vendredi 22 mai 2015

Chagall, Soulages, Benzaken... Le vitrail contemporain

Exposer le vitrail est un véritable défi. Comment rendre dans une salle sans fenêtres les jeux de lumière du soleil sur des verrières colorées ? Comment faire ressentir les heures du jour et révéler tous les aspects d'un vitrail ? Si l'exposition de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine ne permet pas de découvrir toutes ces nuances, elle a su jouer sur le rétroéclairage pour valoriser la transparence et les couleurs des verres. Les mettant à hauteur du regard, elle nous rend proche des objets bien souvent trop hauts ou trop éloignés pour que nous puissions en percevoir toute la subtilité. 

Rouault, Sainte Véronique pour Assy, 1945

L'exposition s'ouvre sur l'église d'Assy. Ce manifeste de la modernité est un creuset pour l'élaboration d'un nouvel art sacré. Il me suffira de vous citer quelques noms pour que vous preniez conscience de l'incroyable bijou qu'est cette église : Rouault, Chagall, Bazaine notamment pour la conception des verrières ! Si ces interventions dans une église moderne ne choquent pas, il n'en est pas de même lorsque l'édifice date un peu : la bataille pour les vitraux de Saint-Michel des Bréseux en témoigne ! 
Mais ce précédent n'empêche pas l'alliance de l'Eglise et de l'art contemporain. Bien au contraire ! Et le vitrail est l'un des lieux où s'exprime ce lien. Dans un contexte de reconstruction et d'évangélisation, le vitrail a pour rôle d'introduire à la prière. Sont favorisées des œuvres plus abstraites, colorées. Vous découvrirez notamment un vitrail étonnant, expérimental, de Soulages qui joue sur les nuances de bleu et les aspects du verre. C'est aussi l'âge d'or de la dalle de verre que vous verrez dans la majorité des églises des années 50-60.

Mais l'introduction de vitraux contemporains n'est pas réservée aux églises nouvelles. Les réalisations de Chagall à Metz, dans une cathédrale classée, ouvrent la voie. L'exposition évoque également le chantier titanesque de Nevers dont les 1052 m2 de vitraux sont issus de commandes publiques entre 1976 et 2011. Après Nevers, tous les possibles sont ouverts. La création contemporaine s'exprime autant dans l'abstraction (Soulages, Ricardon) que dans la figuration (Garouste, Benzaken), dans la couleur (Raysse) comme dans son absence (Convert). Parmi les œuvres les plus étonnantes, je retiens le Dieu androgyne du jugement dernier de G. Ettl, les enfants aliénés de Courtet ou encore les empreintes digitales de Sarkis. L'exposition se termine sur les chantiers de vitraux en cours, notamment à Lyon et l'usage du vitrail dans des édifices civils, encore discret en France. 

Alberola / Duchemin, détail d'un vitrail de la cathédrale de Nevers

Pour continuer le voyage, une borne numérique vous permet de découvrir des vitraux contemporains in situ, en voyageant à travers la France. Rien qu'en Île-de-France ou à Paris, on en compte un sacré paquet ! Pensons à Bazaine à Saint-Séverin (Paris), à Zack à Issy-les-Moulineaux, Raysse à Notre-Dame-de-l'Arche-d'Alliance... et bientôt à Zembok à la cathédrale de Créteil !

Si le but était de nous donner envie de lever les yeux et de partir en visite, c'est gagné ! Je rêve désormais de découvrir le travail de Courtet à Saint-Gildas-des-Bois, de me rendre à Nevers... et mon envie de voir Assy se confirme. Vivement les vacances !

lundi 18 mai 2015

Immortelle randonnée

Croix Provins
Sous-titré "Compostelle malgré moi", ce récit de Jean-Christophe Rufin s'inscrit dans la lignée des innombrables récits jacquaires. On y retrouve les effets du chemin, qui épure les âmes, les joies d'un paysage inattendu et serein, d'un accueil chaleureux ou d'une rencontre. On y lit aussi les fatigues du pèlerin, la manne de kitsch et de babioles des marchands du temples ainsi que la disparition du chemin sous les autoroutes et le béton. 

Notre académicien choisit de rejoindre Compostelle par le Camino del Norte, celui qui longe un temps les côtes touristiques de l'Espagne, entre criques sauvages et stations balnéaires. Pourquoi cette envie ? Lui-même peine à l'expliquer. Mais mine de rien, le chemin l'attire. "En partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l'ai trouvé".
Rufin nous conte un chemin qu'il fait seul la plupart du temps. Quelques pèlerins s'invitent dans son voyage mais, campant dehors, il évite la promiscuité des dortoirs et les rencontres qui en découlent. Il ne fait pas le chemin pour trouver l'âme sœur, comme beaucoup. Il se réjouit de s'égarer, solitaire. 

Rufin décrit très justement les transformations du marcheur et la catharsis qui s'opère en lui. D'abord assailli par ses pensées, il s'y livre joyeusement. Mais le corps râle vite et s'exprime par de multiples bobos : ampoules, tendinites, maux de dos... L'esprit tente de gagner sur le corps, en imposant au marcheur des réflexions sur des sujets spécifiques mais il échoue. Le corps s'obstine, l'attention s'égare : la détresse s'empare du pèlerin. Mais ne le perd pas. Car c'est à ce moment que la transcendance prend le dessus. Le passage à une approche plus spirituelle du chemin l’élève au dessus de son corps. Jusqu'au vide : "J'étais un être nouveau, allégé de sa mémoire, de ses désirs et de ses ambitions". 

Ce voyage lui permet de poser quelques réflexions sur ce qui habite le pèlerin, à la fois physiquement et spirituellement : "Curieux sentiment qui habite le pèlerin : être un infiniment petit et chérir cette humilité, au point d'y voir presque un péché d'orgueil". Et surtout de constater ce qu'il a pu tirer de ce pèlerinage. Souvent les récits jacquaires se terminent à Compostelle. Celui-ci ne déroge par à la règle mais il prend tout de même le temps de relire cette expérience : "C'est une erreur ou une commodité de penser qu'un tel voyage n'est qu'un voyage et que l'on peut l'oublier, le ranger dans une case". Et voilà ce qui a pu changer : "Pendant plusieurs mois après mon retour, j'ai étendu la réflexion sur mes peurs à toute ma vie. J'ai examiné avec froideur ce que littéralement je porte sur le dos. J'ai éliminé beaucoup d'objets, de projets, de contraintes. J'ai essayé de m'alléger et de pouvoir soulever avec moins d'efforts la mochilla de mon existence". 

Un récit de voyage à la fois très vivant et très intime, qui donne envie de prendre aussi la route, de se détacher de ce qui nous encombre, de prendre le temps de marcher, de laisser les jours filer dans un effort et l'endurance...

Quelques extraits choisis : 
"En luttant contre la suprématie religieuse, ces consciences libres ont fait émerger un nouvel homme plein d'orgueil qui prétend s'affranchir de la foi, de ses mystères et de ses règles, d'une part, et, de l'autre, de ses instincts primitifs, des appétits brutaux et du règne de la force. Cet homme moderne a proliféré à tel point qu'il a substitué à l'empire de l'Eglise celui de ses propres instruments : la science, les médias, la finance. Il a fait disparaître l'ordre ancien. Et dans le nouveau, les paysans n'ont pas plus leur place que les moines".

"Rien n'est plus triste qu'un lieu où l'on a tant prié et que Dieu a si cruellement laissé tomber"

D'autres récits sur ce chemin : 

vendredi 15 mai 2015

Le Bord des mondes

Le Palais de Tokyo est devenu est de nos immanquables. Ses expositions ont le don de nous intriguer, de nous questionner, de nous émerveiller ou de nous perturber. Celle qui s'y déroule actuellement (et se termine dimanche) est encore une fois très stimulante. Son propos est d'explorer des territoires non-artistiques a priori. Les œuvres exposées sont plus celles d'inventeurs que d'artistes

On est accueilli par les créations de Takis, de grands signaux très élancés, lumineux. Comme une invitation à traverser une invisible frontière. Dans l'univers de Takis, les ondes sont reines. Jouant avec les aimants, l'artiste imagine des tableaux en 3D et en suspension, des murs magnétiques, des méduses à mercure... Mais son oeuvre la plus frappante est certainement sa sculpture musicale. Imaginez des aiguilles suspendues devant des cordes. Grâce aux aimants placés derrière les cordes, l'aiguille frappe la corde de façon aléatoire. La multitude de cordes donne l'impression qu'un véritable orchestre joue une musique contemporaine et saccadée, assez envoûtante. La musique de l'au-delà. L'idée est géniale et séduisante ! Je suis restée devant cette oeuvre, fascinée par la simplicité du dispositif, sa beauté et sa puissance. 

