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vendredi 15 mai 2020

La gouvernante et Le jeu dangereux

J'ai ouvert les œuvres de Zweig pour y chercher des titres que je n'aurais pas encore lus. Et ce n'est pas si simple, j'ai bien picoré dans les trois tomes de la pochothèque, qui trônent sur ma Pal mais que je ne souhaite pas achever tout de suite. 

Ces deux nouvelles ont pour thème l'enfance qui bascule dans l'adolescence ou l'âge adulte. C'est assez violent pour chacune des héroïnes, les trois jeunes filles de ces nouvelles. 

La gouvernante : deux sœurs, de 12 et 13 ans, ont observé que le comportement de leur gouvernante avait changé. Elles la trouvent triste et ne comprennent pas pourquoi. Elles commencent à espionner, à observer, abandonnant toute légèreté et naïveté. Elles découvrent que leur gouvernante est amoureuse et enceinte, même si elles ne le comprennent pas. Ce passage est d'ailleurs assez drôle et étonnant, quand elles s'interrogent sur l'enfant de leur gouvernante. Guettant, mentant, jouant les ingénues, elles trompent leur monde jusqu'au jour où éclate le changement d'âge, avec violence. 

Le jeu dangereux se déroule en été, dans un hôtel sur les bords d'un lac. Le narrateur est un jeune homme qui devient proche d'un vieil homme. Au cours d'une promenade, le vieil homme raconte une aventure de l'été dernier, dans ce même lieu. Il y avait une jeune fille très effacée, à laquelle il décida d'envoyer des lettres d'amour. Il observe leur réception sur sa jeune victime et demeure émerveillé des émotions qu'il fait naître. Mais attention, à ce jeu dangereux, d'autres peuvent se brûler ! 

Comme toujours, je me plais dans cette écriture belle et simple, dans ces caractères fouillés et justes, Zweig excelle dans les nouvelles dont le rythme est admirablement dosé : de belles retrouvailles.

mercredi 15 mars 2017

Le monde sans sommeil / La tour de Babel

Avec Miss Alfie, on a eu envie de dégainer notre Zweig ensemble. Il faut dire qu'elle a bien débroussaillé les œuvres complètes de notre viennois préféré l'an dernier, lors du challenge classique. Pour cette lecture commune, nous avons choisi deux textes : Le monde sans sommeil et La tour de Babel. 

Dirk Bouts, L'ascension des élus, 1450

Le monde sans sommeil

Zweig nous offre une réflexion poétique sur la longueur des nuits et l'inquiétude des hommes en temps de guerre. Ce n'est plus le sommeil qui peuple les nuits mais les rêves, les prières et les pensées pour les êtres chers, lointains, dont on ne sait peut-être plus rien. Tout semble transfiguré par la guerre ; plus fort, plus intense. Mais l'horizon que devine Zweig, c'est à nouveau le sommeil de la paix. Un texte poétique et puissant.

La tour de Babel

Voilà un article sur le pacifisme ou comment, sous des airs de conte biblique, Zweig rappelle aux intellectuels qu'ils peuvent, qu'ils doivent construire une grande œuvre commune. Cette œuvre, c'est l'Europe d'avant la Grande Guerre, une Europe des artistes, des liens malgré les frontières, de l'émulation intellectuelle. Et cette guerre, n'est-elle pas un nouveau châtiment divin d'un Dieu qui prend peur des avancées des hommes ? Zweig espère une paix prochaine, qui permettra de nouveau la construction commune de cette tour qu'aujourd'hui chacun tente d'édifier dans son coin. 
Je crois que c'est le texte que j'ai préféré de tous les essais lus aujourd'hui. Il est à la fois d'inspiration biblique et contemporaine, d'une langue belle et poétique. On est presque dans une nouvelle plus que dans un essai. Et cela a bien plus de force que tous les appels au nationalisme des textes suivants !

Et puis, bien sûr, j'ai eu envie de lire un peu plus. Et j'ai poursuivi dans cette veine avec les essais suivants : Parole d'Allemagne et Aux amis de l'étranger.

Parole d'Allemagne

Voilà un texte très étonnant car très pro-allemand. Autriche et Allemagne sont un seul pays et comme un seul peuple pour Zweig. L'Allemagne y apparait comme un homme fort, qui devrait lutter sur tous les fronts contre l'ennemi et dont la botte secrète résiderait dans son organisation et sa discipline. Oui, c'est un peu caricatural... et ce texte n'a pas la finesse que l'on connaissait habituellement à Stefan !

