mercredi 8 juillet 2020

La Joie

Bon, j'ai eu du mal avec ce livre de Bernanos. J'ai eu du mal à la suivre - mais je n'ai pas lu L'imposture qui le précède. Et j'ai trouvé le roman lent et alambiqué.

Tout tourne autour de Chantal de Clergerie, une jeune fille mystique, belle et pure, entourée de personnages qui ne la comprennent pas et ne pensent qu'à leurs intérêts. Son père brigue des honneurs. Sa grand-mère est folle et s'énerve autour d'un trousseau de clés. Chez les serviteurs - oui, on est dans la bonne bourgeoisie - c'est assez tendu, notamment autour du nouveau chauffeur russe, Fiodor. Quant aux visiteurs de cette villa normande en plein été, ils jouent les tentateurs ou les testeurs de la sainteté de la jeune fille. 

Roman sur le mysticisme, qui joue avec nos nerfs et ceux des personnages pour des prunes, qui traîne en lenteur sous un soleil de plomb... Pas ma tasse de thé !


lundi 6 juillet 2020

Où roules-tu petite pomme ?

Ma première lecture de Léo Perutz remonte... Je renoue avec lui avec cette seconde lecture qui me laisse un souvenir moins marquant que la première. 

On y suit Vittorin, de retour du front russe, où il a été prisonnier. Avec d'autres, il jure de se venger d'un officier russe qui les a maltraités. Mais à mesure que s'éloigne l'ombre de la guerre, le groupe se défait et la vengeance s'éloigne. Seul Georg Vittorin s'acharne à vouloir poursuivre Selioukov. Abandonné des autres, en décalage avec sa famille, il quitte Vienne et son amie pour rejoindre la Russie où la guerre règne toujours. D'aventures en aventures, des rouges aux blancs, il passe dans tous les camps pour rechercher son bourreau. Et finit par faire le tour de l'Europe pour le retrouver. 

Une histoire de vengeance qui finit mal, qui laisse un goût amer, mais portée par une plume sympathique, qui s'interroge sur ce temps de l'entre-deux-guerre. Tout le monde est en paix et pourtant, les balles sifflent toujours.


vendredi 3 juillet 2020

Le jour où la Durance

C'est une amie qui m'a parlé de Marion Muller Colard. J'ai entendu une de ses interviews et, très vite, j'ai eu envie de la lire. 
Dans ce roman, on suit Sylvia, une mère qui vient de perdre son enfant. Une femme qui ne pleure pas, ou ne pleure plus. Une femme qui se croit presque soulagée de cette perte. Car Bastien, lourdement handicapé depuis la naissance, elle le soigne depuis plus de 30 ans. Rien n'habite son corps, rien n'éclaire son regard. Bastien ne réagit jamais. Sylvia le promène, le lave, le nourrit, le masse seule, avec son mari, depuis qu'il est né.
C'est donc Clothilde, la sœur de Bastien, qui prend l'enterrement en main. Et Clothilde, elle pleure. Elle regrette Bastien, elle jouait avec lui, même s'il ne répondait pas, elle l'aimait. 
Sylvia, entre le moment du décès et l'enterrement, est comme pétrifiée. Elle ne ressent pas. Elle agit automatiquement, au point de risquer de se noyer dans la Durance qui elle, ne cesse de se gonfler d'eau et déborde. Et Sylvia, peut-elle laisser déborder un trop plein ? 

Entre présent et passé, la mort de Bastien réveille des souvenirs d'enfance, des drames, des joies aussi. Et s'il avait une place, une autre place que celle qu'on imaginait. Et s'il donnait du mouvement aux autres ce Bastien ?

Sobre, précis dans son écriture, c'est un roman profond et beau sur le deuil, sur la force du vivant.


mardi 30 juin 2020

The Years

Un mois anglais sans Virginia Woolf, c'est triste, non ? J'ai sorti The Years de ma PAL, dont je repoussais la lecture en VO, de crainte de n'y rien comprendre. J'ai eu des moments de flottement, notamment pour suivre les relations familiales.

Au centre de ce roman, les femmes de la famille Pargiter. Pourtant, c'est avec le colonel Abel Pargiter, époux d'une femme malade, Rose, que s'ouvre le roman. Il rend visite à sa bonne amie avant de retrouver les siens pour le thé. Autour de la table, ses enfants, Eleanor, Milly, Delia, Martin et Rose. Il y a aussi Morris et Edward, loin du tea time familial mais aussi fils du colonel, l'un travaillant et l'autre étudiant. On découvre également d'autres parties de la famille, comme la cousine Kitty ou les cousines Maggie et Sara. Si l'essentiel se déroule dans la bonne bourgeoisie, on découvre aussi d'autres aspects, que ce soit par le regard d'une bonne ou par celui des cousines pauvres. 


Entre 1880 et les années 30, on va les voir évoluer, se marier, voyager, avoir des enfants, mourir. Enfin, on apprendra ces éléments par bribes, au travers d'une pensée ou d'une conversation, sans trame narrative pour expliciter tout cela. En effet, les personnages sont toujours saisis au présent, à un moment précis d'une journée, d'une année. Cette journée est toujours décrite par sa météo et sa saison, ainsi que par des éléments sur les lieux traversés, souvent à Londres. A part les dates qui délimitent les chapitres et quelques événements extérieurs comme les bombardements de Londres, les avions, les voitures, peu d'indications temporelles. Nos personnages évoluent dans un perpétuel présent, qui permet d'explorer le flux de leur pensées et de suivre leurs paroles, comme cela est cher à Virginia Woolf. Dans ce pur présent, difficile de saisir l'épaisseur des vies, tout semble épars, sans passé ni futur. Les objets ont plus de constance et de consistance, que ce soit le portrait de Rose ou la bouilloire qui réapparaissent régulièrement dans le roman. Ils sont concrets, ils fonctionnent tandis que nos héros et héroïnes semblent bien volatiles, eux qui n'arrivent pas à communiquer, qui restent dans le banal alors qu'ils rêvent de plus. Cette incommunicabilité, cette difficulté à se connaitre, c'est aussi ce qui accentue la mélancolie de ce roman. Ce n'est donc pas un roman à intrigue mais une lecture plus contemplative, où les choses apparaissent en creux, au hasard d'une pensée. Il y est question du temps qui passe et de l'impossibilité d'habiter ce temps, accentuée par l'éternel présent. Avec ses mondanités, ses soirées et fêtes un peu vides, qui n'amusent guère les personnages, et les réflexions sur le temps, je n'ai pu m'empêcher de penser régulièrement à Proust pendant ma lecture. 

Une très belle découverte !
"Her past seemed to be rising above her present. And for some reason she wanted to talk about her past; to tell them something about herself that she had never told anybody--something hidden. She paused, gazing at the flowers in the middle of the table without seeing them. There was a blue knot in the yellow glaze she noticed.
"I remember Uncle Abel," said Maggie. "He gave me a necklace; a blue necklace with gold spots."
"He's still alive," said Rose.
They talked, she thought, as if Abercorn Terrace were a scene in a play. They talked as if they were speaking of people who were real, but not real in the way in which she felt herself to be real. It puzzled her; it made her feel that she was two different people at the same time; that she was living at two different times at the same moment. She was a little girl wearing a pink frock; and here she was in this room, now. But there was a great rattle under the windows. A dray went roaring past. The glasses jingled on the table. She started slightly, roused from her thoughts about her childhood, and separated the glasses."
"And suddenly it seemed to Eleanor that it had all happened before. So a girl had come in that night in the restaurant: had stood, vibrating, in the door. She knew exactly what he was going to say. He had said it before, in the restaurant. He is going to say, She is like a ball on the top of a fishmonger's fountain. As she thought it, he said it. Does everything then come over again a little differently? she thought. If so, is there a pattern; a theme, recurring, like music; half remembered, half foreseen? . . . a gigantic pattern, momentarily perceptible? The thought gave her extreme pleasure: that there was a pattern. But who makes it? Who thinks it? Her mind slipped. She could not finish her thought."
"There must be another life, here and now, she repeated. This is too short, too broken. We know nothing, even about ourselves. We're only just beginning, she thought, to understand, here and there. She hollowed her hands in her lap, just as Rose had hollowed hers round her ears. She held her hands hollowed; she felt that she wanted to enclose the present moment; to make it stay; to fill it fuller and fuller, with the past, the present and the future, until it shone, whole, bright, deep with understanding."

