lundi 11 décembre 2017

L'enfant qui

Deuxième rencontre avec Jeanne Benameur. C'est poétique, c'est forestier, c'est polyphonique, c'est mystérieux, c'est un peu court...

Dans ce roman, nous suivons trois rescapés. Trois personnes qui tentent de survivre au départ (ou à la mort, on ne sait pas vraiment) d'une femme. Une femme qui était entrée dans la vie du père par la lecture des lignes de sa main et sa démarche libre dans sa jupe mouvante. Une femme accueillie dans la maison familiale par la mère du père. Une femme devenue mère d'un petit être rêveur, libre, qui explore les bois avec un chien invisible aux yeux des autres. 

Tous les trois, mais surtout l'enfant, souffrent de ce départ. Et un matin, chacun de son côté va vivre une expérience singulière pour continuer à vivre sans elle, un rite presque initiatique, qui fait remonter souvenirs et sensations perdus.

Une femme qui se dessine en creux, que l'on devine mais qui nous reste aussi insaisissable que sa langue. Et une narratrice, présente près de l'enfant, discrète mais qui s'épanouit aux dernières pages. Une lecture que j'ai trouvé belle de son écriture et de ses non-dits même si parfois trop vague et floue.

vendredi 8 décembre 2017

Sa majesté des mouches

C'est quand même dommage de faire des couvertures aussi moches ! Car c'est clairement ce qui m'a fait me tenir loin de ce roman de William Golding depuis des années. Alors que c'est franchement génial.

De jeunes enfants ont survécu à un crash et se retrouvent livrés à eux-même sur une île. Ralph, charismatique et sportif, est élu chef. Il se donne une priorité : allumer un feu pour être visible des bateaux et pouvoir être sauvé. A ses côtés, Porcinet, un petit gros myope et asthmatique, qui lui souffle quelques bonnes idées mais sert de bouc émissaire au groupe. En face, Jack, un garçon qui aime commander et se retrouve à la tête des chasseurs qui veulent attraper les cochons de l'île. Tout autour, des petits, qui se baignent, mangent et dorment sans trop se soucier du reste. Mais qui font des cauchemars et voient un monstre sur l'île. Et des grands, tour à tour proches de Jack ou de Ralph.

Le semblant d'ordre et l'organisation souhaité par Ralph tourne court. La rivalité entre Jack et lui croît. Le feu est délaissé. Les cabanes ne tiennent pas debout. Le monstre prend de l'ampleur. Bref, le modèle que tentait de préserver Ralph craque de toutes parts. La violence et la superstition grandissent. Et l'effroi du lecteur avec. 

Roman au style un peu plat, aux personnages assez peu nuancés et à la fin expédiée, il n'en est pas moins très intéressant, sociologiquement parlant. Il dénote d'une vision très pessimiste de la nature humaine et des rapports sociaux. Je m'interroge sur les fondements de ce roman, sur des expériences qui ont pu être menées sur les comportements en l'absence d'une société et de lois... En tous cas, c'est plutôt effrayant comme résultat. Et j'ai du mal à y voir un livre jeunesse !


jeudi 7 décembre 2017

Nous et les autres. Des préjugés au racisme

Je n'ai pas encore pris le temps d'aller explorer cette exposition au Musée de l'homme mais j'ai volontiers dévoré ce petit catalogue de Heyer et Reynaud-Paligot. Et il me donne envie d'aller voir l'expo "à la croisée de l'anthropologie, la biologie, la sociologie et l'histoire". 

