vendredi 28 août 2015

Une collection très particulière

J'ai repéré ce livre de Bernard Quiriny chez Keisha... et je la remercie pour son billet qui m'a permis de découvrir un bon cru. Ce petit ouvrage était un régal !

lectriceAccompagné de Pierre Gould, bibliomane, nous entrons dans une bibliothèque étonnante : figurez-vous qu'on y trouve les livres les plus ennuyeux du monde, les livres à secrets, qui cachent des textes et d'autres récits à clés, les livres les plus snobs (qui se donnent à déchiffrer aux gens bien habillés), les livres assassins ou les livres au régime (qui perdent toujours plus de caractères et de mots pour aboutir à plus de simplicité)... Mais outre ces incursions dans la bibliothèque de Gould, nous le suivons dans des voyages surprenants : des villes qui dévorent leurs voisines, d'autres qui se construisent en miroir, avec les mêmes rues et personnes des deux côtés de la ville, des villes du sommeil ou de la mémoire, etc. Bref, toute une série de lieux plus extraordinaires les uns que les autres. Et poétiques. Enfin, le narrateur nous livre quelques aperçus de notre époque comme les résurrections de masse, le rajeunissement, le changement de sexe, de nom... Et l'on croise un peintre magicien, Schnell, qui crée des tableaux animés (un concept que je vous laisse découvrir par la lecture). 

On ne peut que saluer la belle imagination de Quiriny, sa vision amusée du monde et sa plume agréable : les nouvelles se dévorent comme des petits bonbons, doux-absurdes. Un recueil de curiosités inventives qui régalent et stimulent l'imagination du lecteur. 

Pour ceux qui aiment les voyages dans des villes étonnantes et poétiques, il y a aussi Calvino !

mercredi 26 août 2015

Où partir avant qu'il ne soit trop tard ?

On continue nos lectures qui font cogiter avec cet ouvrage d'Alrid Molstad. Pour les vacances, certains cherchent de l'exotique, de l'authentique. Pour cela, ils vont au bout du monde. Mais à quel prix pour ce lieu ? Comment le visiter sans le dégrader ? Et nos voyageurs trouvent-ils réellement ce qu'ils venaient y chercher ? On voudrait tous découvrir notre propre petit paradis mais avec l'explosion du tourisme et des vols low cost, on est rarement seul dans notre île. 


Voilà la problématique qu'expose Molstad :"J'ai commencé à m'intéresser aux raisons qui pouvaient expliquer pourquoi elles [les destinations] perdaient si souvent et si vite leur identité, beaucoup parmi elles étant désormais marquées d'une boite de péremption invisible. Le tourisme était en train de ronger ce qui les avait justement rendues attirantes à l'origine : les modes de vie et de pensée, la nature et l'environnement".
Je vous propose donc de le suivre dans un petit tour du monde de lieux de rêve !

Birmanie. Voyager ou rester chez soi ? 

Non, être touriste ne signifie pas simplement profiter des voyages. Dans certains lieux, le tourisme a un poids politique et financier qui dépasse le divertissement. Ainsi, faut-il ou non se rendre en Birmanie ? Est-ce qu'y aller c'est financer forcément le régime des généraux ? Faut-il suivre l'appel de Aung San Suu Kyi au boycott ?
A travers le récit de son voyage en Birmanie, les rencontres qu'il a pu y faire, le journaliste propose un tourisme attentif et responsable, qui montre aux birmans que le monde ne les oublie pas et qui apporte des subsides directement aux habitants, en évitant le plus possible les entreprises d'état. Il souligne toutefois qu'une bonne partie de nos devises finance tout de même la junte et lui donne du crédit.

Croatie. La Méditerranée telle qu'elle fut autrefois

Après la guerre des Balkans, il est peut-être difficile de revenir dans des lieux que l'on a connu plus riants. Pourtant, le rôle du tourisme est essentiel pour la relance de cette économie, pour l'emploi des populations, pour la conservation des lieux d'histoire. C'est ce que Molstad appelle le tourisme solidaire, un tourisme qui permet au pays de se reconstruire de l'intérieur, avec sa population. Il y oppose les investisseurs étrangers qui viennent acheter des châteaux et les transformer en hôtels en les dénaturants ou qui bétonnent des plages sauvages... Il signale qu'il vaut mieux miser sur le long terme pour dénaturer le moins possible son pays et que les gains à courts termes sont souvent fatals pour le charme d'une destination. "Pensez à chacune de vos transactions comme à un vote -"J'aime, ça rend l'endroit spécial"- et investissez votre argent dans ce qui préserve le caractère de l'endroit."

Norvège. Å et après ?

Il est des lieux où le tourisme devient plus rentable que les activités traditionnelles : le tourisme peut-il alors participer à la sauvegarde de ces façons de vivre ou vient-il forcément les détruire ? Pour répondre à cette question, quel meilleur lieu que les petits villages de pêcheurs norvégiens ? Là, les activités traditionnelles deviennent un Disneyland pour touristes, une vitrine, un décor... Quel est l'avenir de ces lieux dont les habitants deviennent des acteurs ? 

Costa Rica. Un jardin d'Eden ?

A travers l'exemple du Costa Rica, on aborde la question de l'écotourisme, respectueux de l'environnement. C'est la nature qui est le véritable but du voyage et le touriste est prêt à agir (ou à payer) pour la garder intacte. Là encore, il est question d'investir dans ce qui préserve la destination et ce qui profite à la population.

Dubaï. Enraciné dans le sable

Je crois que c'est avec cet exemple que je me suis vraiment rendue compte qu'on ne voyageait pas tous de la même façon et que le tourisme responsable dont nous parlait l'auteur depuis le début du livre s'adressait essentiellement à des personnes très à l'aise financièrement. Quid des voyages low cost des humbles ? Visiblement, on peut plus ou moins aller se faire voir !
L'expérience du désert est celle de l'espace, du silence et du temps ; c'est aussi pour notre auteur des excursions dans le désert qui soient le plus neutre possible... Et pour faire les choses bien (et de façon confortable), il faut limiter le nombre d'accès aux lieux. Comment le faire ? Par l'argent ! Vous allez me dire que pour certaines destinations, c'est déjà le cas. Mais là, le tourisme deviendrait un luxe inabordable.

Venise. Une beauté fragile

Le tourisme de masse rend Venise fragile : elle est inhabitable car hors de prix, elle s'enfonce, se dégrade... et risque de disparaître. Faut-il la sanctuariser et préférer à la visite réelle une visite virtuelle ? C'est un tourisme du pauvre que propose Molstad : moins impactant pour les lieux, plus propre... mais tellement fade !

