jeudi 11 février 2016

Las ciudades perdidas del Paraguay

Cet ouvrage de Mac Naspy et Blanch nous permet de parcourir les 30 pueblos des anciennes réductions jésuites du Paraguay, d'Argentine et du Brésil. C'est un livre illustré de photos en noir et blanc, qui hésite entre propos historiques, artistiques, anthropologiques et personnels. Malgré ce mélange, l'ouvrage est une belle introduction à l'histoire des missions. Allez, on part en voyage ! 
 
Tout commence en 1607 avec la fondation d'une nouvelle province de l'ordre jésuite, la province du Paraguay. Débutent alors les missions d'évangélisation envers tribus nomades guaranies. Contrairement aux colons, qui prennent indiens comme esclaves ou serviteurs, les jésuites créent et gèrent des réductions qui fonctionnent en autonomie,  à l'écart des colons. 30 cités forment ce que l'on nomme ensuite la république guaranie avec 2000 à 4000 indiens par cité et 2 ou 3 jésuites. Le modèle des réductions est assez intéressant car il est parfois vu comme un prélude et un modèle pour le communisme. Que trouve-t-on dans ces réductions ? Des écoles pour les indiens, des enseignements en art avec pour but unique l’évangélisation. La première presse à imprimer des guaranis est mise en route en 1705... Voilà qui va accélérer la diffusion des catéchismes ! En 1767, l'aventure se termine avec l'expulsion des jésuites d'Espagne et des provinces de la couronne. Plus de 80 000 indiens habitaient alors les réductions qui sont attaquées par les militaires.
Entrons maintenant un peu plus dans le vif du sujet.

I. Las misiones en Paraguay, algunos lugares y pueblos

La présence des jésuites en Amérique du Sud remonte au 16e siècle avec la fondation du collège San Pablo au Pérou, à Lima (1568), la première école jésuite du continent.
Mais c'est au 17e siècle que se développent les missions, réparties entre le Paraguay, le Brésil et l'Argentine. Les héros des premières réductions se nomment Roque Gonzalez qui a fondé plusieurs réductions avant d'être assassiné par un cacique ou Ruiz de Montoya qui écrit les premiers dictionnaires et grammaires en guarani. Beaucoup de jésuites sont envoyés au Paraguay. Avant partir, ils devaient apprendre le guarani. Sur place, ils se retrouvaient confrontés à des souffrances physiques et morales (chaleur, bestioles, etc.) ainsi qu'à l'éloignement entre les différentes réductions.

2. Las reducciones en Paraguay

1609, nuit de Noël ou 29 décembre, les jésuites célèbrent la première messe à San Ignacio. La fondation officielle se fait en 1610. La légende dit que c'est fondé par San Roque, saint patron de la ville de San Ignacio, mais il n'arrive dans le coin qu'en 1611. La première réduction a certainement été fondée vers Santa Rita plus que dans le centre actuel qui remonte à 1667.
Les églises de San Ignacio sont construites en 1694 (destruction en 1911) puis en 1921 avec un intérieur en bois. On peut regretter la disparition de plus de 600 peintures à l'intérieur.
Autre réduction, Santa Maria de Fe, fondée en 1647 par Emmanuel Berthod, un français qui avait une grande dévotion à Notre-Dame de Foy. Son église est détruite en 1889 par un incendie mais l'on peut encore voire autour de la place centrale des maisons d'indiens, toujours habitées et un peu restaurées.
A côté, Santa Rosa dont l'église a aussi été détruite par un incendie (1883). Elle conserve un autel secondaire et une grande tour. On peut aussi y voir une belle chapelle avec des peintures et sculptures de Notre-Dame de Lorete et des maisons d'indiens.
Un peu plus loin, Santiago. Le saint, identifié en Espagne comme le vainqueur des maures, l'est ici contre les paulistes. On peut y découvrir de belles statues avec des influences flamandes !
De Trinidad, on retiendra l’église fondée en 1706, faite par Juan Bautista Primoli. Elle est considérée comme la plus belle des réductions avec ses frises d'anges musiciens et ses portes de style churrigueresque. On notera aussi l'originalité des maisons des indiens qui ont des voutes d’arête à la place des piliers traditionnels sur les galeries. Il subsiste aussi une tour qui pouvait être un campanile ou une horloge.
On termine avec San Cosme et Jesus. Cette dernière, jamais terminée, est étonnante avec ses portes surplombées par des arcs trilobes.

3. Misiones en Argentina

On déplore ici des réductions disparues complétement : Corpus Christi, Santos Martires, San José, Santo Tomé, San Javier, Encarnacion, Posadas, Concepcion, Apostoles, Santa Maria la Mayor, Santa Cruz, San Carlos, NUestra Señora de los Reyes Magos, Loreto. Et l'on passe par les ruines de Candelaria où vivait le supérieur des 30 pueblos. On s'arrête aussi à San Ignacio Mini, fondée en 1610, puis déplacée en raison des paulistes. L'église quant à elle (1690) serait de Brasanelli et Petragrassa. Elle est reconnue pour la richesse de sa sculpture, ainsi que celle du collège de la mission, qui emprunte au baroque européen. 

4. Las siete ciudades al otro lado del Uruguay

Au Brésil, on croise aussi des réductions. Là, il s'agit plutôt d'estancias avec de grandes cultures et des patures en plus du champ dévolu à chaque indien. Cela permettait l'autosuffisance de la réduction et la vente du surplus pour payer l'impot à la couronne. Parmi les jolies choses, on peut parler de l’église Santa Ana faite par Brasanelli, de la réduction  San Miguel, fondé en 1632 par Cristobal de Mendoza et Pablo Benavides, puis déplacée en 1687, qui conserve une église de style baroque romain, attribuée à Ribera ou à Primoli qui possédait deux tours dont l'une a été reconstruite.
Nos auteurs font aussi un petit excursus sur Antonio Sepp, musicien des missions, qui introduit des instruments de musique, de la harpe à l'orgue.