Takis sculpture musicale

J'ai poursuivi ma visite par la section sur l'artisanat d'art, "L'usage des formes". Très riche et complète, elle explore le rapport de l'homme à l'instrument et la variété de ceux-ci. A la fois très pratiques et inventifs, les objets exposés vont de l'outil préhistorique aux objets créés sur imprimante 3D. Pour continuer dans le thème de la musique, vous y trouverez d'étonnants instruments comme une flûte-contrebasse ou une tôle à voix.

Ce n'est qu'en descendant que vous entrerez dans vraiment dans le vif du sujet. Le Bord des mondes vous attend pour un voyage dans l'étrange. Entre l'homme qui invente des territoires grâce à des cartes patiemment construites et assemblées, celui qui imagine sortir de prison grâce à des cartes à jouer ou qui invente un jeu de rôles géant, on entre dans l’irrationnel, le bizarre, non loin de la folie. Vous verrez par exemple des pierres assemblées selon un équilibre improbable et plus ou moins éphémère, des larmes de joie ou de peine sous le regard d'un microscope... Des façons d'analyser l'homme et le monde qui ne répondent pas à des critères scientifiques mais qui utilisent son langage (on l'a raté mais il y a notamment un homme qui met sous forme d'équations ce que lui disent les visiteurs). On croise aussi des animaux oniriques, présentés récemment à la Cité des Sciences pendant l'expo Art robotique, les Animaris de Jansen. Certains objets peuvent être réellement utiles comme les attrapes-nuages qui fertilisent les déserts ou absolument inutiles comme les chindogu de Kenji Kawakami. Certaines œuvres mettent mal à l'aise comme un robot bien trop humain, d'autres nous font rire. Les Chindogu sont géniaux pour cela. Ils ne sont pas vraiment utiles mais ils ont l'air utiles. Ce sont des gadgets drôles et poétiques qui frôlent l'absurde. Il y a des règles pour définir un Chindogu. Ainsi, "Un Chindogu, tu ne pourras vraiment utiliser" ou "L'esprit d'anarchie, le Chindogu doit incorporer" ou encore "Un Chindogu sans préjugé sera"...
Sinon, il y a aussi des cheveux. Non, des perruques et ornements en cheveux. Tu ne comprends par bien ce qu'ils font là. Cela participe au bizarre.

Chindogu Grenouillere de menage
L'extraordinaire grenouillère de ménage !

Enfin, en s'enfonçant un étage plus bas, un "Archipel secret" nous est livré. Il s'agit d’œuvres contemporaines d'artistes d'Asie du Sud-Est. Cela va du bateau en osier au graffiti, en passant par la sculpture, l'installation et la vidéo. Un espace dans lequel je me suis moins attardée, peu sensible à ce que je voyais, voire un peu crevée par mes expéditions dans les mondes précédents...

Bonne visite !

mercredi 13 mai 2015

La Flute enchantée

Malgré nos nombreuses sorties à l'opéra ces dernières années, je n'avais jamais eu l'occasion de voir ce grand classique de Mozart. Nous avons donc sauté sur l'occasion cette année !


Voici un rapide teaser pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le scénario : Tamino, jeune et fringant prince, se retrouve égaré en terre étrangère et poursuivi par un serpent géant. S'évanouissant lors du combat, il est sauvé par les servantes de la Reine de la Nuit. Celle-ci, une fois son identité révélée à Tamino, va lui demander de sauver sa fille Pamina en échange de son amour et sa reconnaissance éternelle.

Tamino ne se le fait pas dire à deux fois, et part accompagné de Papageno, un oiseleur fort peu scrupuleux ou courageux, qui lui servira de guide au long de leur périple. Pour l'aider, Tamino se verra confier une flûte enchantée, qui a le pouvoir de charmer n'importe qui ou n'importe quoi.

Mais le dénommé Sarastro, qui détient Pamino, est-il vraiment le démon qu'on décrit à Tamino ?

D.R.
Si la partition musicale n'a pas pris une ride malgré les différentes reprises qui en ont été faites en de multiples occasions, la mise en scène de Robert Carsen m'a par contre laissé perplexe. C'est moderne, un peu minimaliste sans franchement être révolutionnaire. 

Fort heureusement, les interprètes font honneur à cette oeuvre qui ne laisse pas la place à l'approximation !
Si vous n'avez jamais vu ce petit bijou, courez-y donc avant la fin de la saison...

La mise en scène était pire la dernière fois...

mardi 28 avril 2015

La Comtesse de Rudolstadt

Encore George Sand ? Ecoutez, j'avais laissé la petite Consuelo aux portes de Berlin, je n'allais tout de même pas l'abandonner là ! Ce livre est en effet la suite de Consuelo et il nous présente non plus un voyage terrestre mais un voyage spirituel.

En effet, Consuelo reste un bon bout de temps à Berlin et en Prusse, d'abord comme cantatrice puis comme prisonnière. Devenue la Porporina, du nom de son professeur chéri, elle est tous les soirs sur les planches de l'opéra de Berlin. Mais l'ambiance n'est pas à la fête car Frédéric II n'est pas aussi cool qu'il en a l'air. Entouré de Voltaire, d'Argens et La Mettrie, il se donne des airs de roi philosophe, de prince des Lumières. Mais la réalité est plus sombre et chacun tremble devant sa dictature. Seule Consuelo y semble indifférente et se comporte avec la même vérité et humilité que nous lui connaissons. Cela la rend chère à la princesse Amélie, qui complote un peu, et à Frédéric II, qui se souvient de son bon cœur. Mais ne dure qu'un temps. Car le roi est soupçonneux et Consuelo sans soutien... Elle se retrouve bien vite en prison. 
Et d'une prison dans une autre... Enlevée par un homme mystérieux, elle est désormais aux mains d'une société secrète, les Invisibles. Dans une tradition du secret et des épreuves, la jeune chanteuse est petit à petit initiée à la philosophie, à la politique et à l'histoire. Sa foi simple et ardente devient une foi humaniste plus que religieuse. Bref, elle est appelée à un nouvel éveil spirituel. Mais il n'est pas sans douleur car Consuelo est tombée amoureuse de son libérateur, Liverani, et doit, pour être initiée, le repousser sans cesse.

Gallen Kallela Ad astra

Si ce tome est beaucoup moins axé sur les rebondissements permanents, on y retrouve le goût un peu gothique et romantique du mystère, des secrets, voire des fantômes et des ruines. Il passe aussi à un autre niveau, moins romanesque et plus philosophique et politique. Avec Consuelo, George Sand nous interroge sur ce vers quoi doit tendre la société, sur ses idéaux et sur les moyens qui sont pris pour y parvenir. Je lui reprocherai toutefois d'être parfois bavarde et de camper des personnages un peu trop dogmatiques. On frôle le préchi-précha, notamment avec les discours de Wanda et la lettre de Philon ! Mais la réflexion globale reste intéressante : G. Sand met en perspective les aspirations de ces sociétés secrètes et les violences de la Révolution, dont leur action, toute pacifique, a été le prélude. Bref, le côté franc-maçon m'a un peu fatiguée de même que les histoires d'initiation. J'aurais bien raccourci certains passages. Mais l'ensemble est plutôt réjouissant et bien pensé ! De même, les réflexions sur l'amour et le mariage sont pertinentes et toujours d'actualité. Un roman qui montre bien l'implication sociale de G. Sand.

