lundi 4 avril 2022

Dieu, ma mère et moi

C'est la première fois que je lisais Franz-Olivier Giesbert. Et je le découvre par l'autobiographie, se présentant à travers sa foi et sa philosophie. Au centre, la mère, figure catholique et pragmatique. Et lui se construit avec elle. C'est léger et profond, c'est brouillon mais pas désagréable à lire.

"Dieu, c'est quelque chose qui nous dépasse. L'Eglise a essayé de le mettre dans un cadre où il n'entre pas. Dès qu'on essaie d'être précis et de le réduire à des mots, on devient risible et pathétique. Sur ce plan, il n'y a pas une religion pour racheter l'autre"

"Les preuves de l'existence de Dieu, il suffit de se baisser pour les ramasser. Ou bien de lever les yeux et de regarder le ciel. Certes, j'en conviens, surtout à la campagne. L'urbanisation galopante, avec ses rocades, ses barres de bétons et ses centres commerciaux, n'est pas propice aux crises mystiques [...] On dirait que la société moderne s'échine à effacer les preuves de l'existence de Dieu. Un travail de sape méthodique qui est en train de nous faire tout perdre. L'humilité, l'amour de la nature et l'esprit d'enfance"

"Je ne connais pas de meilleure définition de la joie que celle de Simone Weil : "En toute chose, seul ce qui nous vient du dehors, gratuitement, par surprise, comme un don du sort, sans que nous l'ayons cherché, est joie pure""





samedi 2 avril 2022

Les Plaisirs et les Jours suivi de L'Indifférent

La préface aurait dû m'alerter, qui dit combien ces écrits de jeunesse diffèrent de La Recherche. Certes, on y retrouve les thèmes parisiens, les amours contrariées et les vanités. Mais le style m'en a semblé bien trop précieux et maniéré. 

La première nouvelle nous fait croiser un vicomte malade et son neveu tandis que la seconde s'attarde sur Violante, une vicomtesse qui s'égare dans la vie mondaine, thème qu'on retrouve dans "La Confession d'une jeune fille". S'ensuivent des "Fragments de comédie italienne" qui dressent en quelques paragraphes des portraits d'amis et d'amants malheureux - oui, entre la tristesse et la mort, ce recueil ne respire pas la joie. Je ne garde qu'un souvenir vague de "Mondanité et mélomanie de Bouvard et Pécuchet" qui épinglent leurs contemporains. S'ensuivent plusieurs nouvelles qui parlent d'amour blessé ou non réciproque comme "Mélancolique villégiature de madame de Breyves" ou "L'Indifférent". Les "Portraits de peintres et de musiciens" en vers n'ont pas un intérêt fou. D'autres visions poétiques se poursuivent dans "Les Regrets" où l'on trouve un peu de tout, du descriptif au narratif. "Un diner en ville" porte bien son titre. "La fin de la jalousie" rappelle la brièveté de la vie et les affres de la jalousie.

Snobisme et vie mondaine, plongée dans la Belle Epoque des rentiers en version brève - et répétitive -, je sors déçue. C'est un peu comme si j'avais lu des brouillons non aboutis. 


lundi 28 mars 2022

Revenir à toi

Le dernier roman de Léonor de Recondo est une déception pour moi. Je ne retrouve plus le rythme de son écriture que j'appréciais tant. C'est le roman d'une quête et d'une reconquête. Quête d'une mère disparue depuis des années, une mère malade. Quête de soi à travers la quête maternelle.

Magdalena a reçu un coup de fil : sa mère a été retrouvée. Ni une ni deux, elle prend le train pour la rejoindre. C'est l'occasion de faire défiler les souvenirs avant d'arriver dans la petite maison au bord du fleuve. Une maison débordante d'objets et de saleté. Avant d'accéder à sa mère et à son passé, Magdalena s'attaque d'abord aux choses. 

Une histoire un peu 'facile', des retrouvailles de roman, l'actrice qui joue Antigone - bien-sûr -, tout cela laisse une impression de bâclé. 



jeudi 24 mars 2022

Rire avec les anciens

J'ai repéré depuis plusieurs années cette collection Signets des Belles lettres. La présence de ce titre de Danielle Jouanna à la bibliothèque m'a enfin permis de la découvrir.  

Le principe : une thématique principale, ici le rire, déclinée en sous-thèmes, une intro, des extraits choisis et voilà ! C'est une anthologie de textes grecs ou romains qui font sourire voire rire. Au programme, des bien connus tels qu'Aristophane, Plaute, Pétrone, Lucien ou Martial voire Ovide. D'autres moins attendus comme Homère ou Platon et Tite-Live. Et puis d'autres, oubliés ou mal connus que les extraits permettent de rencontrer. Est-ce que nous rions toujours des mêmes choses ? Eh bien oui, ou en tous cas, il y a des histoires antiques qui peuvent toujours nous faire rire : les histoires de quiproquos ou de mauvaise foi, les histoires d'hommes et de femmes, les caricatures, les sujets de la vie quotidienne ou mythologiques...

Une jolie façon de renouer avec les textes antiques que j'affectionne, qui m'a donné envie de relire ou de me replonger dans les versions intégrales des textes ! 

lundi 21 mars 2022

L'arrière-pays de Christian Bobin

Ce joli livre de Dominique Pagnier permet au lecteur d'entrer un peu plus dans la vie de Christian Bobin. Chronologique, il s'invite au Creusot dans la famille du poète. 

