe, faite pour le recouvrir c'est justement, souvent, notre temps qui manque. Nous n'avons plus notre temps à nous [...] Pour nous, cette trêve priante sera insérée souvent au milieu de beaucoup de bruit et d'agitation. Elle aura même pour mission de pacifier cette agitation et ce bruit"

Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres (1948)


Le peule de Paris va à l'enterrement de son Père (1949)


Mission et missions (1950)

"Etre missionnaire, ce n'est pas plus facultatif que ça n'est exceptionnel"

Eglise et mission (1950-51)

"Il faut pour annoncer l’Évangile s'appauvrir soi-même"
"Il ne faut pas mêler l’Évangile du salut aux recettes de bonheur que le monde charrie"

vendredi 10 avril 2015

(Dé)placements

Merci à la Société Générale qui m'a fort bien accueilli pour le vernissage de son nouvel accrochage, (Dé)placements. Si vous m'avez suivi lors de ma précédente visite de cet espace, lors de l'expo Invitations au voyage, vous n'êtes pas sans savoir que la banque se constitue une collection d'art contemporain depuis 20 ans.

Koyo Kouoh devant Rui Moreira, the machine of entangling landscapes VII, 2011

Régulièrement, un commissaire est contacté pour jeter un regard sur cette collection et proposer un parcours dans ce qui est à la fois un espace de travail, un endroit de passage et un lieu de réception. Cette année, c'est Koyo Kouoh, directrice de RAW Material Company, qui a carte blanche. Sa démarche ? Se laisser guider par ses perceptions et sa sensibilité pour déployer de nouvelles facettes de la collection. Jouant sur les mots, elle a mis derrière ce (dé)placement à la fois des œuvres mobiles, des œuvres trompe-l’œil que le visiteur anime entre visible et invisible, des œuvres sur le mouvement, voire sur les migrations et la mondialisation. Il parait même qu'il y a un jeu avec les placements bancaires mais cet aspect ne m'a pas sauté aux yeux. A moins que la collection ne soit considérée comme telle, ce qui n'est pas du tout le message de la banque... Koyo Kouoh a aussi voulu donner de la visibilité à des œuvres qui n'avaient peu ou pas été présentées lors des dernières expositions ainsi qu'à des artistes souvent sous représentés en histoire de l'art : les femmes et les artistes d'origine non occidentale. 

Zilvinas Kempinas, columns, 2006
Amusantes ces Columns de Zilvinas Kempinas en bandes vidéo

Les espaces sont scandés par ces thèmes : "Regardeur/regardé", visible, invisible ; "Cinétisme et jeux visuels", illusion, trompe-l’œil, camouflage ; "Visibilité et invisibilité" ; "Flux et dynamiques", arrêt/déplacement, esthétique et réalité. Mais ils ne constituent pas un parcours à proprement parler : ils invitent le visiteur à se laisser guider et déplacer par ses propres réactions et attirances. Certaines œuvres jouent ainsi sur la notion de cartographie, entre réel et imaginaire, intérieur et extérieur, avec des artistes comme Rui Moreira, The machine of entangling landscapes VII (2011), Philippe Favier, La légende d'Iflomène (1986) ou Lyndi Sales, Flight path I, Variation 3/3 (2009). D'autres sur l'optique et l'art cinétique comme Jake, Virtual picture (1995) ou Philippe Decrauzat, Sans titre (2011). Vous pouvez même tenter un jeu des 7 différences avec Bernard Piffaretti ! D'autres œuvres enfin tentent de représenter le mouvement comme Cheval flèche de Sotor (1993). 

Philippe Favier, La légende d'Iflomène, 1986
Philippe Favier nous propose une curieuse chasse au trésor avec La légende d'Iflomène (1986)

Ce qui étonne dans cet accrochage, c'est finalement d'avoir voulu les rassembler sous une même thématique. Leur hétérogénéité et leur variété parviennent à brouiller leurs liens et à questionner le visiteur sur ce que recouvre le terme même de (dé)placement. Se sent-il réellement déplacé ? Moi j'ai été surprise par les effets de l'art optique qui m'ont rappelé Dynamo, j'ai été touchée par deux-trois œuvres qui m'ont fait voyager, mais la notion de parcours m'est restée étrangère. De même, j'ai assez rarement eu l'impression de dialogue entre les œuvres voire de dialogue entre les œuvres et le lieu. Du coup, j'ai plutôt envie de parler d'accrochage plutôt que d'exposition.  

Pour vous faire votre propre idée, sachez que l'expo est visitable gratuitement, sur réservation
Pour découvrir l'accrochage en images

mardi 31 mars 2015

Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits

Ce bouquin de Christian Salmon traînait sur ma table de nuit depuis des lustres. C'est un des must-read sur le storytelling, terme à la mode s'il en est ! J'ai souvenir des membres du groupe Muzeonum l'évoquant comme une bible. Cet ouvrage retrace l'histoire du storytelling et son application dans la vie des marques, en politique, en management... Bref, il s'introduit un peu partout dans nos vies. Et c'est à la fois fascinant et effrayant comment raconter des histoires permet de justifier beaucoup de choses.

Voilà la structure de ce livre :

Introduction. La magie du récit, ou l'art de raconter des histoires

Si vous avez lu mon billet d'hier, vous avez pu renouer avec l'univers du conte. Ces histoires que l'on nous raconte enfant et qui nous marquent pour la vie. Qu'est-ce que le storytelling ? N'est-il pas un héritier du conte, du récit oral qui rassemblait les populations pendant les veillées ? Et pourtant, ses formes apparaissent bien différentes avec le biais de la modernité : ne vont-elles pas jusqu'à l'invention de mondes virtuels scénarisés dans lesquels nous sommes immergés totalement ? 
Selon l'auteur, nous sommes entrés dans un âge narratif. Les histoires sont désormais nos moyens de compréhension du monde. Elles rivalisent avec la pensée logique, scientifique et rationnelle pour expliquer l'histoire, la politique, la géographie, le droit... et bien d'autres domaines. Pourquoi le storytelling en est-il venu à dominer ? Certainement parce qu'il donne une vision rassurante et plaisante des faits. Certes, il les trie et les nettoie des contradictions et des complications éventuelles, mais n'est-ce pas ainsi qu'il les rend plus percutantes et séduisantes ? Bien sûr, les histoires peuvent être trompeuses, elles peuvent manipuler la réalité, mais ne sont-elles pas infiniment plus belles que la réalité ? E. Cornog, cité dans cette introduction affirme :"Sans bonne histoire, il n'y a ni pouvoir ni gloire". 
Et pourquoi le storytelling bat-il son plein aujourd'hui ? Certainement parce qu'il répond à une crise sans précédent du sens. Il semble tout organiser et rendre compréhensible : entreprises, organisations, informations ; bref, tout ce qui est un peu complexe à appréhender. Mais il comporte aussi des dangers. Ne favorise-t-il pas la propagande et la désinformation, la confusion entre l'anecdotique et l'historique, le témoignage et la fiction ? 

1. Des logos à la story

Depuis les années 2000, les entreprises constatent la volatilité toujours plus grande de leurs consommateurs. Elles se demandent comment les fidéliser et attirer leur attention sur leur propre marque. La publicité centrée sur les produits ne suffit plus au consommateur. Il a envie d'acheter autre chose qu'une paire de chaussures avec un logo. Alors, les marques inventent un autre discours que celui sur le produit : elles misent sur une image et une histoire de marque qui produisent des émotions chez le consommateur. "Les consommateurs d'aujourd'hui ont autant besoin de croire en leurs marques que les Grecs dans leurs mythes" dit G. Lewi. Et pour cela, que demande-t-on à une marque ? Qu'elle ne nous considère plus comme des consommateurs mais comme des acteurs. Qu'elle nous réinvente et participe à l'élaboration de notre personnage. Ce qui compte, c'est de mobiliser et faire participer les individus, qu'ils deviennent la marque. Intéressant, non ? Maintenant, réfléchissez à pourquoi vous achetez des boisson Innocent, du Coca-Cola et des biscuits Michel et Augustin... Certes, c'est bon. Mais leurs produits nous racontent tous une histoire et participent à notre propre image de nous-mêmes.

