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jeudi 4 juillet 2019

Les Barbares

Encore une sortie de LAL très ancienne. Suite à ma rencontre avec Jacques Abeille, j'avais noté ce titre pour poursuivre mon exploration des jardins statuaires. J'aurais dû le faire plus tôt car mon souvenir du voyageur et des jardiniers de statues reste assez flou.

On reprend un personnage anonyme, le Professeur, savant et linguiste, voué à devenir lui aussi voyageur. Le temps a passé. Terrèbre est tombée sous les invasions barbares et les hommes des steppes occupent la cité. Notre narrateur, universitaire qui comprend leur langue, reçoit la mission de la transmettre. Quand d'autres le relaient et espionnent systématiquement les barbares, le doyen lui demande de traduire un ouvrage reçu dans des circonstances mystérieuses. Il s'agit du livre des jardins statuaires. Est-ce pour cette traduction qu'il est fait prisonnier par les barbares ? Il l'ignore, mais le voilà retenu dans leur camp puis engagé dans un voyage avec eux. Il devient en quelques sortes l'historiographe du Prince des barbares, qui se dirige vers les jardins statuaires, traversant les steppes et les bois, se défaisant de ses hommes. Il espère pouvoir retrouver l'auteur du livre traduit et la trace de deux femmes.

Notre narrateur en profite pour noter tout ce qui l'intrigue et l'enchante des barbares. Chevauchant aux côtés de Félix, la femme bleue et d'Uen'Ord, il découvre les rites et les croyances de ceux qui ne sont finalement pas si barbares qu'ils semblent.

Intéressant contre-point des jardins statuaires, figés dans un archaïsme et une rigidité maladive, les hommes des steppes lui opposent le mouvement et le détachement. Regard ethnologique et écriture toujours fine et précise, sans fioritures. Un régal !


jeudi 21 janvier 2016

Chronique des indiens Guayakis

Cet essai de Pierre Clastres, sous-titré "Les Indiens du Paraguay. Une société nomade contre l'Etat", est la chronique de la vie d'un ethnologue parmi les Achés, une tribu indienne du Paraguay. L'auteur les rencontre alors qu'ils sont quasiment sédentarisés, accueillis par un Berru (un blanc). A la fois précis dans ses descriptions et ses analyses et très vivant dans sa manière d'écrire, Pierre Clastres nous offre des morceaux de vie de cette tribu (naissance, mort, rites de purification, chasse), des analyses sociales (homosexualité, règles de vie, autorité) et des analyses méthodologiques et personnelles (manière de pratiquer l'ethnologie, difficultés de l'enquête, humour). Le tout est illustré de petits schémas qui représentent les outils des Achés.

Campagne Paraguay

L'ouvrage se compose ainsi :

Naissance

De deux traités de paix

A rebours

Les grandes personnes

Les femmes, le miel et la guerre

Tuer

Vie et mort d'un pédéraste

Les cannibales

La fin


Sans entrer dans les détails de tout ce qu'a pu apprendre l'auteur, je retiendrai plusieurs choses notamment la relation à la mort et à l'esprit du mort qui peut venir hanter les vivants et les tuer. Dans les rites de purification, il n'est pas exclu de tuer quelqu'un pour se débarrasser de l'esprit. "Ils ont tué une seconde fois le mort, en frappant et brûlant son crane. Jusqu'à présent, il ne l'était qu'à demi, puisque son fantôme demeurait encore dans le crâne" et "Pour éliminer l'âme, il faut manger le corps ; si on ne le consomme pas, ove et ianve restent auprès des vivants, prêts à les agresser, à pénétrer dans leur corps pour y provoquer le baivwa et les tuer en fin de compte. C'est pourquoi cela ne fait aucun doute pour les Aché Gatu : les étrangers mourront bientôt ; ils vivent littéralement au coeur d'un nuage d'âmes [...] Ne pas être cannibale, c'est se condamner à mort". 

Il y a aussi le rapport au sexe, pas très discret. Et la possibilité d'avoir des époux principaux ou secondaires. 

Il y a aussi la place du chef, dont la parole guide et rassure. 

La façon de chasser pour la tribu une viande que le chasseur n'a pas le droit de manger (il sera nourri par les autres chasseurs selon des systèmes d'obligation mutuelle). "Quand on ne veut pas médiatiser son rapport à la nourriture par la relation à autrui, on risque tout simplement de ses voir coupé du monde naturel et rejeté hors de lui, tout comme on s'est mis à l'écart de l'univers social en se dérobant au partage des biens. Voilà le fondement de tout le savoir des Aché et la raison de leur soumission à ce savoir : il repose sur cette vérité, qu'une fraternité souterraine allie le monde et les hommes et que ce qui se produit chez les uns ne demeure pas sans écho chez l'autre. Un même ordre les régit, il ne faut pas le transgresser". 

Les rites d'initiation des jeunes gens à qui l'on perce la lèvre et l'on fend le dos (ils aiment bien les scarifications ces Achés). 

