jeudi 30 mai 2019

L’ombre de nos nuits


C’est ma première lecture d’un roman de Gaëlle Josse. Je crois que ce ne sera pas la dernière. A travers ce récit à trois voix, entre Georges de La Tour, son apprenti et une jeune femme, nous plongeons dans l’art et la passion qui dévorent. Au cœur du livre, un tableau du maître, Saint Sébastien soigné par Irène. C’est autour de lui que se nouent les récits et les souvenirs.

De l’idée du tableau à sa présentation à Louis XIII, nous voilà aux côté du peintre Georges de La Tour, dans sa maison de Lunéville, avec sa famille et son jeune apprenti. Autour d’eux, c’est la guerre, la peste et la famine mais rien ne transparaît ou presque dans le cocon de l’atelier de l’artiste. Il y a du feu dans la cheminée, des pigments ocres et bordeaux.

La découverte du tableau dans le musée de Rouen, par une femme entre deux trains, lui évoque les souvenirs d’un amour intense, violent et malade. La passion pour un homme blessé comme le saint, sur lequel elle s’est penchée, s’oubliant dans la tâche d’aimer et de soigner le blessé.

Jeu d’ombres et de lumière, récit entrelacé de sensibilité et de finesse, c’est une joie de lectrice que de découvrir de tels trésors !

« La capacité d’oublier est peut-être le cadeau le plus précieux fait aux hommes. C’est l’oubli qui nous sauve, sans quoi la vie n’est pas supportable. Nous avons besoin d’être légers et oublieux, d’avancer en pensant que le meilleur est toujours à venir. Comment accepter sinon de vivre, sidérés, transis, douloureux, percés de flèches comme cet homme qu’une femme aimante tente de soigner ? »
« Ce regard. C’est ainsi que nous devrions nous y prendre avec les autres, avec cette attention de dentellière penchée sur son carreau, à regarder naître son motif sous ses doigts, et rien d’autre »
« Si l’amour ne s’accompagne pas d’une totale confiance, il n’est pas. Il est aventure, parenthèse, emballement, caprice, arrangement, plaisir, loisir. Croire en l’autre suppose l’abandon de nos résistances, de notre défiance. Don total qu’on veut croire réciproque. Si, à l’instant de la rencontre, cela n’est pas, nous ne savons pas aimer. Si notre voix ne vacille pas, ne tremble pas, comme tout notre être vacille et tremble, nous ne savons pas aimer »
« J’ai passé le week-end seule, au milieu de ce que j’aimais le plus au monde, et tout cela n’avait plus de sens. J’étais expulsée de mon propre paradis, parce que je ne pouvais le partager avec toi, et que tu ne désirais pas le connaitre »

lundi 27 mai 2019

Le quai de Ouistreham

Voilà un reportage fort intéressant de Florence Aubenas en cette période de gilets jaunes et de grand débat. La journaliste va vivre à Caen pour expérimenter la crise, celle dont on ne cesse de parler en 2009 - et encore maintenant. Elle se fait passer pour simple bachelière, sans compétences particulières, obligée de travailler après s'être fait entretenir pendant 20 ans. 

Et elle raconte le quotidien du Pôle Emploi, les personnes à bout, de souffle, de droits. Les incompréhensions, les violences de l'administration menaçante. Les employés dépassés par les événements, eux-mêmes stressés par leur possible chômage. Les annonces inexistantes. Les galères. Elle conte aussi les salons de l'emploi, les CV, les entretiens pour des postes de femme de ménage, les formations. Puis les premiers essais, à des heures incongrues, chronométrés, avec des machines lourdes, les douleurs, la fatigue, la saleté des gens et des choses. Et surtout, l'invisibilité auprès des autres êtres humains, le mépris pour celle qui nettoie leur espace. La violence des patrons maniaques, qui ne laissent rien passer, qui ne paient que les heures prévues mais pas le temps qu'il faut pour arriver au résultat attendu, et tant pis si ça dure des heures en plus. Il y a aussi les compagnons et compagnes de galère, qui errent au supermarché pour se détendre, qui ont des bons plans pour les soldes, les voitures... Et évidemment, ce ne sont pas des jobs, ce sont des heures, des tas d'heures mises bout à bout, qui permettent à peine de survivre. Et l'auteur parle aussi de la région dévastée, des entreprises fermées, des licenciements massifs, qui ont précarisé toute une génération.

