lundi 24 février 2020

L'estime de soi. S'aimer mieux pour vivre avec les autres

J'ai emprunté cet ouvrage de Christophe André et François Lelord un peu par hasard, ce n'était pas le titre que je cherchais. Et finalement, ce n'était pas inintéressant.

Des test pour évaluer son estime de soi, et découvrir les lieux où elle était plus faible, des exemples, des aspects plus théoriques et des chemins vers plus d'estime de soi. C'est le genre de bouquin qui n'apprend pas grand chose finalement, même s'il permet de mettre des mots sur des comportements observés ou vécus.

J'en retiens les clés de l'estime de soi :
- le rapport à soi même : se connaitre, s'accepter, être honnête avec soi même
- le rapport à l'action : agir, faire taire le critique intérieur, accepter l'échec
- le rapport aux autres : s'affirmer, être empathique, s'appuyer sur le soutien social
Des clés qui aident à comprendre ce qui manque, ce qui n'est pas nourri, pourquoi on se plaint... 
"Ces trois composantes de l'estime de soi entretiennent généralement des liens d'interdépendance : l'amour de soi (se respecter quoi qu'il advienne, écouter ses besoins et ses aspirations) facilite incontestablement une vision positive de soi (croire en ses capacités, se projeter dans l'avenir) qui, à son tour, influence favorablement la confiance en soi (agir sans crainte excessive de l'échec et du jugement d'autrui)"

"Pour répondre aux attentes des parents, l’aîné investirait son estime de soi dans la réussite et la performance, tandis que, la place de bon élève étant déjà prise, le cadet privilégierait le relationnel"

"Cet abaissement de l'estime de soi n'est probablement pas la seule cause des conduites de racisme ou d'intolérance, mais, pour peu qu'une idéologie ait préparé le terrain, il en facilite certainement l'apparition"

"Si je travaille de toutes mes forces et qu'en plus j'échoue, ce sera la preuve de mon manque de valeur ; alors que si j'échoue sans avoir vraiment fait d'efforts, mon échec sera imputable à ce manque d'efforts plus qu'à mon manque de compétences"

jeudi 20 février 2020

Loin

Vous connaissez Alexis Michalik ? Mais si, c'est l'auteur du Porteur d'histoire que j'ai tant aimé ! Une pièce qui déménage, file comme le vent et enchaîne les aventures. Eh bien son roman, c'est un peu pareil ! Sauf que j'ai moins aimé. 

Antoine, c'est le garçon parfait, ou le gendre idéal. Le mec posé, fidèle, qui va bien gagner sa vie, qui a le sens de la famille, de l'autre, de ce qui se fait... Le mec sans histoire, chiant, quoi ! Pourtant, lorsqu'il découvre une carte postale envoyée par son père vingt ans plus tôt - père dont il n'a jamais eu de nouvelles depuis sa disparition - il fait une entorse à ses habitudes. Il décide d'aller enquêter sur cet homme, en allant là où la carte a été postée. Il entraîne avec lui son ami Laurent, le rigolo fauché, et Anna, sa sœur, son opposé. Et l'aventure commence, relevant du jeu de piste et de l'enquête policière. Une aventure dont il n'imagine pas jusqu'où elle va l'embarquer... 

Ce qui est sympa dans ce livre, c'est le rythme et l'aventure. On a envie de connaître la suite et on ne s'ennuie pas (ou presque pas, sauf quand on nous fait une leçon inaugurale sur le voyage et l'ouverture ou sur l'histoire d'un lieu de façon 'la Turquie pour les nuls' - raccourcis historiques bonjour). Ça pulse, ça avance, souvent de façon complètement improbable et grâce à un magnifique deus ex machina mais qu'importe, on maintient le rythme. Et l'aventure, c'est du Dumas tout du long. Certainement génial au théâtre.

Ce qui me plait un peu moins, c'est justement que ce rythme et cette aventure sans fin manquent de renouveau, de pause, de réflexion, d'échecs... on court d'indice en indice, tels des lecteurs d'un jeu de piste mondial qui ne peut pas rater. Parfois un petit flash-back vient éclairer le parcours fou de Charles, le père perdu... Et c'est souvent grosses ficelles, clichés et idées improbables mais soit. Et là-dedans, difficile d'avoir des personnages un peu nuancés. Antoine change, certes, mais tellement vite que c'en est flippant. Quant aux personnages secondaires, c'est souvent les bons et les méchants, pas le temps de les colorer beaucoup. C'est plein de bons sentiments, de rebondissements, ça accroche le lecteur. Mais c'est aussi un peu décevant, ça manque de style et de fond. On peut comparer à Marc Lévy ou c'est pas gentil ? 


mardi 18 février 2020

Le voyageur imprudent

Le challenge solidaire de Babelio me permet de relire des romans perdus dans ma bibliothèque, lus à l'adolescence comme ce Barjavel. Je n'en sors pas émerveillée. 

Saint-Menoux et Essaillon ont trouvé un moyen de voyager dans le temps. Ils explorent d'abord les années proches puis s'autorisent des bonds dans le temps pour découvrir comment va évoluer l'humanité jusqu'à une civilisation humaine étonnante, ayant muté, dont ils nous décrivent les fonctionnements. Cela n'est pas sans frayeurs ou inquiétudes sur ce que peut modifier leur présence dans ces lieux. Et sur la façon dont ils pourront ou non retrouver le Paris de la guerre, qui est leur quotidien. Voyager dans le passé, c'est une autre affaire, surtout lorsqu'on tente de jouer le destin... et que c'est lui qui se joue de nous. Une fin en mode chat de Schrodinger ou paradoxe du grand-père !

C'est un roman d'aventure et de SF, en mode page turner, efficace. C'est pas toujours très cohérent, c'est loin d'être dingue au niveau de l'écriture. Et c'est hyper rétrograde en termes de place de la femme. Sans parler de la nouvelle société du futur, explorée pendant la moitié du roman, complètement barbante ! Pas si heureuse des retrouvailles.


lundi 17 février 2020

Cher amour

Entre la Comédie française et les voyages pour tourner des films aux quatre coins du monde, Bernard Giraudeau trouve le temps d'écrire des lettres. Plutôt que de tenir un journal, il écrit à une femme, Madame T. Imaginaire ou composée de souvenirs, encore à rencontrer, cette femme est un peu le lecteur interpellé par l'acteur. C'est aussi une femme avec laquelle il imagine un drôle de jeu à la toute fin du livre, le jeu de l'aveugle qui découvre mieux le monde à côté de l'aimée.

Suivant Bernard dans des capitales bruyantes, des bidonvilles joyeux, une forêt tropicale, des cabanes, les planches, l’hôpital, la Jeanne d'Arc, etc., on voit du monde et de ses lieux de pauvreté. On suit les répétitions, les vers de l'une ou l'autre pièce intercalés entre les paysages exotiques. Le lecteur écoute, il suit. Il lit les jolis mots, les jolies phrases, poétiques. Il découvre des personnages et des figures derrière les paysages comme Inès et Valdivia, dont l'amour fait écho à celui de l'auteur. Il ne note rien d'exceptionnel si ce n'est la mobilité incessante de l'acteur et de la caméra.

Belle écriture et beaux voyages, mais sans plus pour moi. C'est une lecture qui restera sans suite. Elle était sur ma LAL depuis des années grâce à Yv.


mercredi 12 février 2020

Le modèle

Youpi, une belle sortie de PAL avec ce roman de Lars Saabye Christensen dont j'avais beaucoup aimé Le demi-frère.