La première partie du catalogue s'intéresse à la catégorisation et à l'identité, comment se met-on dans des cases et met-on des étiquettes aux personnes.
"C'est ce processus de catégorisation ordinaire et commun, que nous pratiquons tous au quotidien, qui aboutit parfois à des phénomènes beaucoup moins anodins d'exclusion, de rejet, de discrimination - en un mot, de racisme". Un processus qui permet à chacun d'exister dans un groupe donné mais qui peut parfois dériver.
Puis, il est question des "races" à travers le temps, comment s'installe une hiérarchie pour justifier l'esclavage et la colonisation, comment elle se poursuit avec les apartheids, la ségrégation voire les génocides. C'est la partie la plus documentée du catalogue, avec un aspect historique fort. Puis l'on nous propose un état des lieux qui fourmille d'infographies diverses et variées (et de graphiques tous plus colorés et fouillés les uns que les autres). 

Une lecture intéressante qui vise à combattre des préjugés de façon intellectuelle. La seconde étape serait de façon plus personnelle, à travers des rencontres, qui impliquent forcément les uns et les autres. 

"Pour lutter efficacement contre le racisme, il faut en effet, entre autres, apprendre à saisir ses composantes psychologiques, pour mieux les déconstruire et en combattre les conséquences"


lundi 4 décembre 2017

Moi qui ai servi le roi d'Angleterre

Offert à l'Amoureux par ses collègues tchèques, ce roman de Bohumil Hrabal a longtemps patienté sur notre PAL. Le titre ne nous disait rien. Et puis un jour, je l'ai ouvert et y ai trouvé un joli bijou d'humour.

Notre narrateur et héros est un petit homme intelligent et opportuniste. Groom dans un hôtel de Prague, il devient millionnaire. Il commence par vendre des saucisses à la gare (où il ne rend pas la monnaie, les trains partent trop vite) puis sert en salles. Il passe d'hôtels en hôtels, toujours meilleur dans son service. Il parie avec le maître d'hôtel sur les nationalités et les commandes des clients. Il sert le Negus et le Président. Et tout cela, avec un regard frais sur les clients et leurs mœurs. Le passage du général qui dénigre tout est particulièrement amusant, ou celui des vieux juges qui regardent les filles. Notre groom lui-même est fantaisiste, il aime couvrir les femmes de pétales ou de feuilles. Ce qui touche profondément sa future femme, une petite allemande dynamique et patriote. Dans la Prague des années 30 puis 40, c'est pas terrible comme mariage. Méprisé par les allemands et traitre aux tchèques, notre petit groom se retrouve dans une station thermale pour belles ariennes enceintes. Du coup, ça aurait pu mal se passer à la fin de la guerre s'il n'avait été, par méprise, pris pour un résistant. Et c'est ainsi qu'il continue son irrésistible ascension et devient propriétaire d'un joli hôtel. Enfin, jusqu'à ce que les communistes internent les millionnaires.

Voilà un petit bonhomme, sans morale ni patrie, qui transforme chaque difficulté en opportunité. Porté par l'ambition d'être riche, il fait toujours les bons choix... et la chance le sert. Bref, ce n'est pas quelqu'un de très fréquentable mais sa manière de regarder le monde et de conter son histoire est terriblement amusante voire truculente ! 

vendredi 1 décembre 2017

Dans les forêts de Sibérie

Pour les retrouvailles du blogoclub, c'est ce titre de Sylvain Tesson qui a été choisi. Il était question de globe-trotters et aventuriers... Ce qui est bien le cas de notre auteur mais est-ce une aventure de s'enfermer dans une cabane près du lac Baïkal ? C'est à travers son journal de bord que nous allons le découvrir.

De février à juillet dans une cabane au fin fond de la Sibérie. Pas de voisins, si ce n'est quelques ours, phoques et insectes au printemps. Des litres de vodka, des livres, des vivres... Et pas grand chose de plus. Un véritable ermitage. Enfin, avec tout de même de la technologie (ordi, portable, etc). Au programme des journée, quelques activités indispensables comme fendre du bois et prendre des poissons. Et quelques autres non moins essentielles comme observer les mésanges, partir en expédition autour de sa cabane, saluer des voisins à quelques jours de marche (oui, pas de véhicule pour notre ermite si ce n'est un kayak), adopter des petits chiots, recevoir (parfois, rarement) des nouvelles du monde. Pour un voyageur, c'est un étrange défi que de demeurer ainsi. Las de trop de pas ? de bruit ? Envie d'un peu d'introspection ? Quelle que soit la raison, l'idée est de relever le défi de 6 mois de cabane, dont 3 à moins 30°C. 