Kenya. Rêve d'Afrique

Séjour de rêve avec des Massaï : accueilli chez eux, notre journaliste les suit dans un safari à pied. Pas question de safaris en voiture qui abîment le paysage, on reste dans une relation de respect avec les lieux et les hommes. Mais là encore se pose la question de l'influence du touriste sur le pays qu'il visite, ce en quoi sa façon de vivre change celle des habitants et gomme leur identité. Vaste problème, inhérent au tourisme depuis ses origines.

Vietnam. Un périple à vélo

Cet exemple asiatique complète la question posée plus haut sur le changement des modes de vie : "A Sapa, il n'est pas nécessaire de vendre beaucoup de broderies pour que le revenu des ventes dépasse ce que rapporte un mois de longues journées à travailler dans les rizières en terrasse. En quelques années seulement, le tourisme a bouleversé la structure familiale de plusieurs ethnies. Les hommes ont perdu beaucoup de leur pouvoir. Aux yeux des touristes, ils ont été éclipsés par les femmes, plus entreprenantes. Quand ce sont les broderies qui nourrissent une famille, la personne chargée de subvenir aux besoins de la maison n'est plus la même". 

Cuba. L'île aux vieilles voitures américaines

Rien de très neuf dans cet exemple. Il y est question du tourisme à bas coût. Des clubs qui ne mettent même pas les touristes en contact avec la population mais profitent uniquement des ressources.

Bali. L'île des dieux

Avec l'exemple de Bali, il est amusant de voir que le tourisme peut détruire comme renforcer une culture. Ainsi, il semble que c'est parce que les visiteurs viennent pour leur culture que les Balinais ont commencé à se rendre compte de son importance. Certes, cette culture a certainement été modifiée, ne serait-ce que parce qu'elle a acquis une valeur économique que les habitants ne lui accordaient pas. Mais ce changement semble se faire avec les habitants, en conservant les racines historiques et religieuses. Mais pour combien de temps encore ? 

Les chapitres suivants reprennent les questionnements déjà présentés plus haut. Je ne vais donc pas vous assommer avec de nouveaux exemples mais simplement vous indiquer les titres, pour que votre lecture vous porte vers ce qui vous attire le plus.

Penang (Malaisie). La perle de l'Orient

Maroc. Le Maroc au petit bonheur

Rwanda. Rencontre avec les gorilles géants

Aruba (Caraïbes). Les îles de nos rêves

"Voyager aux quatre coins de la planète n'est pas un droit mais un privilège" conclut Molstad. Et voyager a un réel impact, notamment environnemental. La question du changement climatique, esquissée dans chaque destination (ou presque) est considérée de manière globale par rapport au tourisme : l'auteur rappelle que nos voyages ne sont pas neutres en carbone, que nous avons à respecter et à favoriser la conservation de la nature là où nous nous rendons... Il présente le tourisme comme une activité responsable : c'est à nous de décider où vont nos capitaux lorsque nous voyageons. En investissant localement, nous pouvons aider à conserver un peu d'authenticité aux lieux. Le seul point qui me titille un peu est celui du tourisme écoresponsable, compris uniquement comme un tourisme de luxe. Plus de voyage pour les autres ?

mardi 25 août 2015

Atlas de l'Amérique latine

Focus très rapide sur cet ouvrage d'Olivier Dabène et Aurélie Boissière qui permet d'aborder en une centaine de page les caractéristiques d'un continent. 

Composé de cartes et de textes courts et percutants, ce livre renseigne efficacement sur tous les aspects du "Continent de toutes les révolutions" à travers les chapitres suivants :

Legs historique
Espaces, ressources et peuplement
Développement : équilibres et fragilités
Cultures et révolutions
Les styles politiques
L'Amérique latine et le monde

Bien entendu, ce n'est pas un ouvrage qui vous permettra de collecter toutes les données sur un pays précis mais qui vous donnera plutôt une vision globale des problématiques et des tendances de cet espace et de ses populations.


lundi 24 août 2015

Sacrée croissance !

Après le film, le livre. Marie-Monique Robin a choisi de publier en complément de son documentaire une uchronie : comment vivrions-nous en 2034 si François Hollande avait lancé en 2014 la "Grande Transition" ? Il s'agirait d'un moment de clairvoyance politique rare pendant lequel un président aurait assumé de renoncer à la croissance et proposé de s'attaquer véritablement au problème du réchauffement climatique. L'uchronie revient sur les moments clés de cette transition à travers l'étude de divers facteurs.

En introduction, Matthieu Ricard lance des questionnements intéressants sur notre façon de vivre. Reprenant une citation de R. Kennedy, "En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue", il interroge sur cette omnipotence de la croissance qui "oublie de comptabiliser comme coûts les dégâts qu'elle occasionne, nous appauvrit au lieu de nous enrichir". Est-ce que ça ne fait pas tilt quand vous lisez :"A quoi bon une nation qui serait richissime et toute-puissante, mais dans laquelle les gens ne seraient pas heureux ?" ou "La simplicité volontaire ne consiste pas à se priver de ce qui nous rend heureux -ce serait absurde-, mais à mieux comprendre ce qui procure une satisfaction véritable et à ne plus être assoiffé de ce qui engendre davantage de tourments que de bonheur". Tout un programme ! 

Après cette introduction dense, on plonge dans l'uchronie de Robin. Et j'avoue que la forme ne m'a pas emballée plus que cela. Outre son côté un peu superficiel et forcé, le côté politique m'a pas mal gênée. Faire de François Hollande un héros, pourquoi pas, mais l'adhésion de ses ministres me laisse un peu rêveuse. Bref, si on oublie la forme, le fond reste intéressant. Voilà comment se présente l'ouvrage.

Hiver Galen Kallela

I. La grande idéologie

1. Le mythe de la croissance

Dans cette partie, petit retour sur ce qu'est la croissance, avec une rapide histoire économique. Comment peut-on imaginer toujours plus de croissance dans un monde limité, dont les ressources diminuent ? Dommage que le vocabulaire employé comme "L'intoxication générale" fasse un peu trop société totalitaire... Idem pour pas mal de titres ou d'expressions du livre.

2. L'alliance avec le diable

On continue sur les questions économiques et notamment sur la répartition des richesses, sur la consommation 'utile' ou non, sur le PIB, etc.

3. La fuite en avant

Dans ce chapitre, rendez-vous avec le productivisme et la société de consommation. 

Cette partie sur la croissance convoque des économistes et des historiens pour expliciter les tenants et aboutissants de notre société libérale. La conclusion de Richard Heinberg, chercheur au Post Carbon Institute est sans appel : la croissance ne peut pas revenir "en raison de la convergence de trois facteurs : le premier est l'augmentation inéluctable du prix du pétrole ; le deuxième est le coût croissant des impacts du processus industriel, principalement liés au changement climatique (inondations, incendies, sécheresses, tempêtes...) ; le troisième est notre dépendance extrême à la dette, qui n'a cessé de grimper pour stimuler artificiellement la croissance depuis plusieurs décennies".