5. El barroco guarani

Bien sûr, il est difficile de parler d'un art baroque hispanico-guarani car de nombreux artistes des réductions sont italiens (Primoli, Brasanelli, Zipoli), français (Berger), autrichien (Sepp)... Et en termes de baroque, on dépasse largement la durée du courant connu en Europe puisqu'on parle d'un art qui a duré de 1580 à 1780. Par contre, on peut garder l'idée de baroque comme un courant qui assimile toutes influences. Quant à un art guarani, nos auteurs émettent quelques doutes. Selon eux, il n'y avait pas d'art guarani à l'exception de quelques poteries. Ceux-ci se révèlent excellent copistes mais n'ont jamais exprimé aucune originalité. Enfin, les sources et ruines leur paraissent trop peu pour parler véritablement d'un style.
L'architecture des missions suit un plan unique, composé d'une place avec une église à une extrémité encadrée par le cimetière et le collège. Autour de la place, les maisons des indiens, toutes sur un même modèle.

Epilogo

Enfin, on conclut sur la dispersion des guaranis ne sachant pas gouverner par eux-mêmes la cité après l'expulsion des jésuites et la destruction des réductions.

lundi 8 février 2016

La boule de neige

Bon, je crois que c'est le plus mauvais Dumas que je connaisse. Autant au niveau de l'intrigue que de l'écriture... Vous voulez tout de même que je vous raconte ?

http://profplatypus.fr/challenge-classique-2016/

On est à Derbend, sur les bords de la mer Caspienne, et il fait chaud. Les tatars et les russes cuisent derrière leurs fortifications. Il y a bien une légende qui raconte qu'un jeune homme pur peut faire pleuvoir s'il verse de la neige dans la mer... Mais bon, on n'y croit moyen. 
En désespoir de cause, on envoie Iskander-Beg, un jeune garçon pur et fier. Mais pauvre. Accompagné de Ioussouf, un homme au nez si imposant qu'il mérite tout un chapitre sur les beautés du nez et ses usages (complétement délirant le truc). Bien sûr, les deux compères rencontrent un brigand célèbre, Moullah-Nour, sinon ce serait trop facile.
En plus de l'histoire de la sécheresse, une histoire d'amour se développe. Iskander est en effet amoureux de la belle Kassime, aparentée à son pire ennemi.

Alors, qu'est-ce qui pèche dans ce roman ? D'abord, l'exagération du contexte. On est dans un univers oriental et les "Par Allah" et les phrases longues et métaphoriques rendent le style imbuvable. C'est too much ! Ensuite, le scénario est sans surprise et sans intérêt. Les personnages ? A peine esquissés. Bref, ça fait roman bâclé. C'est toi Dumas ? Ou se sont tes nègres ?


vendredi 5 février 2016

L'homme à l'oreille cassée

Le jeune Léon revient de trois ans en Russie et se prépare à retrouver et à épouser sa jolie Capucine. Hélas, lors de sa soirée de retour, il dévoile tous les trésors qu'il rapporte de voyage... dont une momie du général Fougas, soldat de Napoléon, qui trouble beaucoup Capucine. Celle-ci s'émeut pour ce jeune homme, desséché par un savant allemand un peu fou, et désire le ressusciter. Après tout, le docteur Meiser n'a-t-il pas ôté l'eau du soldat pour le dérober à la mort et le faire revivre en un temps plus propice ? 40 ans plus tard, il est temps de tenter l'expérience. On va donc rendre à notre momie son eau... jusqu'à le ramener à la vie. Et là, drame, Fougas veut épouser Capucine, guerroyer contre les anglais et retrouver son fils. On le suit dans toutes ses quêtes et l'on s'amuse des anachronismes du jeune ressuscité !


Voilà des plombes que j'avais ce titre d'Edmond About sur ma LAL, à tel point que je ne me souviens plus qui me l'a conseillé. Divertissant et léger, il se lit vite et risque de ne pas me marquer longuement. Je retiendrai peut-être l'idée du dessèchement par les scientifiques et de la résurrection de notre héros qui entre dans la tradition de la recherche d'immortalité. Ce n'est pas sans nous rappeler les tentatives de cryogénisation ou tout autre tentative de vivre au-delà de son heure... Novateur en ce sens qu'il propose une approche presque scientifique de l'immortalité, il se perd malheureusement rapidement dans l'anecdotique. Et il fait très daté, très XIXe.

http://profplatypus.fr/challenge-classique-2016/

jeudi 21 janvier 2016

Chronique des indiens Guayakis

Cet essai de Pierre Clastres, sous-titré "Les Indiens du Paraguay. Une société nomade contre l'Etat", est la chronique de la vie d'un ethnologue parmi les Achés, une tribu indienne du Paraguay. L'auteur les rencontre alors qu'ils sont quasiment sédentarisés, accueillis par un Berru (un blanc). A la fois précis dans ses descriptions et ses analyses et très vivant dans sa manière d'écrire, Pierre Clastres nous offre des morceaux de vie de cette tribu (naissance, mort, rites de purification, chasse), des analyses sociales (homosexualité, règles de vie, autorité) et des analyses méthodologiques et personnelles (manière de pratiquer l'ethnologie, difficultés de l'enquête, humour). Le tout est illustré de petits schémas qui représentent les outils des Achés.

Campagne Paraguay

L'ouvrage se compose ainsi :

NaissanceDe deux traités de paixA reboursLes grandes personnesLes femmes, le miel et la guerreTuerVie et mort d'un pédérasteLes cannibalesLa fin


Sans entrer dans les détails de tout ce qu'a pu apprendre l'auteur, je retiendrai plusieurs choses notamment la relation à la mort et à l'esprit du mort qui peut venir hanter les vivants et les tuer. Dans les rites de purification, il n'est pas exclu de tuer quelqu'un pour se débarrasser de l'esprit. "Ils ont tué une seconde fois le mort, en frappant et brûlant son crane. Jusqu'à présent, il ne l'était qu'à demi, puisque son fantôme demeurait encore dans le crâne" et "Pour éliminer l'âme, il faut manger le corps ; si on ne le consomme pas, ove et ianve restent auprès des vivants, prêts à les agresser, à pénétrer dans leur corps pour y provoquer le baivwa et les tuer en fin de compte. C'est pourquoi cela ne fait aucun doute pour les Aché Gatu : les étrangers mourront bientôt ; ils vivent littéralement au coeur d'un nuage d'âmes [...] Ne pas être cannibale, c'est se condamner à mort". 

