lundi 21 octobre 2019

Marins d'audace !

Voilà un joli roman graphique au service d'une association pas comme les autres : Jolokia ! L'idée du fondateur, Pierre Meisel, c'est de former un équipage aux profils divers et de les faire gagner des courses en mer. Et montrer par là combien la diversité, au service d'un but commun, est une force.

Guillaume de Bats, l'auteur de cet ouvrage, s'embarque avec l'équipage. Et il croque avec humour et simplicité les équipiers, le bateau, les courses, les entraînements. Un joli moment de lecture et une belle cause à découvrir :)

lundi 14 octobre 2019

Pedro Paramo


J’ai lu il y a quelques temps des nouvelles de Juan Rulfo. Je poursuis ma découverte avec ce roman, que j’ai beaucoup plus apprécié que mes premières lectures. J’ai eu l’impression de ne pas toujours en saisir toutes les subtilités (c’était en VO) mais j’ai été bluffée par l’ambiance et le brouillage des pistes.

Juan, notre narrateur part à la recherche de son père, Pedro Paramo, pour réclamer son bien. Il se rend à Comala après la mort de sa mère Dolorès et rencontre en chemin un autre fils dudit Pedro qui l’accompagne jusqu’à la ville. Et lui annonce la mort de Pedro. La ville parait complètement abandonnée. Et pourtant, Juan s’aventure dans la ville et cherche Ña Eduviges pour se loger. Et c’est là qu’on perd pied pour se laisser entraîner dans une sarabande où les morts de la ville nous informent sur leur passé, surtout celui de Pedro Paramo. Petite frappe devenu propriétaire terrien, tyran local à qui rien ni personne ne résiste, on le découvre par fragments, sans chronologie, par ouï-dire. Terres isolées, brûlées par la chaleur, la loi du plus fort et les passions violentes abritent cette histoire brillante et étonnante. La tension monte autour de Juan et des souvenirs de son père Pedro jusqu’au moment de bascule. De même, la situation de Pedro évolue avec l’amour de Susana et sa disparition…

Je comprends mieux pourquoi ce roman est un précurseur du réalisme magique et a inspiré Garcia Marquez. Il nous plonge dans un Comala fantastique, où vivants et morts se mélangent, où la mort est omniprésente, banale, mêlée à la vie - renforçant l’image d’Epinal que j’ai du Mexique et des liens entre morts et vivants. Ça me fait aussi penser aux transis de pierre de la Renaissance, où le vivant est déjà rongé par la mort. Je suis complètement sous le charme.

mercredi 9 octobre 2019

Sorties des six derniers mois... oups, ça date !

Nous les arbres
A la fondation Cartier, une étrange expo sur les arbres, à travers des artistes et des scientifiques. Expo dans l'air du temps, qui réunit des œuvres contemporaines variées, provenant notamment de communautés indigènes du Paraguay et du Brésil (youpi). Représentations des arbres et liens entre la nature et les créations humaines sont au centre de la visite. Le parcours n'est pas forcément très clair mais c'est une belle promenade entre les dessins de Francis Hallé, les films de Depardon et les artistes du Chaco !

Les hirondelles de Kaboul
Magnifique film d'animation, aux images aquarellées et douces, qui contrastent fortement avec le fond de l'histoire : la vie d'une jeune femme à Kaboul, sous les talibans. Mohsen et Zunaira, deux intellectuels, vivent ensemble, ils s'aiment. Zunaira, cloîtrée chez elle, dessine à longueur de temps. Mohsen erre dans les ruines de l'université et participe à une lapidation. De ce geste et des humiliations des soldats, une dispute s'ensuit à l'issue de laquelle Mohsen meurt. Zunaira est emprisonnée mais Atiq, le gardien de prison, ne reste pas insensible à ses charmes. Un film très esthétique !

Amazonie : Le chamane et la pensée de la forêt
C'est une expo toujours visible au château des ducs, à Nantes. Expo de plumasserie exceptionnelle : les parures sont dingues ! L'objet de l'expo, ce sont les peuples indigènes d'Amazonie, qui luttent pour conserver leurs terres et leur droit à vivre dans la forêt. Ce sont leurs chefs qui en parlent, à travers plusieurs vidéos qui parcourent l'expo. Pensée par peuple, dont je n'ai malheureusement pas retenu tous les noms, on découvre à la fois les armes, des ornements et quelques éléments sur la vie quotidienne de chacun. Plus intéressant esthétiquement qu’anthropologiquement.

Rock ! Une histoire nantaise
Toujours au château des ducs de Nantes, c'est une histoire du rock à Nantes depuis les années 60 à nos jours. Ce sont des groupes, des lieux, des chansons, offertes chronologiquement. Avec un système d'ampli assez amusant pendant la visite et plein de noms que j'ignorais totalement !

Paris Romantique
Au Petit-Palais et au musée de la vie romantique, on parcourt les courtes mais foisonnantes années de 1815 à 1848, en s'arrêtant dans les divers quartiers de Paris. C'est passionnant - mais on n'avait pas prévu assez de temps, du coup fin du parcours en 4e vitesse. On part des Tuileries, du Louvre et du Palais Royal, les lieux du pouvoir politique et économique pour aller vers le Paris des Révolutions et des plus pauvres. Les nouveaux lieux intellectuels et artistiques comme la nouvelle Athènes sont évoqués, plus spécialement au musée de la vie romantique avec les salons. Une expo passionnante entre art et histoire !


Muse
Concert au Stade de France avec foule d'effets spéciaux. C'est un peu too much, non ? Même si ça fait toujours plaisir de retrouver ces artistes.

Parasite
Il est rare que je me sente mal au ciné, mais ce film - et la chaleur de la salle - m'ont épuisée. Cette histoire de famille pauvre qui s'incruste chez les riches fait passer par bien des émotions. Est-ce juste ou injuste ? Est-ce drôle ou pitoyable ? Est-ce gore ? Est-ce moral ou non ? Et finalement, à quoi ça sert la morale ? Un film esthétiquement très réussi, dont on sort avec des questions !

A gospel Feast par Diony'sVoice
Concert de Gospel hyper chouette par un jeune groupe.

Mes souliers sont rouges
Très belle soirée de concert au café de la danse avec le groupe reconstitué, des nouvelles chansons, toujours des souliers rouges et de la podorythmie. Et un petit plus avec l'accompagnement en langue des signes. De quoi danser la gigue toute la nuit !

Et pendant ce temps Simone Veille
Et si on rembobinait l'histoire du féminisme ? Des années 50 à nos jours par exemple. On suit trois femmes, et leur progéniture, dans la difficile libération féminine. Drôle, sans complexe, c'est un joli voyage que nous offre cette pièce.

Green Book
La tournée d'un musicien noir, Don Shirley, dans le sud de l'Amérique dans les années 60, n'est pas de tout repos. Tony Lip, engagé comme chauffeur et garde du corps, va découvrir les violences du racisme. Une belle histoire d'amitié et des moments édifiants.

Fernand Khnopff
Un de mes peintres chouchous depuis une expo au musée de Bruxelles... il y a des siècles ! J'ai eu beaucoup de joie à le redécouvrir à Paris au Petit Palais, même si j'avais oublié à quel point symbolisme et onirisme peuvent côtoyer mysticisme chelou. La scéno est superbe, dans un décor fin de siècle, et le parcours thématique permet d'observer les portraits, paysages, sculptures et peintures du rêve, d'Hypnos etc. chers à l'artiste. Belle rétrospective d'un peintre méconnu, dont j'aime l'onirisme et la touche ouateuse. 

A la bonheur
Au théo théâtre, voyage farfelu d'un clown qui nous vend du bonheur. Pas emballée.

Fendre l'air
Sur l'art du bambou au Japon, voici une exposition du quai Branly qui m'a laissée de marbre. A croire que la vannerie et l'art de la tresse ne sont pas mes tasses de thé. De panier décoratif à sculpture, la place de ces œuvres de bambou évolue, au point que certains soient aujourd'hui trésors nationaux.