Et puis le modèle de société fondé sur le présent, l'immédiat et l'économie qui en découle, analysée par Marcel Gauchet : "La production ne semble jamais parvenir à dépasser le niveau de l'ajustement immédiat avec les besoins. Seulement, comme des études rigoureusement menées l'ont prouvé, ce n'est pas à une impuissance qu'il faut rapporter l'absence de surplus, c'est à une volonté délibérée [...] Le temps consacré à la recherche de nourriture et au travail est en moyenne assez limité, les ressources disponibles sont loin d'être utilisées à fond, et la production effective reste au total très en deçà de ce que le permettraient les forces productives. D'où le retournement que Sahlins opère : non pas des économies de subsistance, mais des sociétés d'abondance. Il y a refus de dégager un excédent, de procéder par accumulation et de viser une croissance. Qu'un travailleur plus acharné que les autres parvienne à l'occasion à constituer un stock appréciable de nourriture et de biens, et le reste de la communauté se mettra à vivre à ses dépens, jusqu'à l'épuisement des réserves. C'est le sort commun des chefs, obligés par leur statut à la générosité, et contraints par là même à travailler au-delà des normes ordinaires pour satisfaire les demandes auxquelles ils ne peuvent se dérober". 

vendredi 9 octobre 2015

Félix Arnaudin. Le guetteur mélancolique

De passage à Bordeaux, nous avons découvert le musée Aquitain qu'il me tardait réellement de connaitre. Outre ses collections permanentes, très chouettes, surtout sur les périodes modernes et contemporaines, nous avons exploré une expo temporaire.


Felix Arnaudin, nom complètement inconnu pour moi... Figurez-vous que c'est un photographe de la fin du XIXe qui a immortalisé la campagne bordelaise et ses habitants. Il était aussi ethnologue à sa façon, conservant la mémoire et les contes de son pays. Dans cette exposition, beaucoup de paysages des grandes landes avec des bergers et des fermiers, des architectures vernaculaires, des portraits campagnards, des arbres...
Ce sont les métiers et leurs outils qui resurgissent devant nous, ce sont les visages graves ou curieux des paysans, ce sont des vêtements, des attitudes, des regards qui revivent. Et surtout, c'est un paysage assez différent de l'actuel. Pas de pins mais des petits bosquets, pas de villages mais des fermes dispersées. La précision des photos, les nuances de noir, gris et blanc, la préparation du cadre et des paysans, la recherche de la meilleure façon de faire connaitre les lieux, tout fait de certaines photos de superbes œuvres d'art.

Une très chouette expo photo, qui tient de l'ethnologie, de l'histoire et de l'art.

jeudi 6 novembre 2014

Le sel de la terre

Merci Aifelle pour ton joli billet sur ce film, qui nous a encouragé à le découvrir avant qu'il ne soit plus projeté. Ce documentaire présente la vie et l'oeuvre de Sebastiao Salgado, photographe, dont nous avons manqué la dernière rétrospective, Genesis, à la MEP.

Salgado, Sahel, 1984
S. Salgado, Sahel, l'homme en détresse, 1984
D.R.

Contrairement à ce que j'ai cru au premier abord, Salgado a passé la plus grande partie de sa carrière à faire des portraits. Originaire du Brésil, exilé en France pendant ses études, il a d'abord voyagé en Amérique du Sud, pour vivre avec des communautés reculées et nous livrer leurs portraits. On découvre avec envie un Salgado qui nous parle de tel village, où les gens ne se déplacent qu'en courant, telle autre ville incroyablement pieuse, ou encore telle autre où tout le monde est complètement saoul le week-end...

Salgado passe ensuite de nombreuses années dans le Sahel, où il est témoin de la famine, de la misère, de la mort omniprésente, mêlée à la vie. Et de la fuite de ces peuples affamés vers des terres plus accueillantes. Le migrant devient un de ses thèmes de prédilection. Il s'intéresse ensuite au travail manuel à travers le monde. Ces photos, rassemblées sous le titre La Main de l'homme, montrent aussi bien des chercheurs d'or grouillant dans les mines brésiliennes, les pêcheurs d'Asie jusqu'aux techniciens des usines les plus pointues. C'est aussi à cette période qu'il couvre les incendies des puits de pétrole du Koweit : une lutte titanesque entre le feu et l'homme, muni simplement de sa lance à eau ! Images d'Apocalypse impressionnantes ! 

S. Salgado, Koweit, 1991
S. Salgado, Koweit, 1991
D.R.

Ses projets le conduisent aussi au Rwanda dans les années 94 ; là, il est témoin du génocide qui est perpétré, et contribue directement à le faire connaitre aux yeux du monde. Les clichés, crus, défilent, montrant une horreur pas si différente de celle des "grandes guerres". Un passage très dur à regarder, qui marque également un tournant dans la vie de Sebastiao, qui dit alors perdre sa foi en l'être humain.

Ce globe trotter, écœuré, se réfugie alors dans la ferme familiale qu'il replante de forêts. Cette belle réussite lui donne envie de photographier la nature. Il part dans les zones les plus reculées du monde pour rencontrer des peuples aux traditions inchangées depuis des millénaires, des animaux en voie de disparition et une nature presque vierge de la main de l'homme. 

Ce documentaire de Wim Wenders propose à la fois de découvrir un artiste et son oeuvre, commentée par lui-même. En cela, c'est un très bel outil de compréhension d'une approche de la photographie : sociale, engagée mais aussi très esthétique. C'est peut-être ce qui est le plus dérangeant : les photos des sujets les plus douloureux (hommes morts de faim ou de maladie) restent fascinantes et belles. Quant à la dernière partie de son oeuvre, tournée vers la nature, elle est finalement décevante par rapport à ses sujets initiaux car beaucoup moins touchante mais toujours aussi puissante.

jeudi 18 septembre 2014

La Mutante

Merci à Albin Michel pour cet ouvrage de Marie-Laure Susini. J'étais curieuse de lire cet essai sur la place de la femme dans la société et sur sa mutation

George Sand David D'Angers
En quoi la femme actuelle est-elle une mutante ? Suis-je et êtes-vous une mutante ? 
Aujourd'hui la femme n'a besoin de personne pour réussir : elle peut se défendre, elle est indépendante par son travail et elle peut faire des enfants sans avoir même besoin d'un homme. Elle maîtrise la contraception et la procréation. Du coup, à quoi sert l'homme ? A s'occuper des enfants et à faire la cuisine ? Il s'efface progressivement derrière la femme. Plus besoin d'être féministe, la domination des femmes est en marche. Pourquoi lutter encore contre les hommes, si le patriarcat s'effondre en occident ?