Et vous, amateurs de sociétés secrètes ou non ? Qu'en dites-vous lorsque votre roman devient une démonstration philosophique ou morale ? 

lundi 27 avril 2015

De l'amphore au conteneur

Malgré son titre peu sexy, cette exposition du musée de la Marine vaut le détour ! Même si la marine marchande ne vous passionne pas. Car tout est fait pour vous la rendre intéressante et accessible. A travers plus de 2000 ans de commerce maritime, j'ai pu découvrir l'évolution des bateaux, des ports, des marchandises et de leurs contenants, des métiers, etc.

Tout commence avec le commerce antique (trop bien !). Amphores et dolia voyagent à travers la Méditerranée. Et surtout sur les fleuves. Outre les conteneurs (amphores de toutes tailles et formes, scellées par des bouchons de liège ou de terre cuite) et leurs contenants (évoqués dans chaque section à travers leurs odeurs), on s'intéresse aux bateaux. Un petit jeu vous sera proposé à chaque grande période de l'expo sur la ligne de flottaison des navires, leurs points d'équilibre, bref, tout ce qui fait qu'ils sont plus ou moins vulnérables au poids et au déplacement de la cargaison - surtout sur une mer agitée. En outre, un dispositif pédagogique récapitulatif, le "navire du bout des doigts", vous permettra de tout savoir sur le navire le plus courant de chacune des périodes (vitesse, taille, espace de stockage, etc.) Enfin, un petit dessin animé est diffusé pour mieux comprendre comment se faisait le commerce, quels dangers courraient les armateurs et quels procédés étaient utilisés dans les ports. Bravo, tous ces dispositifs sont ludiques et pédagogiques mais ne lassent ni ne prennent le pas sur les objets exposés.

De l'amphore au conteneur Musee Marine
Dispositifs de médiation de l'expo © Musée de la Marine

Au Moyen Age, les mers explorées ne sont guère plus lointaines que durant l'Antiquité. Je retiendrai de cette période la grue de Bruges et la main mise de la ligue de la Hanse. C'est à partir du XVIe et du XVIIe siècle que le commerce maritime prend son essor vers l'Asie et l'Amérique. Et que les produits échangés se diversifient : c'est l'âge d'or du commerce du thé, du chocolat, des soieries et de la porcelaine. Ça, c'est le luxe ! Et les bateaux ? Ils ne sont pas beaucoup plus rapides mais ils sont plus nombreux. C'est au XIXe siècle que tout change vraiment. Les clippers sillonnent les mers, les ports se modernisent (grues, rails, lieux de stockage rationalisent l'espace : c'est étonnant de lire sur des cartes et des images la transformation du port du Havre), les trajets raccourcissent avec l'ouverture du canal de Suez... Mais c'est finalement le vapeur, qui prend peu à peu le pas sur la voile, qui fait entrer la marine marchande dans l'ère industrielle. 

Après un détour par le commerce avec les colonies, le tramping et une incursion dans les grands cargos du début du siècle, le porte conteneurs nous fait entrer dans l'ère contemporaine. Les bateaux s'agrandissent démesurément, toujours prêts à transporter plus de grandes boites, les conteneurs. Standardisés et multimodaux, ils permettent de transporter une infinité de produits différents et surtout de les décharger rapidement, partout. Car l'enjeu principal est désormais le temps. Il faut passer le moins de temps au port... quitte à embouteiller dans le canal de Suez ! 

Cette exposition permet de bien comprendre les évolutions du commerce maritime et son importance dans les différentes sociétés : il a pu être plus rapide, plus économique mais aussi plus dangereux que le transport terrestre selon les périodes. Ce commerce est aussi lié à toute une part de rêve et d'exotisme, surtout à l'époque moderne, où l'on s'entiche de chinoiseries. C'est aussi un monde de démesure qui cherche toujours plus d'efficacité et de profit. Bref, une incursion à plusieurs niveaux dans l'histoire de la marine marchande qui, sans questionner directement nos façons de consommer, donne un bon aperçu de l'accélération du monde et de son économie. 

Quelques points m'ont cependant gênée, notamment l'usage de reproductions plutôt que d'originaux (en début d'expo), les limites du sujet (quid de la piraterie, des conditions précises de navigation, des guerres économiques, etc.) et la numérotation parfois étonnante des objets... Mais ce ne sont que des détails. Je préfère souligner à nouveau le remarquable travail de médiation autour de l'expo, qui rend ce sujet peu excitant tout à fait passionnant ! Bref, c'est une sortie idéale pour ceux qui ont un peu de vacances... ou pour les week-ends prochains.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur les échanges commerciaux en Méditerranée, le voyage dans l'Antiquité ou au Moyen Age.

lundi 20 avril 2015

La sainteté des gens ordinaires

Pendant le carême, j'ai eu besoin de lire des textes un peu plus spi que d'habitude. Parmi ceux-ci, il y a eu les textes de Madeleine Delbrêl, et plus spécialement, ce tome 7 de ses œuvres complètes. Madeleine Delbrêl était assistante sociale à Ivry, elle a cherché à suivre le Christ dans toutes ses actions, missionnaire des petites choses et des petites gens.

Cet opus comporte notamment Nous autres gens des rues ou Notre pain quotidien. Ces textes témoignent d'une personnalité forte, engagée à vivre l’Évangile dans une nouvelle terre de mission : les banlieues rouges : "Nous autres gens de la rue, croyons de toutes nos forces, que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis est pour nous le lieu de notre sainteté".

Ronchamp, Le corbusier

Il est assez difficile de parler de ces textes. Ils invitent à la méditation, à la prière. Ils sont simples. Ils sont forts. Ils sont ancrés dans notre temps, notre relativisme, notre athéisme occidental. Ils parlent des défis de l'évangélisation nouvelle. De Dieu dans les petites choses du quotidien, dans notre travail, dans notre surmenage, dans nos gestes. Mais plutôt que de la paraphraser, je vous offre quelques citations de ses textes. Bonne lecture !

Nous autres gens des rues (1938)

"Il y a des lieux où souffle l'Esprit ; mais il y a un Esprit qui souffle en tous lieux".
"Nous trouvons que la prière est une action et l'action une prière"

Notre pain quotidien (1941)

"Le travail, c'est de l'amour [...] On perd ce sens de l'amour quand on fait du travail une servitude au lieu d'en faire un service [...] Travailler, c'est presque toujours donner de la joie quelque part. Souvent, on voudrait laisser son travail et partir ailleurs, servir les autres et toucher du doigt qu'on les sert".

Pays païens et charité (1943)

"A travers ces êtres proches que nous aimons, au bureau, en famille, dans la rue, c'est le monde entier que nous avons à aimer".

Missionnaires sans bateaux (1943)

"Les fils de marins s'ennuient de la mer. Que surgisse en nous la nostalgie des lieux où l'on n'est pas chrétien, l'obsession des routes qui y conduisent".
"Peut-être parce que nous n'aurons pas vu dans la France "une terre de Mission", nous n'aurons pensé à missionner : qui dans les champs, qui dans son village, qui dans son quartier. Les communautés humaines attendaient leurs apôtres : ces apôtres c'était nous, et nous avons compté sur d'autres".

Pourquoi nous aimons le Père de Foucauld (1946)

"Le Christ a tellement pris la dernière place que personne n'a jamais pu la lui ravir" H. Huvelin

Conférence sur le Père de Foucauld (Rambouillet, 1950)


Liturgie et vie laïque (1947)

"L'Eglise a couvert le temps d'une robe faite avec la parole de Dieu. A cette magnifique robe, faite pour le recouvrir c'est justement, souvent, notre temps qui manque. Nous n'avons plus notre temps à nous [...] Pour nous, cette trêve priante sera insérée souvent au milieu de beaucoup de bruit et d'agitation. Elle aura même pour mission de pacifier cette agitation et ce bruit"

Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres (1948)


Le peule de Paris va à l'enterrement de son Père (1949)


Mission et missions (1950)

"Etre missionnaire, ce n'est pas plus facultatif que ça n'est exceptionnel"

Eglise et mission (1950-51)

"Il faut pour annoncer l’Évangile s'appauvrir soi-même"
"Il ne faut pas mêler l’Évangile du salut aux recettes de bonheur que le monde charrie"

vendredi 10 avril 2015

(Dé)placements

Merci à la Société Générale qui m'a fort bien accueilli pour le vernissage de son nouvel accrochage, (Dé)placements. Si vous m'avez suivi lors de ma précédente visite de cet espace, lors de l'expo Invitations au voyage, vous n'êtes pas sans savoir que la banque se constitue une collection d'art contemporain depuis 20 ans.

