samedi 27 février 2021

Le labyrinthe de la solitude suivi de Critique de la pyramide

Cet essai d'Octavio Paz trainait dans ma PAL depuis des plombes. J'ai profité du challenge d'Ingannmic et Goran pour le sortir. Il traite du Mexique et des mexicains, du développement et de l'histoire de ce pays et surtout de ses hommes, de leur identité. Il revient sur les aspects pré-coloniaux avec l'empire aztèque mais aussi sur le suicide de cette civilisation et les crimes et apports des conquistadors, sur la Révolution et Zapata. Il s'interroge aussi sur la place du Mexique dans le monde, comme pays "en développement"... Ecrit en 1950, il a été complété par la Critique de la pyramide en 1970 suite à l'écrasement, dans le sang, de la révolte estudiantine de 1968. Là, c'est assez étonnant de lire combien il s'inspire des formes des pays pour tirer des conclusions les modes de fonctionnement ou de domination.

Ouvrage intéressant, à la langue agréable, mais qui nécessiterait d'avoir plus de connaissance sur le Mexique pour permettre un regard critique !



"Tous, tant que nous sommes, nous avons, à un certain moment, découvert notre existence comme quelque chose de singulier, d’intransférable, de précieux. Presque toujours, cette révélation se situe dans l’adolescence. La découverte de nous-mêmes, c’est tout à coup de nous savoir seuls ; entre le monde et nous s’élève soudain une barrière impalpable et transparente : celle de notre conscience. Il est certain que, dès notre naissance, nous nous sentons seuls ; mais les enfants et les adultes ont la possibilité de transcender leur solitude, de s'oublier eux-mêmes, par le jeu ou le travail. L'adolescent, lui, vacillant entre l'enfance et la jeunesse, reste interdit un temps devant l'infinie richesse du monde. L'adolescent s'effraie d'être. Puis, au saisissement succède la réflexion : penché sur le fleuve de sa conscience, il se demande si ce visage qui affleure lentement du fond, déformé par l'eau, est bien le sien. La singularité d'être - pure sensation chez l'enfant - se transforme en un problème et une interrogation, en une conscience qui interroge. Il se passe quelque chose de semblable avec les peuples en crise de croissance. Leur être se manifeste comme une interrogation : qui sommes-nous, et comment réaliserons-nous ce que nous sommes ? Très souvent, les réponses que nous donnons à ces questions sont démenties par l'histoire, peut-être parce que ce qu'on nomme "le génie des peuples" n'est qu'un ensemble de réactions dans une situation donnée ; il suffit que se modifient les circonstances, et les réponses varieront, et avec elles le caractère national qui se prétendait immuable"
"Cette mexicanité - goût nonchalant et heureux de l'ornement, négligence, passion et réserve - flotte dans l'air. Et si je dis qu'elle flotte, c'est parce qu'en vérité elle ne se mêle ni ne se fond avec l'autre monde, le monde américain, fait de précision et d'efficacité. Elle flotte mais ne s'oppose pas ; elle se balance au gré du vent, parfois déchirée comme un nuage, parfois dressée comme une fusée qui part. Elle se traine, ondule, se détend, se contracte, dort ou songe, belle guenille. Elle flotte : elle n'en finit d'être, elle n'en finit de disparaitre"
"Les Mexicains [...] Par leur dandysme grotesque et leur conduite anarchique, ils ont souligné non pas tant l'injustice et l'incapacité d'une société qui n'a pas réussi à les assimiler, que leur volonté personnelle de continuer à être distincts"
"Notre pauvreté peut se mesurer au nombre et à la somptuosité des fêtes populaires. Les pays riches en ont peu : ils n'en ont ni le temps ni le goût. Elles ne sont pas nécessaires : les gens ont d'autres choses à faire, et quand ils se divertissent, ils le font par petits groupes. Les masses modernes sont des conglomérats de solitaires. Dans les grandes occasions, à Paris ou à New York, quand le public se rassemble sur les places ou les stades, l’absence du peuple est remarquable : on voit des couples et des groupes, jamais une communauté vivante dans laquelle la personne humaine se dissout et trouve son salut en même temps. Mais un pauvre Mexicain, comment pourrait-il vivre sans ces deux ou trois fêtes annuelles, qui compensent sa détresse et sa misère ? Les fêtes sont notre unique luxe"
"La production de masse se fait à travers la confection de pièces détachées qu'on réunit ensuite dans des ateliers spécialisés. La propagande et l'action politique totalitaires - de même que la terreur et la répression - obéissent aux mêmes lois. La propagande diffuse des vérités incomplètes, en série, par pièces détachées. Plus tard, ces fragments s'organisent et deviennent des théories politiques, vérités absolues pour les masses. La terreur obéit au même principe. La persécution s'exerce d'abord contre les groupes isolés - certaines races, ou classes dissidentes, suspectes - pour finalement atteindre tout le monde. Au début, une partie du peuple contemple avec indifférence l'extermination des autres groupes sociaux, puis elle contribue à leur persécution quand les haines internes s'exaspèrent. Tout le monde se sent complice, le sentiment de culpabilité atteint toute la société. La terreur se généralise : il n'y a plus que des persécuteurs et des persécutés. Le persécuteur, du reste, se transforme aisément en persécuté. Il suffit d'un changement de la machine politique. Nul ne saurait échapper à cette dialectique féroce, pas même les dirigeants"
"Le Mexicain et la mexicanité se définissent comme rupture et négation. Et aussi, finalement, comme recherche, comme volonté de transcender ce statut d'exilé : comme conscience vivante de la solitude, personnelle et historique"
"Par la Révolution, le Mexicain tente de se réconcilier avec son Histoire et son origine. C'est pourquoi ce mouvement possède un caractère à la fois désespéré et rédempteur. Si ces mots, usés par tant de lèvres, gardent encore un sens pour nous, ils disent que le peuple refuse toute aide extérieure, tout schéma venu d'ailleurs et sans relation profonde avec son être, afin de se tourner vers lui-même"
"Il n'est pas étonnant que la société poursuive avec la même animosité l'amour et la poésie qui témoigne pour lui, et qu'elle le condamne à la clandestinité, au monde sombre et confus de l'interdit, du ridicule, de l'anormal. Et il est encore moins étonnant que l'amour et la poésie éclatent en formes extrêmes et pures : le scandale, le crime, le poème [...] Défendre l'amour a toujours été une activité antisociale et dangereuse. Et maintenant, elle commence à être véritablement révolutionnaire. La situation de l’amour à notre époque montre comment la dialectique de la solitude, dans sa plus profonde manifestation, amène à la frustration, à cause de cette société. Notre vie sociale s’oppose presque toujours à toute possibilité d’authentique communion érotique."
"Le théâtre et l'épopée sont aussi des Fêtes, des cérémonies. Dans la représentation théâtrale, comme dans la récitation poétique, le temps ordinaire cesse de couler, et cède le pas au temps originel. Grâce à la participation, ce temps mythique, originel, père de tous les temps qui masquent la réalité, coïncide avec notre temps intérieur, subjectif. L'homme, prisonnier de la succession, rompt son invisible prison de temps, et accède au temps vivant [...] Par le moyen du Mythe et de la Fête séculaire ou religieuse, l'homme brise sa solitude et redevient uni à la création. Ainsi le Mythe, déguisé, occulté, caché, réapparait dans presque tous les actes de notre vie et intervient de façon décisive dans notre histoires : il nous ouvre les portes de la communion"
"Une société plurielle, sans majorités ni minorités : dans mon utopie politique nous ne sommes pas tous heureux, mais, au moins, nous sommes tous responsables. Surtout et avant tout : nous devons concevoir des modèles de développement viables, moins inhumains, moins couteux et insensés que les modèles actuels"

jeudi 25 février 2021

L'instinct d'Inez

Sur le papier ou sur la 4e de couv', ce roman de Carlos Fuentes aurait pu me plaire. Je ne sais d'ailleurs plus qui me l'a conseillé mais ce n'était vraiment pas à mon goût !