Aux amis de l'étranger

Même étonnement avec cet article qu'avec le précédent car il montre un Zweig nationaliste, pour lequel les siens comptent plus que ses amis de l'étranger. C'est donc un adieu, un peu pathétique, à tous les échanges, toutes les rencontres et les collaborations intellectuelles au-delà des frontières. L'auteur se sent submergé par son devoir de n'être qu'allemand, de se couper des autres. Il invite au silence à l'heure où les soldats agissent, il veut éviter les éclats de haine mais il marche sur le fil avec ce texte qui est tout sauf un silence...

Si les deux textes cités plus haut rappellent furieusement les échanges avec Romain Rolland et Le monde d'hier, les deux derniers surprennent par la véhémence de Zweig. On le croyait pacifiste mais il a aussi été embarqué par la fièvre nationaliste des premiers temps de la guerre, on l'imaginait européen alors qu'il était pro-allemand. Une posture qui ne dure pas mais qui questionne. Car c'est quelque chose qu'il omet complétement dans Le monde d'hier. C'est intéressant de voir qu'il ne reste pas campé sur ses positions, qu'il grandit, accompagné par d'autres intellectuels et amis. Et que sa vision de l'Europe fait plutôt rêver, contrairement à aujourd'hui. Est-ce la réalisation qui est en deçà des espérances ? Est-ce l'approche économique plutôt que culturelle qui est à mettre en cause ? Je n'ai pas de réponse mais j'ai l'impression qu'il faudrait remettre un peu de rêve et de mythe dans notre Europe.


vendredi 19 février 2016

Marie-Antoinette

Zweig est décidément très bon en biographies. J'ai un souvenir émerveillé de Fouché et cette Marie-Antoinette risque de s'imposer dans mon panthéon personnel. Réellement, c'était à la fois sensible et prenant, documenté et imaginé, porté par la plume magnifique de notre petit chouchou de Zweig. 

Cupidon Cognacq Jay

S'il s'attarde assez peu sur l'enfance de la souveraine et sur les négociations de Marie-Thérèse, c'est pour mieux nous parler de la jeune fille qui arrive à Versailles après bien des bricoles protocolaires. Elle est jeune, charmante et frivole : tout pour enchanter Versailles. Le seul souci, sur lequel Zweig insiste énormément, c'est l'impuissance du petit Louis. Et de cette histoire va naitre toute une analyse psychologique de la souveraine, excitée mais jamais rassasiée... Et cette faim, ce désir, cette excitation des nerfs, elle se retrouve dans les dépenses et les fêtes continuelles de Marie-Antoinette. Sa maman a beau la sermonner, elle n'en fait qu'à sa tête. Bon, la maternité la calme un peu. Mais c'est avec la Révolution qu'elle va vraiment s'assagir et montrer une facette plus héroïque de sa personnalité et prendre plus de consistance alors que Louis XVI reste petit bourgeois. 

Il est aussi intéressant de lire le travail d'historien de Zweig, s'appuyant sur des archives pour camper sa biographie, et usant tous les ressorts de la psychologie pour faire ressortir les traits de ses personnages. Certains événements tiennent presque de la farce : l'affaire du collier ou la fuite à Varennes par exemple. Bref, on ne sait plus si l'on est dans un essai ou un roman. 

Autre point passionnant à mes yeux, la Révolution. Cette période de l'histoire qui ne m'avait jamais attirée prend des dimensions superbes sous la plume de Zweig ou de Dickens. J'ai aimé voir comment notre autrichien préféré faisait monter la tension, montrait cette machine s'emballant, incapable de s'arrêter. De quoi me donner envie de replonger dans La Révolution de F. Furet !

http://profplatypus.fr/challenge-classique-2016/

jeudi 20 novembre 2014

Les prodiges de la vie

Je vous avais annoncé du Zweig. En voilà encore un. Je crois que ce sera le dernier de l'année. Mais ne vous inquiétez pas, c'est pour mieux revenir en 2015 !

Monreale

Voilà une très belle histoire d'art et de religion. Un peintre se voit confier une commande, un tableau de la Vierge Marie. Son commanditaire lui montre le pendant de celui-ci, une peinture sublime, réalisée plusieurs années auparavant par un peintre italien. Ébloui, notre vieil artiste erre dans les rues d'Anvers à la recherche d'une jeune fille dont il fera son modèle. Il manque de renoncer lorsqu'il aperçoit Esther, une jeune juive timide et tourmentée.

Ce court roman (ou cette longue nouvelle) prend place dans un contexte historique tourmenté, celui de la crise iconoclaste de 1566. Mais cet arrière plan historique n'est pas le plus essentiel. Ce qui l'est, c'est la transformation d'Esther. Cette jeune femme que le peintre a voulu convertir par des mots se découvre une religion : l'amour d'un enfant, l'amour d'une image. Le lecteur voit mûrir sa sensibilité et son appétit spirituel jusqu'au mysticisme. Toutefois, il plane sur ce récit une menace sourde et l'on se doute bien que cette petite juive sera, une fois encore, une victime expiatoire d'un peuple toujours pourchassé. 

