jeudi 14 novembre 2019

Autoportrait au radiateur


Cet ouvrage de Christian Bobin se présente comme un journal d’avril 1996 à mars 1997. Journal des fleurs et des herbes. Journal des enfants de son amour. J'y ai fait une moisson riche et belle de mots et de phrases ! 
Deux de mes favorites : « Ce qu’on appelle le « charme » d’une personne, c’est la liberté dont elle use vis-à-vis d’elle-même, quelque chose qui, dans sa vie, est plus libre que sa vie » et « Pour trois jours, analphabète : rien de tel qu’un souci pour rendre le monde illisible. Le souci est une manière de porter à soi une attention si bruyante que l’on finit très vite par ne plus rien entendre – ni soi ni les autres. Une mort à même la vie »
« La gaieté, ce que j’appelle ainsi, c’est du minuscule et de l’imprévisible. Un petit marteau de lumière heurtant le bronze du réel. La note qui en sort se propage dans l’air, de proche en proche jusqu’au lointain »
« Personne n’est exactement à sa place et cela vaut mieux, une stricte adéquation serait insupportable »
« C’est clair : tout ce que j’ai, on me l’a donné. Tout ce que je peux avoir de vivant, de simple et de calme, je l’ai reçu. Je n’ai pas la folie de croire que cela m’était dû, ou que j’en étais digne. Non, non. Tout m’est depuis toujours donné, à chaque instant, par chacun de ceux que je rencontre. Tout ? Oui. Depuis toujours ? Oui. A chaque instant ? Oui. Par chacun de ceux que je rencontre, sans exception ? Oui. Alors pourquoi, parfois, une ombre, une lourdeur, une mélancolie ? Eh bien c’est qu’il me manque parfois le don de recevoir. C’est un vrai don, un don absolu. Quelquefois je prétends trier, choisir, je me dis que l’herbe est plus verte de l’autre côté du pont, des bêtises comme ça, rien de grave puisque l’on continue de tout me donner, sans arrêt, pour rien »
« La vie, je la trouve dans ce qui m’interrompt, me coupe, me blesse, me contredit. La vie, c’est celle qui parle quand on lui a défendu de parler, bousculant prévisions et pensées, délivrant de la morne accoutumance de soi à soi »
« « Infiniment plus que tout » : c’est le nom enfantin de l’amour, son petit nom, son nom secret »
« Il y a un instant où notre vie, sous la pression d’une joie ou d’une douleur, rassemble ce qui, en elle, était auparavant dispersé – comme une ville dont les habitants abandonneraient leurs occupations pour se réunir tous sur la grand place »
 « Dans la racine du mot « négligence », il y a le mot « lire ». Faire preuve vis-à-vis d’autrui de négligence, c’est être devant lui comme devant un livre que l’on n’ouvrira pas, le laissant à lui-même obscur, privé de sens »
« L’angoisse suscite la beauté – comme la question réveille sa réponse. A la source d’un grand poème, d’une belle musique ou d’une architecture sacrée, il y a une angoisse que l’on apaise en lui donnant forme, rythme, mesure »
« La hache plus que la dentelle. L’art roman plus que l’art gothique. Ce qui tranche, simplifie et rudoie, plus que ce qui dilue, complique et diffère »
« La lourdeur et l’ennui sont la marque des conseillers qui orientent ma vie, les seuls que j’écoute. Peu bavards, ils m’indiquent uniquement là où je dois m’abstenir. Pour le reste, ils se taisent »
« Faire sans cesse l’effort de penser à qui est devant toi, lui porter une attention réelle, soutenue, ne pas oublier une seconde que celui ou celle avec qui tu parles vient d’ailleurs, que ses goûts, ses pensées et ses gestes ont été façonnés par une longue histoire, peuplée de beaucoup de choses et d’autres gens que tu ne connaîtras jamais. Te rappeler sans arrêt que celui ou celle que tu regardes ne te doit rien, n’est pas une partie de ton monde, il n’y a personne dans ton monde,  pas même toi. Cet exercice mental – qui mobilise la pensée et aussi l’imagination – est un peu austère, mais il te conduit à la plus grande jouissance qui soit : aimer celui ou celle qui est devant toi, l’aimer d’être ce qu’il est, une énigme – et non pas d’être ce que tu crois, ce que tu crains, ce que tu espères, ce que tu attends, ce que tu cherches, ce que tu veux »
« Je connais des écrivains pauvres, je n’en connais aucun qui soit au chômage : privé d’écrire – et donc de joie, car il ne faut pas se raconter d’histoire : c’est une joie pure que celle d’écrire, et tout autre discours là-dessus est répugnant »
« Les techniques modernes pour relier les individus les uns aux autres visent toutes à une seule chose : réduire à l’extrême le délai entre un désir et sa réalisation. C’est une manière angélique de nier l’épaisseur et la lourdeur du temps. Mais l’amour qui est cet envol a besoin de cette épaisseur et de cette lourdeur. Il prend son essor en s’appuyant sur eux. C’est pour préserver ce temps que je laisse le téléphone sonner et le répondeur réciter ses poèmes »
« Ce matin j’ai pris un cours de danse avec une araignée et cet après-midi je m’en porte mieux »
« « Reste près de moi », dit le mauvais amour. « Va, dit le bon amour, va, va, va : c’est par fidélité à la source que le ruisseau s’en éloigne et passe en rivière, en fleuve, en océan, en sel, en bleu, en chant » »
« Car il en va des sociétés comme des individus : le réel est toujours du côté du réfractaire, du fugitif, du résistant, de tout ce qu’on cherche à calmer, ordonner, faire taire et qui revient quand même, qui revient encore, et qui revient sans cesse – incorrigible. L’écriture est de ce côté-là. Tout ce qui s’entête à vivre est de ce côté-là. »
« Le bien, s’il y en a, quand il y en a, arrive dans les rares instants où, m’abstenant de faire quoi que ce soit, je lui ouvre un espace. Le mal, c’est ce à quoi je prends part. Le bien, c’est ce que je laisse venir. »
« Vouloir plaire, c’est mettre sa vie dans la dépendance de ceux à qui l’on veut plaire, et de cette part en eux, infantile, qui veut sans fin être comblée. Ceux qui recueillent les faveurs de la foule sont comme des esclaves qui auraient des millions de maîtres. »
« Devant la phrase poudreuse et calme : «  Il neige », on ne songe pas à poser la question : « Qui est-ce qui neige ? » « Il neige » désigne un fait pur, un évènement sans auteur : « il y a de la neige, là maintenant. » Dire « je t’aime » ne dit rien d’autre. « Aimer » est un verbe de la même famille que « neiger ». Qui est-ce qui neige ? La neige. Qui est-ce qui aime ? L’amour. « Je t’aime » – donc « il y a de l’amour, là, maintenant. Il n’y a que de l’amour et moi je n’y suis pas. Je suis seulement celui qui formule ce qu’il y a là où, momentanément, je ne suis plus. » »
« Choses qui viennent par défaut à la place d’une autre : l’ambition. L’argent. Laver les vitres, classer des photos. La colère. Les voyages. Choses qui remplissent toute leur place et ont en elle-même leur propre suffisance : Nouer les lacets d’un petit enfant. Lire un livre d’une traite avec la nuit alentour. Changer l’eau des fleurs. L’empreinte d’un moineau sur la neige fraîche. L’amour. »
« L’écriture est la sœur cadette de la parole. L’écriture est la sœur tardive de la parole ou un individu, voyageant de sa solitude à la solitude de l’autre, peuple l’espace entre les deux solitudes d’une Voie lactée de mots. Ce qui nous parle, c’est ce qui nous aime. Une parole privée d’amour est une chose sourde, sans conséquence « Je ne sais pas te parler, donc je te tue » : l’amour est un effort pour sortir de ce meurtre naturel de chacun par chacun. L’amour est cette bienveillance élémentaire à partir de laquelle une solitude peut parler à une autre solitude et, au besoin, l’accompagner jusque dans le noir. »


