lundi 15 juillet 2019

La Porte des enfers

Plonger dans un roman de Larent Gaudé est souvent pour moi gage d'une lecture addictive et forte, traversée d'images et de métaphores intenses. C'est le genre de livre que j'ai du mal à lâcher, qui m'habite toute la journée qui me sépare de ses pages et sur lequel je me jette en rentrant du boulot. 
Avec ce titre, on entre dans les mystères de la mort et des enfers. Préparez vous à une excursion dantesque dans les rues de Naples et dans ses enfers.

Pippo est mort, fauché à 6 ans dans une fusillade à Naples. Ses parents, Matteo et Giuliana voient s'effondrer toute raison de vivre. Matteo tourne en rond dans les rues désertes chaque nuit, bercé par son taxi. Giuliana maudit le monde. Au cours de ses errances, Matteo rencontre des passionnés de l'enfer, l'enfer sur terre ou ailleurs. Une étrange assemblée, dans un bar ouvert à des heures indues. Une assemblée qui l'accompagne bientôt dans la quête de son fils. 

Roman aux notes fantastiques, qui m'a beaucoup rappelé Ouragan. Mais quelle noirceur, quelle douleur, quelle terreur que la mort et ses enfers ! Beaucoup moins optimiste finalement que ce qui se vit à Haïti. Joie pourtant de cette lecture, de l'écriture de Gaudé. 



vendredi 12 juillet 2019

L'éloignement du monde

J'avais déjà lu ce texte de Bobin dans le recueil de Gallimard, L'enchantement simple. Je le redécouvre dans son unicité et dans sa première édition. Ce sont autant de méditations sur le monde. Quelques phrases, une lettre, un paragraphe qui nous font toucher la beauté de la vie. En comparant mes lectures, dans deux ouvrages différents, je constate que j'ai le crayon plus amoureux de Bobin aujourd'hui. Je souligne plus. Je coche. Je note. Certaines phrases résonnent toujours. D'autres s'ajoutent au bouquet de mots. Je vous les livre. 


"Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il nous faut résister à ce qu'on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente - rôles, identités, fonctions - et surtout ne jamais rien céder quant à notre solitude et à notre silence. Si nous considérons notre vie dans son rapport à l'éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D'un côté tout rejeter, de l'autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l'amour où le monde s'éloigne en même temps que l'éternel s'approche, silencieux et solitaire" 
"Du point de vue de l'esprit, il n'y a aucune différence entre surabondance et pénurie : plus on va dans la solitude et plus on a besoin de solitude. Plus on est dans l'amour et plus on manque d'amour. De la solitude, nous n'en aurons jamais assez et il en va de même pour l'amour - ce versant escarpé de la solitude"
"L'homme du sérieux est un des plus puérils qui soient. Il se penche sur sa vie comme l'écolier sur sa copie. Il s'applique et se scandalise de l'indulgence du maître pour les mauvais élèves qui savent que la vie est parfois grave, souvent légère - jamais sérieuse"
"Nous sommes devant la vie comme devant un messager qui frapperait chaque matin à notre porte. Nous l'invitons à entrer, nous le faisons asseoir et nous commençons à lui confier nos espérances et à lui faire part de nos plaintes, avant de lui proposer de partager notre repas et de nouveau la litanie des plaintes, le bavardage des espérances, à présent c'est le soir, nous le raccompagnons à la porte et nous le saluons sans avoir pensé une seconde à lire cette lettre qu'il agitait tout ce temps sous nos yeux" 
"Ce qui est dit n'est jamais entendu tel que c'est dit : une fois que l'on s'est persuadé de cela, on peut aller en paix dans la parole, sans plus aucun souci d'être bien ou mal entendu, sans plus d'autre souci que de tenir sa parole au plus près de sa vie"
"Nous allons ici et là, à la recherche d'une joie partout en miettes, et le sautillement du moineau est notre seule chance de goûter à Dieu éparpillé sur terre"
"Il nous manque d'aller dans notre vie comme si nous n'y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les herbes hautes, ou ce fin sourire de l'amoureuse devant son cœur cambriolé"
"Le monde ne tient que parce que nous nous croyons contraints de le porter sur nos épaules - sans voir que personne ne nous demande une telle chose"
"Nous nous plaignons du monde comme on se plaint de ne pouvoir sortir d'une pièce dont nous aurions fermé la porte à clef et jeté la clef par la fenêtre"
"Thérèse d'Avila, lorsqu'elle faisait à manger pour ses sœurs, veillait à la bonne cuisson d'un plat et concevait dans le même temps des pensées éblouissantes de Dieu. Elle exerçait alors cet art de vivre qui est le plus grand art : jouir de l'éternel en prenant soin de l'éphémère"
Et celle que je retiens en particulier pour aujourd'hui, c'est celle-ci : 
"Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires - ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main - avec le plus grand soin et l'attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d'ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent"
 Elle me plait et me questionne. Doit-on être dans cette hyper attention au monde et aux choses ou dans un détachement ? J'ai l'impression qu'on oscille sans cesse avec Bobin dans le rapport au monde. Il y a ce monde au sens mondain qui est à fuir pour pouvoir être, en vérité. Et il y a ce monde au sens de la vie, qui devrait être vécue avec application et légèreté. Comment faire ?