 

mercredi 24 juin 2020

Moquez-vous des jésuites

Ouvrage de Nikolaas Sintobin sous-titré humour et spiritualité, il explique ce que sont les jésuites.
Chaque chapitre commence par une blague puis décrit en quelques paragraphes un aspect de leur spiritualité.

Il s'attache à plusieurs thèmes comme l'ordre dans le monde, en proie aux tensions ; jésuite diplomate ou manipulateur ; la confiance, la liberté dans obéissance... Il insiste sur le fait de mettre les gens où ils sont bien, d'aider chacun à trouver sa place dans le monde. Il cite l'importance de l'expérience et de la relecture des expériences, du dépassement des limites et des freins, et de l'épanouissement.
Il explique aussi que les études longues sont un moyen pour être crédible dans le monde et pour mieux accompagner personnellement chacun.
Outre l'importance de vivre pleinement et au présent - développement personnel, bonjour, il est question d'être créatif et libre mais aussi de prendre des risques, de suivre la boussole de son cœur, même si elle semble indiquer un nord difficile à suivre. Quant à la prière, elle est évidemment présente mais très liée à la vie : goûter Dieu en toute chose !
Enfin, il est aussi question de la sensibilité aux questions sociales et de accompagnement des élites pour faire changer monde, nourrir l'esprit critique etc.


Quelques blagues pour la route !
« Un coiffeur coupe gratuitement les cheveux aux religieux. Un jour, un dominicain entre dans son salon. Après avoir coupé ses cheveux, le coiffeur dit qu’il ne veut pas d’argent. Alors, le lendemain, le religieux lui fait apporter 12 chapelets en nacre sur sa porte. Puis c’est un franciscain qui vient se faire couper les cheveux, et là aussi, le coiffeur ne veut pas d’argent. Alors le lendemain le franciscain lui fait apporter douze crucifix de saint Damien. Et puis un jour, entre un jésuite, et le coiffeur lui explique qu’il ne veut pas d’argent pour son service. Le lendemain le coiffeur trouve à sa porte… douze jésuites »

« Un jésuite et un franciscain dînent ensemble. Au dessert, arrivent deux parts de gâteau. Le jésuite se sert en premier et prend le morceau le plus gros. Le franciscain proteste : “Saint François nous a appris que nous devons prendre le morceau le plus petit.” Et le jésuite réplique : “De quoi te plains-tu, mon frère ? C’est ce que tu as reçu !” »

lundi 22 juin 2020

Les premiers hommes dans la Lune

Voici un livre de SF que j'ai découvert avec plaisir puis lassitude. C'est notre cher H. G. Wells qui en est l'auteur et il était sur ma LAL depuis des siècles.
Fontana

Bedford s'est rendu dans un lieu reculé pour échapper à ses créanciers et écrire un drame qui lui permettra de retrouver des fonds. Son voisin est un homme curieux, qui passe tous les jours devant sa maison, en gesticulant bizarrement. Bedford l'entreprend et découvre Cavor, un savant qui vient s'aérer les idées en marchant. Mais se savoir observé le bloque, il n'arrive plus à travailler. Bedford lui propose de venir papoter avec lui chaque jour et découvre ainsi plein de sujets scientifiques... Jusqu'à ce que le projet de Cavor, créer une molécule qui crée l'apesanteur, l'intrigue. Il s'y intéresse et imagine des applications pratiques. Ensemble, ils mettent au point une sphère qui leur permettra d'aller dans l'espace, jusque sur la lune. 

Cette aventure, ainsi que la découverte de la lune et de ses habitants, est plutôt réussie et sympathique même si les scientifiques doivent doucement rigoler des hypothèses de Bedford et Cavor. Par contre, les personnages ne sont jamais attachants et les Sélénites sont finalement calqués sur l'organisation des fourmis ou des abeilles. C'est peut-être de la SF un peu dépassée mais je regrette qu'il n'y ait pas vraiment de surprises !

samedi 20 juin 2020

L'homme-joie

Notre challenge touche à sa fin avec l'été mais je pense bien poursuivre la lecture de Bobin qui m'est un régal pour l'âme ! 

Avec ce titre, tout en joie et en lumière, il nous offre 17 courts textes et phrases lancées sur le papier. Des textes comme des rencontres, brefs mais profonds, des textes simples qui dévoilent des beautés que nous ne voyons plus. Une ode à la vie, à cette joie d'être vivants qui coule dans nos veines quand on en perçoit le miracle. Une ode à l'écriture aussi : 
"Ecrire, c'est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l'ouvrir". 
Je vous livre des extraits, ou quelques mots, sur chacun de ces textes.

Et ma phrase choc de ce livre est, sans surprise :
"Un livre est voyant ou il n'est rien. Son travail est d'allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts"

L'homme joie : 
"Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante"
"Quelques secondes suffisent, n'est-ce pas, pour vivre éternellement"

C'est Maria : portrait lumineux d'une gitane.

Soulages : sur une visite au musée.
"Ce qu'on voit nous change. Ce qu'on voit nous révèle, nous baptise, nous donne notre vrai nom. Je suis un enfant dans une buanderie, devant des draps noirs mis à sécher sur une corde. Les tableaux sont de grandes bêtes vivantes allongées, un peu engourdies d'être là. Une lumière d'or blanc bat leurs flancs"
"Expliquer n'éclaire jamais. La vraie lumière ne vient que par illuminations, explosions intérieures, non décidables"

L’irrésistible : sur Glenn Gould. 
"Vous m'aimez trop. Vous voulez m'enfermer là où je suis, là où vous êtes, entre les murs de piano noirs, de fauteuils rouges, bien au chaud avec vous"
"Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais on ne peut pas faire deux choses en même temps, mener deux chevaux dans le même galop. On ne peut pas écouter et voir. Voir l'emporte. Voir est beaucoup trop fort, beaucoup plus fort. Au concert, nous sommes trois : vous, moi et le piano. Quatre si je compte la musique. Cela fait trop de monde, et trop de monde cela fait trop de bruit. Au bout du compte on n'entend rien"
"C'est un des rares principes que vous vous connaissez, et peut-être même est-ce le seul : ne jamais contrarier le cours des choses. Ne surtout pas résister au désastre. Quand l'incapacité est là - l'incapacité d'entendre, d'écrire ou d'aimer, l'empêchement de toute respiration - vous lui donnez la place, toute sa place, tout son temps, tout le temps. Vous ne faites donc pas réparer les appareils [...] Vous n'avez à votre disposition que ces instruments rudimentaires, ces machines capricieuses qui rongent vos cassettes, laissant de loin en loin passer un filet de musique, comme les plaintes d'une fée enfermée dans le noir"

Un prince : sur les fleurs. 
"Nous recevons la nouvelle de la disparition d'un être aimé comme l'enfoncement d'un poing de marbre dans notre poitrine. Pendant quelques mois nous avons le souffle coupé. Le choc nous a fait reculer d'un pas. Nous ne sommes plus dans le monde. Nous le regardons. Comme il est étrange. Le moins absurde, ce sont les fleurs. Elles sont des cris de toutes les couleurs"

Un carnet bleu : lettre à la plus que vive.