lundi 11 novembre 2019

Les identités meurtrières

Autant j'ai déjà lu Maalouf romancier, autant c'est une découverte de le lire essayiste. Pourtant, ce titre est en bonne place sur ma LAL !

Dans cet ouvrage, Amin Maalouf décortique et analyse ce qu'est l'identité, ses multiples composantes, les appartenances, les héritages. 

"Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! L'identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n'ai pas plusieurs identités, j'en ai une seule, faite de tous les éléments qui l'ont façonnée, selon un "dosage" particulier qui n'est jamais le même d'une personne à l'autre"
"Mon identité, c'est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne"
"S'il existe, à tout moment, parmi les éléments qui constituent l'identité de chacun, une certaine hiérarchie, celle-ci n'est pas immuable, elle change avec le temps et modifie en profondeur les comportements"
"Grâce à chacune de mes appartenances, prise séparément, j'ai une certaine parenté avec un grand nombre de mes semblables ; grâce aux mêmes critères, pris tous ensemble, j'ai mon identité propre, qui ne se confond avec aucune autre"
"C'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer"
"L'identité n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence"
"Tant il est vrai que ce qui détermine l'appartenance d'une personne à un groupe donné, c'est essentiellement l'influence d'autrui ; l'influence des proches - parents, compatriotes, coreligionnaires - qui cherchent à se l'approprier, et l'influence de ceux d'en face, qui s'emploient à l'exclure. Chacun d’entre nous doit se frayer un chemin entre les voies où on le pousse, et celles qu’on lui interdit ou qu’on sème d’embûches sous ses pieds ; il n’est pas d’emblée lui-même, il ne se contente pas de "prendre conscience" de ce qu’il est, il devient ce qu’il est ; il ne se contente pas de "prendre conscience" de son identité, il l’acquiert pas à pas."

Et ces multiples appartenances coexistent, à différents niveaux. C'est souvent celle qui est attaquée ou questionnée, qui fait vibrer ou réagir la personne.

