jeudi 20 août 2020

Quand un peuple parle - ATD Quart Monde, un combat radical contre la misère

Ce livre de Bruno Tardieu est une véritable bible de l'action et de l'histoire d'ATD Quart Monde. Il retrace la naissance du mouvement, l'action de Wresinski et il nous fait comprendre la richesse de l'action terrain, de proximité, qui a permis de prendre en compte une misère souvent ignorée ou niée. Il montre aussi comment cette action s'est souvent mêlée de politique - et non de caritatif - pour faire reconnaître la misère comme une atteinte aux droits de l'homme, à sa participation dans la cité. Il est aussi question des liens entre recherche et misère, de l'importance de faire sortir les chercheurs des représentations et d'entendre les réalités vécues, à travers notamment les universités populaires Quart Monde. Si vous n'avez pas le courage de tout lire, lisez au moins l'intro : elle donne les idées phares et détruit déjà quelques préjugés !

C'est tellement riche que j'ai souligné des pages entières. Je vous en livre quelques unes, j'espère ne pas vous noyer !

"ATD Quart Monde n'est pas seulement ce qu'on appelle aujourd'hui une ONG avec un programme d'action, mais un Mouvement, à la fois intérieur, collectif et politique, un mouvement de libération : libération des sentiments d'infériorité et de supériorité, libération pour que les humiliés par la misère puissent reprendre leur juste place dans l'histoire des hommes et leur avenir"

"Venir voir, vivre la rencontre effective et non plus la théorie, est la clé"

"Eux, ils accueillent les pauvres chez eux, toi, tu essayes de te faire accueillir par les pauvres, c'est une tout autre affaire"

"L'exclusion sociale est un concept utile, pertinent pour l'action, opératoire. Il dénonce la mort sociale des plus démunis. Il appelle non seulement à une meilleure répartition des revenus, mais aussi à une transformation des relations sociales, à un engagement de tous les citoyens et des pouvoirs publics [...] Il décèle dans la nature dysfonctionnelle de la relation sociale qui s'établit entre les plus démunis, les autres citoyens et leurs organisations à la fois la cause et la conséquence de la misère, éclairant ainsi sa persistance. N'étant ni un état de fatalité, ni une loi de la nature ou de l'économie, ni un caractère inné, il permet aux personnes et aux institutions de reprendre leurs responsabilités : si la misère est à la fois cause et conséquence de l'exclusion sociale, agir contre l'exclusion sociale fera reculer la misère"

"Mieux que tout autre, nous savons réellement ce qu’est la liberté, nous qui avons toujours vécu sous la tutelle et la dépendance d’autrui. L’égalité, nous en connaissons le manque, nous qui sommes traités en inférieurs, en parasites inutiles. L’honneur d’être homme, nous en connaissons le prix, nous qui supportons le poids du mépris."

"Dans ces relations contre-nature, non libres, non réciproques et de dépendance que sont les relations exploitants-exploités, colonisateurs-colonisés, exclus-inclus, bienfaiteurs-obligés, les deux parties de la relation entrent dans un processus de déshumanisation qui nourrit un mépris de l'homme pour l'homme. Si depuis si longtemps je poursuis ce combat qui me colle à la peau, c'est peut-être pour cela : je me libère moi aussi, petit à petit, d'une idée qu'il existerait des hommes sans valeur, idée qui me déshumanise"

"Je compris aussi que sans cesse le savoir officiel nie l'expérience des pauvres. Il se crée une dissonance, une discontinuité cognitive dès la petite enfance entre l'expérience, réelle, observée, et la connaissance légitime pour décrire cette expérience. Les gens finissent par penser que le savoir ne peut pas venir d'eux, qu'il ne se construit pas par l'expérience"

""Une veille de Noel, je n’avais vraiment rien pour les enfants, j’y suis allée. Et là, la dame m’a proposé une peluche. Je n'en voulais pas, je lui ai dit que ce n’était pas ça que voudrait ma fille. Elle m’a répondu que quand on est pauvre, qu'on n'a rien, on ne peut pas être dans l'exigence de choisir. J’ai pris la table, j’ai renversé ce qui était dessus et je l’ai traitée de tous les noms." La main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit, dit-on en Afrique. Ce refus du caritatif est certainement une des raisons pour lesquelles ATD Quart Monde a eu tant de mal à percer dans les médias et le grand public, mais aussi une des raisons pour lesquelles les gens en situation de pauvreté ont eu confiance en ce Mouvement : il dit tout haut ce que chacun d’eux ressent au plus profond de lui, sans oser ni pouvoir le dire. Cette expérience du refus de la dépendance du bon vouloir de l’autre est au fondement de l’action d’ATD Quart Monde auprès des populations défavorisées. Il s’agit non pas de donner, mais de permettre de donner en recherchant la contribution de chacun. Selon la philosophe Simone Weil, le plus fondamental dans l’humain, c'est l'aspiration à faire le bien, pouvoir donner, de pouvoir aimer, et si c'est empêché "il y a sacrilège envers ce que l'homme enferme de sacré". Or c’est ce qui est souvent dénié aux plus démunis. Ces derniers ne sont rencontrés qu’à partir de leurs besoins et de leurs manques, ou bien à partir de la gêne des non-pauvres. Et quand la société leur demande de contribuer, c’est elle qui décide ce que sera cette contribution"

"Tout a commencé par une rencontre effective, non pas au plan des manques ou des besoins, mais dans toute la dimension de la rencontre humaine, libre, non prévisible, vivante. Ainsi, toutes les actions d'ATD Quart Monde ont en commun d'inciter chacun à aller à la rencontre de ceux qui manquent encore [...] Si nous n'allons pas la rechercher, une telle contribution manquera à l'humanité pour se comprendre elle-même [...] "C'est comme l'apprivoisement. Créer des liens nous introduit dans le mystère de la relation humaine... Cela nous conduit vers une responsabilité que l'on a les uns envers les autres. C'est ce qui m'a fait revenir, ne pas lâcher malgré toutes les raisons qui auraient pu me faire fuir." Pour que l'autre émerge comme sujet, il est essentiel d'accepter l'incertitude de la rencontre, le côté non programmé, non contrôlé, si difficile à faire comprendre aujourd'hui"

"Lors des séances, les gens apprennent à argumenter, à débattre, à ne plus s'énerver ni à se retirer à la première contradiction. Et pour que les gens osent prendre la parole, la qualité de la relation, l'amitié même, et la convivialité sont essentielles"

""Le sentiment de vivre, c'est d'être reconnu par notre société. Si on n'a pas de reconnaissance, on ne vit pas. C'est ça s’approprier sa vie"

"ATD Quart Monde s'est toujours élevé contre toutes les tentatives d'élaborer des droits basiques, des droits minima, dont le message serait "C'est déjà ça" ou "C'est mieux que rien". Ces droits-là réduisent l'être humain à ses besoins biologiques et inévitablement amènent à accepter pour les autres des conditions de vie médiocres que l'on n'accepterait pas pour soi-même"

jeudi 13 août 2020

La ville et les chiens

Sortie de LAL pour ce livre de Mario Vargas Llosa que j'ai mis du temps à ouvrir. Le pitch ne me tentait pas du tout : une histoire d'ados violents dans un collège militaire, entre humiliations et discipline... Mais c'est bien plus que ça !

Au collège militaire Leoncio Prado de Lima, les "chiens" ou cadets subissent bizutage et humiliations diverses de la part des aînés. Ils décident d'agir ensemble contre les années supérieures. En grandissant, ne reste du cercle que son centre : le Jaguar, un garçon violent, qui vient des quartiers populaires et sait se défendre, avec autour de lui le Boa, le Frisé et Cava. 