Heptameron, récits de la chambre obscure
J'avais beaucoup aimé les récits de Marguerite de Navarre. Imaginez-les repris ici par des comédiens, des musiciens et des chanteurs de pièces baroques. Décor dépouillé, histoires d'amour et de mort, voix pures, préparez-vous à vivre un rêve éveillé. Magnifique !

Seule(s) en scène
Cinq comédiennes sur scène, dans les années 60. Elles répètent une pièce où il est question de meurtre. Mais très souvent, elles dérapent dans leur propre réalité. Drôle et bien mené, avec des actrices attachantes.

Peintures des lointains
Au musée du Quai Branly, on découvre des peintures qui retracent les liens entre colonisateurs et colonisés, orient et occident, du XVIIe au XXe siècle. De l'émerveillement -que c'est exotique !- au racisme, il y a un peu de tout dans cette expo. Rien de bien nouveau du point de vue historique, mais des peintures étonnantes, peu vues - pas toujours géniales esthétiquement !

lundi 7 octobre 2019

Tout le monde est occupé


C’est peut-être la première fois que je lis un Bobin si proche du roman. C’était étonnant et agréable de suivre une histoire plus que des évocations. Que voulez-vous, j’aime aussi l’ordre et les chronologies, s’ils sont légers. On pourrait dire que c’est l’histoire d’Ariane et de ses trois amours, ou d’Ariane et ses trois enfants. Ariane pleine de joie et de vie. Ariane qui vole et qui ronfle en dormant. Ariane qui a un canari et un chat. Qui aime les plantes et les revues. Puis à travers elle, c’est Manège, Tambour et Crevette que l’on découvre. Trois enfants étonnants et sensibles, comme Ariane. Et quelques personnes autour d’eux : les pères, plus ou moins présents, les employeurs d’Ariane, qui ont tous une petite lourdeur – tristesse, orgueil et jalousie -, la vierge Marie de plâtre de l’église qui aime voyager et voilà. Ça suffit pour faire un petit monde aux allures de conte.


La phrase qui fait boum : 
« Les livres, pour les effacer, il suffit de ne jamais les ouvrir. Les gens, c'est pareil : pour les effacer, il suffit de ne jamais leur parler »
Et plein d'autres morceaux choisis !
« Elle aimait et elle voulait. Le reste n’importait pas. Vivre est si bref. Donne-moi ce que j’aime. Je n’aime que la vérité. Donne-moi ce que tu es, laisse tomber ce que t’ont appris tes maîtres, oublie ce qu’il est convenable de faire »
« Il n’y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, et c’est pareil – il n’y a que des miracles dans ce monde »
« Tout le monde est occupé. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois. Monsieur Lucien est envahi par sa femme. Monsieur Gomez est obsédé par sa mère. Madame Carl ne pense qu’à sa carrière. On ne peut pas faire deux choses à la fois. C’est dommage mais c’est comme ça. Dans la cervelle la plus folle comme dans la plus sage, si on prend le temps de les déplier, on trouvera dans le fond, bien caché, comme un noyau irradiant tout le reste, un seul souci, un seul prénom, une seule pensée. Dans le cerveau de Manège, dans sa tête, dans son cœur et sous ses paupières qui ne se ferment jamais, il y a désormais un pêcheur à la ligne. Elle le cherche dans la beauté du monde. Elle dessine cette beauté pour y trouver les traits de son père. L’histoire des petites filles avec leur père est une histoire insistante. Quant à l’histoire des petits garçons avec leur mère, c’est encore plus compliqué. C’est dommage, c’est navrant, c’est un peu étroit, c’est tout ce qu’on voudra mais c’est comme ça. Tout le monde, partout, tout le temps, est occupé, et par une seule chose à la fois »
« Ariane est à nouveau amoureuse. Il n’y a pas d’occupation plus radicale. L’amour prend la pensée et la prend toute. L’amour est pour la pensée la fin des vacances. Tout ce qu’Ariane pense se rapporte à son nouvel amour »
« Dieu, mon petit bonhomme, c’est aussi simple que le soleil. Le soleil ne nous demande pas de l’adorer. Il nous demande seulement de ne pas lui faire obstacle et de le laisser passer, laisser faire. Un peu comme Ariane dans la cuisine, quand elle demande aux enfants d’aller jouer un peu plus loin, afin de préparer cette nourriture qu’elle n’invente au fond que pour eux. Dieu, c’est pareil mon petit bonhomme. Il aime nous voir rire et jouer. Le reste, il s’en occupe »

lundi 30 septembre 2019

10 jours dans un asile

Nellie Bly, c'est celle qui a battu Phileas Fogg ! Elle a fait le tour du monde en 72 jours. Et à part ça ? Elle s'est illustrée dans le journalisme d'investigation en s'y mettant à 200%. Notamment en se faisant passer pour folle pour enquêter sur les conditions de vie en asile psychiatrique. C'est ce reportage qui est au cœur de ce petit ouvrage. Avec humour, Nellie conte comment elle se fait passer pour folle - et à quel point ça marche bien. Elle est ensuite internée avec d'autres femmes, dont certaines sont effectivement folles mais d'autres pas... Elles parlent simplement une langue étrangère, ou ont été internées par leur famille sans le savoir. Ce qui est dommage, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire comprendre aux médecins qu'elles ne sont pas folles. Commence une vie de privation, de tortures quotidiennes par des infirmières sadiques (bains sales et glacés, vol de nourriture, violences physiques et verbales...) et d'indifférence du reste du monde pour ces conditions de vie. Enfin, jusqu'à la publication du reportage. 

Deux autres enquêtes suivent : l'un sur les embauches des bonnes, l'autre sur le travail en usine. Plus courts, moins fouillés, ils donnent simplement un aperçu de la condition ouvrière à New York à la fin du XIXe siècle. 

Effrayant mais inspirant sur les mots et les femmes de tête qui font changer les mentalités !


dimanche 29 septembre 2019

Le soleil se lève aussi

Voilà un Hemingway qui profite du mois américain pour sortir de ma PAL. C'est un roman qui se passe essentiellement en France et en Espagne de l'entre deux guerres, où l'on suit un groupe d'américains.

Jake Barnes, le héros de ce roman, est un vétéran alcoolique - comme la majorité des personnages de ce livre. Journaliste, on le voit passer de bars en bars, de restaurants en bars à Paris, du côté de Montmartre ou Montparnasse. On y croise Brett, une américaine qui passe de liaison en liaison. Et Bill, Mike et Robert qui lui tournent autour. Paris n'est pas la partie la plus passionnante du roman. Puis on suit la bande aux fêtes de Pampelune où Jake initie ses amis à la corrida. Et tous continuent de picoler. Il y a un peu plus d'action dans le groupe et de belles scènes de campagne et de pêche. 

Le vide et la superficialité de la vie après guerre est très bien rendue. Le souci, c'est qu'on s'ennuie presque autant que les personnages. Et que tous se ressemblent terriblement. Bref, ce n'est pas mon roman favori. Ni mon auteur favori. 


lundi 23 septembre 2019

L'homme du désastre

Antonin Artaud, c'est cet écrivain, cet essayiste que l'on nous a fait lire en prépa et dont je garde le souvenir d'une écriture exaltée, incompréhensible parfois. C'est un fou, un homme mis à l'écart, un prophète, un de ceux qui ne vivent pas à moitié. C'est à lui et pour lui qu'écrit Bobin. C'est une lettre, une méditation sur les thèmes universels de la vie, des souffrances, de la poésie, de la mort... Comme toujours, c'est poétique, un peu décousu, on ne comprend pas tout, on a même l'impression d'entrer par effraction dans ce livre, de lire quelque chose qui ne nous est pas entièrement destiné mais qui nous éclaire. 
Ma phrase choc : "Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise" que je contextualise plus bas. 