Le laurier-rose : pour traverser la mort, la mort de l'aimée. 
"La souffrance que nous avons de notre amour est encore notre amour, l’empêche de glisser au noir comme l'y feraient glisser les affreuses consolations"

La gueule du lion : 
"Mon idéal de vie c'est un livre et mon idéal de livre c'est une eau glacée comme celle qui sortait de la gueule du lion d'une fontaine sur une route du Jura, un été"
"Un livre est voyant ou il n'est rien. Son travail est d'allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts"

Des yeux d'or : sur l'essentiel.
"Deux choses importantes sont arrivées aujourd'hui. J'ai tout de suite su qu'il n'y en aurait pas d'autres. A deux heures de l'après-midi c'était plié. Deux émerveillements c'est beaucoup pour un seul jour, non ?"
"Le miracle arrive dans un deuxième temps, quand s'éveille ce qui dormait sous nos yeux, quand ce qui surgit de la vie crève nos yeux et les remplace par des yeux d'or"

Vita Nuova : sur Dante et la chasse. 
"Au bord d'une rivière de feu, Dante découvre ces gens qui ont passé leur vie en ne faisant ni bien, ni mal. Ceux-là "qui ne furent qu'eux-mêmes", le ciel les refuse et l'enfer les recrache"

La main de vie : sur son père et Bach. 
"L'absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde. On ne tord pas un rayon de soleil"

Trésors vivants : sur Alzheimer. 
"Quand mon père ne savait plus rien de moi, il savait encore qui j'étais, je le sentais, je l'éprouvais, et ce qu'on éprouve est plus grand que tout ce que nous dit la science. Ne trouvant plus les prénoms, il rusait. Interrogé sur moi il répondait : "c'est celui qu'on n'oublie pas", et sur ma mère : "c'est la meilleure". Ces oublieux n'oublient rien d'essentiel, c'est ce qui les distingue de nous." 

Les minutes suspendues : sur les fleurs des cathédrales.

Mieux qu'un ange : sur le Christ comme poète 

Le petit charbonnier : sur la mort d'un chat. 
"La vie nous mène à la mort comme une chatte, en les prenant dans sa gueule, mène ses chatons à l'abri."
"Je sais ce que c'est maintenant, un chat : c'est quelqu'un qui ressemble à un chat, qui vient et qui vous prend le coeur."

La restitution : sur le don d'une gitane. 

Un trousseau de clés : sur les clés des philosophes qui ne servent à rien.

jeudi 18 juin 2020

Dernières nouvelles du Sud

C'est un très joli ouvrage que celui de Sepulveda et Mordzinski sur la Patagonie. Il est illustré de photographies en noir et blanc qui racontent un monde perdu, un monde oublié. 


Suite à un voyage mené en 1996, il aura fallu des années à Sepulveda pour écrire les histoires qui composent ce livre. Ce sont les histoires des hommes et des femmes qu'ils rencontrent, des personnages presque hors normes, hors du monde. Ils sont gauchos et à cheval toute la journée, elle est guérisseuse et a bientôt 100 ans, il pilote des avions et répare des trains, il cherche des violons, il est shérif au fond d'une tombe... Toutes ces rencontres forment une joyeuse image d'un sud indépendant, qui se fait racheter et grignoter par l'argent. Un sud aux paysages infinis, aux personnages légendaires, aux habitants décimés. Un sud où l'on ne se retourne pas, où l'on continue de l'avant même si l'histoire a un gout de cendres.

Un joli récit de voyage, au fil de la route et des rencontres de hasard !


lundi 15 juin 2020

Point cardinal

Une fois encore, j'ai bien aimé l'écriture de Léonor de Récondo mais pas autant que Pietra viva. Cette fois-ci, ce n'est pas l'homosexualité mais la transsexualité qui est au cœur du roman.

Laurent est père de deux enfants, il mène une vie tranquille avec Solange et pourtant, depuis quelques mois, il ne se sent pas bien dans sa vie. Il veut faire émerger la femme en lui. Il se travestit régulièrement mais ça ne suffit pas. Après trois jours de solitude et de travestissement, sa femme comprend qu'il y a anguille sous roche. Elle imagine une maîtresse alors que c'est Lauren qui veut exister. Et ce n'est simple ni pour elle, ni pour ses enfants. Ni pour Laurent. On suit donc le parcours de cet homme qui devient femme peu à peu, avec l'acceptation bienveillante de sa femme et de sa fille, contre son fils. 

Pour un sujet aussi dur que celui-ci, on frôle le happy end et le lisse. Tout se déroule finalement assez facilement. C'est un livre qui se lit vite, comme on regarde une série, mais dont les bons sentiments et les clichés dégoulinent. Pas beaucoup de psychologie des personnages, qu'ils soient à la maison ou au boulot. Rien à retenir malheureusement. 



samedi 13 juin 2020

Le Livre de la jungle

Kipling est un mystère pour moi. Soit je trouve ses écrits inintéressants, soit j'apprécie beaucoup ! Et j'ai eu beaucoup de joie à lire ses nouvelles dans la jungle ou en Alaska dans ce recueil, un peu moins d'intérêt sur la dernière nouvelle. C'est bien sûr là que l'on rencontre Mowgli à travers plusieurs aventures, mais aussi d'autres personnages, humains ou animaux.

Les Frères de Mowgli : la découverte d'un petit d'homme et comment Raksha décide de l'adopter, avec l'accord de la meute.
La Chasse de Kaa : Après une leçon avec Baloo et Bagheera, Mowgli est enlevé par des singes. Les deux compères, ours et panthère, appellent un serpent, Kaa, à leur aide. Ce qui est plutôt terrifiant.
Au tigre ! Au tigre ! Comment Mowgli, hébergé par les hommes et chassé par les loups, tue son ennemi Shere Khan. 
Le Phoque blanc : En Alaska, un phoque aperçoit les chasseurs et ce qu'ils font subir aux siens. Il imagine trouver une terre protégée pour les phoques et écume les mers à sa recherche.
Rikki-tikki-tavi : une mangouste s'installe dans une maison, ce qui ne fait pas très plaisir aux serpents du coin. Bataille épique en perspective.
Toomai des Éléphants : Le père de Toomai est cornac et lui-même est appelé à ce métier. Une nuit, il a la chance d'assister à un spectacle unique, la danse des éléphants. 
Service de la Reine : A la veille de l'événement, les animaux d'une parade parlent de leur rôle à la guerre.

Chaque conte comporte un poème et une histoire, qui contient des animaux anthropomorphiques. C'est très moral, très axé loi de la jungle ou loi du plus fort mais c'est aussi sensible et drôle. J'ai plutôt aimé cet ensemble mais je ne suis pas sûre qu'il me marquera beaucoup !


jeudi 11 juin 2020

Le domaine de Belton

Je découvre Anthony Trollope avec ce titre. C'était plutôt une rencontre sympathique !

Bienvenue dans la campagne anglaise où Clara, 25 ans, se retrouve ruinée et déshéritée. Ruinée par son frère, qui a dilapidé toute la fortune familiale avant de se suicider. Déshéritée par son cousin Will, qui hérite de ses terres et de sa maison... Enfin, à la mort de son père. Cela ne semble pas l'inquiéter, c'est une fille douce, droite et déterminée ! 
Son cousin Will vient visiter les terres, propose quelques améliorations, s'entend bien avec Clara et son père. Mais tombe amoureux de la jeune fille qui le refuse. Elle en aime un autre. Et c'est les histoires d'amour et d'argent de Clara que l'on va suivre.