L'autre point qui a retenu mon attention, c'est l'histoire de la création du tableau : d'abord la recherche de la muse, puis celle du sujet, de la position, de l'expression... Zweig nous en dit tout le mystère !

mardi 11 novembre 2014

La Marche et L'Etoile au-dessus de la forêt

J'espère que Zweig ne vous soûle pas trop parce que vous risquez de le voir pas mal sur Pralineries ces temps-ci !
Voici deux nouvelles très courtes mais néanmoins forts sympathiques. L'une est aussi tragique que l'autre est ironique.

L'étoile au-dessus de la forêt, c'est l'histoire d'un coup de foudre. Un maître d’hôtel qui tombe éperdument amoureux d'une belle comtesse. Sans espoir de retour. Un amour beau et pur. Alors quand la belle met fin à son séjour, que faire ?
Cette première histoire est poignante. Elle a un côté absolu.

La Marche se déroule à l'époque du Christ. Un homme se sent appelé à le suivre. C'est une urgence. Il se presse. Et puis, il s'arrête pour boire un verre d'eau. L'erreur fatale ! 
Celle-ci est plutôt sympathique. Le héros, c'est l'humanité dans toute sa splendeur : elle s'engage dans des causes, elle avance, mais elle se laisse parfois distraire, au point d'oublier ses rêves. Une nouvelle plus profonde qu'elle n'en a l'air, sous ses dehors ironiques.


vendredi 7 novembre 2014

L'Amour d'Erika Ewald

Je redécouvre avec joie Stefan Zweig et grignote quotidiennement quelques pages de son oeuvre intégrale. Finalement, je suis loin d'avoir tout lu !

Erika est une musicienne viennoise. Elle donne des cours de piano pour gagner sa vie. Elle habite avec son père et sa sœur avec qui elle ne partage rien. Pourtant, une petite lueur habite sa vie : un violoniste rencontré lors d'une soirée. Depuis ce jour, elle joue tous les jours avec lui et se confie chaque fois plus intimement. Elle sent cet amour, pur et joyeux grandir en elle. Mais son ami ressent des désirs plus ardents...

Cette dissymétrie entre l'amour des hommes et des femmes, ce timing qui diffère, Zweig l'évoque de façon fine. Malgré les dissymétries mises en lumière par l'écrivain, c'est un même amour, plein de violence qui s'exprime. On retrouve ici cet écrivain, peintre des atmosphères et psychologue de l'âme humaine, notamment féminine, avec un personnage d'une grande sensibilité. Complètement ensorcelée par la musique, Erika en a des crises de nerfs ! Ah, ces artistes... ou ces femmes ? 


jeudi 16 octobre 2014

Dans la neige

Je renoue avec Zweig. Je l'ai beaucoup dévoré il y a quatre ans et je suis heureuse de le retrouver ! Je commence léger avec une nouvelle sur l'identité juive.

Avercamp, Paysage d'hiver, vers 1600
Avercamp, Paysage d'hiver, vers 1600

Nous sommes en pays germanique, à une époque indéfinie. C'est l'hiver. Un homme se dirige vers la plus grande maison juive de la ville, maison particulière qui fait office de synagogue. Vient-il en ami ou en ennemi ? Les flagellants qui déciment les communautés juives sont-ils encore loin ? Car la rumeur de leur arrivée ne cesse d'enfler...

Avec cette nouvelle, Zweig s'intéresse au destin, à la fatalité qui pousse le peuple juif au nomadisme perpétuel. Entre défiance et violence, les poursuivants ne laissent à ces communautés d'autre choix que la fuite ou la mort... Malgré la beauté des descriptions, notamment de la neige et du froid, cette nouvelle n'est certainement pas la plus aboutie de l'auteur. Elle reste assez sage, linéaire et à la surface de la psychologie des personnages. Mais cela est certainement dû à sa longueur réduite !

Pour plonger avec Zweig dans l'histoire du peuple juif et de sa relation à Dieu et aux autres peuples, ne manquez pas Rachel contre Dieu et Le Chandelier enterré !



vendredi 10 octobre 2014

Virata

Il est fascinant de remarquer qu'à plusieurs années d’intervalle, mon ressenti sur un livre a beaucoup changé. Je viens de relire cette nouvelle de Stefan Zweig, poussée par une amie. Je me souvenais assez vaguement de l'intrigue et, dès les premières pages, j'ai eu l'impression de relire Siddhartha d'H. Hesse

Je ne vous raconterai pas à nouveau l'histoire, elle est explicité plus bas, dans mon premier billet de 2010. Je vous parlerai de ma lecture.

