lundi 20 mai 2019

Lire Bobin ensemble ?

Je suis retombée dans les livres de Christian Bobin comme on tombe amoureuse, d'un coup, sans même m'en rendre compte, il a pris de la place dans ma vie, dans mes nuits de lecture, dans ma bibliothèque. Et je suis sous le charme, ensorcelée par son écriture, ses mots et ses histoires. Des histoires qui ne se racontent pas, ou pas bien. Et j'aimerai partager cette joie de lectrice avec vous !



Avec Yuko, nous proposons donc un "challenge Bobin" puisque c'est le terme, mais c'est plutôt un coin de table de café, où l'on se dirait des petites phrases de ses livres, où l'on échangerait des titres et des mots, où l'on vivrait quelques temps après la lecture, dans l'ambiance d'un paysage ou d'un personnage. C'est un challenge pour un an, au fil des saisons et des lectures



Pour participer, rien de plus simple, il suffit de lire un livre de Bobin, d'en faire un petit billet avec, chose essentielle,  "une phrase qui bondit au visage du lecteur comme si elle n'attendait que lui", de mettre le logo. Et de venir déposer le lien sur nos blogs avec cette phrase - ou ce paragraphe - en espérant que les lectures susciteront des échanges, des discussions, au delà du simple lien !
Nous regrouperons vos chroniques dans un bilan de mi-parcours (décembre 2019) et un bilan final (juin 2020).



Le challenge sera ouvert dans un mois, le 21 juin pour entrer dans l'été ! D'ici là, vous pouvez vous inscrire en commentaire et proposer des lectures communes si vous le désirez. 



lundi 13 mai 2019

45 ça va et Moman 10 fois

Je poursuis ma découverte de Grumberg avec ces dialogues qui débutent tous par "ça va ?". Ils prennent tous la même forme et conduisent souvent à des situations ubuesques entre personnes qui s'énervent, d'autres qui ne se reconnaissent pas, ne se comprennent pas... C'est absurde, parfois drôle. Et ça se décline aussi autour de "bravo" et "pardon".

C'est certainement sympa au théâtre, là, c'était juste répétitif.



J'ai aussi lu Moman 10 fois, où Moman et Louistiti dialoguent autour de la peur, de la faim, de l'ennui, des pourquoi, des méchants, des bobos, de l'école... bref de tous les petits maux d'un petit loup. Et Moman répond, raconte, fait rire pour que son petit Louis s'endorme, sorte du lit, aille à l'école. C'est drôle et tendre !

Une relation que j'ai préférée aux "ça va", avec pas mal d'inventivité, de douceur...  

lundi 6 mai 2019

Annabel

Encore une sortie de LAL, ce qui ne m'aide pas beaucoup à réduire ma PAL et qui me fait découvrir des ouvrages des années après les autres :) J'avais vu ce titre de Kathleen Winter à de multiples reprises sur les blogs enthousiastes.

C'est l'histoire de Wayne / Annabel, né hermaphrodite. Ses parents, Jacinta et Treadway, sont mal à l'aise par rapport à ce petit être hors du commun. Ils décident de faire de lui un garçon et d'oublier sa particularité, ce que regrette Thomasina, qui a assisté à l'accouchement. Wayne grandit, sensible et secret. Il.Elle seconde son père dans ses tâches mais apprécie la natation synchronisée, les ponts, la géométrie, le dessin. Il.Elle a surtout envie d'être ami avec Wally. C'est une enfance ni douce ni dure, dans un petit village du Labrador. C'est à l'adolescence que le corps commence à se rappeler à Wayne, et que la vérité lui est révélée. Et c'est toujours plus de médicaments, de doutes et de dissimulation. Jusqu'à l'acceptation de soi.


