lundi 15 avril 2019

Trois amis en quête de sagesse

Échange à trois voix entre Christophe André, psychiatre, Alexandre Jollien, philosophe et Matthieu Ricard, moine bouddhiste retranscrit dans cet ouvrage. Ils se retrouvent à la campagne quelques jours pour échanger sur leurs questions existentielles : leurs aspirations, l'ego, les émotions, l'écoute, le corps, la souffrance, la cohérence, l'altruisme, la simplicité, le pardon et la liberté. La forme est plutôt dynamique grâce aux trois compagnons, le fond est centré sur la méditation et l'abandon. J'ai noté quelques phrases, que j'ai trouvé jolies ou justes. Et je sors de cet ouvrage, comme souvent de ce genre d'ouvrage d'ailleurs, un peu sceptique, un peu déçue : non, pas de réponse claire à mes questions, il va falloir continuer à chercher en soi et non en l'autre !

"Je venais de réaliser, raconta-t-elle au maître spirituel du monastère, que mon corps avait ressenti l'impact du coup pendant quelques secondes, mais que mon ego en avait souffert pendant une heure"

"Je sors du métro. Les gens sont si beaux. Mais ils ne le savent pas !"

"Travailler sur la manière dont on réagit aux compliments et aux critiques est un très bon exercice pour nos patients en mésestime de soi. Ils sont complexés, doutent d'eux, se font souvent exploiter, écraser, manipuler par les autres. Et parfois, à l'inverse, ils deviennent agressifs parce qu'ils sont mal dans leur peau"

"Dans ce bonheur que je suis en train de ressentir, ou dans ce succès que j'ai pu attendre, qu'est-ce que je dois aux autres ? Et très paradoxalement, plus ils apprenaient à fonctionner sur ce mode, plus ils prenaient confiance en eux ! Parce que, au fond, la gratitude les libérait de cette "fausse confiance en soi" qui ne consiste qu'à croire en ses forces et en ses capacités [...] "La gratitude se réjouit de ce qu'elle doit, quand l'amour propre préférerait l'oublier""

"Il faut une sacrée liberté intérieure pour cesser de vouloir transformer l'autre à sa guise, lui dicter ses conduites, façonner ses opinions. Toujours subsiste la tentation de prendre le pouvoir, même inconsciemment"

"Dans la vie spirituelle, je décèle un autre danger : vouloir jouer au super-héros, prétendre avoir surmonté les blessures. Il n'est peut-être pas inutile de se rappeler les paroles de Nietzsche :"Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d'une étoile dansante""

"En fréquentant des maîtres, ce qui m'a le plus frappé, c'est que je n'ai jamais décelé chez eux le moindre désir de plaire. Ils rayonnent de leur cœur une profonde adéquation au réel et un amour inconditionnel pour chaque être. Tandis que les blessures peuvent nous transformer en mendiants avides d'affection, prêts à tout pour être consolés"

"Le manque de cohérence est souvent lié au sentiment exacerbé de l'importance de soi. Celui qui veut absolument afficher une image flatteuse ou trompeuse de lui-même a du mal à admettre ses fautes et à se montrer tel qu'il est. Il a tendance à tricher quand ses paroles et ses actes ne sont pas à la hauteur de l'apparence qu'il veut donner"

"La nature est bien faite, car le bonheur nous donne l'énergie nécessaire pour venir en aide à autrui, pour agir, pour changer le monde. C'est assez logique au regard des travaux sur les liens entre bonheur et attention : le bonheur élargit notre vision du monde, alors que la souffrance réduit notre focale attentionnelle"

"Etre généreux sans se laisser bouffer par le désir de plaire : c'est un devoir sacré de découvrir une liberté intérieure. Comment y arriver si on obéit au doigt et à l'oeil à son ego, si on est totalement soumis au qu'en-dira-t-on ? Passer du désir de plaire au pur amour, gratuit et sans pourquoi, et poser là, tout de suite, des actes altruistes"

jeudi 11 avril 2019

A son image

Je ne pensais pas forcément lire à nouveau Jérôme Ferrari mais un collègue me l'a mis entre les mains. Et vous connaissez mon peu de résistance aux tentations livresques... J'ai donc découvert cette messe d'enterrement d'une jeune photographe morte dans un accident de voiture. Découpés selon les moments de la liturgie du Requiem, les chapitres proposent la date, le titre d'une photographie - réelle ou imaginaire - qui scandent la vie de la jeune femme. Avec quelques excursions dans les photographies d'autres, de guerre.

Christina in a Red Cloak, 1913, Mervyn O’Gorman © Royal Photographic Society Collection

Très tôt passionnée par la photo, Antonia en fait le centre de sa vie. C'est son oncle et parrain - le prêtre qui célèbre l'enterrement - qui lui a offert son premier appareil photo. Et Antonia découvre les joies de photographier et développer les images, de figer le temps... Avant que la mort ne vienne effacer nos vies. Photographe dans un journal, en charge des concours de pétanque et autres faits divers, presque femme d'un nationaliste corse, elle semble enfermée dans sa famille et son île. Et puis, elle lâche son mec, puis son job, le temps de prendre des photos de la guerre de Yougoslavie, qu'elle ne développera jamais. Et entre la voix de son oncle et la sienne, par l'intermédiaire d'un narrateur, on découvre un peu de sa vie et de ses photos.

Et l'on s'interroge avec elle et avec le narrateur sur la photographie, cette voleuse de temps, qui montre parfois ce qu'on ne voudrait / devrait pas voir, qui abime, salit...

"Antonia regardait un portrait de sa mère à dix ans, debout à l’ombre du laurier planté devant la maison, à côté d’une minuscule aïeule tirant comme de juste une gueule épouvantable, ou elle reconnaissait son parrain, au même âge, parmi d’autres élèves réunis sous le préau de l’école du village pour une photo de classe, et la maison, le préau, le laurier même, paraissaient n’avoir pas changé mais l’aïeule était morte, sa mère et son parrain n’étaient plus des enfants depuis longtemps et leur enfance disparue avait pourtant déposé sur la pellicule une trace de sa réalité aussi tangible et immédiate que l’empreinte d’un pas dans un sol d’argile et il semblait à Antonia que tous les lieux familiers et, depuis ces lieux, l’immensité du monde entier, s’emplissaient de formes silencieuses comme si tous les instants du passé subsistaient simultanément, non dans l’éternité, mais dans une inconcevable permanence du présent" 

"Car il n'y avait au fond que deux catégories de photos professionnelles, celles qui n'auraient pas dû exister et celles qui méritaient de disparaître, si bien que l'existence de la photographie était évidemment injustifiable"

mardi 9 avril 2019

Les courtes

Je ne sais pas si vous avez remarqué mais j'ai pas mal d'envies de théâtre en ce moment. J'ai embarqué plusieurs titres de Grumberg à la biblio. Je ne suis pas hyper emballée par ce recueil de courtes pièces, toutes baignées d'humour noir et grinçant. On y rencontre surtout des personnes de classe moyenne qui réagissent au regard des autres, au tourisme, à la chasse aux roux, au malheur, à la vocation d'un enfant... Les 15 pièces sont autant de regards sur la médiocrité et l'estime de soi des personnages. 


Michu : Un collègue met les gens dans des cases.
Rixe : quand un accrochage vire au meurtre.
Les vacances : une famille dans un restau à l'étranger, tensions autour de la carte et du pater familias.
Les rouquins : une chasse aux rouquins est lancée. Pour les détecter, rien de plus simple : l'odeur.
Les Gnoufs : un couple organise une soirée à thème. Des musiciens gnoufs arrivent mais ils ne correspondent pas aux attentes...
Maman revient pauvre orphelin : dialogue entre fils et...
Hiroshima commémoration : une victime et un soldat américain se rencontrent sur un plateau TV.
Nagasaki commémoration : une épicerie se fait braquer par un vieux soldat.
Commémoration des commémorations : à la télé, ce qui est bien, c'est qu'il y en a partout chez Marylou.
A qui perd gagne : finale entre deux femmes écrasées par le malheur.
Guerre et paix : la guerre commente les actes faits pour cette belle gosse qu'est la paix... et qui justifie tous les crimes.
Job : dialogue entre Job et Dieu.
La vocation : pour ce père, toutes les vocations sont acceptables sauf une.
Un jardin public : histoire de femmes et d'hommes trop beaux.
Pied de lampe : transformer sa femme en accessoire ou comment prolonger son mariage. 

lundi 1 avril 2019

Le petit chaperon rouge

Je suis dans ma période théâtre, j'en lis, j'en vois. Et je découvre petit à petit Joël Pommerat qu'une amie aime beaucoup. Ce texte est à destination d'enfants.

