mardi 2 septembre 2014

L'hiver de la culture

Jean Clair est un empêcheur de penser en rond. Cet ancien conservateur de musée s'en prend dans cet ouvrage à l'art contemporain et aux musées (à ses visiteurs, à ses employés, à ses politiques, à ses œuvres : bref, à presque tout). 


musee david d'angersCommençons par les musées. Ces lieux de savoir sont devenus à ses yeux des lieux de loisirs, où les populations analphabètes viennent se gaver d’œuvres d'art sans les comprendre. Il lit dans cette foule qui se précipite au musée une recherche de spiritualité. Le musée serait le dernier lieu de culte d'occidentaux sans dieu : "Eglises, retables, liturgies, magnificence des offices : les temps anciens pratiquaient la culture du culte. Musées, "installations", expositions, foires de l'art : on se livre aujourd'hui au culte de la culture". Il rapproche ces pratiques du stade esthétique de l'humanité d'après Kierkegaard : l'homme n'aurait plus en vue que l'hédonisme et la jouissance comme but de sa vie... Et pourtant, quel ennui que ces alignements de tableaux, ces expositions sans sujet et ces animations perpétuelles !
Jean Clair revient également sur le topos de la perte de l'aura de l'oeuvre d'art à l'heure de sa reproductibilité, sans oublier le rôle initial de la gravure dans ce processus. Et il s'interroge sur le sens même du musée, sur son côté factice et vain : "Toute chose placée dans un musée devient ipso facto parodie d'elle-même, mise là pour éterniser un geste désormais vide ou en porte-à-faux..." dixit R. Klein.

Il s'interroge ensuite sur la mort de l'art. Les musées en sont-ils responsables ? "Il y a quelque chose d'insupportablement barbare dans l'habitude des musées. Ils ne sont pas le plus grand achèvement qu'une culture puisse offrir mais le préambule à des temps obscurs où l'art aura cessé d'exercer ses fonctions" selon M. Blanchot
Il reproche à l'art contemporain d'être sans intérêt, centré sur des individus starifiés plutôt que sur des œuvres. Il s'agace de la complicité des musées qui, via des expositions, crédibilisent ces artistes auprès du marché de l'art. Il tape aussi sur le ministère de la culture, qui a la mainmise sur l'histoire culturelle et les productions artistiques. Bref, tout le monde en prend pour son grade ! 

Si ce essai a la virulence et l'excès du pamphlet, les questions qu'il soulève n'en sont pas moins pertinentes et intéressantes. Que recherchent tous ces touristes au musée ? A quoi sert un musée ? Est-ce que l'art contemporain est absolument nul ? Et depuis quand ? etc. Toutefois, cet ouvrage ne propose pas de réponse, il se contente de critiquer, de râler (c'est très français) et de condamner. Faut-il revenir à un musée ouvert aux seuls artistes et chercheurs ? Le musée doit-il ne pas exposer d’œuvres contemporaines ? Sans proposition explicite, Jean Clair apparaît malheureusement comme un nostalgique et un passéiste

vendredi 29 août 2014

La Belle de l'étoile

Deuxième lecture de cette rentrée littéraire 2014 chez Albin Michel avec ce livre de Nadia Galy. Un livre à la première personne. Un livre sur une femme dévastée. Un livre sur le deuil. Un livre sur une fuite au bout du monde, à Saint-Pierre-et-Miquelon.

MNHN Banquise


L'héroïne de ce roman a vécu une expérience traumatisante. Elle a trouvé son amant mort sur les bords de Marne. Sorj s'est suicidé. Après une hospitalisation, la narratrice décide de partir pour Saint-Pierre-et-Miquelon pour exercer son métier de contrôleur aérien. En proie à toutes les addictions (anorexie, alcool, cigarette), elle se découvre un goût pour le froid glacial de l'île.

Le seul truc qui la fait tenir, c'est une correspondance. Des lettres dont on ne saura presque rien si ce n'est qu'elles lui ont été envoyées par Sorj pendant leur histoire. Des lettres qu'elle reçoit de Paris et auxquelles elle répond. Une façon de se soigner, de guérir ou de s'enfoncer plus encore dans la souffrance ? Je vous laisse le découvrir. 

Si le sujet du deuil est loin d'être drôle, notre narratrice sait pourtant faire preuve d'autodérision (à moins que ce ne soit l'alcool qui la détende) et l'on s'étonne de sourire sur quelques passages bien troussés. 