Le roman commence avec le vol des sujets d'examens de chimie par Cava et la découverte du cercle. On rencontre immédiatement les protagonistes, l'Esclave et le Poète, qui sont de garde ce soir-là. La violence, physique ou verbale, est présente aussi. C'est la loi du plus fort qui règne et la corruption sous les dehors de la discipline et de l'honneur militaire. Des uns et des autres, on suivra la vie au collège, autour de ce fameux vol et de la mort d'un des protagonistes. 

Mais surtout, on apprendra quelques bribes de vie, en dehors du collège. Car sous l'uniforme, tous ne viennent pas des mêmes lieux, n'ont pas les mêmes histoires. Le Poète - qui tient son surnom des lettres et romans pornographiques qu'il vend à ses camarades -, Alberto, est issu de la bonne société de Lima tandis que l'Esclave, incapable de se faire à la violence, soumis, élevé par des femmes, est de la classe moyenne. Du Jaguar, je préfère ne rien dire et vous laisser découvrir son identité. Et autour d'eux, c'est aussi leurs parents, les amis et la société péruvienne qui est décrite. 
En dehors du collège, il y a aussi les femmes, surtout Tere, la voisine de l'Esclave, qui devient la petite amie du Poète mais connait aussi le Jaguar. Tere, dont on ne sait pas grand chose sinon qu'elle est travailleuse, douce, honnête... idéalisée quoi !


Ce que j'ai aimé dans ce roman, c'est d'abord sa construction autour de personnages que l'on n'identifie pas immédiatement, notamment dans les flash-back ou lorsque le point de vue devient très subjectif. J'ai apprécié l'intrigue qui en découle. Et puis, la langue qui change selon les personnages. Enfin, les thématiques abordées autour de la discipline, l'honneur et la vérité qui sont bien mises à mal à travers l'exemple de Gamboa, lieutenant responsable de la section. Roman d'apprentissage, roman fataliste sur l'évolution d'une société et de ses membres, il est riche et sombre. 

lundi 10 août 2020

Une Passion. Entre ciel et chair

Ce roman de Christiane Singer explore un thème qui lui est cher, l'amour. L'amour du ciel et de la terre. L'amour charnel et spirituel. Par la voix d’Héloïse, âgée de 60 ans, elle retrace l'histoire d'amour mythique d'Abélard et Héloïse.


La femme déjà âgée qu'est Héloïse revient sur son histoire. Elle a compris que l'amour divin et l'amour humain n'étaient pas si éloignés que son amant ne le croyait. 

"Plus j’ose voir et plus il m’apparait que ce tourbillon de l’Eros qui nous arrache à ce que nous croyons être pour nous précipiter dans un autre ordre est sacré. Ne demeurent RÉELS dans mon existence que ces instants où les trappes se sont ouvertes sous mes pieds - où les identités apprises se sont désagrégées pour laisser affleurer l’ÊTRE"

Elle remonte à sa vie de jeune fille, chez son oncle Fulbert. Elle est instruite, curieuse et son oncle lui donne pour progresser un maître que beaucoup lui envient, Abélard, maître de didactique et philosophe. Mais le jeune clerc et la demoiselle tombent amoureux. Héloïse est enceinte, Abélard est chassé, puis castré... Bref, vous connaissez cette partie de l'histoire. Abandonnée dans un monastère, Héloïse dépérit sans nouvelles de son amant jusqu'à la dissolution du lieu et à l'accueil par Abelard d'une communauté de femmes. Là, on découvre le chemin intellectuel du théologien, les luttes avec Bernard de Clairvaux, les dogmes qui assoient l'Eglise. Et l'éloignement des femmes de celle-ci - alors que c'est aux femmes qu’apparaît d'abord le ressuscité !

Un chant d'amour qui se poursuit dans l'abbesse du Paraclet jusqu'à son dernier jour. Au-delà de l'histoire, c'est sa compréhension et son interprétation par Héloïse qui nous intéresse. Il y a tellement de jolies illuminations que je vous les confie !



"Dieu n'a que nos mains pour faire sur terre tout ce qu'il y a à faire"

"Tout le brouhaha de la vie - les mots chuchotés - les portes claquées - le rire des femmes au lavoir - le vent dans les branches - les pépiements d'oiseaux - les aboiements des chiens - les cris des femmes en gésine - les crissements des roues - empêchait d'entendre l'essentiel. Il croyait de bonne foi que lorsque ce désordre serait dominé, jugulé, maîtrisé, châtié, réduit au silence, alors monterait claire, audible à tous - la voix de Dieu. Je savais pour ma part que ce ne serait pas la voix de Dieu mais celle des bourreaux"

"Deux amants sont deux pièces de bois aux mains d'un maître ébéniste qui s'entend à imbriquer les tenons et les mortaises avec tant de perfection que les deux pièces n'en font qu'une. Puis l'atmosphère change et les pièces issues d'abattages divers commencent de travailler chacune de son côté, jusqu'à craquer, jusqu'à se soulever, jusqu'à se fendre dans les adents. Voilà ce qui était en train d'avoir lieu - nos visions divergeaient soudain"

"Non que l'amour soit aveugle comme on le prétend. Il est visionnaire. Il voit la perfection de l'être aimé au-delà des apparences auxquelles le regard des autres s'arrête"

"J'ai constaté que ce ne sont pas les ronces qui nous blessent mais nous qui nous blessons à elles. La souffrance morale que nous infligent les autres vient aussi du pouvoir que nous leur accordons sur nous-mêmes - et qu'à l'occasion nous avons exercé sur eux."

"Quel aveuglement de chercher dehors ce qui est dedans ! Comment feindre d'ignorer que le tombeau à arracher aux infidèles n'est pas à Jérusalem mais en nous ? Christ, plus de mille ans après sa mort, est toujours le captif, non d'un lointain sépulcre, mais de nos cœurs de pierre !"

"Qu'importe à Dieu par quelle voie nous parvenons à lui ! Et de quel bois nous alimentons le feu qui nous consume ! L'ardeur du désir compte seul."

jeudi 6 août 2020

La défaite de la pensée

C'est la première fois que je lis Finkielkraut, dont cet ouvrage traînait dans ma PAL, souvenir de mes études d'histoire de l'art et des débats sur la démocratisation culturelle. Interrogeant la notion de culture, d'exercice de la pensée à l'esprit d'un peuple, le volkgeist, au tout culturel, notre auteur propose une analyse de cette évolution dans le monde occidental. Vous le comprenez par le titre, il n'est pas très heureux de cette évolution, qui tend à mettre la mode au même niveau que Shakespeare !
Il oppose initialement les Lumières, qui proposent un universalisme comme absolu dans lequel l'homme adhère à des principes, et le volkgeist du romantisme où l'homme est régi par ses racines et ses origines. C'est cette opposition qui va nourrir tout le livre. Puis, il s'intéresse à cette notion avec la colonisation et la décolonisation ainsi que le regard ethnologique porté sur les cultures non occidentales. Là, ça devient un peu plus tendu. L'occident aurait renoncé à son universalisme, synonyme de prééminence, et renoncé à différencier civilisation et barbarie. C'est la porte ouverte au relativisme. Et quand on passe à la question de la culture dans le monde contemporain, le tout-culturel, le jeunisme et le relativisme absolu sont examinés avec plus d'ironie que d'objectivité. Ce qui discrédite un peu l'auteur qui semble s'enferrer dans une lecture réactionnaire du monde. Mais il a le mérite de questionner sur ce que signifie culture, sur ce qu'on attend de la culture aujourd'hui : être un lieu de consommation ou d'élévation ? De questionner ce qui définit l'humanité peut-être.
L'ouvrage est composé de 4 parties et d'une conclusion "le zombie et le fanatique". Quelques citations pour vous mettre dans le sujet : 