Le plot : deux histoires parallèles à des milliers d'années d'écart autour d'un personnage féminin : la première avec l'Inez du titre, la seconde avec A-nel. 

Inez, c'est une cantatrice, repérée par Gabriel Atlan-Ferrara en 1940 alors qu'il monte La Damnation de Faust de Berlioz. Sa voix de velours tranche sur celle du chœur, sa chevelure rousse la distingue des autres. C'est Inez que Gabriel, le jeune et brillant chef d'orchestre, va croiser et recroiser. Leur relation est mystérieuse, amoureuse et défiante, autour d'un être photographié avec Gabriel, aussi blond que le chef est brun. Est-ce un rêve ou un souvenir, des images de mondes préhistoriques l'assaillent parfois.

A-nel, c'est une femme à l'époque préhistorique. Une femme amoureuse de Ne-il avec qui elle a un enfant. Elle joue avec sa voix et, sans mots, exprime ses sentiments. Tous deux vivent loin des hommes jusqu'à ce qu'une glaciation les rapproche d'autres hommes. C'est l'occasion de comprendre comment le pouvoir passe des femmes aux hommes, de l'égalité à la hiérarchie.

Si le thème musical, le mystère et les histoires parallèles me tentaient bien, la langue et la narration de ce livre ne m'ont pas du tout accrochée. Une rencontre manquée.


lundi 22 février 2021

Poésie guarani

C'est souvent à l'occasion de challenge que je redécouvre des trésors dans ma bibliothèque ! Voici un ouvrage de poésie trilingue (guarani, espagnol et français) de Ruben Bareiro Saguier et Carlos Villagra Marsal acheté et feuilleté avant d'aller vivre au Paraguay. J'imaginais m'entrainer au guarani avec ce livre... Autant dire que j'ai appris par d'autres moyens ! Mais que j'ai retrouvé avec joie des sonorités, des mots, en espagnol et guarani, à l'occasion de cette lecture. 

Après une introduction historique et culturelle (le lecteur français connait souvent mal le Paraguay et la culture guarani), l'ouvrage propose une sélection de poésies, d'abord autour d'une genèse mythologique, un récit de la création de Ñamandu, l'être divin et ses œuvres ; puis, des poésies populaires et des poésies lettrées des XIX et XXe siècles. Elles parlent de la nature, de l'amour, de la patrie mais aussi du quotidien du paysan et de sa pauvreté. 
En voici quelques extraits (en guarani voire jopara ou français).


Ferrocarril / En chemin de fer :
che gataha / je voyage

Paraguari / A Paraguari :
che vy'aha / mes plaisirs

Paraguay / Asuncion
che perdicion / ma perdition

Galopapu / La galopa (une danse):
che diversion / mon passe-temps

Cerro Leon :
che campamento / mon campement

Los veinticuatro / les Vingt-Quatre :
che batallon / mon bataillon

Ha upeva ku / voilà tout :
che elemento / mon élément

Cada mes / Et chaque mois :
che pagamento / ma récompense

Tetâ Rayhu / Exil - Rudy Torga
Bienheureux celui
qui n'a pas connu 
l'exil, et repose
au sein de sa terre.

Voyageurs perdus
en terre étrangère,
ni la nuit ni le jour
ne connaissent le repos.

Seul nous ranime parfois 
le souvenir de notre terre : 
sa sève soudain monte en nous
comme un chant d'oiseau

Au cœur de la nuit
l'angoisse chasse le sommeil,
et le jour, le souvenir
en étreint notre gorge.

Notre amour
pour cette terre
est si profond

qu'à sa source
prend naissance
notre souffle.

Au détour d'un rêve,
soudain je retrouve
les jeux et les rires
de mes compagnons.

Au matin, le chagrin
sur mon oreiller
a creusé son nid
humide de regrets.

Tereho Mboriahu / Va-t'en pauvreté - Ramon Silva
Allons, laisse moi. 
Va-t'en, caillou de mon chemin.
Libère mon bras, épine du roncier.
Sors de mes entrailles, instrument de Satan.
Va-t'en, laisse moi.
Va-t'en, pauvreté.
Va-t'en.
Va-t'en.

Laisse-moi à présent,
Laisse-moi, te dis-je.
Tu lèches ma peau et elle s'ulcère. 
Tu sautes sur mon front et m'arraches les cheveux.
Tu pèses sur mon ventre de ton poids de pierre.
Tu fermentes dans mon sang et uses mes forces.
Comme le feu tu consumes mes os.
Retire-toi, avant que n'en restent que cendres.
Va-t'en, pauvreté.
De ces parages va-t'en, va-t'en.

Cesse de me faire trébucher.
Cesse de jouer avec ma vie.
Cesse de te pendre à mon bras.
Cesse de creuser comme un termite dans ma tête. 
Assez.
Assez. 
J'en ai assez de toi, pauvreté. 
Va-t'en, pauvreté, va-t'en.
Déjà fleurit sur mon front ma sueur d'homme.
Va-t'en, lâche-moi.
Va-t'en, pauvreté.
Va-t'en.
Va-t'en.



mercredi 17 février 2021

La boutique aux miracles

Je continue de sortir de la PAL des auteurs sud-américains avec ce roman de Jorge Amado. J'ai eu moins de plaisir à le lire que Gabriela, girofle et cannelle mais j'ai retrouvé une ambiance farfelue et foisonnante sympathique. 

Dans ce roman, il y a deux temps, ou deux romans. Le roman du narrateur, qui raconte la venue du grand Levenson, prix Nobel de littérature à Bahia et le roman d'Archanjo, un obscur écrivain de Bahia que Levenson tire de l'oubli. 

Le narrateur nous montre la folie de la récupération de Pedro Archanjo Ojuoba par tous les intellectuels brésiliens, les publications, les événements et toute l'agitation autour de la valorisation de l'écrivain oublié - auteur de 4 livres dont un livre de cuisine - grâce au mot d'un américain. Chaque journal veut publier les meilleurs articles, mais personne ne sait plus qui est Archanjo, mort seul et pauvre comme Job. 

Dans le même temps, ses recherches retracent la vie d'Archanjo : d'abord sa mort, seul dans une rigole de la vieille ville puis son coup d'éclat lors de l'Afoshe (un carnaval du candomblé, religion syncrétique entre catholicisme et animisme) de 1895 puis d'autres éléments de sa vie, en pointillés : sa rencontre avec Kirsi, la finlandaise, ses amours avec Dorotéia, son amitié avec Lidio Corro, graveur de miracles, son travail d'appariteur à la fac de médecine, son plaisir d'écrire et d'apprendre, sa lutte pour la miscégénation... mais surtout son gout pour les histoires, les femmes et la cachaça !