Je n'ai pas bien vu l'intérêt de cette retraite, prétexte souvent à des critiques des grandes villes et de la société, prétexte à une autoanalyse qui ne nous intéresse pas vraiment (et qui ne nous regarde pas, heureusement, l'auteur ne se dévoile pas trop), prétexte à des aphorismes, des pseudo haïkus et des beuveries. Prétexte à une découverte spirituelle ? nullement. L'intérêt littéraire n'est pas dingue non plus. C'est assez plat, avec quelques envolées poétiques par-ci, par-là, quelques jolies descriptions et métaphores... 

Je sors assez déçue de l'expérience, qui me semble inaboutie, aussi bien du côté du voyage intérieur et du déplacement personnel de l'auteur que du côté du déplacement du lecteur, qui n'est (en tous cas, moi comme lectrice) nullement bouleversé par cette œuvre. 

lundi 27 novembre 2017

Les amitiés célestes

J'ai commencé ce livre de Jacqueline Kelen il y a plusieurs années sans vraiment m'y intéresser. Je l'ai donc repris et recommencé ma lecture récemment avec quelques inquiétudes. Et j'ai beaucoup apprécié ces rencontres avec des bons amis, des grands amis. Ces histoires d'amitié placées sous le signe de Dieu. Amitiés spirituelles. 

Quelles amitiés nous présente Kelen ? Des amitiés masculines, des amitiés féminines, des amitiés qui se moquent du sexe. Cela va des premiers chrétiens aux plus contemporains. On croise Clothilde et Geneviève, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, Lucile Swan et Theilhard de Chardin... Amitiés évidentes, à la Montaigne et La Boétie, amitiés amoureuses, amitiés querelleuses, on croise de tout ! Mais chacune se veut inspirée par l'amour du Christ et chemin de croissance. De jolis portraits qui donnent envie d'explorer la bibliographie proposée.
"La pratique de l'amitié est un savoir-aimer"

lundi 20 novembre 2017

Ubik - Le scénario

La présence de ce livre dans ma bibliothèque est le fruit d'une erreur du père Noël, qui a confondu roman et scénario. C'est un peu bizarre de découvrir un roman à travers le scénario qu'en a écrit l'auteur lui-même, Philip K. Dick. Il manque un peu de chair. Restent les dialogues et les indications scéniques. Mais pas à la manière d'une pièce de théâtre, comme si tu lisais un résumé. Bref, ce n'était pas vraiment ce que je voulais lire et le format scénario ne m'a pas emballée. Et maintenant, j'ai moins envie de lire le roman dont je connais partiellement l'intrigue.

Tout commence avec Glen Runciter, propriétaire d'une entreprise de contre télépathes, qui consulte Ella, son épouse mi-vivante. Dans le monde futuriste de Dick, la télépathie est courante et sert à espionner ses concurrents. Il faut donc s'en protéger par des neutraliseurs, des anti-psis. Et les mi-vivants ? Ils ne sont pas tout à fait morts. Ils sont congelés et peuvent être consultés par leurs proches. Il y a aussi d'autres curiosités comme ce monde où les choses sont reines et doivent être payées à chaque usage : pour sortir de chez soi, il faut payer la porte. Parmi les hommes de Runciter, Joe Chip, l'anti héros parfait, fauché mais bon neutraliseur.
Runciter accepte un contrat sur la lune et envoie ses meilleurs éléments. Et là, boum, piège et mort de Runciter. L'équipe s'enfuit mais tout semble avoir vieilli prématurément autour d'eux... et en eux. Enfin, à ce qu'il semble !
Et partout, des pubs pour Ubik. Un élément qui prend de l'importance à mesure de l'intrigue...