J'ai aimé ce personnage maltraité par la vie, à la langue dynamique et rapide, souvent surprenante, mais plus encore j'ai aimé l'île. Ses paysages glacés, sa brume, ses presque tsunamis... et bien sûr, ses habitants chaleureux. J'ai apprécié certaines images de cerfs-volants, de bains glacés et de femme perchée. Par contre, j'ai trouvé l'histoire de Fériel un peu trop belle et le hasard un peu trop sympa. 

Un roman juste, à l'écriture "coup de poing" !

jeudi 28 août 2014

Le Dieu du carnage

Je poursuis ma découverte des pièces de Y. Reza. Après Art, voici ce nouveau titre... 

Deux couples se rencontrent suite à la dispute de leurs enfants. L'un des ado a cassé une dent à l'autre, pour une raison initialement obscure. Annette et Alain viennent s'excuser. Ils sont reçus de façon cordiale par Michel et Véronique. Ambiance bourgeoise et petits mots polis... Mais l'on sent que la tension monte, pour des incompréhensions de part et d'autre. Jusqu'au moment où cela dérape. Véronique passe son temps à chercher la petite bête, Alain à répondre au téléphone. Bref, ça agace, ça explose, ça crie.

Une comédie qui questionne sur la civilisation, sur les mœurs et l'éducation. Nous vivons dans des pays en paix, certes stressants, mais où nous ne mettons pas notre vie en danger à chaque instant. Ici, un petit incident domestique devient le prétexte à une véritable guerre ! Et c'est la bataille rangée. Courbez l'échine car certaines répliques ne pourront que vous toucher !

duel

mercredi 27 août 2014

Le Guépard

GuepardVoilà un roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa qui est présent dans ma PAL depuis des années. Je le gardais comme un futur trésor à découvrir, un de ces livres précieux et marquants. Et pourtant, après sa lecture, je ne suis pas certaine de le ranger dans un top 10.

1860, Don Fabrizio voit le monde qu'il connaissait bouleversé par la révolution garibaldienne. Cet aristocrate aux demeures labyrinthiques est le guépard vieillissant de ses armoiries. Avec son neveu Tancredi, il évolue avec une grâce et une intelligence féline dans ce roman. Jamais réellement surpris par les changements, ces hommes savent s'adapter. Mais n'est-ce pas au prix de la décadence de l’aristocratie sicilienne

Au delà des questions que pose cet opportunisme politique, ce roman déploie une belle palette de personnages et de paysages, écrasés par la chaleur et le soleil. On peut y lire également une histoire d'amour, celle de Tancredi et d'Angélica, dont me restera l'image de l'exploration passionnée de toutes les pièces du domaine. Enfin, je n'ai pas été bluffée par le style, que j'ai trouvé assez pesant.  

Un roman dont je ressors déçue, sans trop savoir si mes attentes étaient trop hautes ou trop différentes de ce que j'ai trouvé.


challenge classique

lundi 25 août 2014

Confiteor

Ce livre de Jaume Cabré m'a été maintes et maintes fois recommandé depuis sa parution chez Actes Sud. Bonne élève, j'ai suivi les conseils et me suis embarquée dans ce gros roman foisonnant. Comment lui rendre désormais justice par un simple billet ?! Avec Noukette, je tente l'exercice.

Tabouret livres
Ce livre est, comme son nom l'indique, une confession. C'est l'histoire qu'Adrià Ardèvol raconte à Sara, son amour perdu. Une histoire qui n'est pas que la sienne mais aussi celle de luthiers, d'inquisiteurs, de séminaristes, d'obersturmführers... Une histoire qui se déroule à Barcelone après la Seconde Guerre mondiale mais qui prend ses racines bien plus loin dans le temps et l'espace, pendant la guerre à Auschwitz, en Italie au XVIIe siècle, voire en Espagne au XVe siècle. Y aura-t-il une absolution après cette riche confession ? Rien n'est moins sûr... A moins que l'oubli ne soit salvateur.

Adrià commence ainsi son récit : enfant unique et mal aimé de parents qui projettent en lui leurs rêves d'excellence, il parle plusieurs langues et joue du violon. Il a pour amis le shérif Cardon et l'arapaho Aigle-Noir. Puis Bernat, violoniste comme lui. Adrià grandit au milieu d'objets anciens voire antiques (manuscrits, mobiliers, instruments de musique) que son père vend. Solitaire et érudit, ce jeune garçon développe un amour fou pour les livres, les langues et la musique.