C'est un roman plein de finesse, sensible, attachant, qui se révèle plus dur dans ses derniers chapitres, quand l'adolescent.e devient adulte.

lundi 29 avril 2019

Ça commence par moi

Je ne sais pas si vous connaissez le site de Julien Vidal mais c'est d'abord ainsi que j'ai découvert "ça commence par moi". Je rentrais de l'étranger peu après lui et je regardais les chemins qu'inventaient les uns et les autres pour avoir un peu de prise sur le monde. C'était l'un d'eux. 

Au retour de ses volontariats, Julien s'inquiète de l'état des choses, des limites de la planète. Il décide de mettre en place, chaque jour, une action pour avoir un impact positif sur le monde. Une façon de donner du sens à des gestes quotidiens, tout en diminuant son impact carbone. 
Et le livre présente le cheminement de chaque mois, avec les nouveaux défis repérés - et clairement, par quoi commencer concrètement sans se décourager - et comment cela change sa vie de façon globale, en le rendant plus attentif aux conséquences de ses actes, aux nombreux secteurs de la vie qui peuvent être transformés. On suit Julien dans ses joies et ses découragements, dans ses doutes et ses victoires. C'est sympa, ça se lit bien et c'est très pratique : on peut aussi chaque mois choisir et cocher des petites révolutions à mettre en place. Et ça fait du bien de se rendre compte qu'on fait déjà plein de petites choses, que ce soit éteindre les lumières, se déplacer à vélo, s'intéresser au sujet et lire des ouvrages, ne plus faire les soldes, etc. Ce qui est chouette aussi, c'est que ça aide à prendre le taureau par les cornes : il y a des actions simples qui marchent ! A votre tour :)


lundi 22 avril 2019

La fraternité bafouée

J'ai été interpelée par ce titre de Véronique Albanel sur la question de l'hospitalité et des réfugiés. L'ouvrage se compose de trois parties :

1. Nos peurs ou l'hospitalité perdue
2. Nos impensés ou la fraternité impossible
3. Notre humanité partagée ou la fraternité retrouvée

Qu'est devenue cette hospitalité traditionnelle des sociétés antiques, qui faisait du mauvais hôte un impie ? Pourquoi a-t-elle été remplacée par une inquiétude ? Une peur de l'autre ? A-t-elle d'ailleurs été remplacée par une logique du soupçon ? 
"L'hospitalité est donc une loi sacrée de l'Antiquité grecque qui réclame réflexion, concertation et responsabilité du côté des hôtes, prudence et discrétion du côté des étrangers, mais aussi discernement des deux côtés. De cette longue et belle tradition, sommes nous encore les héritiers ? [...] La relation d'hospitalité s'établit ainsi entre des individus ou des peuples, liés par un pacte"

Ou une logique d'opposition, comme si l'on ne pouvait sortir du conflit civilisé/barbare ? Car avec l'évocation du clash des civilisations et la peur du grand remplacement, c'est exactement ce même combat qui se rejoue sans cesse. On est donc invité dans l'ouvrage à questionner notre rapport à la fraternité.

"S'il s'agit d'une valeur sans portée juridique, elle repose entièrement sur le bon vouloir ou l'initiative de quelqu'un ce serait alors un simple "idéal commun", voire un horizon inatteignable. S'il s'agit du principe général du droit public, l'Etat se voit alors obligé de le reconnaitre et de le respecter"
Et à oser la rencontre, comme seul moyen de dépasser les oppositions manichéennes.
"L'authenticité de la rencontre constitue le noyau dur de la fraternité, son ADN. Sans elle, rien n'est possible. Seule la vraie rencontre nous permet d'échapper aux logiques de violence et de haine, de défiance et d'exclusion"
Enfin, l'ouvrage invite à plus de courage politique, à savoir prendre réellement les mesures annoncées, que ce soit pour mieux accueillir les personnes ou pour écarter les personnes déboutées.

