mercredi 16 avril 2014

De Watteau à Fragonard, les fêtes galantes

Le musée Jacquemart-André présente actuellement une exposition qui plaira aux inconditionnels du XVIIIe siècle aux tons roses et pastel. Bien entendu, et comme toujours dans ce lieu, très peu d’œuvres sont exposées dans des petites salles, tendues de tentures gris perle pour l'occasion. 

La première salle présente des tableaux de Watteau, ce peintre d'histoire de Valenciennes qui "lance" le genre de la fête galante au tout début du XVIIIe siècle. Formé par Claude Gillot et Claude Audran III aux décors d'arabesques, aux paysages imaginaires, aux scènes de genre et aux grotesques, Watteau s'épanouit dans la représentation de scènes bucoliques peuplées d'aristocrates, danseurs et musiciens s'adonnant aux jeux de l'amour. Son Pèlerinage à Cythère (non présent dans l'exposition mais analysé dans la vidéo d'introduction), qui constitue son morceau de réception, nous invite à une promenade en compagnie de jeunes gens se contant fleurette, accompagnés par des amours ailés, dans un paysage luxuriant. Inspiré par la Commedia dell'Arte, Watteau en représente volontiers les personnages. On pense bien sûr au Gilles du Louvre mais aussi au Pierrot content de Madrid. Sous des apparences légères et futiles, ses tableaux n'en reflètent pas moins une profonde ambiguïté entre rêve et réalité ainsi qu'une puissante mélancolie, écho d'un âge d'or enfui. 

Pèlerinage à Cythère Watteau fete galante
Watteau, Pèlerinage à Cythère, Musée du Louvre
Outre les tableaux, des dessins de Watteau sont exposés (un peu plus loin dans l'expo). Dessinateur génial, au crayon expressif et rapide, Watteau saisit la vie. Et il se constitue un large éventail de croquis dans lequel il n'hésite pas à puiser pour composer ses tableaux !

Vous vous en doutez, la fête galante est promise à un grand succès. Parmi les suiveurs de Watteau, les plus connus sont certainement Pater et Lancret qui ajoutent en sensualité ce qu'ils perdent en mystère et en subtilité. Et ne parlons pas de Jean-François de Troy, très réaliste, qui n'a pas grand sens de la nuance. Bref, les fêtes galantes se poursuivent mais sur un mode plus érotique et dénudé. Ils introduisent également le réel dans ces espaces oniriques : n'est-ce pas le genre idéal pour valoriser les danseurs et acteurs de la Régence ? Vous l'avez compris, j'aime moins cette évolution. Les scènes sont moins propices au rêve et à l'imaginaire, la mélancolie est aussi moins présente... 

On enchaîne alors avec les chinoiseries et les représentations de scènes bourgeoises. Je ne suis pas certaine que j'aurais choisi d'intégrer ces tableaux à l'exposition. Ils sont certes représentatifs des évolutions du goût au XVIIIe siècle et dérivent de la fête galante mais en font-ils encore partie ? La démonstration de la Pêche chinoise de Boucher ne me convainc pas. Et j'ai du mal à accoler ce terme aux pastorales de Boucher, qui n'ont plus grand chose d'onirique, de suggéré et de vaporeux. Ce sont certes les suites logiques des œuvres de Pater et Lancret mais je ne les qualifierais plus ainsi. Fragonard, qui vient clore l'exposition (et la démonstration) renoue avec la subtilité. Il se débarrasse des lignes de Boucher pour des mouvements plus souples et moins artificiels. C'est un peu le pendant solaire de Watteau, ses scènes traduisant une Arcadie qui ne semble pas si lointaine. Notons l'exposition d'une superbe (et gigantesque) toile prêtée par la Banque de France, La Fête à Saint-Cloud, qui pourrait presque être un décor de théâtre par sa taille. Fragonard y est virtuose dans l’exécution d'un paysage luxuriant et mystérieux, loin du monde des hommes, et la transmission du sentiment de bonheur serein qui traverse la toile. Touches vives mais comme esquissées et vaporeuses renouent avec le rêve.

Je suis un peu gênée par le titre de cette exposition et par la thèse de Christoph Vogtherr qui la parcourt. Pour moi, la fête galante, même si elle n'a pas de définition précise, concerne des œuvres de Watteau (et encore pas toutes) et de ses premiers suiveurs mais certainement pas toute la peinture rococo du XVIIIe siècle. J'ai l'impression qu'il souhaite ici beaucoup élargir le thème plutôt que d'envisager la fête galante et ses suites. Je regrette de ne pas avoir pu l'écouter présenter cette idée au Festival de l'Histoire de l'Art l'an dernier. Surtout que j'avais adoré son Voulez-vous triompher des belles ?. Bref, j'irai voir le catalogue de plus près, cela m'intrigue...
Par ailleurs, je salue l'effort qui a été réalisé pour la scéno, à la fois discrète et élégante, et pour la médiation (panneaux explicatifs riches). Le site internet de l'expo n'est pas mal du tout et permet de revoir les œuvres en détail (photos interdites dans l'expo). Je regrette simplement que la taille des salles du musée ne permettent pas de rendre réellement justice à La Fête à Saint-Cloud, un peu tassé ici.
L'ensemble est une belle façon de (re)découvrir l'art du XVIIIe siècle et l'apparente futilité des temps de la Régence et de Louis XV. Il y a un petit côté Marivaux dans tous ces tableaux. On complétera avec intérêt cette visite par un détour par les collections permanentes du musée qui conserve quelques Pater et Lancret et par le musée du Louvre qui expose les indispensables Pèlerinage à Cythère ou Les deux cousines.

mardi 15 avril 2014

Vendredi ou les limbes du Pacifique

Je ne sais pas si on peut avouer cela à son lectorat : je n'ai pas aimé Robinson Crusoé de Defoe. Je me suis ennuyée pendant toute la lecture. C'est peut-être la raison pour laquelle ce roman de Michel Tournier a attendu si longtemps sur ma PAL alors que j'avais beaucoup aimé son Roi des Aulnes en prépa. 

