vendredi 31 octobre 2014

Magic in the Moonlight

Comme toujours, nous ne résistons pas au plaisir d'aller voir le dernier Woody Allen ! Léger et sympathique, il ne renouvelle pas le genre mais permet de passer un bon moment... avec Colin Firth !

On retrouve dans cet opus bien des thèmes chers au réalisateur : les années 20, la magie, le jazz, le mariage... et même la psychanalyse ! Emma Stone campe une jolie médium que Colin Firth vient piéger. Celle-ci exerce ses talents dans une riche famille et a mis le grappin sur l'héritier. Affabulatrice ou véritable médium ? Je vous laisse le découvrir.

Ce film est agréable. Les années 20 coulent paisiblement sur la Côte d'Azur. Pourtant, sous ses dehors de bluette, ce film pose quelques questions intéressantes quoi que vaines sur le sens de l'existence, sur l'âme, sur la mort... Et Colin est parfait en british caustique et rationnel. Un film qui illumine parfaitement les soirées d'hiver avec son soleil radieux !

Magic in the Moonlight Woody Allen
(c) Mars distribution

jeudi 30 octobre 2014

Les Déshérités ou l'urgence de transmettre

Cet essai de François-Xavier Bellamy interpellera certainement tous ceux qui ont charge d'enfants ou de jeunes : les parents, les professeurs, les éducateurs... Ce jeune agrégé de philosophie, que j'écoute régulièrement lors des soirées Philia, plaide pour la transmission de la culture !

François-Xavier Bellamy part du constat d'une crise de la culture, qu'il estime due à un refus de transmettre. A l'école, plus besoin d'apprendre quoi que ce soit, l'enfant doit construire son propre savoir, libre de toute référence, de tout cadre, de toute autorité. "Transmission" serait devenu synonyme d'"aliénation". D'où vient cette disqualification de la transmission ?

Sarcophage des muses, 1-2e siècle, musée du Louvre
Sarcophage des muses, 1-2e siècle, musée du Louvre

Dans sa première partie, cet essai traite des "Trois secousses dans un séisme". Ces trois secousses sont celles infligées par trois penseurs : Descartes, Rousseau et Bourdieu. Descartes dans les Méditations métaphysiques invite à douter de tout et notamment de ce qu'il a appris. Rousseau dans l'Emile propose un traité d'éducation dans lequel Emile n'apprend que ce qui lui est strictement nécessaire et selon son désir, en toute liberté. Quant à Bourdieu, il dénonce la transmission d'un patrimoine culturel comme outil de domination sociale dans Les Héritiers. Ces ouvrages et ces hommes n'ont-ils pas miné l'autorité éducative pour conduire à la crise de la culture ?
A lire cette première partie, il n'y a pas lieu de douter de la thèse de l'auteur (qui donne très envie de se replonger dans les textes philosophiques). Tout est plutôt clair et pertinent. François-Xavier Bellamy reste toutefois très analytique et descriptif dans ces "Trois secousses..." pour mieux déployer toutes ses idées dans "Refonder la transmission".

L'auteur commence par analyser ce qu'est la culture. Est-elle du domaine de l'avoir, un capital, un bagage ou plutôt du domaine de l'être ? Est-elle un agrégat de connaissances artificielles qui dissimuleraient notre être profond ? Pour François-Xavier Bellamy, "Elle n'augmente pas ce que nous avons, mais ce que nous sommes. Et, en cela, elle n'est pas accessoire mais essentielle". Pour expliquer cela, il reprend l'exemple fameux de l'enfant sauvage et en souligne l'inhumanité : il n'a même pas conscience de lui-même. Il ne devient humain que via la rencontre d'autres hommes. Il n'y aurait donc pas d'immédiateté de l'être humain. 

Parmi les fondements de la découverte de soi et du monde, il y a le langage. Il permet de nommer, de se définir, de penser et de nuancer sa pensée. Pourtant, quoi de plus culturel que le langage ? Il est par excellence un outil de médiation. Alors que penser du désintérêt pour l'orthographe, le vocabulaire, la grammaire ? Loin d'être des carcans, ils structurent et singularisent notre pensée. "Un élève qui écrit indifféremment "est" et "ait" mesure-t-il clairement la différence entre être et avoir ?".
En plus de la question du langage, l'auteur fait un petit détour par le livre. N'est-il pas terriblement aliénant ? Il se lit dans un ordre donné, son contenu est fixe et passif. Il oblige à passer par les mots et la pensée de son auteur. Mais François-Xavier Bellamy rappelle aussi l'étymologie de ce mot, issu du "liber" latin qui signifie livre comme libre. Et d'un objet d'aliénation, il en fait un objet de liberté, qui permet d'enrichir et de nourrir la pensée du lecteur. 