Avec ce livre, on va suivre un artiste, Peter Wihl, dont la prochaine exposition approche et qui n'a pas encore commencé à peindre. Depuis des débuts acclamés par la critique, le peintre peine à se renouveler. Installé avec sa compagne et sa fille, il s'efforce de travailler dans l'atelier désespérément vide. C'est là qu'il vit son premier malaise : il tombe dans les pommes en perdant temporairement la vue. Les malaises se multiplient et le verdict tombe : il est destiné à devenir aveugle. Quel drame pour un peintre. Il ressent alors la pitié qui suinte chez ses proches, ainsi que la peur. Mais il est résolu à trouver une solution, coûte que coûte ! 

Un roman qui monte progressivement en tension, dont le personnage principal s'épaissit tandis que les autres semblent disparaître devant cette cécité programmée. Mais cette cécité, n'est-elle pas finalement dans la cécité à l'autre et la fermeture sur soi, plus que dans le handicap ? C'est en tous cas ce que j'ai ressenti devant les choix du peintre. 


lundi 10 février 2020

Noireclaire


« Je cherche ton visage comme on cherche l’interrupteur dans le noir »

C’est encore un livre à la femme aimée. Lettre ou poème ? Un livre où il y a des fantômes et la belle nature. Un livre qu’on confondrait presque avec d’autres finalement. J’ai l’impression de l’avoir déjà lu, ou presque. Il m’émerveille moins. Et pourtant, ses phrases indubitablement me touchent.

jeudi 6 février 2020

Écorces

Ce court ouvrage de Georges Didi-Huberman fait partie des recommandations qui traînaient depuis trop longtemps sur ma LAL. Oui, je continue à tenter de la faire baisser, le carnet est presque plein ! J'avais un souvenir assez complexe de ma première rencontre avec le philosophe, il faut être concentré pour le lire. Ici, c'est moins dense mais ça ne pose pas moins de questions.

Visitant Auschwitz et Birkenau, le philosophe photographie et ramasse des écorces de bouleaux, qui ouvrent et ferment l'ouvrage. 
"Comme pour rendre évident qu'une image, si on fait l'expérience de la penser comme une écorce, est à la fois un manteau - une parure, un voile - et une peau, c'est-à-dire une surface d'apparition douée de vie, réagissant à la douleur et promise à la mort [...] Or, là précisément où elle adhère au tronc - le derme, en quelque sorte -, les latins ont inventé un second mot qui donne l'autre face, exactement, du premier : c'est le mot liber, qui désigne la partie d'écorce qui sert plus facilement que le cortex lui-même de matériau pour l'écriture. Il a donc naturellement donné son nom à ces choses si nécessaires pour inscrire les lambeaux de nos mémoires : ces choses faites de surfaces, de bouts de cellulose découpés, extraits des arbres, et où viennent se réunir les mots et les images. Ces choses qui tombent de notre pensée, et que l'on nomme des livres. Ces choses qui tombent de nos écorchements, ces écorces d'images et de textes montés, phrasés ensemble"

Il interroge la muséification des camps, le rôle de l'image dans l'histoire, la symbolique des lieux. Illustré, le livre s'écoule avec les photos. On réfléchit sur le cadrage, le geste photographique, témoignage, trace, notamment devant un ensemble de bouleaux qui regardait auparavant un four crématoire et dont quelques images demeurent, témoignant de l'horreur, mais aussi du geste d'un homme à l'appareil caché, qui a pris ces photos un peu floues et mal cadrées, urgentes. Bouleaux qui ont grandi. Bouleaux toujours présents, témoins muets et nourris des cendres.

On découvre les lieux dont le sens demeure mais la forme change : barbelés neufs, baraquements transformés, porteurs de cartels et explications, langage explicitant ce que regarde le visiteur. Ou ce qu'il doit regarder. Monde expliqué, sous-titré, pour le devoir de mémoire. 
"Mais que dire quand Auschwitz doit être oublié dans son lieu même pour se constituer comme un lieu fictif destiné à se souvenir d'Auschwitz ?"

Un de ces livres à la fois poétiques et profonds, qui interrogent, avec des moyens simples, sur des questions complexes. On est dans les doutes et les interrogations de l'auteur autant que dans ses images et ses pas. On le suit comme un guide qui aurait proposé une autre lecture de ce lieu de mémoire et de mort, une lecture à la fois personnelle et sans pathos, une lecture qui sort des sentiers battus. 

"La culture, ce n'est pas la cerise sur le gâteau de l'histoire : c'est encore et toujours un lieu de conflits où l'histoire même prend forme et visibilité au cœur même des décisions et des actes, aussi "barbares" ou "primitifs" soient-ils"

"Mais c'est tout le contraire que l'on découvre peu à peu. La destruction des êtres ne signifie pas qu'ils sont partis ailleurs. Ils sont là, ils sont bien là : là dans les fleurs des champs, là dans la sève des bouleaux, là dans ce petit lac où reposent les cendres de milliers de morts. Lac, eau dormante qui exige de notre regard un qui-vive de chaque instant. Les roses déposées par les pèlerins à la surface de l'eau flottent encore et commencent de pourrir. Les grenouilles sautent de partout lorsque je m'approche du bord de l'eau. En dessous sont les cendres. Il faut comprendre ici que l'on marche dans le plus grand cimetière du monde, un cimetière dont les "monuments" ne sont que les restes des appareils précisément conçus pour l'assassinat de chacun séparément et de tous ensemble."

lundi 3 février 2020

Les luminaires

Je crois que c'est chez Papillon que j'ai noté ce livre d'Eleanor Catton. J'avoue que j'aurais dû réserver la lecture pour cet été - il a l'épaisseur parfaite pour le challenge des pavés - mais j'ai craqué. Et une fois embarquée, je ne me suis pas ennuyée. 

C'est un roman d'aventures au XIXe siècle en Nouvelle-Zélande que nous offre la romancière. Bienvenue dans les contrées de l'or, où chacun et chacune peut refaire sa vie et tenter sa chance. C'est ce que fait Walter Moody, un jeune écossais. Frais débarqué du bateau sur les côtes d'Hokitika, ruisselantes de pluie, le jeune homme prend une chambre à l'hôtel de la couronne. C'est en descendant au fumoir qu'il découvre une étrange assemblée de douze hommes, n'ayant a priori rien en commun. Abordé par Thomas Balfour, agent maritime, ils en viennent à parler de ce qui réunit les 12 hommes. Et chacun raconte une partie de son histoire au nouveau venu, espérant que ses lumières permettront de débrouiller le fil bien entortillé d'une histoire. Il y est question d'un jeune homme disparu, d'une belle de nuit qui a tenté de se suicider, d'un digger mort dont l'épouse vient de récupérer l'héritage, d'un capitaine de navire peu recommandable... Chacun des hommes est plus ou moins mêlé à l'affaire, et se sent complice ou susceptible de l'être. Écoutant à la fois un journaliste, un apothicaire, un prêtre, un homme politique, des diggers cantonnais, un chasseur maori, un clerc, un proxénète, etc. Moody tente d'y voir plus clair dans une affaire qui implique beaucoup d'or, des crimes passés, des vengeances, des histoires d'amour. C'est certainement pour cela que ça prend tant de pages à s'éclaircir !

A mesure du roman, des récits, les pièces du puzzle s’emboîtent, d'autres restent seules. Le temps passe jusqu'au procès qui fait la lumière sur bien des aspects encore incertains. Et laisse tout de même le lecteur à ses supputations avant de faire marche arrière et d'expliquer mieux certaines relations par des flash-back toujours plus courts. 

Outre l'enquête menée par nos protagonistes, on découvre l'ambiance du nouveau monde, où chacun arrive vierge de tout crime, et où le passé n'est pourtant pas oublié, où des relations nouvelles se tissent, où l'on est enclin à croire à la bonne fortune, aux astres, où l'on peut se faire plumer... L'ensemble est conté à la manière du XIXe, avec quelques descriptions, une belle langue. Ce qui est plus particulier, c'est l'inspiration astrologique, qui, selon moi, apporte peu à l'ouvrage à part de jolis dessins. Et la forme des chapitres qui ne cessent de diminuer de moitié jusqu'à un chapitre final étonnant. 