Robin Vendredi limbes Pacifique TournierAlors, ennui ou pas ? A vrai dire j'ai eu du mal à entrer dans le livre. Les premières pages sont très bien passées : Van Deyssel tire les cartes à Robinson, annonçant ainsi tout le livre de manière cryptée (c'est une partie à laquelle on apprécie de revenir en cours de lecture et à la fin : elle donne un éclairage symbolique au texte). Les premiers jours/semaines/mois de Robinson sur l'île de Sperenza m'ont été d'une lecture un peu pénible : premières affres de la solitude, penchant vers la folie et l'animalité. L'eau et ses valeurs d'humidité poisseuse, dominent. Puis, Robinson s'organise. Il structure son environnement, travaille toute la journée au rythme de l'eau qui s'écoule de sa clepsydre. Il se repose et prie le dimanche. Il sème, il récolte et conserve. Il ne consomme que le strict minimum. L'élément phare de cette période est la terre, féconde. Je ne parlerai pas des relations très charnelles de Robinson avec celle-ci. Cette partie du roman montre une renaissance de Robinson, petit enfant né de la terre, qui devient un fougueux adolescent plein de désirs puis un homme mûr. C'est alors que tout est organisé que Vendredi vient s'adjoindre à ce petit monde. Façonné par Robinson, il laisse parler sa nature fantasque (la scène des cactus est à ce titre très belle) et va donner un nouveau tournant à la vie de Robinson. D'esclave, il devient guide et frère. S'amorce alors la période aérienne et solaire de Robinson...

En relisant le roman de Defoe, Tournier y apporte une nouvelle vision, celle d'un homme que le séjour sur l'île a fait évoluer, au rythme des saisons et de la dominance successive des quatre éléments. Son rapport à l'autre a changé tout comme ses priorités lorsqu'il lui est enfin possible de rejoindre la société. Ce qui est finalement bien plus crédible que l'hypothèse immobiliste de Defoe. Ce roman au style à la fois très réaliste, charnel et imagé interroge sur la place de l'homme et sur ses buts, sur celle du maître et de l'esclave, sur celle de la nature et de la culture. Cette réécriture, loin d'être une simple réinterprétation du mythe de Robinson, questionne les principes de la société : le travail, la religion, la place de l'autre, etc. et les refuse au profit d'un épanouissement naturel de l'individu. Finalement, c'est un révolutionnaire ce Robinson !

lundi 14 avril 2014

Avec Tolstoï

La lecture de La Guerre et la paix m'a donné envie de sortir de ma PAL cet essai de Dominique Fernandez. Loin d'être une biographie de l'écrivain, ce livre propose de visiter son oeuvre. Il contient des éléments biographiques, notamment en introduction, mais ce n'est pas son objet principal.

champs paysan Van Gogh

Cet opus commence par une confrontation, celle de Tolstoï et Dostoïevski. Le second est vu comme le grand tragique de la Russie, l'intransigeant, l'homme libre. Il séduit les jeunes gens entiers. Et si Dostoïevski ne se plait que dans les extrêmes, Tolstoï y préfère la vie comme elle va. Il ne refuse pas la médiocrité. Il l'intègre, il la raconte. "Si Dostoïevski fait penser à la tragédie, à la tragédie grecque, Tolstoï est dans la lignée de l'épopée, de l'épopée grecque [...] En lisant l'Odyssée, nous ne sommes pas plus pressés d'arriver au bout du périple qu'Ulysse de rejoindre Ithaque. Nous n'avons aucune hâte de mettre fin à un voyage qui nous réserve de continuelles surprises, de continuels bonheurs. Nous nous laissons porter, de-ci, de-là, séduits, charmés par le chatoiement de multiples épisodes. Aucune chose ne compte plus qu'une autre, car tout compte. Il n'y a aucun incident, aucun détail qui ne soit plus important, comme il n'y en a aucun qui soit insignifiant [...] Tolstoï, comme Homère, ne s'écarte jamais du ton juste. Je crois même que ce sont les deux seuls écrivains au monde dont l'oeuvre, tout en étant souverainement belle, ait cette parfaite adéquation à la vie, à ce que la vie a de positif, à ce qu'elle a de négatif, à ce qu'elle présente d'amusant, de gai, de douloureux, de terrible - le plus souvent de banal". Rapprochement qui ne peut que me parler. Et me séduire. Cette intemporalité, cette facilité à rendre la vie, on la retrouve effectivement avec cette même simplicité chez ces deux écrivains (si toutefois Homère est un seul, ce dont je ne vais pas débattre ici). 

D'autres comparaisons sont faites, avec Stendhal par exemple. D. Fernandez leur trouve un même style impersonnel, juste et simple. Une écriture qui préfère retrancher plutôt qu'ajouter. Contrairement à Balzac, qui commence par décrire cadre et personnages dans ses romans, nos deux auteurs révèlent les caractères, les hommes et les lieux à travers le regard d'un personnage. Cela est particulièrement intéressant lorsque l'auteur souhaite insérer une critique. Plutôt que de vilipender une pratique, il la décrit à travers l’œil naïf d'un personnage (l'opéra par Natacha, par exemple). Il en montre ainsi le ridicule ou l'outrance par une ironie soigneusement dissimulée. 

Néanmoins, pour qui a lu Tolstoï récemment, on ne peut considérer cet effacement de l'auteur derrière ses personnages comme permanent. Bien au contraire, les descriptions de Napoléon et la théorie fataliste de l'histoire que comporte La Guerre et la paix laissent tout à fait paraître l'écrivain. Pour D. Fernandez, cela traduit le déchirement intérieur de Tolstoï qui hésite sans cesse à s'engager. Pris entre sa condition de riche gentilhomme campagnard et sa volonté de pauvreté, entre ses passions et son désir de les restreindre, entre liberté et fatalisme, Tolstoï négligerait dans la fin de La Guerre et la paix son art au profit de sa philosophie. Et c'est là que ça commence à me gêner. On sent très bien la différence de ton entre les différents volumes, mais doit-on tout rapporter à la vie et à la psychologie de l'auteur ? D. Fernandez peine à m'en persuader.