C'est foisonnant, c'est riche, ça part un peu dans tous les sens entre Archanjo tel qu'il fut, défenseur du métissage en amour comme en religion, et tel qu'il est récupéré. C'est plein de vie !




lundi 15 février 2021

Histoire d'une jeunesse - la langue sauvée

 Je crois que c'était la première fois que je lisais Elias Canetti et j'ai beaucoup aimé son écriture. Il s'agit d'une autobiographie de ses premières années, au début du 20e siècle, de 1905 à 1921 plus précisément. C'est plaisant à lire et très bien écrit !

Notre narrateur nous plonge directement dans ses souvenirs d'enfance avec une rencontre : celle d'un homme qui menace chaque semaine de lui couper la langue. C'est l'amoureux de sa nourrice qui le terrifie ainsi à 2 ans alors qu'il vit en Bulgarie avec ses parents. 

Fils ainé d'une famille juive et bourgeoise, il grandit d'abord dans une Bulgarie ottomane, mêlant des cultures variées. Il part ensuite en Angleterre, où son père meurt, puis en Suisse, en Autriche. Dans chacun de ces pays, il apprend des langues différentes et devient le plus proche ami de sa mère. Si c'est son père qui lui fait aimer la lecture avec des classiques adaptés aux enfants, c'est surtout avec sa mère qu'il entretiendra des discussions littéraires. Celle-ci, grande amatrice de théâtre, passe ses soirée à entretenir son jeune fils à ce sujet. Quant à ses frères, ils sont à peine évoqués. 

Dans la vie du narrateur, quelques repères temporels : le naufrage du Titanic, évoqué à l'école, ou la Première Guerre mondiale, qui l'invite à choisir son camp, lui qui parle la langue des ennemis de l'Autriche. L'apprentissage de l'allemand d'ailleurs est absolument édifiant : humiliations répétées et par cœur sont l'unique méthode de sa mère. Et l'enfant y répond par du travail, encore plus de travail, pour plaire à celle qui est le centre de sa vie - d'autant plus quand elle est courtisée. Cette relation avec sa mère est tout à fait centrale dans ce livre, même lorsqu'elle l'envoie en pensionnant pendant ses cures : les lettres qu'ils échangent continuent de l'influencer furieusement et sa visite vient sonner le glas de ses études zurichoises.

Très beau roman d'apprentissage, fortement teinté d'Œdipe comme vous l'avez compris. Il m'a plu par les livres, les langues, la culture qu'évoque le narrateur, ce monde perdu dans les guerres mondiales. 

"Quand je laisse défiler devant moi mes professeurs zurichois, ce qui me frappe, c'est leur diversité, la spécificité des modes personnels, la richesse qu'il y avait en eux. Beaucoup d'entre eux m'ont appris ce qu'ils étaient censés m'apprendre ; aussi bizarre que cela puisse paraitre, la gratitude que j'éprouve envers eux, cinquante ans après, ne fait que croitre encore d'année en année. Quant à ceux qui ne m'ont appris que très peu de choses, ils sont restés si présents à mon esprit, en tant qu'hommes ou en tant que personnages, que je leur dois également beaucoup. Ils sont les premiers représentants de cette humanité qui m'apparaitra plus tard comme la substance même du monde. Chacun a gardé sa forme propre et unique, ce qui me parait absolument essentiel. Le fait qu'ils soient devenus entre-temps des personnages n'enlève rien à leur individualité. Réaliser l'osmose entre individus et types, c'est précisément l'une des taches majeurs du poète"
"Si tant est que l'avenir m'inspirât alors quelque préoccupation, ce ne fut jamais qu'une préoccupation en rapport avec le nombre de livres qui me restaient à lire. Que se passerait-il quand je les aurais tous lus ? Certes, j'adorais relire les livres que j'aimais, le plaisir que j'y prenais reposait aussi sur la certitude qu'il y en avait d'autres"
"Un second bienfait, dont je suis redevable à ma mère et qui remonte, lui aussi, à ces années Zurichoises, eut des conséquences encore plus heureuses ; elle me laissait libre de mes appréciations. Il ne me fallut jamais entendre qu'on faisait les choses dans un but pratique. La notion d'utilité n'était nullement déterminante. Tout ce qui m'intéressait avait également droit de cité. Je progressais sur cent voies différentes sans que jamais l'on me fît accroire que telle voie était plus sûre, plus gratifiante, voire plus rémunératrice que telle autre. Ce qui importait, c'était la chose elle-même, non son utilité. Il s'agissait d'être précis et consciencieux, et de se forger une opinion que l'on pût défendre sans avoir à rougir ; mais la conscience s'appliquait à la chose elle-même, non point au profit personnel que l'on pouvait éventuellement en tirer."

mercredi 10 février 2021

Les poèmes possibles

Je ne sais pas si c'est l'état du monde qui veut ça mais j'ai besoin de poèmes en ce moment. J'ai donc allégrement pioché dans les bibliothèques pour trouver de quoi nourrir cette soif. Et j'ai découvert à cette occasion que Saramago avait écrit des poèmes. Choses vues ou créatures mythologiques, amour bien sûr, les thèmes sont divers et résonnent, en français ou brésilien !

Les recueils proposés sont : 

  • Jusqu'à la racine
  • Poème à bouche fermée
  • Mythologie
  • L'amour des autres
  • Dans ce coin du temps


Balance

Avec des poids douteux je me soumets
A la balance jusqu'à aujourd'hui refusée. 
Il est tant de savoir ce qui vaut le plus :
Si c'est juger, assister ou être jugé.
Je mets dans le plateau tout ce que je suis :
Des matières, d'autres non, qui m'ont fait,
Le rêve fuyant, le désespoir 
De prendre violemment ou négliger
L'ombre qui me mesure les jours ;
Je mets la vie si pauvre, le corps chétif,
Les trahisons naturelles et les aversions,
Je mets ce qu'il y a d'amour, son urgence,
Le goût de passer entre les étoiles,
La certitude d'être qui n'existerait
Que si tu venais à me peser, poésie.

Je découpe mon ombre…

Je découpe mon ombre sur le mur,
Je lui donne vie, chaleur et mouvement,
Deux couches de couleur et de souffrance,
Ce qu'il faut de faim, le son, la soif.

Je reste de côté à la voir répéter
Les gestes et les mots qui sont moi,
Figure dédoublée et mélange
De vérité vêtue de mensonge.

Sur la vie des autres se projette
Ce jeu à deux dimensions
Où rien ne se prouve par des raisons
Tel un arc bandé sur la flèche.

Une autre vie viendra qui m'absoudra
De la demi-humanité qui perdure
Dans cette ombre privée d'épaisseur,
Dans l'épaisseur sans forme qui la résoudra.

Taxidermie, ou poétiquement hypocrite

Puis-je parler de mort tant que je vis ?
Puis-je gémir de faim imaginée ?
Puis-je lutter caché dans la poésie ?
Puis-je tout feindre, en n'étant rien ?

Puis-je tirer des vérités de mensonges,
Ou inonder de fontaines un désert ?
Puis-je changer de cordes et de lyres,
Et faire d'une mauvaise nuit un clair soleil ?

Si tout à de vaines paroles se réduit
Et qu'avec elles je me couvre la retraite,
Du perchoir de l'ombre je nie la lumière
Comme la chanson se nie embaumée.

Yeux de verre et ailes prisonnières,
Je ne fais qu'usage de paroles
Comme trace des choses véritables.