II. Le grand gâchis

4. Y'a plus de pétrole !

C'est à ce moment du livre qu'on réalise à quel point tout ce qui nous entoure est le fruit de l'or noir. Le pétrole, c'est un peu notre drogue. Et l'on peut imaginer qu'une autre ressource pourra le remplacer, que le progrès technique pourra nous sortir de l'impasse... mais faut pas fonder trop d'espoirs là dessus. 

En plus, en raison de l'effet rebond, les améliorations techniques ont forcément des impacts :"un effet rebond direct où le gain d'efficacité est utilisé pour consommer davantage le même type de produit : une voiture qui consomme moins d'essence permet de rouler plus longtemps et plus loin pour le même coût ; un effet rebond secondaire où le gain d'efficacité autorise la consommation de produits différents : les économies d'essence réalisées sur les trajets quotidiens permettent d'acheter un billet d'avion pour une destination lointaine ; l'effet rebond peut aussi avoir un effet sur l'économie globale : le développement de la voiture favorise les supermarchés face aux petits commerces et modifie l'urbanisme".


5. La menace de l'effondrement

Pour noircir un peu le scénario, retour sur les civilisations ayant disparu suite à la destruction de ses ressources avec l'île de Pâques et les Mayas. Voici les facteurs à surveiller : "la déforestation et la destruction des habitats naturels (érosion des sols et salinisation), des aléas climatiques sévères, la surchasse et la surpêche, les effets d'espèces introduites sur les espèces natives, la croissance démographique et l'augmentation de l'impact écologique par habitant". 

Le plus raisonnable, ce serait donc de se calmer un peu. Mais pourquoi est-ce qu'on ne fait rien ? Là, on reprend le dilemme du prisonnier. "Si j'y renonce et que les autres n'y renoncent pas, mon pays sera ruiné ; si je n'y renonce pas et que les autres y renoncent, il sera toujours temps d'aviser ; si j'y renonce et les autres aussi, c'est formidable, mais ça n'arrivera jamais, alors continuons comme toujours...". Et pourtant, si l'on en croit les experts interviewés, plus on attend, plus ça nous coûtera cher en vies et en argent. 

6. L'argent fou

Alors, malgré toutes ces mises en garde, pourquoi ne dit-on pas stop à la croissance, visiblement incompatible avec la baisse des émissions de CO2 ? Parce que la croissance est un cercle vicieux -ou vertueux selon les points de vue : "Quand les consommateurs arrêtent d'acheter, les problèmes commencent : la baisse de la demande entraîne une baisse de la production, et donc de l'emploi et des revenus". Et pourtant, il suffirait de peu pour changer les choses :"travailler moins, créer plus, dépenser moins et se connecter davantage".

Là, on s'attarde sur l'endettement des ménages, les prêts à la consommation et la financiarisation de l'économie... et sur les répercussions des jeux des banques sur nos existences. C'est un sujet important, sur lequel l'auteur revient ensuite dans son chapitre sur la monnaie.

III. La grande transition

7. La nouvelle révolution agricole

Premier lieu du changement pour Robin : notre agriculture. Ras-le-bol de l'agriculture industrielle dopée aux insecticides et aux produits chimiques qui abîment les terres et nos corps, des exploitations qui polluent plus que des usines, des aliments qui font des centaines de kilomètres. Pourquoi ne pas renouer avec les petites exploitations et avec une alimentation de proximité. Comment faire pour les villes ? Cultiver dans les villes, bien sûr. Et c'est l'objet du chapitre suivant.

8. Les fermiers urbains, lanceurs d'avenir

L'idée de l'agriculture urbaine est en pleine expansion, notamment aux US et au Canada nous dit Robin. Et où planter ? Un peu partout où c'est possible et même sur les toits. 


9. La révolution énergétique

Deuxième lieu du changement ? L'énergie, bien sûr. Parce qu'on a bien compris que le pétrole, le charbon et tout ces bidules là, ça produit pas mal de CO2... Et que le nucléaire, c'est peut-être pas le meilleur plan. L'idée est de passer aux énergies renouvelables : biomasse, éolien, solaire, hydroélectricité. 

Alors là, ça me questionne. Est-ce vraiment si efficace ? Si l'éolien et le solaire produisaient réellement beaucoup d'énergie, pourquoi n'aurait-on pas investi là-dedans ? C'est ce que ferait assez logiquement une société tournée vers la croissance, non ? Quel est le prix en CO2 et en matériaux rares du solaire (parce qu'il y a des composants un peu évolués là-dedans), pour quelle durabilité et quelle production ? Idem pour l'éolien. Ce n'est pas neutre environnementalement : tu te retrouves avec des tonnes de bétons. Et je ne parle même pas de l'esthétique ! Et l’hydroélectrique : on a déjà de grands barrages sur le territoire. Et là où ça pouvait être efficace, ça a dû être fait, non ?


10. La révolution monétaire

Troisième lieu du changement, la monnaie. Avec l'exemple des monnaies locales, l'auteur signale que l'on peut investir plus fortement dans la bonne santé de son territoire. "Nous avons découvert qu'à peine 20% des habitants faisaient leurs achats dans le quartier, les autres achetaient à l'extérieur. Nous étions pauvres parce que l'argent que nous gagnions péniblement ne profitait pas à la communauté [...] Notre première décision fut d'accorder des microcrédits à la production pour soutenir la fabrication locale des choses dont les gens avaient besoin pour vivre [...] les territoires organisent leur autonomie maximale pour assurer le bien être de leur population tout en étant en relation avec l'économie globale, dont l'influence doit être réduite au maximum". Si les exemples et les résultats exposés sont très enthousiasmants, les clés du fonctionnement de cette monnaie ne sont pas très claires, notamment pour les investissements et les prêts. On aimerait plus de détails et d'infos, que l'on ne trouve pas non plus vraiment sur les sites web des monnaies locales existant.


11. La société postcroissance et le laboratoire du Bhoutan

Le livre se clôt avec l'étonnant pays du "bonheur national brut", le Bhoutan. L'objectif de ce pays n'est pas de développer son PNB mais le bien-être et la résilience de ses habitants. La résilience ? C'est un mot à la mode que l'auteur explique ainsi :"Dessinez un cercle imaginaire, mettez votre famille au centre et réfléchissez à tout ce qui doit entrer et sortir pour assurer son bonheur : l'argent, les déchets, la nourriture, l'énergie, l'information, etc. Imaginez que l'un de ces flux est interrompu pendant une heure, un jour, un mois. Que pouvez-vous faire pour soutenir votre famille pendant cette interruption ? Cet exercice mental vaut aussi pour votre quartier, votre usine, votre école, votre pays, à tous les niveaux vous trouverez des mesures utiles".