Il y a aussi le rapport au sexe, pas très discret. Et la possibilité d'avoir des époux principaux ou secondaires. 

Il y a aussi la place du chef, dont la parole guide et rassure. 

La façon de chasser pour la tribu une viande que le chasseur n'a pas le droit de manger (il sera nourri par les autres chasseurs selon des systèmes d'obligation mutuelle). "Quand on ne veut pas médiatiser son rapport à la nourriture par la relation à autrui, on risque tout simplement de ses voir coupé du monde naturel et rejeté hors de lui, tout comme on s'est mis à l'écart de l'univers social en se dérobant au partage des biens. Voilà le fondement de tout le savoir des Aché et la raison de leur soumission à ce savoir : il repose sur cette vérité, qu'une fraternité souterraine allie le monde et les hommes et que ce qui se produit chez les uns ne demeure pas sans écho chez l'autre. Un même ordre les régit, il ne faut pas le transgresser". 

Les rites d'initiation des jeunes gens à qui l'on perce la lèvre et l'on fend le dos (ils aiment bien les scarifications ces Achés). 

Et puis le modèle de société fondé sur le présent, l'immédiat et l'économie qui en découle, analysée par Marcel Gauchet : "La production ne semble jamais parvenir à dépasser le niveau de l'ajustement immédiat avec les besoins. Seulement, comme des études rigoureusement menées l'ont prouvé, ce n'est pas à une impuissance qu'il faut rapporter l'absence de surplus, c'est à une volonté délibérée [...] Le temps consacré à la recherche de nourriture et au travail est en moyenne assez limité, les ressources disponibles sont loin d'être utilisées à fond, et la production effective reste au total très en deçà de ce que le permettraient les forces productives. D'où le retournement que Sahlins opère : non pas des économies de subsistance, mais des sociétés d'abondance. Il y a refus de dégager un excédent, de procéder par accumulation et de viser une croissance. Qu'un travailleur plus acharné que les autres parvienne à l'occasion à constituer un stock appréciable de nourriture et de biens, et le reste de la communauté se mettra à vivre à ses dépens, jusqu'à l'épuisement des réserves. C'est le sort commun des chefs, obligés par leur statut à la générosité, et contraints par là même à travailler au-delà des normes ordinaires pour satisfaire les demandes auxquelles ils ne peuvent se dérober". 

mercredi 30 décembre 2015

The Road

Voilà des plombes que ce livre était dans ma LAL et que j'avais envie de le lire. Pourquoi y a-t-il des livres sur lesquels on se précipite et d'autres qui peuvent attendre, même si l'envie est aussi importante ? Voilà une des questions pas très intéressante qui occupe le lecteur compulsif. Bref, j'ai enfin lu ce roman de McCarthy et j'en sors plutôt contente.

Autant s'y attendre, il ne se passe pas grand chose dans ce roman, c'est plutôt une ambiance qu'une aventure. De même, on n'entrera jamais dans l'intimité et la psychologie profonde des personnages, on restera toujours à la surface, aux faits, même si quelques fantômes s'invitent. Mais malgré tout, on est comme captivé par ce livre, un peu angoissé, tout en se doutant que rien de plus beau ne viendra à la page d'après.

Un père et son fils sont sur la route. Jamais nous ne connaîtrons leurs noms, leur histoire et leurs rêves. Ils avancent, toujours en suivant la route, vers le sud et l'est. Vers un but qui ne nous est pas explicité. Ils traversent des lieux désolés, où la nature est morte, les arbres brûlés, les animaux disparus, le soleil même absent. La cendre recouvre tout. Le froid pétrifie tout. Cela ressemble à un hiver nucléaire même si jamais on ne saura ce qui a réellement dévasté la terre. Nos deux héros avancent et luttent pour leur survie quotidienne : trouver de la nourriture (toujours des conserves) est un défi alors que la catastrophe semble dater de plusieurs années, s'abriter pour la nuit, ne pas tomber malade... Il faut aussi se protéger de ses semblables, hostiles et tombés dans un état de sauvagerie effrayant (cannibalisme). Tout est compliqué mais l'équipe fonctionne bien. Malgré la solitude, malgré la peur, malgré la faim. Sans détailler les rencontres et les rebondissements (assez peu nombreux et rarement étonnants), sachez tout de même qu'il y a des échanges intéressants entre le père et le fils.

Ce qui participe de ce monde sans lendemain, c'est aussi une écriture. Une écriture hachée, des phrases courtes. Il ne faut pas trop en dire, il faut conserver son souffle pour durer un peu plus. Cette mesure d'économie, appliquée à tout le roman, en fait quelque chose de très simple mais de très percutant. Une lecture qui devrait me suivre quelques temps. 

Afrique du Sud

mardi 29 décembre 2015

Le journal d'une femme de chambre

Octave Mirbeau, je vous en avais un peu parlé lors de ma lecture du Jardin des supplices. Je le recroise dans un autre contexte avec le journal de Célestine, une femme de chambre parisienne qui vient de trouver une place en Normandie. Elle a un peu de mal à s’accoutumer à la lourdeur et à la grossièreté de la Province et conte dans son journal ses souvenirs de Paris. 

Et à vrai dire, c'est plutôt édifiant sur la vie des bourgeois parisiens du XIXe. Ils ont tous les vices : avares, fétichistes, sales, prétentieux, libidineux... Chaque note est prétexte à évoquer l'un ou l'autre de ces maîtres, de conter leur intimité et leurs manies, d'en rire ou de s'en offusquer. C'est aussi l'occasion pour Célestine de s'examiner, d'analyser ses propres réactions, sa perméabilité au vice. Et il ne faut pas croire que la perversité soit le propre du bourgeois, les serviteurs et les paysans en prennent aussi pour leur grade.