 



Au cœur, peut-être

Au cœur, peut-être, ou dites plutôt :
Une blessure déchirée au couteau,
Par où va la vie, si mal vécue,
En pleine conscience nous met en pièces.
Le désir, le vouloir, le non suffire,
Illusoire recherche de la raison
Que le hasard d'être justifie,
Voilà ce qui fait mal, peut-être au cœur.

Passé, présent, futur

Je fus. Mais ce que je fus je ne m'en souviens déjà plus : 
Mille couches de poussière masquent, voiles,
Ces quarante visages inégaux,
Si marqués par le temps et les mascarets.

Je suis. Mais ce que je suis est si peu :
Grenouille échappée de la mare, qui a sauté,
Et lors du saut qu'elle fit, aussi haut qu'elle pouvait,
L'air d'un autre monde l'a fait éclater.

Il manque de voir, si cela manque, ce que je serai :
Un visage recomposé avant la fin,
Un chant de batracien, même rauque,
Une vie qui court comme ci comme ça. 

Lieu commun du quadragénaire

Quinze mille jours secs sont passés,
Quinze mille occasions se sont perdues,
Quinze mille soleils inutiles sont nés,
Heure à heure comptés
Dans ce solennel, mais grotesque geste
De remonter les montres inventées
Pour chercher, dans les années oubliées,
La patience de continuer à vivre le reste. 

Question de mots

Je mets des mots morts sur le papier,
Tels les timbres léchés par d'autres langues
Ou les insectes percés par surprise
Par la rigueur impersonnelle des aiguilles.

De mots ainsi adjugés
Je remplis des scènes d'ébahissement et de bâillement :
Entre les portes je me montre, galonné,
Passant des fleurs séchées pour des billets.

Qui pourra savoir de quelle manière
Les mots sont des roses sur le rosier. 

Démission

Ce monde ne convient pas, qu'il en vienne un autre.
ça fait déjà trop longtemps que nous y sommes
A feindre des raison suffisantes.
Soyons plus chien que chien : nous savons l'art
De mordre les plus faibles, si nous commandons,
Et de lécher les mains, si nous sommes soumis.

Parole du vieux Restelo à l'astronaute

Ici, sur la Terre, la faim continue,
La misère, le deuil, et encore la faim.

Nous allumons des cigarettes à des feux de napalm
Et nous disons l'amour sans savoir ce que c’est.
Mais nous avons fait de toi la preuve de la richesse,
Et aussi de la pauvreté, et de la faim encore.
Et nous avons mis en toi à savoir quel désir
De plus haut que nous, et meilleur et plus pur.

Sur le journal, les yeux tendus, nous épelons
Les vertiges de l'espace et les merveilles :
Des océans salés qui encerclent
Des îles mortes de soif, où il ne pleut.

Mais le monde, astronaute, est une bonne table
Où mange, en jouant, seulement la faim
Seulement la faim, astronaute, seulement la faim.
Et les jouets sont les bombes au napalm.

Règle

Si peu donnons quand seulement beaucoup
De nous au lit et à la table mettons :
Il faut donner sans mesure, comme le soleil,
Image rigoureuse de ce que nous sommes.

Devine

Qui se donne qui se refuse
Qui cherche qui trouve
Qui défend qui accuse
Qui se dépense qui se repose

Qui fait des nœuds qui les dénoue
Qui meurt qui ressuscite
Qui donne la vie qui tue
Qui doute qui croit

Qui affirme qui se dédit
Qui se repentit qui non
Qui est heureux malheureux
Qui est mon cœur qui est. 

Ballade

J'ai fait le tour du continent
Sans sortir de ce lieu
J'ai interrogé tout le monde
Comme un aveugle ou un dément
Dont le sort est de questionner

Personne n'a su me dire
Où tu étais et vivais
(Déjà fatigués d'oublier
Seulement vivant pour mourir
Ils perdaient le compte des jours)

J'ai gratté de ma guitare
Sur le seuil me suis assis
Avec la sébile du mendiant
Du pain dur dans la besace
Désabusé j'ai chanté

Peut être ai-je dit des romances
Ou des chansons de charme
Apprises dans les courses
De quelques aventures
De qui ne sut attendre

Ils marchaient loin tes pas
Même les chansons tu ne les entendis 
Tu vivais prisonnière dans les liens
Que faisaient d'autres bras
Sur ton corps dénudé

Souvenir de João Roiz de Castel'Branco

Non mes yeux, madame, mes les vôtres,
Ce sont eux qui partent vers des terres que je connais,
Où la mémoire de moi n'est jamais passée,
Où est caché mon nom de secret.

Si de ténèbres se font les distances,
Et avec elles regrets et absences,
Il me reste des yeux aveugles, et pas plus
Qu'attendre le retour de la lumière qui fut.

Analogie

Qu'est la mer ? Une étendue démesurée
De larges mouvements et marées,
Comme un corps dormant qui respire ? 

Ou ceci qui plus près nous atteint,
Un battement de bleu sur la plage éclatante,
Où l'eau devient écume aérienne ?

Est-ce amour l'ébranlement qui parcourt
Dans le rouge du sang les veines tendues
Et hérisse les nerfs comme un tranchant ?

Ou plutôt ce geste indéfini
Que mon corps transmet vers le tien
Quand le temps retrouve son commencement ?

Comme est la mer, amour est paix et guerre,
Ardente agitation, calme profond,
Frôlement léger de peau, ongle qui ferre. 

Lever du jour

Je navigue dans le cristal de l'aube,
Dans la dureté du froid réfléchi,
Où la voix s'endurcit, laminée,
Sous le poids de la nuit et du gémissement. 

Le cristal s'ouvre en nuage pâmé,
Fuient l'ombre, le silence et le sens
De la mémoire nocturne suffoquée
Par le murmure du jour levé. 

Couchant

Que peux-tu me dire de plus que je ne sache,
Veine du soleil saignant sur la terre,
Douce éraflure de brouillard réfracté
Entre le bleu de la mer et le ciel rouge ? 
Il y a déjà tant de couchants dans ma mémoire,
Tant de doigts de feu sur les eaux,
Que tous se confondent quand, la nuit, 
Le soleil couché, se ferment tes yeux. 

Intégral

Pour une seconde, à peine, ne pas être moi :
Etre bête, pierre, soleil ou autre homme,
Cesser de voir le monde de cette hauteur,
Peser le plus et le moins d'une autre vie.

Pour une seconde, à peine, d'autres yeux,
Une autre façon d'être et de penser,
Oublier ce que je connais, et de la mémoire
Ne rien garder, pas même la mémoire perdue.

Pour une seconde, à peine, une autre ombre,
Une autre silhouette sur le mur qui sépare,
Crier avec une autre voix une autre amertume,
Echanger contre une mort la mort promise.

Pour une seconde, à peine, trouver
Changé dans ton corps mon corps,
Pour une seconde, à peine, et pas plus :
Pour te désirer plus, toi déjà connue.

"Car le temps ne s'arrête pas..."

Car le temps ne s'arrête pas, et il n'importe
Que les jours vécus approchent
Le verre d'eau amère placé
Là où la soif de la vie s'exaspère. 

Ne comptons pas les jours qui sont passés : 
Ce fut aujourd'hui que nous naissons. Maintenant seulement
La vie a commencé, et, lointaine encore,
La mort peut fatiguer à nous attendre. 