lundi 8 juillet 2019

Le jardin forteresse

Bienvenue en Sicile, dans le palais de Denys de Syracuse, en -400. Ou plutôt dans son jardin, au coeur de ce roman. Un jardin où évoluent trois grâces, les filles du tyran : Sophro, Harmonia et Diké. Tout y est doux et joyeux, les jeunes filles jouent, se lavent, papotent dans un monde ouateux, hors du temps. Si leurs mères nourrissent encore des rivalités, c'est moins le cas des filles. Mais dans ce monde protégé, quelques informations mettent en garde les jeunes femmes contre les folies du temps et des hommes, à travers des mythes rapportés par leur nourrice. 

Et en grandissant, leur vie idyllique se transforme. Certes, le cadre ne change pas, reste luxuriant et protégé, mais il ressemble de plus en plus à une prison pour ces femmes mariées aux membres de leur famille, femmes-pions sur l'échiquier paternel. Et le jardin se transforme en serre étouffante et malsaine, gorgée de désirs de pouvoir et de sensualité...

Ecriture magnifique, personnages finement accompagnés dans leur évolution, atmosphère pesante palpable, c'est un magnifique roman malgré ses thèmes plutôt glauques. Une belle première découverte de Claude Pujade-Renaud !

vendredi 5 juillet 2019

Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas

Bobin et Boubat, quelle belle rencontre ! Les mots de Bobin, qui percent la carapace de la vie et des apparences pour en toucher l'essence. Les photos de Boubat, qui saisissent l'instant parfait, l'instant vivant. Ces photos qui illustrent les couvertures de Bobin chez Folio. 

C'est d'abord le titre qui m'a donné envie de découvrir cet ouvrage, dont j'ignorais qu'il ferait dialoguer images et textes. Quelque chose qui ne meurt pas... n'est-ce pas ce que chacun recherche, plus ou moins. Un peu d'éternité dans la brièveté du monde et des vies. 

D'abord, c'est un beau livre. Un grand format. Avec sur la couverture un petit garçon, l'oreille collée à un coquillage. C'est serein, poétique. Et quand on ouvre le livre, des photos en noir et blanc. Des photos du monde entier. Paris ou les Caraïbes, le Mexique ou la Provence. Des hommes, des femmes, des fleurs, des paysages, des mouettes, un bout de trottoir, flou, net. Du mouvement ou des poses. Et à côté, entre les pages, des mots de Bobin sur Boubat et sur la vie qu'il salue. Quelques mots sur la façon de prendre la photo, comme de vivre, ce moment d'absence à soi. C'est la même vie quotidienne, loin des grandes aventures. Cette petite vie discrète des mères de famille anonymes ou des passants. La bonté. Les anges. La joie. Bref, ce vocabulaire de Bobin que vous commencez à reconnaître. C'est un dialogue plus qu'un commentaire, les mots et les images se répondent. Et le lecteur peut entrer par le texte ou par les images. Feuilleter ou lire de façon suivie. On se promène. On observe ces hommes qui ont choisi un bien beau métier : 

"Dire : je sais les horreurs de cette vie et je ne me lasserai jamais d'en débusquer les merveilles, c'est faire son travail d'homme"

C'est cette petite phrase que je retiens, qui définit pour moi ce livre mais aussi ce à quoi, personnellement, j'aspire. Même si je le fais mal.