Ce livre est découpé en parties biographiques

George, la prototype, Gabrielle, la révoltée et Margaret, la scandaleuse 

Ce sont les femmes émancipées d'"avant" : George Sand, Coco Chanel et Margaret Mitchell. Par le travail, par le rejet des conventions sociales, par leur indépendance vis-à-vis des hommes, ces trois femmes se sont distinguées à une époque où elles auraient dû être discrètes et effacées derrière la réussite d'un homme. Brossant à grands traits les épisodes de leur vie, Marie-Laure Susini en tire quelques "images" (résumés de ce qu'il faut retenir du portrait) et "modes d'emploi" qui rappellent fortement les pages des magazines féminins. Par exemple, "Règle numéro 8 : Ne pas chercher à comprendre le mâle. Ne s'intéresser ni à ce qu'il pense, ni à ce qu'il fait. Dès qu'il parle sérieusement, cesser de l'écouter". C'est drôle au début mais ça lasse rapidement. Et ces portraits ne sont là que pour servir un propos, pour introduire aux femmes d'aujourd'hui. Les biographies sont donc uniquement orientées vers la valorisation de l'émancipation. 

Lisbeth, l'amazone, Marissa, la madone mutante et Crista, la mutante dans son miroir 

On garde la même répartition dans la partie "Aujourd'hui" : biographie, mode d'emploi et image. Ces contemporaines sont déjà des mutantes. Elles sont fortes en tout. Les hommes sont pour elles soit à détruire (parce qu'ils font des femmes des objets), soit à dominer (parce qu'ils ne servent plus à rien). Et Lisbeth dans Millénium est bien dans cet état d'esprit : elle s'en sort toujours par elle-même.
Marissa, c'est à la fois Googirl et la CEO de Yahoo !, la fille ultra féminine et la geek, la copine et la patronne. Et la mère. Une working girl qui gère sa communication de main de maître. Bref, notre modèle à toutes (ou presque) ! Et Crista ? C'est un peu toi. Ou moi ? C'est un portrait robot dessiné à partir d'articles de magazines à propos de ces femmes qui jouent (et gagnent) sur tous les tableaux. Une fille qui n'a pas besoin d'un homme pour s'épanouir mais qui cherche quand même un mec (ou un toy boy). La superwoman qui frôle le burn-out à force de vouloir être parfaite.

Et cet ouvrage se termine sur ce titre un peu facile :

Avenir ?

Là, l'auteur met en garde la femme contre tous ceux qui voudraient lui ôter la maîtrise de son corps et de sa sexualité : pas question de laisser des religions ou des gouvernements gommer cette émancipation de la femme occidentale ! 

Cet essai m'a semblé être un long article pondu par un mensuel féminin. Il en a l'humour, la légèreté de traitement, le style et les standards (Rihanna, Demi Moore et Madonna sont volontiers convoquées). C'est une observation plus qu'une réflexion : l'examen des causes est succinct, le parti pris est uniquement celui de la femme, les conclusions tiennent de la répétition plus que de l'analyse... Bref, je sors de ce livre un peu échaudée par le style hyper journalistique (franglais à toutes les pages comme "élever les kids"), les portraits parfois simplistes des femmes convoquées et le propos qui ne m'a semblé ni révolutionnaire, ni très juste dans ses analyses. En effet, la mutante en question ressemble beaucoup à la parisienne ou à la californienne CSP+ qui a eu la chance de faire des études et de grimper les échelons d'une grosse boite (et dois-je rappeler que même là, elle gagne souvent moins qu'un homme et met plus de temps à accéder aux mêmes responsabilités ? Pourquoi laisserait-elle son mec à la maison ?). Bref, je ne crois pas  que cette mutante soit très représentative et je m'interroge : est-ce vraiment le modèle vers lequel on se dirige ? 

Quelqu'un l'a-t-il lu et est-il plus emballé que moi par cet ouvrage ? 
Je serais heureuse de discuter de tout cela avec lui : vous savez combien ce genre de sujet me passionne et combien je déplore de n'avoir pas trouvé dans ce livre de quoi réellement nourrir ma réflexion sur la place de femme !

jeudi 17 juillet 2014

Histoire de chambres


Je connaissais les travaux de Michelle Perrot sur l'histoire, notamment l'histoire des femmes. Mais lorsque j'ai vu ce titre, je n'ai pas hésité bien longtemps. J'aime ces essais qui racontent l'histoire et les usages des lieux.

Chambre XXe siècle
Voici ce que raconte cet ouvrage ; les titres des chapitres seront indiqués comme celui-ci, qui constitue l'introduction : 

Musiques de chambres



La chambre du roi

Chaque thème est abordé par plusieurs biais : archives historiques, littérature, cinéma, etc. Ainsi, la chambre du roi est certainement la plus facile à documenter car visible de tous, avec des rituels bien établis autour du lever et du coucher. Ce n'est d'ailleurs pas la chambre où dort le roi. Cet usage de la chambre, qui permet de contrôler les courtisans, de les hiérarchiser selon les espaces (de l'antichambre à la balustre) et d'écouter leurs doléances, c'est bien sûr Louis XIV qui lui a donné son faste. Il tombe en désuétude sous Louis XV.