Un roman agréable à lire, dont le narrateur ne se prive pas quelques apartés avec le lecteur, dans une atmosphère très victorienne, où  les questions de classe, d'argent et de fréquentations sont primordiales. 

mardi 9 juin 2020

Miniaturiste

Voilà encore un titre qui est sur ma PAL depuis des années. Ce roman de Jessie Burton m'intriguait et il m'a fallu le croiser en bibliothèque pour enfin sauter le pas. Bienvenue en 1687 dans l'Amsterdam du siècle d'or. 

Nella arrive chez son nouvel époux, Johannes Brandt, l'un des plus riches marchands de la ville. Elle est accueillie par Marin, la soeur de Johannes, et attendra quelques jours avant de recroiser son mari. Il semble ne pas s'intéresser à elle et sa nuit de noces se fait attendre. Elle s'aperçoit rapidement que le quotidien d'une femme de marchand est ainsi : rester chez soi, suivre des sermons à l'église, participer à quelques soirées chez les guildes les plus en vue. Heureusement, son cadeau de mariage l'occupe bien : une maison miniature qu'elle meuble et qui lui donne, petit à petit, les clés de ce qui l'entoure. Il y a bien sûr Marin, femme sévère et puritaine, dont la chambre est un cabinet de curiosités. Cornelia, jeune servante et bientôt confidente de Nella. Otto, le serviteur noir, si peu discret dans les rues d'Amsterdam. En quelques mois, la jeune épouse fait son éducation dans cette si belle maison de la corne d'or, découvrant qui se cache derrière les personnages de sa maison. Grâce aux livraisons mystérieuses d'une miniaturiste au blason de soleil, Nella grandit, s'autonomise. 

Pages à la fois très concrètes sur la vie de cette jeune femme mais parfois à la lisière du fantastique, ce roman n'est pas vraiment historique même s'il en emprunte le cadre. C'est la vie intime et familiale qui compte pour notre héroïne, avec ses secrets et ses jeux. La société, qui paraissait loin de tout ça, intervient comme contrôle de la morale, et vient révéler et punir ceux qui ne lui conviennent pas - ou plus - par trop d'indépendance, de richesse ou d'orgueil. Prenant et bien écrit, il m'a donné envie de le relire une fois terminé, afin de découvrir dans les scènes du début ce qui est mis en lumière à la fin.


vendredi 5 juin 2020

Emma

C'était un bon pavé que ce roman de Jane Austen mais je l'ai dévoré. A croire qu'à mesure que je la lis j'apprécie un peu plus son monde. Pourtant, il ne se passe pas grand chose dans ce roman et on reste aux préoccupations amoureuses d'une société britannique aristocratique sans trop de soucis. 

Emma Woodhouse, belle, intelligente et riche, cherche à marier les personnes qui l'entourent sans jamais trop se pencher sur ses propres sentiments. Après tout, elle a décidé de ne pas se marier pour prendre soin de son père hypocondriaque et ça lui convient tout à fait ! Elle a le mérite de ne pas s'effacer et d'être plutôt autoritaire, ce qui nous change des héroïnes austiniennes. 
A Highbury, où elle vit, c'est visites sur visites, promenades et thés entre voisins de bonne famille et de bons revenus. Tout est sujet à commentaire, c'est un peu fatigant et étriqué ! 
Après le mariage de sa gouvernante avec Mr Weston, Emma tente de marier son amie Harriet, qu'elle imagine d'excellente famille. Elle joue les intrigantes avec Mr Elton, qui comprend mal le message et se marie quelques mois plus tard à Bath avec une femme rencontrée là-bas. Elle tente avec Mr Churchill, un petit nouveau dans le game. Et une nouvelle venue brouille encore les cartes, Jane Fairfax.
Ce qui est véritablement au centre de ce roman, je ne sais pas si ce sont les sentiments des uns et des autres ou les questions de classe dont je trouve qu'il est beaucoup question pour savoir qui conviendrait à qui... Tout en laissant des possibilités aux uns et aux autres de se marier un peu au-dessus ou au-dessous de sa condition, par amour ! Et il est plein de mystères que j'ai aimé questionner dans ma lecture : l'envoi d'un piano, les charades, les sentiments des uns et des autres... Qu'on entraperçoit si on est un peu méfiant vis-à-vis de la clairvoyance d'Emma. Bien entendu, il y a aussi pas mal d'ironie telle qu'on la connait chez Jane Austen !




mercredi 3 juin 2020

Agatha Raisin - Coiffeur pour dames

C'est ma première rencontre avec cette Agatha de Marion Chesney Beaton et certainement la dernière. Je préfère largement l'autre Agatha ! J'ai trouvé que l'enquête n'avait aucun intérêt et que c'était plutôt la vie amoureuse voire les pulsions érotiques et saturées d'ennui d'Agatha qui semblaient compter.

Agatha se rend chez un coiffeur réputé à Evesham un jour d'été. Il fait un miracle avec sa tignasse. En évoquant son génie capillaire, elle remarque que toutes les femmes ne sont pas forcément de son avis et semblent même redouter Mr John. Il ne lui en faut pas plus pour lui mettre la puce à l'oreille, retourner régulièrement au salon de coiffure, flirter avec John, fureter dans ses affaires, etc. soupçonnant du chantage. Jusqu'à être témoin de la mort de celui-ci, empoisonné. 
Elle s'empare de l'enquête - contre tout avis policier. Agatha continue à interroger des femmes, à tester des coiffeurs, accompagnée de Sir Charles, un bon ami. Et à force de creuser, elle trouve des petits indices... 

Une enquête qui n'a ni queue ni tête, un personnage principal ennuyeux voire pathétique, des personnages secondaires plus transparents que des figurants, je ne comprends pas l'engouement pour cette série. Ce tome est peut-être plus mauvais que d'autres mais il me confirme qu'il y a de biens meilleurs livres à découvrir !


Les pendules - Christmas Pudding - Le policeman vous dit l'heure

Trois Agatha pour le prix d'une ! Je suis allée piocher dans une partie d'intégrale pour sortir ces trois titres. Et je me suis plutôt régalée de ces trois affaires, malgré leurs longueurs très diverses - du roman à la nouvelle.

Les pendules. C'est le titre le plus épais des trois avec une histoire d'Hercule Poirot. Il n'y apparaît cependant très peu et l'on s'attache plutôt aux pas de Colin Lamb et de l'inspecteur Hardcastle. Un homme est retrouvé assassiné chez Mrs Pebmarsh par Miss Sheila Webb, une sténographe qui a été appelée pour une mission. Or, celle-ci n'a jamais été appelée par Mrs Pebmarsh. Dans la foulée, une jeune collègue est assassinée dans la même rue. Cela fait beaucoup pour une rue d'ordinaire bien calme. C'est aussi là que Colin espère débusquer un espion. En faisant le tour des voisins, on ne découvre pas grand chose et notre mort n'est toujours pas identifié. Sans sortir de son fauteuil, Poirot va résoudre l'affaire. 

On le retrouve ensuite dans Christmas Pudding à tenter de retrouver un rubis dérobé, qui pourrait mettre en péril la réputation d'un jeune prince. Il n'hésite pas à se mettre en jeu pour cela. Pas vraiment d’énigme dans cette nouvelle mais plutôt une façon de raconter l'histoire en nous coupant des éléments déjà connus du détective mais pas du lecteur. Jusqu'au moment où il les explique à ses hôtes.

Le policeman vous dit l'heure. Une courte histoire de Miss Marple. Dans une horrible bicoque, une vieille dame vient de signer un testament pour sa dame de charge devant deux témoins. Quelques jours plus tard, elle est assassinée. Une histoire louche d'héritage bien sûr ! Heureusement, les connaissances et compétences botaniques et humaines de Miss Marple sont toujours fort utiles !

