jeudi 20 septembre 2018

Le coeur est un chasseur solitaire

J'attendais beaucoup de ce roman de Carson McCullers que certains ont porté aux nues. Trop d'attentes ? 

Le plot ? Plusieurs personnages, dans le Sud de l'Amérique, dans une petite ville de filatures. Il y a Mick, une ado de 12-14 ans, qui aime la musique et rêve d'écrire des symphonies. Blount, un agitateur communiste qui boit trop, Biff, tenancier du bistrot ouvert toute la nuit, Copeland, un docteur noir qui rêve que la race noire se distingue et qui ne cesse d'être déçu par les siens. Et Mr Singer, un sourd muet qui reçoit les confidences des uns et des autres, les fascine, les apaise, les comprend (peut-être) mais est surtout attaché à son ami Antonapoulos, interné depuis peu.

On suit ces personnages dans leur vie quotidienne, leurs petits ravissements et grands soucis d'argent, de goût, d'ennui, de revanche etc. Des personnages très seuls, dans leur famille, leur milieu, leur couple. Des personnages en lutte, temporairement, avant une défaite, une fuite, la mort... Des bouts de résistance à un destin tracé, médiocre, pauvre et sans issue. Mais est-il vraiment possible d'échapper à son destin dans une Amérique ravagée par la crise et le désespoir ?  

Impossible pour moi de m'attacher aux personnages, à leurs préoccupations, sauf peut-être celles de Copeland, je sors déprimée de cette lecture déprimante. Très peu pour moi les dialogues de sourds !

lundi 10 septembre 2018

La vie mode d'emploi

Je n'avais pas lu Georges Perec depuis la licence, où j'avais étudié (et beaucoup apprécié) W ou le Souvenir d'enfance. C'était un roman à deux voix, mêlant autobiographie et utopie sur une île de sportifs... qui se révèle être une vraie dictature. Avec La Vie mode d'emploi, j'ai redécouvert cet écrivain brillant qui se joue des contraintes qu'il s'impose pour offrir au lecteur un livre foisonnant.


Ce roman sous forme de puzzle retrace la vie d'un immeuble parisien sur 100 ans, de 1875 à 1975. On y rencontre les divers propriétaires et locataires, des concierges aux notables, des caves aux chambres de bonnes. Riche en descriptions, en listes ou en énigmes, ce roman ce veut exhaustif. Aucun meuble ne semble oublié, aucun livre, aucune petite histoire. Cela peut être celle des habitants actuels comme celle des locataires passés, des escrocs aux grandes familles. Mais partout souffle l'aventure, que ce soit chez l'archéologue rêveur, le milliardaire enrichi en Afrique, les peintres ou la cantatrice. 

Composé selon des contraintes mathématiques (il ne faut jamais passer plusieurs fois dans la même pièce de l'immeuble (il y en a 100), chaque pièce a des caractéristiques propres et imposées et des livres et tableaux inspirent les chapitres) savamment dissimulées par l'auteur, ce roman pourrait se lire dans n'importe quel ordre, en suivant les personnages (il y a des index), des temporalités, ou au hasard. Se détache simplement le fil rouge de l'histoire de Bartlebooth, un riche jeune homme qui imagine un projet maîtrisé, esthétique et logique, sans autre but que lui-même à savoir la réalisation d'aquarelles partout dans le monde pendant 10 ans, envoyées à l'artisan Gaspard Winckler qui en fait des puzzles. A son retour, Bartlebooth fait les puzzles, reconstitue l'aquarelle, la renvoie sur les lieux de réalisation pour l'y détruire et récupérer une feuille blanche. 

C'est là le point d'ancrage du roman, l'intrigue qui nous attache. Mais chaque chapitre propose une ouverture sur d'autres intrigues, d'autres aventures, d'autres vies qui entrent en résonance avec l'histoire principale. C'est riche, c'est malin, c'est foisonnant de vie !


lundi 3 septembre 2018

Diotime et les lions

Je continue ma découverte de Henry Bauchau. J'ai comme l'impression que ce sera un des auteurs que j'aurai le plus lu cette année. 

On repart dans l'Antiquité avec ce titre. Cette fois, pas dans la Grèce d'Antigone, mais plutôt dans la Perse voisine. Diotime est une jeune femme singulière, qui aime la chasse au faucon et l'équitation. Nullement impressionnée par Cambyse, son grand-père imposant, elle apprend ces arts de lui. Ce n'est pas vraiment des arts féminins et parfois, sa mère s'en inquiète. Surtout quand Diotime déclare vouloir participer à la chasse au lion. Scènes étonnantes de danses et de buchers... Puis vient l'histoire d'amour, la quête d'Arsès pour être digne de Diotime.

Ce petit ouvrage, une nouvelle, mêle la Grèce, la Perse et l'Inde dans son déroulé et ses personnages. C'est une histoire de découverte et d'apprivoisement de soi, de ses désirs et de ses démons. C'est l'histoire de nouvelles traditions, dans un temps mythique. Agréable mais un peu court.


vendredi 31 août 2018

La Ville des prodiges

C'est l'ami Cléanthe qui m'a donné envie de sortir ce titre de ma PAL. Bon, à 100 pages près, c'est un pavé de l'été ;)

Dans une Barcelone en pleine expansion, à la veille de l'expo universelle de 1888, débarque Onofre Bouvila. Sans un sou en poche, il lui faut rapidement trouver du travail. Mais malin et sans scrupule, la question financière ne le taraude pas longtemps. D'abord comme agitateur politique, puis dans la mafia locale, il se fait un nom qui lui permet d'épouser la jeune femme de ses rêves. En ces années de guerres et d'inventions, il investit dans les armes ou le cinéma comme dans des carottes. Sans s'intéresser véritablement au sujet mais à ce qu'il peut lui rapporter. Ce sont les magouilles, les rêves de grandeur, les manipulations d'Onofre que nous suivons dans ce roman. Personnage qui s'ennuie vite, qui aime la nouveauté, le renouveau, il va sans cesse de l'avant, que ce soit pour monter un cinéma, restaurer une vieille demeure ou séduire une femme. Mais on y lit aussi l'évolution de Barcelone, de son urbanisme. Et les progrès du siècle, entre les diverses expositions universelles, de 1888 à 1929.