2. L'invention du storytelling management

L'entreprise, c'était le monde du silence. Et maintenant, chaque collaborateur a une histoire à raconter. Le silence, lu comme un frein au changement ! Car tout ce qui se raconte dans l'entreprise ne pourrait-il pas être source d'idées nouvelles, de transmission de l'information et de l'expérience ? Mais c'est surtout une mise en mots des actions du management pour légitimer leurs actions. On en revient à cette idée que le storytelling est essentiellement manipulation. On va raconter des histoires pour tout : réaliser une fusion, licencier des employés, délocaliser une entreprise, etc.

3. La nouvelle "économie fiction"

Et si l'entreprise devenait un théâtre, employant des acteurs, des metteurs en scène et des auteurs ? C'est forcer le trait mais lorsqu'on voit le jeu que jouent les employés de call-centers indiens, formatant leurs vies sur celles des séries américaines pour la crédibilité de leur job, il y a de quoi frémir. 
Ce que l'on voit surgir dans le monde néo capitaliste, l'écrivain Don DeLillo l'annonçait dans Joueurs (1977) :
- Les entreprises sont sommées de s'adapter et de changer sans cesse
- Elles doivent manipuler les consommateurs par leurs émotions
- Et inventent des histoires pour cela
Tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ? 

4. Les entreprises mutantes du nouvel âge du capitalisme

Sur la création de mythes collectifs en entreprises. On revient ici sur la communication d'Enron et sur l'étonnement des analystes financiers devant sa faillite : hypnotisées par le discours, ils en oublient les chiffres...


5. La "mise en histoires" de la politique

Mais il n'y a pas que le monde de l'entreprise qui utilise le storytelling. Les politiques américains l'ont bien compris. La démonstration en est faite avec le spot "Ashley's story" en 2004 qui a participé à la réélection de Bush. Mais il faut remonter à l'ère Reagan pour voir les origines des spin doctors, ces conseillers en communication qui construisent l'image et le récit le plus touchant possible !
Parmi les exemples cités, il y a Reagan qui conte l'histoire de la méchante Queen welfare. Celle-ci s'achète une Cadillac grâce aux aides du gouvernement. Evidemment, voilà qui restera plus dans les mémoires que n'importe lequel bilan ou analyse. Il suffirait donc d'avoir la meilleure histoire pour être élu. Le discours politique n'est plus reçu comme une parole rationnelle mais comme un conte : le plus beau, le plus plausible gagne, même s'il n'est pas pertinent et vrai. Pas étonnant que l'on ait cette impression que la politique n'est que mensonge et désinformation !

6. Storytelling à Bagdad

La guerre est aussi un jeu. En tous cas, les officiers américains s'y forment via le JFETS (2004), un jeu vidéo qui reproduit les conditions de combat en Afghanistan de façon immersive. Là encore, c'est à qui trouvera le meilleur scénario (les scénaristes d'Hollywood participent aux créations). Au risque de provoquer la confusion sur le terrain : la guerre ne serait-elle pas un jeu, même en vrai ? Ne déshumanise-t-il pas les soldats, devenant des machines à exterminer ? C'est ce que redoutent certains psychologues, qui voient certains marines dérailler en mission et exécuter n'importe quel civil...
Et là où l'histoire est étonnante, c'est lorsqu'elle n'est pas uniquement un moyen de maquiller la réalité mais lorsqu'elle influe sur elle à des niveaux inattendus : en 2007, une "jurisprudence Jack Bauer" légitime des actes immoraux ou anticonstitutionnels comme l'usage de la torture. La raison invoquée par le juge de la Cour suprême Antonin Scalia ? Suite à des interrogatoires très musclés, "Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des centaines de milliers de vies. Aller vous condamner Jack Bauer ? Dire que le droit pénal est contre lui ?" Là, on croit rêver ! C'est bien une "normalisation de l'état d'exception par la fiction". 

7. L'empire de la propagande

Enfin, il fallait bien parler des médias. Après tout, ne sont-ils pas nos vecteurs d'informations, ceux qui relaient les jolies fables qu'élaborent les politiques, les entreprises, et bien d'autres ? Que dire sinon que plus rien ne semble fiable : l'information diffusée est-elle fiction ou réalité ?
Ce qui accentue cette indifférenciation des informations, c'est leur diffusion en continu. Ainsi, tout devient anecdotique. Il n'y a pas de temps de recul : tout est livré de façon rapide, simplifiée et manichéenne au téléspectateur. 
Aux USA, la chaîne la plus symptomatique de cette manipulation des médias est Fox News qui cadre ses sujets et ses informations selon les attentes de son auditoire. Sous une impartialité apparente, ils créent des news cohérentes et subjectives, véhiculant des valeurs conservatrices et républicaines... Pourquoi contrarier son téléspectateur alors qu'il est si facile de conforter son public ? 
Et à l'extérieur des US ? On utilise d'autres moyens pour valoriser la marque "US", diffusant son image et la polissant comme on le ferait d'un produit ou d'une marque. Au niveau d'un état, c'est ce qu'on appelle la propagande : "Il ne s'agit pas de transmettre une connaissance objective accessible à tous par la raison, mais de convertir à des vérités cachées qui relèvent de la foi et non de la raison"

Conclusion. Le nouvel ordre narratif

Lorsque C. Salmon concluait son ouvrage en 2007, il signalait que le storytelling n'était pas encore très installé en France. Certes, le général De Gaulle a favorisé une narration collective après guerre, autour de la rencontre d'un homme et de son peuple. Mais depuis, la politique semblait épargnée... jusqu'aux élections de 2007 que notre auteur analyse comme la mise en pratique du storytelling en politique. 

Postface à l'édition de 2008. La saison 1 du storytelling  

Après les élections, le changement d'ère est consommé : le Président Sarkozy fait de sa vie politique et privée un feuilleton télé que la presse relaie béatement, avant de dénoncer férocement. De même, on observe un glissement dans son auto-représentation : chacun met en scène sa vie, cherche à faire envie, à s'exhiber... Chacun élabore son propre storytelling.

Warhol, boites campbell soup

Et si cette histoire du storytelling était une façon de nous manipuler, de montrer de cette technique tous les aspects négatifs, en nous racontant sa légende noire ? Et si...? Voilà ce qu'introduit cette lecture : le doute. C'est pas le genre de bouquin qui va calmer les tenants de la théorie du complot. Un peu comme si Les Falsificateurs opéraient dans notre monde.
On le savait bien qu'ils n'étaient pas très nets ces politiques. On se doutait que les marques nous manipulaient. Mais l'on sous-estimait peut-être la puissance de ces discours. Ils sont forts parce qu'ils s'adressent à nos émotions, qu'ils jouent sur un timing parfait, qu'ils sont simples à appréhender. Et pourtant, on devait bien se douter qu'ils relevaient de réalités plus complexes. Mais on perd de vue le rationnel et la logique avec de telles techniques. La "jurisprudence Jack Bauer" en est à mes yeux le meilleur (parce que le plus effrayant) exemple. 
A se laisser bercer de contes, que gagne-t-on ? N'est-on pas en train de pervertir notre démocratie ? Ne risque-t-on pas de s'endormir ? De perdre tout esprit critique ? Ne fait-on pas des hommes des êtres frustrés de ne pouvoir insuffler la même cohérence à leur vie ? Qu'est-ce d'ailleurs que l'image que vous donnez de vous en ligne sinon cette version aseptisée et cohérente, riante et lisse, de votre vie ? Eh oui, on fait tous un peu de storytelling ! 
D'ailleurs, c'est certainement le meilleur moyen de s'opposer à la propagande que dénonce C. Salmon : défaire les discours, créer des contre-discours aussi puissants en utilisant aussi le storytelling. Ce n'est pas l'apanage des puissants.