Nous donnant des pistes pour la lecture de La Guerre et la paix et Anna Karénine, l'auteur met en lumière certains passages et propose des analyses fines du texte. Il attire notre attention sur des constructions, sur des thèmes. Et il s'intéresse aux autres écrits tels que Le Diable, Les Cosaques, Résurrection, etc. Il déplore que beaucoup de ses essais ne soient plus édités en France comme Ce qui fait vivre les hommes, En quoi consiste ma foi, La religion et la morale, L'Argent et le travail, etc. Il rappelle ainsi que loin d'être cet auteur classique vénéré (voire embaumé), Tolstoï propageait des idées dérangeantes pour le début du XXe siècle (polémique contre l'église, l'armée, la justice, pacifisme, fatalisme, mysticisme, ascétisme, socialisme...). Et il pourrait encore déranger s'il était publié de nos jours. Voilà qui donne envie de découvrir ces textes oubliés, non ?

Enfin, cet essai nous fait visiter les maisons de Tolstoï, à Moscou, lieu de sa vie mondaine, et à Iasnaïa Poliana, lieu de sa vie de gestionnaire de domaines immenses et isolés. Pour D. Fernandez, ces endroits reflètent la lutte perpétuelle entre Léon et Sophie, son épouse, voire entre les différents aspects de la personnalité de l'écrivain. Il étudie longuement la vie conjugale des époux, via des extraits de leurs journaux intimes (qu'ils  se montraient et commentaient l'un l'autre sans gentillesse) et La sonate de Kreutzer. C'est un amour-haine bien connu de l'histoire littéraire auquel D. Fernandez n'ajoute pas grand chose... à l'exception d'allusions à un penchant refoulé de Tolstoï pour l'homosexualité. Les indices ne pèsent pas bien lourds. Je suis sceptique.

Ainsi, cet essai est à la frontière des genres entre l'analyse de texte, l'hagiographie ("Impersonnel comme Homère, impersonnel comme Dieu") et la biographie : c'est bien la promenade que nous annonce la quatrième de couverture. S'intéressant aux contradictions de l'homme et de l'oeuvre, cet opus est peut être trop versé dans l'analyse psychologique pour me convaincre totalement mais il est impeccable sur les analyses purement littéraires. Aux lecteurs que ce livre tente, je conseillerai de lire une biographie de Tolstoï plus neutre avant d'ouvrir celui-ci. Simplement pour garder la distance raisonnable par rapport aux assertions de l'auteur qui plus d'une fois m'ont semblé aller trop loin. Mais dans l'ensemble, je suis sous le charme ! Et si vous avez une bonne bio à me recommander, je ne dis pas non... (ça pourrait répondre à mes questions comme l'influence ou non d'Hugo sur Tolstoï (intérêt pour les pauvres, mysticisme, fresque nationale, etc) qui n’apparaît pas dans ce texte. Je les ai toujours rapprochés mais c'est peut-être complètement idiot)

dimanche 13 avril 2014

Le Tour d'écrou

Il y a quelques mois, nous avions pu assister à une représentation de l'opéra de Britten tiré de ce roman d'Henry James. Ce livre était bien sûr dans ma PAL depuis un bout de temps et puis, récemment, j'ai eu une envie folle de le lire.
L'histoire tient en quelques lignes. 

Soirée de contes autour du feu. Un des personnage présent annonce une histoire terrible, une histoire de fantômes et d'enfants... Le manuscrit de cette histoire, bien caché, est ensuite lu.
Une jeune femme se voit confier deux enfants, Flora et Miles. Elle est leur professeur et vit dans une grande bâtisse anglaise à Bly avec quelques serviteurs. Les enfants sont beaux, lumineux et charmants. Intelligents également. Tout se passe pour le mieux jusqu'à ce que notre héroïne voie deux êtres roder autour d'eux. Elle les décrit à l'intendante, qui les reconnait comme d'anciens serviteurs, décédés depuis peu. 
Commence alors un combat entre la gouvernante et les fantômes, combat pour éloigner des enfants cette influence maléfique.

Vannes fortifications Bretagne

Ce roman interroge sur beaucoup de points. D'abord sur l'innocence des enfants. Ils sont décrits comme des anges purs. Mais la gouvernante et le lecteur en doutent. Et, c'est ce simple doute, plus que la réalité de savoir s'ils ont été pervertis ou non qui salit leur innocence. Voient-ils les fantômes ? Mentent-ils ? Sont-ils réellement pervertis par ceux-ci ? Ou par la gouvernante ? Et quelle est cette fameuse perversion ? S'agit-il de la découverte du désir et de la sexualité comme le disent les interprétations psychanalytiques de cette histoire ? A la rigueur, qu'importe. Mais le vers est dans le fruit, on imagine. Jamais on ne saura pourquoi Miles est renvoyé de l'école. Mais l'on pourra envisager le pire. Et c'est là toute la subtilité d'Henry James qui nous livre tout mais ne nous dit rien. 
De même, la gouvernante est un personnage étrange : ces fantômes apparaissent-ils vraiment ou ne sont-ils que le fruit de son imagination ? Est-elle la plus lucide ? Fantasme-t-elle toute cette histoire pour se donner de l'importance ? Par orgueil ? Par folie ? Par amour ? 
La construction du roman est ainsi faite que c'est au lecteur de décider car rien ne vient trancher. Tout est dans le non-dit et c'est à partir de ce non-dit que naît l'effroi. 
L'art d'Henry James tient à cette angoisse, cette tension qu'il sait distiller et qui augmente, lentement mais constamment. Il joue sur les répétitions, les scènes quotidiennes et y insuffle un doute, une ombre permanente. Oscillant entre fantastique et psychologique, le raffinement de ce récit est tout à fait remarquable. 

Shelbylee vous parle de sa fascination et de son interprétation du texte








vendredi 11 avril 2014

Ponte City

Le Bal, espace dédié à la photo et à la vidéo, propose une exposition des travaux de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse. Ceux-ci, en reporters, archéologues et sociologues, ont rencontré les habitants de la tour Ponte City, à Johannesburg, documentant son histoire et son quotidien, pendant cinq ans. Cette tour de 54 étages dresse fièrement ses lignes de béton au centre de la ville. Son histoire est étroitement liée à celle de Johannesburg. Initialement destinée à une population blanche aisée, elle a été squattée et abandonnée dans les années 90. Ce n'est qu'en 2007 qu'un promoteur décide de réhabiliter le lieu. Projet qui reste lettre morte suite à la crise de 2008...