Virata a porté les quatre noms de la vertu : "L'éclair du glaive", "Source de la justice", "le Champ du conseil" puis "l'étoile de la solitude". Se détournant de plus en plus de l'action, il espère faire le bien. Agissant de plus en plus pour lui-même et sur lui-même plutôt que dans le monde, il imagine ne pas influencer l'autre. Cette quête d'une place qui soit la sienne est d'une grande justesse et d'une grande beauté. Bien entendu, comme dans tous les contes, ce sont des personnages perturbateurs qui viennent questionner Virata à chaque tournant. Une répétition salvatrice pour le personnage. Et une leçon de vie pour le lecteur ! 

Est-ce en s'éloignant de l'action que l'on agit bien ? N'a-t-on pas chacun un rôle à jouer ? Et refuser de jouer le jeu, n'est-ce pas s'enorgueillir, se croire plus libre que l'on est ? Virata passe sa vie à le découvrir :"Même celui qui n'agit pas commet une action qui le rend responsable sur cette terre". Et vlan pour toutes les philosophies et religions qui prônent l'absence d'action, l'érémitisme et l'éloignement du monde. Même si le propos n'est pas exactement le même, cela fait écho à cette phrase de W. Burke :"Il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que le mal triomphe". Cette notion de responsabilité, sans culpabilité, me semble essentielle. En est-on bien conscient ? Sait-on bien que l'on peut changer les choses ?  

Et pourtant, la réponse de Virata n'est pas de prendre la place du roi, de retrouver les honneurs et la possibilité d'agir librement. Il en a bien vu les limites et les ornières. Quelle place peut donc être celle de Virata ? "L'homme libre de tout n'est pas libre, de même que celui qui n'agit pas n'est pas exempt de faute. Seul est libre celui qui est au service de quelqu'un, qui abandonne à un autre sa volonté, consacre ses forces à un travail et agit sans questionner. Seule la moitié de l'acte que nous accomplissons est notre oeuvre véritable ; le commencement et la fin, la cause et l'effet dépendent des divinités". Ou le bonheur de la liberté dans l'esclavage et le service. Cela a des relents très chrétiens. Mais Zweig aurait pu pousser encore plus loin son conte. Que fait le serviteur quand il a des ordres à exécuter qu'il pense être mauvais ? Ce serviteur est-il réellement irresponsable ? Zweig aurait-il pris le risque d'écrire une telle phrase après 1945 ? Ne fait-il pas le lit ici de cette irresponsabilité ou responsabilité collective ? 

Une nouvelle que j'ai la joie de trouver bien plus riche qu'à ma première rencontre, qui m'interpelle à titre personnel et qui me pose question. 

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Voilà un destin bien particulier que celui de Virata. Zweig place ici encore cet homme dans un temps lointain, un temps historique puisque l’écriture semble exister… mais un temps où l’oralité est reine.

Virata est un homme dont nul ne se souvient mais dont l’histoire extraordinaire méritait qu’un narrateur la racontât. Guerrier puissant, il est aussi humble et discipliné. Pas d’ambition ni d’orgueil chez cet homme, juste une volonté de bien faire les choses. A quatre reprises, Virata change de vie radicalement. Ces décisions sont prises dans une optique particulière : atteindre à la justice, à la pureté et à la vérité. Et pourtant, Virata a bien des difficultés à devenir un saint. Quel que soit son choix, il nuit à l’un ou à l’autre.

Je ne vous dirai pas où sa quête de perfection le mène mais c’est certainement là qu’il s’humilie et s’approche le plus de la sainteté.


Une histoire un peu différente des autres, une quête sans fin pour un personnage perfectionniste, à la limite de l’agaçant ! Pour le lecteur et pour le roi !

lundi 28 avril 2014

Romain Rolland - Stephan Zweig, Correspondance 1910-1919

Merci aux éditions Albin Michel pour ce livre présenté et annoté par Jean-Yves Brancy. Il rassemble les courriers échangés par les deux écrivains (traduction des lettres en allemand par Siegrun Barat), ces esprits européens, dans une période troublée. Car l'essentiel du recueil est constitué de lettres écrites pendant la Première Guerre mondiale, période où Rolland et Zweig se rapprochent énormément : ils reconnaissent alors en l'autre un artiste pacifiste engagé.

Cette correspondance volumineuse est tout à fait passionnante car elle nous renseigne à la fois sur la vie des deux écrivains mais aussi sur celle des artistes du début du XXe siècle. Ils forment en effet une communauté si ce n'est soudée, du moins en discussions perpétuelles. La correspondance s'amorce quand Stephan Zweig se fait connaitre à Rolland comme lecteur admiratif de Jean-Christophe. C'est un peu le fan qui remercie son idole et qui lui propose de favoriser la traduction et la diffusion de son oeuvre en pays germanophone. Bref, les premiers échanges sont factuels et distants. 