I. L'enracinement de l'esprit

"Au lieu de soumettre les faits à des normes idéales, il montre que ces normes elle-mêmes ont une genèse et un contexte, bref qu'elles ne sont rien d'autre que des faits [...] Il n'y a pas d'absolu, proclame Herder, il n'y a que des valeurs régionales et des principes advenus [...] S'il met tant de fougue à constituer les principes transcendants en objets historiques, c'est pour leur faire perdre, une fois pour toutes, le pouvoir d'intimidation qu'ils tirent de leur position suréminente"
"Une tolérance généralisée sera atteinte le plus surement si on laisse en paix ce qui fait la particularité des différents individus humains et des différents peuples, tout en restant convaincu que le trait distinctif de ce qui est réellement méritoire réside dans son appartenance à toute l'humanité" Goethe

II. La trahison généreuse

"L’ignorance sera vaincue le jour où, plutôt que de vouloir étendre à tous les hommes la culture dont on est dépositaire, on saura faire le deuil de son universalité ; où, en d’autres termes, les hommes dits civilisés descendront de leur promontoire imaginaire et reconnaîtront avec une humble lucidité qu’ils sont eux-mêmes une variété d’indigènes [...] Le barbare, ce n’est pas le négatif du civilisé, « c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie », et la pensée des Lumières est coupable d’avoir installé cette croyance au cœur de l’Occident en confiant à ses représentants l’exorbitante mission d’assurer la promotion intellectuelle et le développement moral de tous les peuples de la terre."
"Cultiver la plèbe, c'est l'empailler, la purger de son être authentique pour la remplir aussitôt avec une identité d'emprunt, exactement comme les tribus africaines se retrouvent affublées d'ancêtres gaulois, par la grâce du colonialisme. Et le lieu où s'exerce cette "violence symbolique" est celui-là même que les philosophes des Lumières ont érigé en instrument par excellence de libération des hommes : l'école."

III. Vers une société pluriculturelle ?

"Autre caractéristique des temps modernes européens : la priorité de l'individu sur la société dont il est membre. Les collectivités humaines ne sont plus conçues comme des totalités qui assignent aux êtres une identité immuable, mais comme des associations de personnes indépendantes"
"Dans notre monde déserté par la transcendance, l'identité culturelle cautionne les traditions barbares que Dieu n'est plus en mesure de justifier. Indéfendable quand il évoque le ciel, le fanatisme est incritiquable lorsqu’il se prévaut de son ancienneté, et de sa différence. Dieu est mort, mais le Volksgeist est fort. C'est pourtant contre le droit d’aînesse, coutume fortement enracinée dans le sol du Vieux Continent, que les droits de l'homme ont été institués, c'est aux dépens de sa culture que l'individu européen a conquis, une à une, toutes ses libertés, c'est enfin, et plus généralement, la critique de la tradition qui constitue le fondement spirituel de l'Europe, mais cela, la philosophie de la décolonisation nous l'a fait oublier en nous persuadant que l'individu n'est rien de plus qu'un phénomène culturel"

IV. Nous sommes le monde, nous sommes ses enfants

"Ce n'est plus la grande culture qui est désacralisée, implacablement ramenée au niveau des gestes quotidiens accomplis dans l'ombre par le commun des hommes - ce sont le sport, la mode, le loisir qui forcent les portes de la grande culture. L’absorption vengeresse ou masochiste du cultivé (la vie de l’esprit) dans le culturel (l’existence coutumière) est remplacé par une sorte de confusion joyeuse qui élève la totalité des pratiques culturelles au rang des grandes créations de l’humanité"
"Nulle valeur transcendante ne doit pouvoir freiner ou même conditionner l'exploitation des loisirs et le développement de la consommation"

Le zombie et le fanatique

"La barbarie a donc fini par s'emparer de la culture. A l'ombre de ce grand mot, l'intolérance croit, en même temps que l'infantilisme. Quand ce n'est pas l'identité culturelle qui enferme l'individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison, lui refuse l'accès au doute, à l'ironie, à la raison - à tout ce qui pourrait le détacher de la matrice collective, c'est l'industrie du loisir, cette création de l'âge technique qui réduit les œuvres de l'esprit à l'état de pacotille (ou, comme on le dit en Amérique, d'entertainment). Et la vie avec la pensée cède doucement la place au face-à-face terrible et dérisoire du fanatique et du zombie"


lundi 3 août 2020

La couronne de plumes et autres nouvelles

Voilà plus de cinq ans que cet épais recueil de nouvelles d'Isaac Bashevis Singer est à mon chevet. J'en lis une de temps en temps, plusieurs le même soir, je fais des pauses de plusieurs semaines, mois, je lis une autre nouvelle... Bref, j'ai pris mon temps pour lire ce pavé de 1600 pages qui regroupe plus d'une cinquantaine de nouvelles des recueils suivants : Yentl, Le beau Monsieur de Cracovie, La couronne de plumes, Le fantôme, Le Blasphémateur, Amour tardif, Passions, Le Fantôme.

Elles se déroulent à New-York ou en Pologne mais ont souvent des juifs pour acteurs. Elles se passent après-guerre ou avant guerre. Elles mettent souvent des femmes à l'honneur, comme une tante, une inconnue ou une ancienne amoureuse. Elles parlent un peu yiddish. Les éléments de la culture juive sont souvent présents avec des étudiants de yeshivas ou des événements qui arrivent durant le shabbat ou Kippour. 


Les nouvelles sont souvent courtes et marquantes. Elles peuvent être très naturelles ou surnaturelles. Elles présentent tous les visages humains, de l'étudiant à l'idiot, des rabbins presque saints et des pécheurs invétérés. Parfois, elles se ressemblent un peu. 
Il y est beaucoup question d'amour, d'émotions, de jalousie, de folie - ce n'est pas pour rien qu'un des recueils se nomme Passions. On lit par exemple Fort comme l'amour est la mort : jusqu'où peut-on aller quand on est fou d'amour, qu'on a attendu pour épouser son aimée qui dépérit ? ou Un coup de téléphone le jour de Kippour d'une maîtresse morte ?

Il y est aussi question d'écrivains ou de journalistes, à New-York, de conférences, de lettres d'admiratrices, de club des écrivains, de courrier des lecteurs et de rencontres impromptues qui donnent lieu à des histoires. 

On est parfois dans la superstition et le fantastique avec les démons et le diable comme acteurs : que penser par exemple de Deux cadavres s'en vont danser où le diable s'amuse avec des morts pour terrifier les vivants ou des liens de l’héroïne de La couronne de plume avec ce même protagoniste.

Le motif de double est aussi intéressant, notamment avec les sœurs qui se ressemblent ou qui sont l'opposé l'une de l'autre. Voire les filles et les mères ou les couples mal assortis...

La vie après la mort est aussi un sujet. Mais "De toutes les déceptions que j'ai connues, l'immortalité est la plus grande" dit l'un des protagonistes dans Les retrouvailles.

Bref, c'est varié et prenant. Le style est vif et simple, Isaac Bashevis Singer est un conteur expert. Pas un mot de trop, l'histoire se déroule et se clôt par une morale, induite ou non. C'est un monde qui nous est ouvert, entre Pologne rurale et l'urbaine New-York, tout peut devenir surprenant voire fantastique ! 



jeudi 30 juillet 2020

La mort viennoise

C'est un roman étonnant et saisissant que celui-ci. Ecrit par Christiane Singer, dont j'apprécie les essais comme les romans, il nous plonge dans un temps d'épidémie. C'est de saison.

En 1679, à Vienne, chez les nobles, plus spécialement chez Balthasar de Lichtenburg, on mange, on chasse, on gaspille. C'est là que le jeune Johannes préfère traîner avec les palefreniers qu'avec les siens. Quand à Éléonore, sa mère, elle ne fait que perdre des enfants et supporter son mari avec froideur. 
On découvre cette famille lors d'un dîner particulièrement inquiétant, après un suicide. On parcourt Vienne avec elle, on note la morgue et le mépris des riches, on découvre l'horreur de la vie des plus pauvres. Bref, c'est peu ragoutant. Et puis, survient la grande faucheuse, la peste, l'épidémie, qui ravage la cité, faisant fuir les riches, se nourrissant des pauvres, enterrant des hommes par milliers. Mais ce temps de mort est aussi un temps de vie, de vie plus féroce, dévorée, passionnée. Un temps où la mort met tout le monde à égalité, poussant certains à des folies. 