Enfin, François-Xavier Bellamy porte un regard plus global sur notre société. Nous vivons une ère de relativisme et d'indifférence. Notre idéal ? La liberté absolue. L'effacement de la différence. L'indétermination générale. Pour faire plus de choix ? Ou pour ne jamais choisir ? Il compare notre temps à une adolescence boudeuse et sans curiosité, qui va toujours vers le neuf, qui critique pour critiquer, qui refuse le passé. Et qui ne veut surtout pas grandir ! Vous comprenez pourquoi la transmission a peu de place dans cette époque : c'est un mouvement presque autoritaire. 
Mais le danger de notre époque, c'est aussi de tout niveler. Rien n'est plus saillant : les cultures dans leur singularité se dissolvent, tout se vaut. Est-ce parce que l'humanité en est arrivée à un niveau d'accueil et de tolérance inédit dans son histoire ? Ou parce qu'elle patauge dans une aimable indifférence ? Sous prétexte que la différence, c'est mal. Et pourtant... n'est-ce pas la différence qui éveille la curiosité et l'émerveillement ? Mais pour saisir cette différence, encore faut-il la voir : "Tout est uniforme pour celui qui ignore ; tout est singulier pour celui qui connait". François-Xavier Bellamy propose donc de restaurer cette connaissance et cette culture en utilisant une bonne vieille recette : le cours magistral, qui transmet des connaissances. C'est en montrant aux élèves qu'il a quelque chose à leur transmettre que le professeur restaurera son autorité. Pour l'auteur, il faut relever ces vieilles figures d'autorité que sont les parents et les professeurs. Loin d'aliéner les enfants, elles leur donnent des repères qui leur permettent de se construire. Et là, François-Xavier Bellamy souligne que le refus par l'enseignant de transmettre des connaissance creuse les inégalités : ceux dont les parents ne sont pas présents pour compenser ne peuvent pas progresser et apprendre...

Cet essai est à la fois une ode à la culture et à l'enseignement. Aborder ce thème par des grands moments de la philosophie et de la sociologie m'a semblé pédagogique et pertinent. Quant à l'analyse, elle est à la fois brillante et convaincante : qui peut douter de l'importance de la transmission en refermant ce livre ? L'auteur nous met en garde contre les dangers de la déconstruction de la culture, petit pas vers la barbarie. Sans culture, comment comprendre notre monde, notre passé, notre héritage, notre patrimoine ? 
S'il y a bien un sujet qui me questionne, c'est celui-là ! Car je m'inquiète de ce mépris de la culture : quand j'entends des parents raconter n'importe quoi à leurs enfants dans les musées parce qu'ils ne connaissent pas le contexte historique ou le référent mythologique de l'oeuvre, cela m'inquiète. Quand je me déguise en Muse avec ses masques grecs (oui, c'était Melpomène mais le terme générique de Muse m'aurait suffi) et que l'on m'affirme que c'est un masque maya, voire qu'on me demande ce qu'est une Muse (public de trentenaires ayant tous fait des études sup'), ça m'effraie. 
Ne le prenez pas comme un élitisme mais je crois que sans culture, on risque de se manquer, de ne pas devenir pleinement ce qu'on peut être. La culture est une nourriture qui alimente, renforce ou nuance notre pensée. Il est d'ailleurs très dommage de l'envisager comme une simple source de divertissement (quand ce n'est pas d'ennui) : on va au musée parce que c'est fun, on lit parce que ça change les idées et on voit des films pour se détendre. C'est bien. Mais c'est encore mieux si on sort du musée en ayant appris ou découvert quelque chose, d'un livre et d'un cinéma en se posant des questions. Qu'en dites-vous ?

mardi 28 octobre 2014

Ce que je sais de Vera Candida

MatisseMerci à Ingannmic de m'accompagner dans cette lecture d'un roman perdu dans ma PAL depuis 2009. Ce livre de Véronique Ovaldé ne me tentait pas. Je savais que je ne le lirais pas si je n'avais pas une "obligation". Et pourtant, j'avais souvenir de très bons échos sur la toile. Bref, heureusement qu'il y a des LC !

Ce roman, c'est un roman de femmes. Quatre femmes dont trois sur lesquelles pèse une fatalité : Rose Bustamente, sa fille Violette et sa petite-fille, Vera Candida. Son arrière-petite-fille, Monica Rose, grandira loin de Vatapuna et de sa malédiction. Un roman placé dans une Amérique du Sud sans la moiteur d'un Quiroga, une île à la végétation luxuriante, aux fourmis voraces, puis dans une ville sans âme. 