Severini, Train de blessés, 1915, Stedelijk, Amsterdam
Severini, Train de blessés, 1915, Stedelijk, Amsterdam

Mais avec la guerre, alors que les positions se durcissent, les deux correspondants se rapprochent. Rolland, réfugié à Genève où il assiste la Croix Rouge, est dénoncé comme défaitiste et traître à sa patrie. Il ne cesse de s'engager pour la paix et ses amis proches, embrigadés, se détournent de lui. Mais Zweig lui reste fidèle. Le lecteur voit ainsi évoluer le ton des deux hommes et leur amitié éclore au plus fort des conflits. Ils se réconfortent l'un l'autre. Mais surtout, ils peuvent échanger sur les politiques et la propagande mises en place de chaque côté du Rhin (et là, je m'étonne et le m'interroge : que faisait la censure ? Les écrivains ont-ils été plutôt épargnés ? Les passages censurés sont-ils ou ne sont-ils pas retranscrits ? Edit : Jean-Yves Brancy répond à ces questions en commentaire). Ils déplorent l'esprit guerrier de leurs pairs et les amitiés brisées par la guerre (celle de Zweig et Verhaeren par exemple). Bref, ils nous donnent un véritable aperçu de ce qu'est l'Europe des intellectuels pendant la guerre : qui s'engage et dans quel camp ? Quels sont les potins littéraires et artistiques (Rilke qui a dû quitter la France en abandonnant ses œuvres, lesquelles sont sauvées par Gide par exemple) ? Et surtout comment travaillent les deux écrivains : publication d'articles, écriture de romans, nouvelles ou pièces dans cette période troublée ? 

Il est amusant de voir comment Zweig a trouvé en Rolland un mentor et combien il est influencé par celui qu'il nomme "maître". Se serait-il engagé sans cet exemple ? Par ailleurs, son soutien à Rolland loin d'être anecdotique est comme une preuve de ce que prône l'écrivain, à savoir l'entente possible entre les peuples. Il est également intéressant de voir comment la Révolution Russe impacte finalement assez peu l'Europe en guerre mais inquiète une fois le conflit fini ou combien Zweig, visionnaire et grand connaisseur de l'âme humaine, imagine dès 1918 la naissance d'un esprit revanchard et les frustrations générées par le futur Traité de Versailles. 

Bref, cet ouvrage nous donne à lire l'avancée de l'histoire. Et elle est finalement bien différente de celle qui s'écrit dans les chronologies de nos livres d'histoire : la grippe espagnole est d'abord vue comme une épidémie mineure alors qu'elle fera plus de morts que la guerre, la Révolution Russe n'est pas connue ou commentée par le "grand public" au moment de sa réalisation, les mutineries et leurs sanctions ne sont pas non plus citées... Et le bombardement de Reims est décrit bien différemment selon la nationalité des journalistes. On sent bien la patte de la censure et le manque d'informations dont pâtissaient les peuples en guerre.  

Une lecture qui demande du temps car elle est riche, dense et nécessite de se replonger dans l'époque mais qui apporte un point de vue essentiel sur ces années 1913 à 1919 (il y a trop peu d'échanges avant 1913 pour que ceux-ci soient considérés comme indispensables). Et un apport essentiel à l'esprit européen. 

A noter, une belle préface qui éclaire cette correspondance, des notes de bas de pages toujours très informatives et contextualisés enrichissent la lecture et permettent de situer ce dont parlent les écrivains (notamment de beaucoup de leurs pairs dont les noms ont été oubliés) et un index, très utile pour retrouver certains passages après la lecture. Bravo !

mardi 28 décembre 2010

Brûlant secret

Voilà une nouvelle assez longue qui clôt ma lecture du premier tome des œuvres complètes de ce cher Zweig. Et ma participation au challenge de Caro par la même occasion !

Le baron part en vacances dans une station thermale. Là, horreur, il ne connait personne. Le temps risque d’être plus lent à passer que prévu… Ah ! Mais ce rire ! Cette silhouette ! Il y a tout de même une jolie femme dans cet hôtel. Bon, voilà qui promet quelque divertissement. Elle n’est pas seule. Tant pis. Ou tant mieux.
Dès le lendemain, le baron a un plan. Se rapprocher du tiers, à savoir Edgar, adolescent en cure, pour séduire la mère. Au début, tout se déroule pour le mieux. Les deux poissons mordent. Sauf qu’Edgar se révèle un peu plus collant et pénible que prévu.