Tout cela donne ce roman étonnant pour le lecteur, c'est une spirale tourbillonnante à laquelle il ne peut échapper. Petit bémol : les personnages ne sont finalement pas très attachants, ou plutôt, ils le sont de moins en moins à mesure qu'avance l'ouvrage car l'intrigue prend le pas sur eux. Une belle découverte toutefois, où les 1000 pages se dévorent !

lundi 27 janvier 2020

La Bibliothèque enchantée

Ou comment se faire avoir par un joli titre et une couverture ! Ce roman de Mohammad Rabie, heureusement court, est une déception. 

Chaher a été chargé par son supérieur d'un rapport sur la bibliothèque Kawbab Ambar. Elle doit être démolie pour qu'y passe le métro. Or, comme c'est un bien légué à l'état, il faut faire un petit rapport. Chaher a un mois de terrain pour le faire. Il choisit d'aller aux archives pour photocopier ce qu'il trouve sur le lieu puis de s'y rendre. Accueilli par le directeur et les habitués, il découvre un lieu foisonnant de livres, au rangement aléatoire, sans inventaire, sans emprunt possible, aux traductions multiples. Des livres, rien que des livres. Il découvre les lecteurs réguliers avec leurs manies ou travaux, il échange avec Sayyid qui connait la bibliothèque mieux que personne. 
C'est à quelques pages de la fin que l'on découvre ce qu'a de particulier cette bibliothèque, son mécanisme secret pour ainsi dire. On se doutait vaguement d'un truc mais c'était mal amené et plutôt ennuyeux. Pour moi, rien à retenir de l'ouvrage qui a pourtant reçu des prix littéraires. 


vendredi 24 janvier 2020

Black

J'aimais bien le challenge classique de Platypus, qui a maintenant disparu. Je lui ai trouvé une alternative sur Babelio avec le challenge solidaire qui propose de lire pas mal d'auteurs présents dans ma PAL. C'est l'occasion de lire un petit Dumas pas bien connu... et pas dingue non plus, il faut le dire.


Tout commence à Chartres, quand Dieudonné de la Graverie croise un grand chien noir qui ne le quitte d'une semelle. Sur ce chevalier, qui n'est en rien agréable ou aimable nous dit l'auteur, nous allons presque tout savoir via un long flash back. Né pendant la Terreur, élevé dans un couvent de dames sensibles et niaises, il épouse Mathilde, sa seule amie. Monté à Paris, il découvre ce qu'impliquent les fonctions de chevalier et la vie de cour. Après un drame, il quitte la France et voyage avec son ami Dumesnil jusqu’à Tahiti. A la mort de ce dernier, qui espère se réincarner, il revient s'enterrer à Chartres pour finir sa vie dans le calme et la gourmandise. Mais ce grand chien noir, héros du roman, entraîne le chevalier hors de sa routine. Dieudonné en devient obsédé et cherche à l'acquérir à tout prix... flouant ainsi sa maîtresse, ce dont il ne tardera pas à se repentir !

Plus que l'histoire, finalement assez convenue et son scénario romantique bien huilé, c'est la narration de Dumas qui est plaisante. Il ne cesse de se moquer tendrement de son héros et, moins tendrement, des héros parfaits des autres auteurs de son temps. 


"Nous avons résolu, dans un moment d’humour qui nous a sans doute été inspiré par le brouillard que nous avons respiré dernièrement en Angleterre, de faire un roman complètement neuf, c’est-à-dire de le faire à l’envers des autres romans. Voilà pourquoi au lieu de commencer par le commencement, comme on le fait jusqu’à présent, nous le commencerons par la fin, certain que l’exemple sera imité, et que, d’ici quelque temps, on ne commencera plus les romans que par la fin"

lundi 20 janvier 2020

Mythologies d'hiver

Joli recueil que celui de Pierre Michon. Que je n'avais pas lu depuis des années ! Au programme, des prodiges en Irlande puis dans les Causses, contés par une belle plume, qui fait ou non des liens entre les différentes histoires.

Ferveur de Brigid : une jeune convertie qui veut voir le Christ.
Tristesse de Columbkill : comment un moine militaire déclenche la guerre pour gagner un livre magnifique, celui des psaumes.
Legerete de Suibhne : un roi simple, qui part en guerre contre frère de son abbé, Fin Barr. Qui le tue et est maudit.

Barthélémy Prunières : anthropologue, c'est sa dernière nuit.
Saint Hilère : Un ermite, à la recherche de Dieu et du diable.
Enimie : Fille de Clotaire, On lui adjuge un prieuré près du Tarn.
Simon : il réinstalle une communauté à Burle, il découvre un squelette avec une chevelure noire et veut savoir qui c'est. Il faut chercher son nom ! C'est Enimie
Santa Enimia : Récit de la vie de cette sainte par Simon, peut-être, une lépreuse soignée par Dieu.
Bertran : gardien des sceaux de l'évêque de Mende, il traduit la vie de la sainte pour récupérer les terres de Burle.
Seguin : Un capitaine qui ravage le pays
Antoine Persegol : il est ivre, il défend le roi à une époque où la république manie bien le fer.
Edouard Martel : il découvre des grottes, le spéléologue nomme la dernière, gigantesque.


mardi 14 janvier 2020

Les sorties des fêtes

El Greco
C'est au Grand Palais que se tient cette belle rétrospective du peintre grec espagnol !
Elle est chronologique, avec quelques sous-sections thématiques, autour d'une oeuvre et de ses variations, d'un genre comme le portrait ou de l'activité de sculpteur - oh surprise - du peintre. 
Le parcours débute avec des icônes. Eh oui, avant de s'adonner aux figures longues et aux couleurs pastel, Greco vient avant tout de Crète où l'art en vigueur est encore byzantin. On le suit ensuite à Venise, où il s'inspire de Titien et Tintoret. Là, on voit la forme et les couleurs se modifier. Place aux tons acides du maniérisme, renforcés dans ses œuvres de Rome. Mais c'est en Espagne qu'il réalise ses œuvres les plus monumentales et à Tolède qu'il restera et persistera dans sa manière originale, bien tard dans le siècle.

Toulouse-Lautrec, Femme rousse en caraco blanc, 1889
Toulouse-Lautrec
A l'origine, je ne devais aller voir que Greco, n'étant pas fan des affiches de Toulouse-Lautrec, la goulue, Aristide Bruant... Et finalement, je me réjouis d'avoir passé le pas car j'ai découvert des œuvres et des aspects du peintre que j'ignorais. Car outre la grande période des affiches, des stars du cirque, de Montmartre et du Moulin rouge, Toulouse-Lautrec s'est aussi intéressé à la photo et à la représentation du mouvement - pas très probant selon moi. Il fait surtout de magnifiques portraits d'hommes et de femmes, du dandy à la grisette. Et il est très lié aux peintres et écrivains de son temps, notamment à travers la Revue Blanche. Enfin, je le croyais presque caricaturiste et moqueur, et je le découvre proche de ceux qu'il peint, ami des danseuses, des chanteurs, des prostituées.
L'exposition est plus longue que Le Greco, plus fournie, et la fin tourne aussi autour de la répétition des mêmes motifs, avec moins d'élan et de vie. 