Ce que j'ai eu la joie de croiser dans l'ouvrage, c'est un peu de mon ami Hugo :)
"Liberté, Égalité, Fraternité. Rien à ajouter, rien à retrancher. Ce sont les trois marches du perron suprême. La liberté, c’est le droit, l’égalité, c’est le fait, la fraternité, c’est le devoir. Tout l’homme est là.
Nous sommes frères par la vie, égaux par la naissance et par la mort, libres par l’âme.
Ôtez l’âme, plus de liberté." 

lundi 15 avril 2019

Trois amis en quête de sagesse

Échange à trois voix entre Christophe André, psychiatre, Alexandre Jollien, philosophe et Matthieu Ricard, moine bouddhiste retranscrit dans cet ouvrage. Ils se retrouvent à la campagne quelques jours pour échanger sur leurs questions existentielles : leurs aspirations, l'ego, les émotions, l'écoute, le corps, la souffrance, la cohérence, l'altruisme, la simplicité, le pardon et la liberté. La forme est plutôt dynamique grâce aux trois compagnons, le fond est centré sur la méditation et l'abandon. J'ai noté quelques phrases, que j'ai trouvé jolies ou justes. Et je sors de cet ouvrage, comme souvent de ce genre d'ouvrage d'ailleurs, un peu sceptique, un peu déçue : non, pas de réponse claire à mes questions, il va falloir continuer à chercher en soi et non en l'autre !

"Je venais de réaliser, raconta-t-elle au maître spirituel du monastère, que mon corps avait ressenti l'impact du coup pendant quelques secondes, mais que mon ego en avait souffert pendant une heure"

"Je sors du métro. Les gens sont si beaux. Mais ils ne le savent pas !"

"Travailler sur la manière dont on réagit aux compliments et aux critiques est un très bon exercice pour nos patients en mésestime de soi. Ils sont complexés, doutent d'eux, se font souvent exploiter, écraser, manipuler par les autres. Et parfois, à l'inverse, ils deviennent agressifs parce qu'ils sont mal dans leur peau"

"Dans ce bonheur que je suis en train de ressentir, ou dans ce succès que j'ai pu attendre, qu'est-ce que je dois aux autres ? Et très paradoxalement, plus ils apprenaient à fonctionner sur ce mode, plus ils prenaient confiance en eux ! Parce que, au fond, la gratitude les libérait de cette "fausse confiance en soi" qui ne consiste qu'à croire en ses forces et en ses capacités [...] "La gratitude se réjouit de ce qu'elle doit, quand l'amour propre préférerait l'oublier""

"Il faut une sacrée liberté intérieure pour cesser de vouloir transformer l'autre à sa guise, lui dicter ses conduites, façonner ses opinions. Toujours subsiste la tentation de prendre le pouvoir, même inconsciemment"

"Dans la vie spirituelle, je décèle un autre danger : vouloir jouer au super-héros, prétendre avoir surmonté les blessures. Il n'est peut-être pas inutile de se rappeler les paroles de Nietzsche :"Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d'une étoile dansante""

"En fréquentant des maîtres, ce qui m'a le plus frappé, c'est que je n'ai jamais décelé chez eux le moindre désir de plaire. Ils rayonnent de leur cœur une profonde adéquation au réel et un amour inconditionnel pour chaque être. Tandis que les blessures peuvent nous transformer en mendiants avides d'affection, prêts à tout pour être consolés"

"Le manque de cohérence est souvent lié au sentiment exacerbé de l'importance de soi. Celui qui veut absolument afficher une image flatteuse ou trompeuse de lui-même a du mal à admettre ses fautes et à se montrer tel qu'il est. Il a tendance à tricher quand ses paroles et ses actes ne sont pas à la hauteur de l'apparence qu'il veut donner"

"La nature est bien faite, car le bonheur nous donne l'énergie nécessaire pour venir en aide à autrui, pour agir, pour changer le monde. C'est assez logique au regard des travaux sur les liens entre bonheur et attention : le bonheur élargit notre vision du monde, alors que la souffrance réduit notre focale attentionnelle"