Composé de courts chapitres illustrés d'extraits de manuscrits, de photos de lieux de vie ou de personnes inspirantes, cet ouvrage éclaire les publications de Bobin. Rien de bien surprenant non plus, on retrouve les thèmes chers au poète, ses modèles littéraires et ses gouts musicaux par exemple. Les citations sont nombreuses et émaillent l'ouvrage. 

On entre aussi dans l'intimité de sa famille, la maladie mentale de sa grand-mère, la vieillesse de ses parents. On en sait un peu plus sur Ghislaine ou sur Lydie, sur sa filleule Hélène. Bref, on ouvre quelques portes entrouvertes par les textes de Bobin.

Un joli objet, plutôt pour les fans.



lundi 14 mars 2022

Ce matin-là

Vous connaissez mon gout pour les livres de Gaëlle Josse. Celui-ci était une bonne pioche, j'ai aimé suivre Clara son héroïne.

Un matin pour Clara, tout lâche : sa voiture lâche et elle s'effondre. Ce burn-out, dont le nom n'est pas écrit, va consumer son temps, sa vie, ses amours. La jeune femme efficace et compétente, soumise à des pressions qu'elle ne supporte plus, va mettre sa vie entre parenthèse. Elle peine à s'alimenter, dort, et sortir de chez elle devient une épreuve. Son amoureux ne comprend pas. Son médecin, si.

Et c'est la lente dépossession de soi et sa reconquête que nous observons chez cette jeune femme. Une seconde naissance, une nouvelle liberté par rapport à soi, aux autres. Malgré les fragilités.

Un joli roman, quand la vie met plus de temps à se reconstruire que quelques pages. 



jeudi 10 mars 2022

18 exils

J'ai adoré la Sixième et j'ai du lire d'autres livres de Susie Morgenstern pendant l'enfance dont je ne me souviens pas. Le titre de cet ouvrage, la couverture joviale, m'ont donne envie de retrouver cette écrivain.

Les 18 exils, autant d'épreuves sur son chemin, sont contées rapidement, avec vitalité et drôlerie. C'est sympathique mais absolument pas indispensable.


lundi 7 mars 2022

Le pays derrière les larmes

Avec ce recueil de poésies choisies, j'ai plongé dans le monde de Jean-Pierre Lemaire. Un monde imprégné du soleil, celui de l'Italie, de Menton, celui de l'enfance. Un monde chrétien aussi avec ses passages évangéliques, ses rosaires, ses miracles. Un monde où les mots semblent simples et accessibles mais renferment un sens secret, un sens à découvrir.

J'en ai aimé beaucoup, je vous livre ces poèmes :

Préface

Le vent dégage au-dessus du temps mince
où la rivière continue à jouer aux dés sans lever les yeux
les flancs irrévélés de l'éternité
le blanc qui résume le prisme incandescent de la terre
les montagnes qui vibrent dans l'air d'été comme tes premières lettres
tracés d'un bout à l'autre sur la ligne du haut
inaugurant solennellement le cahier d'écriture
Tu as désormais la page entière devant toi
et tu réentends derrière ton épaule 
les sages voix qui t'ont appris à lire
tressées avec ta propre voix pour épeler la vie
dans cet alphabet aux couleurs bouleversantes
où les lettres n'ont pas toutes le même âge
et suivent les pleins, les déliés des jours
le pâté du petit bois, l'accent du toit rouge
l'initiale droite du clocher et les italiques frissonnantes des noisetiers
La terre a si longtemps gardé tous ses mots dans la bouche
avec les cailloux de l'Arve, en apparence incapable 
d'articuler son vœu profond, sa parole humaine
l'écume des neiges aux lèvres : elle s'exerçait
pour les prononcer clairement aujourd'hui
en sommets, en arbres, en hommes distincts
et tu es l'un d'eux, toi aussi, en paix avec le paysage
ayant enfin appris leur nom et le tien
Tu démêles dans ta voix le fil d'or, le fil d'argent, le fil d'azur
et la veine silencieuse de la Sagesse
comme la ligne pâle des anciens cahiers :
Quand tu chantes on doit les entendre tous

Mer bleu sombre, inentamable
dont le mouvement ne dévoile rien
comme la femme qui a dit non
et redevient dans tous ses gestes
autonome, ignorante, étrangère
antérieure à la question même

Quand on longe les murs
on trouve un jour des hommes-portes
des hommes-fenêtres
par qui l'on voit le monde
le paysage et les autres hommes
ainsi parfois à l'infini
En passant derrière eux
on finit par suivre
sans savoir un chemin
au bout duquel peut-être
tu t'ouvriras aussi

L'autre message

Quand il a lu le dernier mot
il cherche encore au creux de l'enveloppe
autre chose, un signe impalpable
plus fin qu'une épingle, un souffle
qui serait venu clandestinement
ici, loin de la mer, comme des grains de sable
recueillis au fond d'un soulier obscur