"J'élève une rose..."

J'élève une rose, et tout s'illumine
Comme ne le fait la lune, ni ne le peut le soleil :
Serpent de lumière ardente et enroulée
Ou vent de cheveux qui secoue. 

J'élève une rose, et je crie vers les oiseaux
Qui ponctuent le ciel de nids et de chants. 
Je bats sur le sol l'ordre qui décide
L'union des démons et des saints.

J'élève une rose, un corps et un destin
Contre le froid de la nuit qui se hasarde,
Et de la sève de la nuit et de mon sang
Je construis de la pérennité dans la vie brève.

J'élève une rose, et je laisse, et j'abandonne
Tout ce qui est douloureux de blessures et de frayeurs.
J'élève une rose, oui, et j'écoute la vie
Dans le chant des oiseaux sur mes épaules. 

lundi 8 février 2021

Yoga

Si ma collègue ne m'avait pas prêté ce roman d'Emmanuel Carrère, j'aurais raté une rencontre. Si j'avais beaucoup aimé Le Royaume, ça n'ait pas été le cas d'Un roman russe. J'ai attribué cela à la place de l'ego dans le roman. Eh bien, ça ne doit pas être ça. Parce que dans ce roman, E. Carrère ne parle qu'à la première personne et je me suis régalée. 

Ce roman est un livre qui aurait dû parler du yoga, du Tai-chi et de la méditation, que pratique assidument notre narrateur. D'ailleurs, il s'ouvre sur un stage de yoga et sur des définitions de la méditation. C'est un livre qui aurait dû s'appeler L'Expiration mais qui n'est pas le livre prévu. Parce que le stage de yoga est coupé par les événements du monde ? parce que ça allait trop bien depuis 10 ans ? En tous cas, notre narrateur est diagnostiqué bipolaire suite à sa plongée dans une lourde dépression, qu'il nous explique par le menu jusqu'aux électrochocs et à la lente rémission, sur une ile grecque, avec des migrants (comme c'est mignon), puis sur une ile française où il apprend à taper avec ses 10 doigts. 

C'est un livre auto-centré certes... même si on ne sait jamais bien si E. Carrère parle de lui ou d'un proche. Il est bien écrit, convoque Montaigne ou Weil, regarde les hommes et son nombril avec ce regard doux, désespéré parfois et ironique, rarement cynique. Il a un côté un peu décousu parfois mais rien de bien gênant - pour moi. Bref, une belle lecture !

mardi 2 février 2021

Tours et détours de la vilaine fille

Je continue à découvrir les œuvres de Vargas Llosa avec ce titre. Moins puissant que son chef d'œuvre La ville et les chiens, il s'agit d'une belle histoire d'amour.


Le narrateur, Ricardo, jeune homme des quartiers aisés de Lima, se souvient de sa première rencontre avec la niña mala, encore jeune fille, lors d'un été de joie. Avec sa sœur, la petite chilienne séduit tous les garçons du quartier Miraflores même si les filles les trouvent trop osées. Pourtant, lors d'une soirée de fin d'été, les deux filles sont démasquées, elles ne sont pas chiliennes mais péruviennes comme tous les autres ; et de plus basse extraction. 

Cette belle va hanter notre narrateur toute sa vie. Il la croise d'abord à Paris où elle part rejoindre la révolution à Cuba, puis il la retrouve aux bras d'un diplomate à Paris alors qu'il travaille à l'UNESCO. Puis elle disparaît du jour au lendemain avec les économies de son mari. Ricardo la recroise à Londres, à Tokyo, à Paris et à Madrid, aux bras d'hommes divers, au cours d'une vie qu'elle bouleverse sans cesse. Entichée de vieux riches et puissants, chaque fois sous un nom différent, la belle cherche une vie intense - bien souvent compliquée.
Outre l'amour fou du narrateur, on évolue avec lui dans le Lima des années 50 et 80, le Paris d'après-guerre, dans le Londres des années 70 - la partie que j'ai préféré avec les hippies, la grande amitié et le sida - , puis de passage dans bien d'autres villes et pays où le mène son job d'interprète. Bon bougre, prêt à tout pour elle, il est trop bourgeois, trop rangé pour son aventurière mais reste lié à elle, malgré tous ses efforts pour s'en détacher.

Une histoire d'amour rocambolesque et sado-masochiste, où la niña mala ne cesse de jouer à cache-cache, tentant de conquérir le monde sans jamais fuir complètement ses attaches, son pitchounet, son petit péruvien qui lui conte des cucuteries. Au-delà de l'histoire d'amour, de belles histoires d'amitiés, qui se finissent mal, font aussi vibrer l'honnête, le simple et économe Ricardo. C'est certainement ces histoires-là que j'ai le plus aimées. Sympathique et bien écrit quoi que répétitif et moins captivant que son chef-d'œuvre !



lundi 1 février 2021

La joie

Etrange que ce roman de Charles Pépin ! Je m'attendais à un essai, c'est certainement ce qui a d'abord perturbé ma lecture. Ensuite, ce sont les similitudes avec l'Etranger de Camus qui m'ont dérangée. J'ai eu l'impression de relire ce livre avec un autre point de vue. Alors, de quoi s'agit-il ?

Monsieur Solaro a de quoi se plaindre : une mère malade, des problèmes financiers, un papa dépressif... et pourtant, il est habité par la joie. La joie d'être en vie, de sentir la vie couler en lui ; il voit le côté positif des choses même quand ça va mal. Et puis, suite à une rixe, sa vie bascule : il est jugé pour avoir tué un homme. Mais c'est un autre procès qui se joue, le procès de sa joie, de son amour de la vie qui passe pour de l'insensibilité, de l'indifférence. Pour lui, ce qui se passe est dans l'ordre des choses, il n'y a pas de remord ou de regret à avoir, ils ne servent à rien et ne changent rien. Pour les jurés et juge, c'est un crime à condamner, une sociabilité à réformer. 

Un étrange roman, certainement philosophique avec cette faculté à vivre du présent et de la joie d'être, dont la fin m'a pas mal questionnée. Pourquoi ce geste finalement ? Qu'est-ce qui s'est passé à ce moment ? Car si l'on comprend l'accident du premier crime, le second reste incompréhensible !

"Soudain j'ai eu envie de lui répondre que non, je n'avais rien à ajouter tant il me semblait que tout avait été dit, tout avait été dit de leurs préjugés et de leurs œillères. Chaque prise de parole avait eu pour fonction de conforter celui qui parlait dans ce qu'il pensait, chaque phrase m'avait semblé un effort pénible et vain pour justifier une position : c'était bien la preuve qu'elle n'était pas bonne, cette position [...] Il m'a semblé que c'était bien là ce qui me distinguait d'eux : ce qui était me suffisait amplement, je n'avais rien à ajouter. J'ai pensé qu'elle était là, l'injustice, la vraie. Il y avait ceux qui toute leur vie souffriraient, incapable d'aimer ce qui est, et il y avait les autres, les autres dont j'étais"

"Il ne comprend pas qu'ici, les déceptions n'ont pas le même poids : ici, on peut mourir d'espérer. Je lui dis que c'est le réel qui compte, c'est lui et lui seul qui peut nous rendre heureux"



 

lundi 25 janvier 2021

La vie, la mort, la vie

Erik Orsenna s'est intéressé à Pasteur à cause de son siège à l'Académie Française. Il occupe celui du savant et ne connait rien à la biologie. Pourquoi pas écrire une biographie du grand homme, du vainqueur de la rage qui a son nom dans toutes les communes de France ? 