L'expérience s'arrête lorsque Florence décroche un CDI. Et que le lecteur sort, éberlué, de la plongée dans la crise. Passionnant, vivant grâce à des dialogues simples mais lourds de sens !


lundi 20 mai 2019

Lire Bobin ensemble ?

Je suis retombée dans les livres de Christian Bobin comme on tombe amoureuse, d'un coup, sans même m'en rendre compte, il a pris de la place dans ma vie, dans mes nuits de lecture, dans ma bibliothèque. Et je suis sous le charme, ensorcelée par son écriture, ses mots et ses histoires. Des histoires qui ne se racontent pas, ou pas bien. Et j'aimerai partager cette joie de lectrice avec vous !

Avec Yuko, nous proposons donc un "challenge Bobin" puisque c'est le terme, mais c'est plutôt un coin de table de café, où l'on se dirait des petites phrases de ses livres, où l'on échangerait des titres et des mots, où l'on vivrait quelques temps après la lecture, dans l'ambiance d'un paysage ou d'un personnage. C'est un challenge pour un an, au fil des saisons et des lectures

Pour participer, rien de plus simple, il suffit de lire un livre de Bobin, d'en faire un petit billet avec, chose essentielle,  "une phrase qui bondit au visage du lecteur comme si elle n'attendait que lui", de mettre le logo. Et de venir déposer le lien sur nos blogs avec cette phrase - ou ce paragraphe - en espérant que les lectures susciteront des échanges, des discussions, au delà du simple lien !

Nous regrouperons vos chroniques dans un bilan de mi-parcours (décembre 2019) et un bilan final (juin 2020).

Le challenge sera ouvert dans un mois, le 21 juin pour entrer dans l'été ! D'ici là, vous pouvez vous inscrire en commentaire et proposer des lectures communes si vous le désirez. 






Praline
"On croit aimer des gens. En vérité, on aime des mondes" - Yuko avait aussi aimé cette phrase lors de sa lecture 
"Dire : je sais les horreurs de cette vie et je ne me lasserai jamais d'en débusquer les merveilles, c'est faire son travail d'homme"
L'éloignement du monde


"Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires - ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main - avec le plus grand soin et l'attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d'ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent"
"Il y a dans la vie des gens qui parlent comme dans les livres, des gens qui croient nécessaire, pour être entendus, d'adopter un ton sérieux, de prendre la voix de Dieu le père. Ces gens-là sont à fuir. On ne peut décemment les écouter plus d'une minute, et d'ailleurs ils ne parlent pas : ils affirment. Ils donnent des leçons de morale, des cours de pédagogie, d'ennuyeuses leçons de maintien. Même quand ils disent vrai, ils tuent la vérité de ce qu'ils disent. Et puis, merveille des merveilles, on rencontre ici ou là des gens comme Jonathan, des gens qui se taisent comme dans les livres. Ceux-là, on ne se lasserait pas de les fréquenter. On est avec eux comme on est avec soi : délié, calme, rendu au clair silence qui est la vérité de tout."
L'homme du désastre 
"Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise"