Koyo Kouoh devant Rui Moreira, the machine of entangling landscapes VII, 2011

Régulièrement, un commissaire est contacté pour jeter un regard sur cette collection et proposer un parcours dans ce qui est à la fois un espace de travail, un endroit de passage et un lieu de réception. Cette année, c'est Koyo Kouoh, directrice de RAW Material Company, qui a carte blanche. Sa démarche ? Se laisser guider par ses perceptions et sa sensibilité pour déployer de nouvelles facettes de la collection. Jouant sur les mots, elle a mis derrière ce (dé)placement à la fois des œuvres mobiles, des œuvres trompe-l’œil que le visiteur anime entre visible et invisible, des œuvres sur le mouvement, voire sur les migrations et la mondialisation. Il parait même qu'il y a un jeu avec les placements bancaires mais cet aspect ne m'a pas sauté aux yeux. A moins que la collection ne soit considérée comme telle, ce qui n'est pas du tout le message de la banque... Koyo Kouoh a aussi voulu donner de la visibilité à des œuvres qui n'avaient peu ou pas été présentées lors des dernières expositions ainsi qu'à des artistes souvent sous représentés en histoire de l'art : les femmes et les artistes d'origine non occidentale. 

Zilvinas Kempinas, columns, 2006
Amusantes ces Columns de Zilvinas Kempinas en bandes vidéo

Les espaces sont scandés par ces thèmes : "Regardeur/regardé", visible, invisible ; "Cinétisme et jeux visuels", illusion, trompe-l’œil, camouflage ; "Visibilité et invisibilité" ; "Flux et dynamiques", arrêt/déplacement, esthétique et réalité. Mais ils ne constituent pas un parcours à proprement parler : ils invitent le visiteur à se laisser guider et déplacer par ses propres réactions et attirances. Certaines œuvres jouent ainsi sur la notion de cartographie, entre réel et imaginaire, intérieur et extérieur, avec des artistes comme Rui Moreira, The machine of entangling landscapes VII (2011), Philippe Favier, La légende d'Iflomène (1986) ou Lyndi Sales, Flight path I, Variation 3/3 (2009). D'autres sur l'optique et l'art cinétique comme Jake, Virtual picture (1995) ou Philippe Decrauzat, Sans titre (2011). Vous pouvez même tenter un jeu des 7 différences avec Bernard Piffaretti ! D'autres œuvres enfin tentent de représenter le mouvement comme Cheval flèche de Sotor (1993). 

Philippe Favier, La légende d'Iflomène, 1986
Philippe Favier nous propose une curieuse chasse au trésor avec La légende d'Iflomène (1986)

Ce qui étonne dans cet accrochage, c'est finalement d'avoir voulu les rassembler sous une même thématique. Leur hétérogénéité et leur variété parviennent à brouiller leurs liens et à questionner le visiteur sur ce que recouvre le terme même de (dé)placement. Se sent-il réellement déplacé ? Moi j'ai été surprise par les effets de l'art optique qui m'ont rappelé Dynamo, j'ai été touchée par deux-trois œuvres qui m'ont fait voyager, mais la notion de parcours m'est restée étrangère. De même, j'ai assez rarement eu l'impression de dialogue entre les œuvres voire de dialogue entre les œuvres et le lieu. Du coup, j'ai plutôt envie de parler d'accrochage plutôt que d'exposition.  

Pour vous faire votre propre idée, sachez que l'expo est visitable gratuitement, sur réservation
Pour découvrir l'accrochage en images

mardi 31 mars 2015

Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits

Ce bouquin de Christian Salmon traînait sur ma table de nuit depuis des lustres. C'est un des must-read sur le storytelling, terme à la mode s'il en est ! J'ai souvenir des membres du groupe Muzeonum l'évoquant comme une bible. Cet ouvrage retrace l'histoire du storytelling et son application dans la vie des marques, en politique, en management... Bref, il s'introduit un peu partout dans nos vies. Et c'est à la fois fascinant et effrayant comment raconter des histoires permet de justifier beaucoup de choses.

Voilà la structure de ce livre :

Introduction. La magie du récit, ou l'art de raconter des histoires

Si vous avez lu mon billet d'hier, vous avez pu renouer avec l'univers du conte. Ces histoires que l'on nous raconte enfant et qui nous marquent pour la vie. Qu'est-ce que le storytelling ? N'est-il pas un héritier du conte, du récit oral qui rassemblait les populations pendant les veillées ? Et pourtant, ses formes apparaissent bien différentes avec le biais de la modernité : ne vont-elles pas jusqu'à l'invention de mondes virtuels scénarisés dans lesquels nous sommes immergés totalement ? 
Selon l'auteur, nous sommes entrés dans un âge narratif. Les histoires sont désormais nos moyens de compréhension du monde. Elles rivalisent avec la pensée logique, scientifique et rationnelle pour expliquer l'histoire, la politique, la géographie, le droit... et bien d'autres domaines. Pourquoi le storytelling en est-il venu à dominer ? Certainement parce qu'il donne une vision rassurante et plaisante des faits. Certes, il les trie et les nettoie des contradictions et des complications éventuelles, mais n'est-ce pas ainsi qu'il les rend plus percutantes et séduisantes ? Bien sûr, les histoires peuvent être trompeuses, elles peuvent manipuler la réalité, mais ne sont-elles pas infiniment plus belles que la réalité ? E. Cornog, cité dans cette introduction affirme :"Sans bonne histoire, il n'y a ni pouvoir ni gloire". 
Et pourquoi le storytelling bat-il son plein aujourd'hui ? Certainement parce qu'il répond à une crise sans précédent du sens. Il semble tout organiser et rendre compréhensible : entreprises, organisations, informations ; bref, tout ce qui est un peu complexe à appréhender. Mais il comporte aussi des dangers. Ne favorise-t-il pas la propagande et la désinformation, la confusion entre l'anecdotique et l'historique, le témoignage et la fiction ? 

1. Des logos à la story

Depuis les années 2000, les entreprises constatent la volatilité toujours plus grande de leurs consommateurs. Elles se demandent comment les fidéliser et attirer leur attention sur leur propre marque. La publicité centrée sur les produits ne suffit plus au consommateur. Il a envie d'acheter autre chose qu'une paire de chaussures avec un logo. Alors, les marques inventent un autre discours que celui sur le produit : elles misent sur une image et une histoire de marque qui produisent des émotions chez le consommateur. "Les consommateurs d'aujourd'hui ont autant besoin de croire en leurs marques que les Grecs dans leurs mythes" dit G. Lewi. Et pour cela, que demande-t-on à une marque ? Qu'elle ne nous considère plus comme des consommateurs mais comme des acteurs. Qu'elle nous réinvente et participe à l'élaboration de notre personnage. Ce qui compte, c'est de mobiliser et faire participer les individus, qu'ils deviennent la marque. Intéressant, non ? Maintenant, réfléchissez à pourquoi vous achetez des boisson Innocent, du Coca-Cola et des biscuits Michel et Augustin... Certes, c'est bon. Mais leurs produits nous racontent tous une histoire et participent à notre propre image de nous-mêmes.

2. L'invention du storytelling management

L'entreprise, c'était le monde du silence. Et maintenant, chaque collaborateur a une histoire à raconter. Le silence, lu comme un frein au changement ! Car tout ce qui se raconte dans l'entreprise ne pourrait-il pas être source d'idées nouvelles, de transmission de l'information et de l'expérience ? Mais c'est surtout une mise en mots des actions du management pour légitimer leurs actions. On en revient à cette idée que le storytelling est essentiellement manipulation. On va raconter des histoires pour tout : réaliser une fusion, licencier des employés, délocaliser une entreprise, etc.