L'histoire du petit chaperon rouge, chacun la connait. Pommerat met l'accent sur le désir de la petite fille de sortir, toute seule. Et sur le chemin entre sa maison et celle de la mère de sa mère. Elle y rencontre le loup, bien sûr, mais aussi son ombre. Le tout porté par une jolie écriture, sans fioriture.



Histoire d'une petite fille qui veut grandir, qui découvre la vraie peur et non plus jouer à avoir peur. 

"La petite fille un jour avait voulu faire un cadeau utile à sa maman
lui offrir du temps
elle lui avait dit : tiens je te donne du temps maman
mais sa mère ne s'était même pas rendu compte du cadeau que lui faisait sa petite fille et tout était resté comme avant"

jeudi 28 mars 2019

Faire surface

J'enchaine sur un autre Margaret Atwood, dont je sors encore plus déçue que du précédent. J'ai trouvé ça long et sans intérêt.

Notre héroïne revient dans la maison familiale, des années après avoir rompu avec sa famille. On l'a appelée car son père a disparu. Elle est accompagné de Joe, son ami, et de David et Anna, un couple. Sa maison, isolée sur un lac, les plonge dans une nature omniprésente, loin de la "civilisation". Et c'est comme si des vacances commençaient pour le groupe, qui semble oublier pourquoi il est là et s'adonne à la pêche, à filmer des bouts de n'importe quoi... Enfin, tous sauf notre héroïne, qui revoit son enfance, son mariage, son frère. L'ambiance est pesante, saturée d'enjeux de pouvoir, notamment de la part de David. C'est glauque, c'est oppressant, on souhaite échapper à cette île... Mais c'est le lieu pour l'héroïne d'un réveil, d'un voyage initiatique et oedipien qui la conduira à plus de liberté. Ou de folie, ce qui peut revenir au même.

Un roman long, lent, trop pour moi en ce moment. Avec des personnages exaspérants.

lundi 25 mars 2019

Impératrice de Chine

Pearl Buck, c'est une des auteures que j'ai dévoré ado. J'aimais ces histoires d'amour exotiques et historiques dans une Chine mystérieuse. En retombant sur un de ses livres, j'ai retenté l'expérience, avec un peu moins de plaisir qu'il y a 20 ans. 

C'est l'histoire de Yehonala, dite aussi Tzu Hsi, concubine puis impératrice de Chine. Vous la connaissez peut-être sous l'orthographe Cixi - non, pas exactement celle de Lanfeust. On est au XIXe siècle, Yehonala est désignée comme concubine de l'empereur. Elle parvient à s'en faire aimer ou du moins à se rendre indispensable, notamment en lui donnant un fils. A la mort de l'empereur, elle continue à tenir les rênes du pays. Stratège et ambitieuse, elle sait s'entourer et décider même si elle est détestée d'une partie de la cour. Et c'est toute sa vie de cour que l'on suit, avec ses alliances et ses trahisons.

Joli portrait de femme, plutôt doux avec Cixi, ce qui est rare car elle m'était antérieurement plutôt parue comme une intrigante que comme une femme blessée par manque d'amour et par la vie de cour. Toujours très proche de l'impératrice, le roman conte tout par son prisme, je me suis donc posé pas mal de questions sur le contexte du pays, tant à l'intérieur (même si on a quelques éléments, notamment lors des révoltes) qu'à l'extérieur (avec tous ces européens qui viennent s'installer). Je n'ai pas cherché à vérifier directement à la lecture tant l'ensemble se lit très agréablement et facilement, presque trop !

jeudi 21 mars 2019

Les désorientés

Roman d'un groupe d'amis séparé par la guerre et le temps, j'ai beaucoup aimé ce titre d'Amin Maalouf. Je n'avais pas lu cet auteur depuis plus de 10 ans et je crois que c'est dommage. 

Adam est appelé par son ancien ami, Mourad, sur son lit de mort. Il ne se sont pas parlés depuis longtemps, brouillés par des incompréhensions et des jugements mutuels. Adam décide de répondre, prend l'avion et se retrouve dans son pays natal où il n'a pas posé le pied depuis des années. Mais il arrive trop tard et Mourad n'est plus quand il vient lui rendre visite. C'est Tania, sa veuve, qui l'accueille et lui demande de rassembler son groupe d'amis pour rendre un dernier hommage à Mourad. Ce groupe d'amis, d'étudiants qui aimaient à refaire le monde sur la terrasse de Mourad, s'est éparpillé, avec l'un au Brésil, l'autre aux USA, un autre au monastère... C'est un défi de tous les contacter et pourtant, Adam, hébergé par Sémiramis, commence à le relever. C'est l'occasion pour lui d'interroger sa mémoire autour de ces amitiés, de se souvenir de sa jeunesse, du parcours de chacun, de la vie d'exilé... Il écrit dans son petit carnet à mesure des jours en même temps que le narrateur nous conte ses démarches et ses rencontres. 

C'est un beau roman sur le paradis perdu, cette jeunesse, ce pays, ces hommes qui ont dû faire des compromis ou des choix. C'est un roman d'amitié. D'exilé. Il sent la nostalgie. 


"On ne cesse de me répéter que notre Levant est ainsi, qu'il ne changera pas, qu'il y aura toujours des factions, des passe-droits, des dessous-de-table, du népotisme obscène, et que nous n'avons pas d'autre choix que de faire avec. Comme je refuse tout cela, on me taxe d'ogueil et même d'intolérance. Est-ce de l'orgueil que de vouloir que son pays devienne moins archaïque, moins corrompu et moins violent ? Est-ce de l'orgueil ou de l'intolérance que de ne pas vouloir se contenter d'une démocratie approximative et d'une paix civile intermittente ?"

"C'est d'abord en nous ligotant le corps que les tyrannies morales nous ligotent l'esprit. Ce n'est pas leur unique instrument de contrôle et de domination, mais il s'est révélé, tout au long de l'histoire, l'un des plus efficaces"

"Les conflits qui agitaient notre pays étaient-ils simplement des affrontements entre tribus, entre clans, pour ne pas dire entre différentes bandes de voyous, ou bien avaient-ils réellement une dimension plus ample, une teneur morale ? En d'autres termes : valait-il la peine de s'y engager, et de prendre le risque d'y laisser sa peau ?"

"Au commencement de ma vie, je rêvais de construire le monde, et au bout du compte, je n'ai pas construit grand-chose. Je m'étais promis de bâtir des universités, des hôpitaux, des laboratoires de recherche, des usines modernes, des logements décents pour les gens simples, et j'ai passé ma vie à bâtir des palais, des prisons, des bases militaires, des malls pour consommateurs frénétiques, des gratte-ciel inhabitables, et des îles artificielles pour milliardaires fous"

"C'est l'archétype de l'immigré. on lui aurait dit :"Tu es désormais un citoyen romain!", il se serait enveloppé dans une toge, il se serait mis à parler le latin et serait devenu le bras armé de l'Empire. Mais on lui a dit :"Tu n'es qu'un barbare et un infidèle !" et il n'a plus rêvé que de dévaster le pays.
Et c'est ton cas ?
Ça aurait pu être mon cas, et c'est certainement le celui d'un grand nombre d'immigrés. L'Europe est pleine d'Attilas qui rêvent d'être citoyens romains et qui finiront par se muer en envahisseurs barbares. Tu m'ouvres les bras, je suis prêt à mourir pour toi. Tu me refermes ta porte au nez, et ça me donne envie de démolir ta porte et ta maison"

"Les vaincus sont toujours tentés de se présenter comme des victimes innocentes. Mais ça ne correspond pas à la réalité, ils ne sont pas du tout innocents. Ils sont coupables d'avoir été vaincus. Coupables envers leurs peuples, coupables envers leur civilisation"

"Aujourd'hui, vous entendez les gens dire : "Moi, en tant que chrétien, je pense ceci, et moi en tant que musulman je pense cela". J'ai tout le temps envie de leur dire : "Vous devriez avoir honte ! Même si vous pensez en fonction de votre communauté, faites au moins semblant de réfléchir par vous-mêmes !""