Ponte City publicités

Cette tour aux diverses vies, nous la découvrons par l'image. Celle des hommes et des femmes qui l'habitent encore, photographiés dans des ascenseurs. Celle des portes des appartements, bien souvent fermées, parfois ouvertes sur son ou ses occupant(s). Celle des fenêtres qui ouvrent sur l'intérieur de cette tour ronde et creuse. Celle des écrans de télé. Et celle fantasmée des publicités.
Au sous-sol, on pénètre plus loin dans l'intimité des habitants. Tout un pan de vie de Kabangu est épinglé sur un mur : demandes de visas et autres formulaires, cartes et papiers divers. Kabangu vivait dans l'appartement 3607 de la tour. Autres appartements, autres objets, prospectus publicitaires, photos. Aucun espace de la tour n'est laissé inexploré, des sous-sol au sommet, elle dévoile un peu de ceux qui l'ont habitée... ou qui l'ont rêvée. 

Ponte City Johannesburg

A travers une scénographie neutre et enveloppante, le visiteur découvre des images, des objets et des mots. Des piles de papiers sur la tour Ponte éclairent un aspect du lieu : "les gens entre eux", "j'ai acheté Ponte", "appartement 3607", "African queen", "ectoplasme géologique" et "ni voir ni être vu". On mise sur l'exhaustivité et le réalisme. Mais l'ensemble agite l'imaginaire du visiteur, entre cette tour et les représentations qui s'y attachent, entre architecture et habitants.

jeudi 10 avril 2014

La Mémoire du monde II

Vous aviez rencontré Mérit il y a quelques mois. Condamnée à l'immortalité, cette Egyptienne parcourt la Méditerranée et suit les moments phares de la construction de l'histoire intellectuelle du monde. Elle avait vu s'élaborer la Bible à partir de la vie de certains de ses enfants, naître la philosophie et la géométrie, grandir les empires avant qu'ils ne disparaissent. Nous la laissions attachée aux Ptolémée à Alexandrie, curieuse de Rome qui faisait déjà retentir son nom. La voilà qui poursuit sa route pour rencontrer Cicéron, qui l'introduit à la politique romaine. C'est une époque où elle suit de très près le cours de l'histoire, proche de Cléopâtre. Puis elle débute une nouvelle période d'errance à travers la Méditerranée, à la recherche de ses descendants à qui elle a laissé des objets (une bague, un coffre et un chaton) pour les identifier. Plongée dans une vie de famille qui se complexifie, elle traverse l'Empire et installe les siens entre Jérusalem, l'Espagne, la Bretagne et la Grande-Bretagne... Toujours à la recherche d'un sens pour la vie, d'un dieu, d'une spiritualité, elle observe l'émergence du christianisme puis de l'Islam. Elle oscille entre des périodes très actives, où les années comptent, et des périodes plus méditatives où les siècles passent le temps d'un soupir. Et ce qui est merveilleux, c'est qu'elle arrive toujours à s'étonner, à regarder avec bienveillance l'homme et le monde.

Comme pour la lecture du premier tome, j'ai lu ce roman de Stéphanie Janicot d'une seule traite. et je remercie les éditions Albin Michel pour cet envoi. Impossible de quitter Mérit (qui s'appellera beaucoup Sophia dans ce livre). Je ne me lasse pas de cette redécouverte de notre histoire. L'idée de suivre un être immortel à travers les âges n'est pourtant pas nouvelle et le traitement n'est pas spécialement original. La romancière applique les mêmes "recettes" que dans le premier tome. Cependant, j'aime cette exploration bienveillante du monde et de ses philosophies, cet abord pédagogique et clair. Je regrette un peu que l'on ne rentre pas plus dans le détail de certains échanges philosophiques. Le propos est volontairement évasif sur certains faits historiques. Ce n'est pas une culture historique que l'on attend de ce roman, mais peut-être vous donnera-t-il envie de relire quelques classiques de la philo, de l'histoire... ou des religions. 
Une plume vive et simple, un personnage toujours attachant, des événements qui se succèdent rapidement, tout est mis en place pour que le lecteur n'ait qu'une envie, connaître la suite !

Ruines Histoire Archéologie

mercredi 9 avril 2014

Les Romanesques

Cette comédie d'E. Rostand est à la fois légère et amusante. 

Sylvette et Percinet viennent de rejoindre la maison familiale. Sylvette est la fille de Pasquinot. Percinet, le fils de Bergamin. Les deux jeunes gens se retrouvent régulièrement et en cachette près du mur qui sépare les jardins de leurs parents. Ils jouent à Roméo et Juliette, se contant fleurette en lisant la pièce de Shakespeare. Il faut dire que leurs pères leur font croire qu'ils sont des ennemis de toujours. Pourquoi ? Pour les marier romanesquement, pardi ! 
Épouser le fils du voisin avec la bénédiction paternelle, c'est n'est pas très romanesque. Alors qu'épouser le fils du voisin suite à une tentative d'enlèvement et un duel, l'est. 
Bref, les pères organisent tout pour que leurs enfants se marient sans se douter de leur amitié. Bien entendu, tout ne va pas se dérouler comme ils s'y attendent... 

Cette pièce qui se moque des esprits romanesques et des rimes légères, se plait à parodier le genre à travers une gentille comédie à l'italienne. Une découverte sympathique pour une pièce galante sans prétention.


mardi 8 avril 2014

La Guerre et la paix

Grâce à Eliza, j'ai pu relire, coachée, ce classique de Tolstoï que j'avais dévoré voilà plus de dix ans. Pas sûre d'avoir eu le courage sans cela... Merci ! Une relecture, c'est un moment de retrouvailles avec une oeuvre et un auteur qu'on a aimé. Tous les détails ne sont plus forcément clairs dans l'esprit du lecteur mais il n'a pas non plus d'énormes surprises. Par contre, il ressent encore plus d'empathie avec les personnages. Heureux de les retrouver, il n'aime pas les perdre à nouveau. Encore une fois, j'ai beaucoup apprécié le personnage de Pierre, cet homme à qui la vie sourit mais qui n'arrive pas à se satisfaire de ce qu'il a. Ce personnage gentil, influençable mais toujours en quête de perfectibilité. Il y a en lui, comme le souligne Romanza, un peu de Lévine, d'Anna Karénine. Natacha, que j'avais adorée ado, m'a laissée plus critique. Elle est belle, elle est joyeuse, elle est irresponsable. C'est une enfant qui grandit et mûrit devant nous mais garde toujours un côté lunatique. Elle m'a plus agacée et déçue que la première fois.