Dans ce roman, qui est un peu l'itinéraire d'une femme de chambre, son roman d'apprentissage, le lecteur est éclaboussé de tous les relents de l'humanité dans ce qu'elle a de plus bas et de plus malsain. Ce n'est pas comme Zola qui nous impose les détails de chaque accouchement, c'est plutôt la saleté morale et la perversité comme moteur de l'homme. C'est assez désespérant d'ailleurs de contempler l'homme sous ce prisme et j'espère que Mirbeau en avait d'autres car il y a de quoi déprimer. Ce qui sauve notre bonne humeur, c'est l'humour de certaines situations, la beauté des autres... Oui, malgré le fumier qu'agite Célestine, quelques jolis fleurs croissent. Et puis, le style est plutôt prenant et Célestine attachante. 

L'ensemble en fait un roman agréable à lire, parfois un peu déprimant (car l'homme n'est pas si différent aujourd'hui). Et c'est bien moins terrible que Le jardin des supplices car on n'y retrouve ni le sadisme ni le masochisme de ce titre. Par contre, on reste en plein dans le décadent !


lundi 28 décembre 2015

Aristote, mon père

Pythias, fille d'Aristote, est élevée par son père comme un homme : elle lit et discute avec lui de ses écrits. En grandissant, sa présence est de moins en moins acceptée dans la société masculine d'Athènes et elle ne peut bientôt plus participer aux banquets qui faisaient le régal de son esprit philosophique. 

Chassée Athènes après la mort d'Alexandre, la famille d'Aristote retourne dans sa ville natale, Chalcis. Là, c'est un peu morne en plaine intellectuellement. Et Aristote n'est plus tout jeune... Pythias cherche sa voie à la mort de son père : prêtresse, prostituée, guérisseuse et sage femme, mendiante,... elle s'essaye à toutes les identités possibles alors que son peu de fortune fond. 
Femme de caractère et de ressources, ses choix ne cessent d'étonner le lecteur, voire de l'impatienter !
Et puis, le complexe d'Oedipe, ça va un peu mais quand ça dure, c'est un peu pénible.
Comme pour le tome précédent d'A. Lyon, qui parlait de la relation Alexandre/Aristote, je reste un peu sur ma faim. Je crois que j'attendais trop de ce roman.

"Un enfant est une ligne lancée à l'aveugle dans le futur, déclare-t-il. Comme une idée, ou un livre :qui sait où il retomberont, et ce qui naîtra d'eux ?"

dimanche 27 décembre 2015

Piège nuptial


Nick a décidé de claquer ses économies pour voyager en Australie. Quittant son Maine natal, le voilà embarqué sur les routes du désert australien. A bord de son van, il traverse des zones cramées par le soleil et se console de l'inanité de sa vie en éclusant des bières. Pourtant, une rencontre va modifier radicalement sa trajectoire, celle d'Angie. Originaire d'un bled perdu, où vivent trois familles, elle fait partie de ces nanas pas farouches et pas trop malignes qui occupent une ou deux nuits. Le problème, c'est quand elle s'attache... et qu'elle traîne Nick à Wollanup où il se retrouve marié de force. Drogué, dépossédé de son véhicule, menacé de mort s'il tente de fuir, il découvre la vie d'un village oublié du monde où trois hommes règnent en maîtres. Rien d'autre à faire que de tuer des kangourous et réparer des voitures qui ne rouleront jamais. L'horreur !

Avec une intrigue lambda, un style ras-des-pâquerettes et des personnages repoussants, Douglas Kennedy m'a convaincue de ne jamais retenter de le lire. Cela restera ma première et dernière tentative de le lire. Franchement, à fuir !


vendredi 25 décembre 2015

Très heureux Noël... et 9 ans par ici !

Chers lecteurs,

je vous souhaite de tout cœur un très beau Noël, plein d'amour et d'espérance, de paix et de beauté. Figurez-vous que c'est mon 2000e billet (et que j'ai oublié de fêter les 9 ans de mon blog) et que ça va continuer !


jeudi 24 décembre 2015

Contes de fées


Avec les contes de Marie-Catherine d'Aulnoy, j'ai replongé avec délices dans les rêves de l'enfance. Mais attention, pas façon Disney... Ici, c'est certainement la morale qui compte plus que l'histoire. Petit résumé des contes de mon recueil :