Chambres à coucher

Pour ce qui est de la chambre à coucher, figurez vous qu'avant d'être une pièce personnelle, c'est plutôt une salle commune, où toute une famille dort ensemble. Bonjour l'intimité ! On parle aussi du lit clos qui rapproche parfois plusieurs générations. Il est également question de la chambre conjugale, cette chambre procréatrice, centrée autour du lit.


La chambre particulière

Puis la chambre particulière est un désir presque universel. C'est un lieu de secret, d'intimité. Un lieu de lecture, de méditation, de prière, d'écriture, autant que de sommeil. Un refuge loin des autres. C'est cette volonté d'une "chambre à soi" que prône V. Woolf.


La chambre d'enfant

Quant à la chambre d'enfant, qui occupe aujourd'hui les plus belles pages des catalogues de décoration, elle a mis du temps à s'imposer. L'enfant dort d'abord avec ses parents, dans leur lit puis dans son berceau. Elle existe comme chambre des enfants (au pluriel) dans les hautes sphères dès le XVIIIe siècle et s'impose à l'époque victorienne. C'est surtout à la fin du XIXème siècle et au début du XXème que les plans des maisons intègrent cette nouvelle pièce. C'est une chambre qui évolue avec l'âge, de celle que la future mère prépare pour le nourrisson jusqu'à la chambre de l'adolescent.


La chambre des dames

C'était celle qui m'intriguait le plus. La chambre, c'est l'espace féminin par excellence. Celui où, pudique et secrète, elle appartient. Car la femme doit souvent rester cachée, habitante de l'intérieur, responsable de la maisonnée mais pas des affaires publiques. Gynécée, chambre de la Vierge, sérail, couvent, etc. les femmes sont assignées à des lieux qui sont purement les leurs, où elles exercent des activités dites féminines (couture, prière, rêverie... Et prostitution et accouchement). C'est aussi le lieu où les précieuses reçoivent et réinventent les lettres.


Chambres d'hôtel

Les chambres d'hôtels sont ces lieux de passage, ces chambres qui ne sont jamais vraiment les vôtres mais qui vous hébergent au milieu d'un voyage. Mais initialement, les hôtels et auberges ne sont pas spécialement accueillants : rarement propres, sans place pour la toilette, ils ne se modernisent qu'au début du XXème siècle comme le signalait C. Bertho-Lavenir. C'est aussi l'espace de l'homme qui ne veut pas s'attacher à une maison, à une famille comme Sartre ou Genet.


Chambres ouvrières

M. Perrot nous décrit ensuite les habitats précaires des ouvriers, espace que les penseurs du XIXème s'attachent à moraliser et à améliorer. C'est aussi le lieu qui reflète de l'ascension sociale, un lieu que l'on décore et que l'on meuble, un lieu qui s'agrandit à mesure que l'on gagne plus.


Lit de mort et chambre du malade

La partie sur la chambre du malade parlera beaucoup aux amoureux de Georges Sand et d'Alice James. On y vit ses dernières heures, entouré ou non des siens, qui gardent parfois cette chambre comme un sanctuaire autour du défunt, le temps d'une génération, ou de façon permanente pour certains hommes célèbres. C'est aussi le moment où il est question de la chambre d'hôpital, un grand dortoir commun où chacun tente de construire des cloisons : là aussi, on recherche de l'intimité.


Huis clos

Dans la dernière partie, "Huis clos", il est question de séquestration. Celle d'une femme qui doit soigner ses nerfs et qui sombre dans la folie comme C. Perkins Gilman, celle des prisonniers, celle des ermites et artistes qui de retirent du monde, celle aussi des amoureux qui cherchent une cachette pour leurs ébats, celle des enfants punis ou maltraités : toutes ces chambres ont un point commun, elles restent closes sur elles-mêmes.


Chambres fugitives

Enfin, l'auteur conclut sur ces chambres disparues, celles de l'enfance, celles des hommes du passé... Au delà de l'histoire du corps, la chambre renseigne sur l'histoire des sociétés, de l'imaginaire, etc.


"Quitter"



Très dissert sur l'histoire du XVIIIème au XXème siècle, cet essai évoque également les temps lointains, le lit d'Ulysse et les chambres médiévales notamment. Temps plus anciens et moins documentés, ils manquent parfois au tableau. Cependant, cet ouvrage est d'une extrême richesse et esquisse une très belle image d'un espace polysémique. A la frontière des genres, entre histoire et littérature, ce livre ouvre beaucoup de pistes à explorer. Et il peut d'ailleurs se lire dans l'ordre qui vous plaira, ses chapitres sont indépendants et l'index fourni permet de retrouver directement la personnalité que l'on cherche. Si quelqu'un est tenté, il y a notamment une histoire de la chambre dans les romans policiers, une histoire de la chambre d'écrivain, et beaucoup d'autres histoires de chambres à écrire !

Objectif PAL

PAL plan Orsec

lundi 5 mai 2014

La république bobo

Les bobos. Vous savez, ces gens qui vivent dans des lofts dans le 19e, qui ne jurent que par le Fooding et qui votent à gauche... Cet essai de Laure Watrin et Thomas Legrand explore un groupe social très à la mode en ce moment, celui des "bobos" - les bourgeois bohèmes. Les bobos seraient, selon ces deux auteurs, victimes de violentes diatribes anti-bobos de la part des médias et des politiques. A travers cet essai, ils visent à nous rendre compréhensible et sympathique ce qui se joue avec nos contemporains bobos. 