"J'ai toujours été frappé par le fait qu'à Rome, le dernier empereur s'appelait Romulus, comme le fondateur de la ville ; et qu'à Constantinople, le dernier empereur s'appelait Constantin - là encore, comme le fondateur. De ce fait, le prénom d'Adam m'a constamment inspiré plus d'inquiétude que de fierté"

lundi 18 mars 2019

Là où les tigres sont chez eux

Est un bon gros pavé aux multiples personnages et histoires de Jean-Marie Blas de Roblès. 
Attention, il faut aimer les personnages qui se croisent et se font signe, entre les lieux et les siècles. Et peut-être les biographies. Car notre fil conducteur est une biographie du jésuite Athanase Kircher, un savant du XVIIe siècle qui a cru déchiffrer les hiéroglyphes, inventer mille et une machines, s'intéresser à tout ce qui faisait son siècle, surtout dans le domaine des sciences et des langues. C'est un esprit encyclopédique, qui démontre tout par la Bible : origine des hommes, des langues et même Dieu unique dissimulé dans les polythéismes. Cette biographie est entre les mains de notre héros, Eleazard von Wogau, qui la commente depuis le fond du Brésil, qui lui est plus agréable que la France. Cet Eleazard a une famille, en pleine explosion : sa femme Elaine l'a quitté, sa fille Moéma aussi. Il a heureusement quelques amis, une gouvernante et un affreux perroquet. Et puis, il y a une italienne de passage qui l'occupera un petit temps. Et Elaine, sa femme, est paléontologue, en mission. Avec Mauro, fils de la comtesse Carlotta et de l'homme d'affaire et gouverneur Moreira, que l'on verra aussi avec Eleazard. Quant à Moéma, elle étudie (peu), baise et se drogue (beaucoup). En outre, on rencontre Nelson, handicapé et l'oncle Zé qui vivent dans les favélas. Ils ont croisé et croiseront aussi certains personnages. Et autant vous le dire, dans ce Brésil hostile et corrompu, tout va de mal en pis. 

Ouvrage et histoires aussi baroques que le fourmillement de Kircher et son cabinet de curiosité, ce livre est un plaisir de lecture, avec une belle langue et des aventures picaresques. Il est toutefois fondé sur le faux et l'échec, à l'image de Kircher, ce qui donne une fin frustrante et déprimante : on ne sait pas exactement ce qu'il advient de chacun mais aux dernières nouvelles, c'est pas du tout l'extase. Et jamais je n'ai réellement réussi à m'attacher aux différents personnages.

Bref, si vous aimez les romans à la Umberto Eco, foncez, c'est le même genre !

lundi 11 mars 2019

Underground Railroad

J'ai pas mal hésité avant d'emprunter ce livre de Colson Whitehead. J'avais peur de tomber sur un roman lambda sur l'esclavage. En fait, c'était plutôt chouette comme découverte avec cette matérialisation de chemins de fer clandestins pour favoriser la fuite d'esclaves.

Notre héroïne est une jeune femme de 16 ans, Cora, qui a la réputation de ne pas se laisser faire. Sa mère l'a abandonnée en fuyant et elle s'est élevée toute seule sur son bout de lopin qu'elle défend fièrement - c'est une des rares de sa plantation de coton à avoir un micro-potager. L'initiative de fuir, elle la tient de Caesar, un jeune noir qui a grandi librement. Les voilà donc sur les chemins de la liberté, empruntant de véritables trains souterrains, passant sous des granges-gares. Mais il n'est pas si simple de fuir, surtout lorsque Ridgeway, fameux chasseur d'esclaves, se met à pister les fugitifs. Passant par divers états, Cora découvrira les ravages de l'esclavage et du racisme, la violence des hommes - de même ou différente couleur - entre eux.

Au-delà du roman d'aventure entrainant, notamment autour de ce chemin de fer, le romancier pose des questions sur le racisme ordinaire, la peur et la rapacité des hommes. Cora n'est pas forcément attachante mais elle transforme ceux qu'elle croise, les condamnant ou les éclairant. C'est bien mené, ça va vite, l'héroïne est un peu agaçante mais ça passe, et ça fait cogiter sur des sujets de société tout en restant un roman divertissant - avec des passages bien glauques.

jeudi 7 mars 2019

Amphitryon 38

Vous connaissez l'histoire d'Amphitryon, dont la femme, Alcmène, est si belle que Zeus en tombe amoureux ? Et qui donnera naissance à Hercule, le héros des héros ? Eh bien, voici la version de Giraudoux. 

Le rideau s'ouvre sur Jupiter et Mercure, en voyeurs, devant la fenêtre d'Alcmène, la matant sans vergogne. Jupiter n'a qu'une idée en tête, passer une nuit avec la jeune mortelle. Sauf que celle-ci est désespéramment fidèle à son mari, dont elle est amoureuse. La poisse ! Jupiter n'a d'autre solution que de se faire passer pour Amphitryon et de ruser. Il envoie le mari à la guerre, se présente à sa place... et c'est l’imbroglio quand toute la cité apprend qu'un dieu aime Alcmène. Celle-ci refuse de céder, envoie Léda à sa place... dans les bras de son mari. 
Joli personnage que celui d'Alcmène, simple et fidèle, ferme dans son refus. Et jolis échanges entre les personnages, qu'il s'agisse de Jupiter et Mercure ou Jupiter et Alcmène. C'est finalement Amphitryon, l'éponyme et le cocu, qui est le moins intéressant. 

"Mercure : Et vous n'avez pas un préféré parmi les dieux ?
Alcmène : Forcément, puisque j'ai un préféré parmi les hommes...
Mercure : Lequel ?
Alcmène : Dois-je dire son nom ?
Mercure : Voulez-vous que j'énumère les dieux, selon leur liste officielle, et vous m'arrêterez ?
Alcmène : Je vous arrête. C'est le premier.
Mercure : Jupiter ?
Alcmène : Jupiter.
Mercure : Vous m'étonnez. Son titre de dieu des dieux vous influence à ce point ? Cette espèce d'oisiveté suprême, cette fonction de contremaître sans spécialité du chantier divin ne vous détourne pas de lui, au contraire ?
Alcmène : Il a la spécialité de la divinité. C'est quelque chose"

"Mon mari peut être Jupiter pour moi. Jupiter ne peut être mon mari"

"C'est un garçon, et il naîtra. Tous ces monstres qui désolent encore la terre, tous ces fragments de chaos qui encombrent le travail de la création, c'est Hercule qui doit les détruire et les dissiper. Votre union avec Jupiter est faite de toute éternité"

lundi 4 mars 2019

Premier amour ou Micha et Plissada

Merci à Émilie et aux éditions Borealia qui me font découvrir des textes du bout du monde ! Avec ce court roman de Nikolaï Gabyshev, on part à Yakoutsk.

Plissada écarte un vaurien d'un homme endormi qui la reconnaît comme une camarade de classe. Cela fait plus de 20 ans qu'ils ne se sont pas vus. Plissada invite Micha à venir chez elle et à lui raconter sa vie : pêcheur dans le grand nord, de retour de vacances, il profite dans la toundra du grand air et de la nature, des soirées avec ses amis, tout en travaillant pour une conserverie. Plissada, veuve, travaille la terre. Entre les deux amis, une tension amoureuse et érotique s'installe à mesure que Micha tarde à trouver l'argent pour le retour. Mais à 37 ans, qu'est on prêt à abandonner de sa vie ?

Une histoire simple et belle, dans une maison russe, entre deux façons de vivre, assez stéréotypées : l'un attaché à sa sécurité, l'autre à sa liberté. En quelques jours, Micha et Plissada rechoisissent, à la lumière de leur rencontre, la vie qu'ils veulent mener.


dimanche 3 mars 2019

Eldorado

Avec cet ouvrage, j'ai retrouvé la plume chérie de Laurent Gaudé. Il y est question de migration et de rêves. Destins croisés du capitaine Piracci et de Soleiman, des deux côtés de la muraille méditerranée, de Lampedusa au Soudan. L'un est sur l'Aquarius ou équivalent, il sauve les migrants des eaux noires et tumultueuses, les confie à la police. L'autre quitte son pays, avec son frère, des rêves d'avenir plein la tête. Rêves mis à mal durant le voyage, toujours plus dur. Et Piracci ne peut plus, il n'a plus de rêves maintenant qu'il a rencontré une femme, à qui il a confié une arme. Il redevient sensible au sens des autres, de ce qu'il fait, de ce qu'il cherche. 