"Etre généreux sans se laisser bouffer par le désir de plaire : c'est un devoir sacré de découvrir une liberté intérieure. Comment y arriver si on obéit au doigt et à l'oeil à son ego, si on est totalement soumis au qu'en-dira-t-on ? Passer du désir de plaire au pur amour, gratuit et sans pourquoi, et poser là, tout de suite, des actes altruistes"

jeudi 11 avril 2019

A son image

Je ne pensais pas forcément lire à nouveau Jérôme Ferrari mais un collègue me l'a mis entre les mains. Et vous connaissez mon peu de résistance aux tentations livresques... J'ai donc découvert cette messe d'enterrement d'une jeune photographe morte dans un accident de voiture. Découpés selon les moments de la liturgie du Requiem, les chapitres proposent la date, le titre d'une photographie - réelle ou imaginaire - qui scandent la vie de la jeune femme. Avec quelques excursions dans les photographies d'autres, de guerre.

Christina in a Red Cloak, 1913, Mervyn O’Gorman © Royal Photographic Society Collection

Très tôt passionnée par la photo, Antonia en fait le centre de sa vie. C'est son oncle et parrain - le prêtre qui célèbre l'enterrement - qui lui a offert son premier appareil photo. Et Antonia découvre les joies de photographier et développer les images, de figer le temps... Avant que la mort ne vienne effacer nos vies. Photographe dans un journal, en charge des concours de pétanque et autres faits divers, presque femme d'un nationaliste corse, elle semble enfermée dans sa famille et son île. Et puis, elle lâche son mec, puis son job, le temps de prendre des photos de la guerre de Yougoslavie, qu'elle ne développera jamais. Et entre la voix de son oncle et la sienne, par l'intermédiaire d'un narrateur, on découvre un peu de sa vie et de ses photos.

Et l'on s'interroge avec elle et avec le narrateur sur la photographie, cette voleuse de temps, qui montre parfois ce qu'on ne voudrait / devrait pas voir, qui abime, salit...

"Antonia regardait un portrait de sa mère à dix ans, debout à l’ombre du laurier planté devant la maison, à côté d’une minuscule aïeule tirant comme de juste une gueule épouvantable, ou elle reconnaissait son parrain, au même âge, parmi d’autres élèves réunis sous le préau de l’école du village pour une photo de classe, et la maison, le préau, le laurier même, paraissaient n’avoir pas changé mais l’aïeule était morte, sa mère et son parrain n’étaient plus des enfants depuis longtemps et leur enfance disparue avait pourtant déposé sur la pellicule une trace de sa réalité aussi tangible et immédiate que l’empreinte d’un pas dans un sol d’argile et il semblait à Antonia que tous les lieux familiers et, depuis ces lieux, l’immensité du monde entier, s’emplissaient de formes silencieuses comme si tous les instants du passé subsistaient simultanément, non dans l’éternité, mais dans une inconcevable permanence du présent" 

"Car il n'y avait au fond que deux catégories de photos professionnelles, celles qui n'auraient pas dû exister et celles qui méritaient de disparaître, si bien que l'existence de la photographie était évidemment injustifiable"

mardi 9 avril 2019

Les courtes

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais j'ai pas mal d'envies de théâtre en ce moment. J'ai embarqué plusieurs titres de Grumberg à la biblio. Je ne suis pas hyper emballée par ce recueil de courtes pièces, toutes baignées d'humour noir et grinçant. On y rencontre surtout des personnes de classe moyenne qui réagissent au regard des autres, au tourisme, à la chasse aux roux, au malheur, à la vocation d'un enfant... Les 15 pièces sont autant de regards sur la médiocrité et l'estime de soi des personnages. 