On découvre un homme froid, méthodique, intéressé par la science et par sa gloire. Peu sociable, il veut se distinguer. Normalien, agrégé de physique, il doit enseigner mais n'est intéressé que par la recherche. Qu'à cela ne tienne, il fait en sorte d'être nommé en faculté après un bref passage en lycée. Il se marie, a priori sans passion, à une femme qui tiendra bien sa maison - et ses enfants. Et il cherche, d'abord autour du tartre, puis des bactéries et des germes jusqu'à la "pasteurisation", il soigne les vers à soie et le choléra des poules, s'intéresse à la contagion, à la vaccination, jusqu'à réduire au silence la rage.

Tout cela est raconté sans passion, avec la froideur du savant qui ne rit pas. Il fait un héros bien peu attachant, même quand il subit attaques et revers. Pas d'éléments personnels ou presque dans cette biographie, une écriture rapide, avec des bouts de phrases, des hypothèses, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre. Eh bien n'en perdez pas non plus pour cette lecture. 



lundi 18 janvier 2021

Un homme remarquable

Simon Darcourt s'est engagé dans la rédaction d'une biographie de Francis Cornish pour le lancement de la fondation Cornish. C'est Arthur Cornish, banquier, héritier et neveu de Francis, qui dirige l'affaire. Hélas, ce n'est pas si simple car Francis était plutôt secret et "sous l'influence de Mercure" comme le rappellent les astrologues du roman. Observateur et messager, trompeur et radin, mais aussi très droit et tourmenté par sa morale... Voilà un drôle de personnage. Si les hommes ne peuvent le percer à jour, Zadkiel et Meimas, un ange et un daimon (au sens platonicien et chrétien), peuvent se repasser sa vie. C'est donc ce qu'ils vont faire, en commentant de temps à autres les chemins pris par Francis.

Saraceni, Judith et Holopherne
Ils débutent l'histoire avec les parents et grands parents de Francis, à Blairlogie, une petite bourgade canadienne où Francis voit le jour après un grand frère idiot. Il s'intéresse très jeune à l'art et au dessin, sous l'influence de sa tante Mary-Ben, la seule à se soucier de lui et de son âme. Son père le souhaite protestant alors que les McRory, famille de sa mère, sont catholiques. Voilà déjà une des lignes de tension qui construit le jeune garçon. Toujours amoureux du dessin, il grandit, va à Oxford, se fait recruter, comme son père, par les services secrets. Il se fait avoir par la femme qu'il aime avant de s'engager plus avant dans le monde de l'art, sous la tutelle de Saraceni, un grand restaurateur de tableaux de maîtres anciens. C'est là qu'il découvre véritablement sa voie, jusqu'à devenir l'expert et le collectionneur que connaissent ses amis et héritiers. 

Biographie d'un héros rarement sympathique mais intéressant, le roman est assez bavard, touche à l'astrologie, aux symboles artistiques et aux questions religieuses, ce qui lui donne à la fois un fond assez profond mais aussi pas mal de lourdeur. Je regrette aussi que l'ange et le démon ne soient que des commentateurs, avec humour certes, de la vie de Francis. C'est donc un roman du canadien Robertson Davies que j'ai apprécié mais dont je ne retiendrai pas grand chose. 

lundi 11 janvier 2021

J'ai rêvé la révolution et Comédies tragiques

Deux pièces de théâtre de Catherine Anne, chacune intéressante et engagée dans son genre. L'une est plus féministe, l'autre plus sociale. Toutes deux parlent de droit et d'égalité. 

J'ai rêvé la révolution
Une femme, en prison, pendant la Révolution française. Elle semble être là par erreur. Avec le soldat et sa mère, parfois, elle discute mais ce n'est pas très autorisé. Elle écrit aussi. Certains tentent de la faire sortir de prison, mais elle a trop confiance en ceux qui vont la juger pour cautionner une fuite. Olympe de Gouges en prison, parlant d'amour, de mort, de gouvernement et de société...

Comédies tragiques
Dans un monde où la rentabilité est maître mot, des petites scènes viennent explorer la lutte des individus pour exister. Il y a ceux qui manifestent, ceux qui font la queue au Pole Emploi, ceux qui décident pour les autres, les machines qui remplacent mal les hommes, bref, plein de situations d'aujourd'hui et de demain, vues avec humour et lucidité. 



lundi 4 janvier 2021

Pastel

Joli roman que celui d'Olivier Bleys sur la couleur au XVe siècle ! Ce roman historique, découvert par hasard, m'a beaucoup plu par son style et sa langue, médiévaux et rythmés. 

Albigeois, 1423, Simon nait avec une tache rouge sur le visage. C'est un signe du destin pour ce fils de teinturier qui ne jure que par la pourpre, l'écarlate, la garance, le coquelicot... Il est formé à l'art de teindre par Lucas, son père, plein d'orgueil et de principes. Leurs rouges sont recherchés mais le jeune homme a besoin de reconnaissance, il veut sa propre affaire. 

Lorsqu'il croise Fressard, il s'engage dans un drôle de contrat. Le voilà dédié au bleu. Cela vous parait dérisoire ? ça ne l'est pas. Simon est chassé de chez les siens. A cause d'une histoire de couleur mais aussi d'une histoire d'amour ancienne, entre l'épouse de Fressard et son père. Il s'adonne au bleu, cherchant sans cesse à le perfectionner, pour atteindre le bleu du manteau de la Vierge. Cela devient son unique quête. Et pourtant, le monde continue de bouger autour de lui. Une femme le visite souvent, Fressard s'enrichit, le rouge baisse et Lucas est en prison... Les aventures ne manquent pas mais Simon n'en est souvent que spectateur. 

Un roman historique sympathique, que j'aurais aimé plus détaillé sur les techniques de la couleur justement, les pigments, les bains, les durées.


lundi 28 décembre 2020

Teologia guarani

Ce titre de Graciela Chamorro est certainement effrayant au premier abord. Qui sont ces guaranis ? C'est pas un peu compliqué la théologie ?
Notre auteur, qui a vécu plusieurs années avec les guaranis, les mbyas et les chipiras au Brésil et en Argentine, nous expose une théologie indigène et invite les églises qui cherchent à évangéliser les indigènes à se mettre à l'écoute de leur propre religion.

Elle débute son ouvrage par une classification de l'attitude des églises chrétiennes face aux autres religions :
- ecclesio-centrisme : excluant. La révélation divine réduite à un seul langage, une seule culture, un accès unique et exclusif à Dieu.
- christo-centrisme : incluant. Par un discours universel, où se diluent les particularités culturelles, toutes les réalités sont des nuances d'une même histoire du salut, conscient ou non.
- theocentrisme : pluralisme. Toutes les religions conduisent à Dieu, les cultures et les religions ne parlent pas le même langage mais partagent une recherche d'absolu.