Ite missa est

Sous le porche à la sortie
les gens clignent des yeux
Ils partent comme des oiseaux
chacun vers son dimanche
en passant chez le fleuriste ou le boulanger
A la maison, ils referment la porte
déposent leurs clefs
accrochent leur imperméable
Quand on demande d'où ils viennent
ils s'aperçoivent soudain
qu'ils ont ensemble traversé la mer
Leurs souliers sont mouillés
Ce ne sont pas les mêmes

Un coup de vent a soufflé les pétales
des cerisiers de la cité jusqu'à la porte des immeubles
et sur le seuil les gens s'arrêtent
se demandent, le temps d'un battement de cœur
quel jour nous sommes ce matin
quel lendemain de fête

Si tu peux tenir debout sans excuse
une minute au bord de ton vide béant
supporter le vertige intime sans masque
tu me verras et tu te verras presque
avant d'ouvrir les yeux, comme Adam
par les volets de sa poitrine endormie
dont Dieu venait d'enlever une lame
reconnut Êve dans le jardin
Ne comble pas l’excavation de ton cœur
où les cyclamens brûlent à feu couvert
Garde l’entaille vive en ta mémoire
si tu veux donner une chance à mes paroles
Moi, je reste blessée pour te recevoir
par le coup de lance et la marque des clous
J'ai greffé dans mes plaies le souci des hommes
et la Résurrection ne les a pas fermées

On m'ôte à la fin ce que je n'avais pas
comme au serviteur de la parabole
qui ne croyait plus au retour de son Maître
et moins encore au sens de toutes ces années
En creusant sa tombe, il a découvert
l'argent que le Maître lui avait confié
avant de partir pour l'étranger, jadis
ainsi qu'à tous les autres. Lui avait eu peur
Il l'avait enterré à l'époque des troubles
À présent, le Maître ne va pas tarder
mais c'est lui qui croit revenir de voyage
et trouver dans sa poche, en tirant ses clefs
la monnaie qu'il n'a pas dépensée là-bas
une pièce brillante, étrangère, indéchiffrable
qu'il ne peut même plus donner à la quête

Devant la mer

Tu cries devant la mer comme devant un chien
un grand animal que tu veux caresser
qui aboie et te lèche avec sa langue froide
Tu cries et tu ries, moins craintive que nous
et la mer semble avoir à nouveau ton âge
quand elle était encore apprivoisée



Accroupie sur le seuil et nous tournant le dos
tu lèves le nez vers les acacias
pour parler aux oiseaux ; nous, de la pénombre
nous tâchons de suivre la conversation
vive, sensée, intraduisible
où tu racontes en langue indigène
tout ce que les parents ne peuvent entendre
depuis qu'ils sont sortis du ciel en grandissant

Les jouets

Quand tu es partie, dans la maison muette
nous butons encore souvent sur un cube
un animal le nez contre le sol
une balle qui va rouler sous un meuble
émus comme devant les signes épars
d'une civilisation disparue
figée par ton départ au milieu d'un jour
une Atlantide aux métaux mystérieux
dont nous sépare un âge de la terre
et nous avons peur, en rangeant la pièce
de brouiller par mégarde un ordre immémorial
d'effacer le message naïf et secret
que tu nous laissais jusqu'à ton retour

En ce temps-là, les boiteux, les aveugles
t'imploraient sans cesse au bord de la route
et tu les guérissais. Aujourd'hui, c'est nous
infirmes, qui marchons au milieu de la foule
et toi qui attends sur notre passage
pour échanger le jour contre nos rêves
l'avenir contre nos chagrins d'enfant
si nous voulons faire un pas de côté
comme on sort du chemin pour cueillir une fleur

L'habit que nous revêtirons au banquet du Royaume
sera celui de tous les jours
qui nous aura gênés tant que nous le portions

Il était fait à nos mesures
et nous ira si tard, merveilleusement bien
quand nous aurons retouché le miroir...

Entre hiver et printemps
sur l'arbre simplifié devant la montagne
on distingue plus nettement que jamais
la gorge orange du bouvreuil
ou celle, noire et jaune, de la mésange.
Les nuages restent bas
la pâleur des sommets se perd encore en eux.
Après la neige, avant les feuilles
examine ta vie.
Ne remplis pas les marges.

Le grand océan revient frapper aux portes
en octobre, très loin à l'intérieur des terres.
La lumière est salée, on trouve des barques
au fond des jardins et le vent excessif
froisse les tourterelles comme des mouchoirs.
Mobilisation éphémère, exaltante
et tu veux cette année être du voyage
quoique mal préparé, comme une péniche
qui voudrait affronter les vagues de la mer.

Avant tout

Les maisons, les arbres sont tournés vers l'est
regardant la lumière qui vient d'Italie
comme si chaque chose était une aiguille
attentive au passage d'un fil de lumière

à l'intérieur de soi. Les hommes déjà
sont partis en tous sens, et toi qui essaies
de surprendre en chacun l'ouverture secrète
tu dérobes aussi le chas de ton cœur

au fil lumineux. Si tu l'as manqué
il se présentera peut-être à la fin
de l'autre côté, rouge avant de se rompre.
A la dernière heure comme à la première

il faudra lever les yeux de ton ouvrage
accepter le regard de ce qui t'éclaire
- et tu t'endormiras, selon qu'il est passé
ou non par ton âme, uni et dispersé.