Roman de contrastes, d'une société décadente et gavée, il est plaisant à lire par son écriture et sa narration. Attention, âmes sensibles, il y a de la violence dans cet ouvrage. 


lundi 27 juillet 2020

Vienne au crépuscule

Voici un roman d'Arthur Schnitzler qui quitte enfin ma PAL. Bon, ce ne fut pas ma meilleure lecture du mois, loin s'en faut ! 



Bienvenue à Vienne, auprès de Georges von Wergenthin, un compositeur qui vient de perdre son père. Un artiste, un musicien, bientôt chef d'orchestre, qui aime les femmes. Un hédoniste, qui peut voyager, composer, profiter de la vie tout en regardant son petit nombril. Il s'interroge beaucoup sur lui, mais semble ne jamais choisir, se laissant couler dans des choix faits par les autres. C'est patent lorsqu'il se lie plus longuement avec Anna, jusqu'à avoir un enfant ensemble, hors mariage.

Roman d'un homme et d'un milieu, une haute bourgeoisie aveugle et autocentrée, elle montre un monde en fin de course, celui d'une belle époque qui a trop bien vécu. On croise aussi la question de l'antisémitisme mais ce n'est pas forcément ce qui a retenu mon attention dans ce roman trop bavard.


samedi 25 juillet 2020

Un art de l'attention

C'est le titre du livre de Jean-Yves Leloup qui a attiré - justement - mon attention. Vous avez certainement déjà lu ou vu des ouvrages sur ce thème hyper à la mode, notamment autour d'une économie de l'attention. Ici, rien de tel, ou plutôt, c'est abordé autrement. 
A travers des textes courts, on découvre la pensée du théologien et philosophe, qui invite à retrouver l'écoute du monde et de soi. Et cela peut être dans la prière mais surtout à travers l'attention que l'on porte à nos actes, à nos émotions, à nos pensées, aux autres... C'est un livre religieux et philosophique, un livre chrétien. Un livre ouvert sur d'autres traditions chrétiennes que celles retenues comme l'évangile de Thomas ou de Marie - qui m'intriguent beaucoup. Un livre qu'il faut prendre le temps de lire, sereinement, sans le dévorer. Bien sûr, j'y ai glané beaucoup de phrases inspirantes !

"Etre ou ne pas être dans "le corps du Christ" n'est pas une question "d'étiquette" mais de comportement. Lorsque je demandai au Dalaï-Lama : "Quelle est pour vous la meilleure religion ?" - je pensais qu'il allait me répondre le bouddhisme - il répondit : "La meilleure religion c'est celle qui vous rend meilleur !""
"A celui qui veut vivre 
attentivement
il sera donné en plus
de ses mille et une raisons de rire
de ses mille et une raisons de pleurer
l'émotion pure et permanente
d'exister..."
""Les biens les plus précieux
ne doivent pas être cherchés mais attendus" :
c'est de la qualité de notre attente
ou encore de notre désir
que naît la qualité de notre attention. 
L'attention est alors 
un autre nom pour l'Amour,
quand celui-ci ne se contente pas
d'émotions et de bonnes volontés
mais devient l'exercice quotidien
d'une rencontre avec ce qui est,
avec ce que nous sommes."
 
"Ce qui donne valeur et efficacité à une activité, c'est l'attention avec laquelle on l’exécute [...] Ainsi l'attention conduit à la connaissance et la connaissance conduit à l'adoration"
"Le péché (harmartia) pour les anciens est en effet non seulement oubli de l'Être que nous sommes, mais oubli de notre capacité "d'aimer comme l'Amour incarné a aimé", perte de notre ressemblance avec Dieu. Être attentif, c'est garder le cœur miséricordieux en toutes circonstances, c'est ce qui nous garde en Présence de l'Être."
"Etre attentif avec miséricorde aux êtres et aux choses, c'est leur donner le droit à leur impermanence mais aussi à leur capacité d'évoluer, de se transformer et de changer."
""Qu'ai-je à faire de ce qui n'est pas éternel ?" [...] Sans doute avait il gardé une mentalité de riche, et pensait-il que les réalités spirituelles, comme les autres peuvent s'acquérir. il voulait "avoir" la Vie éternelle sans être certain que ce nouvel avoir mérite qu'on laisse pour lui tous les autres biens. "Vendre tout ce qu'on possède pour posséder la perle précieuse." Or, il ne s'agit pas "d'avoir la Vie éternelle", mais d'être vivant, d'être un avec "Celui qui Est" : la Vie en nous ; et pour cela, d'être libre à l'égard de tous nos avoirs, que ceux-ci soient matériels, affectifs, intellectuels et même spirituels"
"Le bonheur d'un homme libre ne dépend pas des circonstances, mais de ce qu'il fait des circonstances en y introduisant de la conscience et de l'amour. Peut-être éprouvera-t-il alors quelque chose du bonheur "souverain" de celui qui a pu dire : "Ma vie, on ne me la prend pas, c'est moi qui la donne"".
"L'Amour est le seul vrai Dieu
Qui ne soit pas une idole.
On ne peut le garder
Qu'en le donnant"

jeudi 23 juillet 2020

En finir avec les idées reçues sur les pauvres et la pauvreté

Je continue à m'informer sur les inégalités sociales, et à creuser les publications d'ATD Quart Monde ! Avec cet ouvrage, l'association passe en revue plein de préjugés - 88 exactement - organisés en idées reçues sur les pauvres et sur les solutions pour en finir avec la pauvreté.

C'est par exemple "Les pauvres coûtent cher", "On peut gagner plus au RSA qu'avec le SMIC", "Les sans-abri ne veulent pas travailler", "Les immigrés prennent des emplois aux français" ou "Il vaut mieux placer les enfants pauvres"...
Chaque affirmation est ensuite expliquée, accompagnée par des chiffres et des situations concrètes. C'est très pédagogique et instructif !



"Les pauvres font tout pour profiter au maximum des aides
Au contraire, beaucoup ne sollicitent pas les aides auxquelles ils ont droit. Pour différentes raisons (volonté de ne pas dépendre de l'aide publique, complexité des démarches, manque d'information, souhait de ne pas être contrôlé...), une partie des personnes éligibles à différentes aides n'en font pas la demande. C'est ce qu'on appelle le non-recours. Les taux de non-recours sont les suivants : 50 % en moyenne pour le RSA (68 % pour le RSA activité, 35 % pour le RSA socle), 29 % pour la CMU complémentaire, 68 % pour le tarif première nécessité d'EDF, 62 % pour le tarif spécial solidarité de GDF, 50 à 70 % pour les tarifs sociaux dans les transports urbains." 

"Les pauvres sont des fraudeurs 
Ils fraudent beaucoup moins que les autres. Il ne s’agit pas de nier la fraude aux prestations sociales, ni la nécessité de lutter contre elle. Mais elle est très faible par rapport aux autres types de fraudes – notamment la fraude fiscale -, auxquels les discours stigmatisants s’intéressent beaucoup moins [...] 60 millions d’euros de fraude au RSA en 2009 pour environ 2 millions de bénéficiaires, cela représente en moyenne 30 euros par personne et par an. "la fraude des pauvres est une pauvre fraude", estimait le Conseil d’Etat en février 2011. Dernier point : en face des 4 milliards de fraude estimée aux prestations sociales, alignons les montants estimés des non-recours à ces mêmes prestations : 5,3 milliards pour le RSA, 4,7 milliards pour les prestations familiales et le logement, 828 millions pour l’allocation personnalisée d’autonomie (APA)…, soit au total environ 11 milliards "économisés" chaque année par l’Etat parce que, pour différentes raisons, une partie des personnes qui ont droit à ces prestations ne les sollicitent pas. Au bout du compte, malgré la fraude, l’Etat est donc gagnant d’environ 7 milliards d’euros par an !"