Au cœur de ce roman ? Les relations des hommes et des femmes, qui passent par la force et la violence plus que par les mots. Enfin, à l'exception de celle avec un journaliste, homme des mots par excellence. C'est aussi des rapports mère-fille, construits sur le rejet, l'amour et le secret. C'est enfin la construction d'un vie et la recherche d'une indépendance, façonnées par des désirs de mort et une vitalité qui se nourrissent l'un l'autre. 

Ce roman aux allures de conte est porté par une plume alerte, fluide et rythmée, qui fait qu'on lit ce livre sans vraiment s'en rendre compte. Ce pourrait être un roman féministe, s'il n'y avait toutes ces femmes du palais des Morues. Ce pourrait aussi être un roman d'amour. C'est un peu tout cela, en mode léger. Cela m'inquiète un peu car c'est le genre de lecture qui ne laisse pas forcément beaucoup de traces. 

Découvrez l'avis d'Ingannmic


vendredi 24 octobre 2014

Le Moral des ménages

Un grand merci au Livre de Poche et au Théâtre de la Bastille qui m'ont très gentiment invitée à ce spectacle ! Le moral des ménages est adapté et mis en scène par Stéphanie Cléau à partir du roman éponyme d'Eric Reinhardt

chouquettes
Sur une scène qui s'éclaire de façon très progressive à mesure qu'avance la pièce, Manuel, incarné par un Mathieu Amalric épatant, nous parle de son enfance. Il est entouré des femmes de sa vie, sa mère, sa femme, ses maîtresses, son amoureuse de lycée, sa fille... Un rôle protéiforme endossé par la charmante Anne-Laure Tondu. Manuel revient sur la relation de ses parents : lui, un homme piétiné par ses patrons et ses collègues, elle, une femme toujours insatisfaite. Adulte à son tour, Manuel est artiste. Il dénigre ses parents avec la cruauté et la violence d'un enfant déçu. 

On retrouve dans cette pièce quelques motifs obsessionnels de Reinhardt : l'automne, la médiocrité, l'argent, la classe moyenne, la consommation, l'humiliation, etc. Et l'on écoute une belle langue, qui n'est pas précisément celle de Reinhardt. On retient surtout la présence de Mathieu Amalric, qui éclipserait presque Anne-Laure Tondu sans la scène finale. Il est fascinant dans sa haine de la médiocrité, du conformisme, dans sa réaction par rapport à ce que sont ses parents. C'est un personnage qui interroge et confronte le spectateur à ses propres choix et à sa propre construction. Et qui renvoie aux problématiques et aux positionnement de différentes générations. Quant à la mise en scène, elle est plutôt agréable et se veut originale : grand dressing, jeux de lumière...

Un spectacle de circonstance puisqu'il parait que le moral des français est au plus bas ! Par contre, je ne promets pas que cette pièce leur mette beaucoup de baume au cœur, elle est plus noire que drôle. 

mercredi 22 octobre 2014

Pétronille

Le dernier roman d'Amélie Nothomb est-il un bon cru ? J'ai l'impression que cette interrogation est un marronnier de la rentrée. Pour ma part, je ne suis pas emballée par l'ensemble, même si quelques moments m'ont plu. Et je m'interroge : que sont devenus les mots rares qu'Amélie aimait à employer ?

champagneA ceux qui sont allergiques à Amélie Nothomb et à son look, mieux vaut ne pas se lancer dans cette lecture ! C'est en effet un roman où elle se met en scène comme personnage (comme une année sur deux). On est dans un brillant narcissisme teinté d'autodérision. Cela a cependant l'intérêt de nous introduire par petites touches dans la vie d'un écrivain : séances d'écriture, de dédicaces, passage chez les éditeurs, relations avec les lecteurs, etc.

Mais le cœur du roman n'est pas là. Il est peut-être dans l'amitié qui lie deux écrivains. Ou dans l'amour partagé du bon champagne par deux "convignes". Personnellement, ce n'est pas ce qui m'a le plus intéressée dans ce livre. Ou plutôt, j'ai regretté qu'il ne s'agisse pas d'une ode à la divine boisson, mais d'une histoire d'amitié, même si elle est loin d'être banale. Le premier chapitre laissait entendre que le champagne serait au cœur de cet opus mais il troque rapidement sa place de personnage principal pour devenir secondaire. Par contre, j'ai apprécié l'absurdité de certaines situations et anecdotes, notamment la rencontre avec Vivienne Westwood ou ce passage au British Museum : 
"- Mesopotamia, please ?
- Third floor, turn to the left, me répondit-on le plus simplement du monde.
Comme quoi on a bien tort de croire que la Mésopotamie est à ce point inaccessible". 