"Seule échappée à la douceur de l'abîme votre voix, aujourd'hui encore exaltée. Trop simple pour être entendue, elle nommait sans fin cet écart nocturne entre chacun et sa propre vie, dont ne varie jamais que la grandeur, qui ne cesse que dans l'ardeur d'un amour, lorsque les forces du corps, innombrables et fuyantes, se croisent en un seul point incorporel : le sommet de l'éclair."
"Regardez. Nous préférons toujours la vie restreinte, la vie tempérée, à ce trait de foudre, à cette intelligence plus rapide que la lumière. Toujours nous préférons ne pas savoir, vivre à côté de notre vie. Elle est là. Elle est sous le buisson ardent, on ne s'en approche pas. Il faut l'imprévu d'un amour ou d'une lecture pour que nous allions y voir. Il faut que cette chose - la vie commune, magnifiée - s'empare de nous par surprise, par erreur presque, par défaut. Il faut que la vie nous prenne comme ferait un voyou, par terreur, par surprise. Sous l'effet d'une terreur de l'amour ou de l'enfance. Sous une extinction brutale du ciel, comme ce pauvre idiot de Van Gogh, pétrifié d'effroi sous l'aile noire des corbeaux. Comme ces statues de pierre, sur les tympans romans, avec leur bouche creusée de douceur, où la main de l'ange a fourré toute la mort du monde, toute la joie du monde. La vie ordinaire, quand elle est, par erreur ou par grâce transfigurée, soulevée à son plus haut, quand l'on voit - comme seulement on peut voir - sans aide, sans secours, d'une connaissance à elle-même révélée, pour la première fois au monde, toujours pour la première fois - ce que c'est que de vivre et que cette vie est la seule, mille fois plus riche que tous les dieux inventés pour la comprendre, quand l'on voit cela, l'éternité périssable de chaque jour - alors plus rien n'est tenable, plus rien ne tient. Aucune raison, aucun devoir, aucune attente. On part, on se tait. On part en se taisant. Et cela, on ne veut pas, on n'en veut pas."

lundi 16 septembre 2019

La fatigue d'être soi

Cet ouvrage d'Alain Ehrenberg apparaissait dans beaucoup de mes lectures, dans la biblio comme les notes de bas de page. J'ai voulu le découvrir. Attention, c'est intéressant, surtout sur la situation actuelle mais c'est avant tout un ouvrage autour de la dépression et de ses évolutions depuis le début du siècle, avec une bonne place liée aux médicaments et traitements, des électrochocs aux antidépresseurs, aux types de médecins qui interviennent, en France et aux USA. Je m'attendais à un ouvrage de socio, mais c'est aussi une histoire de la psychiatrie. Il développe notamment une histoire de la mélancolie et de l'angoisse, liées à la liberté personnelle, trop grande pour soi. Voici une petite sélection d'extraits qui donnent à penser ! 

"Le droit de choisir sa vie et l'injonction à devenir soi-même placent l'individualité dans un mouvement permanent. Cela conduit à poser autrement le problème des limites régulatrices de l'ordre intérieur : le partage entre le permis et le défendu décline au profit d'un déchirement entre le possible et l'impossible. L'individualisation s'en trouve largement transformée. Parallèlement à la relativisation de la notion d'interdit, la place de la discipline dans les modes de régulation de le relation individu-société s'est réduite. Ceux-ci ont moins recours à l'obéissance disciplinaire qu'à la décision et l'initiative personnelle"

Il décrit la dépression comme "l'angoisse qui m'indique que je franchis un interdit et me divise, soit une pathologie de la culpabilité, une maladie du conflit ; la fatigue qui m'épuise, me vide et me rend incapable d'agir, soit une pathologie de la responsabilité, une maladie de l'insuffisance"

"Quel que soit le domaine envisagé (entreprise, école, famille) le monde a changé de règles : elles ne sont plus : obéissance, discipline, conformité à la morale mais flexibilité, changement, rapidité de réaction, etc. Maîtrise de soi, souplesse psychique et affective, capacités d’action font que chacun doit endurer la charge de s’adapter en permanence à un monde qui perd précisément sa permanence, un monde instable, provisoire. La lisibilité du jeu social et politique s'est brouillée. Ces transformations institutionnelles donnent l’impression que chacun, y compris le plus humble et le plus fragile, doit assumer la tâche de tout choisir et de tout décider"

"En 1988 paraît en France un Guide des 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement. Il fait scandale. Les auteurs -anonymes- plaident pour un « droit au dopage » dans une société de compétition exacerbée. Ils différencient le fait de se droguer, qui consiste à se replier sur son propre univers, du fait de se doper, qui permet de mieux se confronter aux contraintes croissantes. La montée en puissance de la fonction stimulante des drogues comme des médicaments psychotropes est frappante, y compris dans le cas des anxiolytiques, parce que la diminution de l’angoisse joue une rôle désinhibiteur : la personne calmée peut agir"

"Si la mélancolie était le propre de l’homme exceptionnel, la dépression est la manifestation de la démocratisation de l’exception"

"Nous vivons avec cette croyance et cette vérité que chacun devrait avoir la possibilité de créer par lui-même sa propre histoire au lieu de subir sa vie comme un destin. L’homme « s’est mis en mouvement » (Lefort) par l’ouverture des possibles et le jeu de l’initiative individuelle, et cela jusqu’au plus profond de son intimité. Cette dynamique accroît l’indétermination, accélère la dissolution de la permanence, multiplie l’offre de repères et les brouille simultanément. L’homme sans qualités, dont Musil a dressé le portrait, est l’homme ouvert à l’indéterminé, il se vide de toute identité imposée d’un dehors qui le structurait"

"La dépression et l'addiction sont les noms donnés à l'immaîtrisable quand il ne s'agit plus de conquérir sa liberté, mais de devenir soi et de prendre l'initiative d'agir. Elles nous rappellent que l'inconnu est constitutif de la personne, aujourd'hui comme hier. Il peut se modifier, mais guère disparaître - c'est pourquoi on ne quitte jamais l'humain. Telle est la leçon de la dépression. L'impossibilité de réduire totalement la distance de soi à soi est inhérente à une expérience anthropologique dans laquelle l'homme est propriétaire de lui-même et source individuelle de son action. La dépression est le garde-fou de l'homme sans guide, et pas seulement sa misère, elle est la contrepartie du déploiement de son énergie. Les notions de projet, de motivation, de communication dominent notre culture normative. Elles sont les mots de passe de l'époque. Or la dépression est une pathologie du temps (le déprimé est sans avenir) et une pathologie de la motivation (le déprimé est sans énergie, son mouvement est ralenti, et sa parole lente). Le déprimé formule difficilement des projets, il lui manque l'énergie et la motivation minimale pour le faire. Inhibé, impulsif ou compulsif, il communique mal avec lui-même et avec les autres. Défaut de projet, défaut de motivation, défaut de communication, le déprimé est l'envers exact de nos normes de socialisation. Ne nous étonnons pas de voir exploser, dans la psychiatrie comme dans le langage commun, l'usage des termes de dépression et d'addiction, car la responsabilité s'assume, alors que les pathologies se soignent. L'homme déficitaire et l'homme compulsif sont les deux faces de ce Janus"

vendredi 13 septembre 2019

Sorcier


Il faut bien vider sa PAL mais franchement, je ne comprends même pas ce que ce titre de Jim Harrison y faisait. Le quotidien de John Lundgren, chômeur, avec sa jolie femme Diana, n’a jamais réussi à m’intéresser. Il baise et cuisine. Il lui arrive des aventures chelous. Pourtant, il finit par trouver un job étonnant, pour un mec pas très clair. Il joue les détectives et redresseurs de torts. Et ne se prend pas au sérieux. Et les situations qu’il traverse ne manquent pas d’humour. Mais rien à faire, je n’ai pas accroché. Un peu comme avec Wilt.



mardi 10 septembre 2019

Une étincelle de vie

Je découvre Jodi Picoult avec ce roman. Ce n'est pas un coup de cœur mais un roman prenant et intéressant sur une question de société : l'avortement et les droits des femmes. Un roman qui parle d'adolescentes, mais pas que...