Roman foisonnant, écriture dense, rapide, quelques digressions, c'est une jolie lecture que celle-ci malgré un héros détestable.

vendredi 24 août 2018

Oeuvres

Quand tu es fan des ouvrages de Svetlana Alexievitch et que tu découvres qu'Acte Sud a publié un thésaurus de 3 de ceux-ci, tu sautilles de joie ! Plutôt compact pour ses 700 pages, il est parfait pour les vacances. Enfin, en terme de format plus que de contenu, car c'est loin d'être léger léger.
Au programme, trois œuvres : La guerre n'a pas un visage de femme, Derniers témoins et La Supplication. Avec une micro interview en intro qui donne quelques clés sur le travail de l'auteur...
"Quelle vérité voulez-vous atteindre avec votre manière d'écrire, si particulière ?
Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l'image d'une époque. C'est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre. J'enregistre des centaines de personnes. Je reviens voir la même personne plusieurs fois. Il faut d'abord, en effet, la libérer de la banalité qu'elle a en elle. Au début, nous avons tous tendance à répéter ce que nous avons lu dans les journaux ou les livres. Mais, peu à peu, on va vers le fond de soi-même et on prononce des phrases tirées de notre expérience vivante et singulière. Finalement, sur cinquante ou soixante-dix pages, je ne garde souvent qu'une demi-page, cinq au plus. Bien sûr, je nettoie un peu ce qu'on me dit, je supprime les répétitions. Mais je ne stylise pas et je tâche de conserver la langue qu'emploient les gens. Et si l'on a l'impression qu'ils parlent bien, c'est que je guette le moment où ils sont en état de choc, quand ils évoquent la mort ou l'amour.


Quelles questions vous obsèdent ?
Celles qui torturaient déjà Dostoïevski. Pourquoi sommes nous prêts à sacrifier notre liberté ? Comment le désir de faire le bien peut-il déboucher sur le mal le plus absolu ? Comment expliquer la noirceur de l'âme humaine ? Quand j'étais jeune, j'ai lu les journaux intimes des grands acteurs de la révolution russe. J'avais envie de savoir qui étaient ces gens, par exemple, Dzerjinski, le futur chef de la police politique. Eh bien, c'était un jeune homme très lumineux, qui rêvait de la régénération de l'être humain. Par quel mystère ces jeunes gens idéalistes se sont-ils transformés en leaders sanguinaires ? C'était ce que je voulais comprendre. C'est pourquoi j'ai placé cette phrase du philosophe Friedrich Steppuhn en exergue de La fin de l'homme rouge : "En tous cas, nous ne devons pas oublier que ceux qui sont responsables du triomphe du mal dans le monde, ce ne sont pas ses exécutants aveugles, mais les esprits clairvoyants qui servent le bien". C'est mon traumatisme enfantin, et cela reste ma grande question"
Comme toujours avec Svetlana, difficile de résumer des compilations de témoignages, je vais donc vous assommer de citations. Sachez simplement que son objectif est de retrouver la vérité du vécu des personnes. Elle ne souhaite pas écrire un énième livre d'histoire mais un livre d'histoires et de ressentis. De petites histoires qui ne sont pas si anecdotiques.

La guerre n'a pas un visage de femme regroupe des témoignages de femmes russes qui ont participé à la 2nde Guerre mondiale (avec en prime, quelques passages initialement interdits par les censeurs). Beaucoup d'entre elles ont couru au bureau de recrutement, pour être envoyées au front et défendre le pays. Elles étaient jeunes, adolescentes, lors du début de la guerre : lycéennes, étudiantes. Elles ne visaient pas des carrières militaires mais sont devenues, le temps du conflit tireuse d'élite, agente de transmission, chauffeuse de tank, infirmière, mécanicienne, chiffreuse, brancardière, capitaine de corvette, docteure, partisane ou lavandière pour les troupes. Elles disent la guerre, les champs de bataille, le sang, la mort mais aussi les tresses coupées au recrutement, le regard des hommes, incrédules ou protecteurs, l'envie d'être coquette ou l'oubli de toute féminité. Elles disent la victoire, la place à reprendre dans la société et le regard d'autres femmes qui n'ont pas combattu. 

"Les filles se sentaient à égalité avec les garçons. On ne nous traitait pas de manière différente. Nous entendions tout le temps répéter... depuis l'enfance, depuis l'école :"Les filles, au volant des tracteurs ! Les filles, aux commandes des avions !" Nous rêvions de défendre notre grand pays ! Le meilleur au monde ! Notre pays bien-aimé ! Nous étions prêtes à mourir"

"A la fin de l'année 1941, j'ai reçu un faire-part : mon mari était mort aux environs de Moscou. Il était pilote, chef d'escadrille. J'ai emmené ma fille chez mes parents. Et j'ai demandé à être envoyée au front"

"Je me souviens d'une permission qu'on m'avait accordée. Avant d'aller chez ma tante, je suis entrée dans un magasin. Avant la guerre, j'adorais les bonbons. Je dis : "Donnez-moi des bonbons". La vendeuse m'a regardé comme si j'étais une malade mentale. Je ne comprenais pas ce qu'étaient les tickets de rationnement, ce qu'était le blocus. Tous les gens qui patientaient dans la queue se sont tournés vers moi. Mon fusil était plus grand que moi. Lorsqu'on nous avait distribué nos armes, j'avais regardé le mien et je m'étais dit : "Quand atteindrais-je la même taille ?" Et subitement, les gens qui étaient là, toute la file d'attente, sont intervenus :"Donnez-lui des bonbons, prenez nos tickets". Et j'ai eu mes bonbons."

 "Mon bébé était tout petit, il n'avait que trois mois, je l'emmenais en mission. Le commissaire me donnait des ordres et lui-même avait les larmes aux yeux : "ça me déchire le cœur" disait-il. Je rapportais de la ville des médicaments, des bandes, du sérum... Je les plaçais entre les jambes de ma gosse, sous ses aisselles, je la langeais, l'enveloppais dans une couverture et partais avec elle dans les bras. Dans la forêt, des blessés étaient en train de mourir. Il fallait y aller. Personne ne pouvait passer, s'infiltrer, il y avait des postes de contrôles dressés par les Allemands et la police collabo. J'étais la seule à pouvoir les franchir... Avec mon bébé emmailloté... Aujourd'hui, ça m'est difficile à avouer... oh ! Très difficile ! Pour que ma mouflette ait de la fièvre et qu'elle pleure, je la frottais avec du sel. Elle devenait toute rouge, ça la démangeait, elle braillait comme une forcenée. Je m'approchais du poste : "C'est la typhoïde, monsieur... La typhoïde..." Ils me chassaient pour que je m'éloigne au plus vite"

"Vous imaginez ? Une femme enceinte qui trimballe une mine sur elle... Elle attendait tout de même un gosse... Elle aimait, elle voulait vivre. Et bien sûr, elle avait peur. Et pourtant, elle allait en avant..."

"Nous revenions d'un exercice de tir. J'ai cueilli des violettes. Un petit bouquet, pas plus gros que ça. J'ai cueilli ce bouquet et l'ai attaché à ma baïonnette. Et en avant, marche !"

"Je voyais mon premier tué : j'étais là, plantée debout, et je pleurais. Je le pleurais. Mais à ce moment, un blessé m'appelle : "Bande-moi la jambe !" sa jambe n'étais plus retenue que par son pantalon. Je coupe le pantalon : "Pose ma jambe, à côté de moi !" J'ai obéi. Aucun blessé, s'il était conscient, n'acceptait d'abandonner sur place son bras ou sa jambe. Il l'emportait avec lui..."