Une lecture divertissante et rapide qui s'estompera malheureusement aussi rapidement que les effets d'une légère ivresse.


mardi 21 octobre 2014

Mailman

J'aime bien ce que fait Monsieur Toussaint Louverture. Je ne lis pas toutes ses publications, loin de là, mais lorsque j'en découvre une, je ne suis pas déçue. Je sais que je vais trouver un objet livresque original, joli et étrange. C'est le cas avec ce roman de John Robert Lennon.

Nestor, ville tranquille des USA. Son université. Sa fête annuelle. Et sa topographie, façonnée (en toute simplicité) par sept doigts de Dieu. C'est là que vit et travaille Mailman. Ce facteur, Albert Lippincott, est un homme efficace : il finit sa tournée dans les temps et sait ouvrir des boites aux lettres capricieuses. Il a un tout petit défaut : il ouvre certaines lettres et les lit avant vous. Mais ne vous inquiétez pas, il finit toujours par vous déposer le courrier. Cette petite manie finit par lui porter préjudice lorsqu'un jeune artiste se suicide... et que Mailman lui livre avec plusieurs jours de retard le courrier d'un ami. Cet événement déclenche une série de petits bouleversements qui amènent Mailman à méditer sur son existence. Et le lecteur découvre avec fascination la vie ratée et les traumatismes d'Albert (l'épisode de la bibliothèque, ses liens avec sa famille, ses rares relations affectives).

Ce roman tient du tragique comme du comique. Albert est un américain moyen, socialement inadapté, qui dit trop fort ce qu'il pense et vit par procuration. Un antihéros à la fois attachant, et énervant, un tordu ordinaire. Ce roman pourrait être désespérant, notamment sur l'éternelle solitude humaine, sur la difficulté de cohabiter avec soi-même et sur ce que signifie réussir sa vie, s'il n'était si drôle. Car la société américaine en prend aussi plein les dents : elle est dépressive, excitée, névrosée. Bref, le rêve américain tient plutôt du cauchemar ! 

Un roman assez sombre, au style réaliste, pour une lecture douce amère, parfois un peu longuette. 

Warhol, Spam, Pop art

vendredi 17 octobre 2014

Un profil perdu

Je ne suis pas une dingue de Sagan. Je suis même assez sceptique devant ses romans de la tristesse bourgeoise et des amours ensoleillées. Mais rappelez-vous, j'avais promis de la lire à nouveau après avoir pris connaissance de sa biographie. Voilà qui est fait. Sagan n'est décidément pas ma tasse de thé. 
Raysse, Beauté, 2008
Raysse, Beauté, 2008
Josée et Alan, ce couple parfait ! Mais en apparence uniquement. Car Alan est d'une jalousie maladive et enferme sa femme. Il n'y a que dans les événements mondains que l'on les croise. C'est justement lors d'un vernissage que Josée rencontre Julius A. Cram, riche homme d'affaires. 
S'entichant de la vivacité de la jeune femme, il la délivre de son mari et lui ouvre les portes de la liberté. Il est présent sans être envahissant. Il la laisse subvenir à ses besoins. Il ne lui demande qu'une présence régulière dans les soirées mondaines. Josée goûte cette nouvelle liberté. Elle se moque bien de passer pour la maîtresse de Julius. Affranchie des conventions et de la morale, elle vit pour se distraire et se sentir vivante. Et pourtant, elle devrait se méfier un peu plus...

Histoire rapidement lue, assez superficielle et frivole, elle n'a pas vraiment d'intérêt pour elle-même. Mais ce qui transparaît de la société est intéressant : l'ennui devant la réussite et l'argent, les mondanités pour les mondanités, l’apaisement de son propre rapport au monde via les médicaments... Heureusement que le personnage de Josée est lumineux et naïf car il apporte de la fraîcheur à un monde que l'on devine déprimé. 

"Peut-être un jour en arriverais-je aussi à bâillonner délibérément les loups affamés de mes désirs, les oiseaux criards de mes angoisses et de mes regrets. Peut-être un jour en arriverais-je à ne plus supporter de moi-même qu'un décalque en noir et blanc, sans couleur et sans arêtes". 

Une lecture rapide pour un roman qui ne restera pas dans les mémoires.




jeudi 16 octobre 2014

Dans la neige

Je renoue avec Zweig. Je l'ai beaucoup dévoré il y a quatre ans et je suis heureuse de le retrouver ! Je commence léger avec une nouvelle sur l'identité juive.