J'imagine que vous connaissez tous le plot, non ? 
Toute l'action se déroule en Russie entre 1805 et 1820. Ce serait d'ailleurs presque elle l'héroïne de ce livre. Au cœur de ce roman, la guerre contre Napoléon (qui en voit de toutes les couleurs dans ce roman, Tolstoï est loin de le considérer comme un héros), d'Austerlitz à la Bérézina, voire jusqu'à Waterloo en toile de fond. Du coup, les héros du roman s'engagent, pour la plupart, et l'auteur les suit sur le champ de bataille. Tolstoï, à travers le regard d'André notamment, analyse les décisions qui sont prises par les chefs militaires et le caractère de ces hommes pour en conclure qu'ils n'ont finalement que peu d'impact. Ce sont les mouvements des troupes, des actes héroïques ou des hasards qui dessinent le visage de la victoire ou de la défaite : "La science militaire, trouvant dans l’histoire une foule d’exemples où l’on voit que le nombre des troupes ne constitue pas toujours leur force effective, et que les petits détachements mettent parfois les grands en déroute, admet confusément l’existence d’un multiplicateur inconnu, et cherche à le découvrir tantôt dans l’habileté mathématique des dispositions prises, tantôt, dans le mode d’armement du soldat, ou, le plus souvent, dans le génie des généraux". Voilà pour l'aspect guerre, le monde des hommes, des officiers.

De l'autre, il y a les intrigues des aristocrates de Moscou et de Saint-Petersbourg. On rencontre d'abord deux jeunes gens, André Bolkonsky et Pierre Bezoukhov, qui nous introduisent à toute la bonne société. Les Kouragine notamment. Puis les Rostov. Je ne rentrerai pas dans les détails des aventures des divers personnages, les histoires d'amour, d'ambition et de trahison. Sans parler de la place de la religion, de l'argent, de la franc-maçonnerie, des rapports entre aristocratie et serfs... Bref, Tolstoï nous plonge dans la société de l'époque et nous en montre beaucoup d'aspects. On se passionne pour la vie de ces hommes et pour leurs bassesses. Car si chacun (ou presque) pris séparément est plutôt bon et bienveillant naturellement, les rapports avec les autres viennent éprouver et noircir cette bonté initiale.

Si j'ai relu l'ensemble avec grand plaisir, je me suis aperçue que j'avais complètement oublié les nombreuses considérations historiques de Tolstoï. La Guerre et la paix n'est pas uniquement un roman dans la plus pure tradition du XIXe siècle, c'est aussi une analyse voire un essai historique. Ainsi, la deuxième partie de l'épilogue est entièrement dédiée à l'histoire telle qu'elle est écrite par les historiens, qui cherchent les causes et les effets, qui créent des liens et font des déductions. Pour l'auteur, rien n'est plus trompeur que l'impression de liberté individuelle des hommes. C'est la prédestination qui le guide. Et de comparer l'histoire aux autres sciences comme l'astronomie : "Pour l'astronomie, la difficulté de la reconnaissance du mouvement de la terre consistait dans ce fait qu'il fallait renoncer au sentiment spontané de l'immobilité de la terre et au sentiment du mouvement des planètes ; de même pour l'histoire, la difficulté de la reconnaissance de la soumission de la personne aux lois de l'espace, du temps et de la cause consiste à renoncer au sentiment spontanée de l'indépendance de la personne". Et finalement, tout le roman s'éclaire suite à cette démonstration finale. C'est là que Tolstoï souhaitait amener le lecteur et tous les indices disséminés dans les tomes précédents servaient cette vision fataliste. 

Je pourrais aussi vous parler du style fluide de Tolstoï, tout en précision et en simplicité, qui n'empêche certes pas les répétitions. De sa plume habile à nous camper les scènes de combat comme une soirée de bal. De ses considérations transmises par ses personnages ou par ses propres analyses, récurrentes. Mais je préfère vous laisser découvrir tout cela en lisant vous-même ce merveilleux roman russe !

lundi 7 avril 2014

Pour bien commencer la semaine, que diriez-vous d'un petit concours ?

Suite à ma lecture de l’essai Correspondances européennes de Philippe Perchoc édité aux Presses Universitaires de Louvain, je vous propose de gagner un exemplaire de ce livre. 

Pour cela, rien de plus simple, il vous suffit de laisser en commentaire une anecdote européenne : échange, rencontre, incompréhension, découverte… ou un rêve pour l’Europe de demain. A vos claviers !


Vous avez jusqu’au 25 avril à minuit !

dimanche 6 avril 2014

Le nez

nez gogol Ghirlandaio
Un beau matin, Ivan Iakovlevitch, barbier, trouve un nez dans son pain. Il y reconnait celui du major Kovalev qu'il rase régulièrement. Embarrassé, il tache de s'en débarrasser.

Au même moment, le major Kovalev, assesseur de collège, se réveille et constate la disparition de son nez. Emmitouflé dans une écharpe, il part à sa recherche. Et le retrouve errant dans Moscou, déguisé en conseiller d'Etat !

Cette histoire fantastique utilise l'absurde et l'ironie pour brocarder un peu tout le monde : fonctionnaires, médecins, policiers, tous en prennent pour leur grade ! Attention aux amoureux de la hiérarchie et de l'ordre, vous ne vous en sortirez pas comme ça. Et le lecteur sourit de cette étonnante aventure, loufoque et déjantée. 

samedi 5 avril 2014

Into the Woods

Après Sunday in the park with George l'an dernier, nous poursuivons notre découverte des comédies musicales de Stephen Sondheim présentées au théâtre du Châtelet. Et encore une fois, nous sommes sortis ravis de ce spectacle.