Avec les protagonistes, nous sommes dans une clinique, la dernière du Mississippi qui pratique des avortements, pris en otage par George qui a déjà tiré sur plusieurs personnes. Parmi les otages, le docteur, des infirmières, des patientes dont Wren, la fille du négociateur de crise, Hugh - qui a bien sûr évité d'en parler à ses supérieurs. Et en parallèle, quoique plus discrètement, nous découvrons Beth, une adolescente qui a avorté de façon illégale. Elle est arrêtée pour meurtre. Il est 17 heures et nous allons remonter la crise, heure par heure avant de découvrir le dénouement et les liens entre les divers personnages.

Médecins, juristes, croyants, athées, activistes pro-life, femmes de tous âges, enceintes ou non, se rencontrent dans ce roman qui expose la situation des femmes d'un état conservateur des USA. Et c'est assez flippant ! Et la question raciale et sociale est très présente également. Pas de jugement, les positions des uns et des autres sont exposées avec clarté - et la base légale est développée dans la note finale très instructive.

Si l'aspect thriller et les personnages ne m'ont pas énormément plu, comprendre la réalité américaine autour des questions d'avortement était passionnant et inquiétant. Les femmes font décidément toujours aussi peur aux hommes ! 
"Si les hommes portaient les bébés à la place des femmes, l'avortement ferait sûrement partie des sacrements"

lundi 9 septembre 2019

Isabelle Bruges

C'est une jeune fille, rêveuse, l’aînée d'une fratrie. C'est elle qui se chargera de la famille lorsque ses parents disparaîtront, sur une aire d'autoroute en Belgique. Adoptée par une vieille dame au grand chien, à la maison aux chambres colorées comme l'arc-en-ciel, la fratrie s'épanouit à l'ombre d'un cerisier. Enfin, surtout Isabelle que l'on suit plus spécialement pendant son adolescence. Isabelle qui ne sait plus bien à qui faire confiance, qui aime la littérature et la nature, qui prend ses cours d'un marin égaré sur terre et d'un motard. 
Encore un instant de poésie avec Bobin, dans un roman court et simple.

Mon passage favori :
"Il y a dans la vie des gens qui parlent comme dans les livres, des gens qui croient nécessaire, pour être entendus, d'adopter un ton sérieux, de prendre la voix de Dieu le père. Ces gens-là sont à fuir. On ne peut décemment les écouter plus d'une minute, et d'ailleurs ils ne parlent pas : ils affirment. Ils donnent des leçons de morale, des cours de pédagogie, d'ennuyeuses leçons de maintien. Même quand ils disent vrai, ils tuent la vérité de ce qu'ils disent. Et puis, merveille des merveilles, on rencontre ici ou là des gens comme Jonathan, des gens qui se taisent comme dans les livres. Ceux-là, on ne se lasserait pas de les fréquenter. On est avec eux comme on est avec soi : délié, calme, rendu au clair silence qui est la vérité de tout."
"Ceci pour vous dire, ma jolie, que celui qui va chercher si loin son rêve, avec tant de force et d'imagination, sans se perdre en route, que celui-là, me semble-t-il, ferait un maître tout à fait convenable."
"Le bonheur c'est l'absence, c'est d'être enfin absente à soi, rendue à toutes choses alentour"


vendredi 6 septembre 2019

Sur le contrôle de nos vies

Très court ouvrage de Noam Chomsky, tiré d'une conférence, il s'intéresse à la démocratie et à la liberté que nous croyons soutenir. En fait, est-ce vraiment le cas ? Partant du constat que le "There is no alternative" est un mensonge, que c'est un choix délibéré des hommes contre d'autres hommes, il jette un regard sans concession sur notre société libérale. Il s'interroge sur la mondialisation et les choix opérés aux dépends de la majorité des hommes, notamment l'insécurisation du monde du travail, pour des raisons liées à la croissance. Il souligne que ce sont les multinationales qui décident de la vie des hommes, et que les droits de l'homme en sont impactés sévèrement. Vous l'avez compris, il est question dans ce livre de domination, du pouvoir de l'argent, de la soumission de nos politiques à ce dictat... mais laisse entendre qu'il existe une alternative !


"Dans le domaine politique, le slogan classique est "souveraineté populaire dans un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple", mais la structure en place est bien différente. Selon la structure en place, le peuple est considéré comme un ennemi dangereux. Il doit être contrôlé pour son propre bien"
"Les Latino-Américains devraient dorénavant éviter un développement industriel jugé "excessif", susceptible d'entrer en compétition avec les intérêts des Etats-Unis [...] Tout cela était indispensable "pour protéger nos ressources", comme l'a dit George Kennan, même si cela nécessitait des "Etats policiers"".
"Ces dernières années, on a accordé aux sociétés des droits qui dépassent largement ceux des personnes. D’après les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, les sociétés peuvent exiger ce qu’on appelle le droit au "traitement national". Cela signifie que la General Motors, si elle opère au Mexique, peut demander à être traitée comme une firme mexicaine. Aujourd'hui, c'est un droit que possèdent les personnes immortelles, non les êtres en chair et en os. Un Mexicain ne peut pas débarquer à New York, demander un traitement national et s’en trouver fort bien ; les sociétés si. D'autres règles stipulent que, dans le plupart des cas, les droits des investisseurs, des prêteurs et des spéculateurs doivent prévaloir sur ceux des simples personnes comme vous et moi, sapant ainsi la souveraineté populaire et diminuant d'autant les droits démocratiques"
"Il n'est pas de la responsabilité, mettons, des industries chimiques qui fabriquent des pesticides de démontrer, de prouver que les produits qu'elles répandent dans l'environnement sont sans danger. C'est au public qu'il revient de faire la preuve qu'ils sont nocifs, et il doit s'en remettre pour cela à des organismes publics désargentés, susceptibles d'être influencés par l'industrie à travers le lobbying et d'autres pressions"

lundi 2 septembre 2019

L'oeuvre de Dieu, la part du diable

Petit à petit, j'apprivoise les livres de John Irving et j'arrive à les sortir de ma PAL. Ce titre m’intriguait énormément. Je voyais mal comment il pourrait être drôle en parlant d'avortement et d'orphelins. Et en fait, il l'est !


Homer Wells, un des orphelins de Saint Cloud's, manque toutes ses adoptions. Au quatrième échec, Wilbur Larch, directeur et médecin de l'institution, décide de le garder à l'orphelinat et de le former. C'est dans ces bâtiments austères, dans la section garçon, que grandit Homer. Il devient le bras droit du docteur et pratique avec lui l’obstétrique. Car l'orphelinat est un lieu où les femmes viennent accoucher sous X... ou se faire avorter. Ce qui n'est pas commun dans le Maine de l'entre deux guerres. A l'orphelinat, Homer devient aussi lecteur pour les plus jeunes et se lie avec Melony, une terreur.
Lorsque Candy et Wally débarquent à Saint Cloud's, c'est un peu le coup de foudre entre les trois jeunes gens. A 20 ans, Homer les suit dans les vergers de Wally où il devient saisonnier avant de s'incruster pour de bon. Vous imaginez bien que le triangle amoureux n'est pas loin, surtout quand la guerre est déclarée et que Wally part dans l'aviation.

Un roman fleuve, bourré d'humour et de fantaisie, de situations complètement burlesques et de répliques improbables, mais aussi plein de finesse sur un sujet complexe. Bravo pour une si belle palette de personnages, de sentiments, d'idées qui impliquent le lecteur et le font passer du rire aux larmes !


"Il était obstétricien ; il délivrait des enfants dans le monde. Ses confrères appelaient cela l'"oeuvre de Dieu". Et il était avorteur ; il délivrait aussi des mères. Ses confrères appelaient cela l'"oeuvre du diable", mais pour Wilbur Larch tout était l'oeuvre de Dieu"

jeudi 29 août 2019

ça sera comme ça et autres pièces courtes

C'est un recueil de petites scènes par Claire Lasne Darcueil. 