Michu : Un collègue met les gens dans des cases.
Rixe : quand un accrochage vire au meurtre.
Les vacances : une famille dans un restau à l'étranger, tensions autour de la carte et du pater familias.
Les rouquins : une chasse aux rouquins est lancée. Pour les détecter, rien de plus simple : l'odeur.
Les Gnoufs : un couple organise une soirée à thème. Des musiciens gnoufs arrivent mais ils ne correspondent pas aux attentes...
Maman revient pauvre orphelin : dialogue entre fils et...
Hiroshima commémoration : une victime et un soldat américain se rencontrent sur un plateau TV.
Nagasaki commémoration : une épicerie se fait braquer par un vieux soldat.
Commémoration des commémorations : à la télé, ce qui est bien, c'est qu'il y en a partout chez Marylou.
A qui perd gagne : finale entre deux femmes écrasées par le malheur.
Guerre et paix : la guerre commente les actes faits pour cette belle gosse qu'est la paix... et qui justifie tous les crimes.
Job : dialogue entre Job et Dieu.
La vocation : pour ce père, toutes les vocations sont acceptables sauf une.
Un jardin public : histoire de femmes et d'hommes trop beaux.
Pied de lampe : transformer sa femme en accessoire ou comment prolonger son mariage. 

lundi 1 avril 2019

Le petit chaperon rouge

Je suis dans ma période théâtre, j'en lis, j'en vois. Et je découvre petit à petit Joël Pommerat qu'une amie aime beaucoup. Ce texte est à destination d'enfants.

L'histoire du petit chaperon rouge, chacun la connait. Pommerat met l'accent sur le désir de la petite fille de sortir, toute seule. Et sur le chemin entre sa maison et celle de la mère de sa mère. Elle y rencontre le loup, bien sûr, mais aussi son ombre. Le tout porté par une jolie écriture, sans fioriture.



Histoire d'une petite fille qui veut grandir, qui découvre la vraie peur et non plus jouer à avoir peur. 

"La petite fille un jour avait voulu faire un cadeau utile à sa maman
lui offrir du temps
elle lui avait dit : tiens je te donne du temps maman
mais sa mère ne s'était même pas rendu compte du cadeau que lui faisait sa petite fille et tout était resté comme avant"

jeudi 28 mars 2019

Faire surface

J'enchaine sur un autre Margaret Atwood, dont je sors encore plus déçue que du précédent. J'ai trouvé ça long et sans intérêt.

Notre héroïne revient dans la maison familiale, des années après avoir rompu avec sa famille. On l'a appelée car son père a disparu. Elle est accompagné de Joe, son ami, et de David et Anna, un couple. Sa maison, isolée sur un lac, les plonge dans une nature omniprésente, loin de la "civilisation". Et c'est comme si des vacances commençaient pour le groupe, qui semble oublier pourquoi il est là et s'adonne à la pêche, à filmer des bouts de n'importe quoi... Enfin, tous sauf notre héroïne, qui revoit son enfance, son mariage, son frère. L'ambiance est pesante, saturée d'enjeux de pouvoir, notamment de la part de David. C'est glauque, c'est oppressant, on souhaite échapper à cette île... Mais c'est le lieu pour l'héroïne d'un réveil, d'un voyage initiatique et oedipien qui la conduira à plus de liberté. Ou de folie, ce qui peut revenir au même.

Un roman long, lent, trop pour moi en ce moment. Avec des personnages exaspérants.

lundi 25 mars 2019

Impératrice de Chine

Pearl Buck, c'est une des auteures que j'ai dévoré ado. J'aimais ces histoires d'amour exotiques et historiques dans une Chine mystérieuse. En retombant sur un de ses livres, j'ai retenté l'expérience, avec un peu moins de plaisir qu'il y a 20 ans. 

C'est l'histoire de Yehonala, dite aussi Tzu Hsi, concubine puis impératrice de Chine. Vous la connaissez peut-être sous l'orthographe Cixi - non, pas exactement celle de Lanfeust. On est au XIXe siècle, Yehonala est désignée comme concubine de l'empereur. Elle parvient à s'en faire aimer ou du moins à se rendre indispensable, notamment en lui donnant un fils. A la mort de l'empereur, elle continue à tenir les rênes du pays. Stratège et ambitieuse, elle sait s'entourer et décider même si elle est détestée d'une partie de la cour. Et c'est toute sa vie de cour que l'on suit, avec ses alliances et ses trahisons.