Cette histoire, Jaume Cabré nous la conte avec virtuosité et sinuosités. Tout sauf linéaire, ce roman est une merveille de narration. Jouant sur les personnages et les lieux, le narrateur passe d'une époque à l'autre dans le même paragraphe, voire dans la même phrase. Il oscille entre un regard autobiographique sur sa vie et un regard plus distant. Est-il personnage ou auteur ? Cela dépendra de la phrase. Et les strates de la mémoire, les associations d'idées, se lisent comme un bouillonnement ininterrompu de moments vécus, imaginés, souhaités. Le labyrinthe de la pensée et de la vie reflété par l'écriture... Borges n'est pas loin !

Par ailleurs, Adrià interroge son lecteur tout au long de sa lecture sur deux thèmes passionnants : le mal et l'art. Le mal fait par l'homme, qui précède la confession. Le mal qui est parfois si atroce qu'il ne peut être pardonné. Le mal des camps d'extermination, le mal des dictatures, le mal des dénonciateurs, des complices, des menteurs... C'est le thème qui habite et imbibe tout le roman, qui se confond avec lui. Ce n'est pas innocent que les mémoires d'Adrià soient écrites au dos des réflexions pour un ouvrage sur le problème du mal.
Il est aussi question de l'art sous toutes ses formes. La littérature dont Confiteor est un magnifique exemple, mais aussi la musique, le dessin et la peinture. Cet art comme une réponse au mal, une forme de salvation, qui ennoblit l'homme.

Un livre dense et puissant, que j'ai déjà envie de relire à peine la dernière page tournée.

Retrouvez ici l'avis de Noukette !

vendredi 22 août 2014

Madame

Merci aux éditions Albin Michel pour cet ouvrage de Jean-Marie Chevrier, un auteur que je n'avais jamais lu. Cela aura été ma première lecture de la rentrée littéraire 2014.

Le plot ? Au fin fond de la Creuse, Madame donne des leçons à Guillaume, qu'elle surnomme Willy. Elle l'aide en mathématiques et en français. Le jeune garçon de 14 ans, docile, se fie à elle. Il est le fils des paysans qui cultivent le domaine de Madame. Et qui ne voient pas d'un bon œil cette relation. Pourtant, cette rencontre permet à Guillaume de découvrir bien plus que ce que le cercle familial peut lui offrir : Jules Verne, Tintin, Hugo... 

Campagne au soleil

Mais à mesure que le lecteur découvre cette relation, de petits détails le gênent. Il y a anguille sous roche. Ce "secret" n'est pas fou. Et ce n'est d'ailleurs pas vraiment pour lui qu'on lit ce livre. C'est plutôt pour la description d'un domaine en décrépitude, d'une aristocrate fin de race un peu fêlée et des occupations de la campagne : tirer sur des ragondins, grimper aux arbres, labourer les champs...

Si ce livre ne m'a pas transportée, notamment par son intrigue, j'en ai apprécié le style et les personnages, malgré leur côté un peu cliché : le paysan violent, son épouse discrète et apeurée, le gamin malin... Mais Madame Antoinette de la Villonière est une protagoniste qui marque : elle n'a pas sa langue dans la poche, sa dégaine est improbable et son histoire, infiniment désolante. Et le parallèle avec son frère est certainement le moment le plus drôle et le plus sympathique du roman : on ne peut imaginer deux êtres plus différents ! 

Ce roman dégage un parfum de tristesse et de nostalgie, c'est tout un monde que l'on regarde sombrer. 

jeudi 21 août 2014

La Danseuse d'Izu

Je renoue avec Kawabata, dont j'avais beaucoup aimé Les Belles endormies. Dans les cinq nouvelles qui composent ce recueil, on retrouve le goût pour les jeunes filles, pour l'amour teinté de mort et de nostalgie. Avec cette écriture ciselée, l'auteur campe de courtes histoires, où la cruauté, la frustration, la violence ne sont pas exprimées mais ressortent en filigrane. Cela donne à ces nouvelles une atmosphère un peu malsaine, étrange et irréelle

La danseuse d'Izu

Van Gogh, Courtisane, Geisha, Japon, 1887
Van Gogh, Courtisane, 1887
Le narrateur voyage avec des artistes. Il est lycéen et brûle pour la petite danseuse du groupe. Une très jeune fille. Une histoire sur le désir et la jalousie. Avec beaucoup de bains. Eh oui, la douche froide n'est pas une invention récente pour calmer les ardeurs !

Élégie

Une femme abandonnée par son amant a appris sa mort. Dotée de double vue, elle n'a pourtant pas su prédire cette perte. Elle revit des moments de leur histoire et de sa jeunesse. Regrets et pleurs sur fond de mythes grecs.