Et comme pour illustrer cela, deux extraits un peu plus développés sur des attitudes qui, je crois, construisent ce travail d'homme.
"La confiance est la matière première de celui qui regarde : c'est en elle que grandit la lumière. La confiance est la capacité enfantine d'aller vers ce que l'on ne connait pas comme si on le reconnaissait. "Tu viens d’apparaître devant moi et je sais qu'aucun mal ne peut me venir de toi puisque je t'aime, et c'est comme si je t'aimais depuis toujours". La confiance est cette racine minuscule par laquelle le vivant entre en résonance avec toute la vie - avec les autres hommes, les autres femmes, comme avec l'air qui baigne la terre ou le silence qui creuse le ciel. Sans confiance, plus de lien et plus de jour. Sans elle, rien"

""Prendre soi" - ce pourrait être la devise d'un artisan, d'une mère ou d'un amoureux. C'est la devise de la vie dans son ensemble, puisque son ensemble n'est composé que de détails, comme la peinture qui grandit sur la toile par légères touches du pinceau, minuscules vibrations de la main"

jeudi 4 juillet 2019

Les Barbares

Encore une sortie de LAL très ancienne. Suite à ma rencontre avec Jacques Abeille, j'avais noté ce titre pour poursuivre mon exploration des jardins statuaires. J'aurais dû le faire plus tôt car mon souvenir du voyageur et des jardiniers de statues reste assez flou.

On reprend un personnage anonyme, le Professeur, savant et linguiste, voué à devenir lui aussi voyageur. Le temps a passé. Terrèbre est tombée sous les invasions barbares et les hommes des steppes occupent la cité. Notre narrateur, universitaire qui comprend leur langue, reçoit la mission de la transmettre. Quand d'autres le relaient et espionnent systématiquement les barbares, le doyen lui demande de traduire un ouvrage reçu dans des circonstances mystérieuses. Il s'agit du livre des jardins statuaires. Est-ce pour cette traduction qu'il est fait prisonnier par les barbares ? Il l'ignore, mais le voilà retenu dans leur camp puis engagé dans un voyage avec eux. Il devient en quelques sortes l'historiographe du Prince des barbares, qui se dirige vers les jardins statuaires, traversant les steppes et les bois, se défaisant de ses hommes. Il espère pouvoir retrouver l'auteur du livre traduit et la trace de deux femmes.

Notre narrateur en profite pour noter tout ce qui l'intrigue et l'enchante des barbares. Chevauchant aux côtés de Félix, la femme bleue et d'Uen'Ord, il découvre les rites et les croyances de ceux qui ne sont finalement pas si barbares qu'ils semblent.

Intéressant contre-point des jardins statuaires, figés dans un archaïsme et une rigidité maladive, les hommes des steppes lui opposent le mouvement et le détachement. Regard ethnologique et écriture toujours fine et précise, sans fioritures. Un régal !


lundi 1 juillet 2019

Le courage d'être soi

Je découvre un autre ouvrage de Jacques Salomé que celui sur la planète TAIRE, qui traite de certains sujets identiques, autour de la communication notamment mais dont le sens est plutôt mis sur le développement personnel. 

A travers des exemples personnels et d'autres, l'auteur nous propose d'aller vers plus de connaissance de soi et d'authenticité. Il propose de démasquer les blessures, les zones d'ombre, les fidélités contraignantes et de mieux vivre deuils et séparations pour grandir... Moui moui moui, c'est vraiment blabla et théories. Pas du tout d'idées un peu pratiques, à part quand on revient sur ESPERE. Et c'est torché assez rapidement pour paraître imposé, sans remise en question possible. Bref, pile-poil ce qui me fait grincer des dents. J'ai largement préféré ma première lecture ! 


mercredi 26 juin 2019

La ferme de cousine Judith

Je crois que c'est la première fois que je lis un ouvrage de Stella Gibbons. Trouvé dans ma PAL, je l'ai sorti pour le mois anglais ! Et j'ai plutôt aimé à mon grand étonnement. C'était une bonne détente, sans prétention.