"Aucune frontière n'est facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi. Nous avons cru pouvoir passer sans la moindre difficulté, mais il faut s'arracher la peau pour quitter son pays. Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes"

Un roman toujours d'actualité, des vies comme celles-ci, des fantômes sur les routes et des fantômes qui mettent en centre de rétention, un Eldorado toujours plus difficile à atteindre, avec toujours plus de sang sur ses murs.

lundi 25 février 2019

La pesanteur et la grâce

C'est difficile pour moi de parler de philo. J'ai l'impression qu'il faut toujours ramener 15000 références et qu'on doit toujours faire des jolies dissertations. J'ai lu avec joie et difficulté Simone Weil, la philosophe catholique. Dans cet ouvrage, élaboré par un tiers, on découvre des aphorismes autour de la divinité, de la souffrance, du soi. C'est parfois peu compréhensible, toujours radical. Ce n'est pas résumable non plus. Quelques citations pour vous donner un peu envie !

"Impossible de pardonner à qui nous a fait du mal, si ce mal nous abaisse. Il faut penser qu'il ne nous a pas abaissés, mais révélé notre vrai niveau"

"Faire du mal à autrui, c'est en recevoir quelque chose. Quoi ? Qu'a-t-on gagné (et qu'il faudra repayer) quad on a fait du mal ? On s'est accru. On est étendu. On a comblé un vide en soi en le créant chez autrui"
 
"Pour atteindre le détachement total, le malheur ne suffit pas. Il faut un malheur sans consolation. Il ne faut pas avoir de consolation. Aucune consolation représentable. La consolation ineffable descend alors"

"L'imagination travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la grâce [...] Les miliciens du "Testament espagnol" qui inventaient des victoires pour supporter de mourir, exemple de l'imagination combleuse de vide. Quoiqu'on ne doive rien gagner à la victoire, on supporte de mourir pour une cause qui sera victorieuse, non pour une cause qui sera vaincue. Pour quelque chose d'absolument dénué de force, ce serait surhumain (disciples du Christ). La pensée de la mort appelle un contrepoids, et ce contrepoids - la grâce mise à part - ne peut être qu'un mensonge"
"Le Christ a eu toute la misère humaine, sauf le péché. Mais il a eu tout ce qui rend l'homme capable de péché. Ce qui rend l'homme capable de péché, c'est le vide. Tous les péchés sont des tentatives pour combler des vides. Ainsi ma vie pleine de souillures est proche de la sienne parfaitement pure, et de même pour les vies beaucoup plus basses. Si bas que je tombe, je ne m'éloignerai pas beaucoup de lui. Mais cela, si je tombe, je ne pourrai pas le savoir"

"Reniement de saint Pierre. Dire au Christ : je te resterai fidèle, c'est déjà le renier, car c'était supposer en soi et non dans la grâce la source de la fidélité"

"Nous ne possédons rien au monde - car le hasard peut tout nous ôter - sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je [...] Rien au monde ne peut nous enlever le pouvoir de dire je. Rien, sauf l'extrême malheur. Rien n'est pire que l'extrême malheur qui du dehors détruit le je, puisque dès lors on ne peut plus le détruire soi-même"

"On ne possède que ce à quoi on renonce. Ce à quoi on ne renonce pas nous échappe. En ce sens, on ne peut posséder quoi que ce soit sans passer par Dieu"

"Ne pas faire un pas, même vers le bien, au-delà de ce à quoi on est poussé irrésistiblement par Dieu, et cela dans l'action, dans la parole et dans la pensée. Mais être disposé à aller sous sa poussée n'importe où, jusqu'à la limite (la croix...). Être disposé au maximum, c'est prier pour être poussé mais sans savoir où" 

"On se porte vers une chose parce qu'on croit qu'elle est bonne, et on y reste enchainé parce qu'elle est devenue nécessaire"

"L'acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu'on porte en soi. C'est pourquoi on y incline comme vers une délivrance"

"Ne pas chercher à ne pas souffrir ni à moins souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance"

"Dieu s'épuise à travers l'épaisseur infinie du temps et de l'espèce, pour atteindre l'âme et la séduire. Si elle se laisse arracher, ne fut-ce que la durée d'un éclair, un consentement pur et entier, alors Dieu en fait la conquête. Et quand elle est devenue une chose entièrement à lui, il l'abandonne. Il la laisse complètement seule. Et elle doit à son tour, mais à tâtons, traverser l'épaisseur infinie du temps et de l'espace, à la recherche de celui qu'elle aime. C'est ainsi que l'âme refait en sens inverse le voyage qu'a fait Dieu vers elle. Et cela, c'est la croix"

"Les contradictions auxquelles l'esprit se heurte, seules réalités, critérium du réel. Pas de contradiction dans l'imaginaire. La contradiction est l'épreuve de la nécessité. La contradiction éprouvée jusqu'au fond de l'être, c'est le déchirement, c'est la croix"

"Le monde est un texte à plusieurs significations, et l'on passe d'une signification à une autre par un travail. Un travail où le corps a toujours part, comme lorsqu'on apprend l'alphabet d'une langue étrangère : cet alphabet doit rentrer dans la main à force de tracer les lettres. En dehors de tout cela, tout changement dans la manière de penser est illusoire. Il n'y a pas à choisir entre les opinions : il faut les accueillir toutes mais les composer verticalement et les loger à des niveaux convenables. Ainsi hasard, destin, Providence"

"L'homme est esclave pour autant qu'entre l'action et son effet, entre l'effort et l'oeuvre, se trouve placée l’intervention de volontés étrangères. C'est le cas et pour l'esclave et pour le maître aujourd'hui. Jamais l'homme n'est en face des conditions de sa propre activité. La société fait écran entre la nature et l'homme"

"Le temps par son cours, use et détruit ce qui est temporel. Aussi y a-t-il plus d'éternité dans le passé que dans le présent. Valeur de l'histoire bien comprise, analogue à celle du souvenir dans Proust. Ainsi le passé nous présente quelque chose qui est à la fois réel et meilleur que nous, et qui peut nous tirer vers le haut, ce que l'avenir ne fait jamais"

lundi 18 février 2019

La sainte ignorance

Cet ouvrage d'Olivier Roy m'a beaucoup intrigué par son titre. Il était sur ma LAL depuis des années et je le croisais beaucoup dans des bibliographies diverses. Autant de raisons qui m'ont poussée à l'emprunter enfin.

L'ouvrage commence sur des questions :

"Pourquoi des dizaines de milliers de musulmans en Asie centrale deviennent-ils chrétiens ou témoins de Jéhovah ? Comment une Église protestante évangélique peut-elle s’enraciner au Maroc et en Algérie ? Pourquoi l’évangélisme protestant fait-il une percée extraordinaire au Brésil (25 millions de membres en 2007) ou en Afrique de l’Ouest ? Comment expliquer que la religion qui croît le plus vite dans le monde soit le pentecôtisme ? Pourquoi le salafisme radical attire-t-il des jeunes Européens, blancs ou noirs ? Comment se fait-il qu’Al Qaida soit l’organisation « islamique » qui compte le plus fort pourcentage de convertis ? Inversement, pourquoi l’Église catholique a-t-elle tant de mal à garder ses ouailles et voit-elle le nombre de vocations chuter en Occident ? Comment se fait-il que les défenseurs de la tradition anglicane conservatrice soient aujourd’hui nigérians, ougandais ou kényans, alors que le primat de l’Église anglaise, Rowan Williams, approuve et l’usage de la charia pour le droit civil des musulmans britanniques et l’ordination de prêtres homosexuels ? Pourquoi les orthodoxies slaves sont-elles, à l’inverse du protestantisme, repliées sur les identités nationales, tout comme l’hindouisme ? Pourquoi le bouddhisme fait-il une percée en Occident ? Pourquoi l’exacerbation idéologique de la religion en Iran conduit-elle à une sécularisation de la société civile ? Pourquoi la Corée du Sud fournit-elle, en proportion de sa population, le plus grand nombre de missionnaires protestants dans le monde (elle vient, en chiffres absolus, juste après les États-Unis) ? La théorie du clash (ou du dialogue) des civilisations ne permet pas de comprendre ces mouvements tectoniques qui brouillent les cartes, les territoires et les identités, et cassent les liens traditionnels entre religion et culture. Que se passe-t-il quand les religions se détachent de leurs racines culturelles ? Ou plus simplement, comment se fait-il que ce soient les religions qui semblent aujourd’hui porter les reclassements identitaires ?"