Raghu Rai. Voyages dans l'instant
A l'Institut de France, il y a un petit pavillon qui accueillait jusqu'à la semaine dernière une belle exposition de photos de Raghu Rai, photographe indien. Spécialiste du reportage photo, il couvre des sujets pour des journaux indiens. C'est la variété et la beauté d'une partie de son oeuvre que j'ai découvert avec cette expo. Jouant sur les contrastes, avec beaucoup de noir et blanc, il s'adonne aussi à la photo couleur, croquant des visages et des corps en mouvement, pleins de vie ! Court mais marquant.
Raghu Rai, marchand de thé dans le train entre Delhi et Mumbai, 1982


L'art en broderie au Moyen Age au musée de Cluny
Le musée est en travaux, n'espérez pas profiter de ces salles après la visite, elles sont réduites à une portion congrue. Hâte de découvrir le résultat. 
En attendant, une superbe exposition de broderies et tissus médiévaux vous est ouverte. Elle commence par un glossaire des points ainsi que des outils, qui me seront bien utile pour comprendre les techniques de broderie détaillées tout au long de l'expo. 
Fragment de caparaçon de cheval, 1330-1340
Ornant les objets de luxe, la broderie se développe en Allemagne et Angleterre. On découvre des ornements liturgiques mais aussi les objets profanes (aumônières, caparaçon de cheval... on n'ose penser aux vêtements princiers). Parmi les œuvres marquantes, des sandales, un antependium avec des saints, les fragments du caparaçon de cheval aux léopards anglais. Et la mitre de la Sainte Chapelle à la nativité délicate. J'ai aussi découvert la magnificence des broderies à l'or nué mêlées aux fils de soie, aussi subtiles que des peintures. 
Œuvres splendides et rarement exposées (pour des raisons de conservation notamment), elles valent le détour. La scéno est discrète, les cartels sont suffisamment détaillés, il aurait peut-être été chouette de voir quelques techniques en vidéo mais l'ensemble est à la fois pédagogique et beau.

Mystérieux coffrets. Estampes au temps de la Dame à la licorne
L'exposition débute avec la présentation de mystérieux coffrets dont l'utilité ne nous est pas connue et qui conservent dans une partie secrète des estampes attribuées à Jean d'Ypres et contenaient certainement des reliques. Mystérieux, non ? 
En réalité, l'expo ne s'attardait pas beaucoup sur cette question mais plutôt sur la production, surtout religieuse, de Jean d'Ypres. 

New - La comédie musicale improvisée
Vous arrivez au Grand Point Virgule pour donner un titre et un lieu qui seront peut-être retenus pour lancer le spectacle. Vous proposez des noms, des airs, des contraintes diverses que les acteurs-chanteurs-danseurs intègrent dans le spectacle. Les musiciens et le dessinateur les soutiennent dans cette improvisation à 100 à l'heure, drolissime et étonnante. Quel talent ! Et toutes les semaines, c'est différent :)

Funny Girl
Une comédie musicale impressionnante au théâtre Marigny ! Super qualité des chanteurs et danseurs, décors à couper le souffle, mise en abyme du théâtre, pas de happy end, c'est du beau spectacle, on se croirait à Broadway.
Fanny Brice veut devenir une star mais elle n'a ni les gambettes ni le minois des belles. Qu'à cela ne tienne, elle a la voix, la volonté et les idées. Et ça marche, elle devient une star avec le producteur Florenz Ziegfeld. Mais elle tombe aussi amoureuse du séduisant Nick Arnstein qui ne lui rend pas la vie facile.
Le scénario n'est peut-être pas complètement fou mais la puissance des personnages, leur humour et la beauté du spectacle compensent largement : on ne s'ennuie pas un instant !

Star Wars - The Rise of Skywalker
Que dire ? C'est dynamique, ça se regarde, il y a même de l'humour. Il y a une quête et bonne grosse bataille finale. Par contre le scénario est pas terrible et on n'a aucune explication sur rien : Qui est Rey finalement ? Comment Palpatine n'est-il pas mort ? Comment se fait-il que tous les indices se trouvent et s’enchaînent si bien si Luke les a cherché pendant des plombes ? Et la dyade, ça marche comment au juste ?

Les misérables
Welcome à Montfermeil Pento ! Un nouveau flic rejoint la BAC (brigade anti-criminalité) et l'on suit sa première journée dans les quartiers avec ses coéquipiers, Chris et Gwada.
35 degrés, lendemain de coupe du monde, tout devrait être calme. Il y a les petits soucis quotidiens, du marchand qui s'étale, des fumeurs de shit... Et puis les soucis plus pénibles comme le vol d'un lion, une arrestation qui tourne à la bavure devant une caméra, l'agressivité qui monte entre les grands frères et les flics. Chacun joue au cow-boy de son côté. Ça se parle mal, ça se chauffe, ça s'échauffe. Pas mal pour un premier jour. Sauf que les petits frères n'ont pas dit leur dernier mot.

Un film assez flippant mais très bien mené sur les banlieues, où seule la force, la menace et les coups permettent de se faire entendre.

lundi 13 janvier 2020

Cassandre - les prémisses et le récit

Voilà des années que ce livre de Christa Wolf me faisait envie. Vous connaissez mon intérêt pour le personnage de Cassandre. Eh bien, voilà encore de quoi le nourrir un peu. 

Les prémisses, quatre conférences, m'ont bien moins intéressée que Cassandre en elle-même mais je vous en parle tout de même. 
La première et la deuxième concernent un voyage en Grèce, depuis le décollage. C'est la visite d'Athènes, du Pirée, de la Crète. L'exotisme, les rencontres, les arnaques, saupoudrées d'un peu d'Eschyle. Cassandre y apparaît bien peu mais c'est là que prend racine le texte et le personnage. 
La troisième est plutôt un journal, menacé par la peur de la guerre atomique. 
La quatrième interroge la place de la femme, en littérature, dans l'histoire.

Cassandre, c'est l'héroïne et la narratrice de cette oeuvre. Elle fonctionne en flash back, alors que devant la porte aux lions de Mycènes, la prophétesse devine le destin qui l'attend. Elle est là, avec Agamemnon, après avoir bravé les tempêtes au retour de Troie. Elle revoit sa cité et la guerre. Elle revoit la paix et les divers navires partis des Dardanelles. Mais elle insiste surtout sur le glissement qui s'est opéré à mesure des liens avec les grecs, le recul du pouvoir des femmes à Troie. Elle raconte la bêtise des hommes, les raisons économiques et politiques de cette guerre dont Hélène est absente. Elle montre la bestialité d'Achille, ce héros qui viole et violente. Elle raconte les rites. Elle raconte ses visions, ses rêves, qui la condamnent. Elle est cette femme qui lutte, qui ne veut pas suivre le chemin des autres femmes, épouses, reines. Elle dérange. Elle est une voix avant tout. Sa narration n'est pas linéaire, elle se permet des détours, des non-dits, des oublis. Ce n'est pas toujours simple de l'y suivre. Mais c'est assez passionnant ! 

samedi 11 janvier 2020

Contes

Cet ouvrage d’Alfred de Musset réunit certains de ses contes ainsi que des lettres satiriques. Ce sont des contes des XVIIIe et XIXe siècles, souvent dans des milieux aristocratiques, où l'on parle amour et honneur. 

La Mouche. Un amoureux disgracié par le roi tente tout pour épouser mademoiselle d’Annebault. Il monte à Versailles et rencontre la Pompadour. Bonne ou mauvaise chance ?

Pierre et Camille. Camille aurait pu être heureuse. Ses parents s'aiment tendrement. Elle est riche et bien née. Hélas, elle est sourde et muette, ce qui signifie alors être moins humaine. Ne pouvant exprimer sa pensée, peut-être n'en n'a-t-elle pas ? Sa mère ne la chérit que plus alors que son père s'éloigne d'elle.

Mademoiselle Mimi Pinson. Les grisettes peuvent elles être bonnes et belles ? Rien n'est moins sûr. Frivoles et joueuses, on ne peut pas compter sur elles. Sauf Mimi Pinson ?