3. La nouvelle "économie fiction"

Et si l'entreprise devenait un théâtre, employant des acteurs, des metteurs en scène et des auteurs ? C'est forcer le trait mais lorsqu'on voit le jeu que jouent les employés de call-centers indiens, formatant leurs vies sur celles des séries américaines pour la crédibilité de leur job, il y a de quoi frémir. 
Ce que l'on voit surgir dans le monde néo capitaliste, l'écrivain Don DeLillo l'annonçait dans Joueurs (1977) :
- Les entreprises sont sommées de s'adapter et de changer sans cesse
- Elles doivent manipuler les consommateurs par leurs émotions
- Et inventent des histoires pour cela
Tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ? 

4. Les entreprises mutantes du nouvel âge du capitalisme

Sur la création de mythes collectifs en entreprises. On revient ici sur la communication d'Enron et sur l'étonnement des analystes financiers devant sa faillite : hypnotisées par le discours, ils en oublient les chiffres...


5. La "mise en histoires" de la politique

Mais il n'y a pas que le monde de l'entreprise qui utilise le storytelling. Les politiques américains l'ont bien compris. La démonstration en est faite avec le spot "Ashley's story" en 2004 qui a participé à la réélection de Bush. Mais il faut remonter à l'ère Reagan pour voir les origines des spin doctors, ces conseillers en communication qui construisent l'image et le récit le plus touchant possible !
Parmi les exemples cités, il y a Reagan qui conte l'histoire de la méchante Queen welfare. Celle-ci s'achète une Cadillac grâce aux aides du gouvernement. Evidemment, voilà qui restera plus dans les mémoires que n'importe lequel bilan ou analyse. Il suffirait donc d'avoir la meilleure histoire pour être élu. Le discours politique n'est plus reçu comme une parole rationnelle mais comme un conte : le plus beau, le plus plausible gagne, même s'il n'est pas pertinent et vrai. Pas étonnant que l'on ait cette impression que la politique n'est que mensonge et désinformation !

6. Storytelling à Bagdad

La guerre est aussi un jeu. En tous cas, les officiers américains s'y forment via le JFETS (2004), un jeu vidéo qui reproduit les conditions de combat en Afghanistan de façon immersive. Là encore, c'est à qui trouvera le meilleur scénario (les scénaristes d'Hollywood participent aux créations). Au risque de provoquer la confusion sur le terrain : la guerre ne serait-elle pas un jeu, même en vrai ? Ne déshumanise-t-il pas les soldats, devenant des machines à exterminer ? C'est ce que redoutent certains psychologues, qui voient certains marines dérailler en mission et exécuter n'importe quel civil...
Et là où l'histoire est étonnante, c'est lorsqu'elle n'est pas uniquement un moyen de maquiller la réalité mais lorsqu'elle influe sur elle à des niveaux inattendus : en 2007, une "jurisprudence Jack Bauer" légitime des actes immoraux ou anticonstitutionnels comme l'usage de la torture. La raison invoquée par le juge de la Cour suprême Antonin Scalia ? Suite à des interrogatoires très musclés, "Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des centaines de milliers de vies. Aller vous condamner Jack Bauer ? Dire que le droit pénal est contre lui ?" Là, on croit rêver ! C'est bien une "normalisation de l'état d'exception par la fiction". 

7. L'empire de la propagande

Enfin, il fallait bien parler des médias. Après tout, ne sont-ils pas nos vecteurs d'informations, ceux qui relaient les jolies fables qu'élaborent les politiques, les entreprises, et bien d'autres ? Que dire sinon que plus rien ne semble fiable : l'information diffusée est-elle fiction ou réalité ?
Ce qui accentue cette indifférenciation des informations, c'est leur diffusion en continu. Ainsi, tout devient anecdotique. Il n'y a pas de temps de recul : tout est livré de façon rapide, simplifiée et manichéenne au téléspectateur. 
Aux USA, la chaîne la plus symptomatique de cette manipulation des médias est Fox News qui cadre ses sujets et ses informations selon les attentes de son auditoire. Sous une impartialité apparente, ils créent des news cohérentes et subjectives, véhiculant des valeurs conservatrices et républicaines... Pourquoi contrarier son téléspectateur alors qu'il est si facile de conforter son public ? 
Et à l'extérieur des US ? On utilise d'autres moyens pour valoriser la marque "US", diffusant son image et la polissant comme on le ferait d'un produit ou d'une marque. Au niveau d'un état, c'est ce qu'on appelle la propagande : "Il ne s'agit pas de transmettre une connaissance objective accessible à tous par la raison, mais de convertir à des vérités cachées qui relèvent de la foi et non de la raison"

Conclusion. Le nouvel ordre narratif

Lorsque C. Salmon concluait son ouvrage en 2007, il signalait que le storytelling n'était pas encore très installé en France. Certes, le général De Gaulle a favorisé une narration collective après guerre, autour de la rencontre d'un homme et de son peuple. Mais depuis, la politique semblait épargnée... jusqu'aux élections de 2007 que notre auteur analyse comme la mise en pratique du storytelling en politique. 

Postface à l'édition de 2008. La saison 1 du storytelling  

Après les élections, le changement d'ère est consommé : le Président Sarkozy fait de sa vie politique et privée un feuilleton télé que la presse relaie béatement, avant de dénoncer férocement. De même, on observe un glissement dans son auto-représentation : chacun met en scène sa vie, cherche à faire envie, à s'exhiber... Chacun élabore son propre storytelling.

Warhol, boites campbell soup

Et si cette histoire du storytelling était une façon de nous manipuler, de montrer de cette technique tous les aspects négatifs, en nous racontant sa légende noire ? Et si...? Voilà ce qu'introduit cette lecture : le doute. C'est pas le genre de bouquin qui va calmer les tenants de la théorie du complot. Un peu comme si Les Falsificateurs opéraient dans notre monde.
On le savait bien qu'ils n'étaient pas très nets ces politiques. On se doutait que les marques nous manipulaient. Mais l'on sous-estimait peut-être la puissance de ces discours. Ils sont forts parce qu'ils s'adressent à nos émotions, qu'ils jouent sur un timing parfait, qu'ils sont simples à appréhender. Et pourtant, on devait bien se douter qu'ils relevaient de réalités plus complexes. Mais on perd de vue le rationnel et la logique avec de telles techniques. La "jurisprudence Jack Bauer" en est à mes yeux le meilleur (parce que le plus effrayant) exemple. 
A se laisser bercer de contes, que gagne-t-on ? N'est-on pas en train de pervertir notre démocratie ? Ne risque-t-on pas de s'endormir ? De perdre tout esprit critique ? Ne fait-on pas des hommes des êtres frustrés de ne pouvoir insuffler la même cohérence à leur vie ? Qu'est-ce d'ailleurs que l'image que vous donnez de vous en ligne sinon cette version aseptisée et cohérente, riante et lisse, de votre vie ? Eh oui, on fait tous un peu de storytelling ! 
D'ailleurs, c'est certainement le meilleur moyen de s'opposer à la propagande que dénonce C. Salmon : défaire les discours, créer des contre-discours aussi puissants en utilisant aussi le storytelling. Ce n'est pas l'apanage des puissants.

Pour prolonger la réflexion sur les moyens de nous distraire et de nous manipuler, il y a aussi Se distraire à en mourir de N. Postman ! 

lundi 30 mars 2015

Une robe de la couleur du temps

Après la lecture psychanalytique des contes de fées, la lecture sociologique, vient la lecture spirituelle. Vous connaissez mon goût pour les contes, leurs réécritures, leurs interprétations, toujours plus riches et variés. Eh bien, ce petit ouvrage de Jacqueline Kelen vient compléter mon regard sur ces histoires. Elle part du présupposé que leur symbolique, multiple, pourrait notamment être une projection de la vie de l'âme. Donnant grandeur et magie à la vie humaine, et notamment à la vie spirituelle, les conte rappellent "la présence d'un autre monde et la haute destinée à laquelle [celui qui les écoute] est promis, ils le convient à une grande aventure qui ne se termine pas sur terre, et lui révèlent sa part de lumière, un trésor qu'il devra défendre et faire fructifier malgré les embûches, les mirages et les tentations [...] ils déploient le paysage d'une vie féerique, non point chimérique ; une vie qui, n'étant ni restreinte ni asservie au monde matériel et temporel, n'est autre que la vie spirituelle". Et c'est peu dire que ce n'est pas aisé quand on lit les aventures et les défis que remportent les héros des contes.
Attention, c'est très orienté vie de l'âme, vie terrestre et vie spi, vie après la mort, etc. Il est certain que le sujet ne va pas tenter tout le monde !