Et l'auteur s'interroge sur la sécularisation du monde qui semble aller à reculons. Quelles sont ces religions qui font tant parler d'elles ? Pourquoi ce regain, parfois jusqu'au fondamentalisme ? Comment fonctionnent les conversions ? Interrogeant la mondialisation du monde et les liens entre culture et religion, l'auteur note un décrochement : ce n'est plus un lien fort entre une société et une religion mais plutôt la sécularisation et une expérience personnelle, un accès immédiat à la religion, sans mise à distance ou considération historique ou culturelle qui prime et renforce un phénomène de "sainte ignorance". On est donc au delà du "choc des civilisations" puisque le lien entre culture et religion n'est plus.

La mutation du religieux est notamment liée à la déterritorialisation c'est-à-dire à la circulation généralisée et à la déculturation c'est-à-dire non lié à une culture spécifique ou à un savoir préalable.
On note de ce fait une standardisation du religieux, qui insiste sur des normes et valeurs. Et deux attitudes principales émergent : le fondamentalisme pour lequel la foi est le plus important et l'accomodationniste qui peut partager des valeurs avec des non-croyants.

I. L'inculturation du religieux

"L'expansion d'une religion se fait-elle à la faveur de l'expansion d'une culture nouvelle, ou à la suite d'une déconnexion entre religion et culture ? [...] La religion se veut au-delà de toute culture, même si elle peut considérer qu'elle est soit toujours incarnée dans une culture donnée à un moment donné, soit qu'elle produit une culture qui est la transformation des normes religieuses en habitus"
Il peut donc exister un passage au multiculturalisme, et l'on ne peut nier que les religions fabriquent de la culture, qui tendent à faire société et à effacer d'elles le religieux. La Cène est-elle une représentation religieuse ou peut-elle être culturelle, rattachée à un temps, une expression artistique ? On peut poser un discours historique sur le Christ ou un discours religieux. 
"Trois positions sont alors possibles pour la religion : penser la culture comme profane, séculière ou païenne" 
Et quand on dit profane, ça signifie : indifférent et subalterne au religieux. Séculier : autonome et légitime. Païen : antinomique et idolâtre.

Roy parle ensuite des normes qui définissent culture et religion et qui font que ça frotte, puis de la conversion et de diffusion d'une religion, que ce soit par la croisade ou la mission, adossée à la colonisation. Aujourd'hui, ce n'est plus une inculturation mais un retour aux fondamentaux qui prime. La culture ou société ignore la religion en occident, tandis que la religion tend à ignorer la culture, pensée comme païenne, et va jusqu'à se méfier du savoir religieux : ce qui conduit à la "sainte ignorance" du titre.

II. La mondialisation et le religieux

Comment fonctionne la diffusion des religions dans un monde globalisé ? Est-ce plutôt une domination ou un marché libre ?
"Le passage au Sud du christianisme ne correspond donc pas à l'émergence d'une nouvelle hybridité culturelle, mais au contraire à une dissociation exacerbée des marqueurs culturels et religieux"
Puis il est question du marché du religieux, avec une demande de religieux, des consommateurs de produits spirituels et un marché qui n'est plus captif, avec une concurrence des religions. Cela correspond bien aux conversions individuelles, aujourd'hui plus répandues que les conversions de masse de l'acculturation. Et ce processus est rendu possible par le détachement du religieux du culturel. Et internet accentue le phénomène de circulation avec des i-churches.
"Dans nombre de religions aujourd'hui, la notion de "paroisse" ou de communauté territoriale s'efface au profit de la communauté d'affinités"
Mais en réalité, il s'agit plutôt d'un formatage du religieux, avec trois dimensions : la foi exprimée comme quête spirituelle par le croyant, la religion comme paradigme normatif sans contenu précis, définie aux USA par les tribunaux, et une convergence institutionnelle autour de figures de pasteurs, d’aumôneries, etc. C'est donc l'expérience du religieux qui prime sur le savoir religieux.
Dans ce contexte, comment se vit la transmission du religieux ? 
"On essaie d'attirer les jeunes sur la base de leur propre culture. En particulier, on utilise les modes de socialisation ambiants ; on fait de la pratique religieuse une forme de vie associative, en jouant sur les cultures de "tribus""

Une lecture passionnante, riche, qui propose une analyse fine des questions religieuses aujourd'hui. Très tournée vers les fondamentalismes protestants et musulmans, elle explique bien le succès de ces religions et le processus qui leur permet de s'imposer tout en questionnant la pérennité des religions sans culture.

jeudi 14 février 2019

Siegfried suivi de Fugues sur Siegfried

J'ai beaucoup lu Giraudoux en terminale, je pense que j'ai même dévoré toutes ses pièces. J'étais fan de ses réécritures de contes et mythes. J'ai eu envie de replonger dans son théâtre, un peu par hasard, en dépoussiérant ma PAL. J'ai pris les œuvres complètes dans l'ordre, lu toute les petites notes, la préface etc - j'aurais pu m'en abstenir, je n'avais finalement pas envie de ça- et redécouvert Siegfried

Siegfried est un homme politique allemand, juste après la Première guerre mondiale. Soldat amnésique, il est l'espoir de la nation, pour qui il construit des budgets, des départements... Un seul semble avoir deviné son identité, le baron von Zelten, qui rêve encore d'une Allemagne éternelle et légendaire.
Siegfried, désespérément en quête des siens, reçoit des parents en recherche de fils lors qu'on le rencontre. Et Zelten a invité des amis français, Geneviève et Robineau, qui reconnaissent en Siegfried leur ami et amant Jacques Forestier. C'est l'histoire de cette découverte par Siegfried qui nous occupe : va-t-il choisir sa vie française, étriquée, où personne ne l'attend plus ou sa vie allemande, où tous le voient comme l'espoir de la nation ?

Histoire d'antagonisme et de réconciliation entre France et Allemagne, incarnées par deux femmes qui gravitent autour de Siegfried : Eva, l'infirmière qui en a fait un héros et Geneviève, la compagne qui lui rend son passé.

Belle langue, belles trouvailles autour des personnages secondaires !

"Cela ne peut que lui faire du bien de passer ses pensées bouillonnantes dans une langue toute fraiche, pour les tiédir un peu"

"Je n'ai plus le temps. Tu me distribueras toi-même, il y a suffisamment pour tout le monde ici ; mon amour du vent, du grand vent, de celui qui balaye les oiseaux, des grands plateaux plantés de genièvre ; tu sais, enfin, tout ce qui peut se rassemble de poussière d'or dans les plis d'une âme humaine... Secoue la bien..."

lundi 11 février 2019

Pour sauver la planète, sortez du capitalisme

Malgré mon demi intérêt pour Comment les riches détruisent la planète, j'ai souhaité aussi découvrir cet autre essai du journaliste Hervé Kempf. On part d'une analyse du capitalisme et de ses excès, notamment à travers les effets sociaux. J'ai trouvé intéressante la question de l'individu et du diviser pour mieux régner.