Avercamp, Paysage d'hiver, vers 1600
Avercamp, Paysage d'hiver, vers 1600

Nous sommes en pays germanique, à une époque indéfinie. C'est l'hiver. Un homme se dirige vers la plus grande maison juive de la ville, maison particulière qui fait office de synagogue. Vient-il en ami ou en ennemi ? Les flagellants qui déciment les communautés juives sont-ils encore loin ? Car la rumeur de leur arrivée ne cesse d'enfler...

Avec cette nouvelle, Zweig s'intéresse au destin, à la fatalité qui pousse le peuple juif au nomadisme perpétuel. Entre défiance et violence, les poursuivants ne laissent à ces communautés d'autre choix que la fuite ou la mort... Malgré la beauté des descriptions, notamment de la neige et du froid, cette nouvelle n'est certainement pas la plus aboutie de l'auteur. Elle reste assez sage, linéaire et à la surface de la psychologie des personnages. Mais cela est certainement dû à sa longueur réduite !

Pour plonger avec Zweig dans l'histoire du peuple juif et de sa relation à Dieu et aux autres peuples, ne manquez pas Rachel contre Dieu et Le Chandelier enterré !



mercredi 15 octobre 2014

Tristesse de la terre

Je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup croisé ce livre d'Eric Vuillard sur vos blogs, sauf chez Maryline. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai choisi ce livre. Mais je peux vous dire comment. Je l'ai feuilleté, j'ai bien aimé les photographies, et surtout, j'ai commencé à lire la première page. J'ai été immédiatement prise par le style et le rythme de ce roman. 

Il s'agit d'"une histoire de Buffalo Bill Cody" comme l'indique le sous-titre. Une histoire de cow-boys et d'indiens. Et de spectacles et de shows qui réécrivent l'histoire

Robe en bison peint


Les courts chapitres nous font entrer dans la vie de Buffalo Bill à travers l'image. Les photographies scandent ce texte et cette vie, participant à l'écriture de celle-ci. Mais derrière l'image, il a pu exister autre chose. C'est ce que détaille chaque chapitre. 
Le lecteur est invité à revivre le Wild West Show, ce spectacle monté par Buffalo Bill qui montre la supériorité des cow-boys sur les indiens, et à le suivre dans sa tournée en Amérique et en Europe, jusqu'à... Nancy. Il croise Sitting Bull et Big Foot, chefs indiens fatigués, poursuivis par des cavaliers. Il contemple tout un peuple en voie d'effacement, décimé par la bataille (en réalité, un massacre) de Wounded Knee. "Les derniers pèlerins du monde seront des bandes misérables, peuples chassés, gens que l'on déporte ou repousse. Ce seront de longues files de morts". Il suit un entrepreneur sans pitié et sans joie, qui cherche avant tout à enrichir son show, à faire vivre le divertissement en travestissant l'histoire, donnant le beau rôle au vainqueur blanc. 

Un très beau récit qui est bien plus qu'une biographie mais aussi bien moins que cela. Pourquoi bien moins ? Parce que le lecteur n'a pas l'impression de tout connaître de Buffalo Bill, sa vie semble être le fil rouge ou le prétexte de l'ouvrage. Mais c'est aussi bien plus car ce livre interroge sur l'écriture de l'histoire, sur la force des images et du spectacle, sur la place de l'homme dans le monde, sur sa façon de se rendre maître de tout et de tous. 

Ce qui m'a porté tout au long de cette lecture, c'est aussi la très belle plume d'E. Vuillard. J'ai aimé le rythme de ses phrases, le choix de ses mots, précis, la poésie de ses images. C'est une écriture qui fait passer énormément d'émotions

Sur l'exploitation des hommes pour le divertissement d'autres hommes, je vous conseille aussi un essai passionnant sur les Zoos humains
Et sur les Indiens, il y avait la belle expo du musée du Quai Branly.


mardi 14 octobre 2014

L'Île du point Némo

J'ai lu beaucoup de critiques élogieuses sur ce roman de Jean-Marie Blas de Roblès. Mes attentes étaient élevées. Et elles n'ont pas été déçues ! Ce roman est mon premier coup de cœur de cette rentrée littéraire. 