1. Un monde immense à explorer

"L'homme a cessé de se tourner vers l'immensité du Ciel pour ne regarder que soi ; il a coupé les liens qui le rattachaient au surnaturel afin de régner sur son lopin de terre et de s'y déclarer heureux".
Et pourtant nous signale J. Kelen, c'est faire taire la plus belle part de notre être, notre âme. A se contenter de plaisirs temporels et matérialistes, nous nous coupons de ce qu'il y a de grand en nous, nous nous détachons de notre intérieur pour n'être plus que superficialité... Alors que l'âme se nourrit justement de voyages certainement plus grisants que votre dernier séjour aux Maldives. Le rôle des contes pour amorcer ce voyage n'est-il pas essentiel ? Et les contes, en apprenant et en faisant grandir, apparaissent comme des premières gouttes de sagesse pour nos vies. Si la critique induite de notre société est assez fatigante, elle n'a pas toujours inutile. 
Reprenant en quelques paragraphes l'essence du conte qu'elle analyse, l'auteur nous en livre une interprétation spirituelle. C'est ainsi qu'elle procède pour les 17 chapitres suivants. Certains semblent un peu répétitifs, notamment dans l'idée de la chute et de l'ascension de l'âme mais je vous livre un petit condensé de tout cela (par contre, pour le conte, je vous laisse le soin d'aller lire ceux que vous ne connaissez pas).

2. De l'exil à l'envol : Le vilain petit canard, Andersen

"Son thème principal n'est autre que l'origine de l'âme, chue dans le monde matériel et désireuse de retrouver son ascendance céleste, sa vraie patrie, ainsi que les êtres spirituels qui y demeurent".
L'analyse du conte, qui souligne sa temporalité (passage des saisons) comprise comme la traversée de la vie à la mort, est plutôt convaincante. Elle va bien au-delà de l'interprétation sociologique traditionnelle d'une quête d'identité.

3. Se souvenir de l'autre monde : La petite fille aux allumettes, Andersen

Pour moi, c'est un des contes les plus tristes. Cette mort, ce froid, ce soir de fête interdit à la fillette, ces passants indifférents... Et pourtant, la lecture de J. Kelen en fait quelque chose de très beau. Cette petite marchande, invisible aux yeux des hommes, n'est-elle pas notre âme à laquelle personne ne veut prêter attention ? Et pourtant, n'est-elle pas la seule à survivre à notre passage ? Les petites allumettes sont toutes les possibilités qui viennent réchauffer l'âme, l'intelligence et le cœur pendant une vie limitée. "Pendant ce rapide passage sur terre, qu'est-ce qui me fait vivre ? A quels moments, en quel état me sens-je véritablement vivant ? D'où vient la joie véritable ?" Voilà qui peut donner à cogiter...

4. Un pacte nécessaire : Le Roi-Grenouille, Grimm

Il est ici question du pacte entre l'âme et le corps, le temps d'une vie...

5. Le palais des illusions : Barbe-bleue, Perrault

"Le récit exhorte à la prise de conscience, il invite à la lucidité, à la réflexion, au discernement - tout cela qui compose la sagesse humaine. Il ne se contente pas de rappeler la condition mortelle de l'homme, il affirme que c'est l'inconscience qui est mortifère". 
Barbe-Bleu, conte effrayant s'il en est. Cette chambre secrète aux femmes assassinées. Cette clé maudite. Brr... Dans son analyse, J. Kelen identifie Barbe-Bleu au temps et à la mort. Qui peut lutter contre eux ? Et loin de condamner la curiosité de la jeune épouse, elle en fait le réveil salvateur de la jeune fille. De même que son recours à sa sœur aînée, vue comme la grâce qui accompagne la conscience vers le monde spirituel. "De quels biens a-t-on rempli cette existence si courte ? Inutile de se plaindre, de se dérober, de chercher des excuses. On avait toutes les clés en main : celles des plaisirs et des passions, celles du pouvoir, de la richesse, de l'ambition, et aussi la petite clé qui ouvre la porte de la conscience".

6. Un petit bout du long chemin : Les musiciens de la fanfare de Brême, Grimm

Après l'inspiration et l'impulsion de départ, nos vaillants animaux s'arrêtent en chemin. Car l'intention ne suffit pas... N'est-ce pas aussi une mise en garde contre la sécurité et la collectivité qui peuvent entraver nos aspirations ?

7. Prendre la mesure de l'homme : Le vaillant petit tailleur, Grimm

Sous l'apparence inoffensive du combat initial contre les mouches, notre auteur voit un combat spirituel contre les forces du mal qui permet au tailleur de témoigner et de progresser dans ses quêtes. Et ce, toujours dans la joie !

8. L'inespérée : La princesse au petit pois, Andersen

Une quête spirituelle sous couvert de quête sentimentale. 

9. Par-delà la forêt : Le petit Poucet, Perrault

A chacun de trouver, loin du confort familier, sa propre voie, celle où il pourra s'accomplir pleinement. Parmi les épreuves du chemin, il y a l'ogre. N'est-ce pas notre propre égoïsme ? notre peur ? Bref, ce qui nous arrête en route. Et si l'on triomphe des épreuves ? Notre rôle est ensuite d'accompagner et de transmettre ce que l'on a reçu.


Rackham, Petit chaperon rouge

10. Le voyage périlleux : Le petit Chaperon rouge, Perrault - Grimm

Sur le soin que l'on doit prendre de son âme pour qu'elle ne s'égare ni ne se fasse dévorer...

11. Dans l'atelier des magiciens : Les habits neufs de l'empereur, Andersen

Pour moi, ce conte était essentiellement une mise en garde contre la manipulation, à laquelle seul un enfant pouvait échapper. C'est une histoire de pouvoir, celui des forts, des intelligents, du nombre, de la rumeur... de tout ce qui entrave le discernement. Mais après tout, qui a réellement envie de voir clair, de se confronter à la réalité ? 
L'auteur y lit aussi autre chose. Et si les tailleurs étaient de bonne foi ? Et s'il aidaient le roi dans sa progression spirituelle, ornant son esprit de nouvelles qualités ? Et si finalement, la stupidité était celle des cœurs insensibles à l'invisible qu'est ce monde spirituel ? Et l'enfant serait alors celui qui n'est pas encore développé spirituellement, mais entièrement plongé dans l'empire matériel et sensoriel... A vous de trancher ou de garder l’ambiguïté

12. Nocturne : Le Rossignol, Andersen

"La mécanique dure bien moins que l'esprit, l'avons-nous oublié ? La présence vivante d'un être est plus précieuse que sa photographie ou son image virtuelle, en sommes-nous conscients ? Et savons-nous nous adresser à l'original plutôt que de nous fier à de trompeuses copies ?"
Sur l'irremplaçable présence vivante, sur la singularité de l'âme dans un monde de machines interchangeables.

13. L'éveil du cœur : Histoire d'un qui s'en alla pour apprendre le tremblement, Grimm

Rien ne le fait trembler, pas même la mort ! Il n'y a que l'amour qui clôt ses aventures, advenant comme une grâce, qui le bouscule. 

14. Bienheureuse blessure : La petite sirène, Andersen

"Si l'amour est une grâce céleste, l'unique façon de lui répondre consiste à aimer ; follement, pour la liberté suprême et la joie que cela représente ; à aimer même si l'on ne reçoit rien en retour. Cela suffit, cela est tout. A la grâce il ne peut être répondu que gracieusement".
La grande leçon de ce conte ? "Etre sauvé ne signifie pas rester en vie ici-bas ni prolonger ses jours dans un corps destiné à périr, c'est œuvrer à l'immortalité de son âme".