Se revendiquant bobos, nos deux journalistes commencent par faire l'histoire du terme : né à New-York en 2000 sous la plume de David Brooks, il a été amplement repris en France et détermine à présent une véritable catégorie sociale (ou presque). Si les sociologues et géographes n'utilisent pas volontiers ce mot, nos journalistes sont tout de même allés les interroger sur le concept. Plus qu'une catégorie socio-professionnelle, être bobo relèverait d'une philosophie de vie. Très complexe à définir, la boboïtude relèverait d'attitudes mais ne répondrait pas à une définition. Une des pistes de définition tiendrait en ceci que le bobo a un fort capital culturel voire un capital culturel supérieur à son capital économique et que, citadin, il recherche le brassage des populations. Alors plutôt que de définir le bobo, peut-être vaut-il mieux procéder en classant des comportements, bobos ou non.

Nos journalistes distinguent deux types de bobos : le bobo gentrificateur qui s'installe dans un quartier populaire et mélangé et l'uniformise en le mettant à la mode (on se retrouve avec des magasins bio et des boutiques de créateurs à tous les coins de rues) et le bobo mixeur qui vit dans des quartiers mélangés (parce que l'immobilier y est moins cher) et qui s'enrichit au contact des autres cultures. Ces autres soulignent la difficulté de ces mélanges qui peuvent ne pas prendre : si les bobos se veulent accueillants et ouverts, leurs voisins peuvent y voir de l'hypocrisie, de l'opportunisme et que sais-je encore. Mais quelques exemples de vivre ensemble et de bonification de quartiers montrent aussi que le bobo, engagé dans la vie de la cité, n'est pas ce nuisible que fustigent les médias. 

Puis à travers l'analyse et la collecte d'anecdotes, quelques termes sont mis en lumière comme "blanc", "cafés", "le CentQuatre", "citoyen", "contradiction", "courgette solidaire", "dégenre", "école", "épanouissement", "fabric", "friendster", "l'indus, c'est fini !", "internationale bobo", "jeu des 8 familles", "McDo", "murs", "rue", "storytelling du slip" et "you fuck my wine". 
Enfin, un test vous promettra de calculer votre potentiel bobo (moi, je ne suis pas bobo). 
art contemporain paris


A noter, témoignages et phrases chocs illustrent cet essai. Je vous cite le plus fou : "Un jour, j'avoue, j'ai été bobo. C'était boulevard Richard-Lenoir, il y a quelques mois. J'ai vu un attroupement, des tables et des casseroles. J'ai dit à mon mari :"Oh, chouette, un événement Fooding." C'était la soupe populaire." 

Sympathique et drôle, cet essai tente de mieux définir les bobos et leurs pratiques. Il souligne leur contradictions qu'il ne souhaite pas justifier. Mais celles-ci sont justement ce qui agace dans le bobo. Il se veut en avance sur son temps, ouvert, intéressé par son développement personnel, engagé, responsable, durable... Mais il est aussi égoïste et opportuniste. Si l'essai est intéressant, il ne me convainc toutefois pas vraiment. Certes, ces bobos s'adaptent au monde dans lequel ils vivent. Certes, ils tâchent de mobiliser pour améliorer les choses à leur échelle. Mais ne cherchent ils pas simplement leur propre jouissance plus que le bien être collectif ? Sont-ils réellement lucides sur leurs contradictions ? Celles-ci ne finissent-elles pas par les discréditer ? J'aime l'idée de ne pas jouer sur la lutte des classes mais sur leur mélange, leur enrichissement mutuel. J'ai peur toutefois qu'il ne s'agisse que d'une utopie et que nos bobos soient déconnectés des réalités qui ne sont pas les leurs... Bref, je reste assez sceptique suite à cette lecture.

dimanche 16 février 2014

Dictionnaire amoureux des explorateurs

Je ne vous présente plus cette collection que j'affectionne chez Plon. Le nombre de références sur ce blog parle pour elle.


Cet opus de Michel Le Bris nous invite à rencontrer des explorateurs. Personnages historiques ou légendaires, terres inconnues ou imaginaires, peuplades surprenantes, il y a un peu de tout cela dans ce dictionnaire. J'ai pu suivre la course au pôle Nord par Peary et Cook ainsi que les expéditions de leurs prédécesseurs dans ce désert blanc. J'ai rencontré des illuminés comme lady Stanhope qui se prenait pour Zénobie. J'ai accompagné les Islandais, les bretons, les espagnols et beaucoup d'autres à la découverte des Amériques. J'ai rêvé aux ouvrages de Conan Doyle, Jack London ou Stevenson.

Bref, j'ai découvert beaucoup d'explorateurs (je ne suis pas très calée sur le sujet) et d'explorations, j'ai noté quelques titres de bouquins. J'aime beaucoup ce format qui permet de s'informer en quelques pages sur les grands noms d'un sujet précis. Et la subjectivité de ces choix, les liens entre l'auteur et le thème sont particulièrement forts et intéressants ici. On se rend compte que tous ces hommes ont façonné l'imaginaire de Le Bris. Et c'est ainsi qu'il nous donne le goût de le suivre. C'est enlevé, bien écrit... Par contre, même si je retiens les anecdotes, j'ai un peu de mal avec les noms de chacun. Il faudra que je compulse cet ouvrage régulièrement !

Un livre qui donne envie de partir à l'aventure !

vendredi 31 janvier 2014

Tour du monde d'un sceptique

Pour combler mes envies d'évasion et de voyage, je me plonge dans des récits de tour du monde et d'exploration. J'ignorais tout à fait ce titre d'Aldous Huxley (oui, oui, l'auteur du Meilleur des mondes). Parti d'Inde dans les années 1930, il passe par la Birmanie, la Malaisie, le Japon et les Etats-Unis. 