Alors, il s'interroge sur la façon dont ces identités multiples, s'expriment par rapport à une mondialisation qui lisse les différences, propose un modèle dominant, écrasant. Et exacerbant les comportements identitaires, meurtriers parce qu'ils se posent "contre" une inégalité, une domination. Il analyse le cas des pays arabes et de pays colonisés, enjoints à une modernisation ou une occidentalisation forcée, et montre comment des réactions nationalistes ou communautaristes en naissent. 
"Il y a constamment, dans l’approche qui est la mienne une exigence de réciprocité – qui est à la fois souci d’équité et souci d’efficacité. C’est dans cet esprit que j’aurais envie de dire, "aux uns" d’abord : "plus vous vous imprégnerez de la culture du pays d’accueil, plus vous pourrez l’imprégner de la vôtre" ; puis "aux autres" : "Plus un immigré sentira sa culture d’origine respectée, plus il s’ouvrira à la culture du pays d’accueil [...] si j’adhère à mon pays d’adoption, si je le considère mien, si j’estime qu’il fait désormais partie de moi et que je fais partie de lui, et si j’agis en conséquence, alors je suis en droit de critiquer chacun de ses aspects ; parallèlement, si ce pays me respecte, s’il reconnait mon apport, s’il me considère, avec mes particularités, comme faisant désormais partie de lui, alors il est en droit de refuser certains aspects de ma culture qui pourraient être incompatible avec son mode de vie ou avec l’esprit de ses institutions."
"Il ne sert à rien, me semble-t-il, de s'interroger sur "ce que dit vraiment" le christianisme, l'islam ou le marxisme. Si l'on cherche des réponses, pas seulement la confirmation des préjugés, positifs ou négatifs, que l'on porte déjà en soi, ce n'est pas sur l'essence qu'il faut se pencher mais sur les comportements, au cours de l'Histoire, de ceux qui s'en réclament"
"Les sociétés sûres d'elles se reflètent dans une religion confiante, sereine, ouverte ; les sociétés mal assurées se reflètent dans une religion frileuse, bigote, sourcilleuse. Les sociétés dynamiques se reflètent en un islam dynamique, innovant, créatif ; les sociétés immobiles se reflètent en un islam immobile, rebelle au moindre changement [...] Ce contre quoi je m'élève, ici, c'est cette habitude que l'on a prise - au Nord comme au Sud, chez les observateurs lointains comme chez les adeptes zélateurs - de classer chaque événement se déroulant dans chaque pays musulman sous la rubrique "islam", alors que bien d'autres facteurs entrent en jeu qui expliquent bien mieux ce qui arrive. Vous pourriez lire dix gros volumes sur l'histoire de l'islam depuis les origines, vous ne comprendriez rien à ce qui se passe en Algérie. Lisez trente pages sur la colonisation et la décolonisation, vous comprendrez beaucoup mieux"
Il questionne également les quotas, le communautarisme, les discriminations positives à l'égard des minorités ? Sont-elles réellement des solutions ? 

Amin Maalouf prône un humanisme universel, qui reconnaisse à chaque homme son humanité, une réciprocité dans les relations, l'apprentissage de plusieurs langues et la découverte d'autres cultures. Bref, c'est un appel à vivre plus ouvert à l'autre et à ses identités. Car c'est aussi quelque chose qui pourrait se diffuser dans notre monde globalisé !

lundi 4 novembre 2019

Circe

Ce livre de Madeline Miller était depuis sa publication sur ma LAL. Le croiser en bibliothèque m'a fait sauter le pas de la lecture. 
Bienvenue dans la vie de Circé, la sorcière qui transforme les hommes en porcs. Sauf Ulysse, protégé par Hermès. Comment ça c'est un peu maigre ? Evidemment, le roman de Madeline Miller est plus vaste que cela. Ecrit à la première personne, c'est la voix de Circé qui s'élève, de sa naissance à ... son dernier acte de magie ? 

Circé, fille d'Hélios et de Perséis, c'est une déesse ratée : pas très jolie, pas très douée, elle observe et se cache toute son enfance. Moquée et abandonnée par ses frères et sœurs, elle s'occupe à regarder les humains. Puis s'amourache de Glaucos, l'un d'eux, qu'elle va rendre immortel. Et elle va changer une nymphe en monstre, Scylla. Evidemment, ça ne plait pas aux dieux, voire ça leur fait très peur, et ils l'exilent sur une île hostile : Aiaia. Elle y développe ses dons de magicienne, à l'écart du monde. Pourtant, des hommes accostent sur ses rives, comme le savant Dédale, ainsi que sa nièce Médée, ou le bel Ulysse, ou le fringuant Hermès (ah non, c'est un dieu). Comment la déesse s'en accommode-t-elle ? Comment passe-t-on d'exil en rebondissement et intrigues ? Eh bien, je vous invite à lire ce roman pour le découvrir.

Au-delà de l'aventure mythologique (dont j'aime toujours autant les réécritures), c'est le portrait de femme qui est intéressant ici. Bon, elle prend plusieurs millénaire pour évoluer mais c'est sa nature de déesse ;) Ok, les premiers chapitres sont un peu longuets. Mais dès qu'elle découvre ses dons, ça devient plus sympa. Et l'écriture est plutôt belle, notamment lorsque Circé cueille ses plantes, avec ses lions et ses loups !

lundi 28 octobre 2019

Le Concert


Le bouquin d’Ismail Kadaré commence bien avec cette livraison d’un citronnier chez Silva un soir de repas de famille. Autour de la table, Silva, sans sa sœur Ana, récemment décédée, Arian, son frère et des membres de la famille de Gjergj, son époux. Nous sommes en Albanie, alors que les relations avec la Chine se tendent. Silva et Gjergj sont un peu des ci-devant, des bourgeois communistes. Oui, c’est bizarre. Mais ils ont des bons postes, lisent, fréquentent des écrivains. Et s’inquiètent des relations avec la Chine alors que Mao expire. Ce n’est pas tout à fait les mêmes préoccupations pour les chinois sous Mao, qui vivent dans la méfiance et dans la destruction de tout ce qui peut s’approcher de la culture. Les pages sur les écrivains « rééduqués » sont terribles.