Flora Poste se retrouve orpheline et sans un sou à 20 ans. Pas démontée par sa situation, elle envoie des lettres à des cousins éloignés pour s'incruster chez eux. C'est la lettre étonnante de sa cousine Judith qui parle de "réclamer des droits" qui décide Flora pour le Sussex. Elle débarque dans une ferme sale, biscornue, maudite... et entend bien changer les choses. Elle va réformer en quelques mois tous les habitants de la maison. D'Elfine, la fille sauvage, elle fait une parfaite fiancée. De son prêcheur de père, Amos, un prêcheur itinérant, laissant les mains libres à Seth et Ruben pour suivre leurs passions. Mais l'âme de la maison, Ada Doom, ne laissera pas son empire s'écrouler ainsi.

C'est drôle, léger, ironique : tout à fait ce qu'il me fallait pour une période intense de boulot. Voilà qui fait parfaitement retomber la pression. Par contre, ce n'est pas non plus une belle étude de caractères ou de la campagne anglaise, c'est plein de malice et de bons sentiments. 





lundi 24 juin 2019

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits


Ma dernière lecture de Salman Rushdie n’est pas à la hauteur de mes attentes. Oui, ce billet commence mal. Le titre du roman était pourtant alléchant puisqu’il s’agit des mille et une nuits, à quelques jours près, selon notre comptabilité. Et je me retrouve avec un conte qui n’en est pas un, un conte qui n’est qu’un prétexte, un manteau sur les épaules d’une thèse bien froide. Malgré l’écriture emberlificotée de ce roman et quelques jeux chronologiques plus agaçants qu’intéressants, on reste dans une guerre des mondes tout ce qu’il y a de plus classique. Les combattants portent les masques de djinns pour cacher les terroristes, les extrémistes religieux ou les philosophes libertaires. Et le masque de la belle Dunia, princesse de la foudre, qui s’amourache d’Averroès fatigue plus qu’il ne séduit. 
Personnages en carton-pâte, guerre longue et inintéressante, je ne retiens du livre que la fantaisie des masques et des joutes, entre divinités et clowns. Dommage.


vendredi 21 juin 2019

Geai

Pour ouvrir le challenge Bobin avec Yuko en ce début d'été, je vous propose un livre qui commence en hiver, dans la glace et le froid. 

Geai et Albain. Femme morte, sous la glace, femme dont le sourire grandit, femme en rouge. Albain enfant curieux. sensible, rêveur, hors du monde ? Ou plutôt, plus dedans que les autres : présent à à la nature, à la musique, aux objets. Sage, sans souci du lendemain ou d'hier. Enfant que suit le lecteur, flottant avec lui. Albain devient adulte en conservant ses yeux et son attitude d'enfant, même quand il vend des casseroles ou travaille pour un antiquaire. Ce contemplatif, cet idiot diront certains, pose un regard si différent sur le monde et les êtres qu'il questionne. Faut-il tant travailler, se hisser, se battre ou se laisser vivre, à l'abri du monde ? Albain ne se pose peut-être même pas la question mais il a choisi.

J'ai noté pas mal d'extraits qui me plaisaient dans ce livre mais si je ne devais en garder qu'"une phrase qui bondit au visage du lecteur comme si elle n'attendait que lui" :
"On croit aimer des gens. En vérité, on aime des mondes"
Dans ce court roman, un bol d'air avec les jolies trouvailles de Bobin, Albain, ce personnage principal si paisible et doux. 
"Que deviennent les choses que personne ne voit ? Elles grandissent. Tout ce qui grandit grandit dans l'invisible et prend, avec le temps, de plus en plus de force, de plus en plus de place"
"Un secret, c'est comme de l'or. Ce qui est beau dans l'or, c'est que ça brille. Pour que ça brille, il ne faut pas le laisser dans une cachette, il faut le sortir dans le plein jour. Un secret, c'est pareil. Si on est seul à l'avoir, ce n'est rien. Il faut le dire pour que ça devienne un secret"
"Mon Dieu, protégez-nous de ceux qui nous aiment"
"Et voilà. Il ne voulait pas le dire à Prune et il l'a dit. Les secrets sont des piments sur le bout de la langue. Tôt ou tard ils mettent la bouche en feu. Tôt ou tard on ouvre la bouche et on montre le petit diable qui faisait sa cuisine entre nos dents serrées"
"-Si c'est pour moi, tu trouveras. Quand on aime quelqu'un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu'à la fin des temps.
-Qui a dit que je vous aimais ?
-Mais tu me vois, Albain. Tu me vois : il est impossible de voir quelqu'un - de ce côté de la vie ou de l'autre côté, peu importe - si on ne l'aime pas"



