lundi 16 juillet 2018

La bibliothèque, la nuit

Alberto Manguel... Le nom vous dit peut-être quelque chose.Amoureux des livres et bibliothécaire, il y a eu récemment à la BNF une expo portant le même titre que l'ouvrage que je viens de terminer - et inspirée de celui-ci.
 
Dans cet ouvrage, il est question de bibliothèques. Celle de l'auteur, bien sûr. De ses premiers ouvrages de jeunesse sur une étagère à la grange retapée pour accueillir ses milliers d'ouvrages. Il parle des bibliothèques historiques et mythiques, comme Alexandrie. Un peu de classement et de bibliothéconomie. Un tout petit peu d'Internet et de numérisation (mais rarement en bien). De bibliothèques rêvées ou imaginaires, aux livres eux aussi possiblement imaginaires. Il parle d'amour du livre, de relation au livre, mais aussi de relation au monde, à l'autre.
Plutôt que de décrire, j'ai préféré vous proposer des morceaux choisis de certains chapitres. Sachez que ces titres renvoient à autant d'aspects des bibliothèques, du lieu d'éducation, et d'imagination, au lieu physique et architectural, des lecteurs aux encyclopédistes, des maniaques aux désordonnés...

I. Un mythe
"Il existe un vers d'un poème, une phrase dans une fable, un mot dans un essai par quoi mon existence est justifiée ; qu'on trouve cette ligne, et mon immortalité est assurée"
"Alexandrie et ses lettrés, par contre, ne se sont jamais mépris sur la vraie nature du passé ; ils savaient que le passé était la source d'un présent toujours en mouvement où de nouveaux lecteurs se plongent dans de vieux livres qui deviennent neufs en cours de lecture. Chaque lecteur existe afin d'assurer à un livre donné une modeste immortalité. La lecture est, en ce sens, un rituel de renaissance"
II. Un ordre
"Le système alphabétique est entré dans les bibliothèques de l’Islam grâce aux catalogues de Callimaque [...] Les bibliothèques qui se développèrent à la fin du Moyen Âge étaient cataloguées par ordre alphabétique" 
"Si une bibliothèque est un miroir de l'univers, alors un catalogue est un miroir de ce miroir"
III. Un espace
"Toutes les bibliothèques sont affligées de ce besoin de grandir afin d'apaiser nos fantômes littéraires, "les morts anciens qui surgissent des livres pour nous parler" (ainsi que les décrivait Sénèque au Ier siècle de notre ère), de se déployer et d'enfler jusqu'au jour inconcevable où elles contiendront tous les volumes jamais écrits sur tous les sujets imaginables" 
"Il se rend compte que son projet n'était pas impossible mais seulement redondant. L'encyclopédie mondiale, la bibliothèque universelle existe, et c'est le monde même"
IV. Un pouvoir
V. Une ombre
"Si chaque bibliothèque est en un sens un reflet de ses lecteurs, elle est aussi une image de ce que nous ne sommes pas et ne pouvons pas être"
"Toute bibliothèque, du simple fait de son existence, évoque son double interdit ou oublié, une bibliothèque invisible mais impressionnante, composée des livres qui, pour des raisons conventionnelles de qualité, de sujets ou même de volume, ont été jugés indignes de survivre sous ce toit en particulier"
VI. Une forme
VII. Le hasard
"Il était clair, dans l'esprit des chinois, que l'une des prérogatives du conquérant était non de réduire au silence, mais bien d'adopter les réalisations des cultures vaincues et de s'en enrichir"
VIII. Cabinet de travail
"Les livres que nous gardons à portée de main sont objets de magie. Les histoires qui se déploient dans l'espace du cabinet d'un écrivain, les objets choisis pour monter la garde sur un bureau, les livres sélectionnés rangés sur les étagères, tout cela tisse un réseau d'échos et de reflets, de significations et d'affections qui suscitent chez un visiteur l'illusion que subsiste entre ces murs quelque chose du maître des lieux, même si ce maître n'est plus"
IX. Une intelligence
X. Une île
"Chaque lecteur a trouvé les charmes grâce auxquels on peut prendre possession d'une page qui, par magie, devient comme jamais lue, fraîche et immaculée. Les bibliothèques sont les chambres fortes, les coffres aux trésors qui recèlent ces charmes"
XI. La survie
"Les livres peuvent parfois nous enseigner à poser nos questions, mais ils ne nous rendent pas forcément capables d'en déchiffrer les réponses. Au moyen de voix rapportées et d'histoires imaginées, les livres nous permettent seulement de nous rappeler ce que nous n'avons jamais subi et jamais connu. La souffrance elle-même n'appartient qu'aux victimes. Tout lecteur est donc, en ce sens, l’Étranger"
XII. L'oubli
XIII. L'imagination
"Les collections de livres imaginaires nous enchantent parce qu'elles nous offrent le plaisir de la création sans la peine de rechercher ni d'écrire. Mais elles sont perturbantes aussi, à double titre - d'abord parce qu'on ne peut pas prendre les livres en main, et ensuite parce qu'on ne peut pas les lire. Ces trésors prometteurs doivent rester interdits à tous les lecteurs"
XIV. Une identité
XV. Une demeure
XVI. Une conclusion

jeudi 12 juillet 2018

Passer, quoi qu'il en coûte

Didi-Huberman et la question migratoire, voilà qui éveillait ma curiosité ! C'est un ouvrage un peu fourre tout co-écrit avec Niki Giannari, qui a voulu donner une voix aux personnes qui fuient des guerres et s'entassent dans le camps d'Idomeni à travers un film, Des spectres hantent l'Europe.

Il est bien sûr beaucoup question de ce film dont les images illustrent le livre mais aussi d'hospitalité perdue, de monde figé face à une humanité nomade. 

Il est question de ceux qui ont tout perdu et qui se heurtent encore à l'administration, à l'incompréhension, au rejet mais continuent de sourire, restent optimistes. Car ils ne sont pas morts. Mais : 

"Tu ne peux te poser nulle part
Tu ne peux aller ni vers l'avant 
ni vers l'arrière"

et 

"Personne ici ne sait qui je suis"

Il est question de ces camps-ci, camps qui empêchent de passer, qui contraignent avec en regard d'autres camps, les camps de la mort. De repli sur soi. Et de ce que ces "spectres" nous disent. Ils nous questionnent, ils questionnent notre humanité, ils questionnent le rapport à la loi. Sa dureté. Nos peurs. Mais aussi notre force de survie.

"Tous ces mouvements de migration ont un nom générique : la culture. Non pas la culture des "émissions culturelles" ou des "ministères de la culture", mais la culture au sens anthropologique du terme, à savoir ce qui fait des humains ces êtres capables, non seulement de parler, de travailler et d'inventer des outils, voire des oeuvres d'art, mais encore de vivre en société, de se parler, de s'inventer, de s'imaginer les uns les autres. Lorsqu'une société se met à confondre son voisin avec l'ennemi, ou bien l'étranger avec le danger, lorsqu'elle invente des institutions pour mettre en oeuvre cette confusion paranoïaque, alors on peut dire, en toute logique historique - et non pas selon un simple point de vue éthique -, qu'elle est en train de perdre sa culture, sa propre capacité de civilisation"

lundi 9 juillet 2018

Femmes qui courent avec les loups

C'est un livre dont on m'a parlé. C'est un livre que j'ai vu. C'est un livre que j'avais noté sur ma LAL. C'est un livre de Clarissa Pinkola Estes que j'ai senti urgent de lire, il y a quelques semaines. C'est étrange.

C'est un livre dense. C'est un livre aux origines et influences diverses. Il parle de femmes, surtout. De femmes qui ont perdu la route de leur âme. De femmes louves, qui ont besoin de hurler à la lune, de créer, d'exister. Il s'appuie sur des contes, des rencontres, des analyses. Il plonge dans les mythes grecs, les contes mexicains, les rêves des femmes d'aujourd'hui. Il invite au courage, à la réalisation de soi, au repérage des prisons sociales et intérieures. Je l'ai lu d'une traite, ou presque. Et je pense que j'aurai envie de le relire. Alors certes, certains passages sont répétitifs. Certes, c'est plutôt symbolique et donc ça ne donne pas de solution toutes faites. Mais cela questionne et re-questionne. Qu'est-ce qui fait mon âme ? Que fais-je de mon âme ? Qu'est-ce qui me nourrit ou me pompe de l’énergie ?