Atelier de Rubens, Portrait Anne d'Autriche, musée du Louvre

L’Île inaccessible. Peut-être le conte le moins intéressant. En gros, un mariage royal sans rebondissements.
La belle aux cheveux d'or n'a pas très envie d'épouser le roi qui demande sa main et soumet son ambassadeur à d'étranges épreuves.
L'oiseau bleu. Une marâtre déteste sa belle fille, Florine et cherche à ce que Truitonne, sa propre fille, hérite du trône et du beau gosse... Forcément, ça se passe mal.
Gracieuse et Percinet. Encore une marâtre moche qui persécute sa trop belle fille. Heureusement, un joli prince va lui faciliter la vie.
La biche au bois. Une reine qui galère à avoir un bébé et qui se met une fée à dos lorsqu'elle en a enfin un. Une fée écrevisse qui plus est ! Bref, malédiction et tout le tintouin sur la princesse.
La chatte blanche. Trois fils doivent rapporter des merveilles pour leur père s'ils veulent obtenir son trône. Le plus jeune découvre un royaume merveilleux dont la maîtresse est une adorable chatte et les courtisans de jolis matous. Pendant une année, au lieu de chercher les chiots les plus choux (oui, le papa roi est un peu givré), il va se réjouir avec eux. Comment pourra-t-il hériter ainsi ?
La bonne petite souris. Une reine, enceinte, tombe dans les griffes d'un roi mauvais. Il l'enferme dans une tour en lui promettant les plus odieux avenirs imaginables. Heureusement, une fée souris veille.
Finette Cendron. Une famille royale ruinée ne sait plus comment faire survivre ses filles et décide de les abandonner. Heureusement Finette a une bonne marraine pour veiller sur elle. Elle sort ses sœurs de bien des situations, sans leur tenir rancune pour leur ingratitude. Mais elle se retrouve à vivre comme leur servante.
Le nain jaune. Une histoire tragique de princesse orgueilleuse et de nain démoniaque avec lions, sorcière et sirène. Oui, oui, et avec effets spéciaux et prince super charmant.
La princesse Belle-Étoile. Des enfants échangés à leur naissance contre des chiots déshonorent la princesse. Évidemment, c'est un coup de la belle mère. Abandonnés, les enfants grandissent et cherchent leurs parents.
Le Rameau d'or. Un prince et une princesse dont la laideur est telle qu'ils refusent même de voir celui avec qui ils doivent de marier. Un conte qui regorge de préciosité avec des petites bergères mignonnes et des décors incroyables.
La grenouille bienfaisante. Une reine éloignée de son roi et mise à l'abri en période de guerre est enlevée par une sorcière qui l'emmène au fond de la terre, dans un pays de monstres. Une grenouille fée tente de lui filer un coup de main.
Le pigeon et la colombe. Une princesse orpheline et bergère se fait courser par un géant à cause de son mouton préféré. Oui, c'est de moins en mois sérieux tout ça ! Une histoire avec des transformations.
Le prince marcassin. Malédiction sur une famille royale, ils n'ont pas d'enfants. Et quand ils parviennent à concevoir un fils, c'est un petit sanglier. Et leurs ennuis ne sont pas finis car, bien que doué de belles qualités, le prince marcassin a bien du mal à se faire aimer des femmes. Pour son malheur, il décide de se marier...

Ces contes rayonnent d'une jolie préciosité, d'une débauche de détails et de rebondissements qui en font d'heureux divertissements de Cour. Oui, ce genre de contes descend certainement d'une tradition orale et populaire mais l'écriture rappelle bien que le public visé est aristocratique. C'est plaisant, mais ça n'a pas la puissance d'un Grimm ou d'un Andersen...

lundi 21 décembre 2015

L'homme de la montagne

Patty et Rachel, deux sœurs très complices qui jouent dans la montagne, derrière leur maison. Voilà la première image qui surgit dans ce livre. 

Enfants d'une famille éclatée, elles sont filles d'un père policier qui aime beaucoup les femmes et d'une mère lectrice boulimique et dépressive. Mais ce n'est pas vraiment sur la famille de Rachel qu'est centré le roman, c'est plutôt sur un événement qui défie la chronique d'un lieu calme et sans histoires. Un meurtre a été commis dans la montagne où les filles aiment à jouer. Un meurtre, puis un autre. Et d'une jeune fille à chaque fois. Les deux sœurs se voient donc interdire leur terrain de jeu favori tandis que leur père est chargé de l'enquête. Mais ces meurtres, sans les viser directement, attaquent la routine des sœurs : Rachel devient une fille à la mode, que tout le monde fréquente pour avoir les potins sur le meurtre tandis que Patty reste isolée, bizarre. Puis la popularité de Rachel croit à mesure que les crimes augmentent transformant le meurtrier en tueur en série... impossible à capturer. D'autre part, le père de Rachel et Patty, initialement au centre de l'attention bienveillante de toutes les mères de famille, est bientôt dépassé par les événements.

Plus qu'une histoire de crime et de tueur en série, on a ici à faire à une histoire de l'adolescence et de ses changements. Rachel incarne l'ado hypersensible, qui a des rêves, des visions et ce sentiment de puissance et d'impunité propre à la jeune fille, tout comme une timidité et une discrétion de fillette. C'est sur ce moment de transformation du corps et de l'âme que Joyce Maynard a aussi centré son roman. Et ça marche très bien ! 


vendredi 18 décembre 2015

Martin Eden

Je crois que je n'avais pas lu Jack London depuis le Croc Blanc de mon enfance. J'ai pourtant d'excellents souvenirs d'aventures dans la neige et le froid, d'hommes courageux et de bêtes très humaines. Mais je crois que depuis mes 12 ans, je n'ai pas rouvert d'ouvrages de cet auteur... Et heureusement que je n'ai pas lu Martin Eden à cet âge car je crois qu'il ne m'aurait pas plu.

Martin est un marin. Il est fort, il est beau, il est intelligent. Mais il a appris la vie en mer plus que les bonnes manières. Alors lorsqu'il tombe amoureux de Ruth, bourgeoise bien élevée et étudiante en littérature anglaise, il décide de tout faire pour atteindre son niveau. Il dévore tous les livres qui lui tombent sous la main, cesse presque de dormir... Et prend quelques cours particuliers avec sa belle. Travaillant comme un forcené pour pouvoir se payer le luxe d'apprendre, Martin découvre un monde inconnu et fascinant, celui de la connaissance. Il en devient insatiable. Et il décide de gagner sa vie en écrivant. Sans relâche, il s'essaie à tous les genres en rêvant de percer un jour. Il sacrifie sa nourriture, son sommeil, ses amis, à tenter de devenir écrivain afin d'être digne de Ruth.


Je ne vous dévoilerai pas les suites des amours de Martin et de son apprentissage mais sachez que c'est un roman captivant, plein de force et d'images évocatrices. La personnalité de Martin est belle, ses évolutions et réflexions également, notamment sur la carrière d'écrivain, la gestion des refus et des succès... On sent le vécu là-dedans, c'est clairement d'inspiration autobiographique. Plongez sans hésiter !



mercredi 16 décembre 2015

La véritable histoire de Matias Bran

A travers la figure de Matias Bran, un homme fatigué de la vie, Isabel Alba remonte le temps jusqu'à la Hongrie du début du XXe siècle. 