"La mise en avant de l'individu est pour le capitalisme l'enjeu idéologique central : préserver l'individu comme totalement responsable de sa condition permet de gommer la responsabilité de l'organisation sociale, et donc de ne pas la mettre en cause [...] Dès lors, on va présenter les cahots inévitables et de plus en plus nombreux provoqués par le système comme découlant de problèmes psychologiques [...] "Les dispositifs de prévention comme les observatoires du stress ou les numéros verts mis en place chez Renault ou Peugeot psychologisent le problème au lieu d'interroger les formes d'organisation du travail qui poussent des salariés au suicide", observe la sociologue Annie Thébaud-Mony [...] Avant on donnait des objectifs à des équipes, aujourd'hui on les donne à des individus [...] Ainsi met on chacun en concurrence avec tous. La concurrence, outils pour affaiblir les dominés, est aussi l'expression d'une vision du monde" 

Au-delà de la question du travail, il est ensuite question de tous les aspects sociaux en transformation et de la marchandisation de tout, jusqu'à l'humain. 
On poursuit par des questions d'ordre environnemental puis on part sur des voies plus optimistes avec des propositions de changement. Rien de très nouveau de ce côté (et l'ouvrage date de 2009) avec une invitation à des alternatives autour de la lenteur, de nouveaux modèles collectifs etc.

lundi 4 février 2019

L'Euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur

Voilà des années que ce titre de Pascal Bruckner était dans ma LAL. Cet essai sur le bonheur, moins éclairant que je ne l'imaginais s'attache à l'historique de la notion de bonheur et à sa banalisation.
"Il ne s'agit pas d'être contre le bonheur mais contre la transformation de ce sentiment fragile en véritable stupéfiant collectif auquel chacun devrait s'adonner sous les espèces chimiques, spirituelles, psychologiques, informatiques, religieuses [...] la félicité nous fait l'effet d'une grâce, d'une faveur, non d'un calcul, d'une conduite spécifique"
On débute avec l'espérance du bonheur, toujours reportée, jamais saisissable au moment présent voire impossible en cette vie pour les médiévaux. Le bonheur est suspect, il n'existe que dans l'au-delà. Au XVIIIe siècle, ce regard change. Le bonheur est possible et souhaitable, il n'est jamais atteint complétement et peut se renouveler, dans cette attente d'un progrès toujours à venir. Car sitôt atteint, il s'épuise et ennuie. Vain bonheur. 
Et avec sa liberté, l'individu est désormais responsable de son bonheur. Et il peut l'épuiser ou le manquer, toujours en attente d'un exceptionnel qui n'arrive pas parce qu'il ne le laisse pas surgir. Alors entre la jouissance sans entrave, la morne banalité du quotidien, comment faire ? Suivre toutes ces recettes de bonheur des marchands de philo et spiritualité ? Revenir à l'ataraxie des stoïciens ? Ou finalement se moquer de cet impératif de bonheur ?

"Le bonheur est d'aujourd'hui ou de demain, dans la nostalgie ou l'espérance, jamais d'aujourd'hui"
"Le bonheur se heurte à deux obstacles : il se dilue dans la vie ordinaire et croise partout la douleur opiniâtre"
"Nos sociétés versent dans la catégorie du pathologique ce que les autres considèrent comme normal, la prépondérance de la douleur, et versent dans la catégorie du normal voire du nécessaire ce que les autres vivent comme exceptionnel, le sentiment du bonheur"
"Nous vivons dans une aspiration constamment déçue : nul n'est jamais assez aimé, gratifié, récompensé"
"Le quotidien compose un néant agité: il nous épuise par ses contrariétés, nous dégoûte par sa monotonie. Il ne m'arrive rien mais ce rien est encore trop: je m'éparpille en mille tâches inutiles, formalités stériles, vains bavardages qui ne font pas une vie mais suffisent à m'exténuer. C'est cela qu'on baptise le stress, cette corrosion continue à l'intérieur de la léthargie qui nous grignote jour après jour"
"Le secret d'une bonne vie, c'est de se moquer du bonheur : ne jamais le chercher en tant que tel, l'accueillir sans se demander s'il est mérité ou contribue à l'édification du genre humain ; ne pas le retenir, ne pas regretter sa perte ; lui laisser son caractère fantasque qui lui permet de surgir au milieu des jours ordinaires ou de se dérober dans les situations grandioses. Bref, le tenir toujours et partout comme secondaire puisqu'il n'advient jamais qu'à propos d'autre choses"

jeudi 31 janvier 2019

Pour ne plus vivre sur la planète TAIRE

Sous-titré "Une méthode pour mieux communiquer", cet ouvrage de Jacques Salomé est recommandé à tous ceux qui, comme moi, ont parfois du mal à être très diplomates. Ou qui peuvent exprimer leurs frustrations par des accusations qui vont juste mettre les gens en colère contre vous... et ne vont pas faire avancer beaucoup le débat.

Utilisant pas mal d'images et d'acrostiches, Jacques Salomé nous invite à sortir de la condamnation et du dialogue de sourd. L'objet ? Mieux s'écouter !

Notre communication est centrée sur les verbes demander, recevoir, donner et refuser. Il y a deux manières d'aborder les choses : la méthode SAPPE (sourd, aveugle, pernicieux, pervers, energetivore) et l'ESPERE (Energie specifique pour une écologie relationelle essentielle). En plus clair, il invite à quitter la communication qui parle sur l'autre pour une communication qui parle avec l'autre, à prendre un peu de distance pour ne pas transformer ses impressions en condamnations, à ne pas généraliser et à ne pas penser à la place de l'autre. L'idée est de ne pas entretenir la violence quotidienne ou la victimisation mais de permettre à chacun de prendre ses responsabilités. Bien entendu, cette communication passe par la connaissance de soi : en définissant mieux ses besoins et en laissant de côté ses rancoeurs, en osant s'aimer et cesser de se disqualifier. 

Il définit deux besoins fondamentaux : être écouté et être reconnu. Ceux-ci peuvent être contradictoires car s'affirmer sans écraser l'autre et sans avoir peur de renoncer à son approbation. Il rappelle que je suis responsable de la manière de recevoir ce qu'on me dit et de formuler ce que je dis. Ainsi, il propose de troquer notre "Dis-moi à quoi tu penses" contre "Je te sens préoccupé". De même, il rappelle l'importance du sujet dans une discussion plus que de l'objet de cette discussion. Plutôt que de dire "Je suis fière de ta bonne note", il vaut mieux dire "Je suis fière de toi". 


Parmi les outils de communication proposés, il y a le bâton de parole ou la visualisation externe par le biais d'objets. Celui-ci est utilisé par les celui qui a des choses importantes à dire et qui demande l'attention des autres, il invite à exprimer son ressenti et non pas à parler de ou sur l'autre. 

Il présente aussi les conduites perverses comme refuser de reconnaitre son désir, son plaisir, de répondre par son attitude à des préjugés négatifs et cacher tout le bon de sa nature, de faire passer tout pour devoir et de se mentir à soi-même. Pourquoi se maltraiter ainsi ? 

Il souligne surtout notre besoin d'amour et invite à changer de position et de regard : n'est-on pas plus à l'aise lorsque l'on se regarde avec plus d'amour et que l'on ose être soi-même face aux autres ? Certes, cela provoque forcément des réactions des autres au début mais on peut s'aider de la communication non violente pour faire passer la pilule. 

Enfin il est intéressant de découvrir 8 niveaux de communication: Spectateur Participant minimaliste, Présent Absent, Bloquant Bloqué, Opposant Refusant, Parasitaire Dépendant, Ecoutant Entendant, Demandant Interrogeant ou Invitant Proposant.

lundi 28 janvier 2019

L'amour aux temps du choléra

C'est étrange de relire un livre. Il est des passages dont on se souvient très clairement, d'autres pas du tout. C'est ce qui m'est arrivé avec ce Gabriel Garcia Marquez lu il y a 15 ans. Je me souviens de mes émotions d'adolescente, fan de cet écrivain, fan de ces tragédies familiales, de cet humour et de cette tendresse envers ses personnages.

J'ai donc retrouvé Florentino, Fermina et Juvénal. Florentino, c'est le scribouillard tout gris, qui écrit des lettres enflammées. Juvénal, c'est le riche docteur, bien installé, séduisant, cultivé. Et au milieu, Fermina, femme de caractère, séduisante et... qui ne sait pas si elle aime. Ni qui elle aime. Amoureuse de Florentino, à travers ses lettres, elle fuit devant sa petitesse. Agacée par Juvénal, elle finit par l'accepter. Dans une Colombie en proie aux épidémies de choléra et aux guérillas, nous découvrons la vie de ces trois personnages qui tissent devant nous toute les subtilités de l'amour. Car si Florentino n'attend que la mort de Juvénal, il ne s'empêche pas de vivre pour autant et collectionne les amantes. Juvénal et Fermina incarnent un amour stable et ennuyeux, construit autour de la famille, qui s'ébranle le temps d'une incartade. Et c'est l'amour à tous les âges, de l'adolescence à la vieillesse. Un roman superbe, aux personnages attachants, inoubliables (ou presque) !


lundi 21 janvier 2019

La méthode de l'égalité

J'ai découvert Rancière avec Le maître ignorant et avec une amie qui l'a beaucoup lu. Intriguée par cette longue conversation du philosophe avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, j'ai pu découvrir par cette lecture un peu plus de la philosophie de Rancière et notamment sa conception de l'égalité, ses études sur la parole ouvrière, sa conception des scènes et de l'événement. Je vous avoue que je n'ai pas toujours tout compris, les références me manquaient, surtout quand il s'agissait d'Althusser ou des questions politiques des années 70. L'ouvrage se scinde en 4 parties : Genèses pour ce qui est de la formation du philosophe, Lignes pour éclairer les questions de sa pensées, Seuils pour la confronter à d'autres et Présents pour questionner le lien à l'actualité. 
Ce billet sera donc surtout une suite de citations plus qu'un résumé ou un avis.