Bien entendu, j'ai souligné des tas de citations, que je garde ici en mémoire. Elles ne vous intéresseront peut-être pas. Ou elles vous donneront envie de lire le livre...

Introduction. Chanter au dessus des os


"La vie sauvage et la Femme sauvage sont toutes deux des espèces en danger.

Au fil du temps, nous avons vu la nature instinctive féminine saccagée, repoussée, envahie de constructions. On l'a malmenée, au même titre que la faune, la flore et les terres sauvages. Cela fait des milliers d'années que, sitôt que nous avons le dos tourné, on la relègue aux terres les plus arides de la psyché. Au cours de l'histoire, les terres spirituelles de la Femme Sauvage ont été pillées ou brûlées, ses tanières détruites au bulldozer, ses cycles naturels forcés à suivre des rythmes contraires à la nature pour le bon plaisir des autres.

Ce n'est pas un hasard si les étendues sauvages de notre planète disparaissent en même temps que la compréhension de notre nature sauvage profonde s'amoindrit. On voit aisément pourquoi les vieilles forêts et les vieilles femmes sont tenues pour des ressources négligeables. Et si les loups, les coyotes, les ours et les femmes sauvages ont le même genre de réputation, cela n’a rien d’une coïncidence. Tous correspondent à des archétypes instinctuels proches. C’est pourquoi on les considère à tort, les uns et les autres, comme peu amènes, fondamentalement dangereux et gloutons.

Ma vie et mon travail en tant qu’analyse jungienne, poétesse et cantadora, gardienne des vieilles histoires, m’ont appris que l’on pouvait restaurer la vitalité faiblissante des femmes en se livrant à des fouilles « psycho-archéologiques » des ruines de leur monde souterrain. Ces méthodes nous permettent de retrouver les voies de la psyché instinctive naturelle et, à travers sa personnification dans l’archétype de la Femmes Sauvage, de discerner de quelle manière fonctionne la nature innée de la femme. La femme moderne est un tourbillon d’activité. On lui demande d’être tout, pour tout le monde. Il y a longtemps que la vieille sagesse n’a plus cours.

[...]

On éprouve cette aspiration à la Femme sauvage lorsqu'on croise une personne qui a établi cette relation sauvage, lorsqu'on prend conscience de s’est trop consacrée à la flamme mystique ou à la rêverie, au détriment de sa propre créativité, de l’œuvre de sa vie ou de ses amours vraies"

[...]

Désormais, si elles sont fatiguées à la fin de la journée, c’est suite à des tâches satisfaisantes, non parce qu’elles étaient enfermées dans un travail, un état d’esprit ou une relation amoureuse étriqués. Elles savent instinctivement quand les choses doivent vivre et quand elles doivent mourir. Elles savent partir, elles savent rester.

[...]

Le mot sauvage n’est donc pas utilisé ici en son sens moderne, péjoratif, d’"échapper à tout contrôle", mais en son sens originel de "vivre une vie naturelle", une vie où la criatura, la créature, a une intégrité foncière et des limites saines. Les mots femme et sauvage créent une métaphore qui décrit la force fondatrice de l’espèce féminine"

Les histoires






1. Hurler avec les loups : résurrection de la femme sauvage


2. Traquer l'intrus : un début d'initiation

"Dans Barbe-bleue, nous voyons comment une femme tombée sous le charme du prédateur se secoue et lui échappe - elle sera plus avisée la prochaine fois. Le conte traite de la transformation de quatre introjections qui sont autant de sujets de discorde pour les femmes : manquer de perspicacité, n'avoir ni vision propre, ni voix originale, ni action décisive. Pour bannir le prédateur, il faut ouvrir les choses ou nous-mêmes afin de voir ce qu'elles recèlent, user de notre perspicacité, de nos capacités pour supporter ce que nous découvrons, clamer la vérité à voix haute et nous servir de notre tête pour agir comme il se doit en fonction de ce que nous voyons"

3. Découvrir les faits au flair : le rétablissement de l'intuition en tant qu'initiation

"Tout ce que nous gagnerons à nous montrer simplement gentilles lorsque nous sommes opprimées, c'est d'être encore plus maltraitées. Une femme a beau avoir l'impression qu'elle va s'aliéner les autres si elle est elle-même, cette tension psychique là est nécessaire pour que l'âme se renforce et pour provoquer le changement"

"Toute femme sage fait le ménage de son environnement psychique, en gardant les idées claires et en veillant à la netteté du lieu où elle travaille, et réfléchit à ses projets.

Pour certaines femmes, cette tâche signifie qu'elles devront se réserver chaque jour un peu de temps pour la contemplation et garder propre un espace bien à elle, avec du papier, des crayons, de la peinture, des outils, des conversations, du temps, des libertés uniquement destinés à cet usage. Pour beaucoup, c'est la psychanalyse, la contemplation, la méditation, le choix de la solitude et autre s expériences de descente et de transformation qui vont procurer le temps et l'espace particulier à cette tâche. Chaque femme a ses préférences, sa manière à elle"

"Toutes les femmes qui se réapproprient leur intuition et les pouvoirs de Baba Yaga sont à un moment tentées de les rejeter. À quoi sert, en effet, de voir et de savoir tout cela ? La lumière du crâne ne pardonne rien. Les gens âgés apparaissent comme des vieillards, la beauté devient de la luxuriance, la sottise de l’imbécillité, l’ivresse de l’ivrognerie, l’infidélité de la trahison, les choses incroyables des miracles. La lumière du crâne est celle de l’éternité. Elle brille au front des femmes, comme une présence qui se porterait en tête et reviendrait leur dire ce qu’elle a vu. Elle est perpétuellement en reconnaissance.

Or, voir, sentir de la sorte oblige à agir sur ce que l’on découvre : une bonne intuition, un bon pouvoir, c’est du travail en perspective. […] Je ne vais pas vous mentir, il est plus facile, c’est vrai, de jeter au loin la lumière et d’aller dormir. Avec la lumière devant nous, nous voyons parfaitement tous les aspects de nous-mêmes et des autres, du disgracié au divin en passant par tous les états intermédiaires.

C’est pourtant avec cette lumière que viennent à la conscience les miracles de la profonde beauté du monde et des êtres. Elle permet de dépasser la mauvaise action et de voir le cœur rempli de bonté, de découvrir l’esprit délicat écrasé sous la haine, d’être compréhensive au lieu de ne pas comprendre. Elle peut faire la différence entre diverses couches de personnalité, d’intentions, de motivations chez les autres, entre conscience et inconscience, chez soi-même comme chez les autres. C’est la baguette magique de la connaissance, le miroir où l’on sent et où l’on voit toute chose. C’est la nature sauvage profonde"

4. Le compagnon : l'union avec l'autre


5. La chasse : quand le coeur est un chasseur solitaire

"La larme de compassion apparait lorsqu'on prend conscience de la blessure malodorante, dont l'origine et la forme diffèrent selon les personnes. Chez les unes, il peut s'agir d'une longue et pénible ascension effectuée jour après jour - jusqu'au moment où elles s’aperçoivent qu'elles ont escaladé la mauvaise montagne. Chez les autres, ce sont les abus subis dans l'enfance et laissés sans traitement d'aucune sorte. Ou bien ce peut-être une perte cruelle [...] Dans les contes de fées, les larmes changent les êtres. Elles leur rappellent ce qui est important et sauvent leur âme. Seule la sécheresse du cœur inhibe les larmes et l'union"

6. Découvrir sa vraie bande : les bienfaits de l'appartenance


"Si vous avez tenté, en vain, de vous couler dans un moule, réjouissez-vous plutôt. Vous êtes peut-être une exilée, mais du moins vous avez mis votre âme à l'abri. Lorsqu'on échoue à se conformer à quelque chose, il se produit un étrange phénomène. L'exilée que l'on chasse tombe sur ce qui forme sa véritable appartenance psychique, que ce soit des études, une forme d'art ou un groupe de gens. Rester auprès de ceux avec qui l'on n'a aucune affinité est pire que d'errer pendant quelques temps à la recherche des affinités d'âme et d'esprit dont on a besoin. On n'a jamais tort de chercher ce dont on a besoin, jamais"

"L'ultime tâche de l'exilée qui a retrouvé les siens va donc être non seulement d'accepter son individualité propre, son identité spécifique, mais d'accepter sa beauté... la forme de son âme et que la vie auprès de cette créature sauvage nous transforme, ainsi que tout ce qu'elle touche. Quand nous acceptons notre propre beauté sauvage, nous la mettons en perspective ; nous ne sommes donc plus douloureusement conscientes de son existence, mais nous ne devons pas pour autant la délaisser ou la rejeter"

7. Le corps joyeux : la chair sauvage


8. Instinct de conservation : identifier les pièges, cages et appâts empoisonnés


"Si l'on considère les différents aspects du conte de fées comme autant de composantes de la psyché d'une seule femme, il est visible que la réalisation des souliers rouges par l'enfant est un acte d'une importance cruciale : elle prend vie en passant du statut d'esclave/sans chaussures - marchant sans lever le nez, ni regarder autour d'elle - à une conscience qui va s'arrêter un moment pour créer, une conscience qui remarque la beauté, éprouve de la joie, de la passion, connait l'assouvissement et tout ce qui constitue cette nature intégrale que nous appelons sauvage.