15. Une si longue patience : La Belle au bois dormant, Perrault - Grimm

Un peu déçue par l'interprétation de ce conte, qui est mon favori. Il s'agit encore du voyage de l'âme...

16. Poussière et lumière : Cendrillon, Perrault - Grimm

La métamorphose de de la jeune fille est là encore l'épanouissement de l'âme. Certains détails comme la citrouille, les souliers de verre, etc. permettent des liens avec la mythologie celtique voire l'alchimie. Je vous laisse le découvrir, c'est plus ou moins convaincant. 

17. Nostalgie de la beauté : Blanche-Neige, Grimm

"Elle dérange, la beauté, parce que, venue de nulle part, elle n'appartient à personne et n'a aucune utilité. Mais sans elle on meurt, sans elle le carcan de souffrance et d'absurdité se resserre. Serait-elle une des apparitions de l'invisible venant se poser sur la terre des hommes, éclairant le visage de toute chose ?"
Blanche-Neige, c'est encore et toujours l'âme (oui, vous avez compris le principe !) et la marâtre, le monde sensoriel, trompeur. Et là, le chemin est d'une intransigeance absolue : tu te laisses avoir par ce monde, il te détruit. 

18. Le cercle d'or : Peau d'âne, Perrault

Un récit initiatique de l'âme, qui soupire après la sagesse, qui progresse avec le temps, entre le temps limité de nos vies et le temps immuable de l'âme. Avec un joli passage, comme à plusieurs endroits du livre, sur la couture dans les contes de fées. 

Loin de nos interprétations utilitaires et rationnelles des contes de fées, Jacqueline Kelen propose de plonger dans leur magie et dans leur sens divin. Elle y lit des récits initiatiques pour la progression spirituelle de l'âme humaine, bien loin de nos préoccupations quotidiennes. Par cet ouvrage, elle invite à s'interroger sur notre usage du temps et de notre intériorité. Que faisons-nous de nos existences ? Comment soignons-nous notre âme ? Sans jamais parler de vertu ou de religion en particulier, l'auteur puise à des sources diverses : sagesses anciennes, mythologie, paganisme, alchimie, astrologie, christianisme... Tout en récusant les uns et les autres selon les besoins. Tout est loin d'être convaincant à mes yeux mais je salue cette tentative de renouveler l'interprétation des contes. Suivant une progression spirituelle, les 18 chapitres sont autant de pierres à l'édification de cette théorie. Le mauvais, c'est bien souvent ce qui est du domaine du monde matériel ; le bien, du monde spirituel. C'est un peu le Platonisme appliqué aux contesVous allez me dire que le conte de fées est binaire par définition, qu'il n'y a pas de nuance. Et si c'est logique pour le conte, c'est tout de même un peu gênant pour l'interprétation, qui devient très manichéenne et tend à condamner en bloc. Si ces points peuvent être pénibles, l'ensemble n'est pas forcément à jeter. 
On peut aussi poser la question du choix des contes : tous concordent à la démonstration spirituelle. Y-a-t-il des contre-exemples ? 


NB : j'ai craqué sur le titre, ça m'a toujours fait rêver les robes de Peau-d'âne et le tableau choisi pour la couverture est superbe !

jeudi 26 mars 2015

Singin'in the rain

Le mois de mars vous pèse. Les averses vous dépriment. Courrez donc au théâtre du Châtelet : Singin'in the rain ne peut que vous enchanter ! Et promis, vous sortirez en chantant !

Dois-je présenter cette comédie musicale ? En quelques mots, nous sommes à Hollywood dans les années 20. Le cinéma vit un grand bouleversement, le passage du muet au parlant. Pour Lamont et Lockwood, les vedettes du muet, c'est un passage difficile à négocier : Lina a une voix épouvantable. Et elle croit que Don Lockwood l'aime autant en vrai qu'au cinéma. Après tout, ce serait bien normal, c'est quand même une star ! Mais Lockwood n'a d'yeux que pour la jolie Kathy Selden...

Comme toujours au Châtelet, pas de faux pas. Les chanteurs et danseurs sont au top ! Emma Kate Nelson fait une chipie épatante, Jennie Dale nous étonne avec son numéro de claquettes et Daniel Crossley est remarquable ! Bravo !

Côté scénographie, vous ne serez pas déçus non plus, c'est absolument fantastique. Rappelez-vous, nous sommes dans un film des années 20, en noir et blanc et tout va concorder à nous le faire croire : les acteurs portent essentiellement du blanc et du noir, les décors des films sont en nuances de gris... D'ailleurs, les écrans sont sans cesse utilisés. Et la comédie musicale commence par un générique de film ! C'est inventif, c'est beau ! Et pour négocier le passage du noir et blanc à la couleur ? N'ayez crainte, la dernière scène vous éclairera. Et je ne vous ai pas dit : il pleut véritablement sur scène. Un émerveillement, du début à la fin !  

Singin in the rain Chatelet

mercredi 25 mars 2015

Jeff Koons, la rétrospective

Il est une période terrible pour les amateurs d'expositions : l'entre-deux expositions. C'est généralement l'occasion de se replonger dans les collections permanentes, de profiter de salles plus calmes. Et de voir les quelques expos qui ne suivent pas le même calendrier que les autres. Mais il s'agit souvent d'expos de second choix pour moi, d'expos que je ne serais pas forcément allée voir. Bref, je n'étais pas motivée par Koons et l'expo du Centre Pompidou n'a pas réellement changé mon regard sur son oeuvre. 

expo Koons Pompidou

L'artiste joue à reproduire sans cesse des objets décoratifs, souvent assez kitschs, dans des matières qui les rendent plus précieux, plus visibles, plus colorés, plus brillants... Il est très intéressant de voir ses œuvres "en vrai". De noter leur aspect lisse, manufacturé, reproductible. De noter le jeu sur les volumes et les couleurs. Car la photo ne rend vraiment pas justice à leur aspect, peut-être moins encore que pour d'autres œuvres. Mais à part cette fascination du kitsch ? Eh bien pas grand chose : des explications minimalistes et sans véritable fond, une scéno très froide... Je suis sortie de Pompidou confortée dans mon impression initiale : cela n'a pas beaucoup d'intérêt.

Car cet artiste néo-pop, qui joue sur la répétition, sur l'objet de consommation, sur le ludique m'est apparu d'un indicible ennui. Un peu comme une promenade dans un centre commercial : pas d'émotion, pas de beauté, de laideur, pas de vie. Pas de critique, non plus. Au mieux, ça vide la tête ! 

Koons elephant 2003
Elephant, 2003

mardi 24 mars 2015

Déboutonner la mode

Mes sorties entre copines, j'aime les faire au musée des Arts Décoratifs. S'il n'y a pas d'expos, les collections permanentes sont d'une telle richesse que nous nous épuisons avant elles. S'il y a des expos, l'une d'elles est généralement susceptible de nous intéresser.

C'est avec curiosité que nous avons découvert "Déboutonner la mode". Nous avions peur de nous retrouver face à face avec les milliers de boutons de Loïc Allio, sans dessus-dessous, un puzzle ou un memory de la boutonnière. Heureusement, il n'en fut rien ! 

Boutons révolutionnaires


L'expo suit un déroulement chronologique, du XVIIIe siècle à nos jours. Attention, vous ne trouverez pas les petits boutons en forme de coccinelle ou d'éléphant de votre enfance mais plutôt des boutons de la Haute couture. 

Coquillage Camée in Déboutonner la mode
Un coquillage façon camée

Tout commence de façon très pédagogique avec une présentation des matériaux qui peuvent composer le bouton. Chaque matériau ou technique est représenté par un objet qui le caractérise : un plat pour la céramique, un jouet pour le plastique, des bijoux pour le jais... et un incroyable coquillage pour le camée. L'occasion également de découvrir une technique oubliée, le compigné. Elle tire son nom de Thomas Compigné, tabletier du XVIIIe siècle, qui réalisait de charmantes et précieuses miniatures sur étain. Un travail de précision !