Special Branch

Une fois n'est pas coutume, ce sera pour moi la BD qui m’emmène cette année à l'époque victorienne avec trois titres : l'agonie du Léviathan, la course du Léviathan et l'éveil du Léviathan de Pierre-Yves Berhin et Roger Seiter.
De Liverpool à Londres, nous suivons un enquêteur de la Special Branch, Robin, et sa soeur Charlotte, médecin et anthropologue.


Le Great Eastern est à quai pour démantèlement. Ce bateau qui ne semble avoir plus rien à offrir attire pourtant les regards des rôdeurs... et de la police quand une momie est retrouvée à bord. Surtout quand cette momie a en poche la photo du jeune amiral Cavanagh, devenu un politique éminent. Les gardiens du bateau disparaissent. Robin et Charlotte se mettent sur le coup pour découvrir ce qu'il s'est passé dans la traversée de 1867.

Une BD sympa, qui joue un peu trop du flashback pour faire avancer l'enquête à mon goût, mais qui nous plonge dans une belle ambiance avec les bas fonds de Londres et Liverpool - pub, bordels - et ses côtés plus reluisants. Une bonne lecture détente. 

lundi 17 juin 2019

Nemesis

Le mois anglais est souvent l'occasion pour moi de lire ou relire un Agatha Christie en VO, avec plus ou moins de chance dans la pioche. Avec ce titre, c'était plutôt bingo ! Sans surprise, Miss Marple est aux commandes.

Mr Rafiel, un riche financier, est décédé, annonce le journal de Miss Marple. Elle se souvient de l'avoir croisé des années auparavant autour d'un meurtre. La nouvelle pouvait rester sans suite et Miss Marple continuer à tricoter. Mais une invitation et un courrier du défunt l'invitent à mener l'enquête et à exercer une vengeance - d'où le Némésis du titre. Sauf que les infos sont extrêmement maigres jusqu'à ce que la vieille dame soit invitée à un délicieux tour des jardins et maisons anglaises. So charming ! Mais la campagne n'est pas si paisible qu'elle parait l'être. Entre trois sœurs qui rappellent les sorcières de Macbeth, deux femmes un peu louches qui semblent suivre Miss Marple et une touriste blessée, il y a fort à faire. Et toujours pas de commande claire de la part du défunt. 

Une enquête sympathique avec une Miss Marple très âgée, qui radote un peu, mais ne perd pas le nord pour autant. La fin est un peu longuette, c'est un policier où l'on entrevoit la vérité avant la vieille dame - ce qui est plutôt rare - mais l'ambiance de mystère avec cette commande post mortem est plutôt réussie. 

lundi 10 juin 2019

Pas d’enfants, ça se défend !

C’est le titre qui m’a fait emprunter cet ouvrage de Nathalie Six, une enquête autour de ceux qui refusent d’avoir des enfants, les child free. Elle s’intéresse à toutes les raisons qu’invoquent les non-parents, qu’ils soient en couple et mariés ou célibataires. Pas de grosse découverte dans celles-ci, elles tournent autour de :
La liberté et l’épanouissement personnel qui pourraient être contraints par les enfants, que ce soit dans le travail, l’amour, l’argent, le confort de vie ou la sphère personnelle
La peur d’être enceinte et d’accoucher
Le climat et la démographie mondiale
Un rapport non résolu à ses parents ou à soi
Une décision religieuse ou philosophique
Une volonté d’être fécond autrement, par la création artistique notamment


Et de questionner également le modèle social de la famille et cet impératif de l’enfant selon les âges de la vie. Pourquoi la norme est-elle d’avoir des enfants plutôt que le contraire à une époque où chacun peut décider d’avoir ou non des enfants ?