La couleur rouge des chaussures indique que le processus va être celui d'une vie palpitante, où le sacrifice est inclus. Il doit en être ainsi. Ces chaussures sont faites à la main, à partir de bouts de tissus, ce qui signifie que l'enfant, orpheline pour une raison ignorée, est le symbole de l'esprit créateur qui a pu les réaliser en suivant son instinct, sans que personne ne le lui ait appris"

"La joie simple des souliers rouges est submergée par le scénario du carrosse doré. On pourrait bien sûr voir là la quête d'un confort matériel, mais il s'agit le plus souvent de l'expression du désir psychologique de ne plus avoir à lutter autant pour arriver à créer [...] Nous devons veiller à conserver notre lien avec le sens, la passion, la nature profonde, c'est essentiel pour notre psychisme. De nombreux éléments essaient de nous enlever nos souliers rouges, des choses aussi simples que se dire : "Plus tard, je ferai ceci ou cela, je danserai, planterai, embrasserai, trouverai, apprendrai, nettoierai, plus tard..." Ils sont autant de pièges"

"La vieille femme en prenant l'enfant avec elle, permet à l'attitude sénescence de détruire la nouveauté, l'innovation, au lieu de lui donner force [...] cette valeur unique se fonde avant tout sur le respect de l'opinion collective, ce qui va étouffer les besoins de l'âme sauvage individuelle"

"Il est de la plus grande importance de mettre sa vie et son esprit à l'écart de l'uniformisation de la pensée collective et de développer des talents qui lui sont propres, car elle va ainsi éviter que son âme et sa psyché ne glissent vers la servitude [...] Il est important de garder les yeux ouverts et d'évaluer soigneusement toute proposition d'une vie plus facile, libre de tout souci, surtout si on nous demande en échange de laisser notre joie créatrice périr dans les flammes au lieu d'allumer notre propre feu"

9. Rentrer chez soi : retour à soi-même


"Elle croit faire ce qu'elle a décidé, mais entre ses mains le trésor est tombé en poussière. Ce mécontentement est un signal d'alerte, il est l'ouverture secrète sur un changement vers une vie porteuse de sens"

10. L'eau claire : nourrir la vie créatrice


11. La chaleur : retrouver une sexualité sacrée

 

12. Marquer le territoire : les limites de la rage et du pardon


13. Cicatrices de guerre : faire partie du clan des cicatrices


14. La selva subterranea : initiation dans la forêt souterraine


15. Suivre comme une ombre : canto hondo, le chant profond


"Nous quittons cette terre sauvage pour enfiler nos vêtements diurnes, nos vies diurnes, pour nous installer devant nos ordinateurs, nos fourneaux, nos livres, nos professeurs, nos clients. Nous soufflons le Sauvage dans notre profession, nos décisions, notre travail artistique, nos opinions politiques, nos projets, notre commerce, notre vie de famille, notre éducation, nos libertés, nos droits, nos devoirs"

mercredi 4 juillet 2018

Junya Ishigami, Freeing Architecture

Voilà des années que je n'avais pas mis les pieds à la fondation Cartier ! Mais les jolies affiches m'ont convaincue.

Cette expo est consacrée à l'oeuvre de Junya Ishigami, architecte japonais et présente de nombreuses maquettes qui sont autant de petits bijoux. Architecture laissant sa place à la nature, qui dialogue avec elle ou permet de la découvrir tout autre avec les projets de Tochigi, qui déplace une forêt, ou de House of peace, un igloo sur l'eau. Architecture cherchant à se faire oublier comme les villas pour Dali qui jouent sur un étonnant champ de rochers, qui dessinent des murs minéraux ouverts sur la nature et la rivière. Architecture ludique et poétique, jouant avec des lignes douces, notamment dans des projets pour les enfants, de la crèche au jardin. Architecture jouant sur l'ancien et le moderne avec cette maison de retraite où chaque maison ancienne est unique et vient d'un lieu différent des autres, proposant un rapprochement étonnant. On croise aussi un édifice religieux gigantesque à Rizhao, au milieu de la nature, où les hommes sont minuscules.

Chaque maquette, dessin, photo ou vidéo est l'occasion de s'émerveiller de cette nouvelle architecture, qui fait tomber les murs, les toits, les supports pour les repenser plus libres, plus fluides, en accord avec leur environnement.

Junya Ishigami, Forrest Kindergarten, Shandong, Chine

Junya Ishigami, Forrest Kindergarten, Shandong, Chine

Junya Ishigami, Forrest Kindergarten, Shandong, Chine

Junya Ishigami, Tochigi

lundi 2 juillet 2018

De loin j'aperçois mon pays

Écrit à deux mains par Mahmud Nasimi et Anabelle Rihoux, ce récit retrace l'exil de Mahmud. De Kaboul à Bruxelles. On ne connait pas les raisons de cette fuite précipitée mais l'on suit ce jeune afghan dans tout son parcours. Un témoignage de ce qui peut être vécu par bien des migrants.

De Kaboul à Téhéran, c'est la première partie du voyage. Et les premières désillusions. Les passeurs font ce qu'ils veulent et font payer des prix démentiels pour faire voyager des hommes entassés dans des coffres de voiture. Et chacun essaie de se faire un peu plus d'argent sur le dos des fuyards, en oubliant toute humanité, allant jusqu'à torturer des hommes âgés pour quelques centaines d'euros. Heureusement quelques rencontres et histoires de camaraderie viennent éclaircir les tristes conditions de voyage.
Deuxième moment très dur, le passage d'Istanbul à l'Italie, qui se finit en Crète. Ce désespoir total sur le bateau, cette absence de lumière, de vie, d'étincelle qui maintient un petit espoir. Et le camp de détention à Amygdaleza avec ses injustices et ses longues journées, qui se terminent par la folie pour certains.
Puis un troisième temps autour de la poursuite du chemin en Europe avec toutes les tentatives échouées pour passer en Macédoine.

Parcours du combattant que cette immigration d'un homme qui cherche à rejoindre les siens. Et qui mettra deux ans à réaliser son but. Passages de honte, de désespoir et de trahisons mais aussi nouvelles amitiés et surprises providentielles, notre narrateur ne nous cache pas ses états d'âme et ses émotions tout au long du voyage. Il nous rappelle ce qu'il a souffert, comme bien d'autres, pour ne mériter que le mépris et vivre avec cette étiquette "réfugié" sur le front. Il nous rappelle qu'il est bien plus que ça. Un homme de rêves et de sentiments. 

Pas de grands effets de style, quelques fautes, mais un témoignage de plus, pour moins d'indifférence.

samedi 30 juin 2018

Sleeping murder

C'est le billet de Lou qui m'a donné envie de lire (ou relire) cet Agatha Christie. J'ai un peu perdu le compte de ceux que j'ai lus ado...

Gwenda débarque en Angleterre pour s'y installer avec son époux. Il la rejoindra ultérieurement depuis la Nouvelle-Zélande. La jeune femme est chargée de trouver un foyer et jette son dévolu sur une jolie villa sur la côte, dans une zone de villégiature. Mais cette maison semble receler des secrets, à mois que Gwenda ne perde la tête. Pourquoi cette impression que la maison est hantée, d'une porte ou d'un papier peint qui n'existent pas ? Ou plus ? 
Et un instant de panique à Londres pendant une pièce de théâtre et la vision d'une femme étranglée vient conforter Gwenda dans son idée : elle devient folle. 