Joli portrait de femme, plutôt doux avec Cixi, ce qui est rare car elle m'était antérieurement plutôt parue comme une intrigante que comme une femme blessée par manque d'amour et par la vie de cour. Toujours très proche de l'impératrice, le roman conte tout par son prisme, je me suis donc posé pas mal de questions sur le contexte du pays, tant à l'intérieur (même si on a quelques éléments, notamment lors des révoltes) qu'à l'extérieur (avec tous ces européens qui viennent s'installer). Je n'ai pas cherché à vérifier directement à la lecture tant l'ensemble se lit très agréablement et facilement, presque trop !

jeudi 21 mars 2019

Les désorientés

Roman d'un groupe d'amis séparé par la guerre et le temps, j'ai beaucoup aimé ce titre d'Amin Maalouf. Je n'avais pas lu cet auteur depuis plus de 10 ans et je crois que c'est dommage. 

Adam est appelé par son ancien ami, Mourad, sur son lit de mort. Il ne se sont pas parlés depuis longtemps, brouillés par des incompréhensions et des jugements mutuels. Adam décide de répondre, prend l'avion et se retrouve dans son pays natal où il n'a pas posé le pied depuis des années. Mais il arrive trop tard et Mourad n'est plus quand il vient lui rendre visite. C'est Tania, sa veuve, qui l'accueille et lui demande de rassembler son groupe d'amis pour rendre un dernier hommage à Mourad. Ce groupe d'amis, d'étudiants qui aimaient à refaire le monde sur la terrasse de Mourad, s'est éparpillé, avec l'un au Brésil, l'autre aux USA, un autre au monastère... C'est un défi de tous les contacter et pourtant, Adam, hébergé par Sémiramis, commence à le relever. C'est l'occasion pour lui d'interroger sa mémoire autour de ces amitiés, de se souvenir de sa jeunesse, du parcours de chacun, de la vie d'exilé... Il écrit dans son petit carnet à mesure des jours en même temps que le narrateur nous conte ses démarches et ses rencontres. 

C'est un beau roman sur le paradis perdu, cette jeunesse, ce pays, ces hommes qui ont dû faire des compromis ou des choix. C'est un roman d'amitié. D'exilé. Il sent la nostalgie. 


"On ne cesse de me répéter que notre Levant est ainsi, qu'il ne changera pas, qu'il y aura toujours des factions, des passe-droits, des dessous-de-table, du népotisme obscène, et que nous n'avons pas d'autre choix que de faire avec. Comme je refuse tout cela, on me taxe d'ogueil et même d'intolérance. Est-ce de l'orgueil que de vouloir que son pays devienne moins archaïque, moins corrompu et moins violent ? Est-ce de l'orgueil ou de l'intolérance que de ne pas vouloir se contenter d'une démocratie approximative et d'une paix civile intermittente ?"

"C'est d'abord en nous ligotant le corps que les tyrannies morales nous ligotent l'esprit. Ce n'est pas leur unique instrument de contrôle et de domination, mais il s'est révélé, tout au long de l'histoire, l'un des plus efficaces"

"Les conflits qui agitaient notre pays étaient-ils simplement des affrontements entre tribus, entre clans, pour ne pas dire entre différentes bandes de voyous, ou bien avaient-ils réellement une dimension plus ample, une teneur morale ? En d'autres termes : valait-il la peine de s'y engager, et de prendre le risque d'y laisser sa peau ?"