Alors, que se passe-t-il au Bhoutan ? Que font-ils pour être heureux ? Ils s'appuient sur quatre piliers : la conservation de la nature, la promotion de la culture, le développement d'une économie soutenable et la bonne gouvernance. 
Est-ce que ça marche vraiment ? Visiblement, les populations ne sont pas malheureuses (elles sont sondées régulièrement) mais cela parait être le rêve fou d'un monarque éclairé. Est-ce possible à plus grande échelle ? 

Grâce à cette uchronie, Marie-Monique Robin permet d'entrevoir un avenir dépourvu de croissance mais non de bonheur. Un avenir plus heureux que celui des crises économiques et climatiques qui nous guettent. Mais, malgré son enthousiasme, certains points restent un peu trop flous selon moi. Et, à vouloir montrer qu'il n'y a que cette voie si l'on veut éviter la dégradation brutale de nos milieux et de nos vies, on a envie de la contredire, de lui demander plus de preuves. Bref, d'interroger un peu plus les experts en question. Et de nuancer deux ou trois trucs.

Mais l'intention est bonne, celle de nous sortir de notre immobilisme et de nous alerter. Et je ne peux que souscrire à cette conclusion en forme de citation: "On arrive au bonheur personnel, sans le chercher mais en travaillant plutôt au bonheur de l'humanité" selon John Stuart Mill.

vendredi 21 août 2015

Ils changent le monde !

Autant vous prévenir, il devrait y avoir pas mal d'essais chroniqués ici les semaines à venir. On va s'interroger ensemble sur notre façon de vivre, de prier la déesse Croissance, de détruire notre planète... Oui, tout ne sera pas joyeux. Mais, et ça c'est trop bien, il y a des gens motivés qui font changer les choses. Rob Hopkins, à l'initiative du mouvement de la Transition, repère dans cet ouvrage des expériences locales qui redonnent du travail, qui créent du lien social et qui font du bien à la terre. Sous-titré "1001 initiatives de transition écologique", cet ouvrage est divisé en 4 parties :

1. Pourquoi nous devons agir2. Ouvrir les possibles3. Le pouvoir de faire des trucs qui changent le monde4. Oser rêver : jusqu’où cela pourrait nous mener

forêt tropicale

Pourquoi changer le monde ? Vous n'êtes pas bien dans vos vies confortables ? A gagner un peu d'argent, à acheter des objets (et des livres), à voyager, à travailler ? Franchement, vous n'êtes pas à plaindre. Bon d'accord, la croissance, c'est la cata... Mais si l'on en croit Hopkins "En public, bien sûr, ces dirigeant entonneraient le crédo de la croissance, mais ici, ils avouaient qu'ils n'y croyaient tout simplement pas". Ah bon ? Mais arrêtez de brasser de l'air avec la croissance dans ce cas ! 

Mais au fait, pourquoi critiquer la croissance ? Oui, ça fait déprimer nos présidents. Mais ça, à la rigueur... Ah, ça fait un peu de mal à la planète. Comment ça ? Tu veux dire que puiser de façon illimitée dans les ressources naturelles et émettre du CO2 pour produire des tas de choses, c'est pas cool ? "Bien que les émissions connaissent une légère baisse en Occident, celle-ci est largement contre-balancée par la hausse provenant des pays émergents comme l'Inde et la Chine (il convient néanmoins de noter qu'une part significative de cette hausse est liée à la production de biens pour les pays plus riches, qui ont délocalisé l'essentiel de leur production manufacturière)". 

Que propose Rob Hopkins ? Des initiatives locales comme moteurs de développement économique. Il propose de remplacer "l'objectif de croissance économique par un objectif de bien être, de bonheur, de vivre ensemble et de lien humain". Et ce ne sont pas vos politiques qui vont faire cela pour vous. Non, c'est à vous de vous prendre en main ! Et de faire émerger des initiatives. Vous avez des idées, des envies, c'est le moment de les exprimer. 

Quelles initiatives ? Des "initiatives qui remettront la propriété des ressources et du capital dans les mains de la communauté", qui soient "peu émettrices de carbone", qui reconnaissent les "limites de la planète" et qui "ne viseront pas la recherche du profit personnel, mais les bénéfices humains et collectifs, à travers une multitude de modèles économiques, d'entreprises sociales et coopératives". Là, j'ai perdu la moitié d'entre vous. Quoi ? Pas de profit perso ? Mais c'est complètement contradictoire avec ce que véhicule notre société : c'est chacun pour soi et tant pis pour les autres. Mais est-ce que c'est forcément bien comme chemin ? C'est un peu court-termiste, non ? Pas sûre que vos enfants s'en sortent aussi bien. Comment vont-ils faire pour rester du côté de ceux qui concentrent les richesses ? Comment vont-ils vivre dans un monde pollué dont les ressources s'épuisent ?  

Les propositions de Rob Hopkins visent à changer le monde à échelle locale. Par de petites actions sur le plan de l'énergie, de la production agricole locale, de l'économie solidaire et sociale, des communautés rêvent d'un autre avenir pour leur ville, leur région. A travers de très nombreux exemples, partout dans le monde, ce livre pose à la fois des questions sur notre vision de l'avenir, propose des façons concrètes d'agir et des résultats déjà observés. 

Parfois un peu trop alarmiste (mais peut-être faut-il l'être maintenant) à mon goût, il a le mérite de parler simplement et concrètement. Et il donne envie à la fois d'en savoir plus sur le mouvement de la Transition et, pourquoi pas, de s'y engager. Après tout, si c'est pour rendre le monde plus vivable, c'est pas mal, non ?

jeudi 20 août 2015

Du Nô à Mata Hari, 2000 ans de théâtre en Asie

C'est le Barong et la sorcière de Bali qui nous accueillent dans cette belle expo du musée Guimet. Ces costumes et ces masques, utilisés lors de danses sacrées, nous introduisent à l'extraordinaire richesse des mythes asiatiques et à leur extraordinaire mise en scène par le théâtre. Les formes variées du théâtre sont explorées à travers des peintures, des masques, des marionnettes, des costumes, des gravures qui nous en mettent plein les yeux.