I. Historia
1. Fragmentos de la trayectoria y del modo de ser guarani
Présentation des langues et de la variété culturelle représentée sous le nom "guarani". Il est évidemment question de la conquête et du bon accueil des guaranis aux espagnols, qui s'empressent de leur piquer leurs terres, leurs femmes puis leurs vies.
En 1580, création des réductions franciscaines pour pacifier les groupes et les intégrer au système colonial. Et contrairement à ce que laissent croire les sources historiques, tous n'ont pas été réduits, ce qui a permis aux indigènes guaranis de survivre jusqu'à aujourd'hui. Ils utilisent la religion pour se différencier face aux colons : les chamans ont choisi des éléments religieux comme symboles d'identité ethnique et culturelle. C'est une religion basée sur la parole : ñe'ẽ, ayvu et ã: parole, voix, parler, langue, langage, âme, nom, vie, personnalité, origine. La vie est expérience de la parole, Dieu est parole, la communication entre mortels et immortels, passe par la parole. Et la communication du mythe passe par la parole, le chant, le conte.

2. La palabra olvidada. La profecia guarani contra la mision cristiana
Deux sources de pouvoir chez les guaranis : le cacique comme chef de famille élargi et le chaman comme chef religieux. Souvent le chaman peut être source de rébellion. Pour contrer la prédication chrétienne, les guaranis se sont affirmés par leurs chants, leurs critiques et leurs prophéties. 
Entre 1545 et 1660, les indigènes se rebellent à travers une vingtaine de soulèvement contre les missionnaires. Beaucoup moins au XVIIIe siècle. Ils pratiquent les inversion des rites chrétiens comme des contre-baptêmes ou anti-eucharisties, des nouvelles incarnations du Christ ou de la Vierge parodiés pour lutter contre le christianisme, des prophéties qui annoncent la destruction de tout le peuple s'ils ne reviennent pas à leur mode de vie traditionnel : polygamie, danse rituelle et vie libre dans la forêt. 
Le christianisme a confondu universalité avec obligation. Il se caractérise aux yeux des prophètes guaranis comme totalitaire, reniant la pluralité et la différence. Ce n'est pas un refus d'ouverture, c'est refus de désintégration sociale et de mort pour eux. Il existe aussi une réaction d'accueil des missionnaires, qui auraient été annoncés par un saint apôtre comme porteurs de la parole de Dieu.

II. Teocosmologia
3. Representaciones de la palabra original
Au XVIe, on pense que l'essence de la foi est l'obéissance et que sans structures telles que le roi et la loi, les indigènes ne peuvent pas obéir donc pas croire. Mais il existe un Dieu suprême des indigènes : Tupa, vu comme un père, et on croit à l'immortalité âme. 
La mythologie tourne autour de frères jumeaux, le soleil et la lune, qui humanisent la terre en en nommant les éléments, cherchent leur père dans le ciel. Ses attributs divins sont : vera, la lumière des éclairs, rendy, la lumière des flammes et ryapu, le son du tonnerre
Le christianisme sacrifie le polythéisme et la diversité des traditions, laisse de côté femmes, pauvres et indigènes.

4. La cosmificacion de la palabra
La divinité se reconnait à ses ornements, qui correspondent au cœur de son être. Avec elle, les guaranis recherchent la terre sans mal : c'est une recherche écologique, intemporelle et purement religio-culturelle, ou une recherche symbolico-religieuse, avec la migration comme mouvement messianique. La terre est comme le lieu du chemin, où l'on doit suivre les pas des jumeaux divins.

5. La bifurcacion de la palabra y su restitucion
Chaque personne est comme une incarnation de la parole divine. L'homme comporte une âme humaine et une âme animale, qui perturbe l’âme humaine. Les crises de la vie sont perçues comme la  perturbation de la communication humain-divin. L'âme divine s'éloigne de Dieu sous la pression de l'âme animale. 
Le vocabulaire guarani sur la notion de péché a été inventé par les missionnaires qui en font un dérivé du mot "femme". Et le mot "chrétien", est proche du mot "homme". 
Chez les guaranis, il n'y a pas de notion du péché et du salut par l'incarnation de Dieu. Ce n'est pas une religion du pardon mais de la vengeance. 

III. Paradigma ritual
6. Liturgia de la palabra sacramentos de la vida
La parole fait partie de l'expérience mystique, écoutée, dite et qui fait advenir les choses. 
Le rite Kunumi pepy de perforation de la lèvre à 13 ans lui est lié.
La création de l'homme se fait dans un songe qui génère une parole. La personne est ensuite une parole rêvée. Ce n'est pas l'homme qui a un nom mais le nom qui contient la personne. L'identification est forte avec l'animal ou le végétal dont il porte le nom. 

7. La liberacion de la palabra. El dialogo
On revient sur les questions d'exclure, d'inclure ou de se rencontrer dans nos diversités.


mercredi 23 décembre 2020

La folle allure

Voilà un magnifique Bobin comme je les aime, un joli roman - avec une vraie narration. Au centre, une héroïne, dont on ne connaitra pas le nom. Une héroïne libre, fugueuse, amoureuse. Une jeune femme, une jeune fille, une fillette qui a grandi dans un cirque et dormi avec un loup. La fille d'une femme très aimée, rayonnante, et d'un père perfectionniste. La sœur de jumeaux. La femme d'un écrivain raté, bohème. L'amie de la liberté, de la joie. Une héroïne qui nous emporte dans sa vie comme un tourbillon de vitalité et d'amour ! Qu'en dire d'autre ? Que la moisson des phrases est plus qu'abondante !