Le mimosa

Odeur du mimosa dans l'appartement
quand les invités sont partis : poudre d'or
qui éclaire la nuit, les meubles. En rêve
ne surgiront pas les collines de Nice
mais les façades qu'on voyait du train
donnant sur les voies, jaunes, décrépies.
On imaginait, on enviait presque
ces vies pauvres passées devant un citronnier
parmi les cris d'enfants et le linge aux balcons
avec le ciel bleu qu'on ne remarque plus
mais qu'on sent au fond des arrière-cours.

Les pissenlits

Un rayon du soir traverse le pré,
éclairant une file de pissenlit :
petite procession aux têtes enfantines,
vives, ébouriffées, chacune penchant
d'un côté ou de l'autre, et sages cependant,
comme il convient à l'heure solennelle.
Les autres fleurs du pré regardent, immobiles.
Eux seuls paraissent aller quelque part,
croisent un merle. Et tu voudrais les suivre.

Pierre

Il est le pasteur confirmé du troupeau
mais il n'a pas besoin qu'un ange le soufflette
pour rester humble. Il lui suffit d'entendre
le coq chaque matin. 

La ménagère

Quand elle a fini de cirer les meubles,
d'essuyer les vases, le dos des vieux livres,
elle s'assied, la tête vide.
Les grains de lumière ont partout remplacé
les grains de poussière
mais qui verra la différence ?
Le soleil seul
la félicite.

Matthieu, 13

La perle précieuse
qu'il faut acheter en vendant ses biens
petit à petit, tu la vois briller
noire, dans les yeux d'une sœur Annonciade ;
si jeune, elle a déjà tout donné pour l'avoir.
Ainsi le Royaume entre-t-il en ce monde
par ceux qui ont osé le choix vertigineux
et nous gravitons autour de sa lumière,
éblouis, dispersés, 
cortège de poussières,
hésitation d'étoile.

Annonciation

Dieu
si petit en moi
hors de moi si grand.

Cana

Ce mariage était un printemps sans oiseaux :
les gens ne chantaient plus, parlaient à mi-voix
tandis que le vin baissait dans les coupes.
Nous connaissions bien les mariés, nos voisins,
heureux, insouciants comme tous les mariés
qui promettent plus qu'ils ne peuvent tenir,
commencent bravement par le vin d'amour
et finissent par l'eau de l'indifférence.
Alors je me suis tournée vers la source
encore scellée. Plus tard j'ai compris
son premier refus et j'en ai pleuré :
c'était son sang déjà que je lui demandais
au nom de nos voisins, de nos frères tristes
et c'était, au-delà du pressoir de la croix,
pour le banquet futur, quand la joie coulerait
à pleins bords, ranimant les oiseaux dans les branches,
faisant refleurir le buisson où la rose
blanche de la mort aurait disparu.

jeudi 3 mars 2022

Klara and the sun

Bienvenue dans un magasin qui vend des AF (artificial friend). Klara est l'une d'elle et se charge au soleil. Elle est aussi douée d'une capacité d'apprentissage et d'observation qui lui permet d'interpréter - parfois de comprendre - le monde. Choisie par Josie, une adolescente malade, elle découvre le monde à travers ses yeux. Vivant dans une belle maison isolée, elle interagit principalement avec la mère de Josie, une gouvernante, Rick (un ami de Josie) et Josie elle-même. Elle va surtout tout mettre en œuvre pour la sauver, en ayant recours à un culte étrange, sans imaginer qu'elle n'est guère qu'un jouet pour la jeune fille. 

Sympathique histoire du point de vue de ce robot, avec ses pixels dans la vue. Dommage que certains aspects de cette société futuriste n'aient pas été plus développés comme les "lifted children", la place des robots et des êtres humains ou certains personnages.



lundi 28 février 2022

Un fils tombé du ciel

Lao She nous livre un roman à la fois amusant et tragique avec ce livre. 


On est en Chine, au début du XXe siècle. On ne le ressent pas toujours tant tout est centré sur les relations entre les personnages et autour du héros lui-même. C'est l'histoire d'un enfant abandonné, adopté par une famille sans enfants. Il est marchand, elle est maîtresse de maison. Le petit Tianci grandit entre eux, en faisant tout pour embêter sa mère et se faire gâter par son papa poule. Enfant remuant à la maison, il est vite maté à l'école où il n'apprend pas grand chose. On le suit jusqu'à la fin de l'adolescence, alors qu'il n'a toujours choisi que les plaisirs et la facilité. 

Roman initiatique souvent drôle, parce que l'auteur s'en mêle pas mal, il est finalement assez plat et décevant.


 

lundi 21 février 2022

Les Bourgeois

Voici un roman d'Alice Ferney, sur ma PAL depuis des années. Il est un peu trop à l'image de son titre, enfermé dans une société bourgeoise, une famille aisée entre la fin du XIXe siècle et du XXe. 

A l'occasion de la mort de Jérôme, un des plus jeunes frères, on rencontre la fratrie Bourgeois, les enfants de Mathilde et Henri mais aussi leurs cousins, les enfants de Gabrielle.