"Ce sont les étrangers les plus pauvres qui immigrent en France
[...] Les migrants disposent de ressources importantes, tant en termes financiers, comme en témoigne le niveau de transferts de fonds à destination des pays en développement [...] qu'en termes de capital humain puisque près d'un tiers des migrants récents dans les pays de l'OCDE sont diplômés du supérieur contre moins de 6% en moyenne dans leur pays d'origine"

mercredi 22 juillet 2020

Une femme d'imagination et autres contes

Quelques suites du mois anglais avec ces nouvelles de Thomas Hardy, que je ne pense pas avoir lu depuis Tess. Dommage car le roman m'avait bien plu... Et plus que les quatre nouvelles de ce recueil. Toutes sont des histoires d'amour compliquées ou contrariées, souvent du côté des femmes, qui se prennent quand même pas mal la tête. Elles sont bien écrites et nous transportent dans une campagne anglaise en mutation, mieux reliée aux villes. 

Le hussard mélancolique de la Légion germanique : Phyllis, une jolie jeune fille, est fiancée à Humphrey. C'est un peu son premier et seul contact avec le monde car elle vit avec son père dans un endroit très reculé. Quand un régiment arrive à proximité, tout change...

Le veto du fils : Sophy s'est mariée au dessus de sa condition, avec un pasteur, Mr Twycott. Fuyant le suicide" social à la campagne, le couple gagne Londres. Lorsque Sophy se retrouve veuve, Sam, un ancien amoureux, réapparaît aussi. Mais c'est sans compter sur la dureté de son fils...

Le violoneux des contredanses : Les pieds de Caroline ne peuvent s'arrêter de danser lorsque joue "Balai-à-franges". Ce violoneux la hante, au point qu'elle refuse son bon ami Ned. Quelques années plus tard, ils renouent.

Une femme d'imagination : Mrs Marchmill, en villégiature avec son mari et ses enfants, loue une maison habitée par Robert Trewe, un poète. Elle-même se dédie à la poésie et a vu ses écrits publiés auprès de ceux du jeune homme. Un intérêt presque obsessionnel s'empare de la jeune femme d'imagination. 


mardi 21 juillet 2020

Enterrement de vie de garçon

Ce titre de Christian Authier est sur ma LAL depuis les débuts de ce blog. Croisé à la bibliothèque, j'ai emprunté ce livre pour les vacances. Il est vite lu et sera certainement vite oublié. 

Il s'agit des années 80-90 à Toulouse, entre le lycée et les études d'un groupe d'amis. Parmi eux, le narrateur et Eric, cinéphiles. Eric, on pourrait croire que c'est un grand dur. En fait, il est en rémission et en soin sans cesse dans une course contre le cancer. Il apparaît ici et là dans ce roman qui est celui d'une époque, celle des années Mitterrand, de la fin du bloc de l'est, sur fond de salles obscures et de bars, dont beaucoup ont disparu. Roman nostalgique d'un temps où les sandwicheries et les franchises n'envahissaient pas les rues. Histoire d'amitié brisée, que le narrateur ne parvient pas à oublier. Histoire d'amour en pointillés, avec une Emmanuelle dont on ne sait rien. Roman sympathique mais qui aurait gagné à être un peu plus épais.

 

lundi 20 juillet 2020

Le grand soir

Yes, les sorties de PAL se poursuivent avec ce roman de François Dupeyron, présent dans depuis des années sur mon chevet et dévoré en une soirée. 

Connaissez-vous Gustave Courbet, ce peintre vivant et gouailleur ? Ce roman est l'occasion de le rencontrer, au soir de sa vie, alors qu'il s’émeut de la ressemblance d'une prostituée avec sa belle irlandaise, Jo. Et il plonge dans ses souvenirs, ceux de son amour pour la belle rousse, qu'il peint sous de nombreux angles, et qui l'a quitté il y a bien longtemps. C'est aussi un retour dans sa peinture, son musée Courbet, et surtout la Commune, ses amours avec Adèle et son engagement politique. 

Bien sûr, c'est un homme fatigué, déçu et ruiné, encore un peu ivre de la veille qui nous parle. Un homme mis en prison pour avoir demandé la démolition de la colonne Vendôme qu'il doit désormais rembourser. Un exilé qui n'arrive plus à peindre. Un petit garçon qui cherche toujours l'approbation de son père ou du moins un peu de tendresse. C'est cette variété que nous offre ce livre, sous le rythme rapide et argotique de Courbet. Ce n'est pas vraiment une biographie, ce n'est pas complètement romancé... à vous de voir !


J'ai aimé l'évocation de la Commune, les passages qui concernent la peinture. Le style n'est pas mon préféré mais j'ai réussi à m'y faire... Sympa pour ceux qui aiment ce peintre !

jeudi 16 juillet 2020

Matin de roses

Départ immédiat pour l'Egypte avec ces trois nouvelles de Naguib Mahfouz, dans des quartiers du Caire qui ont changé. C'est plein de mélancolie et de photos sépias, d'histoires de voisinages et de voisins. A vrai dire, tout est empreint de nostalgie, peut-être trop pour moi !


Oumm Ahmad
Oumm Ahmad est une figure du quartier d'Al-Abbasseyya. Cette femme vive et forte connait toutes les histoires du quartier : marieuse, spécialiste des affaires conjugales, elle entre dans toutes les maisons, surtout celles des notables. Et en raconte les secrets. 
"Si je fais appel à mes souvenirs, je ne trouve que des images éparses qui ne veulent rien dire. Une belle qui se montre à une haute fenêtre, trois autres qui débouchent ensemble d'une voûte, une calèche qui se balance sur la place tel un palanquin sous le poids d'une femme. Ne reste de la vie foisonnante d'antan dans le vieux quartier que les souvenirs d'enfance : des paysages flous, des voix qui ne sont plus, une tendresse infinie et un cœur qui bat chaque fois que viennent le remuer les parfums des souvenirs." 
"Nous errâmes ensemble dans un monde peuplé de morts. Combien de gens étaient partis ! C'était comme si les visages n'avaient jamais resplendi de tout leur éclat, comme si les gorges n'avaient jamais vibré de rires. Voilà la conteuse d'histoires, le médecin de l'amour, du sexe et du bonheur, allongée sur un vieux lit, et devenue un fardeau quotidien pour la personne la plus proche à son coeur. Que valent les histoires, Oumm Ahmad, puisqu'elles ne font que se répéter, d'une manière ou d'une autre ?"
Matin de roses
On fait le tour des familles de la rue Al-Radwân, dans le quartier d'Al-Abbasseyya, entre le vieux quartier aux petites rues et le nouveau quartier. Pour chaque famille, on découvre une position sociale, des histoires de mariage et d'ambitions.

Dieu bénisse ta soirée
Un jeune retraité fait le triste bilan de sa vie. Il est désespéré de solitude. Et pourtant, il avait rencontré des jeunes femmes. Au soir de sa vie, une nouvelle histoire est-elle possible ?


lundi 13 juillet 2020

Le bleu des abeilles

Ce joli livre de Laura Alcoba parle de migration, de langue française, de découverte. 