Au fur et à mesure de ce gros roman, les relations entre Chine et Albanie sont contées, à travers quelques personnages. C’est assez long et indigeste, surtout quand il est question de la mort de Lin Biao et de ses causes. Ou quand Shakespeare et Macbeth s’invitent. Ce n’est pas non plus un mauvais roman mais il est extrêmement classique et rien ne vient réellement réveiller le lecteur.


jeudi 24 octobre 2019

Une longue impatience

Avril 1950, Anne est inquiète : Louis, son fils aîné, a disparu. Enfin, il n'est pas rentré. Et il ne rentrera pas pendant des jours, des mois, des années... C'est avec Anne, sa mère, que l'on vit cette attente insupportable. Alors, pour patienter, elle coud. Elle imagine sur une nappe le festin qu'elle donnera lors du retour du fils prodigue. En creux, c'est la vie d'Anne, son mariage avec Etienne, qui n'est pas du même monde, ses autres enfants. C'est Louis petit puis ado. Louis qui prend tant de place pour un absent.

Ce roman de Gaëlle Josse est superbe ! Poignant, touchant, à faire pleurer. Le portrait d'Anne est fin, subtil, discret et l'écriture tisse un visage de femme inoubliable, d'une patiente Pénélope de Bretagne.

lundi 21 octobre 2019

Marins d'audace !

Voilà un joli roman graphique au service d'une association pas comme les autres : Jolokia ! L'idée du fondateur, Pierre Meisel, c'est de former un équipage aux profils divers et de les faire gagner des courses en mer. Et montrer par là combien la diversité, au service d'un but commun, est une force.

Guillaume de Bats, l'auteur de cet ouvrage, s'embarque avec l'équipage. Et il croque avec humour et simplicité les équipiers, le bateau, les courses, les entraînements. Un joli moment de lecture et une belle cause à découvrir :)

lundi 14 octobre 2019

Pedro Paramo


J’ai lu il y a quelques temps des nouvelles de Juan Rulfo. Je poursuis ma découverte avec ce roman, que j’ai beaucoup plus apprécié que mes premières lectures. J’ai eu l’impression de ne pas toujours en saisir toutes les subtilités (c’était en VO) mais j’ai été bluffée par l’ambiance et le brouillage des pistes.

Juan, notre narrateur part à la recherche de son père, Pedro Paramo, pour réclamer son bien. Il se rend à Comala après la mort de sa mère Dolorès et rencontre en chemin un autre fils dudit Pedro qui l’accompagne jusqu’à la ville. Et lui annonce la mort de Pedro. La ville parait complètement abandonnée. Et pourtant, Juan s’aventure dans la ville et cherche Ña Eduviges pour se loger. Et c’est là qu’on perd pied pour se laisser entraîner dans une sarabande où les morts de la ville nous informent sur leur passé, surtout celui de Pedro Paramo. Petite frappe devenu propriétaire terrien, tyran local à qui rien ni personne ne résiste, on le découvre par fragments, sans chronologie, par ouï-dire. Terres isolées, brûlées par la chaleur, la loi du plus fort et les passions violentes abritent cette histoire brillante et étonnante. La tension monte autour de Juan et des souvenirs de son père Pedro jusqu’au moment de bascule. De même, la situation de Pedro évolue avec l’amour de Susana et sa disparition…

Je comprends mieux pourquoi ce roman est un précurseur du réalisme magique et a inspiré Garcia Marquez. Il nous plonge dans un Comala fantastique, où vivants et morts se mélangent, où la mort est omniprésente, banale, mêlée à la vie - renforçant l’image d’Epinal que j’ai du Mexique et des liens entre morts et vivants. Ça me fait aussi penser aux transis de pierre de la Renaissance, où le vivant est déjà rongé par la mort. Je suis complètement sous le charme.

mercredi 9 octobre 2019

Sorties des six derniers mois... oups, ça date !

Pour Sama
Documentaire filmé caméra au poing, essentiellement dans un hôpital, durant le siège d'Alep, c'est un film très dur. Waad et Hamza de 2011, dans l'enthousiasme du printemps arabe, à 2016, à la fin du siège d'Alep, c'est l'itinéraire de deux résistants et deux rescapés. Elle est journaliste, il est médecin. Et elle nous livre des images crues, dures, d'enfants morts sous les bombes, de familles en deuil, coincées dans une ville fantôme. Un documentaire qui laisse sans voix.

Nous les arbres
A la fondation Cartier, une étrange expo sur les arbres, à travers des artistes et des scientifiques. Expo dans l'air du temps, qui réunit des œuvres contemporaines variées, provenant notamment de communautés indigènes du Paraguay et du Brésil (youpi). Représentations des arbres et liens entre la nature et les créations humaines sont au centre de la visite. Le parcours n'est pas forcément très clair mais c'est une belle promenade entre les dessins de Francis Hallé, les films de Depardon et les artistes du Chaco !

Les hirondelles de Kaboul
Magnifique film d'animation, aux images aquarellées et douces, qui contrastent fortement avec le fond de l'histoire : la vie d'une jeune femme à Kaboul, sous les talibans. Mohsen et Zunaira, deux intellectuels, vivent ensemble, ils s'aiment. Zunaira, cloîtrée chez elle, dessine à longueur de temps. Mohsen erre dans les ruines de l'université et participe à une lapidation. De ce geste et des humiliations des soldats, une dispute s'ensuit à l'issue de laquelle Mohsen meurt. Zunaira est emprisonnée mais Atiq, le gardien de prison, ne reste pas insensible à ses charmes. Un film très esthétique !