Extrême dans son amitié puis dans sa haine du baron, l’adolescent sournois et malsain va tout faire pour enquiquiner les adultes. Il faut dire que ce n’est pas très agréable de prendre conscience d’être manipulé, d’être méprisé, d’être écarté. Alors qu’on rêvait d’avoir un nouvel ami, d’être important, enfin, aux yeux de quelqu’un. 
Bref, c’est l’histoire d’une amitié bafouée. Mais surtout l’éveil de pulsions et de curiosités malsaines chez un adolescent. Ce « brûlant secret », Edgar donnerait beaucoup pour le comprendre et le percer à jour...
Apprentissage de la manipulation, cette nouvelle est celle d’une formation humaine. Elle est tout à fait oppressante et menée tambour battant !

lundi 27 décembre 2010

La peur

… n’évite pas le danger ! Voir empoisonne plus l’existence que bien des malheurs. C’est ce que réalise Irène.


En sortant de chez son amant, une femme l’aborde et lui soutire de l’argent. Irène est décontenancée mais imagine qu’il s’agit d’une erreur. Lorsque l’escroqueuse revient et lui demande toujours plus, la vie d’Irène s’en voit totalement bouleversée. Car cette femme répugnante qui la poursuit n’est pas uniquement au courant de sa relation avec un artiste médiocre, elle connait aussi le nom et la position d’Irène dans la bourgeoisie viennoise. Et qu’y a-t-il de pire pour une grande bourgeoise que de voir son nom traîné dans la boue, sa famille l’abandonner et sa richesse fondre ? Bref, il faut tout faire pour éviter le scandale. Donc donner de l’argent. Toujours plus.


Mais l’escroqueuse prend toujours plus d’emprise sur Irène. Même si celle-ci se terre dans son appartement pour éviter l’affrontement, l’autre la joint par lettre, voire se présente jusque chez elle. Devant la montée des chiffres, l’audace de la femme et les regards soupçonneux de son époux, Irène ne voit plus qu’une solution pour enrayer les enchères.

Très belle description psychologique ici encore de la diffusion de la peur, de l’angoisse puis de la panique chez une femme. Zweig excelle décidemment dans le genre (je me répète) et c’est un plaisir renouvelé à chaque lecture !

samedi 25 décembre 2010

Lettre d’une inconnue

Un écrivain célibataire rentre de voyage. Il fait le tri de son courrier et y note une lettre d’une épaisseur surprenante. Il décide de l’ouvrir immédiatement et y découvre un manuscrit d’une femme qui ne dévoile pas son identité. Celle-ci retrace l’histoire de son amour pour l’écrivain, amour qui est resté secret et imperceptible à cet homme.
Cette femme passionnée n’a vécue que pour lui, chaque instant de sa vie était dédié à cet amour impossible. Avec précision, la demoiselle décrit les longues années d’attente, les quelques moments bénis où le romancier s’est intéressé à elle.

Cette nouvelle de Zweig est d’une beauté et d’une tristesse rare. C’est une relecture qui fait toujours autant d’effet qu’à la première lecture. Même si la jeune femme nous semble bien souvent trop extrême, trop folle, trop entichée de cet homme, si son amour est presque dangereux, elle est malgré tout touchante et pitoyable. Que ressentir à cette lecture sinon une énorme empathie et une véritable pitié pour la narratrice et les épreuves qu’elle dut traverser. Certainement une des relectures les plus  agréables et les plus surprenantes parmi mes tentatives !


vendredi 24 décembre 2010

Leporella


C’est peut être l’une des nouvelles les plus inquiétantes et les plus malsaines de Zweig. Elle m’a fait une étrange impression, comme si j’avais côtoyé ce personnage, Crescenz. La demoiselle en question est une rustaude. Elle travaille toute la journée sans faire de pause, sans distraction, uniquement soucieuse de gagner de l’argent. Elle thésaurise. De serveuse campagnarde à domestique d’aristocrate, la laide et sans finesse Crescenz s’élève, gagne toujours plus d’argent. Elle n’a aucune curiosité et agit comme un robot.


Jusqu’au jour où un nouvel intérêt occupe son esprit. Suite à un mot gentil du baron, Crescenz s’entiche de lui. Elle tache de lui faciliter la vie en tous points et se fait sa complice lorsqu’il s’agit de tromper Madame. Elle en conçoit une détestation pour sa maitresse d’autant plus inquiétante qu’elle est opaque, lourde et sans discernement. Heureusement, Madame part soigner ses nerfs en cure. Crescenz devient alors Leporella, rebaptisée ainsi par son maitre et l’une de ses aventures, alors chanteuse dans Don Juan de Mozart. Bien entendu, la situation vire au vinaigre lorsque Madame est de retour…

Une noirceur et une stupidité à laquelle Zweig ne m’avait pas habituée. Il y a un peu de Czentovic du joueur d’échec là dedans…

jeudi 23 décembre 2010

Le bouquiniste Mendel


Zweig propose ici encore de rencontrer un être hors du commun, un être étrange et fascinant, surtout pour les LCA que nous sommes ! Mendel est un bouquiniste. Mais plus que cela, il se souvient de tout ce qu’il a lu avec précision, peut vous proposer une bibliographie sur un sujet en quelques minutes en vous recommandant le meilleur… et mieux encore, vous fournir les livres en question alors qu’ils sont introuvables partout ailleurs.