Pour prolonger la réflexion sur les moyens de nous distraire et de nous manipuler, il y a aussi Se distraire à en mourir de N. Postman ! 

lundi 30 mars 2015

Une robe de la couleur du temps

Après la lecture psychanalytique des contes de fées, la lecture sociologique, vient la lecture spirituelle. Vous connaissez mon goût pour les contes, leurs réécritures, leurs interprétations, toujours plus riches et variés. Eh bien, ce petit ouvrage de Jacqueline Kelen vient compléter mon regard sur ces histoires. Elle part du présupposé que leur symbolique, multiple, pourrait notamment être une projection de la vie de l'âme. Donnant grandeur et magie à la vie humaine, et notamment à la vie spirituelle, les conte rappellent "la présence d'un autre monde et la haute destinée à laquelle [celui qui les écoute] est promis, ils le convient à une grande aventure qui ne se termine pas sur terre, et lui révèlent sa part de lumière, un trésor qu'il devra défendre et faire fructifier malgré les embûches, les mirages et les tentations [...] ils déploient le paysage d'une vie féerique, non point chimérique ; une vie qui, n'étant ni restreinte ni asservie au monde matériel et temporel, n'est autre que la vie spirituelle". Et c'est peu dire que ce n'est pas aisé quand on lit les aventures et les défis que remportent les héros des contes.
Attention, c'est très orienté vie de l'âme, vie terrestre et vie spi, vie après la mort, etc. Il est certain que le sujet ne va pas tenter tout le monde !

1. Un monde immense à explorer

"L'homme a cessé de se tourner vers l'immensité du Ciel pour ne regarder que soi ; il a coupé les liens qui le rattachaient au surnaturel afin de régner sur son lopin de terre et de s'y déclarer heureux".
Et pourtant nous signale J. Kelen, c'est faire taire la plus belle part de notre être, notre âme. A se contenter de plaisirs temporels et matérialistes, nous nous coupons de ce qu'il y a de grand en nous, nous nous détachons de notre intérieur pour n'être plus que superficialité... Alors que l'âme se nourrit justement de voyages certainement plus grisants que votre dernier séjour aux Maldives. Le rôle des contes pour amorcer ce voyage n'est-il pas essentiel ? Et les contes, en apprenant et en faisant grandir, apparaissent comme des premières gouttes de sagesse pour nos vies. Si la critique induite de notre société est assez fatigante, elle n'a pas toujours inutile. 
Reprenant en quelques paragraphes l'essence du conte qu'elle analyse, l'auteur nous en livre une interprétation spirituelle. C'est ainsi qu'elle procède pour les 17 chapitres suivants. Certains semblent un peu répétitifs, notamment dans l'idée de la chute et de l'ascension de l'âme mais je vous livre un petit condensé de tout cela (par contre, pour le conte, je vous laisse le soin d'aller lire ceux que vous ne connaissez pas).

2. De l'exil à l'envol : Le vilain petit canard, Andersen

"Son thème principal n'est autre que l'origine de l'âme, chue dans le monde matériel et désireuse de retrouver son ascendance céleste, sa vraie patrie, ainsi que les êtres spirituels qui y demeurent".
L'analyse du conte, qui souligne sa temporalité (passage des saisons) comprise comme la traversée de la vie à la mort, est plutôt convaincante. Elle va bien au-delà de l'interprétation sociologique traditionnelle d'une quête d'identité.

3. Se souvenir de l'autre monde : La petite fille aux allumettes, Andersen

Pour moi, c'est un des contes les plus tristes. Cette mort, ce froid, ce soir de fête interdit à la fillette, ces passants indifférents... Et pourtant, la lecture de J. Kelen en fait quelque chose de très beau. Cette petite marchande, invisible aux yeux des hommes, n'est-elle pas notre âme à laquelle personne ne veut prêter attention ? Et pourtant, n'est-elle pas la seule à survivre à notre passage ? Les petites allumettes sont toutes les possibilités qui viennent réchauffer l'âme, l'intelligence et le cœur pendant une vie limitée. "Pendant ce rapide passage sur terre, qu'est-ce qui me fait vivre ? A quels moments, en quel état me sens-je véritablement vivant ? D'où vient la joie véritable ?" Voilà qui peut donner à cogiter...

4. Un pacte nécessaire : Le Roi-Grenouille, Grimm

Il est ici question du pacte entre l'âme et le corps, le temps d'une vie...

5. Le palais des illusions : Barbe-bleue, Perrault

"Le récit exhorte à la prise de conscience, il invite à la lucidité, à la réflexion, au discernement - tout cela qui compose la sagesse humaine. Il ne se contente pas de rappeler la condition mortelle de l'homme, il affirme que c'est l'inconscience qui est mortifère". 
Barbe-Bleu, conte effrayant s'il en est. Cette chambre secrète aux femmes assassinées. Cette clé maudite. Brr... Dans son analyse, J. Kelen identifie Barbe-Bleu au temps et à la mort. Qui peut lutter contre eux ? Et loin de condamner la curiosité de la jeune épouse, elle en fait le réveil salvateur de la jeune fille. De même que son recours à sa sœur aînée, vue comme la grâce qui accompagne la conscience vers le monde spirituel. "De quels biens a-t-on rempli cette existence si courte ? Inutile de se plaindre, de se dérober, de chercher des excuses. On avait toutes les clés en main : celles des plaisirs et des passions, celles du pouvoir, de la richesse, de l'ambition, et aussi la petite clé qui ouvre la porte de la conscience".

6. Un petit bout du long chemin : Les musiciens de la fanfare de Brême, Grimm

Après l'inspiration et l'impulsion de départ, nos vaillants animaux s'arrêtent en chemin. Car l'intention ne suffit pas... N'est-ce pas aussi une mise en garde contre la sécurité et la collectivité qui peuvent entraver nos aspirations ?

7. Prendre la mesure de l'homme : Le vaillant petit tailleur, Grimm

Sous l'apparence inoffensive du combat initial contre les mouches, notre auteur voit un combat spirituel contre les forces du mal qui permet au tailleur de témoigner et de progresser dans ses quêtes. Et ce, toujours dans la joie !

8. L'inespérée : La princesse au petit pois, Andersen

Une quête spirituelle sous couvert de quête sentimentale. 

9. Par-delà la forêt : Le petit Poucet, Perrault

A chacun de trouver, loin du confort familier, sa propre voie, celle où il pourra s'accomplir pleinement. Parmi les épreuves du chemin, il y a l'ogre. N'est-ce pas notre propre égoïsme ? notre peur ? Bref, ce qui nous arrête en route. Et si l'on triomphe des épreuves ? Notre rôle est ensuite d'accompagner et de transmettre ce que l'on a reçu.


Rackham, Petit chaperon rouge

10. Le voyage périlleux : Le petit Chaperon rouge, Perrault - Grimm

Sur le soin que l'on doit prendre de son âme pour qu'elle ne s'égare ni ne se fasse dévorer...