Sans vous en dire plus pour ne pas complétement spoiler l'histoire, j'ai trouvé l'intrigue très chouette et les éléments contextuels de 1992 (le futur) et 1939 (le passé) très bien amenés. A voir si je me laisse séduire par le roman.
Magritte, double secret

vendredi 17 novembre 2017

La vie tranquille

Je ne comprends pas bien pourquoi mais les romans de Marguerite Duras me mettent souvent très mal à l'aise. Ses personnages, ses thématiques, son écriture me perturbent. 

Nous accompagnons Françou dans une drôle d'histoire de famille. Dans leur propriété des Bugues, Francine et Nicolas vivent avec leurs parents, leur oncle Jérôme, Clémence, l'épouse de Nicolas, Noël, leur fils et Tiène, un ami, un étranger. Et Jérôme se meurt, frappé par Nicolas. Jérôme fricotait avec Clémence et Francine l'a su. Et dit. Mais derrière cette histoire de cocu, il y en a une plus ancienne, une de sous. 

Avec la mort de Jérôme, l'immobilité des Bugues disparait. Tout change, petit à petit. Avec le départ de Clémence. Avec le nouvel amour de Nicolas. Avec des relations, des alliances entre les personnages. Et un bon marionnettiste, notre Françou. Certes, la vie parait tranquille de loin, c'est la campagne, son rythme saisonnier. Mais avec des hommes qui meurent trop tôt. Et une femme montée en graine, un peu perverse, aux relations malsaines avec son frère, son oncle. C'est finalement elle qui se construit, qui cherche son visage, son amour, et qui brûle tout autour d'elle. C'est elle qui s'ennuie et qui met en branle ces changements. Personnage sans morale, narratrice de son ennui, Francine nous répugne autant qu'elle nous intrigue.
"Dès que j'ai cru avoir trouvé comment éliminer Jérôme, j'ai regretté qu'il soit si simple de trouver et de choisir des solutions à des états de choses qui sont sans solution, sans solution si l'on ne veut pas être menteur, ni vulgaire ou niais. Avant le matin j'étais déjà déconfite par cette commodité honteuse qu'on peut trouver dans presque toutes les circonstances de la vie"


lundi 13 novembre 2017

Mais pourquoi ne retournent-ils pas chez eux ?

C'est le titre de cet ouvrage d'Ada Giusti qui a attiré mon attention. Je me demandais si c'était de la provoc' ou pas. Et puis, en explorant la quatrième de couv' et le sommaire, j'ai constaté qu'il s'agissait d'interviews de réfugiés ou demandeurs d'asile, qui nous contaient leur histoire. 

Ada Giusti, fille d'émigrés italiens en France, ayant elle-même émigré aux Etats-Unis, est bénévole dans plusieurs associations où elle est amenée à rencontrer des migrants. Le contexte est celui des années 2000.

Parmi les témoignages qu'elle recueille, ceux de personnes originaires de l'ex-URSS, du Maghreb ou d'Afrique mais aussi de France. Chacun conte qui des menaces à sa vie, qui des violences, qui l'absence de travail dans son pays. Chaque situation est assez différente, permettant une vision assez large, quoi que toujours subjective, des raisons qui ont poussé à l'immigration. Car s'il y a bien un point commun entre tous, c'est qu'ils rêvent de rentrer chez eux ou auraient aimé ne pas en partir. Il y a aussi ce consensus contre les personnes qui ne veulent pas travailler et voudraient seulement profiter des aides. Côté français, c'est plutôt l'impression de n'être pas chez soi qui prime et l'idée qu'il n'y a pas de place pour tout le monde. 