C'est une certaine Mrs Marple qui parvient à l'apaiser et à rationaliser. Peut-être Gwenda connait-elle déjà la maison ? Et c'est là que l'enquête commence, malgré les mises en garde de Mrs Marple. Qui est cette femme étranglée ? Qui l'a tuée ? 

Mais réveiller le passé peut réveiller l'assassin... 

Une enquête assez sympathique avec ce rapport à la mémoire de Gwenda enfant, les questions aux amis d'Hélène (la jeune femme assassinée) et les jolies déductions de Mrs Marple. C'est un bon whodunit. Par contre, quel machisme ! Toutes les petites allusions à la faiblesse des femmes, physique, intellectuelle ou morale m'ont agacée au plus haut point. 

vendredi 29 juin 2018

William and Cie

Rarement déçue par les romans de Peter Ackroyd, j'ai été séduite par le thème de ce roman. Une histoire de mystification autour de Shakespeare.

Charles et Mary Lamb vivent avec leurs parents. Un père qui perd la tête, une mère sévère. Charles travaille et picole. Mary se coltine ses parents et des corvées. Elle rêve d'une autre vie, lit beaucoup, s'intéresse énormément au grec et au latin, au point de surpasser Charles. C'est aussi une femme sévère et très sensible. Lorsque son chemin croise celui du jeune William Ireland, elle s'enflamme pour les oeuvres de Shakespeare que ce jeune homme vient de découvrir. Libraire, il hérite d'une foule de vieux papiers parmi lesquels des originaux du Barde. Une étrange relation se met en place entre Charles, William et Mary autour de la passion pour Shakespeare... et l'ambition personnelle.

A partir de personnages réels, un faussaire et deux auteurs de contes, Ackroyd construit une intrigue autour de la Shakespearomanie. Ancrée dans un Londres aux multiples visages du début du XIXe siècle, elle ne surprend pas beaucoup le lecteur qui identifie rapidement William et voit venir les crises de Mary. Un roman de détente, pour vivre un peu à l'heure anglaise.


jeudi 28 juin 2018

Jacob's room

Je continue ma découverte de Virginia Woolf, cette fois-ci en anglais - et c'était à moitié une bonne idée parce que j'ai parfois l'impression d'avoir manqué des subtilités.

Ce roman nous raconte la vie, ou plutôt quelques perceptions par les autres de la vie de Jacob Flanders. L'ouvrage commence durant l'enfance, à travers les yeux de sa mère, puis se poursuit pendant ses études et sa vie de jeune homme à travers ceux de ses amis et amies, de ceux qu'il croise. Discret, peu bavard, amoureux de la Grèce ancienne, remarqué par Florinda, Clara, Sandra... On ne sait finalement rien de Jacob, ou si peu. On ne sait que ce qu'il veut bien montrer. On ne sait que ce qu'en voient les nombreux personnages du roman, qui n'en pénètrent pas forcément l'intimité. On surprend aussi beaucoup de conversations, dont on ne connaitra jamais la fin, d'impressions, de mots dont on hésite à désigner l'un ou l'autre comme auteur. Déjà, les pensées et les faits se mêlent, l'histoire ou la non-histoire se construit de flux et reflux. Bref, Woolf a bien trouvé son style et sa technique narrative avec cet ouvrage, prélude à une Mrs. Dalloway. Il laisse cependant une impression de vacuité, de désespoir, que ne m'avaient jamais laissée ses autres ouvrages.


mardi 26 juin 2018

Watership down

Franchement, quand j'ai lu des critiques sur ce bouquin qui a des lapins pour héros, je me suis dit que jamais je ne le lirais, qu'il y a bien des livres à lire avant celui-là. Mais le titre restait imprimé dans un coin de ma tête. Et puis, au détour d'une allée, j'ai feuilleté ce roman de Richard Adams. Et j'ai commencé à le lire. Et je suis repartie avec ! 

Fyveer, petit lapin d'une garenne paisible, a un terrible pressentiment. Il s'en ouvre à son frère Hazel qui décide d'alerter le Maître des lieux. Lequel ne tient absolument pas compte des délires de Cassandre. Se forme autour du voyant et de son frère une petite troupe décidée à tenter l'aventure, sans même savoir ce qui menace réellement leur existence. Et les voilà partis, avec bien des épreuves à surmonter avant de trouver la terre promise. Obstacles physiques : rivières, routes, fermes. Conflits internes. Apparences trompeuses. Vilous (renards, chiens, hiboux, etc.). Le périple est semé de dangers divers qui font de cette quête une épopée. Entre les moments de bravoure de Hazel, Bigwig, Silvère et les autres, s’intercalent les contes de Shraavilshâ, un roi lapin des plus malins, qui accentuent le côté mythologique de notre histoire. Et pour couronner le tout, nos lapins ont même une langue qui leur est propre. Certes, ce ne sont que des lapins, mais quels lapins ! 


Histoire d'amitié et d'aventure, elle peut effectivement passer pour un livre jeunesse. Mais la construction très complète, le passage par diverses garennes aux fonctionnements politiques et sociologiques divers, l'analyse en creux de la place de l'homme dans la nature ne pourra que ravir les plus grands !

lundi 25 juin 2018

L'Oeuvre d'une nuit de mai

Un peu dépitée par ma lecture de Lisette Leigh, j'ai décidé de sortir un autre Elizabeth Gaskell. Un peu plus long qu'une nouvelle, ce court roman m'a plus plu. Plus fouillé, centré sur un personnage, il montre mieux ses évolutions psychologiques.

Bienvenue dans la famille Wilkins, où l'on est attorney (homme de loi) de père en fils. Edward, formé dans les meilleurs cercles et brillant causeur, n'aspire qu'à être socialement reconnu notamment de l'aristocratie. Il épouse une jeune noble qui le laisse bientôt veuf avec une petite fille, Ellenor. Celle-ci grandit dans le luxe et la joie, fort aimée par son père et ses domestiques. Bientôt jeune femme, elle est sur le point d'épouser Ralph Corbet, un aristocrate ambitieux. Mais une fameuse nuit de mai, Ellenor est témoin d'un acte criminel de la part de son père... Ce qui bouleverse leur relation, ainsi que celle des jeunes fiancés. 

Comment le mensonge et le crime détruisent-ils des vies pourrait être le sous-titre de ce roman. En effet, à partir du tournant de la nuit de mai, tout ce qui a été construit par les personnages change. Et ce sont ces évolutions, physiques et psychologiques qui nous intéressent. Le rythme de la narration évolue également, mettant le lecteur sous tension, témoin involontaire aussi de cette scène et des conséquences possibles, mais jamais certaines, de celle-ci... Bonne lecture !

jeudi 21 juin 2018

Wilt 1

Bon, je m'attendais à ne pas trop accrocher aux romans de Tom Sharpe. Et ce fut effectivement le cas même si j'étais heureuse de découvrir enfin de quoi il retournait. 

Henry Wilt, prof de culture G dans un lycée technique, vit une vie routinière et morne, secouée par les lubies de sa femme, Eva, qui s'emballe pour tout et n'importe quoi : la méditation, le karaté, la décoration, le sexe... Bref, une femme très dynamique, et sous influence. Un peu fatigante.
Sauf que Henry n'en peut plus. Il a juste envie de la faire disparaitre. Le soir, en promenant son chien, il rêve des moyens de parvenir à ses fins. Et il s'entraine quand les circonstances lui offrent une poupée gonflable du gabarit d'Eva. 
Sauf que ce meurtre semble bien réel aux personnes qui entrevoient le corps... et qu'Eva a disparu. Henry se retrouve en garde à vue et va alors déployer toute la force morale et l'humour qui le fait tenir chaque jour face à ses étudiants.

Roman loufoque, qui pratique l'humour gras et les concours de circonstance, il ne restera pas dans mes annales. Trop caricatural et exagéré à mon goût !


lundi 11 juin 2018

Lisette Leigh

J'avais de bon souvenirs des romans d'Elizabeth Gaskell. Cette nouvelle n'est pas tout à fait aussi réussie que j'espérais et je pense que le format y est pour quelque chose.