La narratrice quitte l'Argentine où son père est en prison pour rejoindre sa mère en France, au Blanc-Mesnil. Elle apprend un peu le français avec Noémie, sa prof d'Argentine. Et puis, elle part et correspond avec son père autour d'une lecture commune, La vie des abeilles de Maeterlinck. Notre narratrice découvre l'école, et surtout les joies de la phonétique française. Elle s'émerveille de la langue. Et puis, elle découvre la montagne :

"Jamais je n'avais vu autant de neige d'un coup. Là-bas, tout était blanc, partout, pas seulement sur les sommets mais aussi sur le bord des routes et autour de la maison, un chalet tout en bois, comme j'en avais vu dans les livres. Sauf que là, c'était pour de vrai, et j'y étais - c'est la première impression que j'ai eue, d'être entrée dans l'image d'un livre, de m'y être glissée, l'air de rien. Ça alors ! Tout n'était que blanc et les gens étaient dedans. Ce qui n'avait décidément rien à voir avec la neige que j'avais déjà connue, avant c'était de la rigolage. Là-haut, c'est comme d'être tout au fond d'un pot de crème fraîche, ou alors une toute petite chose au milieu d'un plat de purée"

"L’essentiel, avec le reblochon, c’est de ne pas se laisser impressionner. Il y a clairement une difficulté de départ, cette barrière que l’odeur du fromage dresse contre le monde extérieur. Mais il ne faut surtout pas se méprendre à son sujet. Ce n’est pas de l’agressivité de sa part, c’est juste la manière qu’a le fromage de dire : as-tu vraiment envie ? es-tu prêt ? Cette senteur, c’est ce qu’il a trouvé pour être là, pleinement – c’est qu’il ne veut pas être avalé sans qu’on s’en rende compte, être gobé comme si de rien n’était"

Je crois que c'est le passage que j'ai préféré parmi toutes les belles découvertes de la petite fille, et elles sont nombreuses ! Une lecture jolie et sympa.



samedi 11 juillet 2020

Sous le soleil jaguar

J'aime beaucoup les romans d'Italo Calvino mais ces nouvelles m'ont déçue. Nouvelles sur les sens, elles semblent partir dans tous les sens... Peut-être parce qu'elles n'ont pas été achevées ?

Le nom, le nez. Il cherche une femme à son parfum, parfum perçu lors d'un bal masqué. Quelle est cette fragrance et qui est cette femme ? L'odorat réveille des habitudes anciennes, on plonge dans les origines de l'homme et dans une joyeuse nuit d'ébriété, toujours grâce à ce sens.

Sous le soleil jaguar. Communion de goûts dans un voyage au Mexique, un couple se retrouve sans cesse autour de la table pour vivre de l'intensité des saveurs. Et si la plus grande intensité se trouvait dans la chair humaine ? Entre sacrifices des peuples anciens et repas comme sacrés, la bonne chair est centrale dans cette nouvelle.

Un roi à l'écoute. Un puissant sur son trône n'a d'autre rôle que de tendre l'oreille. Ecouter les conseillers, les plaintes et les nouvelles, écouter la voix d'une femme qui chante, écouter le bruit de la guerre et des complots. Histoire de pouvoir et de paranoïa, c'est la plus plaisante des trois. 

Vous l'avez compris, c'est un recueil qui ne mérite pas le détour. Il y a bien d'autres ouvrages plus chouettes, à commencer par Si par une nuit d'hiver un voyageur ou Le baron perché...


mercredi 8 juillet 2020

La Joie

Bon, j'ai eu du mal avec ce livre de Bernanos. J'ai eu du mal à la suivre - mais je n'ai pas lu L'imposture qui le précède. Et j'ai trouvé le roman lent et alambiqué.

Tout tourne autour de Chantal de Clergerie, une jeune fille mystique, belle et pure, entourée de personnages qui ne la comprennent pas et ne pensent qu'à leurs intérêts. Son père brigue des honneurs. Sa grand-mère est folle et s'énerve autour d'un trousseau de clés. Chez les serviteurs - oui, on est dans la bonne bourgeoisie - c'est assez tendu, notamment autour du nouveau chauffeur russe, Fiodor. Quant aux visiteurs de cette villa normande en plein été, ils jouent les tentateurs ou les testeurs de la sainteté de la jeune fille. 

Roman sur le mysticisme, qui joue avec nos nerfs et ceux des personnages pour des prunes, qui traîne en lenteur sous un soleil de plomb... Pas ma tasse de thé !


lundi 6 juillet 2020

Où roules-tu petite pomme ?

Ma première lecture de Léo Perutz remonte... Je renoue avec lui avec cette seconde lecture qui me laisse un souvenir moins marquant que la première. 

On y suit Vittorin, de retour du front russe, où il a été prisonnier. Avec d'autres, il jure de se venger d'un officier russe qui les a maltraités. Mais à mesure que s'éloigne l'ombre de la guerre, le groupe se défait et la vengeance s'éloigne. Seul Georg Vittorin s'acharne à vouloir poursuivre Selioukov. Abandonné des autres, en décalage avec sa famille, il quitte Vienne et son amie pour rejoindre la Russie où la guerre règne toujours. D'aventures en aventures, des rouges aux blancs, il passe dans tous les camps pour rechercher son bourreau. Et finit par faire le tour de l'Europe pour le retrouver. 

Une histoire de vengeance qui finit mal, qui laisse un goût amer, mais portée par une plume sympathique, qui s'interroge sur ce temps de l'entre-deux-guerre. Tout le monde est en paix et pourtant, les balles sifflent toujours.


vendredi 3 juillet 2020

Le jour où la Durance

C'est une amie qui m'a parlé de Marion Muller Colard. J'ai entendu une de ses interviews et, très vite, j'ai eu envie de la lire. 
Dans ce roman, on suit Sylvia, une mère qui vient de perdre son enfant. Une femme qui ne pleure pas, ou ne pleure plus. Une femme qui se croit presque soulagée de cette perte. Car Bastien, lourdement handicapé depuis la naissance, elle le soigne depuis plus de 30 ans. Rien n'habite son corps, rien n'éclaire son regard. Bastien ne réagit jamais. Sylvia le promène, le lave, le nourrit, le masse seule, avec son mari, depuis qu'il est né.
C'est donc Clothilde, la sœur de Bastien, qui prend l'enterrement en main. Et Clothilde, elle pleure. Elle regrette Bastien, elle jouait avec lui, même s'il ne répondait pas, elle l'aimait. 
Sylvia, entre le moment du décès et l'enterrement, est comme pétrifiée. Elle ne ressent pas. Elle agit automatiquement, au point de risquer de se noyer dans la Durance qui elle, ne cesse de se gonfler d'eau et déborde. Et Sylvia, peut-elle laisser déborder un trop plein ? 

Entre présent et passé, la mort de Bastien réveille des souvenirs d'enfance, des drames, des joies aussi. Et s'il avait une place, une autre place que celle qu'on imaginait. Et s'il donnait du mouvement aux autres ce Bastien ?

Sobre, précis dans son écriture, c'est un roman profond et beau sur le deuil, sur la force du vivant.


mardi 30 juin 2020

The Years

Un mois anglais sans Virginia Woolf, c'est triste, non ? J'ai sorti The Years de ma PAL, dont je repoussais la lecture en VO, de crainte de n'y rien comprendre. J'ai eu des moments de flottement, notamment pour suivre les relations familiales.

Au centre de ce roman, les femmes de la famille Pargiter. Pourtant, c'est avec le colonel Abel Pargiter, époux d'une femme malade, Rose, que s'ouvre le roman. Il rend visite à sa bonne amie avant de retrouver les siens pour le thé. Autour de la table, ses enfants, Eleanor, Milly, Delia, Martin et Rose. Il y a aussi Morris et Edward, loin du tea time familial mais aussi fils du colonel, l'un travaillant et l'autre étudiant. On découvre également d'autres parties de la famille, comme la cousine Kitty ou les cousines Maggie et Sara. Si l'essentiel se déroule dans la bonne bourgeoisie, on découvre aussi d'autres aspects, que ce soit par le regard d'une bonne ou par celui des cousines pauvres. 