A total chez les Bourgeois, 10 enfants : Jules, militaire, Jean aussi. Nicolas, André, Louise, Joseph, Jérôme, Claude, Guy et Marie. Ils évoluent dans des milieux d'affaires, des milieux privilégiés, ils sont médecins, avocats, gradés... Enfin, les hommes. Leurs épouses et les femmes en général sont surtout là pour faire des enfants. 

En même temps qu'on découvre le quotidien de cette famille, on suit la grande histoire de France, celle des guerres mondiales et de la guerre d'Algérie. On suite les évolutions sociales, le rapport à la religion qui change, le rôle des femmes qui s'étoffe. C'est amusant cette grande fratrie mais le lecteur s'en fiche un peu. Et surtout, il peut être un peu décoiffé par les propos sur les droits des femmes, sur leur quotidien et la liberté à laquelle elles ont - ou non - accès. 




mercredi 16 février 2022

Faut-il lâcher prise ?

C'est une collègue qui m'a prêté ce court ouvrage de Robert Scholtus. Le lâcher prise est à la mode, vous l'avez sans doute remarqué. Mais de quoi s'agit-il exactement ? Et est-ce réellement une bonne idée de lâcher prise ? A travers un parcours dans la tradition chrétienne, le théologien nous invite à une autre forme de confiance, entre volontarisme et abandon. 

Lâcher prise, surfer sur la vague d'une société liquide, n'est-ce pas consacrer une démission ou n'est-ce pas parfois juste se lâcher, sans penser qu'il s'agit d'indifférence à l'autre ? N'est-ce pas une défaite que de renoncer à des idées, à des engagements même si la mode est à l'éternel présent ? 

Petit détour par le volontarisme et ses excès, par le mouvement et l'hyperactivité si intense que seule la démobilisation ou le retrait de la course puissent y répondre. Puis on en vient à l'abandon, à l'abandon à Dieu, qui lui aussi peut-être si excessif à vouloir détruire le moi, détruire l'amour propre et la volonté, voire le désir qu'il conduit à une "âme morte". C'est finalement par Thérèse de Lisieux et Charles de Foucauld que l'on commence à s'approcher d'une autre forme de lâcher prise, l'acceptation de son humanité, la confiance et la reconnaissance que chacun a besoin des autres, ne se suffit pas à lui-même. C'est là qu'on commence à parler d'amour et d'abandon dans l'amour, par amour :

"Il faut aimer pour s'abandonner, tout comme il faut s'abandonner pour aimer"
Il est question d'abandonner ses armes, comme Jacob devant l'Ange, sans renoncer à combattre, entre résistance et soumission. De se rendre disponible à un Dieu qui s'est anéanti par amour. 
Une autre façon de vivre avec les autres plus libre et plus aimant ?

"Crois en Dieu comme si tout le cours des choses dépendait de toi, en rien de Dieu. Cependant mets tout en œuvre en elles, comme si rien ne devait être fait par toi, et tout par Dieu seul."

"Il manquera toujours au lâcher prise tel qu'il se comprend aujourd'hui de se renoncer lui-même comme volonté et comme méthode pour n'être plus que cette joyeuse disponibilité à laquelle Dieu nous abandonne"

"Ce m'est tout un que je vive ou je meure,
Il me suffit que l'amour me demeure"


lundi 14 février 2022

La tia Julia y el escribidor

Je profite du mois latino américain pour sortir ce roman de Vargas Llosa de ma PAL de livres prêtés où il patientait depuis l'an dernier. La lecture en était fort divertissante, c'est une belle façon de renouer avec une langue et un continent que j'aime !

Le jeune Marito Vargas étudie le droit et travaille dans une radio de Lima. Il rêve de devenir écrivain et ne cesse de jeter des brouillons d'histoires à la poubelle. Et voilà qu'il commence à faire sortir Julia puis à flirter avec elle alors qu'il s'agit d'une tante, venue de Bolivie. La tia Julia, largement son ainée, divorcée, s'attache aussi à lui. Evidemment, c'est un scandale pour la bonne société !

En parallèle de cette histoire d'amour - assez peu intéressante à mes yeux, sauf pour le côté très rocambolesque de la fin -  on découvre des feuilletons radios du grand Pedro Camacho ! Des histoires étonnantes, burlesques, qui se terminent toujours par un suspense et des questions insoutenables. Cette alternance permet de découvrir une multitude d'aventures, des façons d'écrire différentes et surtout... que les personnages peuvent échapper à leur créateur. En effet, Pedro Camacho se mélange un peu les pinceaux et les feuilletons si populaires tournent à la catastrophe. 

Un roman très agréable, avec des personnages secondaires innombrables qui permettent de découvrir la diversité de la population latino-américaine. Portrait drôle, acerbe et loufoque d'un monde chaotique, c'est aussi un autoportrait de l'écrivain qui revient sur ses jeunes années. Chouette découverte !


jeudi 10 février 2022

D'autres poèmes de Dickinson

7

The feet of people walking home

With gayer sandals go—

The Crocus— till she rises

The Vassal of the snow—

The lips at Hallelujah

Long years of practise bore

Till bye and bye these Bargemen

Walked singing on the shore.

 

Pearls are the Diver's farthings

Extorted from the Sea—

Pinions— the Seraph's wagon

Pedestrian once— as we—

Night is the morning's Canvas

Larceny— legacy—

Death, but our rapt attention

To Immortality.