Fatehpur Sikri inde fantôme

A vrai dire, j'ai failli lâcher ce livre. Oui, le truc qui ne m'arrive jamais. Les descriptions de l'Inde me pesaient. Incroyable, non ? Surtout quand on sait que c'est un pays que j'aime beaucoup. Je n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui m'a déplu. Peut-être une absence d'émerveillement ? Si j'ai aimé le passage sur Fatehpur Sikri et sur les villes fantômes, le reste ne m'a pas convaincue. Toutefois, quelques passages sur la spiritualité, la politique ou la vie quotidienne ont pu me plaire. Mais j'ai bien fait de persévérer car la suite propose bien plus que des descriptions des lieux et des hommes. Huxley compare et critique. 
Il se fait sociologue, parle de la colonisation, de la tyrannie des blancs parvenus en Inde, du besoin de divertissement des américains entre puritanisme et exhibitionnisme, de la perversion des valeurs (déjà) à savoir que la stupidité et les amusements de la majorité sont préférables à l'intelligence, à l'effort et à l'indépendance (ça ne vous rappelle rien ?). Il compare la Californie à une abbaye de Thélème où Rabelais serait mort d'ennui devant le plaisir dénué de culture et de conversation. Oui, oui, Huxley est sévère. Il étudie également les rites et religions, les croyances et les églises, qui font de phénomènes naturels des manifestations divines. 

Sans mâcher ses mots, Huxley nous livre son journal de bord. Il partage à la fois ses rencontres, ses découvertes et ses pensées, ses analyses. Cela donne à ce récit de voyage une coloration subversive et passionnante pour le lecteur (une fois passées les premières pages sur l'Inde). 

Une fois n'est pas coutume, voici un (long) extrait des conclusions d'Huxley : 
"Qu'il faille de tout pour faire un monde, je m'en suis douté dès que j'ai su lire, mais les proverbes restent des platitudes tant qu'on a pas fait soi-même l'expérience de leur vérité. Le voleur que l'on vient d'arrêter sait que l’honnêteté est la meilleure des politiques avec une intensité et une conviction que nous n'éprouverons jamais. Pour se rendre compte qu'il faut de tout pour faire un monde, il faut le voir de ses propres yeux, au moins une partie de ce tout. Quand on s'est ainsi rendu compte, de façon intime, de la vérité du proverbe, il est difficile de se complaire à croire plus longtemps que ses propres opinions et sa propre manière de vivre sont les seules à être rationnelles et justes. Cette conviction de la diversité de l'homme doit trouver son expression morale dans la pratique de la plus complète tolérance possible.

Mais si les voyages apportent la conviction de la diversité humaine, ils apportent aussi une conviction non moins forte de l'unité humaine. Ils inculquent la tolérance, mais ils montrent les limites qu'elle ne saurait dépasser. Les religions, les codes de morale, les formes de gouvernement et de société varient à l'infini et chacun d'eux a droit à sa propre existence. Mais il y a une unité sous cette diversité. Tous les hommes, quelles que soient leurs croyances, leurs habitudes, leurs manières de vivres, ont un sens des valeurs. Partout et dans tout type de société, les valeurs sont plus ou moins les mêmes : la bonté, la beauté, la sagesse et la science. Ceux qui possèdent ces qualités, ceux qui les utilisent pour créer et penser, ont toujours et partout été honorés.

Notre sens des valeurs est intuitif. Il n'y a aucun moyen susceptible de satisfaire l'intelligence logique, de prouver l'existence réelle des valeurs. Nos critères peuvent être démolis par l'argumentation, nous n'en avons pas moins raison de nous y attacher. Non pas aveuglément, certes, ni sans aucun examen. Convaincu par expérience pratique de la diversité de l'homme, le voyageur ne sera pas tenté de s'attacher aux critères nationaux dont il a hérité comme étant nécessairement les seuls vrais, les seuls qui ne soient pas pervertis. Il comparera les différents critères ; il cherchera ce qu'ils ont de commun ; il observera la façon dont chaque critère se pervertit ; il essaiera de créer pour lui-même une échelle de valeurs aussi peu dénaturées que possible. Dans tel pays, il s'apercevra que les valeurs vraies et fondamentales sont défigurées par l'importance excessive donnée aux principes aristocratiques et hiérarchiques ; dans un autre, elles le seront par excès de démocratie. Ici, on surestime le travail et l'énergie, là, le simple fait qu'une chose existe. Il verra que, dans certaines parties du monde, la spiritualité ne connait pas de limite, et qu'ailleurs, un matérialisme stupide niera jusqu'à l'existence même des valeurs. Le voyageur observera ces différentes variations et créera sa propre échelle de valeurs de façon aussi personnelle, aussi indépendante du temps et des circonstances, aussi près de l'absolu que possible. La diversité maintenant comprise et admise, il se montrera tolérant mais non sans réserve. Il fera la distinction entre les perversions inoffensives et celles qui tendent en fait à nier ou à discréditer des valeurs fondamentales. Il sera tolérant envers les premières. Avec les secondes, nul compromis n'est possible."

dimanche 17 novembre 2013

L'invention de la France. Atlas anthropologique et politique

En ce moment, je fais baisser ma LAL en piochant joyeusement dans les bibliothèques de mon quartier. Je retrouve des titres notés depuis des années, comme celui-ci, un essai d'Hervé Le Bras et Emmanuel Todd.