Into the woods musical chatelet

"Once upon a time..." C'est ainsi que commencent tous les contes de fées et celui-ci ne déroge pas à la tradition. Il était une fois Cendrillon, qui souhaite aller au bal, Jack, qui ne veut pas vendre sa vache, un boulanger, qui veut un enfant... Mais aussi un Chaperon rouge, des loups, des princes, une sorcière, Raiponce, etc. Tout ce petit monde vit son conte de son côté. Mais il est un lieu où tous se croisent : les bois. C'est un endroit un peu effrayant, sauvage, où tout peut arriver. C'est le lieu où vivent les bêtes et les hommes exclus de la société, sans lois. Sans parler de la dimension psychanalytique de la forêt qui renvoie à l'inconscient (Merci Bettelheim). C'est un lieu d'épreuve, de passage et d'apprentissage. Les personnages y apprennent sur eux et sur le monde. C'est aussi un lieu de peur et de danger, de magie et de mort. Car tout n'est pas facile dans les contes traditionnels, ce n'est pas Disney en général, ça ne se passe pas si bien que ça (je ne vous raconte pas mon traumatisme de jeune lectrice quand j'ai lu la "vraie" version de La Belle au bois dormant). Si la première partie reprend le déroulement traditionnel des contes de fées et se conclut par un "Happily ever after", la seconde est beaucoup plus complexe et inattendue.

Dans un décor fabuleux de bois, plein de surprises, d'animaux, de tours cachées et de sentiers perdus, une douzaine de personnages tous plus épatants les uns que les autres, aux costumes superbes, chantent et jouent diablement bien. Leurs gestes, leurs pas, tout participe à la beauté (et à l'humour) de ce musical. Mention spéciale aux deux princes (Damian Thantrey et David Curry), charmants mais pas vaillants. Leur duo, Agony, est absolument inoubliable et hilarant. La sorcière (Beverley Klein) est juste épatante et Cendrillon (Kimy McLauren) a une voix fascinante. La vache est aussi très réussie mais je ne vous en dis pas plus... La musique de Sondheim est toujours aussi agréable et loin d'être "pompière" ou simpliste. Les airs principaux sont entraînants, mais difficiles à chantonner quand on sort de la représentation. C'est une musique de qualité qui se réécoute très bien !

vendredi 4 avril 2014

Correspondances européennes

Merci à Philippe Perchoc et aux Presses Universitaires de Louvain pour l’envoi de ce livre. Cet essai, tout comme la correspondance de S. Zweig et R. Rolland que je suis en train de lire, est une invitation à réfléchir à ce qu’est l’Europe. Cet ouvrage s’inscrit d’ailleurs dans cette tradition épistolaire européenne, qui a trouvé son épanouissement au XVIIIe siècle mais qui parcourt notre histoire intellectuelle depuis le Moyen Age, se composant de 12 lettres postées de pays européens et voisins. Alors que nous fêtons le centenaire de la Première Guerre mondiale, un déchirement européen, il n’est pas inintéressant de jeter un regard rétrospectif sur notre continent. A travers des anecdotes, Philippe Perchoc, amoureux et grand connaisseur de l’Europe, nous la fait découvrir. Nous partons pour Kaliningrad, Brest, Bruxelles, Bordeaux, Bruges, Lund, Sofia, Copenhague, Budapest, Lisbonne, Riga et Honfleur à la rencontre de nos voisins européens avec lui ! Chaque escale sera alors l’occasion de s’interroger sur l’un ou l’autre aspect de l’Europe.

Il n’est pas question ici de la construction historique de l’Europe avec ses grandes figures, Monnet ou Adenauer, même si la préface de Michel Barnier les évoque. Il est plutôt question des hommes et de leurs rapports à l’autre, en cette période de crise où chacun a tendance à se replier sur son pré carré et où l’Europe a mauvaise presse.

Tout commence par un peu de géographie avec les frontières de l’Europe. A travers le cas bien particulier de Kaliningrad, enclave russe en Europe, près des pays baltes, notre correspondant s’inquiète des relations entre Europe et Russie, voire Europe et Turquie. Il constate que la chute du Rideau de fer n’a fait que repousser les limites de l’Europe mais n’a pas fait tomber les barrières avec la Russie. Il souligne la difficulté pour un Russe de venir étudier en France et pour un français de passer la frontière terrestre de l’espace Schengen.

On fait aussi un peu d’histoire. Celle-ci  apparait en filigrane dans chaque chapitre. Au-delà de l’histoire officielle, celle des individus est convoquée à travers les questions d’identité. Car si la France vit sur les mêmes frontières (quasiment) depuis le Traité de Verdun (843) et si se sentir français n’est pas très ambigu (et encore, cet atlas anthropologique tend à prouver le contraire), c’est loin d’être le cas pour tous les pays et tous les peuples. Je ne rentrerai pas dans l’histoire très actuelle de la Crimée. Notre auteur s’intéresse à la Lettonie, allemande, juive et soviétique, dont les individus, polyglottes aux histoires multiples, sont victimes et bourreaux.

Philippe Perchoc nous interpelle sur des sujets intellectuels mais aussi pratiques. Comme la défense. L’Europe vit en paix, débarrassée du spectre de la guerre, désarmée. Elle se repose à l’ombre du bouclier américain et ne connait la guerre que par ses musées, ses mémoriaux… et le web 2.0 (pour ceux qui ont suivi l’histoire du poilu Léon Vivien sur Facebook). Mais est-ce bien raisonnable d’oublier ainsi armement et diplomatie ? Car aujourd’hui, comment intervient-on dans les conflits qui nous entourent ? Que fait-on en 2014 ? On laisse les Américains se précipiter. Et écouter nos conversations téléphoniques. En France, on a encore une armée. Mais à l’échelle de l’Europe, chacun joue dans son coin… et ne pèse rien. Pourquoi ne pas envisager une politique extérieure européenne globale ? Pourquoi, dans ce domaine, ne pas travailler ensemble ?