Le merle blanc. Seul parmi les siens, notre héros les fuit. Il explore le monde entier sans trouver son semblable. Pauvre artiste incompris.

Le secret de Javotte. Quand un femme se joue de l'honneur d'un gentilhomme, cela peut mener loin. 

Lettres sur la littérature de Dupuis et Cotonet. Quatre lettres qui partagent le même ton humoristique et satirique de bourgeois qui tentent de comprendre leur temps. Ils décortiquent le Romantisme sans jamais parvenir à le définir, puis l'humanitarisme, s'intéressent au journalisme et à des personnages caricaturaux.

J'avoue que je préfère Musset au théâtre que dans cet ouvrage même si j'apprécie le ton badin, jamais très loin chez cet auteur.

mercredi 8 janvier 2020

Marilyn la dingue

Ce polar américain de Jérome Charyn était sur ma LAL depuis des plombes. Une virée à la biblio l'en a fait sortir. Hélas, ce n'est vraiment pas ce que j'aime en polar. 
Pas d'enquête mais plutôt les mafias et les flics new yorkais qui gravitent autour d'Isaac le pur, Isaac Sidel, un commissaire respecté et craint. Avec ce titre, on suit aussi sa fille Marylin, trois fois mariée et divorcée, cachée chez Zyeux Bleus, un flic d'Isaac. Et pour vilains à arrêter, des ados de 15 ans, le gang des sucettes, qui défoncent les magasins et agressent les commerçants. Jusqu'à la mère d'Isaac. Et si c'était un message ? 
On découvre donc les coins New York, de Little Italy à Harlem, avec quelques virées à Brooklyn, avec leurs escrocs, leurs indics et leurs crimes. On suit une piste anarchique avec un flic déjanté qui tient plus du gourou que de l'inspecteur. Le tout dans un langage coloré et enlevé. 
Vraiment pas mon truc !


lundi 6 janvier 2020

Un assassin blanc comme neige


J’ai un peu plus de mal avec les livres de Bobin qui sont entièrement poétiques. C’est un peu le cas de ce titre. On y croise la beauté à toutes les pages, dans le chant d’un oiseau ou dans la moustache d’un chat, dans les plantes et les yeux des enfants. C’est doux et profond à la fois. C’est un livre à savourer, quelques pages par-ci, d’autres un soir prochain. C’est doux au cœur. Mais ça ne le fait pas toujours battre finalement. J’en garde tout de même une petite récolte de phrases pour éclairer le chemin, surtout la dernière. Pour celle-ci, ça valait le coup de tourner les pages !

« Je te salue à travers l’infranchissable vitre de papier blanc, petit âne aux yeux charbonnés d’étonnement. Tu ne sauras jamais combien j’ai aimé ta manière d’être attentif au rien du ciel »
« Nous ne disposons que d’une seconde pour voler à la vie les bracelets de lumière qui tintent à ses poignets »
« Celle qu’on attend sur le quai de la gare se détache en gloire de la coulée des voyageurs, comme surgie charitablement d’un au-delà jusqu’à ce monde-ci. C’est ainsi que les mères voient leur enfant leur renaître à chaque sortie d’école : un seul visage qui bat du tambour, une seule étoile qui couvre tout le ciel »
« Tous les airs se démodent – pas les chants d’oiseaux »
« Quand le peintre japonais Hokusai meurt en 1849 il a, par ses dessins, rendu la vie dix mille fois plus vivante qu’elle n’était avant lui. Sans doute est-ce là le travail que chacun doit accomplir par sa vie : frotter la pièce d’or mise dans notre main à notre naissance, afin qu’elle brille dix mille fois plus quand la mort nous la volera »

vendredi 3 janvier 2020

Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable

C'est un livre de Romain Gary sur l'impuissance et le vieillissement des hommes. Ce n'est pas très joli, c'est souvent pathétique. Jacques, résistant décoré, chef d'entreprise, doit vendre sa boite. Lors d'une rencontre avec Dooley, un américain de son âge qui pourrait reprendre son entreprise, ils parlent de sexualité et des limites de celle-ci à un certain âge. Cela devient une obsession pour Jacques. Surtout qu'il aime Laura, jeune brésilienne, un amour fou, comme si c'était le premier. Il est prêt à tout pour tenir : fantasmes, médecin et médicaments, au point de même vouloir rompre ou en finir. 

"Je ne me souvenais même plus de mes autres amours, peut-être parce que le bonheur est toujours un crime passionnel : il supprime tous les précédents [...] Tout le linge sale des mots d'amour que l'on a si peur de toucher, parce qu'il est couvert de taches suspectes que les mensonges y ont laissées, renouait ses liens avec le premier balbutiement, le premier aveu, le regard des mères et des chiens : les poèmes d'amour étaient là bien avant l'oeuvre des poètes. Il me semblait qu'avant notre rencontre ma vie ne fut qu'une suite d'esquisses, brouillons de femmes, brouillons de vie, brouillons de toi, Laura. Je n'avais connu que des préfaces. Les mimiques d'amour, la multiplicité, la variété, les coucheries, tous ces au revoir et au plaisir, sont une absence de don authentique qui se réfugie dans le pastiche, dans un "à la manière de" de l'amour. C'est parfois fort bien torché et le métier ne se voit pas trop, le savoir-faire dissimule son habileté, il y a de l'aisance, on peut vivre de moins que rien et pour pas cher, même seulement de plaisir, et d'ailleurs on ne peut pas passer sa vie à attendre qu'elle se révèle capable de génie."

Ce n'est pas du tout mon roman préféré de Gary même si le sujet est intéressant, traitant de l'intime, de l'âge et de ses maux. Mais je trouve ça tout de même scandaleux ces histoires de vieux mecs qui sortent avec des petites jeunes femmes parce qu'ils trouvent les femmes de leur âge trop moches ! 

mardi 31 décembre 2019

13 ans de blog

C'est un blog adolescent maintenant, dont j'ai zappé l'anniversaire le 20 novembre dernier ! Avec des kilos de lectures, plus ou moins aimées, pas mal d'expo (mais moins qu'avant), quelques commentaires... C'est surtout une mémoire, avec ses oublis (les brouillons qui traînent depuis 2015), ses inoubliables comme La plus que vive ou ses oubliés comme Cinq amoureuses
Un blog qui continuera en 2020, à ce petit rythme tranquille, sans se perdre sur d'autres supports. L'occasion aussi de souhaiter à tous les lecteur.rices qui passent par ici une magnifique année 2020. Bonne promenade dans les livres cette année encore !

lundi 30 décembre 2019

Louise Amour

Histoire d’amour, évidemment  !

Louise est parfumeuse, riche, légère. Elle est présente au monde et aux autres, elle éclaire le monde. Et notre narrateur écrit. Il aime les écrits des saints et des mystiques. La rencontre des deux fait des étincelles et c’est le début d’une histoire. Une histoire de passion et de mort, comme toutes les histoires d’amour. Une histoire d’amour et de jalousie, de possession. Une histoire qui vient fendiller la carapace de cristal du narrateur. 

Lieux : cimetières, églises, champs de fleurs et roseraie. Alternance de lumière et de sombre, entre les lieux de Louise et ceux du narrateur, en pleine lumière.