ombrelleTout commence pour le lecteur comme un roman de Conan Doyle : John Shylock Holmes débarque chez le dandy Martial Canterel pour une curieuse affaire. Celle d'un diamant disparu. Voilà qui les entraîne en Ecosse puis à travers l'Europe et l'Asie (ah, le transsibérien) et au-delà de toute terre connue. 
En parallèle de cette aventure palpitante, pleine de rebondissements, de références littéraires et de personnages plus étonnants les uns que les autres, se joue une autre histoire. Le monde de Canterel, très typé fin de XIXe siècle alterne, un chapitre sur deux, avec un univers plus proche du notre où un chinois reprend une entreprise et entreprend de fabriquer des liseuses, un homme souffre d'impuissance, une femme fabrique des cigares en écoutant la lecture des plus grands textes de la littérature, etc. Bref, une seconde galerie de personnages farfelus, haute en couleurs, se dessine. Et les fils, en apparence si distincts, forment une trame unique et solide, tissée par une imagination foisonnante et d'habiles mises en abymes. 

Entre le roman feuilleton style Jules Verne mâtiné de Dumas et le roman contemporain, ce livre ne se contente pas d'être un délicieux pastiche à l'écriture protéiforme et riche. Il interroge non seulement la littérature mais aussi le livre et la lecture comme moyen d'accéder à une conscience politique, comme objet en voie de disparition voire disparu dans le monde de Canterel (merveilleux passage sur la découverte d'une bibliothèque). C'est le genre de roman qui donne envie de lire, toujours plus lire et relire. 
Et loin d'être un simple roman d'aventures, un divertissement, c'est également un roman qui pose des questions politiques, écologiques, éthiques, etc. sur notre monde

Un roman que j'ai trouvé palpitant et intelligent, d'une imagination riche et féconde et d'une écriture vive et belle. A découvrir !


lundi 13 octobre 2014

Tratando de hacer una obra que cambie el mundo

Nous avons découvert le Nouveau théâtre de Montreuil cette semaine pour voir cette pièce de Marco Layera. C'est une pièce qui se veut politique et engagée

Six comédiens, cinq vivants et un mort, sont enfermés dans une cave depuis 4 ans. Ils cherchent à écrire une pièce qui changera le monde. C'est leur façon de résister contre le pouvoir politique en place au Chili. Encombrés de livres et de papiers, ils lancent des idées farfelues, ils jouent des scènes à la fois drôles, violentes et engagées. Et sans limite ! Cela va presque du cirque à la tragédie. Les figures de référence de ce théâtre ? Artaud, Camus, Neruda et Brecht.

Puis, ils apprennent que le monde s'est transformé depuis leur départ : les richesses seraient réparties de façon égalitaire, le théâtre n'aurait plus qu'un rôle de divertissement... Alors, à quoi bon cette résistance inutile ? A vous de voir...

La troupe La Re-sentida nous propose une réflexion sur le rôle du théâtre, sur son engagement politique. Après tout, le théâtre ne pourrait-il pas changer le monde ? Et l'art ? Quel est sa place ? Est-ce que l'art pour l'art a tué l'art ? Est-ce que le théâtre se noie dans la performance ? Cette pièce nous interroge aussi sur nos sociétés endormies dans l'opulence. "Nous sommes une génération qui n'a rien vécu" répète inlassablement Pedro. 

Excessive et ironique, cette pièce réveille ! Elle fait passer le spectateur par une kyrielle d'émotions et de réflexions. Bref, ce n'est pas le genre de spectacle qui vous laissera indifférent. 

G. Moiselet, le masque negre, 1929

dimanche 12 octobre 2014

The Consul

Précipitez-vous cet après midi au théâtre de l'Athénée si vous souhaitez découvrir ce très bel opéra de Gian-Carlo Menotti, ce sera la dernière ! Attention pour les plus sensibles et déprimés, c'est assez dark

Magda Sorel (Valérie MacCarthy) vient de voir son mari (Philippe Brocard), que l'on imagine être un opposant au régime, fuir au-delà des frontières. Il l'a laissée seule avec son bébé et sa mère en lui recommandant d'aller au consulat : en écoutant son histoire, le consul ne pourra que l'aider à quitter le pays. Mais tout ne se passe pas comme prévu. Au consulat, il faut avoir les bons papiers. Il faut attendre. Il faut revenir. Rien n'est jamais en ordre. Et la secrétaire, superbement interprétée par Béatrice Dupuy, ne vous permet pas de voir le consul.

Opéra de la bureaucratie déshumanisée et écrasante, de personnes à la merci d'un régime violent, sans patrie, sans famille, sans papiers. Voilà qui rappelle l'univers de Kafka et son absurdité avec beaucoup de réalisme. Car ces administrations aveugles et sourdes, ces secrétaires non responsables, qui ne les a pas rencontrées ? Et au-delà du réalisme de cette histoire, le spectateur plonge aussi dans des moments oniriques très beaux : le cauchemar de Magda (glaçant), le numéro du magicien, les visages des différents cas... Cette alternance entre rêve et réalité ne dessert pas ce spectacle engagé, bien au contraire, cela lui donne une dimension plus universelle.