On débute avec les masques et les traditions indiennes. Les mythes les plus souvent représentés sont liés aux grandes épopées, le Mahabharata et le Ramayana. Ces récits épiques abreuvent aussi toute l'Asie du sud est. On retrouve ainsi des costumes de Rama, très différents selon qu'il s'agit de Kuttiyatam, de Khon ou de Wayang (pour les origines et les distinctions, je vous renvoie au site de l'expo). Pourquoi tant de couleurs et de masques ? Pourquoi ces maquillages si prononcés ? Pour l'identification des personnages bien sûr, très codifiée, mais aussi pour créer une sorte de décor. On notera que ces mythes ont aussi été très féconds à l'écran où l'on compte des milliers d'adaptations.

masques théâtre indien

On passe ensuite au théâtre d'ombre avec ses personnages aux découpes fantomatiques avant de découvrir le théâtre chinois. Ces ombres de cuir, articulées et brodées, sont véritablement saisissantes, qu'il s'agisse des petites pièces chinoises ou des plus grandes du Sbek thom au Cambodge. 

théâtre ombre Sbek thom Cambodge

Pour la Chine, on remonte dans le temps avec les petites figurines (minqui) d'acrobates avant de croiser de superbes marionnettes. Mais le clou de l'expo vous attend quelques pas plus loin avec les magnifiques costumes de l'opéra de Pékin, sauvés de la destruction par l'acteur Shi Pei Pu. Ces rescapés de la Révolution culturelle chinoise sont des coiffes très travaillées et des robes à motifs brodés, enrichies de plumes, de pompons, de perles et de fils métalliques... Une vidéo (publicitaire pour l'UNESCO !) permet ensuite de mieux comprendre ce qu'est cet opéra : les mouvements des acteurs, leur maquillage, leurs expressions rendent tous ces accessoires bien plus parlants. Je regrette que tous les objets exposés relatant une forme théâtrale toujours pratiquée n'aient pas été accompagnés de courtes vidéos. Le déploiement des corps dans l'espace, le mouvement, changent véritablement la perception ces œuvres. La scénographie pallie en partie ce manque mais une vidéo systématique aurait bien complété tout ça.

Costume de cour de général, opéra chine 19e

La dernière partie de l'expo (pour ce niveau) est dédiée au théâtre japonais, notamment l'étonnant Bunkaru avec ses marionnettes de taille humaine, actionnées par plusieurs personnes, et bien entendu le Nô. C'est là que vous pourrez découvrir la splendeur des kimonos peints d'Itchiku Kubota. C'est véritablement mon coup de cœur de la visite : ces kimonos aux couleurs vives posées sur la soie, formant des paysages. Entre ceux du Mont Fuji, qui le dévoilent selon diverses lumières et ceux de la symphonie de lumière, aux mouvements dynamiques, on ne peut qu'être ébloui !

Symphonie de lumière, kimonos peints d'Itchiku Kubota

La toute fin de l'expo est située dans la bibliothèque où nous sont dits quelques mots sur Mata Hari et ses fameuses danses javanaises (strip-tease en réalité), présentées justement pour la première fois dans ce lieu. Prétexte pour rendre le titre plus vendeur ou façon de rattacher le théâtre à l'histoire du musée ? En tous cas, ce n'est pas la salle la plus intéressante...

Une exposition véritablement éblouissante, notamment grâce à de très beaux prêts de la Fondation Oriente à Lisbonne et de collections privées. Je me répète mais je trouve dommage que les mouvements et danses n'aient pas été montrées sur des vidéos tout au long du parcours ou sur le site web de l'expo. 
Il me semble que c'est le genre d'événement accessible aux familles (il y a des cartels avec un petit panda pour les enfants et la variété des costumes et des masques les fascine) mais tout aussi intéressant pour des amateurs déjà un peu renseignés.

mercredi 19 août 2015

Histoire des lieux de légende

Je crois que c'est d'abord la couverture qui a attiré mon attention. Ce paysage brumeux aux plantes luxuriantes. Et puis, bien entendu, le nom d'Umberto Eco n'a fait que confirmer mon envie de découvrir cet ouvrage. 

Abondamment illustré et bien documenté, il se propose de suivre l'évolution de lieux mythiques dans notre imaginaire et dans les textes qui ont véhiculé leurs histoires. Suscitant crainte ou envie, ces endroits ont été recherchés par des explorateurs et des aventuriers. Ce ne sont pas des lieux romanesques mais plutôt des lieux légendaires, dont certains ont pu croire qu'ils existaient ou avaient existé. Ainsi, le royaume du Prêtre Jean est une de ces contrées fabuleuses dont les princes souhaitaient conquérir les richesses. Il est aussi question de ces lieux comme l'Atlantide dont on ne sait dire s'ils ont existé ou de ces lieux existants qui véhiculent une légende comme Gisors et ses templiers...

Voici les terres qu'explore Umberto Eco, à grand renfort de cartes et d'illustrations : 

1. La terre plate et les Antipodes
2. Les territoires de la Bible
3. Les territoires d'Homère et les Sept merveilles du monde 
4. Les merveilles de l'Orient, d'Alexandre le Grand au Prêtre Jean
5. Le Paradis terrestre, les îles Fortunées et l'Eldorado
6. L'Atlantide, Mu et la Lémurie
7. Thulé et l'Hyperborée
8. Les migrations du Graal
9. Alamut, le Vieillard de la Montagne et les Assassins
10. Le pays de Cocagne
11. Les îles de l'utopie
12. L'île de Salomon et la Terre australe
13. L'intérieur de la Terre, le mythe polaire et l'Agarttha
14. L'invention de Rennes-le-Château
15. Les lieux romanesques et leur vérité

Il est absolument fascinant d'explorer ce livre et les croyances des hommes. A la lumière des cartes et des textes, on redécouvre le monde et ses terrae incognitae avant l'ère des satellites. Pourquoi l'Orient ou le centre de la terre n'auraient-ils pas caché des contrées fabuleuses ? Quelles sources ont inspiré les explorateurs ? Quels hommes ont inventé des contes et des secrets ou interprété des symboles qui ont transfiguré certains lieux ? 

Table de Peutinger

Ce livre est une mine d'informations sur ces sujets légendaires et fait voyager le lecteur bien au-delà de ses terres ! Il donne aussi envie de se plonger dans le fameux Dictionnaire des lieux imaginaires d'A. Manguel et G. Guadalupi. Bonne nouvelle, il est sur ma PAL !


samedi 15 août 2015

Pense à demain

Renouer avec la trilogie Dans la main du diable, c'est fatal ! J'ai rapidement enchaîné sur le dernier tome d'Anne-Marie Garat. Et je peux vous assurer qu'il clôt intelligemment la trilogie. Un tout petit bémol : les 30 glorieuses, c'est moins sexy comme période. Par contre, j'ai trouvé très malin de clôturer le cercle avec les histoires birmanes du 1e tome. Car un étonnant film du début du XXe resurgit et dévoile ses secrets bien des années après le tournage... 

 L'héroïne de ce tome, c'est Christine, la fille de Camille. Une fille assez agaçante, qui n'arrive pas à communiquer avec sa mère. Elle semble un peu perdue entre ses études, son boulot dans un grand cabinet d'avocats et ses expéditions dans le bidonville de Nanterre. On croise aussi Antoine, un gars de la campagne, devenu citadin et quelques autres jeunes gens en perte de repères. Car ils grandissent sans passé. Le secret et l'histoire dissimulent les sales moments de la guerre (qui n'est pas si loin)...