Notre narrateur croise la route de cet étrange personnage et est tout à fait séduit. Mendel n’a d’autre passion que la lecture. Il passe son temps plongé dans toutes sortes de livres, chez lui ou dans le café voisin.

Des années après leur première rencontre, le narrateur entre dans ce café viennois et y demande des nouvelles de Mendel. Ce n’est pas peu de dire que la guerre (la première) a complètement bouleversé les habitudes et la vie de Mendel…

Encore une fois conquise par Zweig, ce style si fluide, si plaisant !

mercredi 22 décembre 2010

Rachel contre Dieu


… est une très courte et peu connue nouvelle de Zweig.
Dieu décide que vraiment, ces hommes, c’est plus possible ! Une ville se noie dans l’adoration d’idoles, le péché, le blasphème, voire (et c’est encore pire) l’ignorance de Dieu. Alors celui-ci imagine détruire la ville et châtier les humains. Sauf qu’une voix s’élève. Celle de Rachel.


Connaissez-vous Rachel ? Elle devait épouser Jacob qui avait parcouru bien des contrées avant de trouver sa belle. Mais le père de Rachel en avait décidé autrement : Jacob devait prouver sa force et travailler pendant 7ans pour se présenter à nouveau devant Rachel. Les amants vécurent ces longues années dans l’attente de l’autre. Puis quand elles furent enfin écoulées, le patriarche refusa à nouveau le mariage et entrepris de tromper son gendre en le mariant à son ainée. Rachel se révolte et prévient son amant du subterfuge. Mais elle prend sa sœur en pitié et lui apprend comment tromper Jacob. Elle vit pendant toute la durée de la cérémonie du mariage, cachée, prenant la parole à la place de sa sœur : des heures atroces.
C’est cette souffrance, ce sacrifice au delà de la jalousie, qu’elle expose à Dieu, le suppliant d’épargner les hommes et leur ville.


Ici encore, une nouvelle très teintée Ancien testament, qui montre la souffrance du peuple juif, son abnégation. Très belle nouvelle.

Révélation inattendue d’un métier


Nouvelle ironique et pourtant triste de Zweig.


De passage à Paris, le narrateur s’attarde sur les quais. Il se prend d’affection pour un pauvre hère qui l’intrigue. Est-il un policier en civil menant une enquête ? Mais non, voyons, c’est un pickpocket. Et notre narrateur de le suivre et d’observer ses faits et gestes, de l’encourager muettement, de le fustiger lors de prises de risques, bref, de faire tout à fait corps avec cet individu.
Toujours à sa suite, le narrateur déambule dans Paris. Jusqu’à la salle Drouot qui regorge de bourgeois aux porte-monnaies bien remplis !


Une nouvelle aigre douce, sur la misère, sur les classes sociales, sur l’habileté d’un homme et son étrange métier.

mardi 21 décembre 2010

Les deux jumelles



Rentrée d'Inde (Bravo pour ceux qui ont trouvé, le tirage au sort ne tardera pas) après 19h de retard... et sans bagages, j'ai eu amplement le temps de finir les nouvelles que je n'avais pas lues dans le tome 1 des œuvres complètes de Zweig.

Conte signalé comme ‘drolatique’ (cf. Balzac), ce titre de Zweig m’intriguait. J’aime les histoires de gémellité, de frères amis ou ennemis. Ici, on est plutôt dans le deuxième cas.
En Aquitaine, une fière maison se dresse. Ses tours jumelles et son architecture  poussent le narrateur à interroger un habitant. Lequel lui conte l’histoire suivante.
Une femme très belle est aimée par un fier soldat. De leur union naissent des jumelles : Hélène et Sophie, aux noms prédestinants. Toutes deux ne vivent que pour surpasser l’autre. Semblables en beauté et en intelligence, elles ne cessent de prendre des cours, qui de musique, qui de philosophie, qui de danse…
Hélène décide de devenir l’hétaïre la plus riche et la plus recherchée de la contrée. A contrario, sa sœur se dévoue aux pauvres et aux malades, entrant dans les ordres. Leur orgueil n’a pas de fin et Hélène souhaite une bonne fois pour toute triompher de Sophie. Elle la soumet donc à une épreuve…

Très chouette lecture, bien rythmée et aux caractères finement exposés. Une psychologie de l’orgueil tout à fait bien menée !

samedi 18 décembre 2010

La collection invisible



Voilà une nouvelle de Zweig inspirée par la crise économique. Vous savez, 1929, l’inflation terrible qui pousse certainement l’Allemagne dans les bras d’Hitler selon nos manuels d’histoire. Bref, le contexte est difficile et noir. Et les antiquaires ont bien du mal à faire face.