Madame Leigh vient d'enterrer son mari qui a prononcé une seule parole en s'éteignant : "Je lui pardonne". Immédiatement, elle quitte sa ferme avec ses deux garçons pour Manchester où elle passe ses journées à errer. Elle cherche sa fille, Lisette. Placée comme domestique, la jeune femme a été chassée trois ans plus tôt pour avoir fauté. Bannie par sa famille, qui la fait passer pour morte, elle n'a plus jamais donné de nouvelles. Mais Mme Leigh est persuadée qu'elle est vivante.


Dans un contexte très pieux et traditionnel (vive l'époque victorienne), l'inconduite de Lisette est condamnée par tous sauf par le coeur tendre de sa mère. C'est l'enfant prodigue qui parcourt le texte mais un enfant qui n'aurait fait que l'erreur d'aimer / de se donner / d'être violée (en fait, on ne sait rien de comment tout cela est arrivé). Face à ce noir personnage (bouh !), Suzanne, pieuse et miséricordieuse comme un ange et la petite Nancy séduisent le fils ainé. Mais fallait-il que le rachat de Lisette passât par une mort, un sacrifice innocent ? Et quand vous découvrirez comment elle passe la fin de ses jours avec sa mère... C'est quand même assez rude cette société ! Bref, vous qui aimez les nuances, passez votre chemin.

dimanche 10 juin 2018

Dieu par-dessus bord

Petit roman de Jane Gardam qui s'est retrouvé dans ma PAL l'an dernier, je n'avais aucune idée de la lecture qui m'attendait. Le côté "Zazie très english" de la 4e de couv' ne me tentait qu'à moitié... Et finalement, c'était une lecture plutôt sympathique. Rien de très nouveau sous le soleil, les personnages adultes sont tous fous aux yeux de Margaret, 8 ans. Et surtout, ils sont (mal)menés par leur besoin d'amour.

Depuis la naissance de son petit frère, Margaret a droit à une sortie chaque mercredi avec Lydia, la bonne de la maison, une jeune femme gironde. Elle élit Eastkirk comme lieu de villégiature, l'occasion pour elle de prendre le train, de se promener en mangeant des glaces sur la plage puis dans les bois. C'est ainsi qu'elle découvre un château aux habitants très étranges, du peintre à la momie.
A contrario, la fantaisie n'est pas de mise chez les Marsh. Le père de Margaret est un adepte de l'église des Saints Originels et la maison résonne de références bibliques. 
Mais en cet été torride, tout prend une couleur différente. Mme Marsh retrouve de vieux amis et tout un passé oublié ressurgit ; Lydia ne laisse personne indifférent ; et la tempête gronde.


Un roman agréable, porté par une petite fille intelligente et presque insolente, mais dont les intrigues et les personnages ne laissent guère de surprise. Tout ce petit monde se croise, se reconnait ou se redécouvre pour une cohérence finale un peu trop facile.


jeudi 7 juin 2018

La voix de ceux qui crient

C'est un très beau témoignage que celui de Marie-Caroline Saglio Yatzimirsky, psychologue à l’hôpital Avicenne, nous livre dans cet ouvrage. Elle nous raconte ces demandeurs d'asile qu'elle accompagne et ce que produisent ces rencontres. Son objectif ? Faire entendre la voix de ces populations marginalisées, qui fuient la guerre, les violences familiales ou religieuses.

C'est un livre fort, qui retrace de façon chronologique le parcours des demandeurs d'asile, qui explore leurs souffrances et leurs traumas avec pudeur. Cela ne rend pas leur situation moins insupportable mais du moins, audible. Elle distingue deux types de demandeurs d'asile, les victimes civiles de la guerre et les combattants, partie prenante des conflits. Ces populations ne réagissent pas de la même façon dans les conflits puis une fois en France, notamment d'un point de vue psychologique. A partir d'exemples et de rencontres, elle nous exprime la beauté de chaque rencontre, les questions qu'elles lui posent, comme citoyenne. L'enjeu de son travail ? "L'une des dynamiques de la consultation consiste à restaurer par la parole l'ordre du monde et à séparer la vie de la mort"

L'ouvrage est construit ainsi et j'ajoute ici et là des phrases ou paragraphes dont je souhaite me souvenir :

I. Terre chavirée

Cette première partie conte les violences qui poussent à l'exil puis les premiers pas en terre française.
1. Violence
2. Partir
"L'injonction de partir est intériorisée par le sujet au point de se transformer en menace permanente"
"Pour une partie de ces combattants, partir c'est fuir, et fuir c'est déserter. Les conflits de loyauté sont très vifs chez les combattants [...] en France, il se sent un lâche et il a l'impression d'avoir abandonné la lutte. Pourtant, rester ou rentrer au pays, c'est mourir. Il est pris dans des injonctions paradoxales [...] Karan a vécu son départ du Sri Lanka comme une mort symbolique, comme la falsification de son identité, et il nourrit une intense culpabilité. La traversée est le moment fondateur de cette mort, lorsque le meurtre psychique et culturel a lieu"
3. Terre d'exil
"Les médias parlent de la France comme terre d'accueil. Pour les demandeurs d'asile, elle est d'abord vécue comme terre d'exil. Pour la très grande majorité, elle n'était pas une destination choisie [...] beaucoup disent qu'ils ne savaient pas avant d'y monter où les mènerait le bateau ou l'avion que le passeur leur a fait prendre"
"Paradoxalement, le premier temps de l'arrivée, qui exige du demandeur d'asile un important effort pour faire des démarches administratives, trouver les premiers réseaux d'aide, éventuellement un toit, est un moment très difficile, mais le sujet reste mobilisé psychiquement, il est mû par une logique de survie. C'est dans un second temps, lorsqu'il revêt l'"habit" du demandeur d'asile, qu'un risque d'abattement ou plus encore de dépression survient [...] C'est à ce moment là que la violence traumatique s'enracine et se diffuse, parce que les défenses psychiques initiales du sujet, celles qui lui ont permis de tenir dans les premières semaines, se relâchent"
Il est ensuite question de la solitude de ces demandeurs d'asile, soit que la communauté est source de méfiance, soit que l'anonymat de la grande ville et l'indifférence pèse : 
"Ironie de voir ces hommes terrifiés se sentir eux-mêmes effrayants"
"Les défenses narcissiques, processus psychiques qui permettent de préserver l'estime de soi et de lutter contre la honte, la culpabilité, le déclassement, sont récurrentes chez certains patients, qui sauvegardent ainsi une impression de contrôle et réagissent apparemment avec mépris à des propositions d'aide ou répondent avec dédain. C'est une manière de lutter contre la dépression"

II. Ni menteurs ni malades

4. Bons et mauvais demandeurs d'asile
Il est ensuite question du récit que doit présenter le demandeur d'asile pour accéder au statut de réfugié. Questionné et soupçonné d'être un "réfugié économique" ou un "faux réfugié", le demandeur d'asile doit s'expliquer, ce qui est loin d'être évident (pas dans sa langue, avec tous les biais des traducteurs, qui refusent parfois de traduire, attitude soupçonneuse, chocs psychologique etc.)
"Il me semble que le mensonge vient lorsqu'il n'a pas été possible de se taire, lorsque le demandeur d'asile n'a pu faire valoir son droit au silence. Être obligé de dire l'indicible, de préciser ce qui ne se présente, psychiquement, qu'à l'état de confusion, provoque des stratégies de discours qui ne résistent pas à l'épreuve de la vérité factuelle"
"Les aménagements du récit pour mieux écarter une peur ou une angoisse sont souvent couteux psychiquement pour les patients car ils les maintiennent dans des dilemmes douloureux. Ainsi de ce patient qui a emprunté de faux papiers, ceux de son père, pour voyager. Maintenant appelé par le prénom de son père, il ne peut plus supporter cette identité d'emprunt plusieurs mois après son arrivée, alors qu'il apprend qu'au pays son père a été emprisonné, à cause de lui, comme il dit. A l'inverse, l'entretien fait prendre de tels risques psychiques à certains en menaçant le scénario qu'ils ont construit pour supporter leur histoire, que des éléments véridiques ne pourront être rapportés ou n'apparaitront pas comme tels. Il y a des histoires rendues incohérentes par la douleur"
"En consultation, il n'est pas question de preuve mais de leur parole et de leur souffrance. Ici, il n'est pas nécessaire de parler. On peut simplement venir. Respirer. Pleurer. S'accrocher. Décider de ce qu'on va dire et de ce qu'on ne va pas dire. On retrouve certainement un positionnement propre à celui du psychanalyste, qui ne s’embarrasse pas de la question de la véracité ou de la concordance avec la réalité mais bien de ce qu'en traduit le patient, pris entre la réalité événementielle et sa réalité psychique interne. Ce n'est donc pas "l'événement traumatique" qui importe, mais bien ce que pourra en faire le patient"
5. Le risque de la victimisation
6. Pas fous