Encore une belle incursion dans l'imaginaire de Christian Bobin et dans sa langue si douce à mes yeux : « Arrive la mort – ou la grâce d’une épreuve sans issue imaginable – et l’épouvantail brûle en une seconde et du feu surgit un vivant absolu, une personne non encombrée d'elle-même ni infestée par le monde, un tout petit éclat bleuté du grand vitrail de Dieu – une âme »


« Les livres sont de vieux serviteurs sur le dos desquels nous disposons, afin qu'ils les portent à notre place, nos craintes et nos espérances. Le temps passé à lire qui est du temps changé en lumière, l’espérance attrapée comme un rhume en rêvant, la puissance secrètement demandée aux livres savants, tout de nous pèse sur les épaules, la nuque, le dos de nos esclaves de papier. Il suffit ensuite de les regarder pour connaitre leur maître. La bibliothèque de Louise Amour ne révélait-elle pas une âme éprise de ce Dieu exténué d’être seul, à qui les roses proposent l’asile de leur douceur ? »
« Le visage de la jeune femme derrière Santal avait la sourde luminosité de celle qui, penchée au-dessus d’une flamme invisible, ne songeait qu’à l’entretenir et s’oubliait elle-même. Elle semblait avoir l’autorité abrupte de ceux qui se donnent à l’essentiel, sans aucun souci de plaire. Le Christ avait aimé de telles voisines fidèles et sans prestige »
« Certains êtres sont comme le lilas qui sature de son parfum, jour et nuit, l'air dans lequel il trempe, condamnant ceux qui entrent dans son cercle embaumé à éprouver aussitôt une ivresse intime qui fait s'entrechoquer, comme des verres de cristal de Bohême, les atomes de leurs âmes. Dans les entours de telles créatures, comme dans ceux du lilas, plus moyen de garder une conscience claire. La pensée est un soleil d’hiver. Elle a besoin du froid et du sec pour s’élever. L’ivresse, même quand elle n’est que mentale, l’humidifie, l’alourdit et finalement l’empêche de s’envoler »
« Le luxe donnait l’impression que la vie était délivrée de la mort, de la douleur, du temps – et au bout du compte de la vie même »
« A la fin de chaque jour d’absence de Louise Amour je prenais le carnet au-dessus de la pile, je le remplissais de mots jusque tard dans la nuit, et c’était comme verser un vin précieux dans un verre sans fond. Louise Amour, quand je ne pouvais la voir, devenait plus haute qu’une cathédrale. Son absence jetait de l’ombre sur tout, comme si une géante avait recouvert de ses jupons la terre entière – villages, routes et projets […] Je la remerciais au contraire silencieusement de m’avoir abandonné, de m’avoir laissé dans une épreuve que finalement, avec de l’encre et du papier (comme font les enfants après le départ soudain de leur mère dans la pièce à côté), j’avais changé en grâce. J’offrais mes prières de papier à la déesse de chair. Elle prenait son temps pour les lire. Elle prenait son temps pour tout»
« Chacun de nous est fait pour une seule chose et cette chose, quand il l’accomplira, le contiendra en entier, mieux qu’un cercueil. J’étais fait pour adorer. J’avais été élevé pour ce sacre dont j’inventais la couronne d’encre et de papier »
« Elle portait son cœur sur son visage comme les saints qui tiennent leur cœur dans leurs mains, à l’extérieur d’eux-mêmes »
« Le parfum des parfumeurs, c’est l‘âme volée des fleurs. On devrait l’interdire aux belles dames et l’utiliser uniquement pour laver les clochards et les agonisants »

lundi 23 décembre 2019

Le naufrage des civilisations

Voici un autre essai d'Amin Maalouf, plus récent que les Identités meurtrières, mais qui interroge tout autant notre rapport à l'autre. Parcourant l'histoire de l'Orient au XXe siècle et au début du XXIe, l'auteur s'inquiète. Car un vent violent parcourt le monde, qui semble bien aller à sa perte. 
Entre l'essai et le témoignage autobiographique, Amin Maalouf remonte le temps. Il voit des lignes de fracture : la guerre des 6 jours, qui a écrasé le rêve arabe et fait de l'Orient un perdant ; et 1979, avec la chute du shah d'Iran, le début de la guerre en Afghanistan, la prise d'otage à la Mecque... Et le discrédit du communisme, la faiblesse des USA et de l'Europe pour inspirer d'autres. Bref, c'est plutôt  l'histoire des rendez-vous ratés et chacun dans son coin que tous ensemble ! C'est cela que déplore l'auteur. Il met aussi en garde : comment rester en démocratie alors que les ténèbres s’amassent ? Et comment ne pas tomber dans le piège de la sécurité, du confort et du bonheur qui nous ferait abdiquer notre liberté ?

"Tout au long de l'histoire, les expulsions massives, qu'elles paraissent justifiées, légitimes ou pas, ont généralement nui à ceux qui sont restés bien plus qu'à ceux qui ont été chassés"

" Dans une société où les minoritaires subissent la discrimination et la persécution, tout se corrompt et se pervertit. Les concepts se vident de leur sens. Parler encore d'élections, de débats, de libertés académiques ou d'Etat de droit devient abusif et trompeur"

"Ce qui caractérise l'humanité d'aujourd'hui, ce n'est pas une tendance à se regrouper au sein de très vastes ensembles, mais une propension au morcellement, au fractionnement, souvent dans la violence et l'acrimonie [...] Ce qui aggrave encore cette tendance, c'est que le monde est aujourd'hui rempli de "faux ciments" qui, telle l'appartenance religieuse, prétendent réunir les hommes alors qu'ils jouent, dans la réalité, le rôle inverse"

"Je suis même tenté de redire ici ce que j'ai dit à propos de Mandela et de sa manière de remédier aux tensions raciales dans son propre pays : il arrive que la générosité soit la moins mauvaise solution ; et il arrive qu'une bonne action soit aussi une bonne affaire"

"Ce que je regrette, c'est la disparition d'un certain état d'esprit qui a existé du temps des empires, et qui considérait comme normal et légitime que les peuples vivent au sein d'une même entité politique sans avoir forcément le même religion, la même langue, ni la même trajectoire historique"

"Nous progressons dans de nombreux domaines, nous vivons mieux, et plus longtemps. Mais quelque chose se perd en route. La liberté d'aller et de venir, de parler et d'écrire, sans être constamment surveillés"

mercredi 18 décembre 2019

Celles qui savaient

Sont au nombre de 5 pour Claude Pujade-Renaud : Cassandre, fille de Priam et d'Hécube ; Oenonè, amante de Paris ; Okyrrhoè, fille de Chiron, changée en jument ; Jocaste, mère et amante d'Oedipe ; Ismène, fille d'Oedipe et Jocaste, soeur d'Antigon, Polynice et Eteocle. 

Elles ont en commun un don de prophétie ou de prescience. Elles savent. Cassandre, on le sait bien, connait le sort de Troie et le sien sans être crue. Elle est ici amoureuse d'Hélénos, son frère. 
Oenoné, c'est plutôt une fille des bois, une sauvage très tendre avec Paris, qui voit bien les dangers à regagner Troie, à se confronter à son abandon, à ses frères.
Okyrrhoé, je ne la connaissais pas. Née près d'un torrent, elle connait aussi l'avenir et le révèle à Asclépios pour être aussitôt transformée - avec quelle économie de moyen de l'auteur !
Jocaste et Ismène parlent des Labdacides et de leur lignée maudite.

Sous une forme poétique, très courte, et bien différente des autres textes lus de cette auteur, j'ai découvert ces cinq destinées de femmes, maudites par leur savoir. Une lecture belle et simple. 

lundi 16 décembre 2019

La grâce de solitude


Marie de Solemne dialogue dans ce petit ouvrage avec Christian Bobin, Théodore Monod et Jean-Michel Besnier. Leur thème ? La solitude. La solitude choisie, qui permet de préserver un certain bien-être. Une solitude qui ne se confond pas avec un isolement, non consenti. Une solitude qui n’est pas une malédiction ou quelque chose à fuir mais une grâce qui permet de se révéler.