11. Dans l'atelier des magiciens : Les habits neufs de l'empereur, Andersen

Pour moi, ce conte était essentiellement une mise en garde contre la manipulation, à laquelle seul un enfant pouvait échapper. C'est une histoire de pouvoir, celui des forts, des intelligents, du nombre, de la rumeur... de tout ce qui entrave le discernement. Mais après tout, qui a réellement envie de voir clair, de se confronter à la réalité ? 
L'auteur y lit aussi autre chose. Et si les tailleurs étaient de bonne foi ? Et s'il aidaient le roi dans sa progression spirituelle, ornant son esprit de nouvelles qualités ? Et si finalement, la stupidité était celle des cœurs insensibles à l'invisible qu'est ce monde spirituel ? Et l'enfant serait alors celui qui n'est pas encore développé spirituellement, mais entièrement plongé dans l'empire matériel et sensoriel... A vous de trancher ou de garder l’ambiguïté

12. Nocturne : Le Rossignol, Andersen

"La mécanique dure bien moins que l'esprit, l'avons-nous oublié ? La présence vivante d'un être est plus précieuse que sa photographie ou son image virtuelle, en sommes-nous conscients ? Et savons-nous nous adresser à l'original plutôt que de nous fier à de trompeuses copies ?"
Sur l'irremplaçable présence vivante, sur la singularité de l'âme dans un monde de machines interchangeables.

13. L'éveil du cœur : Histoire d'un qui s'en alla pour apprendre le tremblement, Grimm

Rien ne le fait trembler, pas même la mort ! Il n'y a que l'amour qui clôt ses aventures, advenant comme une grâce, qui le bouscule. 

14. Bienheureuse blessure : La petite sirène, Andersen

"Si l'amour est une grâce céleste, l'unique façon de lui répondre consiste à aimer ; follement, pour la liberté suprême et la joie que cela représente ; à aimer même si l'on ne reçoit rien en retour. Cela suffit, cela est tout. A la grâce il ne peut être répondu que gracieusement".
La grande leçon de ce conte ? "Etre sauvé ne signifie pas rester en vie ici-bas ni prolonger ses jours dans un corps destiné à périr, c'est œuvrer à l'immortalité de son âme".

15. Une si longue patience : La Belle au bois dormant, Perrault - Grimm

Un peu déçue par l'interprétation de ce conte, qui est mon favori. Il s'agit encore du voyage de l'âme...

16. Poussière et lumière : Cendrillon, Perrault - Grimm

La métamorphose de de la jeune fille est là encore l'épanouissement de l'âme. Certains détails comme la citrouille, les souliers de verre, etc. permettent des liens avec la mythologie celtique voire l'alchimie. Je vous laisse le découvrir, c'est plus ou moins convaincant. 

17. Nostalgie de la beauté : Blanche-Neige, Grimm

"Elle dérange, la beauté, parce que, venue de nulle part, elle n'appartient à personne et n'a aucune utilité. Mais sans elle on meurt, sans elle le carcan de souffrance et d'absurdité se resserre. Serait-elle une des apparitions de l'invisible venant se poser sur la terre des hommes, éclairant le visage de toute chose ?"
Blanche-Neige, c'est encore et toujours l'âme (oui, vous avez compris le principe !) et la marâtre, le monde sensoriel, trompeur. Et là, le chemin est d'une intransigeance absolue : tu te laisses avoir par ce monde, il te détruit. 

18. Le cercle d'or : Peau d'âne, Perrault

Un récit initiatique de l'âme, qui soupire après la sagesse, qui progresse avec le temps, entre le temps limité de nos vies et le temps immuable de l'âme. Avec un joli passage, comme à plusieurs endroits du livre, sur la couture dans les contes de fées. 

Loin de nos interprétations utilitaires et rationnelles des contes de fées, Jacqueline Kelen propose de plonger dans leur magie et dans leur sens divin. Elle y lit des récits initiatiques pour la progression spirituelle de l'âme humaine, bien loin de nos préoccupations quotidiennes. Par cet ouvrage, elle invite à s'interroger sur notre usage du temps et de notre intériorité. Que faisons-nous de nos existences ? Comment soignons-nous notre âme ? Sans jamais parler de vertu ou de religion en particulier, l'auteur puise à des sources diverses : sagesses anciennes, mythologie, paganisme, alchimie, astrologie, christianisme... Tout en récusant les uns et les autres selon les besoins. Tout est loin d'être convaincant à mes yeux mais je salue cette tentative de renouveler l'interprétation des contes. Suivant une progression spirituelle, les 18 chapitres sont autant de pierres à l'édification de cette théorie. Le mauvais, c'est bien souvent ce qui est du domaine du monde matériel ; le bien, du monde spirituel. C'est un peu le Platonisme appliqué aux contesVous allez me dire que le conte de fées est binaire par définition, qu'il n'y a pas de nuance. Et si c'est logique pour le conte, c'est tout de même un peu gênant pour l'interprétation, qui devient très manichéenne et tend à condamner en bloc. Si ces points peuvent être pénibles, l'ensemble n'est pas forcément à jeter. 
On peut aussi poser la question du choix des contes : tous concordent à la démonstration spirituelle. Y-a-t-il des contre-exemples ? 


NB : j'ai craqué sur le titre, ça m'a toujours fait rêver les robes de Peau-d'âne et le tableau choisi pour la couverture est superbe !

jeudi 26 mars 2015

Singin'in the rain

Le mois de mars vous pèse. Les averses vous dépriment. Courrez donc au théâtre du Châtelet : Singin'in the rain ne peut que vous enchanter ! Et promis, vous sortirez en chantant !

Dois-je présenter cette comédie musicale ? En quelques mots, nous sommes à Hollywood dans les années 20. Le cinéma vit un grand bouleversement, le passage du muet au parlant. Pour Lamont et Lockwood, les vedettes du muet, c'est un passage difficile à négocier : Lina a une voix épouvantable. Et elle croit que Don Lockwood l'aime autant en vrai qu'au cinéma. Après tout, ce serait bien normal, c'est quand même une star ! Mais Lockwood n'a d'yeux que pour la jolie Kathy Selden...

Comme toujours au Châtelet, pas de faux pas. Les chanteurs et danseurs sont au top ! Emma Kate Nelson fait une chipie épatante, Jennie Dale nous étonne avec son numéro de claquettes et Daniel Crossley est remarquable ! Bravo !

Côté scénographie, vous ne serez pas déçus non plus, c'est absolument fantastique. Rappelez-vous, nous sommes dans un film des années 20, en noir et blanc et tout va concorder à nous le faire croire : les acteurs portent essentiellement du blanc et du noir, les décors des films sont en nuances de gris... D'ailleurs, les écrans sont sans cesse utilisés. Et la comédie musicale commence par un générique de film ! C'est inventif, c'est beau ! Et pour négocier le passage du noir et blanc à la couleur ? N'ayez crainte, la dernière scène vous éclairera. Et je ne vous ai pas dit : il pleut véritablement sur scène. Un émerveillement, du début à la fin !  

Singin in the rain Chatelet

mercredi 25 mars 2015

Jeff Koons, la rétrospective

Il est une période terrible pour les amateurs d'expositions : l'entre-deux expositions. C'est généralement l'occasion de se replonger dans les collections permanentes, de profiter de salles plus calmes. Et de voir les quelques expos qui ne suivent pas le même calendrier que les autres. Mais il s'agit souvent d'expos de second choix pour moi, d'expos que je ne serais pas forcément allée voir. Bref, je n'étais pas motivée par Koons et l'expo du Centre Pompidou n'a pas réellement changé mon regard sur son oeuvre. 

expo Koons Pompidou

L'artiste joue à reproduire sans cesse des objets décoratifs, souvent assez kitschs, dans des matières qui les rendent plus précieux, plus visibles, plus colorés, plus brillants... Il est très intéressant de voir ses œuvres "en vrai". De noter leur aspect lisse, manufacturé, reproductible. De noter le jeu sur les volumes et les couleurs. Car la photo ne rend vraiment pas justice à leur aspect, peut-être moins encore que pour d'autres œuvres. Mais à part cette fascination du kitsch ? Eh bien pas grand chose : des explications minimalistes et sans véritable fond, une scéno très froide... Je suis sortie de Pompidou confortée dans mon impression initiale : cela n'a pas beaucoup d'intérêt.