Ce qui est remarquable aussi dans cet opéra, c'est l'adéquation des paroles et de la musique ainsi que la poésie des mots, comme dans la chanson du départ de John. 

Un spectacle prenant et touchant, dont on ne sort pas indemne, qui fait réfléchir au monde très normalisé dans lequel on vit. Un opéra politique et engagé ! Et demain, on reste dans la politique avec une pièce de théâtre engagée ! 

Parenno Palais tokyo

vendredi 10 octobre 2014

Virata

Il est fascinant de remarquer qu'à plusieurs années d’intervalle, mon ressenti sur un livre a beaucoup changé. Je viens de relire cette nouvelle de Stefan Zweig, poussée par une amie. Je me souvenais assez vaguement de l'intrigue et, dès les premières pages, j'ai eu l'impression de relire Siddhartha d'H. Hesse

Je ne vous raconterai pas à nouveau l'histoire, elle est explicité plus bas, dans mon premier billet de 2010. Je vous parlerai de ma lecture.

Virata a porté les quatre noms de la vertu : "L'éclair du glaive", "Source de la justice", "le Champ du conseil" puis "l'étoile de la solitude". Se détournant de plus en plus de l'action, il espère faire le bien. Agissant de plus en plus pour lui-même et sur lui-même plutôt que dans le monde, il imagine ne pas influencer l'autre. Cette quête d'une place qui soit la sienne est d'une grande justesse et d'une grande beauté. Bien entendu, comme dans tous les contes, ce sont des personnages perturbateurs qui viennent questionner Virata à chaque tournant. Une répétition salvatrice pour le personnage. Et une leçon de vie pour le lecteur ! 

Est-ce en s'éloignant de l'action que l'on agit bien ? N'a-t-on pas chacun un rôle à jouer ? Et refuser de jouer le jeu, n'est-ce pas s'enorgueillir, se croire plus libre que l'on est ? Virata passe sa vie à le découvrir :"Même celui qui n'agit pas commet une action qui le rend responsable sur cette terre". Et vlan pour toutes les philosophies et religions qui prônent l'absence d'action, l'érémitisme et l'éloignement du monde. Même si le propos n'est pas exactement le même, cela fait écho à cette phrase de W. Burke :"Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe". Cette notion de responsabilité, sans culpabilité, me semble essentielle. En est-on bien conscient ? Sait-on bien que l'on peut changer les choses ?  

Et pourtant, la réponse de Virata n'est pas de prendre la place du roi, de retrouver les honneurs et la possibilité d'agir librement. Il en a bien vu les limites et les ornières. Quelle place peut donc être celle de Virata ? "L'homme libre de tout n'est pas libre, de même que celui qui n'agit pas n'est pas exempt de faute. Seul est libre celui qui est au service de quelqu'un, qui abandonne à un autre sa volonté, consacre ses forces à un travail et agit sans questionner. Seule la moitié de l'acte que nous accomplissons est notre oeuvre véritable ; le commencement et la fin, la cause et l'effet dépendent des divinités". Ou le bonheur de la liberté dans l'esclavage et le service. Cela a des relents très chrétiens. Mais Zweig aurait pu pousser encore plus loin son conte. Que fait le serviteur quand il a des ordres à exécuter qu'il pense être mauvais ? Ce serviteur est-il réellement irresponsable ? Zweig aurait-il pris le risque d'écrire une telle phrase après 1945 ? Ne fait-il pas le lit ici de cette irresponsabilité ou responsabilité collective ? 

Une nouvelle que j'ai la joie de trouver bien plus riche qu'à ma première rencontre, qui m'interpelle à titre personnel et qui me pose question. 

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Voilà un destin bien particulier que celui de Virata. Zweig place ici encore cet homme dans un temps lointain, un temps historique puisque l’écriture semble exister… mais un temps où l’oralité est reine.

Virata est un homme dont nul ne se souvient mais dont l’histoire extraordinaire méritait qu’un narrateur la racontât. Guerrier puissant, il est aussi humble et discipliné. Pas d’ambition ni d’orgueil chez cet homme, juste une volonté de bien faire les choses. A quatre reprises, Virata change de vie radicalement. Ces décisions sont prises dans une optique particulière : atteindre à la justice, à la pureté et à la vérité. Et pourtant, Virata a bien des difficultés à devenir un saint. Quel que soit son choix, il nuit à l’un ou à l’autre.