Elle nous conte l'histoire de Miklos Brasz et d'un groupe d'ouvriers des usines d'armes Weiser à l'aube de la Première Guerre mondiale puis pendant et après la guerre : ces jeunes ouvriers apprennent à lire et à penser, apprennent à faire la grève, à questionner les modèles. On suit ces multiples personnages plus ou moins engagés, depuis Örzse, soeur de Miklos, à fond, à Ferenc Sarmasaghy, complètement transformé par la guerre. C'est l'histoire d'une humanité en lutte, de consciences qui s'éveillent, de cœurs qui s'épanouissent, de têtes qui se structurent mais aussi d'animalité qui écrase et tue.

Porté par une jolie plume, ce roman est intéressant pour sa gamme de personnages et pour l'histoire du socialisme et de l'engagement ouvrier qui se dessine à travers ce cas particulier. Par contre, Mathias Bran est tout à fait inutile pour entrer dans le livre et fait vraiment figure d'artifice littéraire.


mardi 15 décembre 2015

Neige

D'habitude, je suis super fan de Pamuk. J'attendais avec impatience de lire cet ouvrage (récompensé par un prix Médicis). Et j'en sors un peu déçue. 

Le thème est celui d'un poète turc, de retour d'un exil en Allemagne. Notre héros, Ka, se rend à Kars, une petite ville turque, bientôt bloquée par la neige, pour y enquêter sur une vague de suicide. En réalité, il a surtout envie de retrouver Ipek, une jeune femme dont il était amoureux dans sa jeunesse. Il la découvre aussi fascinante qu'à l'origine. Il voit surtout les choses dégénérer dans la ville, entre les jeunes filles qui se suicident pour des questions de voile, les luttes politiques ou religieuses (avec un petit coup d'état)... Bien qu'indifférent à tout ce qui se passe, Ka est un pont entre les gens. Il sert d'intermédiaire et d'ambassadeur entre les multiples camps. Il reste surtout concentré sur Ipek, ce qui fait que le lecteur ne suit pas toujours le cheminement des différents partis, à l'égal du poète. L'autre source d'étonnement, ce sont ses poèmes qui viennent tous seuls. D'habitude, il travaille beaucoup sur ses poèmes mais là... ils surgissent et s'oublient aussi vite que surgis. Il faut donc les noter avant qu'ils ne se perdent. 


Ce roman, raconté par un narrateur extérieur, qui cherche les poèmes de Ka est assez curieux. Pour moi, il manque un peu d'âme malgré la mise en place d'un huis-clos un peu oppressant. La structure narrative, comme toujours chez Pamuk, est hyper intéressante mais le fond m'a laissée indifférente.

Plan Orsec 2015

jeudi 3 décembre 2015

Laudato si'

Pourquoi cet intérêt décuplé pour les questions environnementales et climatiques, pour les histoires de transition et de changement de paradigme économique ? Je crois que parmi les éléments forts, il y a eu la lecture, début juin de l’encyclique Laudato Si' par le Pape François

Afrique du Sud
Avec tout ce qu’on lit en ce moment sur la COP21, j’ai eu envie de vous parler, finalement, de cet ouvrage. J’y ai lu beaucoup d’appels à prendre conscience des blessures de notre monde et à agir pour les panser. Parmi elles, ce qui ressort nettement est un lien entre des inégalités toujours plus fortes entre les niveaux et les qualités de vie. On a pu lire, notamment dans les journaux américains, que le pape était communiste. Je ne pense pas qu’appeler à moins d’inégalités soit forcément tout mettre en commun… et je crois qu’au contraire, il nous appelle à repenser un modèle de société entièrement nouveau, loin des étiquettes classiques de capitalisme, communisme, etc. Parmi ce qu’il dénonce, il y a le relativisme, cette manière de tout mettre sur le même plan : « Le Pape Benoît nous a proposé de reconnaître que l’environnement naturel est parsemé de blessures causées par notre comportement irresponsable. L’environnement social a lui aussi ses blessures. Mais toutes, au fond, sont dues au même mal, c’est-à-dire à l’idée qu’il n’existe pas de vérités indiscutables qui guident nos vies, et donc que la liberté humaine n’a pas de limites […] Et le gaspillage des ressources de la Création commence là où nous ne reconnaissons plus aucune instance au-dessus de nous, mais ne voyons plus que nous-mêmes ». Il y a aussi le questionnement de la notion de progrès. Est-ce réellement un progrès que le technocentrisme, que d’avoir toujours plus neuf quand d’autres ont toujours moins ? Faut-il aller vers plus de sobriété ? Mais qui a envie de se priver ? Qui osera commencer à proposer autre chose que le consumérisme ? Et quel modèle pourra le dépasser sans pour autant renier nos cultures, notre histoire ? Je ne sais pas s’il est très intéressant de vous commenter tout ce qui m’a parlé dans ce texte. Le plus simple est certainement de vous inviter à lire les extraits ci-dessous et l’encyclique elle-même. 
Celle-ci est divisée ainsi : 

Premier chapitre : Ce qui se passe dans notre maison 

Deuxième chapitre. L’évangile de la création 

Troisième chapitre. La racine humaine de la crise écologique 

Quatrième chapitre. Une écologie intégrale 

Cinquième chapitre. Quelques lignes d’orientation et d’action 

Sixième chapitre. Education et spiritualité écologiques 


« Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. La pauvreté et l’austérité de saint François n’étaient pas un ascétisme purement extérieur, mais quelque chose de plus radical : un renoncement à transformer la réalité en pur objet d'usage et de domination. » 

« Ce monde a une grave dette sociale envers les pauvres qui n’ont pas accès à l’eau potable, parce que c’est leur nier le droit à la vie, enraciné dans leur dignité inaliénable. Cette dette se règle en partie par des apports économiques conséquents pour fournir l’eau potable et l’hygiène aux plus pauvres. Mais on observe le gaspillage d’eau, non seulement dans les pays développés, mais aussi dans les pays les moins développés qui possèdent de grandes réserves. Cela montre que le problème de l’eau est en partie une question éducative et culturelle, parce que la conscience de la gravité de ces conduites, dans un contexte de grande injustice, manque. » 

« À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit. » 

Fleur du désert, Maroc


« Les moyens actuels nous permettent de communiquer et de partager des connaissances et des sentiments. Cependant, ils nous empêchent aussi parfois d’entrer en contact direct avec la détresse, l’inquiétude, la joie de l’autre et avec la complexité de son expérience personnelle. » 

« Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. »

« Saint Jean-Paul II a rappelé que l’amour très particulier que le Créateur a pour chaque être humain lui confère une dignité infinie. » 

« Ces récits suggèrent que l’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, et avec la terre. » 

« L’interdépendance des créatures est voulue par Dieu. Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l’aigle et le moineau : le spectacle de leurs innombrables diversités et inégalités signifie qu’aucune des créatures ne se suffit à elle-même. Elles n’existent qu’en dépendance les unes des autres, pour se compléter mutuellement, au service les unes des autres ». 

« Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société. » 

« Jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien, surtout si l’on considère la manière dont elle est en train de l’utiliser. » 

« On a tendance à croire « que tout accroissement de puissance est en soi ‘progrès’, un degré plus haut de sécurité, d’utilité, de bien-être, de force vitale, de plénitude des valeurs »,comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même. Le fait est que « l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir », parce que l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience. » 

« D’autre part, les gens ne semblent plus croire en un avenir heureux, ils ne mettent pas aveuglément leur confiance dans un lendemain meilleur à partir des conditions actuelles du monde et des capacités techniques. Ils prennent conscience que les avancées de la science et de la technique ne sont pas équivalentes aux avancées de l’humanité et de l’histoire, et ils perçoivent que les chemins fondamentaux sont autres pour un avenir heureux. Cependant, ils ne s’imaginent pas pour autant renoncer aux possibilités qu’offre la technologie. L’humanité s’est profondément transformée, et l’accumulation des nouveautés continuelles consacre une fugacité qui nous mène dans une seule direction, à la surface des choses. Il devient difficile de nous arrêter pour retrouver la profondeur de la vie. S’il est vrai que l’architecture reflète l’esprit d’une époque, les mégastructures et les maisons en séries expriment l’esprit de la technique globalisée, où la nouveauté permanente des produits s’unit à un pesant ennui. Ne nous résignons pas à cela, et ne renonçons pas à nous interroger sur les fins et sur le sens de toute chose. Autrement, nous légitimerions la situation actuelle et nous aurions besoin de toujours plus de succédanés pour supporter le vide. » 

Rivière Maroc


« Cette situation nous conduit à une schizophrénie permanente, qui va de l’exaltation technocratique qui ne reconnaît pas aux autres êtres une valeur propre, à la réaction qui nie toute valeur particulière à l’être humain. Mais on ne peut pas faire abstraction de l’humanité. Il n’y aura pas de nouvelle relation avec la nature sans un être humain nouveau. Il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate. Quand la personne humaine est considérée seulement comme un être parmi d’autres, qui procéderait des jeux du hasard ou d’un déterminisme physique, « la conscience de sa responsabilité risque de s’atténuer dans les esprits ». Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un ‘‘bio-centrisme’’, parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui, non seulement ne résoudrait pas les problèmes mais en ajouterait d’autres. On ne peut pas exiger de l’être humain un engagement respectueux envers le monde si on ne reconnaît pas et ne valorise pas en même temps ses capacités particulières de connaissance, de volonté, de liberté et de responsabilité. » 

« Quand l’être humain se met lui-même au centre, il finit par donner la priorité absolue à ses intérêts de circonstance, et tout le reste devient relatif. » 

« On ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain, car ainsi l’humanité se dégraderait elle-même. Le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. Dans ce sens, aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail. » 

« Il y a, avec le patrimoine naturel, un patrimoine historique, artistique et culturel, également menacé. Il fait partie de l’identité commune d’un lieu et il est une base pour construire une ville habitable. Il ne s’agit pas de détruire, ni de créer de nouvelles villes soi-disant plus écologiques, où il ne fait pas toujours bon vivre. Il faut prendre en compte l’histoire, la culture et l’architecture d’un lieu, en maintenant son identité originale. Voilà pourquoi l’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité au sens le plus large du terme. D’une manière plus directe, elle exige qu’on fasse attention aux cultures locales, lorsqu’on analyse les questions en rapport avec l’environnement, en faisant dialoguer le langage scientifique et technique avec le langage populaire. C’est la culture, non seulement dans le sens des monuments du passé mais surtout dans son sens vivant, dynamique et participatif, qui ne peut pas être exclue lorsqu’on repense la relation de l’être humain avec l’environnement. » 

« La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. C’est pourquoi prétendre résoudre toutes les difficultés à travers des réglementations uniformes ou des interventions techniques, conduit à négliger la complexité des problématiques locales qui requièrent l’intervention active des citoyens. Les nouveaux processus en cours ne peuvent pas toujours être incorporés dans des schémas établis de l’extérieur, mais ils doivent partir de la culture locale elle-même. Comme la vie et le monde sont dynamiques, la préservation du monde doit être flexible et dynamique. Les solutions purement techniques courent le risque de s’occuper des symptômes qui ne répondent pas aux problématiques les plus profondes. Il faut y inclure la perspective des droits des peuples et des cultures, et comprendre ainsi que le développement d’un groupe social suppose un processus historique dans un contexte culturel, et requiert de la part des acteurs sociaux locaux un engagement constant en première ligne, à partir de leur propre culture. Même la notion de qualité de vie ne peut être imposée, mais elle doit se concevoir à l’intérieur du monde des symboles et des habitudes propres à chaque groupe humain. Beaucoup de formes hautement concentrées d’exploitation et de dégradation de l’environnement peuvent non seulement épuiser les ressources de subsistance locales, mais épuiser aussi les capacités sociales qui ont permis un mode de vie ayant donné, pendant longtemps, une identité culturelle ainsi qu’un sens de l’existence et de la cohabitation. La disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut être autant nuisible que l’altération des écosystèmes. Dans ce sens, il est indispensable d’accorder une attention spéciale aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux. Cependant, en diverses parties du monde, elles font l’objet de pressions pour abandonner leurs terres afin de les laisser libres pour des projets d’extraction ainsi que pour des projets agricoles et de la pêche, qui ne prêtent pas attention à la dégradation de la nature et de la culture. » 