Amazonie : Le chamane et la pensée de la forêt
C'est une expo toujours visible au château des ducs, à Nantes. Expo de plumasserie exceptionnelle : les parures sont dingues ! L'objet de l'expo, ce sont les peuples indigènes d'Amazonie, qui luttent pour conserver leurs terres et leur droit à vivre dans la forêt. Ce sont leurs chefs qui en parlent, à travers plusieurs vidéos qui parcourent l'expo. Pensée par peuple, dont je n'ai malheureusement pas retenu tous les noms, on découvre à la fois les armes, des ornements et quelques éléments sur la vie quotidienne de chacun. Plus intéressant esthétiquement qu’anthropologiquement.

Rock ! Une histoire nantaise
Toujours au château des ducs de Nantes, c'est une histoire du rock à Nantes depuis les années 60 à nos jours. Ce sont des groupes, des lieux, des chansons, offertes chronologiquement. Avec un système d'ampli assez amusant pendant la visite et plein de noms que j'ignorais totalement !

Paris Romantique
Au Petit-Palais et au musée de la vie romantique, on parcourt les courtes mais foisonnantes années de 1815 à 1848, en s'arrêtant dans les divers quartiers de Paris. C'est passionnant - mais on n'avait pas prévu assez de temps, du coup fin du parcours en 4e vitesse. On part des Tuileries, du Louvre et du Palais Royal, les lieux du pouvoir politique et économique pour aller vers le Paris des Révolutions et des plus pauvres. Les nouveaux lieux intellectuels et artistiques comme la nouvelle Athènes sont évoqués, plus spécialement au musée de la vie romantique avec les salons. Une expo passionnante entre art et histoire !


Muse
Concert au Stade de France avec foule d'effets spéciaux. C'est un peu too much, non ? Même si ça fait toujours plaisir de retrouver ces artistes.

Parasite
Il est rare que je me sente mal au ciné, mais ce film - et la chaleur de la salle - m'ont épuisée. Cette histoire de famille pauvre qui s'incruste chez les riches fait passer par bien des émotions. Est-ce juste ou injuste ? Est-ce drôle ou pitoyable ? Est-ce gore ? Est-ce moral ou non ? Et finalement, à quoi ça sert la morale ? Un film esthétiquement très réussi, dont on sort avec des questions !

A gospel Feast par Diony'sVoice
Concert de Gospel hyper chouette par un jeune groupe.

Mes souliers sont rouges
Très belle soirée de concert au café de la danse avec le groupe reconstitué, des nouvelles chansons, toujours des souliers rouges et de la podorythmie. Et un petit plus avec l'accompagnement en langue des signes. De quoi danser la gigue toute la nuit !

Et pendant ce temps Simone Veille
Et si on rembobinait l'histoire du féminisme ? Des années 50 à nos jours par exemple. On suit trois femmes, et leur progéniture, dans la difficile libération féminine. Drôle, sans complexe, c'est un joli voyage que nous offre cette pièce.

Green Book
La tournée d'un musicien noir, Don Shirley, dans le sud de l'Amérique dans les années 60, n'est pas de tout repos. Tony Lip, engagé comme chauffeur et garde du corps, va découvrir les violences du racisme. Une belle histoire d'amitié et des moments édifiants.

Fernand Khnopff
Un de mes peintres chouchous depuis une expo au musée de Bruxelles... il y a des siècles ! J'ai eu beaucoup de joie à le redécouvrir à Paris au Petit Palais, même si j'avais oublié à quel point symbolisme et onirisme peuvent côtoyer mysticisme chelou. La scéno est superbe, dans un décor fin de siècle, et le parcours thématique permet d'observer les portraits, paysages, sculptures et peintures du rêve, d'Hypnos etc. chers à l'artiste. Belle rétrospective d'un peintre méconnu, dont j'aime l'onirisme et la touche ouateuse. 

A la bonheur
Au théo théâtre, voyage farfelu d'un clown qui nous vend du bonheur. Pas emballée.

Fendre l'air
Sur l'art du bambou au Japon, voici une exposition du quai Branly qui m'a laissée de marbre. A croire que la vannerie et l'art de la tresse ne sont pas mes tasses de thé. De panier décoratif à sculpture, la place de ces œuvres de bambou évolue, au point que certains soient aujourd'hui trésors nationaux.

Heptameron, récits de la chambre obscure
J'avais beaucoup aimé les récits de Marguerite de Navarre. Imaginez-les repris ici par des comédiens, des musiciens et des chanteurs de pièces baroques. Décor dépouillé, histoires d'amour et de mort, voix pures, préparez-vous à vivre un rêve éveillé. Magnifique !

Seule(s) en scène
Cinq comédiennes sur scène, dans les années 60. Elles répètent une pièce où il est question de meurtre. Mais très souvent, elles dérapent dans leur propre réalité. Drôle et bien mené, avec des actrices attachantes.