J'ai largement préféré le roman, plus abouti, plus complexe aussi, aux formes courtes. On a plus le temps de s'interroger, d'apprécier les personnages, de tenter des hypothèses.



lundi 1 juin 2020

La saison des pluies

Je crois que c'est la première fois que je lis Graham Greene, qui est pourtant bien représenté dans la bibliothèque familiale. Et c'est une vraie joie que ce roman ! Merci Cléanthe de m'avoir donné envie de le lire.

Querry, un homme discret, arrive au bout de la ligne de bateau qui traverse le Congo. Il descend du navire pour y trouver une léproserie, tenue par Colin, médecin, et des religieux. On lui offre une cellule, il file des coups de main, va construire un hôpital. Lors de l'une de ses missions vers la grande ville, il rencontre Rycker, un marchand d'huile, un colon, qui s'entiche de lui et projette sur lui toutes ses questions ou plutôt ses réponses sur l'amour chrétien. Il croit avoir rencontré un saint tandis que Querry se dit simplement désabusé par les succès et les amours, en retraite de la vie. 
Mais peut-on vraiment échapper à son passé ? A ce que la société projette sur les siens ? Surtout la micro société coloniale et chrétienne de ce bout de Congo ? Quand un journaliste débarque pour écrire sur le saint Querry, c'est la fin d'une tranquillité, d'une joie de vivre simple qu'il pensait avoir trouvées dans cette jungle.

Un roman aux personnages vifs, croqués en quelques mots bien sentis et sobres. Pas de fioritures ici, c'est l'homme et ses doutes qui nous intéressent. On parle questions existentielles, manques et relations à l'amour. Enfin, chez les blancs - les noirs sont là pour être soignés et n'ont pas de place dans ce roman. C'est très orienté autour de la mort de Dieu et de ce qu'on met à sa place : l'amour des femmes, du succès, le progrès, ... des interrogations qui n'ont pas fini de nous habiter !

"Une vocation est un acte d'amour : ce n'est pas une carrière professionnelle. Quand le désir est mort, on ne peut pas continuer de faire l'amour. Je suis arrivé à la fin du désir et à la fin d'une vocation. N'essayez pas de me lier par un mariage sans amour et de me faire imiter ce que j'accomplissais jadis avec passion. Et ne me parlez pas de mon devoir comme le ferait un prêtre. On nous a appris dans les leçons sur les Évangiles, quand nous étions enfants, qu'un talent d'argent ne doit pas être enfoui tant qu'il possède un pouvoir d'achat, mais si la monnaie a changé, si l'effigie a été remplacée par une autre, ne laissant à la pièce que la valeur d'un mince disque d'argent, tout homme a le droit de la cacher. On a toujours trouvé des pièces de monnaie périmées, ainsi que du blé, dans les tombeaux"
"L'ennui est pire dans le bien-être. J'ai pensé qu'il pourrait y avoir ici assez de souffrance et assez de peur pour distraire l'esprit"
 
Voilà qui lance avec beaucoup de joie le mois anglais chez moi ! 

samedi 30 mai 2020

A Philémon

Avec l'Amoureux, nous venons de terminer ce court et bel ouvrage d'Adrien Candiard sur la liberté. C'était un régal de pédagogie et d'inspiration ! Car parmi les questions que beaucoup de croyants se posent, il y a celle des interdits, de ce que l'on doit faire ou pas pour être un bon chrétien, un bon musulman, un bon bouddhiste etc. Et chez les chrétiens, cette question est particulièrement malmenée. Qu'est-ce qui est permis ? obligatoire ? On a beau entendre que le commandement c'est d'aimer Dieu et son prochain comme soi-même, c'est parfois un peu court. Alors Candiard propose, à partir d'un très court texte, la lettre à Philémon, d'interroger la liberté, le devoir et l'amour. Il le fait de façon concrète, simple. C'est très pédagogue, bourré d'humour et de tendresse pour le lecteur !
Je crois que le plus fort ici, pour moi, c'était de déconstruire une image de Dieu, tout-puissant, qui te teste avec une pomme et un serpent. Mais je ne vous en dis pas plus, c'est dans les extraits du chapitre 2. J'ai glané des citations bien nombreuses, plus pour m'en souvenir que pour vous noyer dans leur lecture. Piochez-y ce qui vous intéresse !

Dans le chapitre 1 :
« Sa conversion n'a pas consisté à passer d'une doctrine à une autre, encore moins d'un groupe d'appartenance à un autre. Paul n'a pas changé de Dieu : c'est toujours le même, le Dieu D'Abraham, d'Isaac, de Jacob, le Dieu de l'Alliance, le Dieu qui a fait sortir son peuple d'Egypte. Dieu n'a pas tellement changé; mais dans la conversion, Paul, lui, n'est pas resté le même. Il est devenu si différent qu'il est devenu difficile de le comprendre sans revenir à cet évènement initial: si nous voulons comprendre ce qu'il écrit à Philémon, il faut revenir à cette nouvelle naissance, sur le chemin de Damas »
« Lui non plus, les 613 commandements, il n’y arrive pas toujours. Il commence à faire l’expérience amère de sa propre faiblesse, qui l’humilie et le met en colère [...] « Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir : je ne fais pas le bien que je veux, et je commets le mal que je ne veux pas. » […] Le jeune Paul, face à ses échecs, s’est d’abord dit que c’était de sas faute, et il se sentait coupable : il n’avait pas voulu assez fort : La prochaine fois, il suffirait d’être plus vigilant, de vouloir mieux, de vouloir plus. Cela marchait quelques fois : sur tel ou tel point, ses efforts portaient du fruit, il s’améliorait et se rapprochait de son idéal, mais pas toujours. Et parfois, alors qu’il se pensait tiré d’affaire, qu’il croyait que sa bonne volonté avait enfin pris le contrôle de lui-même, patatras : tout était à recommencer.  Et il ne renonçait pas, devant ses échecs répétés, à appliquer parfaitement les commandements de Dieu : il savait, ou croyait savoir, que c’était la condition pour mériter l’immense amour de Dieu. […] Il avait la réputation d’être inflexible, exigeant, et pour tout dire un peu pénible. […] Il se doutait bien que cette dureté l’éloignait encore davantage de l’idéal de la Loi qu’il cherchait à atteindre, cette Loi qui lui commandait, « aime ton prochain comme toi-même », alors que bien souvent il n’aimait au fond ni l’un ni l’autre. »
« Pour Paul, qui avait jusque-là passé sa vie à tenter de mériter l’Amour de Dieu, c’est un choc de se découvrir aimé si totalement, et sans la moindre condition ; aimé alors qu’il n’a pas fait ce qu’il faut, mais plutôt tout le contraire et qu’il est devenu le persécuteur de ce dieu qui pourtant ne cesse pas de l’aimer. »
« Un coup de foudre nous transforme plus profondément que la lecture du Code pénal »

Dans le chapitre 2 :                 