Car cet artiste néo-pop, qui joue sur la répétition, sur l'objet de consommation, sur le ludique m'est apparu d'un indicible ennui. Un peu comme une promenade dans un centre commercial : pas d'émotion, pas de beauté, de laideur, pas de vie. Pas de critique, non plus. Au mieux, ça vide la tête ! 

Koons elephant 2003
Elephant, 2003

mardi 24 mars 2015

Déboutonner la mode

Mes sorties entre copines, j'aime les faire au musée des Arts Décoratifs. S'il n'y a pas d'expos, les collections permanentes sont d'une telle richesse que nous nous épuisons avant elles. S'il y a des expos, l'une d'elles est généralement susceptible de nous intéresser.

C'est avec curiosité que nous avons découvert "Déboutonner la mode". Nous avions peur de nous retrouver face à face avec les milliers de boutons de Loïc Allio, sans dessus-dessous, un puzzle ou un memory de la boutonnière. Heureusement, il n'en fut rien ! 

Boutons révolutionnaires


L'expo suit un déroulement chronologique, du XVIIIe siècle à nos jours. Attention, vous ne trouverez pas les petits boutons en forme de coccinelle ou d'éléphant de votre enfance mais plutôt des boutons de la Haute couture. 

Coquillage Camée in Déboutonner la mode
Un coquillage façon camée

Tout commence de façon très pédagogique avec une présentation des matériaux qui peuvent composer le bouton. Chaque matériau ou technique est représenté par un objet qui le caractérise : un plat pour la céramique, un jouet pour le plastique, des bijoux pour le jais... et un incroyable coquillage pour le camée. L'occasion également de découvrir une technique oubliée, le compigné. Elle tire son nom de Thomas Compigné, tabletier du XVIIIe siècle, qui réalisait de charmantes et précieuses miniatures sur étain. Un travail de précision !

Puis l'on rentre dans l'histoire du bouton avec les habits du XVIIIe siècle. Exclusivement réservé à l'homme, le bouton est signe de distinction sociale. Il n'est pas toujours utile (boutonnières factices) et se cache dans le dos, dans la poche, sur les manches. Le nombre standard au XVIIIe siècle ? 18 boutons. Réalisé en matières plus ou moins précieuses, par des corps de métiers bien spécifiques selon qu'il est d'or, d'ivoire, d'émail, etc., le bouton est un objet de luxe, à tel point que des lois somptuaires tendent à limiter son usage. On découvre alors avec délices des boutons bien particuliers : les boutons à rébus, messagers d'amour et de libertinage, ou des boutons à message politique (pendant la Révolution) voire utilisés comme herbiers : boutons à la Buffon. Avec un tel ancrage dans l'actualité, ils ne peuvent que se démoder rapidement ! 

Boutons à la Buffon in Déboutonner la mode
Gilet de satin et velours avec ses boutons révolutionnaires à la Buffon, contenant de minuscules vivariums 
  
Et le bouton sur le vêtement féminin ? C'est plutôt vers le milieu du XIXe siècle qu'il s'y fraye une place. Mais il est bientôt partout. Les bottines, les gants, les corsets, les jupes, les manteaux... Même s'il reste plus discret que le bouton masculin. Et semble perdre son côté prestigieux à la fin du XIXe siècle avec une production industrielle en plein essor. Bien entendu, le bouton de luxe existe toujours, il suffit de jeter un œil aux petites merveilles que sont les boutons Art Nouveau. 

Manteau Chanel in Déboutonner la mode
Manteau Chanel, hiver 1969

La seconde partie du parcours s'intéresse au bouton dans la Haute couture depuis le début du XXe siècle. Cette partie m'a semblé moins dingue. Les créations de certains paruriers pour les couturiers tiennent parfois de l'oeuvre d'art mais c'est plutôt l'usage et le placement des boutons qui m'a intéressé ici. Et il est assez rarement novateur. Je retiendrai toutefois un manteau Chanel couvert de boutons et un usage très précieux du bouton par Lagarfeld. Car n'est il pas vrai, comme le dit Yves Saint Laurent, que le "bouton est comme le bijou du vêtement" ? 

L'ensemble se clôt sur la création de boutons par des artistes contemporains... Une salle que j'ai moins appréciée car les boutons y sont décorrélés des vêtements et présentés, non pas comme des objets d'usage, mais uniquement comme des œuvres d'art. 


Lagerfeld in Déboutonner la mode
Lagerfeld pour Chanel, 1991-92

Pour en savoir plus sur cette expo, une chouette émission sur France Culture

jeudi 19 mars 2015

Lettre à Laurence

"Pour moi, expérience de l'amour et expérience de la foi n'en font qu'une. Loin de se faire du tort, elles se renforcent l'une l'autre, conscientes de procéder d'une même intuition : celle de l'absolu se faisant proche"
Dionysos et Ariane, Tullio Lombardo

Attention, ce livre de Jacques de Bourbon Busset va vous faire basculer dans l'intimité d'un couple. Cette lettre à son épouse Laurence, récemment décédée, tient véritablement de l'échange amoureux. Ou plutôt, du monologue amoureux. Il est à la fois rétrospectif parce qu'il revient sur quelques éléments d'une histoire d'amour, mais sans suivre une chronologie particulière, et très intemporel parce qu'il s'intéresse au grandes lignes du cœur et de l'esprit humain. 

Cet amour réciproque, à la fois passionné et tendre, intellectuel et sensuel, semble au lecteur hors du commun. Inatteignable. C'en est limite agaçant. On a l'impression que l'auteur nous assomme de la perfection de son histoire d'amour. Il l'explique notamment par un même élan vers l'absolu : "Il y avait entre nous une complicité d'esprit, la même conviction qu'il existait un absolu et que tout était subordonné à sa rechercheet par une volonté de faire constamment le bien de l'autre avant le sien propre : "Pour penser à moi je pensais à toi". Cet amour se ressource aussi dans la foi que partage ce couple, qui les nourrit. Ce n'est pas l'étape première de leur construction, mais cela vient les renforcer.

Sans être éblouie par l'écriture, sans être réellement touchée par cet amour et par ce couple, j'ai noté beaucoup de passages. C'est un peu comme ma lecture de La plus que vive : souligné et entouré à chaque page (ou presque). Et pourtant rien ne me bouleverse là dedans. C'est étrange... Ce genre de sentiment vous a-t-il déjà habité après une lecture ?

Voici les nombreux extraits que j'ai envie de retenir de ce livre : 
"Tout s'est passé comme si nous avions ressenti la nécessité de nous mettre à deux pour interroger le monde et en tirer quelques certitudes provisoires. Mais pourquoi moi, pourquoi toi ?"