"Les Allemands ont battu en retraite, et un lieutenant blessé, l'artilleur Kostia Khoudov, est resté étendu dans le no man's land. Deux chiens bergers spécialement dressés pour secourir les blessés y sont allés (c'était la première fois que j'en voyais), mais ils sont abattus également. J'ai alors ôté ma chapka, je me suis redressée de toute ma taille et me suis mis à chanter, d'abord doucement, puis à pleine voix, notre chanson préférée d'avant-guerre : Je t'ai accompagné sur la route de l'exploit. Les tirs se sont tus des deux côté - du nôtre et du côté allemand. Je me suis approchée de Kostia, penchée sur lui, je l'ai placé sur le petit traineau dont je m'étais munie, et je l'ai ramené vers nos lignes. J'avançais et je pensais : "Pourvu qu'ils ne me tirent pas dans le dos, je préférerais encore qu'ils visent la tête." Mais il n'y a pas eu un seul coup de feu pendant mon trajet"

"Combien j'ai vu de bras et de jambes coupées... J'avais du mal à croire qu'il restait quelque part des hommes entiers. J'avais l'impression qu'ils étaient tous ou bien blessés, ou bien morts"

"Nous sommes une espèce en voie de disparition. Des mammouths ! Nous appartenons à une génération qui croyait qu'il y avait quelque chose de plus grand que la vie humaine. La Patrie. L'Idéologie. Et bien sûr, Staline"

"Dans la salle où j'officiais, il y avait deux blessés : un Allemand et un tankiste à nous, gravement brûlé. Je passe les visiter :
"Comment allez-vous ?
- Moi, ça va, répond le tankiste, mais celui-là n'est pas fameux.
- C'est un nazi...
- Non, moi ça va, mais lui est dans un sale état."
Ce n'était plus des ennemis, mais simplement deux hommes blessés allongés l'un à côté de l'autre. Entre eux se nouait quelque chose d'humain. J'ai plus d'une fois observé comme ce phénomène survenait rapidement"

"Quant aux mines, il y en avait à chaque pas. Des quantités. Une fois, on pénètre dans une maison et quelqu'un y remarque de magnifiques bottes en box-calf. Il tend déjà la main pour s'en emparer quand je lui crie : "N'y touche pas !" Je me suis approchée pour les examiner de plus près, et il s'est révélé qu'effectivement, elles étaient piégées. Nous avons vu des fauteuils, des commodes, des crédences, des poupées, des lustres piégés... Les habitants nous demandaient de déminer leurs rangs de tomates, de pomme de terre, de choux [...] Des paysans armés de pelles arrachaient des pommes de terre, tandis que, dans le champ voisin, nous étions, nous, occupés à déterrer des mines"

"Non, vraiment, il n'y a que la femme russe pour avoir l'idée d'emporter son livret militaire au moment de partir en vacances, avec dans l'esprit de foncer au bureau de recrutement s'il arrive quoi que ce soit !"

"Moi, je ne voulais pas que la guerre se termine... C'est terrible d'avouer ça... Je ne voulais pas... Je suis folle. Je savais bien que notre amour prendrait fin en même temps que la guerre [...] La guerre, c'est la meilleure période de ma vie, parce que c'est le temps où j'aimais. Où j'étais heureuse"

"J'aimais la Patrie plus que tout au monde. Je l'aimais... A qui puis-je raconter ça aujourd'hui ? A ma fille... Je lui raconte des souvenirs de guerre, et elle pense que ce sont des contes. Des contes pour enfants. D'affreux contes pour enfants..."

"Il y avait aussi parmi nous une femme nommée Zajarskaïa. Elle avait une fille, Valéria, âgée de sept ans. Nous avions pour mission de faire sauter le réfectoire où mangeaient les Boches. Nous avons décidé de placer une bombe dans le poêle, mais il fallait réussir à la faire passer. Alors, la mère a déclaré que ce serait sa fille qui s'en chargerait. Elle a posé la bombe dans une corbeille et mis par dessus deux robes d'enfant, une peluche, deux douzaines d’œufs et du beurre. Et c'est ainsi que sa fille a transporté la bombe au réfectoire. On dit : l'instinct maternel est plus fort que tout. Mais non, l'idéal est plus fort. Et la foi est plus forte. Nous avons gagné parce que nous avons la foi. La patrie et nous, c'était la même chose"

"Elle rentrait à la maison en courant et demandait : "Est-ce que je peux me promener à la maison plutôt ? Autrement, si jamais papa arrive et que je suis dans la rue, avec les autres enfants, il ne me reconnaitra pas, puisqu'il ne m'a jamais vue". Je n'arrivais pas à la faire sortir de la maison pour qu'elle aille rejoindre les autres gosses dans la rue. Elle passait des journées entières enfermée. Elle attendait papa. Mais son papa n'est jamais revenu"

"J'ai vu une gare bombardée. Un convoi transportant des enfants était à quai. On s'est mis à sortir des gosses par les fenêtres : des petits enfants, âgées de trois, quatre ans. Il y avait un bois tout près, et les voilà qui courent s'y réfugier. A cet instant, des chars allemands ont surgi, ils ont foncé droit sur eux. Il n'est rien resté de ces mioches"

"Après cette expédition, j'ai commencé à protéger mes jambes et mon visage durant les combats. J'avais de belles jambes, j'avais très peur qu'on me les abime. Ainsi que d'être défigurée... C'était juste un détail... Après la guerre, j'ai mis plusieurs années à me débarrasser de l'odeur du sang. Elle me poursuivait partout. Je lavais le linge, je sentais cette odeur, je préparais le repas, elle était encore là... Quelqu'un m'avait offert un chemisier rouge, c'était une rareté à l'époque où le tissu manquait. Mais je n'ai pu le porter à cause de sa couleur qui me flanquait des nausées. Je ne pouvais plus aller dans les magasins faire les courses. Au rayon boucherie. Surtout l'été... Et voir la viande de volaille... Tu comprends... Elle ressemble beaucoup... Elle est aussi blanche que la chair humaine"

Derniers témoins est différent même s'il traite aussi de la 2nde Guerre mondiale. Les narrateurs y sont des personnes qui étaient enfants lorsque la guerre a éclaté. Ils nous content les atrocités auxquelles ils ont pu assister, la faim, l'absence de famille... Il est plus épuré que le précédent, avec moins d'interventions de Svetlana et des informations sommaires sur le témoin : son prénom, son âge en 41 et son travail actuel.

"Puis j'ai vu les premiers nazis ou, plutôt, je les ai entendus : ils portaient tous des bottes ferrées qui résonnaient très fort. Elles claquaient sur le pavé de nos rues. Et moi, il me semblait que, lorsque ces hommes marchaient, la terre elle-même avait mal"

"La petite de la voisine : trois ans et deux mois... ça je m'en souviens... devant son cercueil, sa mère n'arrêtait pas de répéter : "Trois ans et deux mois... Trois ans et deux mois..." Elle avait trouvé une grenade... et s'était mise à la bercer comme une poupée. Elle l'avait enveloppée dans des chiffons et la berçait. Elle était petite comme un jouet, cette grenade, mais lourde. La mère est arrivée trop tard..."