Peintures des lointains
Au musée du Quai Branly, on découvre des peintures qui retracent les liens entre colonisateurs et colonisés, orient et occident, du XVIIe au XXe siècle. De l'émerveillement -que c'est exotique !- au racisme, il y a un peu de tout dans cette expo. Rien de bien nouveau du point de vue historique, mais des peintures étonnantes, peu vues - pas toujours géniales esthétiquement !

lundi 7 octobre 2019

Tout le monde est occupé


C’est peut-être la première fois que je lis un Bobin si proche du roman. C’était étonnant et agréable de suivre une histoire plus que des évocations. Que voulez-vous, j’aime aussi l’ordre et les chronologies, s’ils sont légers. On pourrait dire que c’est l’histoire d’Ariane et de ses trois amours, ou d’Ariane et ses trois enfants. Ariane pleine de joie et de vie. Ariane qui vole et qui ronfle en dormant. Ariane qui a un canari et un chat. Qui aime les plantes et les revues. Puis à travers elle, c’est Manège, Tambour et Crevette que l’on découvre. Trois enfants étonnants et sensibles, comme Ariane. Et quelques personnes autour d’eux : les pères, plus ou moins présents, les employeurs d’Ariane, qui ont tous une petite lourdeur – tristesse, orgueil et jalousie -, la vierge Marie de plâtre de l’église qui aime voyager et voilà. Ça suffit pour faire un petit monde aux allures de conte.


La phrase qui fait boum : 
« Les livres, pour les effacer, il suffit de ne jamais les ouvrir. Les gens, c'est pareil : pour les effacer, il suffit de ne jamais leur parler »
Et plein d'autres morceaux choisis !
« Elle aimait et elle voulait. Le reste n’importait pas. Vivre est si bref. Donne-moi ce que j’aime. Je n’aime que la vérité. Donne-moi ce que tu es, laisse tomber ce que t’ont appris tes maîtres, oublie ce qu’il est convenable de faire »
« Il n’y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, et c’est pareil – il n’y a que des miracles dans ce monde »
« Tout le monde est occupé. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois. Monsieur Lucien est envahi par sa femme. Monsieur Gomez est obsédé par sa mère. Madame Carl ne pense qu’à sa carrière. On ne peut pas faire deux choses à la fois. C’est dommage mais c’est comme ça. Dans la cervelle la plus folle comme dans la plus sage, si on prend le temps de les déplier, on trouvera dans le fond, bien caché, comme un noyau irradiant tout le reste, un seul souci, un seul prénom, une seule pensée. Dans le cerveau de Manège, dans sa tête, dans son cœur et sous ses paupières qui ne se ferment jamais, il y a désormais un pêcheur à la ligne. Elle le cherche dans la beauté du monde. Elle dessine cette beauté pour y trouver les traits de son père. L’histoire des petites filles avec leur père est une histoire insistante. Quant à l’histoire des petits garçons avec leur mère, c’est encore plus compliqué. C’est dommage, c’est navrant, c’est un peu étroit, c’est tout ce qu’on voudra mais c’est comme ça. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois »
« Ariane est à nouveau amoureuse. Il n’y a pas d’occupation plus radicale. L’amour prend la pensée et la prend toute. L’amour est pour la pensée la fin des vacances. Tout ce qu’Ariane pense se rapporte à son nouvel amour »
« Dieu, mon petit bonhomme, c’est aussi simple que le soleil. Le soleil ne nous demande pas de l’adorer. Il nous demande seulement de ne pas lui faire obstacle et de le laisser passer, laisser faire. Un peu comme Ariane dans la cuisine, quand elle demande aux enfants d’aller jouer un peu plus loin, afin de préparer cette nourriture qu’elle n’invente au fond que pour eux. Dieu, c’est pareil mon petit bonhomme. Il aime nous voir rire et jouer. Le reste, il s’en occupe »

lundi 30 septembre 2019

10 jours dans un asile

Nellie Bly, c'est celle qui a battu Phileas Fogg ! Elle a fait le tour du monde en 72 jours. Et à part ça ? Elle s'est illustrée dans le journalisme d'investigation en s'y mettant à 200%. Notamment en se faisant passer pour folle pour enquêter sur les conditions de vie en asile psychiatrique. C'est ce reportage qui est au cœur de ce petit ouvrage. Avec humour, Nellie conte comment elle se fait passer pour folle - et à quel point ça marche bien. Elle est ensuite internée avec d'autres femmes, dont certaines sont effectivement folles mais d'autres pas... Elles parlent simplement une langue étrangère, ou ont été internées par leur famille sans le savoir. Ce qui est dommage, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire comprendre aux médecins qu'elles ne sont pas folles. Commence une vie de privation, de tortures quotidiennes par des infirmières sadiques (bains sales et glacés, vol de nourriture, violences physiques et verbales...) et d'indifférence du reste du monde pour ces conditions de vie. Enfin, jusqu'à la publication du reportage. 

Deux autres enquêtes suivent : l'un sur les embauches des bonnes, l'autre sur le travail en usine. Plus courts, moins fouillés, ils donnent simplement un aperçu de la condition ouvrière à New York à la fin du XIXe siècle. 

Effrayant mais inspirant sur les mots et les femmes de tête qui font changer les mentalités !


dimanche 29 septembre 2019

Le soleil se lève aussi

Voilà un Hemingway qui profite du mois américain pour sortir de ma PAL. C'est un roman qui se passe essentiellement en France et en Espagne de l'entre deux guerres, où l'on suit un groupe d'américains.

Jake Barnes, le héros de ce roman, est un vétéran alcoolique - comme la majorité des personnages de ce livre. Journaliste, on le voit passer de bars en bars, de restaurants en bars à Paris, du côté de Montmartre ou Montparnasse. On y croise Brett, une américaine qui passe de liaison en liaison. Et Bill, Mike et Robert qui lui tournent autour. Paris n'est pas la partie la plus passionnante du roman. Puis on suit la bande aux fêtes de Pampelune où Jake initie ses amis à la corrida. Et tous continuent de picoler. Il y a un peu plus d'action dans le groupe et de belles scènes de campagne et de pêche. 