La question des institutions européennes (et de leur complexité pour le non initié) est aussi évoquée. Il y a clairement un manque d’intérêt des citoyens pour Bruxelles, relayé efficacement par le dédain de certains politiques et des médias. Sans compter que les actions de Bruxelles et ses personnalités politiques nous sont bien souvent peu connues. Alors, comment voulez-vous qu’ils fassent avancer les choses ? Peut-être en donnant plus de moyens à l’Europe…
Notons cependant que, malgré ces méconnaissances des institutions et de l’autre, l’auteur observe des rapprochements, des unions et des groupements d’intérêts qui dépassent les frontières.

Velo tandem Amsterdam

Il parle également de cultures, au pluriel. De ces pays qui se sont enrichis par la colonisation et l’esclavage. De ces pays qui ont honte mais qui demandent pardon. De ces pays aujourd’hui multiculturels, qui cherchent un modèle d’intégration pour tous, qui réinventent l’ouverture et le métissage mais qui ne savent pas trop comment gérer l’immigration et les migrations… Ce multiculturalisme, dont on ne cesse de pointer l’échec, n’est peut-être pas si raté qu’on le dit. Ne serait-ce que parce qu’il parait impossible dans bien d’autres contrées. C’est un appel à la prise de conscience de cette richesse qu’apporte la diversité des citoyens d’horizons et d’histoires variés. Un appel à l’accueil favorable de l’autre, immigré ou Rom.

Abordons l’éducation à l’Europe et à la citoyenneté européenne. A la fin des années 1950, alors que se construisait l’Europe et que les relations avec Moscou se tendaient, Bruges accueillait les premiers étudiants du Collège d’Europe. Ceux-ci se formaient aux humanités européennes et affutaient leur « esprit européen ». Aujourd’hui, on peut faire des masters spécialisés en affaires européennes un peu partout. On forme des spécialistes. Mais sans réussir à en faire des européens, chacun connaissant assez mal l’histoire de l’autre. Pour pallier ce manque, pourquoi ne pas proposer des échanges, bien avant l’Erasmus des universités ?
Et après toutes ces belles études ? Le chômage. Ce n’est plus un spectre menaçant, c’est une réalité quotidienne. Pour ceux qui ont fait des belles et longues études comme pour les élèves en échec scolaire. Et tout le monde s’en moque. On continue à creuser l’écart entre les générations.  On attend que ça explose. On laisse chacun se débrouiller dans son coin. La situation est évidemment criante dans ces pays en crise que sont la Grèce, l’Espagne ou le Portugal. Et que fait l’Europe ? Elle veut jouer au gendarme. N’y a-t-il pas d’autres solutions ? A une époque de repli et d’individualisme, Philippe Perchoc propose la solidarité.

A travers des anecdotes, l’histoire de rencontres, d’échanges, de discussions, d’incompréhensions, Philippe Perchoc nous fait connaitre un peu mieux nos voisins européens. Et nous donne envie de nous y intéresser un peu plus afin de mieux comprendre à quoi sert ou peut servir l’Europe. L’idée n’est pas de convaincre le lecteur (même si l’on sent les affinités et les rêves de l’auteur) mais de le faire réfléchir sur des problématiques actuelles, qui le concernent directement, même s’il ne s’en rend pas bien compte. Une analyse fort utile, voire indispensable, qui sait lire le quotidien pour en tirer des leçons et des idées. On n’est pas ici dans la critique gratuite ou l’approbation béate, on peut lire de vraies propositions et des projets, du concret. Philippe Perchoc redonne une véritable ambition à l’Europe, dans la lignée d’un Robert Schuman, et nous incite à nous impliquer dans la construction d’une Europe multiculturelle. Il transmet une vision positive de l’Europe et propose des pistes pour une Europe future, qui encourage la prise de risque et l’esprit critique, qui donne sa chance à tous, notamment aux jeunes. Une Europe plus solidaire et plus ouverte. Mais aussi une Europe plus présente, dont les actes comptent. Une Europe référente, à la manière de sa Cour européenne des droits de l’homme. Une Europe unifiée qui reconnaisse la diversité et s’en nourrisse.

jeudi 3 avril 2014

Bill Viola au Grand Palais

S'il est une exposition qui nécessite d'avoir du temps devant soi, de prendre du temps, c'est bien celle-ci. C'est d'ailleurs ce à quoi nous invite l'artiste qui dit "sculpter le temps" avec ses vidéos, jouant sur le ralenti et la répétition. On peut y passer des heures si l'on souhaite voir l'intégralité des œuvres du vidéaste. Pour ma part, je pense retourner pour regarder l'intégralité de Going Forth by Day.

Bill Viola Grand Palais


Ma première rencontre avec l'art de Viola s'est faite il y a presque 10 ans, lors d'un de mes premiers opéra à Bastille. C'était Tristan et Isolde. Je ne suis pas certaine d'avoir aimé cette mise en scène dépouillée, ces chanteurs en noir et ces écrans gigantesques. Pourtant, en visionnant aujourd'hui Tristan's Ascension et Fire Woman, je ne peux qu'être saisie par la force de ces images. Cette dualité entre homme et femme, eau et feu. Cette opposition des couleurs. Celui qui s'envole et celle qui tombe. Cela semble un peu manichéen. Peut-être. Mais ça marche bien. 

Bill Viola Grand PalaisBill Viola Grand Palais

L'exposition se présente comme une suite de salles noires, exposant chacune une ou plusieurs œuvres de Bill Viola sur des écrans de tailles diverses, de l'écran de poche pour Four Hands à un mur entier pour The Path. Pas de panneau à l'exception de l'introduction, pas de cartel détaillé, on plonge dans le grand bain, en immersion totale dans les vidéos. Et finalement, cela ne fonctionne pas mal. Car les vingt vidéos exposées, la plupart muettes, sont hypnotiques et invitent à la contemplation voire à la méditation. On sent bien le côté mystique de Viola. Les thèmes qu'il cherche à explorer sont universels (la vie, la mort, les passions) et donc perceptibles sans biais. Pas besoin de référence ou d'apparat critique, car même si son art est truffé d’influences artistiques (Bosch, Giotto, etc), il se veut accessible. Jouant avec les éléments, notamment l'eau, omniprésente dans son oeuvre et dans sa mythologie personnelle, Bill Viola met l'homme au centre de ses vidéos, présent, absent, reflété, seul ou en groupe. Bref, ses créations sont pleines de vie. 