Entre 1880 et les années 30, on va les voir évoluer, se marier, voyager, avoir des enfants, mourir. Enfin, on apprendra ces éléments par bribes, au travers d'une pensée ou d'une conversation, sans trame narrative pour expliciter tout cela. En effet, les personnages sont toujours saisis au présent, à un moment précis d'une journée, d'une année. Cette journée est toujours décrite par sa météo et sa saison, ainsi que par des éléments sur les lieux traversés, souvent à Londres. A part les dates qui délimitent les chapitres et quelques événements extérieurs comme les bombardements de Londres, les avions, les voitures, peu d'indications temporelles. Nos personnages évoluent dans un perpétuel présent, qui permet d'explorer le flux de leur pensées et de suivre leurs paroles, comme cela est cher à Virginia Woolf. Dans ce pur présent, difficile de saisir l'épaisseur des vies, tout semble épars, sans passé ni futur. Les objets ont plus de constance et de consistance, que ce soit le portrait de Rose ou la bouilloire qui réapparaissent régulièrement dans le roman. Ils sont concrets, ils fonctionnent tandis que nos héros et héroïnes semblent bien volatiles, eux qui n'arrivent pas à communiquer, qui restent dans le banal alors qu'ils rêvent de plus. Cette incommunicabilité, cette difficulté à se connaitre, c'est aussi ce qui accentue la mélancolie de ce roman. Ce n'est donc pas un roman à intrigue mais une lecture plus contemplative, où les choses apparaissent en creux, au hasard d'une pensée. Il y est question du temps qui passe et de l'impossibilité d'habiter ce temps, accentuée par l'éternel présent. Avec ses mondanités, ses soirées et fêtes un peu vides, qui n'amusent guère les personnages, et les réflexions sur le temps, je n'ai pu m'empêcher de penser régulièrement à Proust pendant ma lecture. 

Une très belle découverte !
"Her past seemed to be rising above her present. And for some reason she wanted to talk about her past; to tell them something about herself that she had never told anybody--something hidden. She paused, gazing at the flowers in the middle of the table without seeing them. There was a blue knot in the yellow glaze she noticed.
"I remember Uncle Abel," said Maggie. "He gave me a necklace; a blue necklace with gold spots."
"He's still alive," said Rose.
They talked, she thought, as if Abercorn Terrace were a scene in a play. They talked as if they were speaking of people who were real, but not real in the way in which she felt herself to be real. It puzzled her; it made her feel that she was two different people at the same time; that she was living at two different times at the same moment. She was a little girl wearing a pink frock; and here she was in this room, now. But there was a great rattle under the windows. A dray went roaring past. The glasses jingled on the table. She started slightly, roused from her thoughts about her childhood, and separated the glasses."
"And suddenly it seemed to Eleanor that it had all happened before. So a girl had come in that night in the restaurant: had stood, vibrating, in the door. She knew exactly what he was going to say. He had said it before, in the restaurant. He is going to say, She is like a ball on the top of a fishmonger's fountain. As she thought it, he said it. Does everything then come over again a little differently? she thought. If so, is there a pattern; a theme, recurring, like music; half remembered, half foreseen? . . . a gigantic pattern, momentarily perceptible? The thought gave her extreme pleasure: that there was a pattern. But who makes it? Who thinks it? Her mind slipped. She could not finish her thought."
"There must be another life, here and now, she repeated. This is too short, too broken. We know nothing, even about ourselves. We're only just beginning, she thought, to understand, here and there. She hollowed her hands in her lap, just as Rose had hollowed hers round her ears. She held her hands hollowed; she felt that she wanted to enclose the present moment; to make it stay; to fill it fuller and fuller, with the past, the present and the future, until it shone, whole, bright, deep with understanding."

 

mercredi 24 juin 2020

Moquez-vous des jésuites

Ouvrage de Nikolaas Sintobin sous-titré humour et spiritualité, il explique ce que sont les jésuites.
Chaque chapitre commence par une blague puis décrit en quelques paragraphes un aspect de leur spiritualité.

Il s'attache à plusieurs thèmes comme l'ordre dans le monde, en proie aux tensions ; jésuite diplomate ou manipulateur ; la confiance, la liberté dans obéissance... Il insiste sur le fait de mettre les gens où ils sont bien, d'aider chacun à trouver sa place dans le monde. Il cite l'importance de l'expérience et de la relecture des expériences, du dépassement des limites et des freins, et de l'épanouissement.
Il explique aussi que les études longues sont un moyen pour être crédible dans le monde et pour mieux accompagner personnellement chacun.
Outre l'importance de vivre pleinement et au présent - développement personnel, bonjour, il est question d'être créatif et libre mais aussi de prendre des risques, de suivre la boussole de son cœur, même si elle semble indiquer un nord difficile à suivre. Quant à la prière, elle est évidemment présente mais très liée à la vie : goûter Dieu en toute chose !
Enfin, il est aussi question de la sensibilité aux questions sociales et de accompagnement des élites pour faire changer monde, nourrir l'esprit critique etc.


Quelques blagues pour la route !
« Un coiffeur coupe gratuitement les cheveux aux religieux. Un jour, un dominicain entre dans son salon. Après avoir coupé ses cheveux, le coiffeur dit qu’il ne veut pas d’argent. Alors, le lendemain, le religieux lui fait apporter 12 chapelets en nacre sur sa porte. Puis c’est un franciscain qui vient se faire couper les cheveux, et là aussi, le coiffeur ne veut pas d’argent. Alors le lendemain le franciscain lui fait apporter douze crucifix de saint Damien. Et puis un jour, entre un jésuite, et le coiffeur lui explique qu’il ne veut pas d’argent pour son service. Le lendemain le coiffeur trouve à sa porte… douze jésuites »

« Un jésuite et un franciscain dînent ensemble. Au dessert, arrivent deux parts de gâteau. Le jésuite se sert en premier et prend le morceau le plus gros. Le franciscain proteste : “Saint François nous a appris que nous devons prendre le morceau le plus petit.” Et le jésuite réplique : “De quoi te plains-tu, mon frère ? C’est ce que tu as reçu !” »

lundi 22 juin 2020

Les premiers hommes dans la Lune

Voici un livre de SF que j'ai découvert avec plaisir puis lassitude. C'est notre cher H. G. Wells qui en est l'auteur et il était sur ma LAL depuis des siècles.
Fontana

Bedford s'est rendu dans un lieu reculé pour échapper à ses créanciers et écrire un drame qui lui permettra de retrouver des fonds. Son voisin est un homme curieux, qui passe tous les jours devant sa maison, en gesticulant bizarrement. Bedford l'entreprend et découvre Cavor, un savant qui vient s'aérer les idées en marchant. Mais se savoir observé le bloque, il n'arrive plus à travailler. Bedford lui propose de venir papoter avec lui chaque jour et découvre ainsi plein de sujets scientifiques... Jusqu'à ce que le projet de Cavor, créer une molécule qui crée l'apesanteur, l'intrigue. Il s'y intéresse et imagine des applications pratiques. Ensemble, ils mettent au point une sphère qui leur permettra d'aller dans l'espace, jusque sur la lune. 

Cette aventure, ainsi que la découverte de la lune et de ses habitants, est plutôt réussie et sympathique même si les scientifiques doivent doucement rigoler des hypothèses de Bedford et Cavor. Par contre, les personnages ne sont jamais attachants et les Sélénites sont finalement calqués sur l'organisation des fourmis ou des abeilles. C'est peut-être de la SF un peu dépassée mais je regrette qu'il n'y ait pas vraiment de surprises !

samedi 20 juin 2020

L'homme-joie

Notre challenge touche à sa fin avec l'été mais je pense bien poursuivre la lecture de Bobin qui m'est un régal pour l'âme ! 