Puis l'on rentre dans l'histoire du bouton avec les habits du XVIIIe siècle. Exclusivement réservé à l'homme, le bouton est signe de distinction sociale. Il n'est pas toujours utile (boutonnières factices) et se cache dans le dos, dans la poche, sur les manches. Le nombre standard au XVIIIe siècle ? 18 boutons. Réalisé en matières plus ou moins précieuses, par des corps de métiers bien spécifiques selon qu'il est d'or, d'ivoire, d'émail, etc., le bouton est un objet de luxe, à tel point que des lois somptuaires tendent à limiter son usage. On découvre alors avec délices des boutons bien particuliers : les boutons à rébus, messagers d'amour et de libertinage, ou des boutons à message politique (pendant la Révolution) voire utilisés comme herbiers : boutons à la Buffon. Avec un tel ancrage dans l'actualité, ils ne peuvent que se démoder rapidement ! 

Boutons à la Buffon in Déboutonner la mode
Gilet de satin et velours avec ses boutons révolutionnaires à la Buffon, contenant de minuscules vivariums 
  
Et le bouton sur le vêtement féminin ? C'est plutôt vers le milieu du XIXe siècle qu'il s'y fraye une place. Mais il est bientôt partout. Les bottines, les gants, les corsets, les jupes, les manteaux... Même s'il reste plus discret que le bouton masculin. Et semble perdre son côté prestigieux à la fin du XIXe siècle avec une production industrielle en plein essor. Bien entendu, le bouton de luxe existe toujours, il suffit de jeter un œil aux petites merveilles que sont les boutons Art Nouveau. 

Manteau Chanel in Déboutonner la mode
Manteau Chanel, hiver 1969

La seconde partie du parcours s'intéresse au bouton dans la Haute couture depuis le début du XXe siècle. Cette partie m'a semblé moins dingue. Les créations de certains paruriers pour les couturiers tiennent parfois de l'oeuvre d'art mais c'est plutôt l'usage et le placement des boutons qui m'a intéressé ici. Et il est assez rarement novateur. Je retiendrai toutefois un manteau Chanel couvert de boutons et un usage très précieux du bouton par Lagarfeld. Car n'est il pas vrai, comme le dit Yves Saint Laurent, que le "bouton est comme le bijou du vêtement" ? 

L'ensemble se clôt sur la création de boutons par des artistes contemporains... Une salle que j'ai moins appréciée car les boutons y sont décorrélés des vêtements et présentés, non pas comme des objets d'usage, mais uniquement comme des œuvres d'art. 


Lagerfeld in Déboutonner la mode
Lagerfeld pour Chanel, 1991-92

Pour en savoir plus sur cette expo, une chouette émission sur France Culture

jeudi 19 mars 2015

Lettre à Laurence

"Pour moi, expérience de l'amour et expérience de la foi n'en font qu'une. Loin de se faire du tort, elles se renforcent l'une l'autre, conscientes de procéder d'une même intuition : celle de l'absolu se faisant proche"
Dionysos et Ariane, Tullio Lombardo

Attention, ce livre de Jacques de Bourbon Busset va vous faire basculer dans l'intimité d'un couple. Cette lettre à son épouse Laurence, récemment décédée, tient véritablement de l'échange amoureux. Ou plutôt, du monologue amoureux. Il est à la fois rétrospectif parce qu'il revient sur quelques éléments d'une histoire d'amour, mais sans suivre une chronologie particulière, et très intemporel parce qu'il s'intéresse au grandes lignes du cœur et de l'esprit humain. 

Cet amour réciproque, à la fois passionné et tendre, intellectuel et sensuel, semble au lecteur hors du commun. Inatteignable. C'en est limite agaçant. On a l'impression que l'auteur nous assomme de la perfection de son histoire d'amour. Il l'explique notamment par un même élan vers l'absolu : "Il y avait entre nous une complicité d'esprit, la même conviction qu'il existait un absolu et que tout était subordonné à sa rechercheet par une volonté de faire constamment le bien de l'autre avant le sien propre : "Pour penser à moi je pensais à toi". Cet amour se ressource aussi dans la foi que partage ce couple, qui les nourrit. Ce n'est pas l'étape première de leur construction, mais cela vient les renforcer.

Sans être éblouie par l'écriture, sans être réellement touchée par cet amour et par ce couple, j'ai noté beaucoup de passages. C'est un peu comme ma lecture de La plus que vive : souligné et entouré à chaque page (ou presque). Et pourtant rien ne me bouleverse là dedans. C'est étrange... Ce genre de sentiment vous a-t-il déjà habité après une lecture ?

Voici les nombreux extraits que j'ai envie de retenir de ce livre : 
"Tout s'est passé comme si nous avions ressenti la nécessité de nous mettre à deux pour interroger le monde et en tirer quelques certitudes provisoires. Mais pourquoi moi, pourquoi toi ?"

"Je l'ai toujours pensé, l'amour vit d'une ressemblance manquée"

"Ce qui nous avait tout de suite rapprochés, ce fut une commune exigence, une exigence de vérité, non pas de vérité sociale, expression qui n'a aucun sens, mais, comme disent les enfants, de vérité vraie"

"J'ai appris par toi que le passage de l'amour de la vie au désir de la mort n'était pas un défilé long et difficile mais, au contraire, une brusque et imprévue coupure sur le chemin familier, une défaillance brutale dans l'ordre des choses pouvant intervenir à tout moment. Rien n'est jamais acquis, tout peut être remis en cause à chaque instant. Le secret de la liberté est dans ce pouvoir de bouleverser d'une intonation, d'un geste ce qui a été patiemment construit et, en sens inverse, d'illuminer d'un sourire les ombres accumulées et de les disperser"

"Le secret, c'est que l'unité tant recherchée existe à cause du regard de l'autre. Ton regard a créé mon unité. Je ne me sentais un que sous ton regard. Je pense que chacun de nous est en mesure de faire exister un être, un seul (et c'est déjà beaucoup). On devient soi par l'autre.
Proust dit que l'amour est "le temps rendu sensible au cœur". Sans un amour profond le temps est, en effet, bête comme une voie de chemin de fer. On y va de gare en gare. L'amour change la couleur du temps. Des points lumineux s'allument, s'éteignent, se rallument après des années. Les mois, les semaines, les jours sont multicolores. Il en est de noirs, de bleus, de rouges, d'écarlates. Le temps n'est plus un long chemin qui s'étire tristement, c'est un feu d'artifice où les fusées de la joie s'efforcent d'éclairer la nuit obscure"

"La complicité, loin de nuire à la liberté de chacun, la développe, qu'il se crée une émulation féconde entre deux intelligences soucieuses de s'étonner et de se dépasser"

"La fausse vie a, en sa faveur, le brillant, l'immédiat, le facile. La vraie vie est un sentier escarpé qui exige effort et patience, mais, à chaque pas, le monde se découvre un peu plus. Aller de la fausse vie à la vraie vie, c'est changer de rive. Tu m'as fait passer sur l'autre rive"

"La joie d'exister, c'est toi qui me l'a apprise. Avant de te connaitre, j'étais un de ces vivants qui ont l'air de s'excuser de vivre"

"L'amertume de beaucoup naît de la conscience de l'absurdité du monde où ils sont jetés. Notre joie naissait de l'étonnement, chaque matin, de jouir encore de la grâce qui nous avait été donnée. Dans les deux cas, on n'en revient pas, que ce soit de l'absurdité ou de la grâce. Ce sentiment de stupeur nous séparait de tous ceux pour qui l'univers est une machine sans problèmes à laquelle il convient seulement de s'adapter. Pour nous, rien n'allait de soi, tout faisait question, le mystère était présent dans l'acte même d'exister"

"La rigueur inséparable de la démesure, j'ai appris de toi qu'elle était source de joie. Auparavant, je connaissais le plaisir, j'ignorais la joie, ce plaisir grave qui se nourrit du sentiment que l'on a enfin trouvé sa route, celle qui suffit de suivre pour aller toujours plus loin. Grâce à toi, j'ai compris que de l'alliance de la cohérence et du désir naissait la joie"

"L'amour naît de la confiance absolue"

"La relation la plus intense, pour un être humain, est l'étreinte. L'étreinte ouvre sur l'absolu. L'étreinte, c'est l'infini resserré. La gloire de l'étreinte est la respiration de l'univers"