 

My figures fail to tell me

How far the Village lies—

Whose peasants are the Angels—

Whose Cantons dot the skies—

My Classics veil their faces—

My faith that Dark adores—

Which from its solemn abbeys

Such resurrection pours.


254

“Hope” is the thing with feathers -

That perches in the soul -

And sings the tune without the words -

And never stops - at all -

 

And sweetest - in the Gale - is heard -

And sore must be the storm -

That could abash the little Bird -

That kept so many warm -

 

I've heard it in the chillest land -

And on the strangest Sea -

Yet, never, in Extremity,

It asked a crumb - of Me.

 

271

A solemn thing—it was—I said—

A Woman—white—to be—

And wear—if God should count me fit—

Her blameless mystery—

 

A hallowed thing—to drop a life

Into the mystic well—

Too plummetless—that it come back—

Eternity—until—

 

I pondered how the bliss would look—

And would it feel as big—

When I could take it in my hand—

As hovering—seen—through fog—

 

And then—the size of this "small" life—

The Sages—call it small—

Swelled—like Horizons—in my breast—

And I sneered—softly—"small"!

 

279

Tie the Strings to my Life, My Lord,

Then, I am ready to go!

Just a look at the Horses -

Rapid! That will do!

 

Put me in on the firmest side -

So I shall never fall -

For we must ride to the Judgment -

And it's partly, down Hill -

 

But never I mind the steepest -

And never I mind the Sea -

Held fast in Everlasting Race -

By my own Choice, and Thee -

 

Goodbye to the Life I used to live -

And the World I used to know -

And kiss the Hills, for me, just once -

Then - I am ready to go!

 

315

He fumbles at your Soul

As Players at the Keys -

Before they drop full Music on -

He stuns you by degrees -

 

Prepares your brittle substance

For the etherial Blow

By fainter Hammers - further heard -

Then nearer - then so - slow -

 

Your Breath - has chance to straighten -

Your Brain - to bubble Cool -

Deals One – imperial Thunderbolt -

That peels your naked Soul -

 

When Winds holds Forests in their Paws -

The Firmaments - are still –

 


321

Of all the Sounds despatched abroad-

There's not a Charge to me

Like that old measure in the Boughs

That Phraseless Melody-

The Wind does- working like a Hand -

Whose fingers brush the sky-

Then quiver down, with Tufts of Tune-

Permitted Men-and Me-

lnheritance it is -to Us

Beyond the Art to Earn-

Beyond the trait to take away-

By Robber - Since the Gain

Is gotten not of fingers,

And inner than the Bone-

Hid golden- for the whole of days-

And even in the Urn-

I cannot vouch the merry Dust

Do not arise and play-

In some odd fashion of it's own-

Some quainter Holiday.

 

When Winds go round and round, in Bands-

And thrum upon the Door-

And Birds take places- Overhead -

To bear them Orchestra-

 

I crave him Grace- of Summer Boughs-

lf such an Outcast be-

Who never heard that fleshless Chant

Rise solemn, in the Tree-

As if some Caravan of Sound-

On Deserts, in the Sky-

Had broken Rank-

Then knit -and passed -

In Seamless Company-

 

327

Before I got my eye put out -

I liked as well to see

As other creatures, that have eyes -

And know no other way -

 

But were it told to me - Today -

That I might have the Sky

For mine - I tell you that my Heart

Would split, for size of me -

 

The Meadows - mine -

The Mountains- mine -

All Forests - Stintless Stars -

As much of Noon as I could take

Between my finite eyes -

 

The Motions of the Dipping Birds -

The Morning's Amber Road -

For mine - to look at when I liked -

The News would strike me dead -

 

So safer - guess - with just my soul

Upon the window pane

Where other creatures put their eyes -

Incautious - of the Sun –

 

341

After great pain, a formal feeling comes -

The Nerves sit ceremonious, like Tombs -

The stiff Heart questions was it He, that bore,

And Yesterday, or Centuries before?

 

The Feet, mechanical, go round -

Of Ground, or Air, or Ought -

A Wooden way

Regardless grown,

A Quartz contentment, like a stone -

 

This is the Hour of Lead -

Remembered, if outlived,

As Freezing persons, recollect the Snow -

First - Chill - then Stupor - then the letting go -

 

352

Perhaps I asked too large -

I take - no less than skies -

For Earths, grow thick as

Berries, in my native town -

 

My Basked holds - just - Firmaments --

Those - dangle easy - on my arm,

But smaller bundles - Cram.

 

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A happy lip — breaks sudden —

It doesn't state you how

It contemplated — smiling —

Just consummated — now —

But this one, wears its merriment

So patient — like a pain —

Fresh gilded — to elude the eyes

Unqualified, to scan —


lundi 7 février 2022

Frankie Addams

Encore une sortie de PAL historique pour ce roman de Carson McCullers. Bienvenue dans les affres de l'adolescence, pendant un été ennuyeux.

Frankie est une jeune fille qui vit avec son père, sa nourrice Bérénice, et son cousin John Henry. Une grande nouvelle survient cet été là : son frère se marie. Autour de cet événement, Frankie imagine une vie meilleure, une vie réconciliée avec elle-même, aimée par le jeune couple. Mais la réalité est bien différente. Elle attend impatiemment le mariage, joue à être autre pour mieux se sentir elle-même. Elle erre, elle fait des tentatives, des expériences, observée par une Bérénice attentive. 