III. En consultation

Et cette partie est dédiée à tout le protocole psy et au cadre de la consultation.
7. Le pavillon de la psychiatrie
"Les patients viennent chercher des soins, certes, mais ne viennent-ils pas aussi chercher l'humanité d'une conversation, qu'ils retrouvent dans ces banales causeries, ce qui leur est refusé depuis des mois"
"Prendre trop rapidement un patient parce qu'on n'a plus de temps, c'est aussi de la maltraitance"
"Raj arrive avec son nom coupé de moitié, amputé du nom de son village et de celui de son père. Ce nom tronqué participe de sa désaffiliation et de son errance. Il y a dans ces découpages et ces inscriptions administratives hâtives le risque de priver le sujet de ses enracinements et le nom de ses résonances [...] C'est une question centrale pour des personnes issues de cultures où le groupe est un marqueur identitaire déterminant qui apparait dans le nom. Ce dernier traduit le statut, la famille élargie, la caste, le clan, l'ethnie, la tribu, le village, la communauté langagière, etc., et les positionnements sociaux et religieux. Or les demandeurs d'asile ont vécu dans la migration un bouleversement de ces appartenances et une perte de statut qui peuvent être psychiquement destructeurs. Lorsqu’on les affuble d'un nom tronqué, on les mutile. Alors que je me bats contre cet anglicisme devenu une habitude dans l'administration française de s'adresser à quelqu'un par son nom de famille, cette consultation est le seul lieu où je le fasse moi aussi : je m'adresse à eux par leur nom, tout commence par là"
8. Le cadre
"Rappeler le secret professionnel du code de déontologie, autre formalité apparemment sans incidence, est souvent un moment de soulagement pour les patients"
"La "rhétorique de l'urgence" dénoncée par l'anthropologue Miriam Ticktin dans les dispositifs de soin humanitaire vaut également pour le cadre de la prise en charge des demandeurs d'asile : ce cadre permet de soutenir et de soigner (caring) mais non de guérir (curing) sur le long terme"
"Je rappelle au patient que l'espace de la consultation psychothérapeutique n'est pas l'espace de l'assistante sociale ni du médecin. La confusion de ces espaces plongerait les patients à leur corps défendant dans la détresse, toujours insatisfaits des réponses qu'ils trouveraient. Ne pas céder à la demande sociale de la précarité pour permettre de dégager l'autre part du sujet, non aliénée à ces besoins, est ici nécessaire" 
""I like to give, I don't like to ask" [...] Je lui propose un compromis : "Acceptez de demander. Quand vous pourrez, vous donnerez à ceux qui vous demanderont, car maintenant vous savez qu'ils n'ont pas le choix de demander, mais vous aurez le choix de donner""
9. La clinique de l'effroi
"Les premières rencontres sont souvent empreintes de cette déflagration traumatique. Mon travail va consister à proposer l'intégration de cette expérience, en cherchant le sujet dans le patient asservi par le trauma. Mais d'abord, il y a un face à face proprement impossible, car le jeu du miroir, au lieu de permettre une rencontre, dédouble et renvoie chaque sujet à sa solitude"
"Lorsque la sidération empêche la parole, je cherche leur regard pour qu'ils me regardent avec eux ; c'est à cette condition qu'un travail va pouvoir commencer. Il se fera toujours en face-à-face, pour transformer le voir en regard et l'observateur en interlocuteur" 
""Vous, vous n'êtes pas mort" Réponse à double tranchant, qui fait exister le sujet à la fois dans son monde de cauchemars et dans le réel. Mon objectif est de l'arrimer progressivement au réel dégagé de l'effraction traumatique [...] "Le traumatisme lié à la torture n'est qu'une autre mise en acte de la frayeur. C'est l'effraction d'un autre en soi, autre qui vous influence et vous modifie" Il s'agira de sortir le patient de cette influence en le séparant de ce tiers effrayant"
"Pour établir ce décentrement, je cherche à inscrire la relation à travers deux mouvements. Un premier qui établit du lien, en entrant dans le tableau gelé que peint seul le patient avec son sang. Il s'agit de redonner une place au sujet grâce à ma présence désirante. Mes interventions le valorisent narcissiquement [...] Un second quand, lors des premiers entretiens, le patient explique le contexte de son exil : cela permet de ramener dans le tableau les tiers absents qui constituent son histoire [...] et tous les éléments d'étayage à partir desquels il pourra élaborer. Grâce à ces deux mouvements, un espace intersubjectif peut émerger, en même temps qu'un tiers médiateur, support culturel pour y loger les mouvements psychiques du patient. Ce tiers peut être la personne du psychologue ou celle de l’interprète, mais des références culturelles peuvent aussi jouer ce rôle d'appui, comme des sourates du Coran ou des vers de la poésie somalie. Ce tiers est ce sur quoi les pensées ravagées d'Anwar, de Landry ou d'Ibra vont pouvoir se tresser en paroles, s'étayer, se relayer, s'inscrire dans du collectif culturel, dans du sens porté par lui et par d'autres, dans une présence au monde"

IV. Parler

10. A travers des silences de mort
"La parole est doublement atteinte : d'une part, elle ne permet plus au sujet d'émerger à travers l'ordre symbolique du langage ; d'autre part, elle n'a plus ce rôle de mise en lien social car le code langagier a été perverti par la violence. Lorsqu'il y a irruption traumatique du réel non assimilable par le langage, il n'y a plus d'outil symbolique qui permettrait de représenter le réel - le langage perd sa fonction expressive et métaphorique. Le sujet est alors écrasé par ce trou du réel. Or la rencontre psychothérapeutique fonctionne entièrement sur la parole" 
"L'échange entre l'officier de protection et le demandeur à l'OFPRA [...] Le demandeur d'asile est soit surpris par les informations demandées, soit troublé par les échos traumatiques avec d'anciens interrogatoires policiers ou militaires"
11. Traductions
""C'est comme si vous entendiez vos amis crier". Par ce processus, il travaille lui-même au décollage du réel traumatique, d'autant que le réel cesse alors d'être le réel pour en devenir sa seule représentation"
"Shabana s'empare du français seulement en consultation, car là elle "arrive à parler français" pour parler d'elle-même avec un tiers accueillant dans cette langue. L'usage du français en consultation lui donne confiance, la valorise et la soulage. Ce n'est d'ailleurs pas le français qu'on lui demande dans les administrations : ce français-là, elle ne le parle pas car il la terrifie" 
"Les flèches et l'araignée d'Ibra, la fumée et le naga constricteur de Karan : mettre en mots les esprits du trauma est effrayant. "La culture émerge de façon amplifiée quand il faut donner du sens au négatif", écrit Ernesto de Martino pour expliquer que les figurations culturelles de la magie et des mythes se manifestent lors des crises"
12. Les voix du sacré
"Les parcours bouleversés des demandeurs d'asile en quête d'affiliation pourraient-ils rendre certains plus vulnérables et plus réceptifs à des phénomènes de radicalisation ? Je remarque plutôt l'inverse, à savoir l'expression systématique d'un discours critique face aux formes d'extrémisme"
"Lorsque le sujet ne peut plus raccrocher son expérience à une épreuve collective, celui d'une minorité ethnique pourchassée, d'un groupe de militants torturés, d'un combat pour des valeurs, lorsque sa culture - ou plutôt ce qui fait sens dans sa culture - ne le soutient plus, alors il s'écroule"