"Au commencement de ma vie, je rêvais de construire le monde, et au bout du compte, je n'ai pas construit grand-chose. Je m'étais promis de bâtir des universités, des hôpitaux, des laboratoires de recherche, des usines modernes, des logements décents pour les gens simples, et j'ai passé ma vie à bâtir des palais, des prisons, des bases militaires, des malls pour consommateurs frénétiques, des gratte-ciel inhabitables, et des îles artificielles pour milliardaires fous"

"C'est l'archétype de l'immigré. on lui aurait dit :"Tu es désormais un citoyen romain!", il se serait enveloppé dans une toge, il se serait mis à parler le latin et serait devenu le bras armé de l'Empire. Mais on lui a dit :"Tu n'es qu'un barbare et un infidèle !" et il n'a plus rêvé que de dévaster le pays.
Et c'est ton cas ?
Ça aurait pu être mon cas, et c'est certainement le celui d'un grand nombre d'immigrés. L'Europe est pleine d'Attilas qui rêvent d'être citoyens romains et qui finiront par se muer en envahisseurs barbares. Tu m'ouvres les bras, je suis prêt à mourir pour toi. Tu me refermes ta porte au nez, et ça me donne envie de démolir ta porte et ta maison"

"Les vaincus sont toujours tentés de se présenter comme des victimes innocentes. Mais ça ne correspond pas à la réalité, ils ne sont pas du tout innocents. Ils sont coupables d'avoir été vaincus. Coupables envers leurs peuples, coupables envers leur civilisation"

"Aujourd'hui, vous entendez les gens dire : "Moi, en tant que chrétien, je pense ceci, et moi en tant que musulman je pense cela". J'ai tout le temps envie de leur dire : "Vous devriez avoir honte ! Même si vous pensez en fonction de votre communauté, faites au moins semblant de réfléchir par vous-mêmes !""

"J'ai toujours été frappé par le fait qu'à Rome, le dernier empereur s'appelait Romulus, comme le fondateur de la ville ; et qu'à Constantinople, le dernier empereur s'appelait Constantin - là encore, comme le fondateur. De ce fait, le prénom d'Adam m'a constamment inspiré plus d'inquiétude que de fierté"

lundi 18 mars 2019

Là où les tigres sont chez eux

Est un bon gros pavé aux multiples personnages et histoires de Jean-Marie Blas de Roblès. 
Attention, il faut aimer les personnages qui se croisent et se font signe, entre les lieux et les siècles. Et peut-être les biographies. Car notre fil conducteur est une biographie du jésuite Athanase Kircher, un savant du XVIIe siècle qui a cru déchiffrer les hiéroglyphes, inventer mille et une machines, s'intéresser à tout ce qui faisait son siècle, surtout dans le domaine des sciences et des langues. C'est un esprit encyclopédique, qui démontre tout par la Bible : origine des hommes, des langues et même Dieu unique dissimulé dans les polythéismes. Cette biographie est entre les mains de notre héros, Eleazard von Wogau, qui la commente depuis le fond du Brésil, qui lui est plus agréable que la France. Cet Eleazard a une famille, en pleine explosion : sa femme Elaine l'a quitté, sa fille Moéma aussi. Il a heureusement quelques amis, une gouvernante et un affreux perroquet. Et puis, il y a une italienne de passage qui l'occupera un petit temps. Et Elaine, sa femme, est paléontologue, en mission. Avec Mauro, fils de la comtesse Carlotta et de l'homme d'affaire et gouverneur Moreira, que l'on verra aussi avec Eleazard. Quant à Moéma, elle étudie (peu), baise et se drogue (beaucoup). En outre, on rencontre Nelson, handicapé et l'oncle Zé qui vivent dans les favélas. Ils ont croisé et croiseront aussi certains personnages. Et autant vous le dire, dans ce Brésil hostile et corrompu, tout va de mal en pis. 

Ouvrage et histoires aussi baroques que le fourmillement de Kircher et son cabinet de curiosité, ce livre est un plaisir de lecture, avec une belle langue et des aventures picaresques. Il est toutefois fondé sur le faux et l'échec, à l'image de Kircher, ce qui donne une fin frustrante et déprimante : on ne sait pas exactement ce qu'il advient de chacun mais aux dernières nouvelles, c'est pas du tout l'extase. Et jamais je n'ai réellement réussi à m'attacher aux différents personnages.