Comme les tomes précédents, ce roman est très bien écrit et nous fait voyager dans le temps. Je me suis par contre un peu lassée des secrets explosifs révélés dans les dernières pages et la fin, en mode je donne des news de tout le monde, m'a paru un peu artificielle. Mais dans l'ensemble, la formule a bien marché et j'ai dévoré très rapidement ce petit bonbon.

Audrey Hepburn


lundi 10 août 2015

L'Enfant des ténèbres

Ma lecture du premier tome de cette trilogie d'Anne-Marie Garat commence à dater. J'ai mis un peu de temps à retrouver mes marques. Je n'avais certes pas oublié Gabrielle mais ses liens avec les uns et les autres restaient un peu flous. Malgré ce petit temps de remise à niveau, j'ai réellement été emballée par cette nouvelle aventure. 

Après la Belle Époque, voici les Années folles à Paris. La première guerre est passée par là et en a amoché quelques uns. Ce n'est plus Gaby le centre de notre roman feuilleton (même si les démons de son passé peuvent toujours ressurgir) mais la petite Millie. Devenue une belle plante sensible à la condition ouvrière, Camille infiltre la biscuiterie familiale pour examiner d'où elle tient ses rentes. Mais elle a une autre mission à remplir, plus dangereuse, qui va la faire traverser une Europe au bord de la crise... Sans se douter que ses parents et leurs amis allemands se mettent aussi en danger. Avant la guerre, la résistance s'organise déjà. 
D'autres personnages s'invitent, le charmant et dangereux Louvain, la libraire engagée, Élise, la couturière hors-pair, Pauline, mais l'on retrouve aussi Mathilde, Magda ou encore Simon Lewenthal. Il y a même Virginia Woolf dans ce roman ! 

Si la narration est un peu plus embrouillée que dans le premier tome, en raison certainement de ces personnages toujours plus nombreux et des références perpétuelles au passé, j'ai dévoré ce roman feuilleton. Il faut dire que la plume d'Anne-Marie Garat est de celles qui m'emballent : vive et fine !

train Orient express


vendredi 7 août 2015

Humanitaire : s'adapter ou renoncer

Oui, l'humanitaire est un sujet qui me questionne en ce moment. Entre le roman de Rufin et les VSI, ça commence à faire pas mal de lectures sur le sujet en peu de temps !

Pierre Micheletti, président de Médecins du Monde entre 2006 et 2009, s'interroge sur la dégradation de l'image de l'humanitaire, sur la violence et de la méfiance envers les ONG. Il explore le contexte des interventions, les scandales et les difficultés auxquels sont confrontées les associations.

Voilà comment cet ouvrage s'organise. 

I. La remise en cause

1. Quand les rôles de chaque intervenant se brouillent
2. Quand l'amateurisme se heurte à la complexité
3. Quand la religion devient une cause d'insécurité
4. Quand la violence mêle les luttes politiques et les rivalités ethniques
5. Quand la transparence financière fait débat
6. Quand la connaissance du terrain est indispensable

II. Le refus du modèle occidental

7. La disparité des organisations
8. La génération des "sans frontières"
9. Les French doctors : l'exportation d'un modèle
10. L'humanitaire et les médias : une dépendance croisée
11. La puissance symbolique et son envers
12. Un lourd parfum d'Occident
13. Bernard Kouchner, une paternité dangereuse
14. Vers un nouvel équilibre
15. Le dogme du "choc des civilisations"
16. Gaza, prison à ciel ouvert
17. La lutte contre le sida : un piège humanitaire

III. Pour une métamorphose

18. Comprendre et expliquer
19. Affirmer son identité
20. Faire évoluer ses pratiques
21. Vers un humanisme mondial
22. Agir ici et faire changer là-bas

Je ne vais pas entrer dans le détail de la première partie qui revient sur les difficultés et les scandales qui ont éclaboussé le monde humanitaire des années 2000 : l'arche de Zoé, le tsunami de 2004, les enlèvements, etc. De même, je n'évoquerai pas les cas pratiques étudiés comme la lutte contre le sida ou la situation à Gaza. 

Par contre, la seconde partie m'intéresse plus puisqu'elle décrypte les crispations autour de l'humanitaire. Parmi les types d'ONG, on retient quatre grands sujets : l'environnement, le développement, la défense des droits de l'homme et l'aide humanitaire d'urgence. Ces associations sont essentiellement occidentales et interviennent dans des pays émergents ou en conflit (ce sont, sans étonnement, les américains qui représentent les plus gros budgets). Ce qui est problématique, c'est qu'une aide humanitaire et médicale ne semble plus pouvoir apparaître comme neutre. Elle semble systématiquement cacher des visées politiques, économiques ou culturelles. N'est-ce pas de la diplomatie déguisée ? Et ces visées semblent à la fois utilisées par les associations et leurs bénéficiaires : quel meilleur moyen qu'une crise pour mettre en avant des conditions de vies inhumaines, initialement cachées ? Quelle meilleure caisse de résonance ? Mettre en lumière, c'est en partie protéger. Mais ça ne résout pas la situation de conflit ou de violence. Cette relation entre les ONG et les médias est très sensible. En effet, la caisse de résonance fonctionne aussi bien pour les réussites que pour les échecs. Elle permet à la fois de sensibiliser la population au sort des démunis et d'augmenter les dons (cf. le tsunami de 2004) mais fustige tout autant les mauvaises pratiques ou les dépenses mal gérées. Tant mieux, cela responsabilise les asso. Et leur impose la transparence.

Parmi les questions, il y a celle des valeurs et de la culture que véhiculent les ONG. Certaines sont par exemple très attachées aux droits de l'homme. Pour nous, ils constituent une référence. Mais ailleurs ? Doit-on les imposer sachant qu'ils émanent d'une construction occidentale ? Sont-ils réellement universels ? A contrario, peut-on être relativiste dans ce domaine ? Cette confusion entre les ONG et la culture occidentale est très facile à faire et peut passer pour de l'ingérence. Et elle est abondamment utilisée par les belligérants : en enlevant des humanitaires, ne s'attaque-t-on pas à l'Occident ? Pour limiter les amalgames, Micheletti suggère de décorréler les interventions armées des interventions humanitaires et de limiter l'ingérence militaire. 