"Ma question est quand même toujours : "Qu'est-ce qu'on peut percevoir, qu'est-ce qui permet de voir telle chose, qu'est-ce qui fait que tel mot, telle phrase prennent sens, acquièrent une valeur symbolique, d'assignation ou d'émancipation ?" C'est lié au fait que j'ai un peu toujours travaillé sur les marges, en récoltant éventuellement des bribes, des chutes, avec l'idée que ce qui définit les conditions de la pensée et de l'écriture n'est jamais le temps et la situation tels que les décrit le discours dominant. Il y a une texture sensible de l'expérience qui est à retrouver et qu'on ne peut retrouver qu'en éliminant entièrement les hiérarchies entre les niveaux de savoir, du politique, du social, de l'intellectuel, du populaire"

"Pour moi la seule méthode qui vaille c'est de savoir si une parole fait tout à coup poids, résonance par rapport à une autre, si elle établit un réseau par rapport à une autre [...] Car c'est là le problème fondamental : déterminer un commun de la pensée"

"Il y a des philosophes que j'ai connus et dont je peux dire qu'ils m'ont influencé à un certain moment [...] Sartre, c'est l'écart par rapport aux explications psychologiques et sociologiques ; Althusser, une certaine remise en question de l'idée d'histoire, une certaine idée de la multiplicité des temps à laquelle, en un sens, j'ai le sentiment d'avoir été plus fidèle qu'Althusser lui-même. Foucault, une attitude consistant à se demander non plus ce qu'il fallait penser, ou sur quoi reposait la pensée, mais ce qui faisait que telle chose était pensable, que tel énoncé était formulable. J'ai retenu de lui l'idée que ce qui est intéressant c'est la pensée à l’œuvre dans des pratiques, dans les institutions, la pensée qui participe au paysage de ce qui est. Et j'ai aussi retenu une certaine disjonction entre ce que on appelle théorie et pratique [...] Tout ce qui a pu être chez moi l'attention à la façon dont les événements sont d'abord des transformations de ce qui est perçu et de ce qui est pensable, cela me vient de la littérature [...] Je pense être quelqu'un qui a eu 20, 30 ou 100 maîtres et non pas un maître [...] Au fond, est maître tout ce qui nous provoque, et aussi éventuellement tout ce qui vous souffle des réponses par rapport à la provocation"

"La norme, c'est que les gens restent à leur place et que ça continue toujours pareil. Tout ce qui fait date dans l'histoire de l'humanité fonctionne malgré tout sur le principe qu'il arrive quelque chose, que des gens se mettent à parler. Je travaille à partir de ceux qui parlent [...] C'est une stratégie aussi bien des chefs politiciens que des historiens et sociologues, de dire que la parole qui compte, c'est la parole des gens qui ne parlent pas. Je suis parti du fait que s'il arrive quelque chose, c'est par exception, et qu'on s'occupe de l'exception"

Ouvrage passionnant quoi qu'ardu lorsque l'on n'est pas familier du philosophe, il semble être un résumé de sa pensée mais aussi une introduction à ses écrits. A poursuivre, donc !

mercredi 16 janvier 2019

Créatures d'un jour

Qui m'a dit qu'il fallait lire Irvin Yalom ? Que ça me plairait ? Impossible de m'en souvenir et bizarre que l'on ait pensé cela car si j'ai lu ce livre sans déplaisir particulier, ce n'était pas non plus inoubliable, loin de là. 

On y découvre à travers une dizaine de récits des patients que le psychothérapeute a rencontré. Des patients de quelques séances comme des patients de toute une vie. Chaque situation est une courte histoire. Et la question de l'âge ou de la mort n'est pas très loin car ces questions interpellent l'auteur vieillissant. Et ce qui fait le lien entre tous, c'est le thérapeute, sa relation aux autres, ses questions, sur les rêves notamment, et sa manière d'accompagner. C'est finalement un portrait en creux de l'auteur. 

Rien de fou, rien qui m'ait donné envie de lire autre chose de lui. A moins que vous ayez réellement un bon titre à recommander.

lundi 14 janvier 2019

Le chevalier de Maison-Rouge

Quoi de tel qu'un petit Dumas pour relancer une lectrice essoufflée ? Certes, c'est loin d'être son meilleur, les personnages principaux sont agaçants et l'intrigue pas trop compliquée mais c'est plutôt agréable et reposant. Et pourtant, quelle époque ! Nous sommes en 1793, la Révolution bat son plein et le rasoir national est bien opérationnel. Louis XVI l'a testé et Marie-Antoinette est emprisonnée au Temple. 

Maurice, jeune officier, enfant de la Révolution, raccompagne une jeune femme qui n'a pas sa carte de civisme. Il tombe amoureux de la jolie Geneviève. Et bascule sans le comprendre dans un nid de contre-révolutionnaires qui n'ont qu'un but : faire évader la veuve Capet. Notre roman oscillera donc entre les sentiments des jeunes gens et les tentatives d'évasion de la reine dans l'entourage de Geneviève - composé notamment du fameux chevalier de Maison-Rouge. Nos deux amoureux sont un peu lents, Maurice est aveuglé par la passion, bref, le lecteur a envie de le secouer un peu. Heureusement, il y a le meilleur ami, Lorin qui fait des vers comme il respire. L'ami enjoué, fidèle, qui détend l'atmosphère ! Et il y a justement cette ambiance bizarre de fin du monde, de mort à tous les coins de rue.

Bien entendu, tout cela termine mal, à la fois pour Marie-Antoinette, pour son chevalier servant comme pour nos héros mais c'est une époque sanglante, qui ne pardonne que l'amour tienne lieu de patriotisme.


mercredi 9 janvier 2019

Quelques sorties hivernales

Voilà un bout de temps que je ne vous ai pas parlé des sorties musées et ciné, faute de temps plus que d'absence de découvertes ! Je vous parlerai ici d'expos, de films et de spectacles.

Comédies musicales à la Philharmonie

La comédie musicale est un divertissement que l'on apprécie, l'expo était en tête de liste de nos sorties hivernales. Et nous n'avons pas été déçus par le riche contenu visuel proposé. 
Après une introduction autour de Singing in the rain, on découvre l'histoire et la chronologie interactive des comédies musicales - au cinéma. C'est une partie assez essentielle, que je vous conseille de ne pas sauter avant d'entrer dans la salle principale et de vous faire happer par tous les contenus, à la fois sur des thèmes spécifiques : la danse, les stars, les effets visuels, tel ou tel artiste, les costumes, les effets spéciaux etc. 
C'est une expo riche, avec énormément de contenu vidéo à voir (on y a passé plus de 3 heures) quand on aime rentrer dans les détails - comme ce qu'est la comédie musicale au Japon, pas très éblouissante. On a toutefois regretté qu'il ne soit pas du tout question de Broadway et que l'expo se cantonne au ciné. J'imagine que ça prenait des proportions ingérables.

ON AIR au Palais de Tokyo

Carte blanche à Tomas Saraceno, cette exposition présentait les oeuvres de l'artiste argentin dans tout le musée. L'idée principale en était les interactions entre tous et tout, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, des araignées aux étoiles. On découvrait d'abord des toiles d'araignées, puis des sons, transmis par les vibrations, des voyages en ballons, le tout dans un langage scientifico-poétique abscons et répétitif. Mais c'est esthétique, et - à voir l'attente devant le musée - ça marche plutôt bien. Par contre, c'est fini.