Bestiaire

Un misanthrope n'aime que la compagnie des animaux qu'il élève. Et perd. Triste récit de morts accidentelles... mais très voire trop récurrentes. Avec un amour perdu et une danseuse en contrepoint.

Retrouvailles

Un soldat retrouve une de ses maîtresses sur les ruines fumantes du Japon d'après guerre. Amour, chantage ou manipulation, il peine à savoir ce que cache réellement Fujiko.

La lune dans l'eau

La plus courte mais aussi la plus touchante nouvelle de cet ensemble. Une femme offre à son mari infirme des miroirs. Il peut y lire le reflet d'un monde qui lui est inaccessible. Très belle histoire d'amour et de tendresse qui cache des moments délétères.

Des nouvelles d'une grande sensibilité, faites de rencontres et de pertes, qui s'écrivent dans un paysage japonais du début du XXe siècle. Chacune se termine sans livrer de réponse, laissant une impression d'inachevé

mardi 19 août 2014

Construire l'ennemi et autres récits occasionnels

J'aime Umberto Eco, ses romans érudits quoi que prétentieux, ses essais intelligents, sa plume... Alors je ne peux résister lorsque je vois qu'il publie un nouveau livre. Ce dernier est un recueil de conférences et articles écrits dans les années 2000. Il rassemble des textes sur la littérature, l'histoire, les sciences et l'histoire des sciences, la géographie, etc.

De quoi ça cause exactement ?

Victor Hugo par David d'Angers

Construire l'ennemi 

Qui est ton ennemi ? Un pays peut-il exister sans ennemi ? Est-ce un autre peuple, à l'extérieur ou à l'intérieur d'un état ? Est-ce simplement l'autre ?
C'est le texte d'appel du recueil et certainement le plus ancré dans notre actualité. Il analyse plutôt justement la paranoïa des pays en paix et la violence des conflits récurrents.  

Absolu et relatif 

Êtres contingents, nous avons besoin de penser un absolu. Comment définir ce terme ? Est-ce qu'il existe encore un absolu ? Ou finalement, tout est-il relatif ? Qu'est-ce que le relativisme ? Une introduction au sujet, ancrée elle aussi dans notre temps.

La flamme est belle 

A partir des écrits de Bachelard sur le feu, U. Eco nous parle d'un élément en voie de disparition.

Délices fermentées 

Sur Camporesi, historien et anthropologue intéressé par la cuisine et le corps. Un monsieur qui parle du goût du chocolat !

Les embryons hors du paradis 

La position de Saint Thomas d'Aquin sur l'embryon et notamment la question de savoir à partir de quand l'âme intègre le corps.

"Hugo, hélas !" La poétique de l'excès 

Analyse des écrits d'Hugo et des caractères des personnages, notamment dans 1793 et L'Homme qui rit.

Astronomies imaginaires 

De la connaissance de la terre et des étoiles avec de jolies cartes historiques.

Je suis Edmond Dantès ! 

Ou du roman feuilleton et du procédé de l'agnition.

Il ne manquait plus qu'Ulysse 

De la réception critique de cet ouvrage de Joyce lors de sa publication. Pas très positive voire carrément violente !

Pourquoi l'île n'est jamais trouvée 

Sur la découverte des îles, leur disparition, leur instabilité sur les cartes avant l'ère du satellite. Un très beau voyage ! Peut-être même mon préféré. On parle de navigateurs qui contournent l'Australie sans jamais la voir, d'îles mouvantes, de rivages jamais atteints...

Réflexions sur WikiLeaks 

A quoi sert un diplomate aujourd'hui ? Existe-t-il encore des secrets d'état ? Une courte réflexion qui m'a fait penser à La transparence et la vertu.

Bref, un ensemble très varié de textes qui sont plus ou moins liés à l'actualité. Décidemment, U. Eco a un mot à dire sur tout ce qui l'entoure ! 
Et est-ce intéressant ? Pour moi, ce sont des bases de réflexion plus que des réponses à digérer comme telles. 

lundi 18 août 2014

Chroniques birmanes

Et voici le dernier Guy Delisle lu récemment. Oui, quand j'ai envie de lire un auteur, je n'en reste pas forcément à un seul ouvrage. C'est mon côté boulimique du livre.

Dans cet opus, notre narrateur a quitté le monde de l'animation pour la BD et sa situation familiale a changé. Il est papa d'un petit Louis et marié à Nadège qui travaille pour Médecins sans frontières. Contrairement aux premières BD, celle-ci est découpée en petits chapitres qui se lisent de façon très indépendante. Si cela permet de s'arrêter plus facilement au milieu de la BD, cela lui donne moins de cohérence. On est un peu moins pris par les aventures du jeune père au foyer que celle de l'expat en Corée du Nord, mais peut-être est-ce le pays, moins isolé, qui veut cela ?