V. Sortir du trauma

13. Acter
14. Hors de la plainte
Exprimer la violence du trauma, la réduire... ce n'est parfois le fruit que d'années de suivi. Et parfois ça ne fonctionne pas. Ou d'autres mécanismes se mettent en place comme des dépendances...
"La réduction du trauma que je propose n'a toutefois rien à voir avec la banalisation de la souffrance. Il s'agit de le désamorcer pour remobiliser le sujet, qui perd alors le bénéfice secondaire de sa souffrance, cette jouissance du trauma qui le porte aux extrêmes de lui-même, aux limites de la vie et de la mort, autrement dit, qui fait de lui, qui a été un animal, un autre, différent et unique. Le sujet pense initialement ne survivre qu'habité entièrement par son trauma : le travail psychothérapeutique va lui prouver qu'il ne vivra que s'il s'en dégage"
"Dès que son quotidien devient un cadre suffisamment stable, il le détruit pour répéter la scène traumatique, revivre la violence et replonger dans l'angoisse : c'est un voisin qui, épuisé par ses provocations, finit par le battre ; ce sont ses compatriotes qui, exaspérés par ses gémissements, l'excluent de leur groupe"
""Je me dis que je ne dois pas oublier." Devant cette phrase qui salue la réussite de son travail psychothérapeutique, j'ajoute :"Souvenez vous que vous êtes arrivé ici en nous demandant de vous aider à oublier""
"Sortir de la plainte est très difficile pour les patients demandeurs d'asile, puisque certains ont bâti leur stratégie de survie sur la logique suivante : en se plaignant beaucoup, ils ont obtenu un peu. Il faut donc une dose de malheurs pour rester un éternel souffrant"
"Vivre en France et s'intégrer en France n'est pas un but en soi et ne l'a jamais été, être en France est un moyen pour survivre et poursuivre la lutte. Shabana et Karan ne déploient pas les mêmes stratégies subjectives et ne sont pas dans la même France : la première vit sa présence comme celle d'une rescapée civile; elle attend protection et aide des pouvoirs publics, et envisage son installation en France devenue son pays d'adoption. Le second pense son inscription dans la sphère politique des militants pour la cause tamoule et cherche un cadre pour poursuivre l'action"
15. Fin de partie
"La séparation d'avec le pays se réalise effectivement et psychiquement lorsque le sujet obtient son statut de réfugié. Et elle est follement douloureuse : le demandeur d'asile promu réfugié sait qu'à partir de ce moment-là il sera toujours en exil"
"Lorsque j'explique à Karan, débouté, qu'il doit disparaitre s'il ne veut pas prendre de risque, et se faire oublier des autorités, c'est un doute vertigineux qui me prend. Alors que nous avons cherché ensemble pendant des années à trouver la parole juste lui permettant d'exprimer son histoire et son nom, voilà que je lui conseille l'anonymat. Alors que nous avons cherché ensemble à lui redonner une place, il est maintenant tenu à l'invisibilité. Pour adresser une telle proposition au demandeur d'asile, ne suis-je pas, à mon corps défendant, la complice de la machine administrative ? "
"La consultation présuppose une possibilité d'échange dans l'altérité radicale. La possibilité d'une rencontre vient de ce qu'elle s'établit comme parfaitement improbable, et cet improbable est le cadre même. Cette relation repose sur le présupposé du partage d'une même humanité"
"L'écoute est un besoin aussi essentiel que ces besoins élémentaires. Aussi essentiel à la vie d'homme"
Essentiel ! Comme cette lecture.

lundi 4 juin 2018

Angel

Ce petit roman d'Elizabeth Taylor (homonyme de l'actrice), romancière britannique, est tout à fait fascinant. J'ai failli passer à côté et je ne regrette pas ce petit détour. 

Angel, c'est une adolescente mythomane, fière et égoïste. On la rencontre à l'école, d'où elle revient avec des camarades, leur contant une histoire d'enfant abandonnée, échangée... Elle-même ! Quand cela revient aux oreilles de sa mère, c'est la honte suprême pour Angel, qui n'ose plus sortir de chez elle, de peur que l'on se moque de ses prétentions. Puis lui vient l'idée d'écrire pour s'occuper... Puis pour se venger du monde. Elle noircit des pages et des pages, envoie son manuscrit et va finalement se faire éditer. Et c'est un succès de librairie. Et un ouvrage décrié par les critiques. On lui reproche des invraisemblances, un lyrisme exacerbé, des histoires romantiques et niaises... Il n'empêche qu'Angel devient un auteur très lu et qu'elle sort chaque année un nouveau roman acclamé par ses fans. Riche mais toujours aussi égocentrique, Angel réalise des rêves qui ne la satisfont pas : sa belle maison, ses donations... Rien ne vient combler ce manque (d'amour ?). Et rien ne vient changer non plus son approche du monde : elle imagine plus qu'elle n'apprend. Et si la réalité ne correspond pas à ses attentes, elle nie la réalité. Bref, elle est très très têtue et pas très agréable. 

Mais Angel est surtout une mode et son lectorat s'effrite sans qu'elle se l'explique. C'est le début d'une déchéance durant laquelle elle conserve sa fierté. Et son aveuglement.

Chouette lecture sur le quotidien sans concession d'un être enfermé dans son égoïsme et ses certitudes, d'un écrivain raté mais à succès... Le tout porté par un plume fine qui n'a rien à voir avec celle d'Angel. Et une belle préface, qui en dit certes un peu trop, mais qui explique d'où vient historiquement le personnage d'Angel même s'il est transposable à chaque époque.

 

samedi 2 juin 2018

Un brin de verdure

Je crois que c'est le dernier Barbara Pym de ma PAL. Ouf, car c'est à chaque fois une déception pour moi. La campagne anglaise et les voisins qui s'observent derrière leurs fenêtres, très peu pour moi. Et le soi-disant côté anthropologique ou psychologique de ces romans reste tout de même bien léger.

Emma vient de s'installer à Robin Cottage, une maison familiale à la campagne. Anthropologue, elle travaillait sur les comportements humains dans les villes nouvelles et se met au vert pour trouver un autre sujet de recherche. Dans le village, tout le monde se connait et se croise aux événements tels que la brocante paroissiale et autres oeuvres de charité. On prend le thé. Il ne se passe pas grand chose. Les personnages disent ce qui leur passe par la tête, c'est souvent absurde, ou plat.
Ce qui constitue un événement est surtout l'arrivée ou le départ des personnes... Sinon, elles dinent, vont chez le médecin, se promènent, et voilà. Et se cherchent, peut-être, un compagnon.


Vous l'avez compris, la campagne anglaise de Barbara Pym n'est pas ma tasse de thé. Je trouve ça lent, long et inintéressant. Par contre, ce n'est pas trop mal écrit, avec une bonne dose d'ironie et d'absurde.


vendredi 1 juin 2018

Testament à l'anglaise

Ville City
Republié pour le blogoclub de lecture mais lu il y a 4 ans !

Décidément, j'ai du mal à être à l'heure pour les LC du mois anglais. Je viens seulement de finir ce titre de Jonathan Coe... Et c'est une excellente pioche ! Figurez-vous qu'il patientait depuis plusieurs années dans ma PAL, depuis la lecture de La Maison du sommeil, il me semble. Je n'avais donc pas ouvert de Coe depuis un bail et cette redécouverte m'a donné envie de piocher plus souvent des idées de lectures dans ses titres. 

Testament à l'anglaise, c'est bien sûr une histoire de famille. Anglaise. Dans les années Thatcher. 
Les Winshaw sont une grande famille anglaise. On les rencontre une première fois en 1961. On apprend que Godfrey, frère de Lawrence, Tabitha et Mortimer, est décédé en 1942. Tabitha imagine que Lawrence a transmis des informations aux Allemands, qui ont permis d'abattre l'avion de son frère. Elle a été enfermée à l'asile. En 1961, tout le monde se réunit pour les 50 ans de Mortimer. Et l'on a un premier aperçu de cette famille que chaque chapitre nous aidera à mieux connaitre.
Comment entrer chez eux ? Par le biais d'un jeune écrivain engagé pour écrire l'histoire de cette famille.
Notre roman se déroule sur quelques mois de l'année 1990. La vie de Michael alterne avec des portraits de chaque membre de la famille Winshaw. Chacun est riche et puissant dans un domaine particulier. Hilary est la reine du petit écran et de la presse. Henry est un politique sans foi ni loi. Roddy est un galeriste renommé. Dorothy est à la tête d'un groupe alimentaire, prônant l'élevage intensif. Thomas est financier et Mark, marchand d'armes. Chacun nous permet de découvrir un pan de la société anglaise, complètement manipulée par ces quelques personnages sans scrupules. Ils n'ont qu'un idéal, devenir chaque jour plus riche et puissant. Cela se fait aux dépens de la sécurité sociale anglaise, de sa santé intellectuelle et physique, de ses économies, et même de sa sécurité ! Bref, chacun est une plaie pour la société.