ça sera comme ça : est composé d'interviews de jeunes femmes : comment voient-elles leurs vies ? Quels sont leurs rêves ? Les réponses attristent ou effraient...
Georges Marchall : il s'est marié et remarié. Et vient de planter la dernière amoureuse au pied de l'autel.
La consultation : Elle est chez le médecin. Et les rôles s'inversent.
La demande : C'est le matin de leur mariage. Ils s'avouent ce qu'ils se cachaient depuis le début de leur relation.
La  visite : Il visite la maison. Il s'y est visiblement passé quelque chose de grave. Elle lui fait visiter. On ne sait pas qui elle est.
Toi et moi : Ils attendent un train. Ils parlent d'eux à la troisième personne. C'est bizarre de laisser passer les trains.
Bach, toi et moi : Elle joue de la musique. Il est sur la table d'opération.

Ces textes courts, souvent sous forme de dialogues, sont ajustés et drôles. C'est clair, court, ça va droit au but. On est presque dans une nouvelle avec les points de suspension qui closent certaines scènes. Chouette à lire, doit l'être plus encore à voir jouer. 


lundi 26 août 2019

Un long chemin vers la liberté

Nelson Mandela est un homme que j'admire et ça faisait longtemps que je souhaitais lire son autobiographie. C'est désormais chose faite, même si n'a pas été sans mal. A vrai dire, j'ai trouvé ça long. Mais édifiant !

Cette autobiographie retrace le parcours de Mandela, depuis son enfance jusqu'à son élection comme président en 1994. Né à la campagne, éduqué pour devenir conseiller royal, il fuit un mariage arrangé pour poursuivre des études de droit à Johannesburg où il travaille pour devenir avocat. Il s'engage bientôt dans le Congrès national africain (ANC) pour soutenir les droits des africains - et des métis - et réclamer le droit de vote. C'est, je crois, la partie que j'ai trouvée un peu longue : les manifestations, les déplacements, la création de la charte pour la liberté et les arrestations. On est encore dans la non-violence jusqu'aux années 60 où Mandela part se former pour mener des actions de sabotage et introduire la lutte armée par l'ANC. Puis c'est l'arrestation, le procès de Rivonia et l’incarcération à Robben Island. Là, tu t'inquiètes du nombre de pages qu'il reste. Et en fait, il se passe plein de choses en prison. Le racisme y sévit autant qu'à l'extérieur, les sujets de lutte sont toujours là. Et Mandela ne renonce pas. C'est dingue cette force, cette persévérance ! C'est d'ailleurs là qu'il commence cette autobiographie. Enfin, les dernières pages parlent des négociations, entamées sous la pression internationale, et menées avec tact et discrétion par Mandela et le gouvernement. C'est un jeu de finesse pour parvenir à faire tomber l’apartheid. On ne saura pas comment se vit l’accession au pouvoir et le démantèlement d'un système oppressif. 

Ecrit avec beaucoup de précision et de détails, notamment sur tout ce qui est politique, cette autobiographie fait surtout ressortir la puissance du personnage. On ne saura rien ou presque de sa vie personnelle, de ses sentiments, c'est très factuel et donc assez froid. Heureusement, quelques pages, dont les dernières, laissent transparaître l'homme et ses valeurs derrière ses actes et déclarations. Édifiant comme je le disais !

" J’ai toujours su qu’au plus profond du cœur de l’homme résidaient la miséricorde et la générosité. Personne ne naît haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de son passé, ou de sa religion. Les gens doivent apprendre à haïr, et s’ils peuvent apprendre à haïr, on peut leur enseigner aussi à aimer, car l’amour naît plus naturellement dans le cœur de l’homme que son contraire. Même aux pires moments de la prison, quand mes camarades et moi étions à bout, j’ai toujours aperçu une lueur d’humanité chez un des gardiens, pendant une seconde peut-être, mais cela suffisait à me rassurer et à me permettre de continuer. La bonté de l’homme est une flamme qu’on peut cacher, mais qu’on ne peut jamais éteindre". 

mercredi 21 août 2019

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Voilà un joli pavé lu en quelques jours seulement - quelques jours de vacances. Retrouvailles heureuses avec Paul Auster, beaucoup lu ado. Retrouvailles autour d'un jeu enfantin et très humain : "que se passerait-il si ?". Jeu décliné quatre fois avec les quatre vies d'Archie Ferguson, héros de ce roman.

Premier chapitre, tout va bien. La famille d'Archie arrive aux USA en 1900, et la seconde génération y demeure, les parents d'Archie se rencontrent - Rose et Stanley. Ensuite, c'est plus Archie que ses parents que l'on suit. Archie qui, au fil des chapitres, va vivre quatre vies différentes. Différences et choix qui semblent mineurs au départ, mais qui très vite entrainent des vies assez éloignées. Et à travers la vie d'Archie, une bonne page de la vie de l'Amérique s'écrit : guerre du Vietnam, assassinat de JFK, chasse aux sorcières du communisme, racisme, révoltes étudiantes. C'est aussi l'histoire culturelle et sportive à travers les films (de Laurel et Hardy mais aussi une quantité astronomique d'autres) et les matchs de base-ball ou de basket. Bref, c'est un livre planté dans son temps.
Mais ce n'est pas ce qui m'a le plus intéressée. J'ai plutôt chassé les différences et les similitudes de la comédie humaine, les personnages qui jouaient dans les vies d'Archie, à commencer par l'immanquable Amy, l'amie, la soeur, l'amour. Mais aussi Rose, la mère, Gil, beau-père ou ami de la famille… Et les personnages secondaires.
J'ai aimé aussi l'apprentissage de l'écriture, journalistique ou littéraire. On retrouve là aussi des clins d'oeil à des oeuvres antérieures, des petites musiques ou anecdotes qui résonnent.
"Comme ton cher ami Edgar Poe l’a conseillé un jour à un écrivain en herbe : Soyez audacieux - lisez beaucoup - écrivez beaucoup - publiez peu - tenez-vous à l’écart des petits esprits - et n’ayez peur de rien."

Jeu littéraire qui me fait penser à Perec ou à Balzac - la langue en moins, jeu semi autobiographique certainement - relation à la France, écriture, base ball, yiddish, etc., jeu pour le lecteur qui se laisse entrainer dans ce drôle de puzzle (à moins qu'il ne choisisse de prendre des notes pour s'y retrouver, ce qui perdrait du charme de la lecture), jeu mené d'une main de maître par Auster qui nous livre la clé de son oeuvre avant de la clore :
"Il suivait toujours les deux routes qu’il avait imaginées quand il avait quatorze ans, il marchait sur les trois chemins en compagnie de Lazlo Flute et tout du long depuis le commencement de sa vie consciente il avait le sentiment persistant que les embranchements et les routes parallèles que l’on a pris ou pas étaient tous empruntés par les mêmes personnes au même moment, les gens visibles et invisibles et que le monde réel ne pouvait jamais être davantage qu’un simple fragment du monde car le réel se composait aussi de ce qui aurait pu arriver mais ne s’était pas produit, qu’une route n’était ni pire ni meilleure mais le tourment de vivre dans un corps singulier faisait qu’à tout moment on ne pouvait se trouver que sur une seule route même si on aurait aussi bien pu se trouver sur une autre, en train de se diriger vers un but complètement différent"

lundi 19 août 2019

Ma double vie

Ce titre était sur ma LAL depuis des années ! La vie de Sarah Bernhardt - et sa façon de la raconter - m'intriguaient fortement. Au hasard d'un tour en biblio, je tombe dessus et ni une, ni deux, je le dévore. Bon, je suis aussi restée sur ma faim, car j'attendais quelque chose autour de la double vie... et c'est surtout sa vie publique que Sarah conte.