Le vide et la superficialité de la vie après guerre est très bien rendue. Le souci, c'est qu'on s'ennuie presque autant que les personnages. Et que tous se ressemblent terriblement. Bref, ce n'est pas mon roman favori. Ni mon auteur favori. 


lundi 23 septembre 2019

L'homme du désastre

Antonin Artaud, c'est cet écrivain, cet essayiste que l'on nous a fait lire en prépa et dont je garde le souvenir d'une écriture exaltée, incompréhensible parfois. C'est un fou, un homme mis à l'écart, un prophète, un de ceux qui ne vivent pas à moitié. C'est à lui et pour lui qu'écrit Bobin. C'est une lettre, une méditation sur les thèmes universels de la vie, des souffrances, de la poésie, de la mort... Comme toujours, c'est poétique, un peu décousu, on ne comprend pas tout, on a même l'impression d'entrer par effraction dans ce livre, de lire quelque chose qui ne nous est pas entièrement destiné mais qui nous éclaire. 
Ma phrase choc : "Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise" que je contextualise plus bas. 

"Seule échappée à la douceur de l'abîme votre voix, aujourd'hui encore exaltée. Trop simple pour être entendue, elle nommait sans fin cet écart nocturne entre chacun et sa propre vie, dont ne varie jamais que la grandeur, qui ne cesse que dans l'ardeur d'un amour, lorsque les forces du corps, innombrables et fuyantes, se croisent en un seul point incorporel : le sommet de l'éclair."
"Regardez. Nous préférons toujours la vie restreinte, la vie tempérée, à ce trait de foudre, à cette intelligence plus rapide que la lumière. Toujours nous préférons ne pas savoir, vivre à côté de notre vie. Elle est là. Elle est sous le buisson ardent, on ne s'en approche pas. Il faut l'imprévu d'un amour ou d'une lecture pour que nous allions y voir. Il faut que cette chose - la vie commune, magnifiée - s'empare de nous par surprise, par erreur presque, par défaut. Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise. Sous l'effet d'une terreur de l'amour ou de l'enfance. Sous une extinction brutale du ciel, comme ce pauvre idiot de Van Gogh, pétrifié d'effroi sous l'aile noire des corbeaux. Comme ces statues de pierre, sur les tympans romans, avec leur bouche creusée de douceur, où la main de l'ange a fourré toute la mort du monde, toute la joie du monde. La vie ordinaire, quand elle est, par erreur ou par grâce transfigurée, soulevée à son plus haut, quand l'on voit - comme seulement on peut voir - sans aide, sans secours, d'une connaissance à elle-même révélée, pour la première fois au monde, toujours pour la première fois - ce que c'est que de vivre et que cette vie est la seule, mille fois plus riche que tous les dieux inventés pour la comprendre, quand l'on voit cela, l'éternité périssable de chaque jour - alors plus rien n'est tenable, plus rien ne tient. Aucune raison, aucun devoir, aucune attente. On part, on se tait. On part en se taisant. Et cela, on ne veut pas, on n'en veut pas."

lundi 16 septembre 2019

La fatigue d'être soi

Cet ouvrage d'Alain Ehrenberg apparaissait dans beaucoup de mes lectures, dans la biblio comme les notes de bas de page. J'ai voulu le découvrir. Attention, c'est intéressant, surtout sur la situation actuelle mais c'est avant tout un ouvrage autour de la dépression et de ses évolutions depuis le début du siècle, avec une bonne place liée aux médicaments et traitements, des électrochocs aux antidépresseurs, aux types de médecins qui interviennent, en France et aux USA. Je m'attendais à un ouvrage de socio, mais c'est aussi une histoire de la psychiatrie. Il développe notamment une histoire de la mélancolie et de l'angoisse, liées à la liberté personnelle, trop grande pour soi. Voici une petite sélection d'extraits qui donnent à penser ! 

"Le droit de choisir sa vie et l'injonction à devenir soi-même placent l'individualité dans un mouvement permanent. Cela conduit à poser autrement le problème des limites régulatrices de l'ordre intérieur : le partage entre le permis et le défendu décline au profit d'un déchirement entre le possible et l'impossible. L'individualisation s'en trouve largement transformée. Parallèlement à la relativisation de la notion d'interdit, la place de la discipline dans les modes de régulation de le relation individu-société s'est réduite. Ceux-ci ont moins recours à l'obéissance disciplinaire qu'à la décision et l'initiative personnelle"

Il décrit la dépression comme "l'angoisse qui m'indique que je franchis un interdit et me divise, soit une pathologie de la culpabilité, une maladie du conflit ; la fatigue qui m'épuise, me vide et me rend incapable d'agir, soit une pathologie de la responsabilité, une maladie de l'insuffisance"

"Quel que soit le domaine envisagé (entreprise, école, famille) le monde a changé de règles : elles ne sont plus : obéissance, discipline, conformité à la morale mais flexibilité, changement, rapidité de réaction, etc. Maîtrise de soi, souplesse psychique et affective, capacités d’action font que chacun doit endurer la charge de s’adapter en permanence à un monde qui perd précisément sa permanence, un monde instable, provisoire. La lisibilité du jeu social et politique s'est brouillée. Ces transformations institutionnelles donnent l’impression que chacun, y compris le plus humble et le plus fragile, doit assumer la tâche de tout choisir et de tout décider"