"Je l'ai toujours pensé, l'amour vit d'une ressemblance manquée"

"Ce qui nous avait tout de suite rapprochés, ce fut une commune exigence, une exigence de vérité, non pas de vérité sociale, expression qui n'a aucun sens, mais, comme disent les enfants, de vérité vraie"

"J'ai appris par toi que le passage de l'amour de la vie au désir de la mort n'était pas un défilé long et difficile mais, au contraire, une brusque et imprévue coupure sur le chemin familier, une défaillance brutale dans l'ordre des choses pouvant intervenir à tout moment. Rien n'est jamais acquis, tout peut être remis en cause à chaque instant. Le secret de la liberté est dans ce pouvoir de bouleverser d'une intonation, d'un geste ce qui a été patiemment construit et, en sens inverse, d'illuminer d'un sourire les ombres accumulées et de les disperser"

"Le secret, c'est que l'unité tant recherchée existe à cause du regard de l'autre. Ton regard a créé mon unité. Je ne me sentais un que sous ton regard. Je pense que chacun de nous est en mesure de faire exister un être, un seul (et c'est déjà beaucoup). On devient soi par l'autre.
Proust dit que l'amour est "le temps rendu sensible au cœur". Sans un amour profond le temps est, en effet, bête comme une voie de chemin de fer. On y va de gare en gare. L'amour change la couleur du temps. Des points lumineux s'allument, s'éteignent, se rallument après des années. Les mois, les semaines, les jours sont multicolores. Il en est de noirs, de bleus, de rouges, d'écarlates. Le temps n'est plus un long chemin qui s'étire tristement, c'est un feu d'artifice où les fusées de la joie s'efforcent d'éclairer la nuit obscure"

"La complicité, loin de nuire à la liberté de chacun, la développe, qu'il se crée une émulation féconde entre deux intelligences soucieuses de s'étonner et de se dépasser"

"La fausse vie a, en sa faveur, le brillant, l'immédiat, le facile. La vraie vie est un sentier escarpé qui exige effort et patience, mais, à chaque pas, le monde se découvre un peu plus. Aller de la fausse vie à la vraie vie, c'est changer de rive. Tu m'as fait passer sur l'autre rive"

"La joie d'exister, c'est toi qui me l'a apprise. Avant de te connaitre, j'étais un de ces vivants qui ont l'air de s'excuser de vivre"

"L'amertume de beaucoup naît de la conscience de l'absurdité du monde où ils sont jetés. Notre joie naissait de l'étonnement, chaque matin, de jouir encore de la grâce qui nous avait été donnée. Dans les deux cas, on n'en revient pas, que ce soit de l'absurdité ou de la grâce. Ce sentiment de stupeur nous séparait de tous ceux pour qui l'univers est une machine sans problèmes à laquelle il convient seulement de s'adapter. Pour nous, rien n'allait de soi, tout faisait question, le mystère était présent dans l'acte même d'exister"

"La rigueur inséparable de la démesure, j'ai appris de toi qu'elle était source de joie. Auparavant, je connaissais le plaisir, j'ignorais la joie, ce plaisir grave qui se nourrit du sentiment que l'on a enfin trouvé sa route, celle qui suffit de suivre pour aller toujours plus loin. Grâce à toi, j'ai compris que de l'alliance de la cohérence et du désir naissait la joie"

"L'amour naît de la confiance absolue"

"La relation la plus intense, pour un être humain, est l'étreinte. L'étreinte ouvre sur l'absolu. L'étreinte, c'est l'infini resserré. La gloire de l'étreinte est la respiration de l'univers"

mercredi 18 mars 2015

Imitation game

Alan Turing, vous connaissez ? Pas de panique, vous ne serez pas le ou la seule à répondre "non" à cette question. Moins médiatique qu'Einstein, moins attirant que Marilyn Monroe, ce bonhomme a pourtant au moins autant marqué le siècle dernier que ces deux autres figures. 

Imitation Game

© SquareOne Entertainment

Et ce film de Morten Tyldum (à vos souhaits) vise justement à faire connaître ce personnage discret, inconnu du grand public. Il relate comment, en décodant Enigma, la machine de cryptage utilisée par les allemands durant la seconde guerre mondiale, celui-ci a drastiquement changé le cours de la guerre - et a permis au passage des percées fondamentales pour l'informatique contemporaine.

Jeune prodige britannique, surdoué en mathématiques, Turing n'est pas pour autant l'homme le plus avenant du monde... On pourrait même aller jusqu'à dire que le bougre n'est pas très adapté socialement ! On le voit arriver dans l'unité spéciale qui tentera pendant plusieurs années de cracker Enigma, ignorant superbement ses collègues, qu'il considère comme trop limités, et travaillant seul dans son coin. Son obsession : construire sa propre machine, capable de décoder systématiquement les messages allemands.

Turing va quand même se rendre compte qu'il a besoin de autres, en particulier de la belle Joan Clarke, interprétée par Keira Knightley, pour atteindre son but. Mais au cœur de la guerre, les rivalités, suspicions d'espionnage et pétages de plomb de la hiérarchie ne vont certainement pas lui faciliter la tâche...

Si l'issue du film est  attendue, on ne s'ennuie pas le moins du monde dans Imitation Game ! Le film pose même quelques problématiques bien senties, telles que la perception de l’homosexualité, la place de la femme dans la société, qui, si elles ont évolué, nous font prendre conscience de l'existence d'archaïsmes même dans notre société de l'an 2015. Et surtout, le film est servi par la performance exceptionnelle de Bénédicte Cumberbach, qui campe son personnage de Turing, surdoué, sensible, mal a l'aise, complexe et sans doute incompris, de façon remarquable. 
Geek ou non, je vous conseille vivement ce film !

dimanche 15 mars 2015

L'état culturel. Essai sur une religion moderne

Cet essai de Marc Fumaroli faisait partie de la to-read list de mes études. Le genre de bouquin un peu daté mais qu'il fallait lire pour comprendre les débats qui ont pu agiter l'histoire du ministère de la culture. Mais j’avais toujours été rebuté par les avis contraires que j’entendais sur ce livre. Et pourtant, il est fort intéressant même si daté (eh oui, les choses ont un peu changé depuis 1991) et polémique (voire un peu limite sur certaines comparaisons). 
Il se présente de la manière suivante : 

Mme de Pompadour, Louvre
Il Mondo Nuovo 
I Aux origines de l'Etat culturel 
1. Le décret fondateur 
2. Un repoussoir : la IIIe République 
3. Deux essais comparés d'état culturel 
- Le Front Populaire 
- Vichy et la "Jeune France" 
4. Malraux et la religion culturelle 
- L'intellectuel et "l'homme" 
- Nature et culture, matière et esprit 
- Un ciment pour la société organique 
II. Portrait de l'état culturel 
1. Le fond du décor 
2. Carême et Carnaval 
3. La culture, mot-valise, mot-écran 
4. Du parti culturel au ministère de la culture 
5. Une cote mal taillée 
6. Loisir et Loisirs 
7. La modernité d'état 
8. Culture contre université 
9. La France et sa télévision 
Conclusion : Actualité et mémoire 
- Vertébrés et invertébrés 
- La France et l'Europe de l'esprit 


Alors, de quoi ça cause ?  

De la société des loisirs à la religion du culturel

Notre société donne à tous de plus en plus de temps libre. Et ce temps, pas question de le perdre ! Il faudrait l’occuper d’activités… notamment culturelles. La culture n’est plus l’apanage d’un petit nombre. Chacun peut aller admirer la Joconde sans avoir à montrer patte blanche. Avec ce « socialisme de la culture », un univers s’ouvre à tous. On pense bien entendu aux musées et aux monuments historiques quand on me connait un peu, aux livres, bien sûr, mais ça ne s’arrête pas là. Il y a aussi la musique, qu’elle soit classique ou non ; le cinéma, le théâtre, la danse et bien d’autres arts encore. Parmi ceux-ci, il y a des chefs-d’œuvre pour tout le monde. Chacun, selon ses goûts, peut se retrouver ici ou là. L’auteur s’interroge sur cette civilisation du tout culturel et sur son jeune ministère. A le lire, on a parfois l’impression qu’il s’agit d’un procès d’intention (politique). Mais il a le mérite d’interroger notre rapport à la culture et ce que recouvre ce terme en 1991. 