Un ouvrage intéressant, quoi que déjà daté, qui présente simplement des bouts de vies. Certaines sont vraiment à frémir ! Une lecture qui permet peut-être un regard différent sur la masse parfois
indifférenciée des migrants.

samedi 11 novembre 2017

Cris

Marius, Jules, Messard, Barboni... des noms qui introduisent des voix, des mots, des cris. Soldats, sur le front, ensevelis dans les tranchées, prêts à lancer l'assaut, à gagner quelques mètres. Jules, seul, s'éloigne. Il a le petit papier magique qui lui permet de fuir la mort, quelques jours. Mais il est sourd. Ou plutôt, il n'entend que des cris, des voix, qui n'émanent pas de lui. Les voix de ses autres, peut-être, qu'il a laissés. Le cri de ce fou, qui survit entre les lignes de feu. Le cri de ces hommes qui se regardent mourir, assommés par le feu.

Chant choral, comme souvent chez Gaudé, il m'a touché plus par son sujet que par la plume et le style de l'auteur, que j'ai trouvé assez forcé. Une lecture de circonstance en ce 11 novembre.


lundi 6 novembre 2017

La mémoire des murs

Je crois que c'est mon premier Tatiana de Rosnay. Il trainait aussi dans la biblio familiale. Court et léger, il était parfait pour une petite soirée. D'ailleurs, je ne l'ai pas lâché avant de l'avoir terminé et écourté quelque peu ma nuit.

L'héroïne de ce court roman, Pascaline, vient d'emménager dans un  joli appartement. 40 ans, divorcée, elle vient d'être quittée par son mari Frédéric pour une femme plus jeune, Muriel. Informaticienne sans imagination, rigoureuse et dure, Pascaline ne doute pas de reconstruire quelque chose mais son ex-mari la hante. 
Et ce n'est pas son seul souci. Elle passe des nuits blanches, mal à l'aise dans son appartement... jusqu'au moment où elle découvre qu'un meurtre y a eu lieu. Incapable de vivre dans ce lieu, perméable à la mémoire des murs, elle déménage. Mais se renseigne aussi sur ce meurtre et ceux qui ont suivi... 7 jeunes femmes ont été violées et assassinées par le meurtrier qui a sévi chez Pascaline. Et cela devient obsessionnel. Pascaline ne s'intéresse plus qu'à cette histoire, qui fait rejaillir des cauchemars d'enfant et des traumatismes d'adulte.

Et l'on suit fascinés cette femme qui perd pied... 

Une histoire prenante, comme un fait divers, mais sans surprise, qui déroule sa logique jusqu'à sa fin, certainement tragique... Car on reste sur une question (ça j'aime bien).


lundi 30 octobre 2017

Ecoutez nos défaites

Gaudé et moi, c'est une histoire d'amour ! Franchement, j'adore son écriture épique, ses personnages multiples, son goût de l'antique... Avec ce titre, je retrouve tous les ingrédients pour passer un excellent moment de lecture.

Six personnages, différents temps de combats et de guerre, dans des lieux divers. Hannibal, de l'Espagne à l'Italie avant le retour à Carthage. Assem, espion français. Mariam, archéologue des zones de guerre. Le général Grant durant la guerre de Sécession. Le Negus, Haïlé Sélassié, chassé d'Ethiopie. Sullivan, cet américain qui a traqué Ben Laden. Et qu'Assem doit à son tour neutraliser. Mais c'est aussi tous ces guerriers, ceux de la guerre de Troie, évoqués, c'est Antoine, dans l'épigraphe, c'est ceux qui n'ont pas laissé de nom et de traces.

Certains personnages se croisent donc. C'est Assem et Mariam, lors d'une étreinte d'une nuit, furtive mais marquante. C'est Sullivan (dit Job) et Assem, qui se parlent dans un hall d'hôtel. 