"A quatre ans... Je n'avais jamais vraiment pensé à la guerre...
Mais je me la représentais comme ça : une grande forêt sombre et, dedans, un truc qui s'appelle la guerre. Pourquoi la forêt ? Parce que dans les contes, les choses les plus terribles se passent toujours dans la forêt"

"A Leningrad, il ne restait pas le moindre chat... Un chat bien vivant, on en rêvait ! C'était à manger pour un mois"

"La première à disparaître a été notre merveilleuse maman. Papa a suivi. On a tout de suite compris, senti qu'on était les dernières. Qu'on était à la limite, au bout de la chaîne... Les derniers témoins. Notre époque s'achève. Nous devons parler. On s'est dit qu'on serait les dernières à raconter ces choses-là"

La Supplication nous sort du monde de la 2nde Guerre mondiale pour entrer dans l'époque de la guerre atomique. Avec ces mots des survivants de Tchernobyl, ce sont des témoignages de mort, de maladie mais aussi d'amour. Et toujours en arrière-plan, ce héros soviétique qui fait tout pour sa patrie, sans questionner, au risque de sa vie.

"Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !"

"Nous sommes retournés chez nous. J'ai enlevé tous les vêtements que je portais et les ai jetés dans le vide-ordure. Mais j'ai donné mon calot à mon fils. Il me l'a tellement demandé. Il le portait continuellement. Deux ans plus tard, on a établi qu'il souffrait d'une tumeur au cerveau..."

"Ma fillette... Elle n'est pas comme tout le monde [...] A la naissance, ce n'était pas un bébé, mais un sac fermé de tous les côtés, sans aucune fente. Les yeux seuls étaient ouverts"

"Dans les premiers jours qui ont suivi la catastrophe, les livres sur les radiations, sur Hiroshima et Nagasaki et même sur la découverte de Röntgen ont disparu des bibliothèques [...] Il n'y avait aucune recommandation médicale, aucune information. Ceux qui le pouvaient achetaient des comprimés d'iodure de potassium [...] Et puis on a trouvé un signe auquel tout le monde prêtait attention : tant qu'il y avait des moineaux et des pigeons, la ville pouvait être habitée aussi par l'homme"

"Je vais vous raconter une histoire drôle. Un prisonnier évadé se cache dans la zone de trente kilomètres autour de Tchernobyl. On finit par l'attraper. On le fait passer au dosimètre. Il "brille" à un point tel qu'il est impossible de le mettre en prison ou à l’hôpital. Mais on ne peut pas le laisser en liberté, non plus"

"Vous êtes écrivain, mais jusqu'ici aucun livre ne m'a aidée, ne m'a permis de comprendre. Pas plus que le théâtre ou le cinéma. Alors, je cherche toute seule. Moi-même. Nous vivons tout cela, mais nous ne savons qu'en faire. Je ne peux pas le comprendre avec mon esprit. Ma mère est particulièrement désemparée. Elle enseigne la langue et la littérature russe et m'a toujours appris à vivre d'après les livres. Et soudain, il n'y a plus de livres utilisables"

"La radioactivité atteignait mille huit cents röntgens par heure. Les pilotes avaient des malaises en plein vol. Pour balancer leurs sacs de sable dans l'orifice brulant de la centrale, ils sortaient la tête de la carlingue et faisaient une estimation visuelle. Il n'y avait pas d'autre moyen... Aux réunions de la commission gouvernementale, on rapportait les choses d'une manière très simple : "Pour cela, il faut mettre une vie. Et pour ceci, deux ou trois vies..." Une manière très simple [...] Là gisent des milliers de tonnes de métal et d'acier, des tuyaux, des vêtements de travail, des constructions en béton. Il m'a montré une vue aérienne publiée par un magazine anglais... Des milliers de voitures, de tracteurs, d'hélicoptères... Des véhicules de pompiers, des ambulances... C'était le plus important sépulcre, près du réacteur. Il voulait le photographier dix ans après la catastrophe. On lui avait promis une bonne rémunération. Mais nous avons tourné en rond, d'un responsable à l'autre et tous refusaient de nous aider : tantôt il n'y avait pas de carte, tantôt il manquait une autorisation. Et puis, j'ai fini par comprendre que le sépulcre n'existait plus que dans les rapports. En réalité, tout a été pillé, vendu dans les marchés, utilisé comme pièces détachées par des kolkhozes et des particuliers"

"Dans quelques villages, nous avons pris des mesures de la thyroïde des habitants : entre cent mille et mille fois supérieures à la normale. Une femme faisait partie du groupe. Elle était radiologue. Elle a eu une crise d'hystérie quand elle a vu des enfants jouer dans le sable. Nous avons également contrôlé le lait maternel : il était radioactif... Les magasins étaient ouverts et, comme il est de règle dans les villages, les vêtements et les denrées alimentaires étaient disposés les uns à côté des autres : des costumes, des robes, du saucisson, de la margarine. Les aliments n'étaient même pas couverts de plastique. Nous mesurions le saucisson, des oeufs : c'étaient des déchets radioactifs..."

"Soudain, nous avons éprouvé un sentiment nouveau, inhabituel : chacun de nous avait une vie propre. Jusque-là, nous n'en avions pas besoin. Chacun à commencé à s'interroger à chaque instant sur ce qu'il mangeait, ce qu'il donnait à manger aux enfants, ce qui était dangereux pour la santé et ce qui ne l'était pas... Et il devait prendre ses décisions personnellement. Nous n'étions pas habitués à vivre ainsi, mais avec tout le village, toute la communauté, toute l'usine, tout le kolkhoze"

"On racontait des blagues sans arrêt. En voilà une : on envoie un robot américain sur le toit. Il fonctionne cinq minutes. On envoie un robot japonais. Il fonctionne cinq minutes.On envoie un robot russe. Il fonctionne pendant deux heures. Il avait reçu un ordre par radio : "Soldat Ivanov, dans deux heures, vous pourrez descendre fumer une cigarette !""

"Les habitants sont partis, mais leurs photos, chez eux, sont restées vivre à leur place. Comme leurs âmes [...] La maison biélorusse ! Pour nous, citadins, l'appartement est une machine pour la vie, mais pour eux, la maison représente un monde tout entier. Un cosmos"

"La génération de la guerre... On fait des comparaisons. La génération de la guerre ? Mais elle était heureuse ! Ces gens avaient la victoire. Ils ont vaincu ! Cela leur a donné une formidable énergie vitale ou, pour utiliser le vocabulaire d'aujourd'hui, une orientation très forte vers la survie. Ils n'avaient peur de rien. Ils voulaient vivre, étudier, faire des enfants... Et nous ? Nous avons peur de tout [...] La dépression règne sans partage. Chacun éprouve le sentiment d'être condamné. Tchernobyl est une métaphore, un symbole..."