Comme souvent, j'ai été attentive aux phrases de Bobin que je glane pour moi, pour vous : 
« Pour vivre, il faut avoir été regardé au moins une fois, avoir été aimé au moins une fois, avoir été porté au moins une fois. Et après, quand cette chose-là a été donnée, vous pouvez être seul. La solitude n’est plus jamais mauvaise. Même si on ne vous porte plus, même si on ne vous aime plus, même si on ne vous regarde plus, ce qui a été donné, vraiment donné, une fois, l’a été pour toujours. A ce moment-là, vous pouvez aller vers la solitude comme une hirondelle peut aller vers le plein ciel »
« L’amour, la solitude, l’écriture, le chant, le jeu, j’aime par exemple à les faire tourner comme des toupies sur la page, parce que je les éprouve dans ma vie même comme tournant l’une sur l’autre, l’une dans l’autre »
« Il y a un creux qui est en vous, que vous ne supportez plus, et que vous allez remplir avec des nourritures plus ou moins digestes. Souvent, on remplit très vite ce creux, ce vide, cette attente naissante, alors qu’elle demanderait un peu de temps encore pour nous dire ce qu’elle a à nous dire. Mais, nous, on essaie de la combler tout de suite. C’est comme une question qui se pose et qu’on essaie d’arrêter. On n’y répond pas… on essaie de la tuer »
« Ce que j’attends, c’est l’inattendu. Ce que j’attends, c’est ce que, par définition, je ne peux même pas imaginer attendre. Parfois ça prend précisément la forme de quelque chose qui va être tellement imprévisible que dans un premier temps ça va me blesser, ça va me contredire. C’est par là que je sais la vie – que je la reconnais en tous cas -, que je sais qu’elle est fidèle »
« Dans l’autre, c’est mon propre cœur que j’entends battre. Toujours en reconnaissant parfaitement l’altérité de l’autre, ce qui en lui m’échappe »
« Si on veut transmettre quelque chose dans cette vie, c’est par la présence bien plus que par la langue et par la parole. La parole doit venir à certains moments, mais ce qui instruit et ce qui donne, c’est la présence. C’est elle qui est silencieusement agissante »
« Sans « ailleurs », ça ne tient pas. En fait, si on aime uniquement avec notre propre volonté, un jour ou l’autre… on craque. Tôt ou tard, on craque… et c’est effroyable »
« Dans la solitude on rejoint Quelqu’un d’autre que soi »

Et comme il n'y avait pas que Bobin, j'ai aussi récolté d'autres phrases : 
Besnier « Je ne pense pas que le solitaire ait renoncé à séduire l’autre, seulement il veut séduire avec d’autres armes, en offrant l’image de son autonomie, de son indépendance, de sa force. Il y a chez le solitaire une dénégation de la sociabilité »
Monod « Voilà un enseignement du désert : on n’est jamais pressé ! On peut toujours remettre au lendemain, ou à la semaine d’après, ce qu’on a à faire. Rien ne presse… »

mercredi 11 décembre 2019

Sorties ciné de décembre

Frozen II
Evidemment, j'avais tant aimé Frozen que je ne pouvais pas passer à côté du 2e volet. 
On retrouve Elsa et Anna, en grande forme, avec Olaf, Sven et Kristoff. La vie semble belle et simple au royaume si ce n'est qu'Elsa entend des voix. Et décide de les suivre. Super idée, non ? 
Forêt enchantée, malédiction, éléments en colère... Les princesses sont prêtes à tout affronter ensemble. Une quête qui leur apprendra la vérité sur les pouvoirs d'Elsa, sur leurs parents, sur la malédiction. 
Evidemment, pas le même effet wahou qu'au premier opus : pas de chanson inoubliable et qui fait frissonner - même si la chanson Lost in the wood est incroyable, fans des années 90 enjoy. L'histoire est moins dingue et les personnages ne nous révèlent pas beaucoup de surprises. 
Par contre, beaucoup d'humour avec un Olaf en super forme (restez jusqu'à la fin du générique pour le dernier fou rire), des paysages et des textures toujours aussi travaillés et splendides ! On passe un bon moment.


Hors Normes
Autre style avec ce film sur le travail d'éducateurs auprès d'ado et adultes autistes. Bruno et Malik ont deux associations complémentaires pour accompagner ces jeunes et former des éducateurs. Lorsque l'association de Bruno est auditée, c'est la réalité des manques des autres structures qui surgit : jeunes refusés par toutes les structures, attachés ou drogués parce que trop incontrôlables. Alors certes, c'est un peu le bazar chez Bruno, mais les jeunes sont traités avec dignité et amitié. Et ça marche plutôt bien puisqu'ils progressent !
Un petit pas vers plus d'humanité ? Et de meilleurs soins ?

lundi 9 décembre 2019

Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées

Je viens de terminer la biographie de Carl Gustav Jung, le psy. C'était long, parfois bizarre, souvent passionnant. 
Carl Jung revient sur les différentes étapes de la vie, sa relation aux parents, à l'école où il ne brille pas. Il raconte ses premiers jeux, rêves et rites d'enfant, qu'il redécouvre bien plus tard. Il raconte son chemin vers la médecine et la psychiatrie, un peu par hasard. C'est chronologique mais c'est truffé de signes, de symboles et de rêves qui nous perdent parfois. Il est peu question de patients, d'exemples, surtout de lui, de ses propres rêves et interprétations. Il est intéressant de le voir élaborer des théories sur sa personnalité, avec sa part d'ombre et de lumière. 
On lit aussi son lien avec Sigmund Freud puis leur séparation. On le suit dans ses voyages, toujours fruits d'apprentissage et de nouvelles inspirations. Mais parfois, pas même besoin de partir, son exploration de l'alchimie, des religions, des cultures, des images et des symboles suffit. 
C'est dense, mais ça se lit bien. Par contre, pas mal d'éléments m'ont échappé concernant ses autres livres et ses théories comme psychiatre. 


"J'ai souvent vu que les hommes deviennent névrosés quand ils se contentent de réponses insuffisantes ou fausses aux questions de la vie. Ils cherchent situation, mariage, réputation, réussite extérieure et argent; mais ils restent névrosés et malheureux, même quand ils ont atteint ce qu'ils cherchaient. Ces hommes le plus souvent souffrent d'une trop grande étroitesse d'esprit. Leur vie n'a point de contenu suffisant, point de sens. Quand ils peuvent se développer en une personnalité plus vaste, la névrose d'ordinaire cesse."
"Tout ce qui m'irrite chez les autres peut servir ma connaissance de moi-même"

samedi 7 décembre 2019

En attendant Bojangles


J'ai beaucoup vu ce livre d'Olivier Bourdeaut sur les blogs. J'ai fini par l'extraire de la PAL familiale et - même si j'ai plutôt passé un bon moment dans cette drôle de famille - j'en sors moyennement enchantée.

C'est un livre à deux voix, celle du père et celle du fils, tous deux fascinés par leur épouse et mère. Ils vivent une vie de fête, de cocktails, de danse, de châteaux en Espagne. Leur animal domestique est une grue. A travers les mots de l'enfant, on devine d'autres réalités : le rapport à l'école, à l'autorité, au monde n'est pas comme les autres. Mais tout est entouré de rires et d'alcool avant le dérapage, qu'on voit bien venir. Car cette fête perpétuelle, cette soif de changement, cette femme qui est appelée d'un prénom différent chaque jour cache une fragilité. Dans une seconde partie plus triste mais toujours voilée de paillettes et de jeux, feu d'artifice final et fin tragique. Les histoires d'amour fou finissent aussi mal que les autres.