Dans un train, le narrateur rencontre un antiquaire Berlinois qu’il connaît. Celui-ci lui conte la récente rencontre qu’il a fait. Procédé cher à Zweig, on commence à le savoir J
En quête d’œuvres à vendre et de collections à démanteler, notre antiquaire se plonge dans l’historique de ses ventes. Il y retrouve le nom d’un homme dont la collection de dessins et de gravure est tout à fait remarquable. Il décide de lui rendre visite.
Le vieil homme, désormais aveugle, reçoit avec joie et fierté son interlocuteur. Mais ça ne semble pas être le cas de sa famille. Je vous laisse découvrir pourquoi !

Petite nouvelle sur la monomanie, le collectionnisme aigu et l’amour de l’art, ce récit est une ode à l’amour familial.

mardi 14 décembre 2010

Le chandelier enterré

Ce court roman retrace une histoire juive. Zweig raconte ici ce qui est arrivé aux symboles et aux objets les plus précieux du culte.

Nous sommes à Rome au Ve siècle. Les Vandales envahissent la capitale et la pillent avec la bénédiction du pape. Parmi les objets prestigieux, la ménorah, chandelier à sept branches que la communauté tient de Moïse. Œuvre la plus sacrée, dérobée par Titus lors de la destruction de Jérusalem, elle est maintenant en route vers les contrées africaines. La communauté s’interroge : Comment reprendre ce bien ? Toutes les délégations échouent et c’est finalement quelques vieillards qui trouvent une solution. S’ils ne peuvent pas reprendre le chandelier, qu’au moins ils l’accompagnent dans son voyage. Un enfant les suit, Benjamin, qui doit rapporter aux juifs de Rome ce qui s’est passé ce soir là.
Des années plus tard, Benjamin est un vieil homme à son tour. Il a une nouvelle opportunité de reprendre la ménorah…


Cette histoire se rapproche de la légende, du mythe fondateur. Les personnages ne sont pas uniquement soucieux de retrouver le chandelier, ils sont également remplis de doutes, ils se révoltent contre la volonté d’un dieu qui les met à l’épreuve. On est ici dans l’une des œuvres les plus ‘juives’ de Zweig, une œuvre où l’espoir est plus ou moins possible. Une œuvre qui conte le destin de fuite et la survie complexe des communautés juives. Bref, une œuvre clairement liée au contexte politique et social des années 1940.

samedi 31 juillet 2010

Trois maîtres

Je n'oublie pas Zweig ! Je n'avais juste plus envie de le lire juste après m'être inscrite au challenge. ça arrive, c'est mon esprit plein de contradictions qui s'amuse de moi, c'est tout !

Je me lance enfin dans le Bébé challenge avec cette triple biographie.
Au programme, Balzac, Dickens et Dostoïevski.

Ouverture de l'essai avec notre français rondouillard. Zweig parle un peu de l'homme, de ses dettes, de sa capacité à observer le monde. Et de se retrouver enfermé dans le monde qu'il a créé. Le Paris de la monarchie de juillet voit une multiplicité de personnages naître et changer : chacun est un caractère, un monomaniaque particulier. Les uns cherchent la fortune, les autres l'amour, ou la gloire, ou le pouvoir... Tous veulent en remontrer à la société. C'est tout un monde parallèle à son propre monde que fait naître Balzac dans sa comédie humaine.

Dickens, c'est différent. C'est pour Zweig un bon écrivain, adulé des anglais, qui décrit la société victorienne telle qu'elle est. Il introduit une légère ironie qui fait de son œuvre non pas une simple copie du temps mais le meilleur regard analytique sur celui-ci. Ses personnages sont plutôt dans la mesure, l'excès les noie. Mais ils sont en lutte permanente pour ne pas être écrasés par les autres. Pour tout dire, cette partie m'a donné envie de lire Dickens car je ne le connais toujours pas.

Enfin, Dosto. Là, Zweig s'enflamme. Il part dans un lyrisme étonnant, on le sent épaté, passionné. D'ailleurs c'est la partie la plus longue de cet essai. Dosto, c'est la passion, le sentiment porté à l'excès, la démesure qui permet à l'homme de toucher au divin. Outre sa vie, faite de coups durs, de fuites, de pertes confinant l'auteur à la souffrance, ses livres portent la trace de ces luttes de l'homme. Pas d'amour, pas de haine qui ne soient absolus et composites. Pas de destin qui ne soit tragique.

Ces trois essais sont pour moi autant d'incitations à me plonger ou me replonger dans les romans de ces hommes. La noirceur de Dosto m'avait pas mal traumatisée mais j'ai désormais envie de retenter. Car vous le savez, je les aime bien ces russes !