« Notre déception, il est évident qu’elle a aussi traversé l’esprit de Paul. Il sait combien il lui serait facile d’ordonner à Philémon d’affranchir Onésime. Il l’a entendue, cette petite voix qui lui murmure : « allons, c’est pour la bonne cause ! » La souffrance de l’esclave, il la connait, mieux que nous sans doute, et il la sait intolérable. Philémon ne se plaindrait même pas, il l’admire tant. Il est prêt à faire tout ce que Paul lui dira. Lui forcer la main dance cette affaire, ce ne serait pas un grand mal, et il en sortirait un grand bien… Pourtant, à cette voix intérieure qui l’appelle à n’être pas trop regardant sur les moyens quand il s’agit d’arriver à cette fin, Paul ne cède pas. »
« « Si vous mangez de ce fruit, vous mourrez. » Quelle image de Dieu avons-nous donc dans la tête, pour penser aussitôt que ce « vous mourrez » signifie «  je vous tuerai » ? Quel Dieu déciderait arbitrairement d’interdire quelque chose de bon, comme cela, pour le plaisir, et punirait de mort la transgression ? Certainement pas le Dieu de Jésus-Christ. Croit-on que, quand des parents expliquent à leurs enfants de ne pas mettre les doigts dans la prise au risque de mourir, c’est parce qu’ils comptent les punir de mort ? […] C’est exactement le Dieu dont parle le serpent à Adam et Ève. Leur péché, précisément, c’est de le croire. De croire que Dieu est malveillant à leur égard, qu’il souhaite les limiter et les mutiler pour son plaisir, qu’il leur interdit de bonnes choses parce qu’il ne les aime pas. De ne pas comprendre que Dieu les a simplement avertis, pour leur bien. Que la vie n’est pas un terrain où ma volonté et la volonté de Dieu s’opposent et l’une ne progresse qu’au détriment de l’autre […] Nous voulons la même chose : le bien, mon bien. Dieu ne m’interdit rien, mais il m’avertit que les moyens que je veux employer, parfois, sont très mal choisis. […] La tentation, c’est de rêver un autre monde, où l’impossible n’existe pas. […] Et le tour de force du tentateur, depuis le serpent d’Adam et Ève, c’est de nous faire croire que rien de cela n’est impossible, mais que c’est tout simplement interdit. […] Il ne s’agit pas d’obéir, mais de comprendre – et en comprenant, je vais sans doute trouver le bien désirable et le mal dangereux. J’agirai alors librement, parce que j’aurai reconnu mon bien et le rechercherai de mon plein gré. Alors je ferai véritablement ce que je veux, et ce que Dieu veut. En effet, l’ennui, si je confonds la vertu avec une soumission pénible (et d’autant plus méritoire, bien sûr, qu’elle est pénible) à une volonté divine incompréhensible, c’est qu’alors je continue à penser, dans un petit coin de ma tête, que ce péché que je m’interdis de regarder, il me ferait pourtant du bien. »
« Nous ne pouvons entrer dans cette amitié sans y entrer avec toute notre personne. Une personne encore imparfaite, sans doute, mais Dieu saura bien nous conduire, pour peu que nous soyons vraiment là, décidés à le suivre. C’est peut-être parce que nous sentons ce que cette morale a d’exigeant, et même d’exorbitant, que nous nous dérobons si souvent, préférant l’autre, celle de l’obéissance aux commandements, finalement tellement plus facile. »

Dans le chapitre 3 :
« L’évangélisation est d’abord une affaire d’amitié. Elle déborde de toutes les lignes. Comme si l’amitié avec le Christ était une affaire contagieuse. Comme si nous n’avions d’autre moyen, pour annoncer à quelqu’un l’amour de Dieu, que de l’aimer à notre tour. »
« La chasteté n’est pas l’absence de relation sexuelle : selon sa définition la plus classique, elle consiste à n’aimer, dans l’autre, rien d’autre que lui-même. C’est l’aimer pour ce qu’il est, et non pas pour ce qu’il m’apporte. »
« Paul n’invite pas à l’assujettissement du désir au désir de l’autre, même de manière réciproque : ce serait une violence terrible, qui n’aurait pas grand-chose à voir avec de l’amour. Il vise en réalité quelque chose de bien plus fondamental : la sexualité authentique n’est pas centrée sur elle-même, obsédée par sa propre jouissance, mais elle est don ; c’est l’autre qui donne sens à mon propre corps. […] Et comme toujours, c’est quand je me donne que je commence à être véritablement moi-même. »
« Etre libre, c’est être capable de faire ce que je veux. Ce que je veux, et non pas ce dont j’ai envie sur le moment, qui bien souvent s’opposent et même s’excluent. Mais bien malin qui peut dire ce qu’il veut vraiment en la matière. »

Dans le chapitre 4 :
« Le chemin de liberté que dieu ouvre à Philémon, qu’il ouvre à chacun de nous, nous rend joyeux quand nous le recevons pour nous, mais parfois un peu plus suspicieux quand nous le voyons s’ouvrir devant les autres. Est-ce qu’ils ne vont pas en abuser, se montrer irresponsables, peu dignes de la confiance que Dieu place en eux ? Cette façon qu’a Dieu de se donner à tous gratuitement, est-ce vraiment bien juste ? […] Il faut peut-être nous y faire et commencer à accepter que l’Evangile, la Bonne nouvelle, l’amour de Dieu, non, ce n’est pas juste. Le compte n’est pas bon, parce qu’il n’est pas question de compte mais de don. La logique de l’Evangile, c’est celle du cadeau, et le cadeau n’est pas une affaire de justice. […] Je n’ai rien contre les comptables, mais la grâce de Dieu (un mot qui signifie « gratuit »), par définition, cela ne rentre pas dans un tableau Excel. […] L’amour gratuit de dieu nous déstabilise et nous préférerions avec avoir avec lui quelque chose de plus sûr : je paie, il livre. […] On fait tout ça pour lui faire plaisir, on se complique la vie pour lui, donc il nous doit bien quelque chose en retour. […] Marthe, Marthe, tu perds ton temps quand tu crois rendre service au Christ parce que tu te compliques la vie, quand tu opposes le bien et ce qui te fait du bien. Marthe, Marthe, tu fais fausse route quand tu penses que la volonté de Dieu c’est le contraire de ta volonté : vous faites alliance. […] Le Royaume de Dieu, que tu recherches, ne te sera pas donné en récompense de tes efforts, il t’est déjà donné en partage. […] Jésus ne reproche pas à Marthe son service – ce qui serait tout de même un comble ! Il ne lui reproche pas d’être active. Il lui reproche d’avoir l’esprit plein de 36 000 choses et du coup de négliger l’essentiel. D’avoir l’esprit rempli par les tasses de thé, les serviettes en papier, le canapé, les pâtisseries, les livraisons, l’évier de la vaisselle, la propreté des toilettes, la température de la pièce – bref tout ce qui va faire que l’invité se sentira bien -, mais de ne pas s’occuper de l’invité. L’invité n’est pas seulement un corps à nourrir et à installer dans un lieu confortable à bonne température : c’est une personne à rencontrer. Tout le reste peut en découler, tout le reste peut y servir, mais passer à côté de la rencontre, c’est avoir tout raté. […] On peut cuisiner pour réussir le plat ou pour faire plaisir aux invités […] Dans un cas, vous préparez de la nourriture, et dans l’autre vous fabriquez de la communion. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Dans le chapitre 5 :
« Ce qui changera le monde ce n’est pas la construction de systèmes plus ou moins complexes et ingénieux, mais bien ma relation avec mes frères. »
« « Remets-nous nos dettes », cela veut dire plutôt : fais-nous sortir, Seigneur, de cette épuisante logique des dettes et des « devoirs » de ce monde impitoyable où sans cesse tour à tour créanciers et débiteurs, sans cesse occupés à réclamer notre dû, ou à négocier des délais, nous n’avons plus le temps d’être des frères. »
« Ce qu’on appelle le salut, c’est d’accepter d’entrer avec Dieu dans cette relation d’amour, non par obéissance ou crainte de l’enfer, pas même par politesse devant la grandeur de son don, mais librement, parce qu’on a pressenti l’incroyable intensité de son amour à lui. […] Rien ne contriste dieu davantage que ce refus de sa grâce : c’est pour lui, qui veut que tous les hommes soient sauvés, le prie échec qu’on puisse imaginer. »
« Bien sûr que personne n’est digne de recevoir en soi le Créateur de l’univers ! Mais ce n’est pas une raison de faire la tête. Il y a de quoi se réjouir, au contraire. Parce que mon indignité qui m’intimide tant, Dieu s’en fiche. Parce que cela ne l’empêche pas de venir jusqu’à moi, au plus intime de moi-même, alors même que je n’ai rien mérité. Parce que je ne suis pas digne. Parce que tout est grâce. »
« Il n’est pire destruction que celle qu’on accomplit au nom du bien de ceux-là mêmes qu’on est en train d’anéantir. »

mercredi 27 mai 2020

Contes et légendes inachevées. Le second âge

Sortie de PAL pour ce petit volume de Tolkien qui ne vaut pas le Seigneur des anneaux mais raconte des temps antérieurs avec des personnages entre l'humain et l'elfe. 