Ce qui est rassurant dans cet ouvrage, c’est que tout est finalement assez simple et qu’il n’y a pas des milliers de raisons d’avoir des enfants ou non. Mais j’espérais des choses nouvelles ou plus éclairantes ou inspirantes. Ce n’est malheureusement pas le cas même si l’ouvrage dresse, sans trop de parti pris, un instantanée de la question.

lundi 3 juin 2019

Trois frères


Harry, Daniel et Sam sont trois frères, nés après la guerre, à Camden, le 8 mai à midi, chacun à un an de distance de son aîné. Mais cela restera l’un de leurs rares points communs car leurs caractères et aspirations diffèrent. Abandonnés par leur mère, méprisant leur père, ils vont chacun se frayer un chemin différent dans la société londonienne.


Harry est le beau gosse populaire, qui ne se foule pas beaucoup mais qui a le sens des opportunités. D’abord coursier, il devient reporter au Clairon puis au Morning Chronicle.
Daniel est l’intello de la famille, il fait Cambridge, où il restera pour faire carrière dans la littérature.
Quant à Sam, il est solitaire et rêveur. Il se retrouve jardinier puis gardien. Il semble tout à fait inoffensif et perdu.

Bien que côtoyant les mêmes personnes, les trois frères se croisent peu. Ils n’ont aucune envie de se rappeler d’où ils viennent. Mais c’est grâce à eux que le lecteur pénètre dans une société londonienne pas très reluisante, pleine de magouilles, de fric, de sexe et d’apparence. L’intrigue tourne autour d’un promoteur immobilier pas très net pour mieux nous faire découvrir Londres et ses habitants.

Joli roman de Peter Ackroyd, bien mené, aux héros un peu caricaturaux et peu aimables. C’est vif, satirique, parfois grinçant !


jeudi 30 mai 2019

L’ombre de nos nuits


C’est ma première lecture d’un roman de Gaëlle Josse. Je crois que ce ne sera pas la dernière. A travers ce récit à trois voix, entre Georges de La Tour, son apprenti et une jeune femme, nous plongeons dans l’art et la passion qui dévorent. Au cœur du livre, un tableau du maître, Saint Sébastien soigné par Irène. C’est autour de lui que se nouent les récits et les souvenirs.

De l’idée du tableau à sa présentation à Louis XIII, nous voilà aux côté du peintre Georges de La Tour, dans sa maison de Lunéville, avec sa famille et son jeune apprenti. Autour d’eux, c’est la guerre, la peste et la famine mais rien ne transparaît ou presque dans le cocon de l’atelier de l’artiste. Il y a du feu dans la cheminée, des pigments ocres et bordeaux.

La découverte du tableau dans le musée de Rouen, par une femme entre deux trains, lui évoque les souvenirs d’un amour intense, violent et malade. La passion pour un homme blessé comme le saint, sur lequel elle s’est penchée, s’oubliant dans la tâche d’aimer et de soigner le blessé.

Jeu d’ombres et de lumière, récit entrelacé de sensibilité et de finesse, c’est une joie de lectrice que de découvrir de tels trésors !

« La capacité d’oublier est peut-être le cadeau le plus précieux fait aux hommes. C’est l’oubli qui nous sauve, sans quoi la vie n’est pas supportable. Nous avons besoin d’être légers et oublieux, d’avancer en pensant que le meilleur est toujours à venir. Comment accepter sinon de vivre, sidérés, transis, douloureux, percés de flèches comme cet homme qu’une femme aimante tente de soigner ? »
« Ce regard. C’est ainsi que nous devrions nous y prendre avec les autres, avec cette attention de dentellière penchée sur son carreau, à regarder naître son motif sous ses doigts, et rien d’autre »
« Si l’amour ne s’accompagne pas d’une totale confiance, il n’est pas. Il est aventure, parenthèse, emballement, caprice, arrangement, plaisir, loisir. Croire en l’autre suppose l’abandon de nos résistances, de notre défiance. Don total qu’on veut croire réciproque. Si, à l’instant de la rencontre, cela n’est pas, nous ne savons pas aimer. Si notre voix ne vacille pas, ne tremble pas, comme tout notre être vacille et tremble, nous ne savons pas aimer »
« J’ai passé le week-end seule, au milieu de ce que j’aimais le plus au monde, et tout cela n’avait plus de sens. J’étais expulsée de mon propre paradis, parce que je ne pouvais le partager avec toi, et que tu ne désirais pas le connaitre »