Je ne vous dirai pas où sa quête de perfection le mène mais c’est certainement là qu’il s’humilie et s’approche le plus de la sainteté.


Une histoire un peu différente des autres, une quête sans fin pour un personnage perfectionniste, à la limite de l’agaçant ! Pour le lecteur et pour le roi !

mercredi 8 octobre 2014

Emile Bernard (1868-1941)

De cet artiste, je connaissais essentiellement la controverse de Pont Aven, l'embrouille avec Gauguin sur l'antériorité de l'un ou de l'autre. Mais c'était tout. J'ai découvert au musée de l'Orangerie un artiste à la production très variée

Si les premières salles montrent un Emile Bernard proche de Gauguin, de Cézanne et des Nabis, c'est un véritable choc que de passer à la période orientaliste de ce peintre, entre académisme et réalisme. Changement de formats, de couleurs, de lumière... Ce n'est plus le même peintre ! Même sa façon de peindre, très "verticale", semble s'effacer. Je comprends qu'on préfère largement sa période bretonne, le moment "oriental" est plutôt très lourd et verdâtre. 
On découvre dans cette expo (presque) chronologique la diversité des créations d'Emile Bernard : variété des formats, des techniques, des inspirations... Les citations qui émaillent le parcours (il n'y a pas ou presque pas de texte explicatif à part l'introduction et le feuillet distribué à l'entrée) éclairent parfois les œuvres, mais à d'autres moments, on se demande franchement à quoi elles servent. Bon, elles nous renseignent sur la théorisation de l'art par E. Bernard. Une petite profession de foi pour la route : "Je crois en Dieu, en Titien et en Raphaël". 

Emile Bernard - Bretonnes aux ombrelles, 1892, Orsay
Emile Bernard, Bretonnes aux ombrelles, 1892, Musée d'Orsay
D.R.

Si je reste un peu critique quant à la médiation mise en place, je conseille toutefois cette exposition qui a le mérite de mettre en lumière un peintre quelque peu oublié. Par ailleurs, nombreux sont les prêts issus de collections privées pour cette exposition : vous ne verrez peut-être pas ces tableaux de sitôt ! C'est le moment de les découvrir. 

mardi 7 octobre 2014

Kinderzimmer

Ce roman de Valentine Goby a été beaucoup mis en avant lors de la dernière rentrée littéraire comme un incontournable. Je ne peux qu'adhérer à cette opinion ! 

J'ai d'abord pensé : "voici un énième roman sur la déportation et les camps de concentration". C'est un sujet important, lié à la mémoire. Mais c'est un sujet qui suscite une production très vaste, où le pire côtoie le meilleur. J'avais peur que de lire un roman sans originalité. Eh bien, c'est loin d'être le cas ! Il est encore possible de parler des camps et de dire des choses nouvelles. 

Suzanne, alias Mila, est une déportée politique française. Elle arrive à Ravensbrück en 1944. Enceinte. Elle découvre cet enfer qu'est le camp. Elle voit la déshumanisation, la maladie, la mort. Et elle s'interroge : est-elle vraiment enceinte ? Rien ne bouge, rien ne se voit. Et pourtant, la vie grandit en elle. 

Histoire d'une survie, d'une mémoire mais aussi réflexion sur le roman et l'histoire, ce livre est un très bel objet. Il interroge la mémoire, les dates et la construction de la grande comme de la petite histoire. Il mêle des voix diverses, celle de Mila bien sûr, mais aussi celles de toutes ces femmes qui l'entourent. Elles parlent en français, en polonais, en allemand. Leurs phrases sont courtes, hachées. Certaines émergent de cette masse indistincte avant d'y replonger, de s'y noyer à nouveau. C'est certainement cette narration, qui inclut toutes les femmes, qui m'a fait entrer dans ce livre

Pas de sentiments, des sensations uniquement. Elle est là aussi la déshumanisation : Mila est un corps mais son âme a disparu. Son seul objectif est de survivre, elle ne s'attarde plus sur la tristesse ou la joie. Certes, elle participe à une solidarité qui donne de l'espoir aux prisonnières. Mais ce n'est pas par engagement, c'est pour la survie !

Je reprocherai cependant à ce roman son langage cru, la violence des images : la saleté, la maladie, les tas de cadavres sont de toutes les pages. On comprend à moins que ça. On se laisse surprendre, écœurer, déstabiliser les premières fois. Puis l'on est toujours plus révulsé par ces images insupportables. 
Rembrandt