On y découvre l'ile de Numenor, une île en forme d'étoile, donnée aux hommes. Cette île prospère, riche en forêts, accueille un peuple de cavaliers et de marins. C'est l'histoire d'un des rois marins que nous découvrons dans Aldarion et Erendis, l'histoire la plus longue du recueil. Aldarion aime la mer et il aime Erendis mais toujours l'une bataille avec l'autre. On découvre ensuite la généalogie des rois d'Elros, le premier roi de Numénor, jusqu'à la submersion de l'île. Chaque roi ou reine vit moins longuement que son prédécesseur, leurs passions les poussent vers plus de pouvoir et de richesses, jusqu'à leur ruine. 

On retrouve aussi des éléments sur Galadriel et Celeborn, sur leurs rencontres - il y a plusieurs versions. Et surtout, il est question des elfes, de leur parenté, des conflits, des déplacements qu'ils doivent faire mais aussi de Celebrimor, l'artisan qui forge les anneaux de pouvoir. 
Les appendices décrivent quelques lieux, éléments de langage ou noms des personnages. 

Comme l'indique le titre, ces récits sont composés des notes de Tolkien, relues par son fils, qui dénonce des incohérences ou comble les trous. A moins de très bien connaître le reste de son oeuvre, on est un peu perdu par les dates, les personnages, les lieux. Mais cela n'enlève nullement leur saveur aux récits proposés !

mardi 26 mai 2020

Il viccolo di Madama Lucrezia

C'est une nouvelle de Prosper Mérimée qui se déroule à Rome. Une petite pointe de fantastique aiguise notre attention... et retombe.

Notre narrateur, fraîchement arrivé à Rome, se fait un ami, un jeune homme destiné à la prêtrise qui trompe bien son monde. Un soir, après avoir évoqué de curieux phénomènes, il est témoin d'une étrange apparition, dans un lieu obscur et abandonné. Dans cette bicoque, qu'il se fait ouvrir dès le lendemain, il apprend que vivait Lucrèce Borgia qui y tuait ses amants. Jouant avec sa peur, le narrateur s'aventure à nouveau dans la ruelle...

Courte et peu élaborée par rapport à la Vénus d'Ille dont j'ai d'excellents souvenirs, une nouvelle qui ne vaut pas le détour !

lundi 25 mai 2020

Un bruit de balançoire


Des lettres de Bobin, avec l’inspiration de Ryokan qui souffle au-dedans. Lettres à des objets ou à des personnes, sans distinction : une inconnue, un nuage, Marina, un forestier, sa mère, un coucou, un ami, les jeunes gens de Lodz, Ryokan, Nadedja, un escalier, un bol cassé, Hélène, une femme et une demoiselle, son âme, un messager, un fantôme, un penseur, et Lydie.

« L’écriture doit venir nous chercher où nous sommes, nous sortir de la tombe de nos vies, faire revenir dans nos veines le sang vieil or de l’amour »
« J’ai interrogé les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie, mais ils n’ont pas répondu. J’ai frappé aux portes du silence, de la musique et même de la mort, mais personne n’a ouvert. Alors j’ai cessé de demander. J’ai aimé les livres pour ce qu’ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu’on les entend à peine »
« Ma réponse ne serait pas complète si je n’ajoutais qu’on peut parfois être si présent à ce qu’on vit qu’il n’y a plus besoin de paradis – aucun mot ne suffisant pour dire la vie et la mort dépassées »
« La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde »

samedi 23 mai 2020

Contes à Ninon

Je préfère Zola dans les Rougon-Macquart ! Ces contes, quoi que sympathiques, ne m'ont pas emballée plus que ça. L'auteur se cherche entre réalisme et fantastique, entre histoires d'amour, de guerre et de pauvreté. 

Simplice : un jeune prince délaisse ce qui intéresse les rois : à la gloire et au combat, il préfère la forêt. C'est là qu'il apprend le langage des animaux et des arbres jusqu'à croiser une nymphe.
Le Carnet de Danse. L'objet est coquet, qui permet aux jeunes gens d'inviter une jeune femme. C'est aussi source de souvenirs ou de projections !
Celle qui m’aime : Dans une fête foraine, chacun et chacune peut payer quelques sous pour découvrir "celle qui m'aime" - et peut-être se trouver un peu moins seul.
La Fée Amoureuse : une jeune femme vit enfermée dans un château avec son oncle. Un jour, Lois s'y arrête et Odette tombe amoureuse grâce à une petite fée. 
Le Sang : A la nuit tombante, des soldats s'endorment près du champ de bataille où ils ont dispersé l'ennemi. Leur nuit est peuplée de cauchemars. 
Les Voleurs et l’Âne : Léon se moque des femmes, c'est un misogyne patenté. Et pourtant, lors d'une promenade, il croise Antoinette... le fera-t-elle changer d'avis ? 
Sœur-des-Pauvres : Elle est généreuse et reçoit un cadeau : une pièce qui en donne d'autres. Elle les distribue sans fin dans la contrée.
Aventures du grand Sidoine et du petit Médéric : Il est géant mais un peu bête, il est minuscule mais intelligent et beau parleur. A eux deux, ils sont un être parfait. Quand Médéric propose de se mettre en quête du pays des heureux, c'est le début d'un tour du monde ! - Une nouvelle un peu plus longue et beaucoup trop bavarde à mon goût.

Voilà qui ne donne pas très envie de découvrir les autres contes de Zola, je crois que je préfère largement ses romans. Il fait partie des auteurs que je relirai bien un jour, juste pour voir si je l'aime autant qu'adolescente. 

jeudi 21 mai 2020

Andromaque

Aurais-je relu Racine sans le challenge de Babelio, pas sûre ! Je crois que je préfère le voir joué. Et pourtant, il n'était pas désagréable du tout de replonger dans cette tragédie. Je l'ai étudiée en 4e, rapidement, relue en prépa, et cette année encore. J'apprécie beaucoup la langue du XVIIe siècle, les alexandrins, les personnages antiques, le jeu des passions... bref, c'était un plaisir que de replonger dans cette pièce.

L'intrigue en est simple. Troie est tombée. Andromaque a vu mourir Hector, qu'elle aime toujours, et a sauvé Astyanax. Elle est captive de Pyrrhus qui l'aime mais doit épouser Hermione, laquelle l'aime mais est aimée d'Oreste.
Oreste, envoyé par les grecs pour écarter et tuer Astyanax et pour encourager le mariage d'Hermione et Pyrrhus, aura un peu de mal à remplir sa mission, pris dans un dilemme entre amour et politique. Qui est partagé par les différents personnages de la pièce. Et les oscillations de la passion habitent les personnages tout au long des cinq actes. Evidemment, tout cela finit très mal.

Ce que j'aime particulièrement, ce sont les hésitations d'Andromaque dans l'acte IV et ses échanges avec Céphise. Je vous partage quelques extraits que j'apprécie !