"Un physicien quelconque osait donner des leçons au Comité central. Non, ce n'était pas des criminels, mais des ignorants. Un complot de l'ignorance et du corporatisme"

Et un petit mot de Svetlana pour finir...
"Parfois, je rentre chez moi après une série d'entretiens avec l'idée que la souffrance, c'est la solitude. L'isolement absolu. D'autres fois, il me semble que la souffrance est une forme particulière de connaissance. Une sorte d'information essentielle. Mais pour nous, il y a dans la souffrance quelque chose de religieux, de presque artistique. Nous sommes une civilisation à part"  

lundi 20 août 2018

Utopies réalistes

Cet ouvrage de Rutger Bregman, dont la couverture dit "En finir avec la pauvreté", "Un monde sans frontières" et "La semaine de travail de 15 heures" a attiré mon attention. Et l'a détournée de ma PAL, oui, oui.

L'ouvrage s'ouvre sur cette chouette citation d'Oscar Wilde : "Une carte du monde qui ne comprendrait pas l'Utopie ne serait même pas digne d'être regardée car elle laisserait de côté le seul pays où l'humanité vient toujours accoster. Et après y avoir accosté, elle regarde autour d'elle, et, ayant aperçu un pays meilleur, reprend la mer"

Et la suite est assez étonnante car elle mêle un ton très dynamique et enlevé avec des graphiques et des sources multiples. Il part du principe que nous avons réalisé le pays de cocagne médiéval et que nous avons besoin de nouvelles utopies pour nous projeter. Quelles utopies ? Celle de journées de travail plus courtes, de frontières ouvertes, de donner directement de l'argent aux pauvres plutôt que d'investir dans le développement durable, de revenu de base universel etc.

Parmi les causes qui me touchent, celle de la réduction des inégalités, de l'accueil, de la remise en question du PIB et de la croissance comme uniques critères. Parmi les sujets sur lesquels j'avais du mal à me positionner, le revenu de base, les bullshit jobs. Argumenté et bien construit, l'ouvrage est séduisant. Mais ne peut-on pas écrire son contraire ? Comment s'assurer de toutes ces sources et de la façon de les analyser ? Comme souvent avec ce genre d'essais, j'ai toujours des petits doutes. Il reste néanmoins que cet ouvrage est tout à fait stimulant et propose une offensive contre le déclinisme et le néolibéralisme.

"Ce n'est pas une utopie accomplie que nous devons désirer mais un monde où l'imagination et l'espoir sont vivants et actifs" B. Russell

"Les dons en argent de GiveDirectly entrainent une augmentation durable du revenu et boostent l'acquisition de logements et de bétail, tout en réduisant de 42% le nombre de jours où les enfants ont faim. En outre, 93% des dons vont directement aux destinataires"

"Maladie mentale, obésité, pollution, crime - en termes de PIB, plus il y en a, mieux c'est. C'est aussi la raison pour laquelle le pays qui a le plus gros PIB, les Etats-Unis, est aussi celui qui a le plus de problèmes sociaux. "Si on suit le critère du PIB, écrit l'auteur Jonathan Rowe, les pires familles en Amérique sont celles qui sont fonctionnelles - qui préparent leurs repas, qui se promènent après diner, qui discutent ensemble plutôt que de confier leurs enfants à la culture commerciale""

vendredi 17 août 2018

Habibi

Je n'ai pas aimé ma première rencontre avec Craig Thompson mais cette nouvelle rencontre m'a scotché. Scotché par la beauté du trait, par l'utilisation de l'écriture comme argument et comme ornement, par les références foisonnantes. 

L'histoire d'amour qui sous tend ce roman graphique ? Oui, elle est belle, mais sa force vient surtout du dessin. Car cette histoire de Dodola et Zam, d'innocence souillée, de désir interdit, n'est-ce pas un peu l'origine de tous nos contes ? Moderne (pollution et technologie) ou non (esclavage, scribes, etc) ? 

A l'intersection des temps et des cultures, s'inspirant des religions du livre et de l'écriture arabe, ce roman graphique est superbe. 


mercredi 15 août 2018

Tobie Lolness

J'ai découvert cet été les deux tomes de cette œuvre hyper connue de Timothée de Fombelle, La Vie suspendue et Les Yeux d’Elisha. Ce livre jeunesse est un enchantement d'aventures et de rebondissements. Il vise également à faire prendre conscience de problèmes écologiques, économiques, sociaux etc.

La famille de Tobie et tout son peuple habitent un arbre. Ces êtres de quelques milimètres travaillent, jouent, développent une société complexe sur leur arbre. Feuilles et insectes peuvent être des dangers...

Le papa de Tobie est un grand savant. Sauf qu'il refuse de donner les clés de sa dernière invention et trouvaille. Pour cela, il est expulsé des cimes aux basses branches (l'abre fonctionne hierarchiquement). Mais la vie est douce et Tobie rencontre bientôt des amis. Tout change avec la mort de sa grand-mère et l'arrestation de ses parents. Tobie devient un fugitif. Et tous le poursuivent, aux ordres de Jo Mitch...

Cette fuite lui permettra de rencontrer des amis, de découvrir qui sont les "pelés", désignés comme ennemis publics et de tomber amoureux de la curieuse Elisha. Le second tome poursuit dans cette veine avec un nouvel ennemi et de nouveaux défis, cette fois pour sauver Elisha de Léo Blue et ses parents de Jo Mitch.

lundi 13 août 2018

Essays in the art of writing

Cet ouvrage de Robert Louis Stevenson trainait dans ma liseuse. Je ne suis pas une grande fan de Stevenson, qui m'a plutôt ennuyé mais j'ai trouvé ces essais plutôt intéressants.

Il est composé des textes suivants :

I. ON SOME TECHNICAL ELEMENTS OF STYLE IN LITERATURE 

II. THE MORALITY OF THE PROFESSION OF LETTERS 

III. BOOKS WHICH HAVE INFLUENCED ME 

IV. A NOTE ON REALISM 

V. MY FIRST BOOK: 'TREASURE ISLAND' 

VI. THE GENESIS OF 'THE MASTER OF BALLANTRAE' 

VII. PREFACE TO 'THE MASTER OF BALLANTRAE' 

Ce sont les premiers textes qui m'ont le plus intéressée même si j'ai souvent trouvé l'auteur un peu pédant. Il y est question de style, de thèmes mais aussi de bons et mauvais livres, de bons et mauvais écrivains. Bref, Stevenson est un type exigeant. Mais c'est intéressant également de lire ses influences, ou celles qu'il avoue. Bref, moi qui ne me passionne pas pour le processus créatif et la vie des écrivains, j'ai plutôt apprécié l'exercice. 
"A web at once sensuous and logical, an elegant and pregant texture : that is style, that is the foundation of the art of literature. Books indeed continue to be read, for the interest of the fact or fable, in which this quality is poorly represented, but still it will be there"

"Each phrase of each sentence, like an air or recitative in music, should be so artfully compounded out of long and short, out of accented and unaccented, as to gratify the sensual ear. And of this the ear is the sole judge"

"To treat all subjects in the highest, the most honourable, and the pluckiest spirit, consistant with the fact, is the first duty of a writer"

"But of works of art little can be said; their influence is profound and silent, like the influence of nature; they mould by contact; we drink them up like water, and are bettered, yet know not how. It is in books more specifically didactic that we can follow out the effect, and distinguish and weigh and compare. A book which has been very influential upon me fell early into my hands, and so may stand first, though I think its influence was only sensible later on, and perhaps still keeps growing, for it is a book not easily outlived: the Essais of Montaigne"