Une atmosphère un peu lourde, des histoires d'amour ratées, des journées qui n'en finissent pas, tout tend à donner à ce roman un rythme lent. La frustration et la solitude de Frankie sont au centre, contaminant le lecteur. Un roman très juste sur l'adolescence, la recherche de soi et le flou de ce virage entre enfance et âge adulte. 

jeudi 3 février 2022

Les Disparus

Je crois que c'est Bobin qui m'a donné envie de lire André Dhôtel, des années après Le pays où l'on arrive jamais, étudié au collège - et dont je ne garde aucun souvenir. 

Dans ce roman, il y a des mystères autour de bois où des gens disparaissent. C'est d'abord Casimir, un ami de Maximin, dont on perd la trace du jour au lendemain. Et puis, en s'installant à Someperce comme comptable, Maximin découvre que ce n'est pas la première fois que cela arrive. Il ne fouille ni ne fouine mais découvre petit à petit les étranges mœurs du lieu comme l'éternel dialogue entre les notables du coin :"Des nouvelles ? - Pas de nouvelles". Ou les dégâts faits au camping qu'il gère. Lui-même se sent le besoin de jouer de la musique et est hypnotisé par les bois. Comme ça ne se fait pas, il finit par se parler à lui-même. 

Avec l'aide d'une archéologue, d'un gardien  et d'une drôle de fille, Maximin découvre progressivement les histoires de Someperce, toujours sur le mode de la suggestion, de l'intuition, avec mystères et jamais de certitude.

Un roman étonnant pour ce flou, cet aspect flottant des personnes et des choses, mais prenant et poétique. La nature y a une belle place ainsi que les saisons. La langue est belle, il y a de l'humour, de la beauté... ça se lit très bien !

"Il fut repris par cette hantise forestière et il se dit qu'en effet ce qu'il y avait d'incroyable, c'est qu'à chaque instant tout semblait nouveau en raison même d'une immobilité presque intolérable. Enfin cessons de faire des phrases. Peut-être tout simplement cette campagne était belle, ni harmonieuse ni désordonnée, mais absolument étrangère à toute idée et à toutes proportions connues"

 

lundi 31 janvier 2022

Ce monde est tellement beau

C'est le titre et de bons échos sur ce roman de Sébastien Lapaque qui m'ont donné envie de l'emprunter en bibli. "Lazare, viens dehors !" est un possible sous-titre à ce roman. Ou la divine comédie du siècle. Oui, c'est un roman initiatique, le roman d'une conversion. 

Tout commence un matin de vacances scolaires. Lazare, professeur - en vacances donc -, seul chez lui, prend conscience que notre monde est devenu un immonde : un monde gouverné par l'argent, un monde sans visage, un monde de superficialité. Alors qu'il se rend compte que sa compagne l'a quitté et que ses dix dernières années se sont écoulées dans l'habitude, de petites et grandes choses changent autour de lui. Il rencontre Lucie, qui étudie la disparition des moineaux et l'invite à lire Shakespeare. Il perd son meilleur ami. Et puis, il fait des tentatives : aller vivre un été dans la Bretagne rurale, travailler la terre, aller à la messe, apprendre le nom des oiseaux... Et il se convertit ou du moins semble trouver du sens dans la foi catholique.

Oui, j'ai pitché tout le bouquin, c'est pas sympa. Mais vous ne le lirez pas pour l'histoire, plutôt pour la façon dont tout cela s'enchaine, pour les analyses - parfois un peu longues - sur l'immonde, pour l'écriture agréable sans être remarquable. C'est assez froid, cérébral mais pas intello pour autant. 



jeudi 27 janvier 2022

La plus secrète mémoire des hommes

Aussitôt reçu, aussitôt lu, ce livre de Mohamed Mbougar Sarr n'a pas fait long feu. Il faut dire qu'il s'agit d'une quête, d'une enquête, sur un livre, Le labyrinthe de l'inhumain, et son auteur, T.C. Elimane. Quête littéraire d'un jeune écrivain, elle nous entraine du Sénégal en France, aux Pays-Bas puis jusqu'en Argentine.

Ce livre mythique, c'est d'abord un titre dans un manuel, lié à un écrivain maudit, plagiaire, dont toute trace a disparu. Et puis, c'est le hasard ou le destin de la rencontre entre le livre et notre narrateur, Diégane, un jeune écrivain et thésard, suite à une nuit avec Siga D., écrivaine scandaleuse. 

Lecture du livre, relecture, choc, partage du bouquin dans les cercles de copains écrivains, recherche des traces (articles et critiques), rendez-vous avec Siga D. pour tenter de comprendre le livre ou l'auteur. En savoir plus en tous cas. 

Les formes se mêlent : mémoires, interview, liste, emails... la langue reste précieuse (Diégane, notre héros, thésard, enquêteur et écrivain) ou crue (Siga D.). Elimane se découvre par petites touches, quand il veut bien se laisser voir. Diégane absorbe toutes les infos de Siga D., pompe son enquête, persévère et se rend jusqu'au Sénégal, tandis que d'importantes manifestations se préparent, pour retrouver le village natal du mystérieux écrivain.