"Phoenix. Vous aimez : c’est assez.
Pyrrhus. Moi l’aimer ? une ingrate
Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
D'autre rang que celui de son persécuteur ?"
"Pyrrhus. Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
Je vous le dis, il faut ou périr ou régner."
"Andromaque. Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner."
"Hermione. Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, et retourner encor
De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi."

lundi 18 mai 2020

L'enfant océan

Voilà un bout de temps qu'on n'avait pas vu Mourlevat sur ces pages. Et pourtant, ce titre est sur ma LAL depuis des années. Oui, je vide petit à petit des parties de cette LAL, mon carnet explose ! 

C'est un livre jeunesse en deux parties, composé de courts chapitres qui sont autant de témoignages d'une fugue. Ils sont sept frères chez les Doutreleau, tous par paire de jumeaux sauf le petit dernier, Yann. C'est lui qui mène l'expédition vers l'océan suite à une dispute de ses parents. Il a convaincu ses frères qu'ils devaient fuir. Et voilà sept jeunes ado sur les routes, aidés par un routier, une boulangère, repérés par une jeune fille et une vieille dame. Les six frères disent aussi leur fatigue, leurs exploits, pour aller jusqu'à la mer. Seul Yann, étrange petit bonhomme, reste muet.

Inspiré du Petit Poucet, ce conte n'utilise ni miettes ni cailloux pour marquer le trajet mais plutôt des personnes, des témoins. Joli conte !

vendredi 15 mai 2020

La gouvernante et Le jeu dangereux

J'ai ouvert les œuvres de Zweig pour y chercher des titres que je n'aurais pas encore lus. Et ce n'est pas si simple, j'ai bien picoré dans les trois tomes de la pochothèque, qui trônent sur ma Pal mais que je ne souhaite pas achever tout de suite. 

Ces deux nouvelles ont pour thème l'enfance qui bascule dans l'adolescence ou l'âge adulte. C'est assez violent pour chacune des héroïnes, les trois jeunes filles de ces nouvelles. 

La gouvernante : deux sœurs, de 12 et 13 ans, ont observé que le comportement de leur gouvernante avait changé. Elles la trouvent triste et ne comprennent pas pourquoi. Elles commencent à espionner, à observer, abandonnant toute légèreté et naïveté. Elles découvrent que leur gouvernante est amoureuse et enceinte, même si elles ne le comprennent pas. Ce passage est d'ailleurs assez drôle et étonnant, quand elles s'interrogent sur l'enfant de leur gouvernante. Guettant, mentant, jouant les ingénues, elles trompent leur monde jusqu'au jour où éclate le changement d'âge, avec violence. 

Le jeu dangereux se déroule en été, dans un hôtel sur les bords d'un lac. Le narrateur est un jeune homme qui devient proche d'un vieil homme. Au cours d'une promenade, le vieil homme raconte une aventure de l'été dernier, dans ce même lieu. Il y avait une jeune fille très effacée, à laquelle il décida d'envoyer des lettres d'amour. Il observe leur réception sur sa jeune victime et demeure émerveillé des émotions qu'il fait naître. Mais attention, à ce jeu dangereux, d'autres peuvent se brûler ! 

Comme toujours, je me plais dans cette écriture belle et simple, dans ces caractères fouillés et justes, Zweig excelle dans les nouvelles dont le rythme est admirablement dosé : de belles retrouvailles.

mercredi 13 mai 2020

La panthère des neiges

L'Amoureux a pris des risques en m'offrant ce roman de Sylvain Tesson. En effet, ma rencontre avec Dans les forêts de Sibérie n'augurait pas d'une future lecture. J'ai donc ouvert le livre avec un peu de réticence, motivée simplement par la possibilité de rencontrer la panthère du titre, un de mes animaux favoris. J'adore leur démarche, leur longue queue balancier, leur solitude et leur beauté.

Embarqué avec Munier, Marie et Léo dans la recherche de la panthère, notre narrateur part au Tibet, en plein hiver, pour tenter de la voir. Et de la prendre en photo. C'est un récit de voyage un peu différent. Pas d'hommes ou peu. Des animaux. Des étendues glacées. Des jours d'attente et de patience. Cela semble ennuyeux mais c'est passionnant. C'est la redécouverte de la nature, d'un monde en mouvement, auquel nous ne prêtons même plus attention, pris par un mouvement incessant, une frénésie sans but. 
C'est aussi une quête, celle d'un animal presque disparu, discret, secret. On l'attend, la star du roman. Et joyeusement, elle se montre aux plus patients. 
C'est le froid - et c'est certainement ce que j'ai le moins aimé. Comment ont-ils fait pour rester ainsi immobiles dans des températures polaires ? Un froid qui ralentit, qui anesthésie, qui rend plus humble quelque part. Ode à la patience aurait pu être le titre de l'ouvrage, ou au temps retrouvé. Un temps de contemplation d'une nature pleinement vivante, loin des hommes qui la mutilent. Car si nos panthères sont si rares, c'est bien parce que leurs peaux sont mises à prix. 

"J'avais appris que la patience était une vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aidait à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invitait à s'asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fût-il un frémissement de feuille. La patience était la révérence de l'homme à ce qui était donné"

Ouvrage porté par une langue élégante, il me réconcilie avec Tesson, dont je lirai peut-être d'autres romans ! Ne serait-ce que pour continuer à réfléchir mon rapport au monde, à sa destruction par l'homme et aux moyens de ne pas le faire. 


J'ai glané pas mal de phrases inspirantes : 
""J'ai beaucoup circulé, j'ai été regardé et je n'en savais rien" : c'était mon nouveau psaume et je le marmonnais à la mode tibétaine, en bourdonnant. Il résumait ma vie. Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. Je m’acquittais de mon ancienne indifférence par le double exercice de l'attention et de la patience. Appelons ça l'amour [...] "Là, en face, sur le talus, un renard, à cent mètres !" me disait Munier comme nous traversions la rivière sur la glace. Et je mettais longtemps à voir ce que je regardais. J'ignorais que mon œil avait déjà capté ce que mon esprit refusait de concevoir. Soudain se composait la silhouette de la bête comme si pigment par pigment, détail par détail elle se précisait dans les rochers, se révélant à moi"
"Les génies de l'humanité étaient des hommes qui avaient choisi une voie unique, sans dévier. Hector Berlioz voyait dans l'"idée fixe" la condition du génie. Il soumettait la qualité d'une oeuvre à l'unité du motif. Si l'on voulait passer à la postérité mieux valait ne pas butiner"
"A la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d'un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l'eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d'écarquiller les yeux et d'attendre que quelque chose surgisse. On ne l'aurait jamais noté si l'on ne s'était pas maintenu aux aguets. Et si rien n'arrivait, la qualité du temps passé s'était trouvée accrue par l'attention portée. L'affût était un mode opératoire. Il fallait en faire un style de vie.
Savoir disparaître relevait de l'art. Munier s'y était entraîné pendant trente ans, mêlant l'annulation de soi à l'oubli du reste. Il avait demandé au temps de lui apporter ce que le voyageur supplie au déplacement de lui fournir : une raison d'être"
"Que choisir ? Vivre maigre sous les voies lactées ou ruminer au chaud dans la moiteur de ses semblables ?"
"Je croyais depuis longtemps que les paysages déterminent les croyances. Les déserts appellent un Dieu sévère, les îles grecques font pétiller les présences, les villes poussent au seul amour de soi, les jungles abritent les esprits. Que des Pères blancs aient réussi à conserver leur foi en un Dieu révélé au milieu des forêts où criaient les perroquets me paraissait un exploit. Au Tibet, les vallons glacés annulent tout désir et déclenchent l'idée du grand cycle. Plus haut, les plateaux harassés de tempêtes confirmaient que le monde était une onde et la vie un passage"