Avec ce titre, tout en joie et en lumière, il nous offre 17 courts textes et phrases lancées sur le papier. Des textes comme des rencontres, brefs mais profonds, des textes simples qui dévoilent des beautés que nous ne voyons plus. Une ode à la vie, à cette joie d'être vivants qui coule dans nos veines quand on en perçoit le miracle. Une ode à l'écriture aussi : 
"Ecrire, c'est dessiner une porte sur un mur infranchissable, et puis l'ouvrir". 
Je vous livre des extraits, ou quelques mots, sur chacun de ces textes.

Et ma phrase choc de ce livre est, sans surprise :
"Un livre est voyant ou il n'est rien. Son travail est d'allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts"

L'homme joie : 
"Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante"
"Quelques secondes suffisent, n'est-ce pas, pour vivre éternellement"

C'est Maria : portrait lumineux d'une gitane.

Soulages : sur une visite au musée.
"Ce qu'on voit nous change. Ce qu'on voit nous révèle, nous baptise, nous donne notre vrai nom. Je suis un enfant dans une buanderie, devant des draps noirs mis à sécher sur une corde. Les tableaux sont de grandes bêtes vivantes allongées, un peu engourdies d'être là. Une lumière d'or blanc bat leurs flancs"
"Expliquer n'éclaire jamais. La vraie lumière ne vient que par illuminations, explosions intérieures, non décidables"

L’irrésistible : sur Glenn Gould. 
"Vous m'aimez trop. Vous voulez m'enfermer là où je suis, là où vous êtes, entre les murs de piano noirs, de fauteuils rouges, bien au chaud avec vous"
"Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais on ne peut pas faire deux choses en même temps, mener deux chevaux dans le même galop. On ne peut pas écouter et voir. Voir l'emporte. Voir est beaucoup trop fort, beaucoup plus fort. Au concert, nous sommes trois : vous, moi et le piano. Quatre si je compte la musique. Cela fait trop de monde, et trop de monde cela fait trop de bruit. Au bout du compte on n'entend rien"
"C'est un des rares principes que vous vous connaissez, et peut-être même est-ce le seul : ne jamais contrarier le cours des choses. Ne surtout pas résister au désastre. Quand l'incapacité est là - l'incapacité d'entendre, d'écrire ou d'aimer, l'empêchement de toute respiration - vous lui donnez la place, toute sa place, tout son temps, tout le temps. Vous ne faites donc pas réparer les appareils [...] Vous n'avez à votre disposition que ces instruments rudimentaires, ces machines capricieuses qui rongent vos cassettes, laissant de loin en loin passer un filet de musique, comme les plaintes d'une fée enfermée dans le noir"

Un prince : sur les fleurs. 
"Nous recevons la nouvelle de la disparition d'un être aimé comme l'enfoncement d'un poing de marbre dans notre poitrine. Pendant quelques mois nous avons le souffle coupé. Le choc nous a fait reculer d'un pas. Nous ne sommes plus dans le monde. Nous le regardons. Comme il est étrange. Le moins absurde, ce sont les fleurs. Elles sont des cris de toutes les couleurs"

Un carnet bleu : lettre à la plus que vive.

Le laurier-rose : pour traverser la mort, la mort de l'aimée. 
"La souffrance que nous avons de notre amour est encore notre amour, l’empêche de glisser au noir comme l'y feraient glisser les affreuses consolations"

La gueule du lion : 
"Mon idéal de vie c'est un livre et mon idéal de livre c'est une eau glacée comme celle qui sortait de la gueule du lion d'une fontaine sur une route du Jura, un été"
"Un livre est voyant ou il n'est rien. Son travail est d'allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts"

Des yeux d'or : sur l'essentiel.
"Deux choses importantes sont arrivées aujourd'hui. J'ai tout de suite su qu'il n'y en aurait pas d'autres. A deux heures de l'après-midi c'était plié. Deux émerveillements c'est beaucoup pour un seul jour, non ?"
"Le miracle arrive dans un deuxième temps, quand s'éveille ce qui dormait sous nos yeux, quand ce qui surgit de la vie crève nos yeux et les remplace par des yeux d'or"

Vita Nuova : sur Dante et la chasse. 
"Au bord d'une rivière de feu, Dante découvre ces gens qui ont passé leur vie en ne faisant ni bien, ni mal. Ceux-là "qui ne furent qu'eux-mêmes", le ciel les refuse et l'enfer les recrache"

La main de vie : sur son père et Bach. 
"L'absence de vérité dans une voix est pire que la fin du monde. On ne tord pas un rayon de soleil"

Trésors vivants : sur Alzheimer. 
"Quand mon père ne savait plus rien de moi, il savait encore qui j'étais, je le sentais, je l'éprouvais, et ce qu'on éprouve est plus grand que tout ce que nous dit la science. Ne trouvant plus les prénoms, il rusait. Interrogé sur moi il répondait : "c'est celui qu'on n'oublie pas", et sur ma mère : "c'est la meilleure". Ces oublieux n'oublient rien d'essentiel, c'est ce qui les distingue de nous." 

Les minutes suspendues : sur les fleurs des cathédrales.

Mieux qu'un ange : sur le Christ comme poète 

Le petit charbonnier : sur la mort d'un chat. 
"La vie nous mène à la mort comme une chatte, en les prenant dans sa gueule, mène ses chatons à l'abri."
"Je sais ce que c'est maintenant, un chat : c'est quelqu'un qui ressemble à un chat, qui vient et qui vous prend le coeur."

La restitution : sur le don d'une gitane. 

Un trousseau de clés : sur les clés des philosophes qui ne servent à rien.

jeudi 18 juin 2020

Dernières nouvelles du Sud

C'est un très joli ouvrage que celui de Sepulveda et Mordzinski sur la Patagonie. Il est illustré de photographies en noir et blanc qui racontent un monde perdu, un monde oublié. 


Suite à un voyage mené en 1996, il aura fallu des années à Sepulveda pour écrire les histoires qui composent ce livre. Ce sont les histoires des hommes et des femmes qu'ils rencontrent, des personnages presque hors normes, hors du monde. Ils sont gauchos et à cheval toute la journée, elle est guérisseuse et a bientôt 100 ans, il pilote des avions et répare des trains, il cherche des violons, il est shérif au fond d'une tombe... Toutes ces rencontres forment une joyeuse image d'un sud indépendant, qui se fait racheter et grignoter par l'argent. Un sud aux paysages infinis, aux personnages légendaires, aux habitants décimés. Un sud où l'on ne se retourne pas, où l'on continue de l'avant même si l'histoire a un gout de cendres.

Un joli récit de voyage, au fil de la route et des rencontres de hasard !


lundi 15 juin 2020

Point cardinal

Une fois encore, j'ai bien aimé l'écriture de Léonor de Récondo mais pas autant que Pietra viva. Cette fois-ci, ce n'est pas l'homosexualité mais la transsexualité qui est au cœur du roman.

Laurent est père de deux enfants, il mène une vie tranquille avec Solange et pourtant, depuis quelques mois, il ne se sent pas bien dans sa vie. Il veut faire émerger la femme en lui. Il se travestit régulièrement mais ça ne suffit pas. Après trois jours de solitude et de travestissement, sa femme comprend qu'il y a anguille sous roche. Elle imagine une maîtresse alors que c'est Lauren qui veut exister. Et ce n'est simple ni pour elle, ni pour ses enfants. Ni pour Laurent. On suit donc le parcours de cet homme qui devient femme peu à peu, avec l'acceptation bienveillante de sa femme et de sa fille, contre son fils. 

Pour un sujet aussi dur que celui-ci, on frôle le happy end et le lisse. Tout se déroule finalement assez facilement. C'est un livre qui se lit vite, comme on regarde une série, mais dont les bons sentiments et les clichés dégoulinent. Pas beaucoup de psychologie des personnages, qu'ils soient à la maison ou au boulot. Rien à retenir malheureusement.