« L’écologie humaine est inséparable de la notion de bien commun, un principe qui joue un rôle central et unificateur dans l’éthique sociale. C’est « l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ». » 

« L’instance locale peut faire la différence alors que l’ordre mondial existant se révèle incapable de prendre ses responsabilités. » 

campagne Paraguay


« Il faut ajouter que les meilleurs mécanismes finissent par succomber quand manquent les grandes finalités, les valeurs, une compréhension humaniste et riche de sens qui donnent à chaque société une orientation noble et généreuse. » 

« Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès. » 

« La situation actuelle du monde « engendre un sentiment de précarité et d’insécurité qui, à son tour, nourrit des formes d’égoïsme collectif ». Quand les personnes deviennent autoréférentielles et s’isolent dans leur propre conscience, elles accroissent leur voracité. En effet, plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer. Dans ce contexte, il ne semble pas possible qu’une personne accepte que la réalité lui fixe des limites. À cet horizon, un vrai bien commun n’existe pas non plus. Si c’est ce genre de sujet qui tend à prédominer dans une société, les normes seront seulement respectées dans la mesure où elles ne contredisent pas des besoins personnels. C’est pourquoi nous ne pensons pas seulement à l’éventualité de terribles phénomènes climatiques ou à de grands désastres naturels, mais aussi aux catastrophes dérivant de crises sociales, parce que l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque, surtout quand seul un petit nombre peut se le permettre. » 

« « Acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral ». C’est pourquoi, aujourd’hui « le thème de la dégradation environnementale met en cause les comportements de chacun de nous » » 

« Accomplir le devoir de sauvegarder la création par de petites actions quotidiennes est très noble, et il est merveilleux que l’éducation soit capable de les susciter jusqu’à en faire un style de vie. » 

« Prêter attention à la beauté, et l’aimer, nous aide à sortir du pragmatisme utilitariste. » 

« S’il est vrai que « les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands », la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure. » 

« La spiritualité chrétienne propose une autre manière de comprendre la qualité de vie, et encourage un style de vie prophétique et contemplatif, capable d’aider à apprécier profondément les choses sans être obsédé par la consommation. Il est important d’assimiler un vieil enseignement, présent dans diverses traditions religieuses, et aussi dans la Bible. Il s’agit de la conviction que ‘‘moins est plus’’. En effet, l’accumulation constante de possibilités de consommer distrait le cœur et empêche d’évaluer chaque chose et chaque moment. En revanche, le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle, nous ouvre beaucoup plus de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel. La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. Cela suppose d’éviter la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs. » 

« La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie mais tout le contraire ; car, en réalité ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque moment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples. Ils ont ainsi moins de besoins insatisfaits, et sont moins fatigués et moins tourmentés. On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière. Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie. » 

« La sobriété et l’humilité n’ont pas bénéficié d’un regard positif au cours du siècle dernier. Mais quand l’exercice d’une vertu s’affaiblit d’une manière généralisée dans la vie personnelle et sociale, cela finit par provoquer des déséquilibres multiples, y compris des déséquilibres environnementaux. C’est pourquoi, il ne suffit plus de parler seulement de l’intégrité des écosystèmes. Il faut oser parler de l’intégrité de la vie humaine, de la nécessité d’encourager et de conjuguer toutes les grandes valeurs. La disparition de l’humilité chez un être humain, enthousiasmé malheureusement par la possibilité de tout dominer sans aucune limite, ne peut que finir par porter préjudice à la société et à l’environnement. Il n’est pas facile de développer cette saine humilité ni une sobriété heureuse si nous nous rendons autonomes, si nous excluons Dieu de notre vie et que notre moi prend sa place, si nous croyons que c’est notre propre subjectivité qui détermine ce qui est bien ou ce qui est mauvais. »  

« Il faut reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde, que cela vaut la peine d’être bons et honnêtes. Depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts ; elle provoque l’émergence de nouvelles formes de violence et de cruauté, et empêche le développement d’une vraie culture de protection de l’environnement. » 

 « Le dimanche, la participation à l’Eucharistie a une importance spéciale. Ce jour, comme le sabbat juif, est offert comme le jour de la purification des relations de l’être humain avec Dieu, avec lui-même, avec les autres et avec le monde. Le dimanche est le jour de la résurrection, le ‘‘premier jour’’ de la nouvelle création, dont les prémices sont l’humanité ressuscitée du Seigneur, gage de la transfiguration finale de toute la réalité créée. En outre, ce jour annonce « le repos éternel de l’homme en Dieu ». De cette façon, la spiritualité chrétienne intègre la valeur du loisir et de la fête. L’être humain tend à réduire le repos contemplatif au domaine de l’improductif ou de l’inutile, en oubliant qu’ainsi il retire à l’oeuvre qu’il réalise le plus important : son sens. Nous sommes appelés à inclure dans notre agir une dimension réceptive et gratuite, qui est différente d’une simple inactivité. Il s’agit d’une autre manière d’agir qui fait partie de notre essence. Ainsi, l’action humaine est préservée non seulement de l’activisme vide, mais aussi de la passion vorace et de l’isolement de la conscience qui amène à poursuivre uniquement le bénéfice personnel. La loi du repos hebdomadaire imposait de chômer le septième jour « afin que se reposent ton bœuf et ton âne et que reprennent souffle le fils de ta servante ainsi que l’étranger » (Ex 23, 12). En effet, le repos est un élargissement du regard qui permet de reconnaître à nouveau les droits des autres. Ainsi, le jour du repos, dont l’Eucharistie est le centre, répand sa lumière sur la semaine tout entière et il nous pousse à intérioriser la protection de la nature et des pauvres. »

Arbre Paraguay