Via ses planches, le dessinateur croque la vie en Birmanie : les fêtes comme la fête de l'eau (incroyable ce truc !), les décorations des militaires et leurs décisions absurdes, les journaux censurés, les zones de pauvreté extrême, les moines, internet... Il montre également un peu du travail de MSF et de la vie des expats. 

Encore une fois, cette BD est bourrée d'humour, de situations exotiques, improbables ou absurdes. On ressent la présence de la dictature via quelques anecdotes qui prouvent que ce ne sont pas des rigolos dans le coin. Mais cette immersion d'un an permet à l'auteur un regard plus riche et nuancé que dans ses précédents opus. 
Chroniques birmanes Delisle
DR

samedi 16 août 2014

La Chorale des maîtres bouchers

Ma première rencontre avec Louise Erdrich s'est soldée par un échec, il faut bien le dire. C'est sans doute pour cela que ce titre traînait dans ma PAL depuis des lustres. Il me fallait au moins une LC avec Métaphore pour le sortir de là. Et non sans appréhension !

Et pourtant, quel plaisir de lecture que ce roman ! C'est une saga familiale au début du XXe siècle. Tous les membres en sont attachants, malgré leurs défauts, leurs silences, leurs trahisons. Au cœur de ce roman, Fidelis, un ancien soldat allemand qui s'exile en Amérique pour faire fortune après l'armistice. Pour cela, il débarque avec des saucisses et des couteaux. Et va s'installer comme boucher dans la ville d'Argus. Sa femme, Eva, le rejoint rapidement avec ses enfants. Une nouvelle vie commence pour cette famille dans cette petite bourgade dans laquelle Fidelis lance une chorale.

L'autre figure de ce roman, c'est Delphine. Originaire d'Argus, elle monte un numéro d'équilibriste avec Cyprian, son compagnon. Inquiète pour son père, un alcoolique invétéré, elle finit par regagner Argus pour découvrir des cadavres dans la cave de son père. La voilà donc obligée de rester à Argus comme témoin. Elle s'installe avec Cyprian et devient très amie avec Eva... 

Plat d'amandes et d'olives

L'histoire d'Argus et de ses habitants nous est racontée par L. Erdrich le temps d'une génération. Elle se clôt après la Seconde Guerre mondiale. Ces trente années sont rythmées par des occupations répétitives et simples (bêtises des enfants, préparation des repas, entretien des maisons et des boutiques) mais aussi marquées par des tragédies (maladies, accidents, guerre). 

Ce qui rend ce roman véritablement prenant, ce sont ses personnages nuancés, aux caractères susceptibles d'évoluer, et les relations qui les lient les uns aux autres. Il n'y a rien d'exceptionnel dans leurs histoires, et il n'y a pas beaucoup d'"Histoire" dans leurs vies. Le récit des faits de cette petite communauté américaine pourrait être profondément ennuyeux. Après tout, pas de chercheurs d'or, d'inventeurs ou de grands hommes. C'est la campagne profonde avec ses émigrés, ses WASP et ses indiens. Les hommes et les femmes travaillent, se marient et meurent. Mais la vivacité de la plume de L. Erdrich, sa narration déliée, font de ces histoires anecdotiques des moments forts. Bref, c'était un très bon moment de lecture !

Pour voir le billet de Métaphore, ma partenaire de LC ! 




jeudi 14 août 2014

Le Dossier Platon

Enthousiasmée par le talent de Peter Ackroyd que j'ai découvert avec La chute de Troie, je n'ai pas pu résister à ce titre en bibliothèque.

Nous sommes en 3700 à Londres. Platon est un orateur. Son sujet de prédilection ? L'ère de Godiche (1500-2300). Elle vient après l'ère d'Orphée (de -3500 à -300), époque de nymphes, de dieux et de créatures tricéphales et l'ère des Apôtres (de -300 à 1500), période de martyres et de prière. Lui succède l'ère des Lumières (2300-3400) et l'ère présente.