Un roman qui se lit vite, dont l'ambiance toujours survoltée et artificielle amuse mais ne permet pas réellement de s'attacher aux personnages. Et rien de dingo dans l'écriture. Un petit livre d'une soirée, qui ne laissera pas beaucoup de traces dans ma bibliothèque. 



lundi 2 décembre 2019

L’épuisement


Ce n’est pas la lecture la plus évidente de Christian Bobin. C’est un peu échevelé, brut, passant du coq à l’âne. Alors, évidemment, sans Ariane, je me suis un peu perdue dans le labyrinthe des pensées de l’auteur. Cela ne les rend pas moins belles. Cela me les rend plus difficiles à relier. Car j’aime le petit fil fragile qui dessine des routes dans les livres, ce petit caillou qui lui permet de ne pas se perdre dans les pages. Mais la couleur est annoncée dès le début : on ne sait pas ce que sera ce livre.

« Les écrivains qui savent d’avance ce que sera leur livre ne sont pas des écrivains mais des créatures de Dieu atteintes par la folie du raisonnable, du sérieux, du devoir à rendre. Je n’ai pas de devoir à rendre. J’ai un livre à faire pour la lumière qu’il me donnera »
Et c’est ainsi que je m’aventure dans le livre, plein de moments ordinaires, mais dont les mots font danser la lumière. Il y est question d’écrivains, d’artistes, de films qui nourrissent l’auteur et de moments de sa vie : les premiers jours d’école, le boulevard d’une petite ville industrielle, un amour… Je l’ai refermé en me disant que je n’y avais rien compris et je l’ai rouvert pour relire toutes les pages griffonnées, les paragraphes soulignés… J’avais une récolte incomparable de mots qui me touchent. Et si finalement, c’était ça qui me nourrissait, plus qu’une histoire bien linéaire ? Car, comme Bobin l’écrit, « Et c’est quoi, la fin d’un livre. C’est quand vous avez trouvé la nourriture qu’il vous fallait, à ce jour, à cette heure, à cette page »

Alors dans la récolte abondante, arbitraire, je choisis cette petite phrase évocatrice : « J’aime les miroirs, les icônes et les livres. J’aime ce qui retient sur soi de la lumière avant de nous la rendre, augmentée d’une secrète beauté » et celle-ci qui me parle : « L’intelligence ce n’est rien d’autre : une manière personnelle de se tenir devant soi et devant le monde, une manière propre à la personne de se laisser altérer par ce qui vient et de chercher son bien à elle, rien qu’à elle, dans ce qui la traverse et parfois la tue. Lire par exemple c’est une des manifestations les plus simples de l’intelligence, cela n’a rien à voir, absolument rien à voir avec la culture. Lire c’est faire l’épreuve de soi dans la parole d’un autre, faire venir de l’encre par voie de sang jusqu’au fond de l’âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. Toute lecture qui ne bouleverse pas la vie n’est rien, n’a pas lieu, n’est pas même du temps perdu, est moins que rien. Toute vie qui n’est pas bouleversée par la vie et qui ne va pas, seule, sans le réconfort d’aucune leçon, trouver son bien dans ce bouleversement, est morte. Ce qui est le bien d’une personne c’est à la personne seule d’en décider, en ne s’appuyant que sur la lumière suffisante de sa propre solitude, au plus loin des convenances de pensée ou de morale »
« Un événement dans la vie, c’est une maison avec trois portes séparées – mourir, aimer, naître. On ne peut y entrer qu’en franchissant les trois portes simultanément, dans le même temps. C’est impossible et cela arrive »
« Le mort en nous c’est le maître, celui qui sait. Le vif en nous, c’est l’enfant, celui qui aime, qui joue à aimer »
« C’est le premier apprentissage du mensonge collectif : faire semblant d’être là où nous ne sommes pas »
« L’amour c’est quand quelqu’un vous ramène à la maison, quand l’âme revient au corps, épuisée par des années d’absence »
« Aucune vraie rencontre ne peut se faire sans aussitôt nous défaire. Aucune rencontre hors de l’amour, aucun amour qui ne commence par nous tuer »
« Je n’ai jamais vécu en couple, par gout profond de la solitude. Ce qui fait le désespoir de tant de couples c’est un irrespect de la solitude native de l’autre »
« L’enfance avait choisi ce qu’elle choisit toujours : la vie, quand bien même la mort jouirait des services du meilleur attaché commercial qui soit. Je crois que l’enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu’il n’y a qu’elle à écouter »
« La solitude est une maladie dont on ne guérit qu’à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède, nulle part. J'ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d'être seuls et demandent au couple, au travail, à l'amitié voire, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l'amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d'être seuls fait d'eux les personnes les plus seules au monde »
« Je crois que c'est ça, un artiste. Je crois que c'est quelqu'un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l'espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l'encre ou même du silence. Dans ce sens, artistes nous le sommes tous, exerçant le même art de vivre avec plus ou moins de talent, je précise : avec plus ou moins d’amour »
« La maison de mon oncle, une incroyable bâtisse tout en fenêtres et en escaliers, on se sent bien rien qu'à la voir. De sa cuisine, il peut entendre chaque jour le chant d'un oiseau en cage chez le voisin du dessous. Et un jour, plus de chant. Il se penche à la fenêtre, regarde, comprend : l'oiseau chantait quand il était pris dans un rayon de lumière, et ce rayon lui arrivait du soleil en ricochant sur la fenêtre de la cuisine. Alors il pousse doucement la fenêtre, il la remet à sa bonne place, jusqu'à entendre le chant ressuscité. C'est une scène du film. Elle dure, quoi, cinq secondes. Vous n'avez jamais trouvé, nulle part dans aucun livre, une plus juste description de la lecture, de sa magie intime : les livres sont comme la maison de mon oncle. Les phrases y sont autant de fenêtres. Suivant leur inclination, leur ouverture, elles attrapent la lumière et la renvoient sur le cœur en cage, jusqu'à le faire chanter. C'est une opération délicate. Il y faut beaucoup de doigté et d'attention »
« Proust a écrit des milliers de pages pour apprivoiser un sommeil qui se refusait à lui enfant, lorsque sa mère n’entrait pas dans sa chambre pour l’embrasser. Sur un plateau de la balance, un seul baiser manquant. Sur l’autre plateau, des nuits blanchies à l’encre, tous les écrits du monde. Il est évident que le premier plateau est plus lourd que le second. La littérature insomniaque ne consolera jamais de l’absence d’un amour donnant à notre visage lumière de repos »
« Les mots qu’il écrit ne sont là que pour donner le temps à d’autres mots de se faire entendre. Il y a toujours deux livres dans un vrai livre. Le premier seulement est écrit. C’est le second qui est lu, c’est dans le livre du dessous que le lecteur reconnait ce qui, de l’auteur et de lui, témoigne de l’appartenance à une même communauté silencieuse »
« Les beaux nuages qui vont là-bas au ciel. Je n’ai pas d’autre amour que celui-là, pas les nuages mais la liberté d’aller qu’ils montrent et disent, la liberté de se métamorphoser sans cesse, d’être infidèle à soi-même pour mieux rester fidèle à la vie dans notre vie »
« Dans la logique du monde, on ne peut faire sa place sans aussitôt prendre la place d’un autre. Mais on ne fait pas plus sa place qu’on ne fait sa vie : on trouve l’une et l’autre, et le sentiment de cette trouvaille inespérée c’est la joie même »
« On dit des anorexiques qu’il refusent de se nourrir alors qu’ils refusent simplement, sainement, d’avaler de mauvaises nourritures. On les dit malades quand ils ne font que rejeter l’amour avarié qu’on les invite à goûter »
« Ceux que j’aime, je ne leur demande rien. Ceux que j’aime, je ne leur demande que d’être libres de moi et ne jamais me rendre compte de ce qu’ils font ou de ce qu’ils ne font pas, et, bien sûr, de ne jamais exiger une telle chose de moi. L’amour ne va qu’avec la liberté. La liberté ne va qu’avec l’amour »