Fumaroli examine ainsi la place de la culture dans notre société. N’est-elle pas une religion de substitution ? Le premier dimanche du mois, c’est pèlerinage dans les musées nationaux. Et en juillet, c’est Avignon. En septembre, Journées du patrimoine obligent, ce sont les monuments voisins… C’est un catéchisme. Ainsi, Avignon, c’est rigolo. Ce festival, testé par les élites contestataires et avant-gardistes, est devenu un divertissement de masse. Il y a le off pour les avant-gardes. Voire le off du off… 

Comment en est-on arrivé à cette religion de la culture ? Grâce au ministère créé par Malraux dont l’objectif était la démocratisation de la culture. Mais cette démocratisation, comment se fait-elle ? Et fonctionne-t-elle vraiment ? Fumaroli soupçonne le ministère de la culture de passer de la culture à l’entertainment. Tous les événements qu’il propose tournent autour de la fête. Pour la rendre plus attractive, moins poussiéreuse, on crée des événements, des animations… Comme si, sans cet aspect festif, on ne pouvait intéresser les français à la culture. 

Pour l’auteur, un des moyens de tester l’efficacité du ministère serait de proposer une chaîne de télévision purement culturelle. Mais aurait-elle du succès ? A priori dit Fumaroli, cela permettrait de dégonfler un peu les chiffres dont se rengorge le ministère de la culture. On verrait ainsi que ce sont les mêmes qui lisent, vont au théâtre et visitent les musées. Et cela serait l’aveu de l’échec du ministère… Donc pour justifier son existence, le rôle du ministère aurait lentement changé : il n’est plus désormais question d’éduquer mais d’animer

Et cette position est loin d’être évidente : entre les exigences de démocratisation et de commercialisation et celles de la préservation et de l’étude, il y a un gouffre. Si c’est la démocratisation qui prime, peut-on la réaliser autrement que par le loisir et le divertissement ? Et le but caché n’est-il pas de faire tourner la machine des loisirs ? Comment faire revenir les visiteurs au musée ? En créant toujours plus d’expositions. Comment les faire consommer plus de monuments ? A travers des journées d’animations. C’est l’offre immédiate et limitée dans le temps qui suscite le désir et la consommation. Certes, on essaie de nous faire croire que consommer de la culture est plus noble que toute autre consommation… mais c’est le propre d’un capitalisme bien compris que de transformer tout ce qu’il croise en objet commercial. Car c’est l’un des points que soulève Fumaroli, et qui ne manque pas d’intérêt, même si son analyse mériterait d’être mise à jour : cette offre culturelle, n’a-t-elle pas également des objectifs économiques ? Doit-on favoriser le soutien inconditionnel de l’Etat ou l’objectif de rentabilité des institutions culturelles ? Un musée est envahi par des boutiques, il est encadré de galeries commerciales et accueille en son sein des offres commerciales et événementielles. Le calme savant des lieux s’efface devant une fête perpétuelle. Est-ce pervertir sa vocation ou l’élargir
Ce passage à une culture « à l’américaine », s’appuyant sur du marketing et des techniques issues du show-biz, Fumaroli l’attribue au ministère Lang en 1981. Et le sens même de la culture devient ainsi sous sa plume un joyeux fouillis, qui englobe tous les phénomènes sociaux contemporains. Pour chacun, selon son profil, son comportement, etc., il existe une offre culturelle. Oui, c’est une offre, soigneusement étudiée, avec des analyses de marché, de clientèle… 

La création artistique, enrichie ou appauvrie ?

Et la culture n’a pas uniquement comme destination d’être consommée, chacun n’est pas uniquement invité à jouir de cette culture, mais peut participer à la développer par ses propres talents. On favoriserait ainsi un hédonisme de masse… 

L’un des points qui retient l’attention, c’est celui de la création artistique contemporaine. Est-ce que le soutien d’Etat n’encourage-t-il pas les mentalités d’assistés et les actions irresponsables, puisque non sanctionnée par le marché : on est libre de tout produire, que cela intéresse ou non puisque l’on ne prend aucun risque économique

Fumaroli dénonce le dirigisme d’Etat qui nuirait plus qu'il ne profiterait à la création contemporaine. A demander toujours plus d’avant-gardisme et de progrès, ne s’enferme-t-on pas dans une vision étroite de ce qu’est l’art en allant contre son pouvoir de résistance et de liberté qui, justement, le rend créatif ? Par ailleurs, y a-t-il autant d’artistes aujourd’hui qu’au XIXe siècle ? Sont-ils à mettre sur le même plan ? L’auteur suppose qu’avec la politique égalitariste de l’Etat, moins de talents véritables émergent. Comme si se réalisait un nivellement par le bas

L’auteur rappelle que ce sont des mécènes généreux, des grands bourgeois de la IIIe République qui ont financé et fait connaitre des artistes aujourd’hui acclamés. Sans que l’Etat vienne y mettre son nez. Cette culture libérale, qui a vu naître des artistes officiels et des artistes maudits, il l’oppose à notre politique culturelle qui ne ferait émerger que des œuvres ennuyeuses et médiocres. Il assène : « Ce que l'état encourage dépérit, ce qu'il protège meurt ». 
Il entre aussi en guerre contre le parisiano-centrisme qui conduirait à mépriser des modèles locaux, des œuvres populaires ou des poncifs vus comme « bourgeois ». Il s’inquiète : n’aurait-on pas substitué à une culture populaire et accessible, un soi-disant haut niveau défini par Paris ? 

Endormir ou aiguiser nos esprits critiques ?

Parmi les choses un peu dérangeantes de ce livre, on peut évoquer les petits détours historiques destinés à argumenter le propos et l’éclairer de comparaisons plus ou moins intéressantes. Fumaroli compare par exemple la politique du Front Populaire et du régime de Vichy. 
En 1936, le Front Populaire offre à tous des loisirs : sport, théâtre, lecture, tourisme, etc. Le but est de favoriser l’éducation populaire, mais certainement pas de faire du divertissement un moyen de ne pas penser… Sous le régime de Vichy, on sabre la culture des élites pour porter aux nues une culture populaire, portée par tous. De quelle politique faudrait-il aujourd’hui s’inspirer ? Faut-il d’ailleurs s’inspirer de l’une d’entre elles ? Plus loin, il tente une comparaison historique avec le commissariat à la culture de Lénine… 

En réalité, ce livre fait considérer le ministère de la culture avec méfiance. A quoi sert-il réellement ? Le ministère de la culture offre-t-il de la culture ou de l’entertainment ? Est-ce qu’il contribue à la formation ou à l’engourdissement des esprits, via son offre incessante de divertissements ? Vise-t-il à donner des loisirs aux hommes pour les apaiser, pour éviter les révoltes, bref, pour les rendre plus dociles ? Sous couvert de culture est-ce que l’on forme réellement des esprits critiques ? Oui, le soupçon peut partir très loin ! 

La culture ne devrait-elle pas être au cœur de la formation humaine ? Voire être l’essentiel de l’enseignement ? Ici, petit détour, à nouveau, par l’histoire, notamment antique pour dénoncer la décadence contemporaine. En asservissant la culture à de l’événementiel et de l’actualité, on ne prend plus le temps d’éduquer. Au lieu de développer le loisir studieux, on développe les loisirs. La consommation de masse irait de pair avec le recul des humanités (d’une brûlante actualité avec la maltraitance que subissent le latin et le grec ancien) : l’université s’attacherait désormais au présent, sans prendre le recul qu’elle devrait avoir. Oui, Fumarolli opère un subtil basculement entre culture et enseignement, semblant oublier que l'un et l'autre dépendent de ministères distincts.