lundi 27 mai 2019

Le quai de Ouistreham

Voilà un reportage fort intéressant de Florence Aubenas en cette période de gilets jaunes et de grand débat. La journaliste va vivre à Caen pour expérimenter la crise, celle dont on ne cesse de parler en 2009 - et encore maintenant. Elle se fait passer pour simple bachelière, sans compétences particulières, obligée de travailler après s'être fait entretenir pendant 20 ans. 

Et elle raconte le quotidien du Pôle Emploi, les personnes à bout, de souffle, de droits. Les incompréhensions, les violences de l'administration menaçante. Les employés dépassés par les événements, eux-mêmes stressés par leur possible chômage. Les annonces inexistantes. Les galères. Elle conte aussi les salons de l'emploi, les CV, les entretiens pour des postes de femme de ménage, les formations. Puis les premiers essais, à des heures incongrues, chronométrés, avec des machines lourdes, les douleurs, la fatigue, la saleté des gens et des choses. Et surtout, l'invisibilité auprès des autres êtres humains, le mépris pour celle qui nettoie leur espace. La violence des patrons maniaques, qui ne laissent rien passer, qui ne paient que les heures prévues mais pas le temps qu'il faut pour arriver au résultat attendu, et tant pis si ça dure des heures en plus. Il y a aussi les compagnons et compagnes de galère, qui errent au supermarché pour se détendre, qui ont des bons plans pour les soldes, les voitures... Et évidemment, ce ne sont pas des jobs, ce sont des heures, des tas d'heures mises bout à bout, qui permettent à peine de survivre. Et l'auteur parle aussi de la région dévastée, des entreprises fermées, des licenciements massifs, qui ont précarisé toute une génération.

L'expérience s'arrête lorsque Florence décroche un CDI. Et que le lecteur sort, éberlué, de la plongée dans la crise. Passionnant, vivant grâce à des dialogues simples mais lourds de sens !


lundi 20 mai 2019

Lire Bobin ensemble ?

Je suis retombée dans les livres de Christian Bobin comme on tombe amoureuse, d'un coup, sans même m'en rendre compte, il a pris de la place dans ma vie, dans mes nuits de lecture, dans ma bibliothèque. Et je suis sous le charme, ensorcelée par son écriture, ses mots et ses histoires. Des histoires qui ne se racontent pas, ou pas bien. Et j'aimerai partager cette joie de lectrice avec vous !

Avec Yuko, nous proposons donc un "challenge Bobin" puisque c'est le terme, mais c'est plutôt un coin de table de café, où l'on se dirait des petites phrases de ses livres, où l'on échangerait des titres et des mots, où l'on vivrait quelques temps après la lecture, dans l'ambiance d'un paysage ou d'un personnage. C'est un challenge pour un an, au fil des saisons et des lectures

Pour participer, rien de plus simple, il suffit de lire un livre de Bobin, d'en faire un petit billet avec, chose essentielle,  "une phrase qui bondit au visage du lecteur comme si elle n'attendait que lui", de mettre le logo. Et de venir déposer le lien sur nos blogs avec cette phrase - ou ce paragraphe - en espérant que les lectures susciteront des échanges, des discussions, au delà du simple lien !

Nous regrouperons vos chroniques dans un bilan de mi-parcours (décembre 2019) et un bilan final (juin 2020).

Le challenge sera ouvert dans un mois, le 21 juin pour entrer dans l'été ! D'ici là, vous pouvez vous inscrire en commentaire et proposer des lectures communes si vous le désirez. 






Praline
"On croit aimer des gens. En vérité, on aime des mondes" - Yuko avait aussi aimé cette phrase lors de sa lecture 
"Dire : je sais les horreurs de cette vie et je ne me lasserai jamais d'en débusquer les merveilles, c'est faire son travail d'homme"
L'éloignement du monde

"Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires - ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main - avec le plus grand soin et l'attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d'ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent"

Yuko