Sous des allures de roman policier, avec un enquêteur et écrivain presque raté qu'est Michael, ce roman est aussi très politique. Il signale les dommages collatéraux de la politique de Thatcher. Mais jamais cela n'est pesant, c'est bien souvent drôle (même si on rit un peu jaune) ou émouvant. Enfin, ce roman s'interroge aussi sur le travail de l'écrivain, et plus largement de l'artiste, ainsi que sur celui des éditeurs et marchands d'art. Sa construction sous forme d'enquête et de personnalités qui se répondent est très agréable. Et l'on trouve des références à Agatha Christie comme au roman gothique. Alors certes, c'est parfois excessif et caricatural mais ça reste délicieusement british et très second degré. Au total, c'est un roman très complet et en cela très plaisant.

LC mois anglais

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lundi 28 mai 2018

Le chat, l'Ankou et le maori

Un chat breton, Jules Joseph Chamsou, amateur de galettes et de crêpes, vivant depuis toujours dans une crêperie, décide d'aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs. Il parait que tous les lieux se valent, mais est-ce le cas ? Il engage donc un voyage vers la mer pour vérifier cette théorie. En chemin, il rencontre bien des ennemis, du chat huant au fermier géant, en passant par la mort elle-même, l'Ankou et son grand chien noir, Ki Du. Il noue aussi de plus agréables amitiés avec les korrigans ou un maori de passage.
Courageux, intelligent et déterminé, notre chat mène sa barque - enfin, celle de l'Ankou - jusqu'à la mer.

Un joli conte breton de Michel Rio aux personnages sympathiques et au héros attachant qui n'a pas sa langue dans sa poche ! Joliment illustré par Marie Belorgey.


lundi 21 mai 2018

Norse mythology

Un Neil Gaiman inconnu à ma LAL en bibliothèque ? Qu'à cela ne tienne, il finit dans mon sac. 

Fasciné par le Thor des comics, l'auteur s'intéresse de près à la mythologie scandinave. Il y découvre des dieux de diverses origines, luttant contre toutes sortes d'ennemis. Pour faire connaitre leurs histoires, il les reprend et les écrit, à la sauce Gaiman, c'est à dire avec humour et simplicité. N'imaginez donc pas trouver une oeuvre vraiment nouvelle, il s'agit plutôt d'une série de mythes remasterisés. 
Roses blanches Galen Kallela

Voici les titres :
The players : qui présente un peu les dieux
Before the beginning and after : sur la création du monde, entre le feu et la glace
Yggdrasil and the nine worlds : l'arbre qui relie les mondes entre eux
Mimir's head and Odin's eye : La quête de la sagesse selon Odin
The treasures of the Gods : comment Loki, le dieu malin, encourage les nains à façonner les plus beaux dons pour les dieux... dont le marteau de Thor
The master builder : Il propose de faire une muraille pour protéger les dieux, en échange d'une déesse.
The children of Loki : entre le loup, le serpent et la femme morte-vivante, ils font un peu peur aux dieux.
Freya's unusual wedding : ou comment tromper un géant qui a volé le marteau de Thor.
The mead of poets : drôle de recette, que se volent les uns et les autres.
Thor's journey to the land of the giants : compétition entre géants et dieux.
The apples of immortality : Promises par Loki, elles manquent aux dieux qui vieillissent...
The story of Gerd and Frey : une love story.
Hymir and Thor's fishing expedition : drôle de pêche pour récupérer un chaudron géant.
The death of Balder : Aimé et protégé par tous, Balder meurt par la faute d'une petite plante.
The last days of Loki : ça chauffe pour le plus malin des dieux, le traitre.
Ragnarok, the final destiny of the gods : La bataille finale.

C'est pas mal pour redécouvrir les mythes nordiques, mais ça ne vous en apprendra pas plus qu'un bon bouquin de mythologie. Ca rend juste les choses plus amusantes, et plus "commerciales".

mercredi 16 mai 2018

Quand la lune descendit sur terre

Merci aux éditions Borélia pour cette proposition de lecture de contes mansis (des forêts de Sibérie occidentale) traduits et introduits par Charlotte Boucault et illustrés par Jüri Mildeberg. C'est un joli ouvrage, aux contes courts et nombreux, dont les illustrations aux allures de tarots étranges et symboliques nourrissent l'imagination.

Avec cette vingtaine de contes, nous partons dans le grand nord, un pays de neige, de rennes et d'ours. Voici le sommaire :
Comment la lune arriva sur la terre : en répondant aux provocations d'enfants à la sage grand mère.
A propos du vent du nord : qui refroidit un peu trop les hommes.
Comment le corbeau arpenta la terre : et comment celle-ci s'étendit.
Pourquoi le lièvre a de longues oreilles : au lieu des grands bois qu'il espérait.
L'élan : qui cherche un ami.
L'ours et l'écureuil rayé : font un pari...
La corneille et la pie : règlent leurs comptes.
La chouette intelligente : Topal-Oïka, Esprit du Monde d'en Haut, veut se construire une nouvelle demeure en os. Ou comment une chouette sauve les animaux de la destruction.
Le petit lièvre peureux : ou pourquoi les lièvres ont une courte queue.
Se punir soi-même : ou comment un lièvre au mauvais caractère se retrouve puni.
Le chien qui se cherchait un compagnon : mais que ses aboiements indispose.
Le souriceau voyageur : bien prudent sur son radeau.
Le renne fier : qui aide les hommes et en reçoit un bien joli présent.
Moss-Nê et le grand duc : ou comment une femme épouse un hiboux.
Mari et femme : trois soeurs vont chercher à se marier.
La petite femme : une louche père de famille et un bébé élevé par un ours dans ce conte étrange.
La grand mère juste : où chacune reçoit un mari à la hauteur de ses mérites.
Le petit pain : histoire d'une femme gourmande et d'un pain malin.

Voici des contes qui nous font entrer dans une mythologie étonnante, où l'animal est très présent ainsi que toutes les forces de la nature. On visualise très bien le monde de ces populations de chasseurs et éleveurs de rennes, qui vivent en harmonie avec les autres êtres vivants auxquels ils prêtent le don du langage et l'intelligence. On croise aussi dans ces contes quelques esprits, des grands mères aux allures de sorcières et des éléments magiques. Simples, moraux et sans fioriture, à la fin parfois abrupte, ils sont destinés à être racontés les soirs d'hiver (uniquement, car les autres saisons sont destinées au travail plus qu'aux contes) dans des communautés qui favorisent la transmission de ses mythes et légendes à l'oral. Très jolie découverte que ce recueil !

lundi 14 mai 2018

Les vallées du bonheur profond

Ce recueil de nouvelles permet de passer un peu plus de temps avec nos amis, Oedipe, Antigone, Clios. De marcher un peu plus sur leur chemin. De découvrir d'autres routes imaginées par Bauchau pour ses héros.

L'arbre fou : Histoire de l'élaboration d'une double sculpture, celle d'une danseuse par Oedipe et des visages de ses parents par Antigone.
Les vallées du bonheur profond : Quand Antigone découvre le peuple des collines et explore les vallées du bonheur profond.
"- Rien que le nécessaire [...] le reste vous alourdit pour le bonheur.
- C'est le bonheur que vous cherchez ? demande Antigone
- Quoi d'autre, dit l'homme qui vient de revenir, le soleil, quelques pluies, la santé et du temps.
- Du temps pour quoi ? demande Antigone
- Du temps pour sentir qu'on a le temps"
La femme sans mots : Une nuit dérangeante avec une femme folle et muette.
Le cri : on retrouve ici une partie d'Antigone. Il s'agit du moment où elle part mendier et où un cri s'élève de ses entrailles.
L'enfant de Salamine : la rencontre de Sophocle avec Oedipe, la façon dont cette rencontre le transforme et l'aide à devenir poète tragique.

Toujours cette écriture superbe et simple,  qui font de ces nouvelles maitrisées un vrai plaisir de lecture. Et quelle joie de retrouver les personnages et les lieux connus et traversés en lisant.