"En 1988 paraît en France un Guide des 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement. Il fait scandale. Les auteurs -anonymes- plaident pour un « droit au dopage » dans une société de compétition exacerbée. Ils différencient le fait de se droguer, qui consiste à se replier sur son propre univers, du fait de se doper, qui permet de mieux se confronter aux contraintes croissantes. La montée en puissance de la fonction stimulante des drogues comme des médicaments psychotropes est frappante, y compris dans le cas des anxiolytiques, parce que la diminution de l’angoisse joue une rôle désinhibiteur : la personne calmée peut agir"

"Si la mélancolie était le propre de l’homme exceptionnel, la dépression est la manifestation de la démocratisation de l’exception"

"Nous vivons avec cette croyance et cette vérité que chacun devrait avoir la possibilité de créer par lui-même sa propre histoire au lieu de subir sa vie comme un destin. L’homme « s’est mis en mouvement » (Lefort) par l’ouverture des possibles et le jeu de l’initiative individuelle, et cela jusqu’au plus profond de son intimité. Cette dynamique accroît l’indétermination, accélère la dissolution de la permanence, multiplie l’offre de repères et les brouille simultanément. L’homme sans qualités, dont Musil a dressé le portrait, est l’homme ouvert à l’indéterminé, il se vide de toute identité imposée d’un dehors qui le structurait"

"La dépression et l'addiction sont les noms donnés à l'immaîtrisable quand il ne s'agit plus de conquérir sa liberté, mais de devenir soi et de prendre l'initiative d'agir. Elles nous rappellent que l'inconnu est constitutif de la personne, aujourd'hui comme hier. Il peut se modifier, mais guère disparaître - c'est pourquoi on ne quitte jamais l'humain. Telle est la leçon de la dépression. L'impossibilité de réduire totalement la distance de soi à soi est inhérente à une expérience anthropologique dans laquelle l'homme est propriétaire de lui-même et source individuelle de son action. La dépression est le garde-fou de l'homme sans guide, et pas seulement sa misère, elle est la contrepartie du déploiement de son énergie. Les notions de projet, de motivation, de communication dominent notre culture normative. Elles sont les mots de passe de l'époque. Or la dépression est une pathologie du temps (le déprimé est sans avenir) et une pathologie de la motivation (le déprimé est sans énergie, son mouvement est ralenti, et sa parole lente). Le déprimé formule difficilement des projets, il lui manque l'énergie et la motivation minimale pour le faire. Inhibé, impulsif ou compulsif, il communique mal avec lui-même et avec les autres. Défaut de projet, défaut de motivation, défaut de communication, le déprimé est l'envers exact de nos normes de socialisation. Ne nous étonnons pas de voir exploser, dans la psychiatrie comme dans le langage commun, l'usage des termes de dépression et d'addiction, car la responsabilité s'assume, alors que les pathologies se soignent. L'homme déficitaire et l'homme compulsif sont les deux faces de ce Janus"

vendredi 13 septembre 2019

Sorcier


Il faut bien vider sa PAL mais franchement, je ne comprends même pas ce que ce titre de Jim Harrison y faisait. Le quotidien de John Lundgren, chômeur, avec sa jolie femme Diana, n’a jamais réussi à m’intéresser. Il baise et cuisine. Il lui arrive des aventures chelous. Pourtant, il finit par trouver un job étonnant, pour un mec pas très clair. Il joue les détectives et redresseurs de torts. Et ne se prend pas au sérieux. Et les situations qu’il traverse ne manquent pas d’humour. Mais rien à faire, je n’ai pas accroché. Un peu comme avec Wilt.



mardi 10 septembre 2019

Une étincelle de vie

Je découvre Jodi Picoult avec ce roman. Ce n'est pas un coup de cœur mais un roman prenant et intéressant sur une question de société : l'avortement et les droits des femmes. Un roman qui parle d'adolescentes, mais pas que...

Avec les protagonistes, nous sommes dans une clinique, la dernière du Mississippi qui pratique des avortements, pris en otage par George qui a déjà tiré sur plusieurs personnes. Parmi les otages, le docteur, des infirmières, des patientes dont Wren, la fille du négociateur de crise, Hugh - qui a bien sûr évité d'en parler à ses supérieurs. Et en parallèle, quoique plus discrètement, nous découvrons Beth, une adolescente qui a avorté de façon illégale. Elle est arrêtée pour meurtre. Il est 17 heures et nous allons remonter la crise, heure par heure avant de découvrir le dénouement et les liens entre les divers personnages.

Médecins, juristes, croyants, athées, activistes pro-life, femmes de tous âges, enceintes ou non, se rencontrent dans ce roman qui expose la situation des femmes d'un état conservateur des USA. Et c'est assez flippant ! Et la question raciale et sociale est très présente également. Pas de jugement, les positions des uns et des autres sont exposées avec clarté - et la base légale est développée dans la note finale très instructive.

Si l'aspect thriller et les personnages ne m'ont pas énormément plu, comprendre la réalité américaine autour des questions d'avortement était passionnant et inquiétant. Les femmes font décidément toujours aussi peur aux hommes ! 
"Si les hommes portaient les bébés à la place des femmes, l'avortement ferait sûrement partie des sacrements"