Petite fille sauvage, fragile, colérique, espiègle, Sarah veut être bonne sœur. Elle sera finalement actrice, contre son gré. Avec elle, on fait le tour des théâtres de Paris, à toute vitesse. Les succès, les échecs, les étudiants qui la soutiennent, les veilles tragédiennes qui la détestent, les écrivains, la Comédie Française, bref tout le petit monde du théâtre de fin du XIXe siècle. On la suit dans ses passions et ses éclats, comme infirmière, sculpteur ou actrice. Par contre, on ne saura pas grand chose de sa vie personnelle : sa mère et ses sœurs apparaissent, son parrain, ses tantes... mais les amours de la belle restent mystérieux, à tel point qu'un petit Maurice est mentionné sans qu'on ne nous présente un père ou une vie amoureuse. Idem sur le plan politique : on comprend qu'elle aime Napoléon III et que la Commune n'est pas du tout son truc. Mais c'est tout. C'est surtout le théâtre qui est au coeur, et Sarah qui parle d'elle, de ses occupations, de ses rôles, de ses tournées, en Amérique et en France. C'est une aventure à toute allure mais il lui manque de la profondeur, des sentiments, du personnel finalement. On ne sait rien d'elle si ce n'est ce qu'elle montre. Dommage !


jeudi 15 août 2019

Salina

Zéro esprit critique quand je lis Laurent Gaudé. C'est comme si je retrouvais un univers dans lequel tout est à sa place. Pourtant, ses ouvrages sont tout sauf reposants ou doux. C'est âpre, c'est violent. Je crois que c'est surtout la voix de l'auteur qui me plait, son côté épique, comme dans les contes et légendes. C'est d'autant plus vrai avec ce titre qui est véritablement pensé comme un conte.

Avec Salina, plongée dans l'Afrique des sables et du désert, il fait chaud, on marche sous le soleil, loin des hommes. 
Un bébé est abandonné par un cavalier, pleurant et criant, sous un soleil de plomb, devant la tribu des Djimba. Le face à face dure toute la journée. Au crépuscule, les hyènes approchent mais ne touchent pas l'enfant. Une femme se précipite pour le recueillir. 
Ce bébé, c'est Salina, que l'on retrouve à quelques jours de sa mort, marchant dans le désert. Et ce sont les seuls moments où on la verra vivante. Le reste de sa vie, c'est son fils Malaka qui la dira lors de trois soirées vers un cimetière qui n'ouvre ses portes qu'aux morts qu'il choisit. Trois nuits sur des barques remplies de citadins qui aiment les histoires et où Malaka se fait conteur d'une histoire de violence, d'amour, de vengeance et de mort. Une histoire de trois enfants, comme trois moments de la vie d'une femme bannie et mystérieuse. Une histoire de femme luttant pour sa vie dans une tribu patriarcale où elle reste étrangère. Splendide !


lundi 12 août 2019

La trahison des dieux

C'est une relecture d'un livre de Marion Zimmer Bradley lu à l'adolescence. Vous le savez, j'aime ce qui tourne autour des mythes, et plus spécialement de la guerre de Troie. C'est avec joie que j'ai recroisé le personnage de Cassandre, au centre de ce roman. 

Cassandre, c'est la fille de Priam et Hécube, prêtresse d'Apollon, condamnée à voir l'avenir et à le raconter, sans jamais être crue. Élevée chez les amazones, c'est aussi une guerrière et une guérisseuse. Et bien sûr, c'est une amoureuse - inévitable, chez Marion Zimmer Bradley. Ce qui est chouette dans ce roman, c'est de suivre un personnage très incarné et vivant, alors qu'il est plutôt discret dans d'autres textes. Le revers, c'est qu'Hector est humanisé aussi et devient un mec qui se la pète. Tout comme Achille. Bon, remarque, Achille était déjà relou à bouder dans sa tente dans les sources antiques. 

L'écriture par contre n'est pas dingue, faut pas s'attendre à de la grande littérature. Mais c'est entraînant, ça me plonge dans l'Antiquité... et voilà !


mercredi 7 août 2019

Faire écrire les enfants

C'est typiquement le genre de livres que je ne mentionne pas habituellement ici, je me dis que ça n'intéresse personne. Mais celui de Faly Stachak m'a tellement plu que j'ai envie de vous en parler. Il s'adresse aux enfants mais ça marche aussi pour les plus grands ! 

Sous-titré "300 propositions pour écrire des histoires", c'est un joli petit ouvrage qui propose plein de petits exercices et jeux d'écriture, répartis en plusieurs thèmes : histoires du réel, le monde de l'imaginaire, jeux d'écriture à plusieurs mains, comment écrire ton histoire. L'auteur propose des pistes d'écriture : un petit hyène qui détestait la viande s'enfuit du terrier un jour de chasse. Où va-t-il ? Qui va-t-il rencontrer ? etc. Il y a aussi des petits jeux d'inventaires et de listes, des jeux de sons, de mots, des jeux à plusieurs façon cadavres exquis, bref, plein de ressources pour braver les pages blanches !


lundi 5 août 2019

Le dernier gardien d'Ellis Island

Après la belle découverte de Gaëlle Josse, je sors de ma PAL des titres plus anciens. Celui-ci n'a pas eu autant d'intérêt pour moi que le premier, peut-être parce que le sujet ne m'enthousiasmait qu'à moitié. 

Nous sommes à Ellis Island, auprès de John Mitchell, responsable du site, à quelques jours de sa fermeture. Et celui-ci, en rangeant ses derniers papiers, en faisant une fois de plus le tour de ces bâtiments où il a vécu toute sa vie, se livre aux souvenirs. Il écrit un journal posthume des lieux - et de sa propre vie, si attachée au lieu qu'elle ne semble pouvoir continuer loin de lui. On croise des figures aimées, Liz, son épouse et son frère, des collègues de travail, des migrants anonymes, sauf une, la sombre Nella. 
C'est toute la vie de l'île qui jaillit sous sa plume : les foules anonymes et craintives, fatiguées et sales, les fonctionnaires qui les trient et les questionnent… Et John, dans sa tour d'ivoire, faisant tourner la machine américaine sans trop se mouiller. En oubliant parfois les singularités derrière la masse débarquée. Quelques rencontres plus particulières sortent du lot. Quelques noms et visages pour 45 ans de service.

Quelle plaisir de retrouver la plume précise et ciselée de l'auteure pour nous raconter cet homme, ce lieu, cet esprit des lieux entre histoire et imaginaire. 


mardi 30 juillet 2019

Les furtifs

Voilà un livre que, sans le savoir, j'attendais. J'avais beaucoup aimé découvrir l'écriture et l'univers de Damasio dans La Horde du Contrevent. C'était un plaisir de découvrir à nouveau un roman après ses nouvelles. Gros roman, foisonnant, il m'a moins emballée que le précédent mais beaucoup donné à penser.

Dans un avenir très proche, l'Etat n'a plus aucun pouvoir et se sont les marques qui possèdent les villes. A Orange, gérée par la compagnie du même nom, Lorca Varèse passe son examen final au Récif. Il va devenir chasseur de furtifs, des êtres vivants inconnus du grand public, dont on soupçonne qu'ils vivent à la lisière de nos sens. Paradoxal pour un sociologue et un alter que de se retrouver dans l'armée ! Mais Lorca est prêt à tout si cela peut lui permettre de retrouver sa fille de quatre ans, Tishka, disparue depuis plusieurs années. Fillette évaporée dans un appartement fermé, en présence de ses deux parents, Lorca et Sahar. Fillette qui disait communiquer avec d'autres êtres avant  sa disparition. 
Sahar a fait son deuil, Lorca non. C'est donc d'abord la quête de ce père qui occupe toute la place. Intégré à la meute d'Herman Agüero, avec Saskia et Nèr, Lorca débute les chasses. Et il tente de reconquérir sa femme en lui rapportant des preuves de l'existence des furtifs, à défaut de Tishka. Comme dans la Horde, chaque personnage a sa typo et son vocabulaire propre, lié à son histoire et à son boulot. Saskia est d'abord dans les sons alors que Nèr est dans le visuel. Agüero n'hésite pas à utiliser l'espagnol. C'est un peu son glyphe, cette empreinte que laissent les furtifs. Pour le coup, c'est bien plus facile de distinguer les personnages que dans la Horde, tant ils sont différents et typés, voire caricaturaux.