Ce livre, fort passionnant, s'intéresse à la diversité française. Les auteurs défendent l'idée que les différences historiques et anthropologiques entre régions perdurent malgré une volonté d'homogénéiser et de centraliser. En comparant la France à ses voisins, ils constatent que nulle part les différences ne sont aussi grandes. Ou plutôt qu'elles s'organisent alors en espaces anthropologiquement unifiés (l'administration suit des découpages linguistiques et culturels). En France, il n'y a pas d'oppositions à deux niveaux mais à des niveaux multiples. A travers l'analyse de statistiques du XIXe et du XXe siècles, les auteurs proposent des cartographies de phénomènes anthropologiques (ruralité, mortalité, mariage, pratiques cultuelles) et politiques. En croisant des données, ils permettent un nouveau regard sur la France. Par exemple, on imagine souvent que le communisme fleurit dans les régions ouvrières. Or, une comparaison des votes communistes par départements avec celle de la proportion d'ouvriers permet de noter qu'ils ne sont pas situés aux mêmes endroits. Seul le nord de la France présente cette concordance. 

Un essai passionnant sur l'identité ou plutôt les identités de la France. Tous les sujets qui touchent les hommes y sont abordés (métier, fécondité, violence, déplacement parmi ceux que je n'ai pas cité plus haut). Mon édition a été mise à jour en 2012 : elle intègre donc les questions politiques récentes et s'interroge sur une homogénéisation par le vide (vide cultuel, vide politique). A noter : ce livre est pourvu d'une très chouette introduction et d'un index fort utile. 

mercredi 29 mai 2013

Pour quoi vivons-nous ?

Question existentielle s'il en est, dont l'écho résonne avec plus ou moins de force selon les périodes de la vie. Amis philosophes, lecteurs en questionnement ou curieux égarés, ce livre de Marc Augé ne vous donnera pas de réponse. Soyez-en conscients. Il ne vous donnera d'ailleurs que des pistes, façon terre battue plutôt que goudronnés et peu d'indications. Vous l'avez compris, je n'ai pas trouvé ce que j'espérais dans cet ouvrage. 

DR

L'intro était pourtant assez alléchante. Dressant le portrait d'une famille Dupont, empêtrée dans la routine et la consommation, l'auteur interroge sur le sens du bonheur et sur la relation aux autres. Puis, il dessine le chemin de ses recherches, depuis l'Afrique jusqu'à nos sociétés occidentales. 

Il étudie notamment la place des rites et des relations dans les sociétés africaines, s'attarde sur la place du rêve et des hiérarchies. Il interroge ensuite la mondialisation et la fin des grandes utopies qui laissent un vide. Quelles fins reste-t-il aux hommes, noyés dans une société de consommation qui se plait à faire des pourcentages et des sondages ? Vivant dans le présent, l'immédiateté, que reste-t-il au long terme ? Les religions en prennent pour leur grade ainsi que l'économie et la science. Mais elles constituent autant de pistes que l'anthropologue vise à suivre...

jeudi 4 avril 2013

Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines

Connaissez-vous cette partie sombre de notre histoire ? 

Imaginez le jardin d'acclimatation à Paris, accueillant des peuples divers, enfermés et exhibés, répétants sans cesse danses et rites (réels ou recréés pour les besoins du show) de leurs pays. 
Ce livre collectif de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Eric Deroo et Sandrine Lemaire rassemble de nombreux articles sur le sujet, depuis les freaks shows de Barnum jusqu'aux émissions de télé réalité.  

A travers l'analyse très précise de ces exhibitions (peuples choisis et imaginaire qu'ils véhiculent), dans tout le monde occidental (études de cas sur la Suisse, la France, la Belgique, la Grande-Bretagne, l'Espagne etc) se dessine l'image de l'autre dans nos sociétés. Sociétés coloniales sûres de leur supériorité. Exotisme divertissant. On se fait peur en famille en allant observer des cannibales (!). Le rôle des scientifiques dans la recherche d'une hiérarchie des races est également mis en question. Avec tous les débats que ça occasionne ensuite dans les restitutions des restes humains. Eh oui, cette histoire est encore très actuelle. Et c'est ce qu'analyse la dernière partie, sur le racisme actuel, sur les nouveaux zoos humains...

Un ensemble très riche, des articles divers et des regards de spécialistes, auxquels je ne rends pas vraiment justice, avec des recherches poussées, des mises en perspective et le désir de faire sortir cette histoire de l'oubli.
Sur ce sujet, le musée du quai Branly proposait une passionnante exposition.

mercredi 17 octobre 2012

Histoire du miroir

L'Amoureux n'a cessé de me demander ce que ce livre de Sabine Melchior-Bonnet pouvait avoir d'intéressant. Et ce qu'on apprenait avec de telles lectures !