Alors comment continuer à travailler et à soigner dans ces conditions ? L'auteur met l'accent sur la connaissance du contexte local, la formation des humanitaires, le dialogue avec les différentes forces en présence. Il n'appelle pas à la fin des interventions mais à des interventions raisonnées et bien comprises. Il suggère également de commencer à changer les choses chez nous en alertant et en informant plus largement dans nos pays, en accueillant mieux l'étranger et le pauvre. Pour lui, l'humanitaire a encore de beaux jours devant lui car il doit trouver des moyens de soigner en dehors des grandes pandémies. Favoriser l'hygiène, la prévention et la nutrition permettraient d'agir plus durablement. Implanter des systèmes de soins locaux ne permettrait-il pas donner une réponse pérenne à ces problématiques ?


mercredi 5 août 2015

Volontaires pour l'étranger

Ce petit ouvrage dirigé par Denis Thion présente des récits de jeunes gens partis pour des missions de volontariat de solidarité internationale avec la DCC. Intéressée par ce sujet, j'ai parcouru les histoires de Marine, François, Claire et bien d'autres.

La première partie de l'ouvrage est consacrée à des récits de volontaires partis mettre leurs compétences au service des habitants de pays émergents : soigner, enseigner, animer, développer, favoriser, ... bref aider est au cœur de ces expériences d'un ou deux ans à l'étranger. 
Et après ? Eh bien, ce sont des expériences qui peuvent changer une vie ! Il y a ceux qui rencontrent leur conjoint là-bas, ceux qui choisissent de changer de voie professionnelle, ceux qui s'engagent au retour dans d'autres associations, etc. 
Enfin, la dernière partie laisse plutôt la parole aux partenaires qui accueillent des volontaires. Cela montre à la fois la diversité des  missions et l'universalité des besoins. 

Un essai sans prétention, qui décrit des rapports d'expérience, des motivations au départ diverses et présente des regards sur le volontariat à l'étranger.

sécheresse manque eau

lundi 3 août 2015

les Minions

Nous qui avons été conquis par les deux opus de Moi, moche et méchant, comment aurions nous pu ne pas aller voir la dernière production des studios Dreamworks ?

Oui, OK, cette phrase a sans doute été prononcée par un bon 60% de la population, mais parfois il faut savoir se ranger à l'avis du plus grand nombre :) C'est donc tous guillerets que nous avons décidé d'aller retrouver nos gélules jaunes préférées. 

Pour tout vous dire, je n'avais pas beaucoup d'attentes vis-à-vis de ce film d'animation. Une spin-off sur des minions, ça me paraissait gentillet et surtout un bon moyen de faire de l'audience sans trop se fouler... Eh bien c'est effectivement l'impression que ce film m'a laissé.

Le scénario tient en deux lignes, et occupe les 5 premières minutes du film. On nous explique que depuis la nuit des temps, la race des minions se dévoue entièrement au service du plus grand méchant de la planète... Souvent au grand dam de ce dernier. On voit donc comment les minions, pensant bien faire, ont gentiment mené un T-Rex, Dracula ou encore Napoléon Bonaparte à leur perte.


L'action nous amène donc aux années 60, où 3 minions, Kevin, Stuart et Bob, décident de sortir de la caverne des minions pour partir à la recherche de leur prochain maître. Direction New York, où réside la sulfureuse Scarlett Overkill !


DR
Disons le tout net : le film est surtout et avant tout une bonne occasion de mettre en scène une ribambelle de gags impliquant les minions. C'est drôle, c'est détendant, mais ça ne va jamais chercher très loin, contrairement à d'autres films d'animation qui jouent sur plusieurs registres. Si j'ai apprécié quand même les très nombreuses références à la culture pop et geek, j'ai trouvé les gags un peu trop "primaires". 

Un bon film donc si vous êtes un fan ou que vous êtes nostalgique de vidéo gag, sinon vous aurez sans doute mieux à faire de votre temps.

vendredi 31 juillet 2015

Le juste milieu

Annabel Lyon nous invite dans l'intimité d'Aristote... et vaguement d'Alexandre. Nous suivons le philosophe en Macédoine, dans sa vie quotidienne aux côtés de Philippe. Enfin, plutôt aux côtés de ses fils, dont il est le précepteur. "Chaque étudiant est à la fois un défi et une feuille de laurier". Bon, on le suit d'un peu loin puisqu'il ne vit pas dans le palais mais dans sa propre maison. 

Cette plongée dans la Macédoine du IVe siècle nous présente des lieux, des personnes, des coutumes qui nous sont étrangères. Avec plus ou moins de réalisme et de justesse. Que les non-historiens et non-philosophes se rassurent, ce n'est pas du tout complexe. Le langage est très contemporain, les détails historiques dilués. Quant à la relation avec le futur maître du monde, elle est faite de coups d'éclats et de violence, de proximité et d'affectivité, d'orgueil aussi. Elle se construit difficilement car Aristote n'est pas des plus diplomates et Alex a un caractère de chien. C'est surtout la personnalité d'Aristote, sa curiosité, ses relations, ses habitudes qui intéressent la romancière. 


Bref, c'est plutôt l'imagination qui prend le dessus. Et c'est à la fois plaisant, car c'est assez bien écrit et coloré, et dommageable, puisqu'on ne voit pas le philosophe philosopher... Enfin, presque pas. Voici tout de même quelques passages où s'amorce une discussion avec Alexandre : 

"Comment un monde parfait et immuable peut-il être la forme idéale de ce monde-ci, où nous sommes entourés de changements ?"

"On agrandit son monde par la conquête, mais on perd toujours quelque chose au passage. On peut apprendre sans conquérir"

"Qu'est-ce que l'excellence chez un homme ? Quand un homme est-il un homme bon ? Que signifie mener une vie bonne ?
- Triompher. Agir au maximum de ses capacités. Prospérer.
- Prospérer...
Je hoche la tête. J'évoque l'exercice des facultés humaines, et toutes les manières dont l'homme peut exceller : par son caractère, en amitié, par son intellect. Je m'attarde sur l'intellect, j'explique qu'il est un don divin qu'aucun autre animal n'a reçu en partage. Dans la hiérarchie des excellences, l'intellect se trouve tout en haut ; par conséquent, la meilleure vie, pour un homme, est celle qui est consacrée à la poursuite de l'excellence intellectuelle.

"A la philosophie", précise Alexandre"

"Rendre connu l'inconnu, n'est-ce pas là la plus grande des vertus, le plus grand des bonheurs ? N'est-ce pas exactement la chose dont nous parlons ?
- Tu confonds plaisir et bonheur, le vrai bonheur qui dure.
[...] J'accepte que l'idée du bonheur est réservé aux êtres capables d'accomplir les plus grandes choses [...] Vous et moi, nous pouvons apprécier la splendeur des choses. Nous marchons jusqu'à l'ultime rebord du monde tel que tous les hommes le perçoivent, le connaissent et en font l'expérience, et alors nous faisons un pas de plus. Nous traversons des lieux que nul n'a jamais visités"

Petite déception pour cet ouvrage. 


jeudi 30 juillet 2015

Trois petits tours au Centre Pompidou...

...Avant que Le Corbusier ne file !