Villa Hadriana, salle des philosophes

Contrairement à Socrate à qui fait penser ce roman, ne serait-ce que par sa structure (harangues, procès pour corruption de la jeunesse et mensonges, jugement), Platon ne joue pas avec la maïeutique. Cet homme affirme et juge. Enfin, dans un premier temps... Il procède en archéologue et historien : à partir des éléments conservés de l'ère de Godiche, il cherche à comprendre cette époque. Ainsi, il parle De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle dont il attribue la paternité à Dickens (!). Le livre comporte en effet sur sa couverture Charles D., c'est donc évidemment Dickens (pour les incultes, c'est Darwin). Et comme il fait de ce livre un roman plutôt qu'un essai, cela devient une parodie de l'ère de Godiche à la manière d'un Don Quichotte. Ou comment à partir de connaissances partielles réécrire l'histoire et y transférer ses propres convictions et des éléments de compréhension déformés par le prisme de sa propre culture. Ainsi, Platon propose un glossaire de l'ère de Godiche. Parmi les définitions, notons celle de la "Course contre la montre : occupation d'une cohorte sans cesse renouvelée d'athlètes qui parcouraient continuellement la terre afin de vérifier le rythme des activités humaines et intervenir en cas de relâchement. Il semble que les Godichiens aient aimé la vitesse pour l'amour de la vitesse et pratiqué l'efficacité pour l'amour de l'efficacité. Ils craignaient perpétuellement que le monde ne perde sa vélocité, voire qu'il ne s'immobilise complètement". 

Comme Socrate, Platon a son daimon, avec lequel il dialogue, son âme. Et d'orateur péremptoire, il devient sceptique. Il met en question ses convictions. En explorant plus spécifiquement l'ère de Godiche, il utilise lui aussi le mythe de la caverne comme élément de compréhension de l'époque et des comportements humains. Mais le doute et la remise en question ne sont pas bien acceptés par la cité...

Roman parodique et conte philosophique, ce récit est un pamphlet bourré d'humour contre notre société. En prennent également pour leur grade les historiens, les archéologues, les linguistes, bref, tous les chercheurs en sciences humaines qui oublient parfois de se questionner et assènent leurs vérités sans prendre de recul. Fourmillant de références, de critiques et de mots d'esprits dans lesquels on s'amuse à retrouver les traits de notre civilisation, reflétés dans un miroir déformant

Efficace et drôle, ce roman est une petite pépite

mercredi 13 août 2014

L'état du ciel

J'ai désormais pris l'habitude de passer régulièrement au Palais de Tokyo, histoire de découvrir des artistes contemporains (j'ai encore peur de me balader en galerie). 

Hiroshi Sugimoto, Aujourd'hui le monde est mort [Lost Human Genetic Archive]Cette fois-ci, c'est l'installation d'Hiroshi Sugimoto, Aujourd'hui le monde est mort [Lost Human Genetic Archive], qui a retenu mon attention. J'ai trouvé cette expo géniale ! Le présupposé de base n'est pas des plus drôles : l'artiste imagine une trentaine de fins du monde possibles. Pour chaque scénario, le visiteur trouve une lettre et quelques objets qui racontent cette fin. Chaque personnage imaginé écrit un récit de la fin du monde qui correspond précisément à son activité. Ainsi un apiculteur nous raconte la fin de l'instinct des abeilles qui ne butinent plus. Les fleurs cessent de se reproduire et le monde devient un grand désert. Ou le théologien nous explique la vague de sectes et de religions qui se développent et se combattent devant l’imminence de la fin du monde. Et en viennent à la provoquer. Ou le géologue voit une météorite plus grosse que les autres annihiler toute forme de vie. Ou l'homme n'arrive plus à éprouver de désir pour les femmes mais uniquement pour des poupées. Ou un autre trouve que la vie n'a d'intérêt que dans les mondes virtuels. Ou le cosmonaute voit la terre et l'univers étouffés par les déchets... 

Les scénarios sont nombreux et aucun ne semble complètement fantaisiste. L'artiste prolonge certains comportements de nos sociétés jusqu'au point de non retour et les généralise. Il ajoute à la lettre manuscrite quelques éléments qui donnent de la matérialité aux scénarios (petites météorites, poupées gonflables, combinaisons d'apiculteur ou de cosmonaute, etc.) et indique à la fin de chaque lettre si l'homme en question veut ou non que ses gènes soient préservés.

Cette exposition pose des questions sur l'avenir de l'humanité et ses comportements. Mais loin d'être déprimante, elle est plutôt poétique et pleine d'espoir. Les collections d'objets touchent à l'absurde. Ils n'ont rien d'artistiques, ce sont des ready-made à la Duchamp. Mais l'écrit vient les transfigurer pour en faire des objets archéologiques. A voir et à revoir.