Bref, si vous aimez les romans à la Umberto Eco, foncez, c'est le même genre !

lundi 11 mars 2019

Underground Railroad

J'ai pas mal hésité avant d'emprunter ce livre de Colson Whitehead. J'avais peur de tomber sur un roman lambda sur l'esclavage. En fait, c'était plutôt chouette comme découverte avec cette matérialisation de chemins de fer clandestins pour favoriser la fuite d'esclaves.

Notre héroïne est une jeune femme de 16 ans, Cora, qui a la réputation de ne pas se laisser faire. Sa mère l'a abandonnée en fuyant et elle s'est élevée toute seule sur son bout de lopin qu'elle défend fièrement - c'est une des rares de sa plantation de coton à avoir un micro-potager. L'initiative de fuir, elle la tient de Caesar, un jeune noir qui a grandi librement. Les voilà donc sur les chemins de la liberté, empruntant de véritables trains souterrains, passant sous des granges-gares. Mais il n'est pas si simple de fuir, surtout lorsque Ridgeway, fameux chasseur d'esclaves, se met à pister les fugitifs. Passant par divers états, Cora découvrira les ravages de l'esclavage et du racisme, la violence des hommes - de même ou différente couleur - entre eux.

Au-delà du roman d'aventure entrainant, notamment autour de ce chemin de fer, le romancier pose des questions sur le racisme ordinaire, la peur et la rapacité des hommes. Cora n'est pas forcément attachante mais elle transforme ceux qu'elle croise, les condamnant ou les éclairant. C'est bien mené, ça va vite, l'héroïne est un peu agaçante mais ça passe, et ça fait cogiter sur des sujets de société tout en restant un roman divertissant - avec des passages bien glauques.

jeudi 7 mars 2019

Amphitryon 38

Vous connaissez l'histoire d'Amphitryon, dont la femme, Alcmène, est si belle que Zeus en tombe amoureux ? Et qui donnera naissance à Hercule, le héros des héros ? Eh bien, voici la version de Giraudoux. 

Le rideau s'ouvre sur Jupiter et Mercure, en voyeurs, devant la fenêtre d'Alcmène, la matant sans vergogne. Jupiter n'a qu'une idée en tête, passer une nuit avec la jeune mortelle. Sauf que celle-ci est désespéramment fidèle à son mari, dont elle est amoureuse. La poisse ! Jupiter n'a d'autre solution que de se faire passer pour Amphitryon et de ruser. Il envoie le mari à la guerre, se présente à sa place... et c'est l’imbroglio quand toute la cité apprend qu'un dieu aime Alcmène. Celle-ci refuse de céder, envoie Léda à sa place... dans les bras de son mari. 
Joli personnage que celui d'Alcmène, simple et fidèle, ferme dans son refus. Et jolis échanges entre les personnages, qu'il s'agisse de Jupiter et Mercure ou Jupiter et Alcmène. C'est finalement Amphitryon, l'éponyme et le cocu, qui est le moins intéressant. 

"Mercure : Et vous n'avez pas un préféré parmi les dieux ?
Alcmène : Forcément, puisque j'ai un préféré parmi les hommes...
Mercure : Lequel ?
Alcmène : Dois-je dire son nom ?
Mercure : Voulez-vous que j'énumère les dieux, selon leur liste officielle, et vous m'arrêterez ?
Alcmène : Je vous arrête. C'est le premier.
Mercure : Jupiter ?
Alcmène : Jupiter.
Mercure : Vous m'étonnez. Son titre de dieu des dieux vous influence à ce point ? Cette espèce d'oisiveté suprême, cette fonction de contremaître sans spécialité du chantier divin ne vous détourne pas de lui, au contraire ?
Alcmène : Il a la spécialité de la divinité. C'est quelque chose"

"Mon mari peut être Jupiter pour moi. Jupiter ne peut être mon mari"

"C'est un garçon, et il naîtra. Tous ces monstres qui désolent encore la terre, tous ces fragments de chaos qui encombrent le travail de la création, c'est Hercule qui doit les détruire et les dissiper. Votre union avec Jupiter est faite de toute éternité"