Mariam, qui travaille pour l'Unesco et les musées d'Irak. Qui cherche des objets sauvés des pillages. Qui donne des visages et des objets à l'Histoire, pour qu'elle puisse se raconter. Elle lutte, avec ses petites armes, contre la destruction et l'oubli qu'imposent les djihadistes. Elle tente de sauver des hommes, comme le gardien du site de Palmyre. Et peut-être, de se sauver elle-même ?
"Ce qui reste, c'est ce qu'elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l'homme offre au temps, la part de ce qu'il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n'a pas de prise, les geste d'éternité. Aujourd'hui, c'est cette part que les hommes en noir menacent [...] Ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c'est la jouissance de pouvoir effacer l'Histoire"
"J'imagine qu'il a parlé de l'importance de ne pas oublier que nous sommes des pilleurs de tombes. Que les pharaons se sont enfermés dans leur tombeau pour l'éternité et que nos ouverture, nos effractions, même au nom de l'Histoire, restent des intrusions de forbans. Il ne faut pas l'oublier. Nous construisons une science, nous sommes rigoureux, nous étudions dans les bibliothèques, nous parlons de patrimoine, de l'Histoire, de la mémoire des civilisations, mais il ne faut pas taire cette chose-là : le plaisir de l'effraction. Les squelettes, les momies, les objets funéraires, nous les volons au néant. Nous ouvrons des salles qui devraient rester fermées. Hier c'était à la dynamite, aujourd'hui c'est avec une infinie précaution, mais malheur à celui qui oublie que le geste est le même"

Assem est fatigué. Il a mené bien des missions et celle-ci ne l'inspire pas. Il connait bien la guerre mais il sent aussi qu'il se perd.
"Il voulait être dans l'Histoire - pas reconnu par elle (il n'a pas cette ambition) mais la sentir, être dans les endroits du monde où elle se cherche, se convulse, hésite, prend des formes effrayantes, démesurées. Sentir son souffle, voir comment elle modèle des pays, déforme des vies, crée des espaces singuliers"
Sullivan aimait la guerre. Et puis, il a vu des choses qui l'ont déchiré. Qui l'ont fait sortir du rang. Et maintenant, c'est une menace.

Et tous ces généraux, ces rois, ces guerriers, Hannibal, Grant ou le Négus, ce sont des héros, des incontournables de l'histoire. On les suit dans les combats, au milieu de leurs hommes, dans les charniers d'une fin de journée de massacre. On les rejoint dans leurs moments de doute ou de bravoure, de solitude. Et même vainqueurs, ils sentent bien qu'il perdent...
 
"On ne peut partir au combat avec l'espoir de revenir intact. "Souviens-toi de Mycènes..." Au départ, déjà, il y a le sang et le deuil. Au départ, déjà, il faut accepter l'idée d'être amputé de ce qui vous est le plus cher. Au départ, déjà, la certitude qu'il n'y aura aucune victoire pleine et joyeuse"
"La seule chose qui les différencie des confédérés, c'est la cause. Ce n'est pas rien. Il faut s'accrocher à cela. Le reste va être sale. Les hommes vont se tuer à grande échelle et il va falloir tenir. Les soldats, quel que soit leur camp, vont plonger dans le feu et la mêlée et ils découvriront avec stupeur la face immonde du meurtre"
"Certains hommes font la guerre à condition qu'elle ne les touche pas. Ils acceptent de mettre leur vie dans la balance, oui, mais pas celles de leur femme, de leurs enfants, pas les caves pleines d'amphores d'huile et de vin de leur région, pas les belles bâtisses dont ils ont hérité. Flaminius est de ceux-là. Hannibal le sent. Il va mettre à feu et à sang cette région, et le Romain perdra son sang-froid et sa clairvoyance"
"Autour de lui, les hommes commencent à pleurer. Pas à chanter, pas à hurler de joie : à pleurer sur leur propre victoire"
 Un roman dur, pour ses descriptions des combats, pour les douleurs des guerriers, lucides sur leur sort et celui de leurs hommes, défaits par la violence, le sang, les armes. Mangés par la guerre. Mais beau par son écriture, par les portraits en creux de ces héros qui n'en sont pas, mais qui sont vus comme des justes ou des barbares, sans nuance, alors que Gaudé nous détache
de cette vision simpliste, par les réflexions sur l'histoire et son écriture, sur les combats de civilisations, qui font pencher les balances de l'histoire.

lundi 23 octobre 2017

Petit manuel du parfait réfugié politique

J'ai croisé cette BD (ou roman graphique comme on dit maintenant) de Mana Neyestani en bibliothèque. Aussitôt empruntée, aussitôt dévorée.