Parmi les œuvres qui m'ont marquées (et que j'ai regardées de bout en bout, voire plusieurs fois), je citerai par exemple le polyptyque Catherine's Room (2001). Cinq écrans diffusent cinq moments de la journée d'une femme : le sport et la lecture, la couture, l'écriture, l'allumage de cierges et le coucher. Par la fenêtre, une branche d'arbre, à différentes saisons. Catherine ne s'active pas follement. Elle prend le temps. Elle fait les choses correctement, de façon ordonnée. Elle s'étire sur un tapis de yoga : prie-t-elle, médite-t-elle ou brûle-t-elle des calories ? Au spectateur de l'imaginer. Quand Catherine coud, elle prend des airs de Vierge avant l'Annonciation, dans un intérieur qui pourrait être flamand sans cette lumière éblouissante. Elle écrit. Elle relit. Elle jette. Elle reprend. Le processus créatif s’invente devant nos yeux. Elle semble réfléchir quand elle allume les bougies, patiemment. Et au lit, à quoi pense-t-elle ? Catherine se montre à l'artiste sous tous ses profils, sans que jamais le cadre ne change ni ne bouge. Cette oeuvre, lente, interpelle l'imagination poétique du visiteur.

Bill Viola Grand Palais
Bill Viola Grand palais
Bill Viola Grand Palais

Avant de vous laisser vous faire votre propre opinion, un dernier mot...

...Conseils pour bien aborder cette exposition : 
- Évitez absolument les heures de pointe. Cette visite mérite silence et discrétion. Impossible de s'immerger si on vous bouscule de tous côtés.
- Prenez le temps. Si vous ne pouvez pas visionner l'intégralité des œuvres, tentez tout de même d'en regarder quelques unes de bout en bout. Impossible de méditer quand on est en mode zapping.
- N'intellectualisez pas trop. Ce n'est pas une rétrospective avec un regard critique sur les vidéos. Certes, c'est bourré de références et ça manque d'explication pour qui souhaiterait analyser ce travail. Mais le but ici est simplement de vous interroger, pas d'apprendre. On est dans la sensation puis dans le questionnement. C'est une exposition de type "galeriste" plus que du type "musée".
- Emportez votre tabouret. Ah, ce n'est pas possible ? Prenez les rares bancs d'assaut, asseyez-vous par terre... Bref, mettez-vous à l'aise, on savoure mieux les vidéos ainsi.
- Et revenez me raconter ce qu'elle vous a inspiré !

mercredi 2 avril 2014

Planètes

Cette série de 3 mangas de Makoto Yukimura fait partie des rares ouvrages que j'ai choisis à la simple couverture. Un vaisseau spatial, des astronautes et une vue de Jupiter en fond, il n'en fallait pas plus pour me convaincre...

L'histoire se déroule dans un futur pas trop lointain, et pas si improbable que ça. L'homme a commencé à s'installer sur la Lune, mais on est bien loin de l'avoir terraformée : seuls quelques centaines ou milliers d'humains vivent la-bas, et retournent sur Terre régulièrement comme on rentrerait en permission. 

Notre héros, Hachimaki, est membre de l'équipage d'un vaisseau charge de nettoyer l'orbite terrestre des débris de satellites qui la jonchent (ça aussi c'est loin d'être improbable dans le futur...) Forcément quand on est éboueur de l'espace, on rêve d'autre chose. Hachi, lui, rêve de s'acheter son propre vaisseau, ou d'embarquer pour la première expédition humaine vers Jupiter qui se prépare...

Outre le sujet et (pour une fois !) la cohérence de l'univers décrit par l'auteur, ce que j'ai apprécié dans ce manga ce sont les thèmes abordés : la condition de l'espèce humaine et le rôle du progrès dans son évolution (ou non...), le sens et la finalité de l'existence, les relations sociales, l'amour... Si vous voulez rêver et cogiter un peu tout en feuilletant un ouvrage très bien dessiné, n'hésitez pas et lisez ce manga ! Pour ceux qui connaissent, je lui ai trouvé les mêmes vertus qu'un Universal War 1, dans un tout autre style.


mardi 1 avril 2014

12 years a slave

Oui, je sais, ça fait des mois que ce film de Steve McQueen est sorti et je n'en parle que maintenant. Honte sur moi. 

Tout le monde a entendu parler de ce film, j'imagine. Sinon, tout est dans le titre. C'est l'histoire de Solomon Northurp, homme libre, qui est vendu comme esclave en Louisiane. Il y reste 12 ans. 12 ans pendant lesquels il s'efforce de survivre. 12 ans pendant lesquels ses enfants grandissent sans lui. 12 ans à voir tout ce dont le maître est capable face à l'esclave. 

Filmé de façon assez classique, ce long-métrage aborde la question de l'esclavage dans toute sa cruauté. Il y a du sang et de la sueur. Il y a la violence et le mépris omniprésents. Il y a l'indifférence et l'absence de solidarité entre esclaves. Ces hommes sont des choses, des objets, dont on s'étonne même qu'ils puissent continuer à parler, à chanter. 
Quant aux blancs... tous des méchants, des hypocrites, des opportunistes (oui, c'est très manichéen cette histoire). Qui lisent la Bible et l’interprètent à leur façon, persuadés que leurs actions sont bénies par Dieu. Heureusement, Brad Pitt, le gentil charpentier, est un peu le rédempteur.

Effectivement, ce genre de plongée dans une histoire pas si lointaine est nécessaire. La violence, qu'on la supporte ou pas, n'arrivera jamais à la hauteur de ce qu'ont subi ces hommes. Ce qui m'interroge, c'est l'indifférence. L'indifférence des esclaves devant l'un des leurs, pendu à une branche pendant des heures. L'impossibilité de créer des liens. L'absence de mise en perspective également. Il n'est pas question de guerre de sécession ou de débat sur l'esclavage. Franchement, sans être spécialiste de la question, je trouve cela étrange. Des avis sur la questions ? Des éléments de réponse ?