Au-delà de cette quête, il y a la description d'un monde ultra connecté, où chacun a une bague et un forfait qui lui donne accès à des zones de la ville, à certains espaces et services. Chacun est suivi et partage ses données aux gentilles IA. Sauf quelques alters et pirates qui détournent le système comme Sahar, Lorca... et les fameux furtifs, indétectables. Une menace pour une société de contrôle. 
On découvre aussi des zones libres et des zones de résistance, avec des communautés qui vivent de l'harmonie et l'aide (utopie contre dystopie, Damasio ne fait pas dans la demi-mesure). Et c'est finalement cette lutte entre deux mondes qui occupe le roman. Une lutte manichéenne et éternelle. 
Allergiques à la politique et adeptes de l'ultra libéralisme, ce livre n'est pas forcément pour vous car l'auteur a très clairement choisi son camp et nous assène régulièrement des passages poético-politiques un peu lassants et longs. 
La longueur - ou les longueurs - est aussi pénible : il y avait des pages à élaguer, notamment à la fin.

Bref, si c'est un plaisir de retrouver Damasio, je retiendrai plutôt la Horde que les Furtifs, tant au niveau de la narration et de la langue. Pour l'engagement politique, why not, mais il manque franchement de finesse !

lundi 29 juillet 2019

El llano en llamas

Recueil de nouvelles du mexicain Juan Rulfo, prêté par un collègue, qui se lit très bien. Chaleur, pauvreté et violence dans les pages qui suivent. Au centre du recueil, un lieu, le Llano grande, hostile à la vie. Et un fond de solitude, de tristesse. On marche beaucoup, on fuit les forces de l'ordre ou les crimes commis.

Nos han dado la tierra : un groupe cherche la terre qu'il vient de recevoir, dans le désert, on marche avec eux.
La cuesta de las comadres : qui a tué les Torricos ?
Es que somos muy pobres : une inondation et tout est perdu : champ, vaches et veaux... que reste-t-il pour vivre que de se vendre soi-même ?
El hombre : une histoire de meurtres et de vendettas familiales où chacun fait la justice à son compte.
En la madrugada : il s'en passe des choses à l'aube dans une ferme, notamment des histoires incestueuses.
Talpa : Natalia, Tanilo et le narrateur se rendent à Talpa, sanctuaire miraculeux de la vierge Marie, pour soigner Tanilo. Et en chemin...
Macario : Il est simple, il a faim, il aime beaucoup la servante de sa marraine, Felipa.
El Llano en llamas : histoire de guerres. Finalement pas ma préférée du recueil.
¡Diles que no me maten! : vendetta encore.
Luvina : la vie dans ce village déserté par les hommes.
La noche que lo dejaron solo : il a un peu tardé en chemin, c'est ce qui le sauve.
Paso del Norte : il migre vers le nord.
Acuérdate : Tu te rappelles d'Urbano Gomez, qui était à l'école avec nous ? Il a mal tourné.
No oyes ladrar los perros : si on n'entend pas les chiens, c'est qu'on est perdu. Histoire d'un père et d'un fils.
El día del derrumbe : quand des politiques débarquent après un tremblement de terre, pour vider encore plus les caves !
La herencia de Matilde Arcángel : un père déteste son fils d'avoir tué sa mère à la naissance.
Anacleto Morones : un groupe de femmes veut béatifier Anaclète. Mais celui qui les reçoit ne souhaite pas qu'il en soit ainsi. 


vendredi 26 juillet 2019

Lettres d'or

Je poursuis mes lectures de Bobin, petits livres lumières. Malgré son titre, celui-ci l'est un peu moins pour moi. Ce sont des lettres à la femme aimée. Des lettres qui lui parlent parfois d'elle, parfois du monde, parfois de lui. Il y est beaucoup question d'amour et de solitude. Il n'y a pas d'histoire, pas de sens. Il y a des mots, des éblouissements poétiques. On se promène dans les pages, on picore. Rien n'a retenu mon attention plus que cela. Mais c'était une balade agréable, comme si, à la place des paysages magnifiques que j'espère trouver dans ces livres, j'avais pris un chemin parallèle, celui où l'on croise aussi voitures et bus. 

Du coup, pas de phrase choc pour moi dans ce titre. J'ai bien aimé ces deux passages mais aucun ne me traverse l'âme.

"Les poètes sont des gens qui ne savent rien faire de leurs mains, sinon des gâteaux de silence, qui leur prennent tout leur temps et qu’ils oublient ensuite, sur une assiette de faïence, au bord de la fenêtre. Les enfants viennent y goûter, puis les bêtes, enfin les morts qui nous entourent et ne tolèrent pas d’autre nourriture que ces quelques miettes, invisibles". 

"Il y a ainsi deux journées dans une seule : celle que l'on vit et qui est fausse, celle qui est vraie et que l'on ne vit pas. On est sur un chemin. On longe une haie, et derrière c'est le même chemin, tout pareil mais désencombré, comme un sillon de lumière tracé d'un seul coup. Ce n'est pas qu'on soit perdu : par habitude, on va tout droit aussi, jusqu'au soir. Ce sont les choses qui nous ont perdu, étant sur l'autre chemin où nous ne sommes pas"

lundi 22 juillet 2019

Contes bizarres

C'est l'un des premiers titres de ma LAL. Il doit être dans ce carnet depuis plus de dix ans et je ne suis pas certaine qu'il ait été nécessaire de le découvrir. Le recueil contient trois contes d'Achim d'Arnim, un poète et romancier romantique allemand. Après la préface assez indigeste de Breton, je m'attendais à des écrits méconnus mais incomparables. Ce n'est pas exactement ça.

Isabelle d'Egypte : une jeune femme vit dans une maison présumée hantée, avec une vieille bohémienne. Son père vient d'être pendu. Elle s’amourache du jeune prince Charles -futur Quint- et veut le séduire en utilisant une mandragore. Évidemment, tout ne se passe pas comme prévu : la racine devient un petit être malfaisant, on croise un golem, les amoureux sont joués... C'est à la fois trop long dans le développement et trop court sur certains passages clés. Décevant.

Marie Melück-Blainville : Une jeune inconnue, venant de l'Orient, est baptisée Marie Melück. Elle entre d'abord au couvent puis se fait actrice avant de tomber amoureuse du fidèle comte Saintrée, qui se languit de sa Mathilde. Mais les femmes, un peu sorcières, ont des charmes auxquels nul ne résiste. Une histoire qui se poursuit jusqu'à la Révolution.

Les héritiers du Majorat : Un jeune héritier revient dans sa contrée natale où un cousin l'accueille. Il vit pauvrement, espérant un jour récupérer un peu des biens de la famille. L'héritier du Majorat s'installe chez son cousin, où il découvre la belle Esther, beauté triste et malade comme lui. Il assiste à des scènes curieuses et magiques avant de voir s'effacer la belle. 

lundi 15 juillet 2019

La Porte des enfers

Plonger dans un roman de Larent Gaudé est souvent pour moi gage d'une lecture addictive et forte, traversée d'images et de métaphores intenses. C'est le genre de livre que j'ai du mal à lâcher, qui m'habite toute la journée qui me sépare de ses pages et sur lequel je me jette en rentrant du boulot. 
Avec ce titre, on entre dans les mystères de la mort et des enfers. Préparez vous à une excursion dantesque dans les rues de Naples et dans ses enfers.

Pippo est mort, fauché à 6 ans dans une fusillade à Naples. Ses parents, Matteo et Giuliana voient s'effondrer toute raison de vivre. Matteo tourne en rond dans les rues désertes chaque nuit, bercé par son taxi. Giuliana maudit le monde. Au cours de ses errances, Matteo rencontre des passionnés de l'enfer, l'enfer sur terre ou ailleurs. Une étrange assemblée, dans un bar ouvert à des heures indues. Une assemblée qui l'accompagne bientôt dans la quête de son fils. 

Roman aux notes fantastiques, qui m'a beaucoup rappelé Ouragan. Mais quelle noirceur, quelle douleur, quelle terreur que la mort et ses enfers ! Beaucoup moins optimiste finalement que ce qui se vit à Haïti. Joie pourtant de cette lecture, de l'écriture de Gaudé. 



vendredi 12 juillet 2019

L'éloignement du monde

J'avais déjà lu ce texte de Bobin dans le recueil de Gallimard, L'enchantement simple. Je le redécouvre dans son unicité et dans sa première édition. Ce sont autant de méditations sur le monde. Quelques phrases, une lettre, un paragraphe qui nous font toucher la beauté de la vie. En comparant mes lectures, dans deux ouvrages différents, je constate que j'ai le crayon plus amoureux de Bobin aujourd'hui. Je souligne plus. Je coche. Je note. Certaines phrases résonnent toujours. D'autres s'ajoutent au bouquet de mots. Je vous les livre. 


"Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il nous faut résister à ce qu'on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente - rôles, identités, fonctions - et surtout ne jamais rien céder quant à notre solitude et à notre silence. Si nous considérons notre vie dans son rapport à l'éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D'un côté tout rejeter, de l'autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l'amour où le monde s'éloigne en même temps que l'éternel s'approche, silencieux et solitaire" 
"Du point de vue de l'esprit, il n'y a aucune différence entre surabondance et pénurie : plus on va dans la solitude et plus on a besoin de solitude. Plus on est dans l'amour et plus on manque d'amour. De la solitude, nous n'en aurons jamais assez et il en va de même pour l'amour - ce versant escarpé de la solitude"
"L'homme du sérieux est un des plus puérils qui soient. Il se penche sur sa vie comme l'écolier sur sa copie. Il s'applique et se scandalise de l'indulgence du maître pour les mauvais élèves qui savent que la vie est parfois grave, souvent légère - jamais sérieuse"
"Nous sommes devant la vie comme devant un messager qui frapperait chaque matin à notre porte. Nous l'invitons à entrer, nous le faisons asseoir et nous commençons à lui confier nos espérances et à lui faire part de nos plaintes, avant de lui proposer de partager notre repas et de nouveau la litanie des plaintes, le bavardage des espérances, à présent c'est le soir, nous le raccompagnons à la porte et nous le saluons sans avoir pensé une seconde à lire cette lettre qu'il agitait tout ce temps sous nos yeux" 
"Ce qui est dit n'est jamais entendu tel que c'est dit : une fois que l'on s'est persuadé de cela, on peut aller en paix dans la parole, sans plus aucun souci d'être bien ou mal entendu, sans plus d'autre souci que de tenir sa parole au plus près de sa vie"
"Nous allons ici et là, à la recherche d'une joie partout en miettes, et le sautillement du moineau est notre seule chance de goûter à Dieu éparpillé sur terre"
"Il nous manque d'aller dans notre vie comme si nous n'y étions plus, avec cette souplesse du chat entre les herbes hautes, ou ce fin sourire de l'amoureuse devant son cœur cambriolé"
"Le monde ne tient que parce que nous nous croyons contraints de le porter sur nos épaules - sans voir que personne ne nous demande une telle chose"
"Nous nous plaignons du monde comme on se plaint de ne pouvoir sortir d'une pièce dont nous aurions fermé la porte à clef et jeté la clef par la fenêtre"
"Thérèse d'Avila, lorsqu'elle faisait à manger pour ses sœurs, veillait à la bonne cuisson d'un plat et concevait dans le même temps des pensées éblouissantes de Dieu. Elle exerçait alors cet art de vivre qui est le plus grand art : jouir de l'éternel en prenant soin de l'éphémère"
Et celle que je retiens en particulier pour aujourd'hui, c'est celle-ci : 
"Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires - ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main - avec le plus grand soin et l'attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d'ailleurs il est vrai que le sort du monde et le cours des étoiles en dépendent"
 Elle me plait et me questionne. Doit-on être dans cette hyper attention au monde et aux choses ou dans un détachement ? J'ai l'impression qu'on oscille sans cesse avec Bobin dans le rapport au monde. Il y a ce monde au sens mondain qui est à fuir pour pouvoir être, en vérité. Et il y a ce monde au sens de la vie, qui devrait être vécue avec application et légèreté. Comment faire ?


lundi 8 juillet 2019

Le jardin forteresse

Bienvenue en Sicile, dans le palais de Denys de Syracuse, en -400. Ou plutôt dans son jardin, au coeur de ce roman. Un jardin où évoluent trois grâces, les filles du tyran : Sophro, Harmonia et Diké. Tout y est doux et joyeux, les jeunes filles jouent, se lavent, papotent dans un monde ouateux, hors du temps. Si leurs mères nourrissent encore des rivalités, c'est moins le cas des filles. Mais dans ce monde protégé, quelques informations mettent en garde les jeunes femmes contre les folies du temps et des hommes, à travers des mythes rapportés par leur nourrice. 

Et en grandissant, leur vie idyllique se transforme. Certes, le cadre ne change pas, reste luxuriant et protégé, mais il ressemble de plus en plus à une prison pour ces femmes mariées aux membres de leur famille, femmes-pions sur l'échiquier paternel. Et le jardin se transforme en serre étouffante et malsaine, gorgée de désirs de pouvoir et de sensualité...

Ecriture magnifique, personnages finement accompagnés dans leur évolution, atmosphère pesante palpable, c'est un magnifique roman malgré ses thèmes plutôt glauques. Une belle première découverte de Claude Pujade-Renaud !

vendredi 5 juillet 2019

Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas

Bobin et Boubat, quelle belle rencontre ! Les mots de Bobin, qui percent la carapace de la vie et des apparences pour en toucher l'essence. Les photos de Boubat, qui saisissent l'instant parfait, l'instant vivant. Ces photos qui illustrent les couvertures de Bobin chez Folio. 

C'est d'abord le titre qui m'a donné envie de découvrir cet ouvrage, dont j'ignorais qu'il ferait dialoguer images et textes. Quelque chose qui ne meurt pas... n'est-ce pas ce que chacun recherche, plus ou moins. Un peu d'éternité dans la brièveté du monde et des vies. 

D'abord, c'est un beau livre. Un grand format. Avec sur la couverture un petit garçon, l'oreille collée à un coquillage. C'est serein, poétique. Et quand on ouvre le livre, des photos en noir et blanc. Des photos du monde entier. Paris ou les Caraïbes, le Mexique ou la Provence. Des hommes, des femmes, des fleurs, des paysages, des mouettes, un bout de trottoir, flou, net. Du mouvement ou des poses. Et à côté, entre les pages, des mots de Bobin sur Boubat et sur la vie qu'il salue. Quelques mots sur la façon de prendre la photo, comme de vivre, ce moment d'absence à soi. C'est la même vie quotidienne, loin des grandes aventures. Cette petite vie discrète des mères de famille anonymes ou des passants. La bonté. Les anges. La joie. Bref, ce vocabulaire de Bobin que vous commencez à reconnaître. C'est un dialogue plus qu'un commentaire, les mots et les images se répondent. Et le lecteur peut entrer par le texte ou par les images. Feuilleter ou lire de façon suivie. On se promène. On observe ces hommes qui ont choisi un bien beau métier : 

"Dire : je sais les horreurs de cette vie et je ne me lasserai jamais d'en débusquer les merveilles, c'est faire son travail d'homme"

C'est cette petite phrase que je retiens, qui définit pour moi ce livre mais aussi ce à quoi, personnellement, j'aspire. Même si je le fais mal.

Et comme pour illustrer cela, deux extraits un peu plus développés sur des attitudes qui, je crois, construisent ce travail d'homme.
"La confiance est la matière première de celui qui regarde : c'est en elle que grandit la lumière. La confiance est la capacité enfantine d'aller vers ce que l'on ne connait pas comme si on le reconnaissait. "Tu viens d’apparaître devant moi et je sais qu'aucun mal ne peut me venir de toi puisque je t'aime, et c'est comme si je t'aimais depuis toujours". La confiance est cette racine minuscule par laquelle le vivant entre en résonance avec toute la vie - avec les autres hommes, les autres femmes, comme avec l'air qui baigne la terre ou le silence qui creuse le ciel. Sans confiance, plus de lien et plus de jour. Sans elle, rien"

""Prendre soi" - ce pourrait être la devise d'un artisan, d'une mère ou d'un amoureux. C'est la devise de la vie dans son ensemble, puisque son ensemble n'est composé que de détails, comme la peinture qui grandit sur la toile par légères touches du pinceau, minuscules vibrations de la main"