 

Un rêve d'Italie, la collection du marquis Campana

Tous ceux qui ont étudié la céramique grecque connaissent le nom du fameux collectionneur et sa ruine. Son énorme collection, partagée entre le Louvre et l'Ermitage, est exposée en partie par le musée du Louvre. C'est intéressant à la fois pour la démarche car le collectionneur avait un système spécifique de classement et d'exposition dans ses différents palais, et pour les objets eux-mêmes, souvent de qualité - mais dont pas mal d'attributions ont été revues. C'était aussi une tentative d'embrasser tout l'art italien, en accord avec les convictions politiques du marquis et avant que l'Italie ne s'unifie. 
Pour ce qui est des objets exposés, beaucoup proviennent des collections du Louvre ou de musées français (car les pièces ont été réparties) et j'ai regretté de ne pas croiser plus de céramiques - je retournerai dans la galerie Campana pour cela - même s'il y en a déjà trop pour certains visiteurs. Et j'ai apprécié toutes les questions autour des restaurations et de l'authenticité, qui reste un débat bien actuel. Côté majoliques et peintures - sauf les oeuvres médiévales, c'était moins ma tasse de thé. Une expo intéressante sur les ambitions d'une collection et d'un collectionneur exceptionnel.

Bohemian Rapsody

Comme beaucoup, on a beaucoup aimé ce film, plus pour la musique que pour la vie de Freddie Mercury. On y découvre la vie du chanteur, les créations et coups de génie de Queen, le succès... Et aussi la solitude de Freddie. Rien de bien fou dans ce film, c'est linéaire, assez plat, mais sauvé par la musique du groupe - ah le moment de la création de Bohemian Rapsody...

Capharnaum

C'est Zain que l'on suit dans ce film de Nadine Labaki. Zain est un petit garçon, dans une famille nombreuse de Beyrouth qui peine à joindre les deux bouts. Il ne va pas à l'école mais travaille. Suite au mariage de sa soeur, il fuit et rencontre des clandestins et une vie tout aussi complexe que la sienne. Sale, dur mais pourtant tendre, ce film n'a pas réussi à me toucher et m'a semblé un peu long. On pleurait à côté de moi, sans que je comprenne pourquoi. 

Asterix et le secret de la potion magique

C'est divertissant et drôle, mais pas indispensable à voir au ciné. Panoramix se met en quête d'un successeur mais peu seraient capable de remplacer le druide de la fameuse potion magique.

Gus l'illusioniste

Il est drôle et super fort pour nous illusionner. Ce magicien joue avec les cartes et manie l'humour - un peu moins bien la caméra - avec les spectateurs qu'il invite sur scène. Avec plein de jolies références à Love actually, Gus nous fait passer un très beau moment entre rire et émerveillement.

Au-delà des murs

Spectacle chanté et dansé sur l'exil, nourri de témoignages de migrants et d'associations, il mettait un peu d'espoir en l'humanité malgré un accueil qui se durcit.

lundi 7 janvier 2019

L'été des noyés

Ce roman de Burnside est sur ma LAL depuis des années, depuis un billet qui m’intrigua suffisamment pour que je note le titre et l'auteur. Impossible de retrouver qui avait été enthousiasmé par ce livre, en repartant sur divers blogs, je ne lis qu'ennui et longueurs - ce que je n'ai pas du tout ressenti à la lecture. Certes, c'est un roman d'atmosphère, où le temps ralentit, où l'on ne sait plus bien, avec le soleil de minuit du grand nord si c'est le jour ou la nuit, où l'héroïne, à cheval entre réalité et imagination, entre souvenirs et inventions nous conduit sur des pistes incertaines.

C'est un roman de peu d'action, le lecteur sait tout ce qui compte depuis début : cet été-là, des hommes ont disparu, deux se sont noyés, deux autres se sont évaporés, le père de Liv est mort. Et il est question de légendes, de réalité qui n'est pas ce qu'elle semble être. C'est le comment et le pourquoi qui intéressent le lecteur. Même si l'on se doute qu'ils ne seront jamais très clairs car la narratrice de 18 ans manie toujours l'hésitation, le demi mot, les impressions et pressentiments comme quelques lignes fantomatiques sur une feuille d'aquarelle.


Liv vit à Kvaloya avec sa mère, artiste peintre reconnue, dans un jolie maison isolée. C'est l'été, Liv n'a rien à faire qu'à trouver sa voie, après avoir terminé le lycée. Elle n'a pas d'amis, pas de passion. Elle observe les autres. Elle vit dans l'ombre d'une mère parfaite, qui maîtrise et plie son environnement à ses envies. Entre elles, peu d'échanges, elles cohabitent poliment, sans se parler, en taisant ce qui pourrait compter, couvrant tout de silence ou d'indifférence. 

Parmi les distractions de Liv, il y a Kyrre, un voisin paternel et bricoleur, qui aime les légendes et loue une cabane chaque été. Et le locataire peut être une distraction aussi, à espionner. Mais cet été, c'est un peu différent : il y a ces frères disparus, noyés, compagnons de classe de Liv ; Maia, une jeune femme étrange ; Martin, un locataire aux goûts malsains ; des lettres d'une femme à propos d'un père ignoré ; des événements à la lisère du regard, que Liv ne peut saisir et qui l'emplissent de terreur. 

J'ai aimé ce roman étrange, sans histoire, à l'héroïne bizarre, ne cessant de commenter, avec le recul de ses 28 ans, les événements de ses 18 ans. C'est peut-être un jeu facile dans l'écriture que de maintenir l'attention des lecteurs avec ces artifices : "Ce qui me frappa comme un pressentiment, ce fut l'impression qu'il allait lui arriver quelque chose de grave et qu'au fond de lui-même, il le savait déjà" ou "Je me rappelle m'être dit que si Martin Crosbie était de ces gens qui n'aiment pas se retrouver seuls, il avait fait une grosse erreur en venant à Kvaloya - ce qui prouve à quel point j'étais naïve". Mais ça m'a bien plu. Et j'ai trouvé les images poétiques, qu'il s'agisse de la nature et des sternes très présentes, des tableaux de l'artiste, des objets, des légendes. J'aime cette ambiguïté du monde, où la réalité garde un peu de mystère, pendant cet été incertain et argenté.

"Dans la maison de Kyrre, il y avait des ombres dans les plis de toutes les couvertures, des frémissements imperceptibles dans le moindre verre d’eau ou bol de crème posé sur une table, d’infimes poches d’apocalypse dans l’étoffe de la réalité, prêtes à crever et à se répandre sur nous, de même que le premier souffle d’une tempête fond sur le rameur en haute mer. Dans la maison de Kyrre, il y avait des souvenirs d’événements réels, d’écolières et de garçons de ferme morts de longue date, sortis de chez eux aux premières lueurs du jour, cinquante ans plus tôt, et revenus dérangés – dérangés à tout jamais -, effleurés par une chose innommable, un battement d’ailes ou un courant d’air dans la tête, là où la pensée aurait dû se tenir. Kyrre croyait à toutes ces choses, mais ça n'avait aucun rapport avec les monstres et les fées... et aujourd'hui, à cause de ce que j'ai et ne puis expliquer, je m'aperçois que j'y crois aussi"

"Car si les histoires de Kyrre avaient un point commun, c'était celui-ci : peu importe la forme que nous lui donnons, ou la minutie avec laquelle il est conçu, l'ordre est une illusion et, en fin de compte, quelque chose surgira du vacarme et des ombres de l'arrière-plan et bouleversera tout ce en quoi nous sommes si décidés à croire. En tout cas, c'est ainsi que ça se passe dans les histoires - dans la vraie vie, la chose est toujours là, dissimulée en pleine vue, attendant de s'épanouir. Une tournure de phrase, une erreur, un souhait non exprimé - il n'en faut pas beaucoup pour ouvrir les vannes et laisser affluer le chaos"

"Pas d'avenir, rien que le présent et ce que je choisissais de me rappeler du passé. Car se rappeler est un choix, lorsque c'est bien fait, et personne ne peut nous contraindre à nous rappeler ce que nous choisissons de chasser de notre esprit"

"C'était ce qui me plaisait dans ces livres, je crois : le temps n'y avait pas cours"

"Ils vieillissaient à mesure qu'elle les utilisait : vêtements, livres, bijoux, jusqu'à ses pinceaux et tubes de peinture qui prenaient une patine ombreuse, couleur de paille, comme des objets oubliés au soleil. C'était l'un des miracles mineurs qui se produisaient autour d'elle, miracles que personne ne vit jamais sauf moi. Elle m'emprunter un chemisier pour la journée et me le rendait changé, l'étoffe imprégnée de cette fameuse pellicule d'or et de temps"