Hiroshi Sugimoto, Aujourd'hui le monde est mort [Lost Human Genetic Archive]

Dans les autres espaces, il y a la fameuse expo Flamme éternelle de T. Hirschhorn, qui sent le vieux pneu et donne guère envie de pénétrer dans son dédale. Bastards d'Ed Atkins m'a semblé très bizarre et après 15 minutes devant un écran pour voir un personnage boire et fumer, j'ai renoncé. 100 ans plus tard joue sur les rapports entre Orient et Occident mais manque clairement d'accessibilité. 

Par contre, All that falls montre des installations intéressantes, toutes tournées vers la chute. Ce sont des vidéos sur le 11 septembre ou le saut à la liane, des météorites qui semblent suspendues, des objets qui pleuvent, et surtout l'installation de McMillen : Entropic taxi ; The Finale Destination. Le visiteur pénètre dans un monde à part, un monde ancien, qu'il a envie de dater du début du XXe siècle. Une maison construite en plaques de zinc, bourrée de petits objets plus ou moins rouillés. On voyage dans le temps. On observe. On a l'impression que cette maison vit (et ce n'est pas uniquement à cause du gardien qui vient papoter avec vous), c'est étrange, un peu pesant.

Donc, on retient :  ne manquez pas Aujourd'hui le monde est mort [Lost Human Genetic Archive] ! Et allez aussi jeter un oeil à l 'étrange arbre d'Henrique Oliveira, c'est fascinant !

Henrique Oliveira, Baitogogo

mardi 12 août 2014

Anaconda

J'ai découvert Horacio Quiroga avec ses Contes d'amour, de folie et de mort. Je replonge dans son univers sombre et pesant avec ce titre, toujours aux éditions Métailié. Autant l'avouer immédiatement, j'ai préféré ma première rencontre à celle-ci. Les nouvelles de ce recueil ne m'ont pas toutes semblé extraordinaires !

Voici les titres rassemblés dans cet ouvrage :


Anaconda : Des hommes s'installent, le Congrès des Venimeuses se réunit pour éloigner ce danger.
Le Simoun : Une station météorologique perdue avec une ambiance façon Désert des Tartares.
Le marbre inutile : Un sculpteur tente de se convertir au commerce.
Gloire tropicale : Malter part à Fernando Poo, où la terre est fertile et généreuse.
Oiseau de proieLe yaciyatéré : Superstitions autour d'un oiseau d'Argentine.
Les fabricants de charbon : deux hommes et une fillette tentent de faire fortune.
Le Monte Negro : Braccamonte fait fortune.
Dans la nuit : Sur le Parana en crue, une femme héroïque lutte contre le fleuve.
Les raies : Est-ce une folie ou une fièvre qui s'empare d'Aquino et de Figueroa ?
La langue : Un dentiste devient fou pour une rumeur...
Le vampire : Un homme est vu de nuit au cimetière, est-ce un vampire ou un fou ?
La tâche hyptalmique : Étrange histoire d'idées confuses et de migraines.
La crème au chocolat : Qui régale tout les gens du coin !
Les hannetons : Quand les péons délaissent l'agriculture pour la chasse aux insectes.
Le Divin : Un cerf-volant devenu dieu.
Le chant du cygne : Il ne fait pas que chanter, il parle aussi !
Diète d'amour : Ne tombez pas amoureux d'une fille de diététicien, vous y perdrez la santé.
La poulie folle : Quand un fonctionnaire se rebelle et ne répond plus aux notes de ses supérieurs...
Miss Dorothy Philips, ma femme : fantasmes autour des stars de cinéma.

Le point commun de toutes ces nouvelles c'est certainement une ambiance lourde et moite. Celle des tropiques en proie à la chaleur, aux pluies diluviennes et aux fièvres violentes. Hommes et animaux y semblent fragiles ou héroïques, ballottés par une nature toute puissante
Dans ces nouvelles, la folie et le fantastique ne sont jamais loin et l'homme semble bien petit devant eux... 

J'ai retrouvé avec plaisir le style froid et distant de Quiroga mais je conseille plutôt de le découvrir avec les Contes d'amour, de folie et de mort !

lundi 11 août 2014

Pyongyang

Un bonheur n'arrivant jamais seul, j'ai pu lire ce titre en plus de Shenzhen de Guy Delisle. Cela complète un peu la vision que j'avais de son travail dont je ne connaissais auparavant que Le Guide du mauvais père

Bienvenue en Corée du Nord pour cet épisode. Là, Guy Deslile est en permanence escorté par son traducteur et son guide. Sans parler du chauffeur. Eh oui, il existe des pays encore plus fermés que la Chine... Et on le découvre dès la douane où tout le sac de l'auteur est vidé minutieusement.