C'est un livre de l'attente que nous offre le dessinateur iranien. Des queues, des papiers, des salles d'attente françaises. Vive l'administration bureaucratique ! Ce parcours du combattant, avec ses confrontations à la Préfecture de Police, l'OFPRA, la Cour nationale du droit d'asile sans parler des problèmes de logement, d'apprentissage du français, du travail. Bref, tout ce labyrinthe de procédures qui perdrait n'importe quelle personne sensée.

Avec humour et un joli coup de crayon, Neyestani nous conte ses situations ubuesques et désespérantes. Il n'hésite pas à se moquer de lui-même, des français, des cours d'éducation civique, des formulaires et des numéros qui nous déshumanisent ! 


vendredi 20 octobre 2017

Monsieur le curé fait sa crise

C'était une lecture de vacances, prêtée par un copain prêtre. Oui, il ne manque pas d'humour !

Benjamin Bucquoy est un curé à bout. Ses paroissiennes se crêpent le chignon pour un bouquet, son évêque ne l'a toujours pas nommé prof mais vient de désigner son meilleur ami, les tenants du cathé moderne ou tradi se divisent autour de lui. Bref, rien ne va plus. 

Alors, seul et désorienté, Benjamin disparait. Du coup, c'est l'affolement dans la paroisse, puis dans le diocèse. Sans compter que les médias s'en mêlent. Mais Benjamin n'est pas si loin que ça. Il a juste pris de la distance pour renouer avec la prière plutôt qu'avec la gestion et le management. Emmuré dans sa cabane, il devient le confesseur et l'oreille de ceux qui passent.



Jean Mercier signe ici un roman sympathique et drôle mais non sans profondeur. A partir du burn-out d'un prêtre, il rappelle finalement ce qu'est l'essentiel : aimer et pardonner.

lundi 16 octobre 2017

Le mur

Plus jeune, j'ai beaucoup lu Sartre, notamment son théâtre. Je renoue avec ces nouvelles. 

Le mur. Juan, Pablo et Tom sont en prison et condamnés à mort. Pablo ne souhaite pas livrer Ramon, avec qui il défend l'Espagne contre les franquistes. Les trois passent une nuit terrible, une nuit à attendre la mort, à n'être déjà plus vivants. Et puis, Pablo est à nouveau interrogé. 

Le Corbusier, chapelle Ronchamp, 1950

La chambre. Mr Dardébat visite sa fille, Eve. Eve est mariée à Pierre, qui devient fou. Sa famille tente de faire interner Pierre mais Eve souhaite continuer à vivre avec lui, essaye d'entrer dans ses jeux, dans ses peurs de malade.

Erostrate. Paul Hilbert n'aime pas les hommes. Il les regarde du haut de sa chambre en les méprisant. Il décide de faire un coup d'éclat, d'en tuer quelques uns.

Intimité. Lulu doit-elle quitter Henri et partir avec Pierre ? Ou rester ? Questionnements de Lulu et Rirette sur leurs rapports aux hommes.

L'enfance d'un chef. On suit Lucien, de l'enfance au début de la vie adulte, des jupons de sa maman à la méfiance, des amitiés artistiques et homosexuelles aux groupes fascistes. 

Nouvelles de l'intime et de la famille, elles sortent aussi du cadre familier pour s'interroger sur la politique. Chacune d'elle laisse une impression étrange, un peu malsaine. Chacun reste finalement entre des quatre murs, son mariage, sa folie, son idéologie, sa haine... Pas beaucoup de tendresse pour l'humain dans tout ça !