"Not all men can read all books; it is only in a chosen few that any man will find his appointed food; and the fittest lessons are the most palatable, and make themselves welcome to the mind. A writer learns this early, and it is his chief support; he goes on unafraid, laying down the law; and he is sure at heart that most of what he says is demonstrably false, and much of a mingled strain, and some hurtful, and very little good for service; but he is sure besides that when his words fall into the hands of any genuine reader, they will be weighed and winnowed, and only that which suits will be assimilated; and when they fall into the hands of one who cannot intelligently read, they come there quite silent and inarticulate, falling upon deaf ears, and his secret is kept as if he had not written"

lundi 6 août 2018

Le musée, demain

C'est un tout petit ouvrage qui rassemble des articles de Umberto Eco et Isabella Pezzini sur l'avenir du musée. A vrai dire, je n'ai rien appris de fou en lisant cet ouvrage et j'ai même trouvé les idées peu originales.

 Les deux articles sont intitulés : "Le musée du troisième millénaire" et "Sémiotique du nouveau musée".

Umberto consacre une bonne partie de l'article à l'histoire des musées et des collections, entre archivage et exposition, entre sacré et profane, entre œuvres et architecture tandis qu'Isabella s'attache plus au présent. J'ai noté quelques éléments. Mais je trouve l'ensemble très condescendant !

"Moi, collectionneur de livres anciens [...] je suis heureux d'en posséder tant, mais chaque visite n'est consacrée qu'à un seul, et quand j'y touche, je remonte au temps de sa découverte. C'est ainsi qu'on échappe au syndrome de Valéry, en connaissant l'histoire publique et privée de tous les individus d'une collection"
"L'objectif vertueux des premiers musées est de soustraire l'objet à la possession individuelle et au circuit commercial pour le transformer en bien inaliénable réservé à tous les citoyens. Mais, en devenant démocratique, le musée crée rapidement un public qui souffre, d'une façon moins culte et plus instinctive, le syndrome de Valery [...] Quelques années après leur création, ces instruments d'information et d'éducation étaient devenus des lieux de pèlerinage admiratif pour les curieux qui avaient bien du mal à comprendre ce qu'ils voyaient". 
"Le triomphe du container sur les oeuvres n'est pas seulement un phénomène de notre époque. J'imagine que les premiers visiteurs du Louvre, musée arraché à la famille royale, y entraient, non pas tant pour admirer les oeuvres d'art, que pour mettre les pieds, pour la première fois, dans le palais jusqu'alors interdit au peuple"
"Trop d'oeuvres, chacune différente des autres, toutes fatalement hors contexte, fatiguent les yeux et l'esprit. Mais un itinéraire qui me conduirait à entrer véritablement dans une oeuvre, ferait de cette visite au musée une expérience mémorable"
"Le musée met l'accent sur son caractère d'idole métropolitaine, capable de conférer une grande reconnaissance à des lieux en quête d'une identité perdue ou qui comptent devenir ou redevenir un point de référence pour les masses touristiques et cosmopolites des voyageurs de la société de loisirs"
"Il envisageait le nouveau musée comme un espace public total"
"Un espace public caractéristique d'une époque où le spirituel et la consommation sont inextricablement liés"

Ce qui est chouette, c'est que ça m'a permis de replonger dans "Le problème des musées" de Valéry mais l'ensemble reste décevant :

"Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l'obtenir, l'inexistence de toutes les autres [...] C'est un paradoxe que ce rapprochement de merveilles indépendantes mais adverses, et même qui sont le plus ennemies l'une de l'autre, quand elles se ressemblent le plus [...] L’oreille ne supporterait pas d’entendre dix orchestres à la fois. L’esprit ne peut ni suivre, ni conduire plusieurs opérations distinctes, et il n’y a pas de raisonnements simultanés. Mais l’œil, dans l’ouverture de son angle mobile et dans l’instant de sa perception se trouve obligé, d’admettre un portrait et une marine, une cuisine et un triomphe, des personnages dans les états et les dimensions les plus différents ; et davantage, il doit accueillir dans le même regard des harmonies et des manières de peindre incomparables entre elles [...] Mais notre héritage est écrasant. L’homme moderne, comme il est exténué par l’énormité de ses moyens techniques, est appauvri par l’excès même de ses richesses. Le mécanisme des dons et des legs, la continuité de la production et des achats, – et cette autre cause d’accroissement qui tient aux variations de la mode et du goût, à leurs retours vers des ouvrages que l’on avait dédaignés, concourent sans relâche à l’accumulation d’un capital excessif et donc inutilisable"


lundi 30 juillet 2018

J'apprends le français

"JE, MOI, unique, irremplaçable, ici et maintenant, ce rituel apprend le verbe être, sans lequel on n'est rien, quels que soient la langue que l'on parle et le pays d'où l'on vient"
C'est presque ainsi que s'ouvre l'ouvrage de Marie-France Etchegoin. 

Bénévole en FLE (français langue étrangère) dans un centre d'hébergement d'urgence du 19e arrondissement, Marie-France donne des cours deux fois par semaine. Son public ? Des soudanais, des érythréens, des afghans... Abdou, Sharokan, Aldon, Suleyman, Ibrahim et bien d'autres qui vivent à Jean-Qarré.
Elle leur apprend des mots et découvre leurs histoires. Et c'est de cela qu'elle témoigne. De ses efforts et de ses limites comme prof de FLE bénévole, ses petites hontes de partir en vacances et ses grandes hontes pour un état qui dit accueillir mais se ferme et se défausse. 
"Quelle perte de temps et quel gâchis ces petits supplices administratifs, ces procédures qui trainent"

"Ces rendez-vous sont tous assortis d'acronymes qui claquent comme des tampons à la police des frontières - HUDA, PADA, GUDA, OFFI, EURODAC, DNA, ADA, CADA, CAO, CHU, CRA, OQTF. La langue française, pour Shakoran et tous les autres, ce n'est pas la beauté des mots que l'on s'offre en partage mais d'abord une série de sigles qui opacifient un peu plus le nouveau monde où ils doivent s'orienter"

Hymne à l'ouverture et à l'accueil, à la simplicité des relations, invitation à oublier les peurs et les égoïsmes, ce livre témoigne de la beauté des rencontres et des amitiés qui se nouent. Il parle aussi d'une France citoyenne et active. Et surtout donne des noms, des visages, des surnoms et des histoires à des hommes dont "votre possibilité d'être a été niée et brisée par des dictatures de fer ou des régimes fondés sur la ségrégation ethnique, par des tyrans paranoïaques ou des islamistes assoiffés de pouvoir et de vengeance. Votre vie a été marchandée par les passeurs et les trafiquants. Ou alors "simplement" entravée par la pauvreté". Les histoires de chacun, et notamment ceux qui passent par la Libye, font froid dans le dos. A côté de ça, la longue incertitude déprimée dans laquelle ils mijotent en France n'est rien. Ou tout justement, car il n'est que question d'attendre sans trop savoir à quelle sauce ils vont être mangés : obtenir le statut de réfugiés, être envoyés dans le premier pays qui possède leurs empreintes (pour les dublinés), ou être déboutés, mis en rétention et renvoyés dans leurs pays.