La démocratie libérale a besoin de veilleurs, des hommes libres dont les opinions, relayées par les médias, questionnent et limitent le pouvoir de l’Etat et la servitude volontaire des peuples. Mais pour avoir de tels hommes, il faut les former. Et que propose-t-on aujourd’hui ? Un nihilisme qui ne croit qu’à l’instant à remplir, une culture qui n’est que distraction, qui ne construit pas l’homme et ne répond ni à sa curiosité, ni à ses envies. Les visiteurs et spectateurs deviennent des esthètes blasés, passant de spectacles en spectacles. On oublie ainsi que notre histoire et notre patrimoine n’ont pas toujours été des objets de consommation et de divertissement dominical mais le fondement même de nos civilisations. Nous devenons des consommateurs de l’histoire et du patrimoine, en en attendant des émotions. Mais ces émotions, elles ne peuvent pas venir uniquement des événements. Car ce beau qu’on nous promet sans cesse, peut-on réellement l’appréhender sans le connaitre ? Est-ce que l’école nous donne encore les moyens de connaitre puis de comprendre pour, ensuite, mieux ressentir ? Dans nos démocratie, est-ce que l’esprit et la recherche ont une chance face à la consommation et à la culture de masse ? Est-ce que ce sont encore des buts que se donne notre Etat ? Où est-ce désormais enseveli dans le passé ? Paris, capitale de l’esprit au 18e siècle, est désormais celle du tourisme. Est-ce que nous n’y perdons pas ?

Malgré ses positions parfois extrémistes, j'ai beaucoup aimé ce bouquin qui pose des questions toujours actuelles. La question de la démocratisation, de la rentabilité, de la création, etc. On se rend compte du large éventail de compréhension possible de ce que sont les loisirs et la culture. Si certaines critiques me paraissent assez fondées, notamment sur la fête perpétuelle et l'aspect un peu superficiel de certains événements culturels, d'autres me semblent bien sévères. Mais je ne peux m’empêcher d'évoquer la #MuseumWeek qui se prépare sur Twitter et qui vise à donner aux musées une plus grande visibilité. Là aussi, on est dans le festif avec un événement par jour. Mais répond-elle vraiment aux objectifs de démocratisation affichés ou ne fait-elle pas qu'entretenir un petit entre-soi des museogeeks et des visiteurs de musées un peu connectés ? Intéresse-t-elle plus largement un public initialement rétif à franchir les portes des musées ? Je serais curieuse de connaître les résultats de telles opérations car celle de l'an dernier m'avait vraiment semblé être un échange entre les différents CM de musées et quelques visiteurs déjà "acquis" à la cause... Bref, la démocratisation, je trouve ça génial mais je ne suis pas certaine que l'on emploie toujours les bons moyens pour la mettre en oeuvre ! 

vendredi 6 mars 2015

Tétraméron

Bien sûr, je ne pouvais pas manquer le dernier Somoza. J'ai d'ailleurs trépigné de joie lorsque l'Amoureux me l'a offert dernièrement. J'ai interrompu toute autre lecture et avalé très vite ce court opus. 
L. Lippi, allégorie de la simulation, 1650

Soledad, lors d'une excursion scolaire, ouvre la porte qu'il ne faut pas ouvrir et quitte ses compagnes. Elle se retrouve dans un petite pièce dans laquelle quatre personnes sont réunies autour d'une table. Elle est invitée à les écouter conter des histoires étranges. Mais, gare à ses mots, ils seront forcément retenus contre elle...

Dans un univers mystérieux et malsain, le lecteur est un voyeur curieux et ravi d'assister à cette scène étrange. Il s'interroge : qui sont ces quatre personnages ? Que signifient leurs contes ? Que va-t-il arriver à Soledad ? Comme des boites façon poupées russes, les histoires et les moments du livre s'imbriquent et se découvrent progressivement, laissant imaginer un trésor final. 

Si c'est avec beaucoup de bonheur que j'ai plongé dans l'écriture ciselée de Somoza, avec plaisir que j'ai découvert son approche de l'univers du conte (il fait des romans à thèmes, rappelez-vous : la physique, l'art, la poésie, la traduction, etc.), j'avoue n'avoir pas compris grand chose à ses histoires et à son histoire. Il y est question de folie, de mal, de mystères, de perversions... et sur le fond, de passage à l'âge adulte. Ce sont des contes initiatiques pour Soledad qui grandit et se dévoile à mesure que les contes sont dits.

Un livre dont j'ai aimé l'ambiance si particulière et certains contes, mais qui reste à mes yeux un peu trop énigmatique et artificiel

jeudi 5 mars 2015

Consuelo

Pour moi, George Sand, c'était uniquement La petite fadette et La mare au diable. Des lectures un peu enfantines, sur fond d'amours paysannes, aux personnages toujours purs et beaux, quoi que mal jugés. Cela m'a d'ailleurs toujours semblé contradictoire avec le personnage de l'auteur, viril et jouisseur, qui accumule les amants, que l'on nous présente à l'école... Avec Consuelo, on rentre dans quelque chose de plus consistant (et pas uniquement en termes de nombre de pages).


George Sand par David d'Angers

Consuelo est une petite zingarella vivant à Venise. Elle y apprend la musique auprès du Porpora, compositeur du XVIIIe siècle, et devient cantatrice. Pure et simple, la petite chanteuse ne prend pas la grosse tête. Mais le monde qui l'entoure, et notamment son petit amoureux, est bien moins chaste et désintéressé qu'elle. Et la voilà qui fuit Venise pour se réfugier en Bohème avant de retrouver son maître à Vienne.

Ce roman, publié en feuilleton (cela se sent dans les rebondissements et les invraisemblances de certaines actions), est de ceux qu'on a du mal à lâcher. Si l'héroïne, tellement éthérée et bienveillante que c'en est louche, a failli m'agacer à plusieurs reprises, elle n'en a pas moins finit par gagner ma sympathie. Franche, honnête, pieuse, c'est une petite sainte... Qui se retrouve dans des situations diaboliques. George Sand s'amuse à promener notre petite Consuelo dans toute l'Europe et à la confronter à des puissants comme à des humbles. Elle joue aussi sur différents cadres : la ville et ses tentations, la campagne et ses pauvres hères, le château et ses fantômes... donnant à chaque aventure une teinte plus libertine, plus champêtre ou plus gothique. Loin d'être linéaire, ce roman initiatique est plutôt sinueux.

Au-delà des aventures de Consuelo, il est intéressant de lire ses réflexions sur l'art et la vocation, sur la façon dont la musique élève et guérit, ses débats intérieurs sur son devoir : doit-elle suivre son coeur ou ses talents ? Est-elle d'abord femme ou artiste ? D'autres sujets sont effleurés comme la condition des pauvres et des riches. La figure d'Albert, qui ne supporte pas la misère et passe sa vie à faire des aumônes, et celle du comte Hoditz, qui utilise ses gens comme autant d'acteurs, interroge sur l'ordre social du XVIIIe siècle (époque à laquelle se déroule cette histoire) et du XIXe. 

Dans cette oeuvre romantique très complète, George Sand joue sur tous les tableaux. Elle est à la fois romancière, philosophe, artiste, femme politique... Malgré ses côtés un peu lourds et très pédagogiques, ce roman n'en renouvelle pas moins mon regard sur George Sand et sur son oeuvre. Je n'imaginais pas son humour et son goût du pastiche, je connaissais sa passion pour les musiciens mais moins pour la musique, et je découvre une volonté politique plus vaste que de simplement revaloriser la paysannerie berrichonne aux yeux du monde !




Allez, je m'embarque pour la suite de ce roman, La comtesse de Rudolstadt.