Le Corbusier, mesures de l'homme 

Comment une amatrice d'architecture aurait-elle pu rater cette exposition, je vous le demande ? Et pourtant, j'ai attendu les derniers jours pour la découvrir. Célébrant le cinquantenaire de la mort de l'architecte, cette exposition est une rétrospective construite de façon chronologique. Au programme, une dizaine de salles bien remplies qui tendent à couvrir tous les champs d'action de Corbu. Si l'axe des "mesures de l'homme" est effectivement mis en avant, bien d'autres aspects sont explorés.

Modulor, Le Corbusier mesures de l'homme 1954

Les premières salles plantent déjà le décor. Oui, Corbu est un architecte. Il est fasciné par le Parthénon et dessine la villa Schwob. Mais la salle suivante nous rappelle que Corbu s'est longtemps rêvé peintre. S'inspirant du cubisme qu'il critique et transforme, avec Ozenfant, en purisme, il peint des natures mortes colorées et géométriques. On retrouvera ce goût de la peinture plus loin dans l'exposition avec ses peintures de femmes ou ses "Ubu". Bon, on comprend bien pourquoi on a plutôt retenu l'architecte en lui.
C'est aussi ce qui occupe beaucoup l'exposition : villas particulières comme la villa Savoye, ensembles comme les unités d'habitation et même urbanisme comme Chandigarh sont largement présentées à travers dessins, maquettes, photographies ou films. Le Corbusier y apparaît essentiellement comme un théoricien, un homme qui veut faire rentrer les choses dans des cases conceptuelles. Entre l'Esprit Nouveau, le système Dom-Ino, le Modulor, etc. tout semble devoir être standardisé, balisé, géométrisé. L'homme du Modulor, qui est le sujet central de l'expo, parait une simple mesure, un être sans humanité. C'est d'ailleurs un peu ce qui transparaît dans les unités d'habitation : certes, l'espace est pensé pour chaque chose et propose un maximum de logements sur un espace minimum. Cela s'entend dans la période d'après-guerre où il faut reconstruire vite et pas cher. Mais les appartements façon casiers de bouteilles font vite clapiers à lapins... et l'humain y est oublié.

Maquette Ronchamp Corbusier 1950-55Le détour par Ronchamp et La Tourette est plutôt sympathique avant de rejoindre la lointaine Chandigarh. Là, l'expo reste évasive et l'on peine à comprendre les différents espaces de la ville. C'est dommage.

Et je ne vous ai pas parlé de Corbu designer mais une salle y est consacrée. Je vous laisse la découvrir, elle n'a rien de très inattendu.

Ce qui est chouette dans cette expo, c'est l'abondance et la diversité des oeuvres. Majoritairement issues de la Fondation Le Corbusier, on ne les voit pas tous les jours sorties. Par contre, rien ne donne véritablement d'âme à tout cela... Corbu est un peu un robot.

Mona Hatoum 

Après Corbu, j'ai profité de mon passage au Centre Pompidou pour m'intéresser à l'oeuvre de Mona Hatoum dont je ne connaissais pas grand chose. J'ai été agréablement surprise par son oeuvre engagée qui met l'accent sur les conflits, réels ou latents. Son Present Tense qui montre les territoires palestiniens problématiques, son Light Sentence qui nous met tous en prison, son Hot Spot qui fait du monde entier une zone dangereuse... Il est d'ailleurs intéressant de voir combien le monde la préoccupe : ses cartes et planisphères projettent sur le monde une grande fragilité.

Mona Hatoum, hot spot, 2013

Son utilisation des objets quotidiens, qu'elle détourne et empreint d’étrangeté, est très inspirée de surréalisme (Gater Divide, Daybed, Incommunicado, etc). J'ai cependant été moins emballée par ses vidéos.

L'ensemble laisse une impression de monde instable et angoissant.

Valérie Belin, les images intranquilles 

Valerie Belin, Untitled, 2006

Enfin, petit détour par le musée et les collections permanentes pour croiser les photographies de Valérie Belin. Là encore, le climat est malsain et étrange. Photographiant des visages de mannequins, elle fait douter le spectateur. Sont-ils artificiels ? Sont-ils vivants ? Au-delà de la simple image, les sujets questionnent. Et si l'homme n'était plus qu'un vulgaire mannequin, enfermé dans les apparences, les objets, la consommation...


mercredi 29 juillet 2015

Le prince foudroyé. La vie de Nicolas de Staël

J'aime les biographies d'artistes. Je puise dans leurs vies des éléments de compréhension ou d'incompréhension. J'y saisis mieux leurs évolutions. De Nicolas de Staël, je ne connaissais que de rares éléments : son exil d'aristocrate russe, son suicide... et beaucoup de ses tableaux. J'avais déjà croisé l'homme dans le bel Atelier Rouge de S. Tabet. Je découvre un peu plus de son intimité dans cette biographie par Laurent Greilsamer

Ce livre couvre toute la vie du peintre. Il débute avec la famille de Staël (qui est bien la même que celle de Germaine Necker-de Staël) en Russie et en Suède, la petite enfance à Saint-Petersbourg alors que le tsar Nicolas II tourne mal, la guerre, la fuite vers l'Estonie... "La Russie est devenue une broyeuse d'hommes, une gueule de glace insatiable". S'ensuit la jeunesse du peintre dans sa famille adoptive, Les Fricero, en Belgique, sa formation comme peintre et son premier succès comme fresquiste avec Geo de Vlamynck. Nicolas est jeune, il poursuit sa formation par des voyages et des visites. Sans le sou, il se contente de peu et se nourrit des peintures et du soleil. On entre dans la partie "artiste bohème" de la biographie : l'amour pour Jeannine, la vie à Paris sous l'occupation, les tableaux jamais satisfaisants... C'est là que ça devient vraiment un mélange entre la presse people (toutes les rencontres de Staël avec d'autres artistes) et le roman de la bohème (la faim de l'artiste maudit, la maladie de sa femme). J'ai trouvé que c'était un peu trop. Trop longuet sur les rencontres et les échanges, trop accentué sur le drame. La suite, c'est-à-dire la rencontre avec Françoise, les échanges avec Char, le début du succès, sont aussi pesants. Et tout est passé au crible du caractère emporté du peintre, tout est plus ou moins expliqué par son instabilité, sa cyclothymie. 

Sur les œuvres en elles-mêmes, peu d'éléments sont donnés par le biographe. Il les liste mais ne les décrit ou n'explicite leur composition que très rarement. Et comme toujours dans ce genre d'ouvrage, c'est bien joli de citer les peintures mais une reproduction serait la bienvenue.

Une biographie qui m'a semblé à la fois intéressante sur le fond (des archives et des interviews ont été réalisées) mais pénible sur la forme par son incapacité à faire le tri entre indispensable et bavard.

cathedrale Stael