Mais l'essentiel de l'ouvrage est dans le rapport à la langue, à l'autre plus que dans ces pesantes questions administratives.
"La langue était le première repère et le premier repos pour un être en voyage, ou pour l'être en général"

"Je n'ai jamais eu aucune difficulté - et je pense qu'il en est de même pour tous ceux qui apprennent à connaitre migrants et réfugiés - à établir un rapport vrai et sincère avec lui et les autres résidents de Jean-Quarré à première vue si différents de moi"

"L'accueil de l'étranger n'est pas une charité mais un échange. Il nous ouvre un monde dont nous n'avons pas idée. Il démultiplie nos points de vue, enrichit nos perceptions"
En passant, l'auteur y parle aussi d'Epépée et du fait d'arriver dans un monde codé, où tout est à déchiffrer. Et pour lire ce que peut être un parcours de migration.

samedi 28 juillet 2018

Terremer

C'est le challenge Pavé de l'été qui m'a donné envie de découvrir enfin ce classique d'Ursula Le Guin. 

Terremer est un monde composé d'îles sur lesquelles vivent des hommes, des dragons et des sorciers. Dans ce cycle de trois livres Le sorcier de Terremer, Les tombeaux d'Atuan et L'Ultime rivage, nous suivons Ged ou l’Épervier, un garçon doué pour la magie. Originaire d'une île de chevriers, il va se former sur Roke pour devenir un sorcier. Orgueilleux et intelligent, il a tout pour réussir mais il délivre une étrange puissance un soir de défis. Une ombre qui ne cessera de le suivre et de l'effrayer... Avant qu'il ne la prenne en chasse. On découvre à travers ce roman initiatique une partie des îles de Terremer et leurs habitants très divers. Et le caractère de Ged se forme à mesure que les épreuves s'accumulent.

On retrouve ensuite Ged dans le second livre, de façon plus anecdotique. C'est Arha, prêtresse des Innommables qui est l'héroïne de cette histoire. Prêtresse Éternellement réincarnée, l'Unique Prêtresse des tombeaux d'Atuan, règne sur le petit monde des tombeaux et de son labyrinthe. Enfant puis adolescente, nous la suivons dans son apprentissage des rites et l'exploration de son royaume dans lequel Ged pénètre pour retrouver l'anneau d'Erreth-Akbe.

Enfin, Ged a veilli dans le troisième livre. Il est désormais Archimage et s'inquiète des rumeurs folles de magie disparaissant et de dragons fous. Il part dans une nouvelle quête avec le jeune Arren, une quête qui les mènera jusqu'au rivage de la mort.

Un cycle de fantasy agréable, dont j'ai apprécié le premier livre, avec le décor campé et les îles si diverses. La magie du lieu repose sur les noms, les noms de la création et les noms anciens qui donnent sens au monde. C'est la connaissance de ces noms et quelques sortilèges qui permettent la magie... et le pouvoir. Intéressantes réflexions également sur les enjeux d'équilibre du monde : 
"Lorsque nous désirons acquérir du pouvoir sur la vie - une fortune inépuisable, l'invincibilité, l'immortalité - alors ce désir devient de la cupidité. Et si la connaissance s'allie à cette cupidité, alors survient le mal. Et c'est à ce moment là que la balance du monde penche, et que le malheur pèse lourd dans le plateau"

"Qui suis-je pour juger les actes des dragons ?... Ils sont plus sages que les hommes. Il en est d'eux comme des rêves, Arren. Nous, les hommes, faisons des rêves, de la magie, du bien et du mal. Les dragons ne rêvent pas. Ils sont eux-mêmes des rêves. Ils ne font pas de magie : c'est leur substance même, leur être. Ils ne font pas : ils sont !"

lundi 23 juillet 2018

Les représentations sociales

Cet ouvrage de Christine Bonardi et Nicolas Roussiau s'intéresse aux représentations sociales, comme l'indique le titre. Il s'agit d'abord de définir la notion et son origine, puis de recenser les méthodes pour étudier les représentations sociales et leurs évolutions.


La définition de représentation sociale se caractérise par plusieurs aspects : la communication, car c'est un code, la re-construction du réel en lui donnant un sens et la maîtrise de l'environnement.  Les éléments de représentation sont aussi hierarchisés et structurés entre eux.
Pour comprendre les représentations sociales, on s'adresse d'abord aux sociologues comme Durkheim qui imagine une conscience collective qui régit le groupe social. C'est elle qui cimente la communauté et lui permet de se pérenniser. Elle est bien sûr contraignante puisqu'elle impose des manières d'agir et de penser qui se matérialisent dans les institutions ou les croyances. Cette conscience n'est pas détachée de la vie quotidienne puisqu'elle en valide ou infirme la légitimité. Elle est considérée par la société comme une vérité. Pour Durkheim, les représentations individuelles ne pèsent pas en regard du collectif. Elles ne sont attachées qu'à des personnes vouées à disparaitre. Mais les sociétés changent, les représentations ne sont donc pas figées, notamment dans notre société où le poids des croyances s'amenuise. D'autres visions considèrent que les représentations sociales ne sont pas le propre d'une société mais de groupes sociaux parmi lesquels ils font loi. On parle de tribus.
Chez l'anthropologue, notamment Levi-Strauss, c'est la représentation individuelle qui est intéressante car elle permet les phénomènes sociaux complexes et l'émergence de représentations collectives.
Mais c'est évidemment en psychologie que les études sur les représentations sociales abondent. Avec Moscovici, elles sont en évolution constante et dynamiques. A l'oeuvre dans des petits groupes, elles sont limitées et plus diversifiées que ne le voyait Durkheim donc plus aptes à changer. Chaque individu construit en effet sa représentation du monde à partir des objets qui forment le monde et la personnalise selon les groupes auxquels il appartient. 

S'ensuivent les différentes méthodes d'analyse qui n'interesseront que les étudiants amenés à travailler sur ces notions avec une mise en garde contre la subjectivité des chercheurs dans l'analyse. Il est ensuite question du noyau central, élément qui structure les différentes représentations pour leur donner un point de référence. Toute la question est de le repérer et de voir si les changements dans les représentations passent par une évolution du noyau ou des éléments qu'il fédère. Enfin, la question de la transformation des représentations est posée. Et c'est bien entendu lorsqu'un changement irreversible intervient qu'elles sont plus à même de perdurer et de se stabiliser. Sans cela, l'individu tendra à revenir à d'anciennes pratiques. 

Un essai intéressant pour les références qu'il explore ainsi que pour la méthodo. Peut-être plus pour des étudiants que pour le "grand public".

lundi 16 juillet 2018

La bibliothèque, la nuit

Alberto Manguel... Le nom vous dit peut-être quelque chose.Amoureux des livres et bibliothécaire, il y a eu récemment à la BNF une expo portant le même titre que l'ouvrage que je viens de terminer - et inspirée de celui-ci.
 