La première partie s’intéresse à la technique même de création des miroirs. De l'Antiquité à l'époque contemporaine, la taille, la clarté et la résistance des miroirs n'a cessé de changer. De petits miroirs de bronze antiques à la galerie des glaces, il y a du chemin. Un chemin qui passe par Venise. La France a bien des difficultés avant de trouver les bonnes proportions, des bons outils et les bons ouvriers.
La suivante concerne la ressemblance. Après tout, ce n'est pas évident pour nos prédécesseurs de se connaitre et de se reconnaître. On se voit plus souvent dans une flaque que dans un miroir au Moyen-Age. Le miroir est un moyen de se découvrir qui n'est accessible qu'à un petit nombre. Mais le miroir est aussi cet instrument qui reflète. La lumière. Le monde. Et de ce jeu de reflets, l'homme imagine pouvoir connaitre Dieu. Car le monde est une image du mode divin. Il existe un jeu de reflets entre l'âme et Dieu. 
A l'époque moderne, le miroir est omniprésent à la cour. Et il permet de s'observer comme d'observer les autres. Miroir où s'apprennent les mines et les manières, miroir du courtisan et de l’enjôleuse. Miroir qui trahit les hypocrisies. Miroir avec lequel jouent les peintres. Miroir des artifices.
Et miroirs des dangers, du diable et de la mort dans la dernière partie. Le côté obscur du miroir. Cette mort qui fauche la jeune fille insouciante, qui ne la voit pas venir, hypnotisée par son propre reflet. Ces sorcières condamnées pour la possession (entre autres) d'un miroir où se mirent Satan et l'enfer. Miroirs qui font naître la vanité. Qui reflètent le monde différemment selon qu'ils sont bombés ou non. Miroir qui dédouble l'homme, qui accompagne sa schizophrénie (pensez au Horla)... à moins qu'il n'ouvre sur d'autres mondes ?

Une lecture historique du miroir, objet polysémique selon les époques. Peut-être est-ce effectivement anecdotique comme le signale l'Amoureux. Mais cette histoire permet de mieux appréhender une société, ses croyances et ses rites. A travers un objet qui nous semble banal, n'apprend-t-on pas énormément ?
Une analyse intéressante. Un seul regret : des illustrations plus nombreuses auraient été les bienvenues !

lundi 13 août 2012

Les jardins statuaires

Jacques Abeille nous entraîne dans un monde étonnant. Un voyage dans un pays fascinant.

Figurez-vous un voyageur, dont le nom vous restera scellé, dans un lieu qu'il ne connaît nullement. Vous ne savez comment ses pas l'ont mené là.
Il vit dans un hôtel au confort contestable. Autour de lui, deux hommes : le tenancier de l'hôtel et le guide. Comme son nom l'indique, le second fait découvrir au voyageur le pays. Il l'introduit dans les jardins statuaires. Le premier cache quelque chose. Mais on l'apprend plus tard.
Dans ce monde, les hommes cultivent les statues. Et l'organisation sociale rappelle celle des mondes antiques. Dans ce monde, les hommes sont attachés à des domaines gérés par un doyen, les jardiniers taillent et soignent les statues, les adolescents se forment. Dans ce monde, les livres sont des biographies, des essais philosophiques et historiques rassemblés dans un volume en expansion. 
Bien d'autres particularités sont à signaler mais le plus simple est peut-être que vous lisiez vous-même ce très beau roman.

Sachez que vous suivrez la narration simple et concise, souvent descriptive du voyageur. Sachez également que ces domaines statuaires, certes figés, sont bien moins semblables et simples qu'ils n'en ont l'air. 

Une lecture d'une traite, sans chapitre ni coupure, portée par un style précis et pur. Du grand art !

samedi 28 juillet 2012

Voyager dans l'Antiquité

Retour à des lectures un peu sérieuses avec cet essai historique passionnant et complet
Il y est question du voyage chez les grecs et les romains (surtout) depuis les époques homériques jusqu'à la fin de l'Empire. Et si les grecs sont plutôt des marins (colonies et terres difficiles à cultiver obligent), les romains, eux, n'aiment pas trop l'eau.

Jusque là, vous n'apprenez rien.

Mais figurez-vous que Jean-Marie André et Marie-Françoise Baslez sont allés loin sur le sujet. Ils s'intéressent aux professionnels qui bougent beaucoup, aux inconvénients des voyages, aux voyages officiels, aux routes et lignes maritimes, aux curieux géographes, historiens et ethnologues antiques, aux pirates... Et aussi à la perception commune du voyage.

Basé sur des sources littéraires et archéologiques, cet essai se dévore comme un roman d'aventure. Il est très  bien documenté, bien écrit... Bref, c'est une belle découverte !

dimanche 15 juillet 2012

L'Afrique fantôme

Voilà des années que ce livre était dans ma LAL. M. Leiris, que j'ai découvert avec L'Age d'homme, m'intriguait. Je me demandais ce qu'il pouvait bien raconter pendant ses presque deux ans de voyage en Afrique, de Dakar à Djibouti. Sans étonnement, M. Leiris parle beaucoup de lui (c'est un journal intime, ne l'oublions pas) et un peu de ce qu'il voit. On perd assez vite le côté carnet de voyage et la distance descriptive de l'ethnologue...

De 1931 à 1933, l'équipe de Griaule s'enfonce dans une Afrique de moins en moins civilisée. La deuxième partie du livre, entièrement consacrée à l'Ethiopie, est d'ailleurs la plus intéressante (selon moi) car quelques rites y sont rapportés. Avec bien entendu, l'ombre du doute planant toujours : est-ce vraiment un rite tel qu'il est habituellement réalisé ou une performance pour les occidentaux ? Notre narrateur doute. Toujours. 


Quelques mots sur Michel tel qu'il nous apparaît : égocentrique, c'est plutôt logique pour un journal, donc on ne le retiendra pas contre lui. Plaintif, colérique et aux tendances dépressives : sûrement. Aux rêves étranges. A la sexualité complexe (quoi que plutôt rêvée aussi pendant ces deux ans). Bref, un garçon compliqué.


Il y est également question des hommes que la mission rencontre, des objets dérobés pour enrichir les musées, des transports difficiles, des galères politiques etc. 
Dans le fond, une lecture intéressante, notamment pour l'atmosphère des années 30, la vision de l'Afrique et le portrait vivant de cette expédition et de ses membres. Pour la personnalité de M. Leiris, mieux vaut lire l'Age d'homme