Ce qui concerne le studio d'animation ressemble beaucoup à ce que l'on a vu en Chine à l'exception des portraits de Kim Jong-Il qui ornent toutes les salles du pays. Et tous les vestons des travailleurs, grâce à un charmant pin's. 

Pyongyang Delisle
DR
Il montre l'absurdité du système par beaucoup de petites touches : pas d'électricité sauf lorsque des représentants de gouvernements étrangers sont présents, des travailleurs "volontaires" pour peindre la moitié d'un pont, balayer ou couper de l'herbe sur une autoroute, etc. On peut même vous faire visiter le musée de l'impérialisme américain pour vous présenter les massacres qu'ils ont commis !

Le plus hallucinant est certainement le culte du leader. La première chose à faire en arrivant est de déposer des fleurs au pied de sa statue. Le seul musée à visiter est celui des 'cadeaux des pays amis' du leader. Le leader a écrit plus de mille ouvrages et réalisé plusieurs films... Et son peuple meurt de faim. Oui, oui, tout va bien !

Tout en relisant 1984, notre auteur peut expérimenter en temps réel les aberrations d'une dictature féroce. 

Une BD étonnante, certainement plus que Shenzhen, avec laquelle elle contraste par l'absence même des coréens (Shenzhen était plutôt du genre blindée). On a l'impression de remonter dans le temps lorsque le narrateur visite le métro qui fait abri anti-aérien ou lorsqu'il se déplace à Pyongyang, encadré par ses gardes, euh pardon, guides !

dimanche 10 août 2014

Martial Raysse, rétrospective 1960-2014

Au Centre Pompidou se tient actuellement une expo très estivale sur Martial Raysse, "peintre de la vie moderne". Pourquoi estivale ? Parce que vous y verrez notamment Raysse Beach, une installation avec des pin-up en maillot et du sable. C'est presque Tiki-pop à Pompidou !

Raysse, Raysse Beach, 1962
Raysse, Raysse Beach, 1962

L'exposition suit un déroulement chronologique, des premières œuvres très inspirées du pop art aux peintures les plus contemporaines, grandes fresques colorées de personnages contemporains. Ce qui est très perturbant et assez agaçant, c'est l'absence totale de panneaux de salle. En gros, vous vous repérez grâce aux dates inscrites sur les cartels. Vous ne connaissez le contexte de création que dans les rares cas de cartels un peu bavards. Bref, j'ai l'impression de me répéter mais un musée doit un minimum donner des infos à son visiteur sinon ça s'appelle une galerie ! Alors, certes, il y a un petit dépliant mais ça ne vous éclaire pas vraiment sur les parties de l'expo. D'ailleurs, peut-être n'y en a-t-il pas ? Car les cimaises ont beau marquer un chemin, elles ne rendent pas spécialement une progression. 

Raysse, Peinture à haute  tension, 1965
Raysse, Peinture à haute
 tension
, 1965
On découvre à l'entrée les premières peintures de l'artiste qui joue sur les couleurs vives posées par grands applats, les néons, les formes simples et féminines. Il s'inspire notamment des grands classiques de l'histoire de l'art comme La grande odalisque d'Ingres. Il propose également des installations comme Oued Laou (étonnant ce palmier sous tente au milieu de l'expo) et créations autour d'objets de consommation. On le voit également s'essayer au cinéma, jouant encore sur des images très pop. 

Puis dans les années 1970, il réalise des petites boites à merveilles faites d'objets de récupération et de petites sculptures. C'est assez fascinant, chacune est un monde à part entière. 

Les années 1980 le voient renouer avec la peinture. Il retourne à des sujets classiques voire académiques comme la mythologie et la religion. Mais le traitement est loin d'être classique, il est plutôt empreint de naïveté et de fraîcheur. Attention, ça ne veut pas dire que c'est léger. La Folie Antoine montre par exemple une danse macabre, Liberté chérie est un mannequin enchaîné... Il n'y a pas que le style qui change, la taille aussi. A l'exception de quelques portraits, les toiles de Raysse sont de plus en plus grandes, accueillant de larges fresques animées. Des sculptures viennent rythmer le parcours, silhouettes humaines entre le kitsch et l'amusant.

Raysse, La folie Antoine, 1999
Raysse, La folie Antoine, 1999

Si cette rétrospective montre un large panorama de la création de Martial Raysse, elle ne ne parle pas ou peu du nouveau réalisme ou même du pop art, elle ne donne aucun élément de contextualisation ou de réflexion. Elle se contente de présenter des œuvres. C'est loin d'être suffisant pour un visiteur un peu curieux !

Raysse, Mais espérons, chers amis, 2000
Raysse, Mais espérons, chers amis, 2000