Dans cet ouvrage, il est question de bibliothèques. Celle de l'auteur, bien sûr. De ses premiers ouvrages de jeunesse sur une étagère à la grange retapée pour accueillir ses milliers d'ouvrages. Il parle des bibliothèques historiques et mythiques, comme Alexandrie. Un peu de classement et de bibliothéconomie. Un tout petit peu d'Internet et de numérisation (mais rarement en bien). De bibliothèques rêvées ou imaginaires, aux livres eux aussi possiblement imaginaires. Il parle d'amour du livre, de relation au livre, mais aussi de relation au monde, à l'autre.
Plutôt que de décrire, j'ai préféré vous proposer des morceaux choisis de certains chapitres. Sachez que ces titres renvoient à autant d'aspects des bibliothèques, du lieu d'éducation, et d'imagination, au lieu physique et architectural, des lecteurs aux encyclopédistes, des maniaques aux désordonnés...

I. Un mythe
"Il existe un vers d'un poème, une phrase dans une fable, un mot dans un essai par quoi mon existence est justifiée ; qu'on trouve cette ligne, et mon immortalité est assurée"
"Alexandrie et ses lettrés, par contre, ne se sont jamais mépris sur la vraie nature du passé ; ils savaient que le passé était la source d'un présent toujours en mouvement où de nouveaux lecteurs se plongent dans de vieux livres qui deviennent neufs en cours de lecture. Chaque lecteur existe afin d'assurer à un livre donné une modeste immortalité. La lecture est, en ce sens, un rituel de renaissance"
II. Un ordre
"Le système alphabétique est entré dans les bibliothèques de l’Islam grâce aux catalogues de Callimaque [...] Les bibliothèques qui se développèrent à la fin du Moyen Âge étaient cataloguées par ordre alphabétique" 
"Si une bibliothèque est un miroir de l'univers, alors un catalogue est un miroir de ce miroir"
III. Un espace
"Toutes les bibliothèques sont affligées de ce besoin de grandir afin d'apaiser nos fantômes littéraires, "les morts anciens qui surgissent des livres pour nous parler" (ainsi que les décrivait Sénèque au Ier siècle de notre ère), de se déployer et d'enfler jusqu'au jour inconcevable où elles contiendront tous les volumes jamais écrits sur tous les sujets imaginables" 
"Il se rend compte que son projet n'était pas impossible mais seulement redondant. L'encyclopédie mondiale, la bibliothèque universelle existe, et c'est le monde même"
IV. Un pouvoir
V. Une ombre
"Si chaque bibliothèque est en un sens un reflet de ses lecteurs, elle est aussi une image de ce que nous ne sommes pas et ne pouvons pas être"
"Toute bibliothèque, du simple fait de son existence, évoque son double interdit ou oublié, une bibliothèque invisible mais impressionnante, composée des livres qui, pour des raisons conventionnelles de qualité, de sujets ou même de volume, ont été jugés indignes de survivre sous ce toit en particulier"
VI. Une forme
VII. Le hasard
"Il était clair, dans l'esprit des chinois, que l'une des prérogatives du conquérant était non de réduire au silence, mais bien d'adopter les réalisations des cultures vaincues et de s'en enrichir"
VIII. Cabinet de travail
"Les livres que nous gardons à portée de main sont objets de magie. Les histoires qui se déploient dans l'espace du cabinet d'un écrivain, les objets choisis pour monter la garde sur un bureau, les livres sélectionnés rangés sur les étagères, tout cela tisse un réseau d'échos et de reflets, de significations et d'affections qui suscitent chez un visiteur l'illusion que subsiste entre ces murs quelque chose du maître des lieux, même si ce maître n'est plus"
IX. Une intelligence
X. Une île
"Chaque lecteur a trouvé les charmes grâce auxquels on peut prendre possession d'une page qui, par magie, devient comme jamais lue, fraîche et immaculée. Les bibliothèques sont les chambres fortes, les coffres aux trésors qui recèlent ces charmes"
XI. La survie
"Les livres peuvent parfois nous enseigner à poser nos questions, mais ils ne nous rendent pas forcément capables d'en déchiffrer les réponses. Au moyen de voix rapportées et d'histoires imaginées, les livres nous permettent seulement de nous rappeler ce que nous n'avons jamais subi et jamais connu. La souffrance elle-même n'appartient qu'aux victimes. Tout lecteur est donc, en ce sens, l’Étranger"
XII. L'oubli
XIII. L'imagination
"Les collections de livres imaginaires nous enchantent parce qu'elles nous offrent le plaisir de la création sans la peine de rechercher ni d'écrire. Mais elles sont perturbantes aussi, à double titre - d'abord parce qu'on ne peut pas prendre les livres en main, et ensuite parce qu'on ne peut pas les lire. Ces trésors prometteurs doivent rester interdits à tous les lecteurs"
XIV. Une identité
XV. Une demeure
XVI. Une conclusion

jeudi 12 juillet 2018

Passer, quoi qu'il en coûte

Didi-Huberman et la question migratoire, voilà qui éveillait ma curiosité ! C'est un ouvrage un peu fourre tout co-écrit avec Niki Giannari, qui a voulu donner une voix aux personnes qui fuient des guerres et s'entassent dans le camps d'Idomeni à travers un film, Des spectres hantent l'Europe.

Il est bien sûr beaucoup question de ce film dont les images illustrent le livre mais aussi d'hospitalité perdue, de monde figé face à une humanité nomade. 

Il est question de ceux qui ont tout perdu et qui se heurtent encore à l'administration, à l'incompréhension, au rejet mais continuent de sourire, restent optimistes. Car ils ne sont pas morts. Mais : 

"Tu ne peux te poser nulle part
Tu ne peux aller ni vers l'avant 
ni vers l'arrière"

et 

"Personne ici ne sait qui je suis"

Il est question de ces camps-ci, camps qui empêchent de passer, qui contraignent avec en regard d'autres camps, les camps de la mort. De repli sur soi. Et de ce que ces "spectres" nous disent. Ils nous questionnent, ils questionnent notre humanité, ils questionnent le rapport à la loi. Sa dureté. Nos peurs. Mais aussi notre force de survie.

"Tous ces mouvements de migration ont un nom générique : la culture. Non pas la culture des "émissions culturelles" ou des "ministères de la culture", mais la culture au sens anthropologique du terme, à savoir ce qui fait des humains ces êtres capables, non seulement de parler, de travailler et d'inventer des outils, voire des oeuvres d'art, mais encore de vivre en société, de se parler, de s'inventer, de s'imaginer les uns les autres. Lorsqu'une société se met à confondre son voisin avec l'ennemi, ou bien l'étranger avec le danger, lorsqu'elle invente des institutions pour mettre en oeuvre cette confusion paranoïaque, alors on peut dire, en toute logique historique - et non pas selon un simple point de vue éthique -, qu'elle est en train de perdre sa culture, sa propre capacité de civilisation"