Il faut aimer les labyrinthe et les mises en abime, les mots inusités et les jeux littéraires pour s'amuser avec ce livre. S'amuser de se perdre un peu, parfois, entre les voix multiples, entre les pères d'Elimane, entre ses amis égarés dans la Seconde Guerre mondiale, entre les rites de marabout, les vivants et les morts. Suivre les voies de traverse d'une femme qui hait et détruit, qui aime et avance. Suivre les méandres d'un jeune homme qui se forme et ne veut pas vraiment faire de choix. Suivre le court d'une histoire qui fait des virages, qui se moque des chronologies. Une lecture qui fait aimer les livres !



lundi 24 janvier 2022

Paridaiza

Sortie de PAL historique pour ce roman de Luis de Miranda. C'est une histoire d'amour et de monde virtuel, d'ennui et de changer le monde.

Nuno et Clara sont amants mais doucement, l'ennui se glisse dans leur relation. Comment y échapper ? Comment trouver du sens à cette vie ? Sans nouvelle de Clara, Nuno s'inscrit sur Paridaiza, un genre de Second life. Directement lié au cerveau de l'être humain, il lui fait vivre, à travers un ou plusieurs avatars, une expérience complète : il sent, il pense, il aime dans la peau de son ou ses alter-ego. Après une première phase d'exploration, où Nuno est encore présent dans le "vrai monde", commence une addiction plus forte à ce faux monde, où il retrouve Clara. Cherchant à la reconquérir, il entre dans un groupe de rebelles qui veulent pirater le système. 

Un roman sans beaucoup de surprise, dont le thème a pu avoir du succès à sa publication mais qui semble aujourd'hui assez terne. 

jeudi 20 janvier 2022

La femme à venir

Encore un petit Christian Bobin pour le plaisir de ses jolis mots. Le lecteur suit l'enfance, l'adolescence et le début de l'âge adulte d’Albe, fille d’un peintre et d’une lectrice de manuscrits. On la suit dans sa croissance, discrète, simple. Parmi les thèmes importants, la nature, l'amour et la mort bien sûr ! 
Encore une fois, j'y ai glané des mots !

« À dix-sept ans, on voit clair. On voit ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. On devine que le cœur d'un adulte est mélangé de tout. On voit que le cœur d'un adulte est un chiffon, un peu comme ceux qui servent aux peintres, pour essuyer leurs pinceaux. On voit la vie manquée on se promet tout le contraire. On a des colères pures, sans ressentiment. On a des joies toutes neuves, sans fatigue. Mais on ne peut pas tout voir »
« Où donc es-tu partie si vite. Tu es la plus étourdie des voyageuses. En partant, tu as laissé tous tes rires dans mes yeux, tu as négligé d’éteindre la lumière dans mon cœur. Comment pourrais-je m’y retrouver, maintenant »

« La distance entre lui et moi, je la vois, je la sens. Je la reconnais déjà dans la manière de marcher. On ne va pas du tout du même pas. Il va trop vite pour moi. De temps en temps il ralentit, revient à mon côté, mais c’est plus fort que lui […] Il ressemble au père, c’est drôle. Je m’en suis aperçue la semaine dernière. C’est dans les yeux que ça se passe. Quand ses yeux se rapprochent des miens, à les éteindre. A me bruler le cœur. Il est comme le père, mené par quelque chose. On ne sait pas quoi. Le père, je devine, les peintures parlent pour lui. Mais celui-là. Ce mélange de force et de douceur. J’ai cru qu’il allait me gifler, l’autre nuit, quand j’ai éclaté de rire »

« Il y a deux manières de mentir. On peut inventer. On peut aussi dire la vérité, en passant, d’une voix menue, comme une chose parmi tant d’autres sans importance. C’est la plus élégante façon de mentir »

« Elle appelle au secours mais il ne voit qu’un sourire »

 



« Des gens normaux qui vivent à côté de leur folie – comme on dort auprès d’une femme délaissée, peu remuante. Tellement de visages, détachés de la même substance d’humanité, de la même matière d’absence. Albe les regarde un par un. Elle les trouve beaux – d’une beauté qui a affaire avec la douleur. Ce sont les mêmes visages que dans l’enfance, un peu effacés, un peu plus étonnés d’avoir accumulé autant de mauvaises notes »

« On est très près d’une autre vie. Aucun doute là-dessus. Une vie toute rose, peinte en neuf. On la touche presque du bout des doigts. Les pensées y volent déjà – et l’air y est ample. Le cœur y bat déjà – comme détaché, en éclaireur. Et pourtant rien n’arrive. C’est qu’on est empêché. On croit que c’est quelque chose qui empêche. On cherche. On n’a aucune chance de trouver parce que ce n’est pas une chose qui empêche, c’est soi-même : on tient encore à cette vie morte, que l’on n’aime plus. On tient encore à trop de choses. Comment faire. Comment se quitter soi-même – ce qui serait la seule manière de tout quitter »

« Cette conversation – comme toutes les conversations – est un jeu de société. Le but est d’amener l’autre au silence » « Bien peu de gens savent aimer, parce que bien peu savent tout perdre »