Tout le monde est occupé
« Les livres, pour les effacer, il suffit de ne jamais les ouvrir. Les gens, c'est pareil : pour les effacer, il suffit de ne jamais leur parler »
Autoportrait au radiateur
« Ce qu’on appelle le « charme » d’une personne, c’est la liberté dont elle use vis-à-vis d’elle-même, quelque chose qui, dans sa vie, est plus libre que sa vie »  
« Pour trois jours, analphabète : rien de tel qu’un souci pour rendre le monde illisible. Le souci est une manière de porter à soi une attention si bruyante que l’on finit très vite par ne plus rien entendre – ni soi ni les autres. Une mort à même la vie »
L'épuisement
« J’aime les miroirs, les icônes et les livres. J’aime ce qui retient sur soi de la lumière avant de nous la rendre, augmentée d’une secrète beauté » 
« L’intelligence ce n’est rien d’autre : une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle, rien qu’à elle, dans ce qui la traverse et parfois la tue. Lire par exemple c’est une des manifestations les plus simples de l’intelligence, cela n’a rien à voir, absolument rien à voir avec la culture. Lire c’est faire l’épreuve de soi dans la parole d’un autre, faire venir de l’encre par voie de sang jusqu’au fond de l’âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n’est rien, n’a pas lieu, n’est pas même du temps perdu, est moins que rien. Toute vie qui n’est pas bouleversée par la vie et qui ne va pas, seule, sans le réconfort d’aucune leçon, trouver son bien dans ce bouleversement, est morte. Ce qui est le bien d’une personne c’est à la personne seule d’en décider, en ne s’appuyant que sur la lumière suffisante de sa propre solitude, au plus loin des convenances de pensée ou de morale »
Yuko
"Ta tombe est depuis des années à dix mètres de ta maison. Tu t’y rends parfois. Elle est couverte d’une bâche noire pour la protéger de l’humidité. La mort ajoute cette peinture inédite à tes œuvres. Tu viens, tu regardes cet endroit où tu ne seras jamais, tu repars"
Tout le monde est occupé
"Quand ils entendent parler Ariane, ils oublient d’être tristes, orgueilleux, jaloux. Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même – aussi naturellement que peut le faire la vue d’un cerisier en fleur ou d’un chaton jouant à attraper sa queue. Ces gens, leur vrai travail, c’est leur présence. L’autre travail, ils le font pour les apparences, parce qu’il faut bien faire quelque chose et que personne ne va vous payer simplement pour votre présence, pour les quelques bêtises que vous dites en passant, ou pour la chanson que vous fredonnez"

lundi 13 mai 2019

45 ça va et Moman 10 fois

Je poursuis ma découverte de Grumberg avec ces dialogues qui débutent tous par "ça va ?". Ils prennent tous la même forme et conduisent souvent à des situations ubuesques entre personnes qui s'énervent, d'autres qui ne se reconnaissent pas, ne se comprennent pas... C'est absurde, parfois drôle. Et ça se décline aussi autour de "bravo" et "pardon".

C'est certainement sympa au théâtre, là, c'était juste répétitif.



J'ai aussi lu Moman 10 fois, où Moman et Louistiti dialoguent autour de la peur, de la faim, de l'ennui, des pourquoi, des méchants, des bobos, de l'école... bref de tous les petits maux d'un petit loup. Et Moman répond, raconte, fait rire pour que son petit Louis s'endorme, sorte du lit, aille à l'école. C'est drôle et tendre !

Une relation que j'ai préférée aux "ça va", avec pas mal d'inventivité, de douceur...  

lundi 6 mai 2019

Annabel

Encore une sortie de LAL, ce qui ne m'aide pas beaucoup à réduire ma PAL et qui me fait découvrir des ouvrages des années après les autres :) J'avais vu ce titre de Kathleen Winter à de multiples reprises sur les blogs enthousiastes.

C'est l'histoire de Wayne / Annabel, né hermaphrodite. Ses parents, Jacinta et Treadway, sont mal à l'aise par rapport à ce petit être hors du commun. Ils décident de faire de lui un garçon et d'oublier sa particularité, ce que regrette Thomasina, qui a assisté à l'accouchement. Wayne grandit, sensible et secret. Il.Elle seconde son père dans ses tâches mais apprécie la natation synchronisée, les ponts, la géométrie, le dessin. Il.Elle a surtout envie d'être ami avec Wally. C'est une enfance ni douce ni dure, dans un petit village du Labrador. C'est à l'adolescence que le corps commence à se rappeler à Wayne, et que la vérité lui est révélée. Et c'est toujours plus de médicaments, de doutes et de dissimulation. Jusqu'à l'acceptation de soi.


C'est un roman plein de finesse, sensible, attachant, qui se révèle plus dur dans ses derniers chapitres, quand l'adolescent.e devient adulte.