"Tu sais ce que c'est la mélancolie ? Tu as déjà vu une eclipse ? Eh bien c'est ça : la lune qui se glisse devant le coeur, et le coeur qui ne donne plus sa lumière. La nuit en plein jour. La mélancolie c'est doux et noir"
"Les fugues ont commencé après la mort du loup. C'est ce que prétendent mes parents. Moi je crois qu'elles avaient commencé bien avant. Simplement elles n'étaient pas visibles. Passer des heures à contempler le feu couvant dans les yeux d'un loup, c'est aller au bout du monde. Aujourd'hui encore, dans cette petite chambre aux murs blancs, si je veux voyager, je m'approche de la fenêtre et je regarde le ciel longtemps, le plus longtemps possible, jusqu'à y reconnaitre quelque chose de la brulure et de la douceur d'un loup"
"Ma mère est folle, je crois. Je souhaite à tous les enfants du monde d'avoir des mères folles, ce sont les meilleures mères, les mieux accordées aux coeurs fauves des enfants. Sa folie lui vient d'Italie, son premier pays. En Italie, ce qui est dedans, ils le mettent dehors. Leur linge à sécher et leur coeur à laver, ils mettent tout à la rue sur un fil entre deux fenêtres, et ils font l'inventaire plusieurs fois par jour, devant les voisins, dans un interminable opéra de cris et de rires"
"Je sors et je rentre après avoir embrassé mon loup, après avoir exercé le droit élémentaire de toute personne vivant sur cette terre : disparaitre sans rendre compte de sa disparition"
"La séparation la plus grave entre les gens, elle est là, nulle part ailleurs : dans les rythmes"
"J'ai toujours reconnu d'instinct ceux qui se lèvent avec le jour, même en vacances, et ceux qui restent pour des siècles au lit. J'ai immédiatement craint les premiers. J'ai toujours craint ceux qui partent à l'assaut de leur vie comme si rien n'était plus important que de faire des choses, vite, beaucoup. Ma mère était tellement aimée que ce n'était plus la peine d'occuper toutes les heures du jour. Le monde appartient, dit-on, à ceux qui se lèvent tôt. Ils le font bien sentir que ça leur appartient, le monde, ils en sont assez fiers de leur remue-ménage. Mais quand on est aimée, on s'en fout du monde, on a beaucoup moins besoin d'y faire son tour. Ma mère baignait dans un flux d'amour. Ses parents l'avaient célébrée. Les hommes l'admiraient. Elle n'avait rien à prouver, à construire. Elle pouvait bien rester au lit à des heures déraisonnables"
"Parfois, chaque seconde qui passe peut vous amener la mort ou la joie pure d'y avoir encore échappé - jusqu'à la seconde suivante où tout recommence. Je décide d'utiliser chaque seconde comme ça. Utiliser n'est pas un mot heureux : je décide d'aller d'une seconde à l'autre comme on saute d'un rocher au suivant, pour traverser une rivière profonde. Eclaboussée, rafraichie. Jamais noyée"
"Mourir doit ressembler à ça : nager dans le noir et que personne ne vous appelle"
"J'ai peur qu'on ne m'aime plus - de rien d'autre. Si, peut-être : des araignées. Pour la première peur, je suis rassurée. J'ignore pourquoi mais je suis rassurée, comme ma mère l'est pour elle-même : il se trouvera toujours quelqu'un pour m'aimer. Et s'il n'y a personne, il y aura toujours l'air, le sable, l'eau, la lumière. Je ne serai jamais abandonnée"
"Mon père, lui, c'est une maladie incurable, celle de la perfection. Tout doit être fait au mieux et le mieux ce n'est jamais ça, jamais, jamais. C'est un mal éprouvant pour l'entourage"
"Un détail en somme, mais l'amour réside dans les détails, nulle part ailleurs"
"mémé, qu'est-ce qu'il y a de plus important dans la vie ? Je n'ai pas oublié la réponse : une seule chose compte, petite, c'est la gaieté, ne laisse jamais personne te l'enlever. Elle disait : gaieté. Je suppose que les religieux diraient : joie [...] Quand je me suis mariée, la gaieté était dans mon coeur. Si j'ai divorcé, c'est parce qu'elle menaçait d'en partir"
"Moins aimer, c'est ne plus aimer du tout"
"Il me semble parfois que tous nos sentiments, même les plus profonds, ont une part indélébile de comédie. Leur profondeur ne doit souvent rien à l'amour - et tout à l'amour-propre. C'est sur nous-mêmes que nous pleurons et c'est nous seuls que nous aimons"
"L'état d'âme fait oublier l'âme. Moi je le dirais comme ça : l'état d'âme empêche l'âme de venir"
"Je ne sais pas ce qu'est l'âme. Je sais très précisément dans quelle partie du corps elle s'évapore, jusqu'à s'anéantir : un minuscule point sombre dans la prunelle des yeux - le mépris"
"Si je ne disparais plus, c'est que je n'ai plus besoin de disparaitre. Le mariage est encore la meilleure façon pour une femme de devenir invisible"
"Si on disait vraiment, partout et toujours, ce qui nous chante dans la tête, la vie serait plus drôle, plus déchirée peut-être, bien plus vivante"
"Tout ce qu'on vit vraiment est secret, clandestin et volé, marcher sous la pluie fine et se réjouir du bruit des talons sur les pavés, prélever une phrase dans un livre et la poser sur son coeur un instant, manger un fruit en regardant par la fenêtre, ça aussi il faut dire que c'est tromper, puisqu'on y reçoit du dehors une joie brute qui ne doit rien, absolument rien au mari"
"La chanson de ne rien faire pour bien faire, j'y trouve une image de ce que je vis avec lui, une annonce de la fin avant la fin et je n'en suis pas triste, ce que j'apprends avec l'ogre c'est à ne pas jouer du violoncelle pour mieux en jouer plus tard, j'apprends à être aimée pour n'avoir plus besoin de l'être et pour enfin aller au-delà, ailleurs, au-delà du sentiment, ailleurs que dans le sentiment, pour aller dans quoi, dans l'amour peut-être, comme aujourd'hui dans cet hôtel, vivante, seule, aimante d'amour partout donné, partout reçu, sans la maladie du lien à un seul, aimante d'un amour qui ne dépend plus d'un père, d'un mari ou d'un amant, l'amour est une pièce minuscule dans laquelle j'entrerai au bout de ces trois ans, pendant trois ans je me prépare à aimer, pendant trois ans je vis en attendant autre chose et donc je ne vis pas, je brûle seulement et les deux autres brûlent avec moi"
"On ne peut pas grandir avec les autres. On ne peut grandir qu'en échappant à cet amour qu'ils nous portent et qui leur suffit, croient-ils, à nous connaitre. On ne peut grandir qu'en faisant des choses dont on ne leur rendra pas comte, et d'ailleurs si on leur en rendait compte, ils ne les comprendraient pas, parce qu'elles seront faites avec cette part de nous demeurée invisible, insaisissable, non couverte par le manteau d'amour qu'ils jetaient sur nos épaules"


lundi 21 décembre 2020

La déchirure

Ce roman d'Henry Bauchau est un des premiers sur ma LAL. Il me tentait moins que la thématique sur Œdipe. Histoire ancrée dans le rapport à la mère, au moment du décès de celle-ci, il me semblait assez glauque. 

C'est une histoire sur six jours et nuits, six jours autour de la mort d'une mère. Six jours qui permettent de replonger dans une enfance racontée à la Sibylle, son analyste. Entre passé et présent, entre rêves et réalité, entre psychanalyse, images, paroles et ressentis, le lecteur est invité à se perdre dans un dédale qui forme la vie du narrateur. Il trouve quelques repères avec les familles du père et de la mère qui s'opposent dans l'imaginaire de l'enfant, avec Olivier le frère modèle et si différent de lui, avec le mythe fondateur d'un bébé porté par un grand père fuyant l'incendie de Sainpierre, ou avec celui de Mérence, angélique, face à un homme noir. 

C'est un livre codé, où le lecteur acceptera de ne pas tout comprendre, où il devra faire des liens de lui-même entre les périodes et les lieux, un ouvrage pas si simple mais plutôt beau. 


lundi 14 décembre 2020

La gouvernante suédoise

 Ce court roman de Marie Sizun, découvert chez mes parents, je l'ai confondu avec un autre noté dans ma LAL. Qu'à cela ne tienne, ce fut une belle découverte ! C'est une histoire de famille, à la fin du XIXe siècle, dont les secrets déteignent toujours aujourd'hui. Sa particularité, c'est l'atmosphère de mystère qui s'en dégage et la petite voix de la narratrice, qui questionne les faits.

Fin du XIXe siècle, un français dans la force de l'âge séduit une jeune suédoise. Hulda et Léonard se marient. De professeur de français, il devient homme d'affaire et n'est pas très présent. Hulda, bientôt mère, n'arrive pas à tenir sa maison. C'est dans ce cadre que Léonard recrute Livia comme gouvernante. Les deux femmes deviennent amies, les enfants grandissent, mais Léonard impose à sa famille un départ précipité vers la France où Hulda commence à broyer du noir.

Roman intimiste, il garde pas mal de ses secrets, notamment autour de Léonard - sa première épouse, son travail, la raison de sa présence en Suède. Il est toutefois sans équivoque sur les amours ancillaires et la dépression d'Hulda, bloquée dans une vie isolée, loin des siens. Un roman que je risque d'oublier assez vite, mais dont je retiendrai la petite voix mystérieuse. 


jeudi 10 décembre 2020

Les braises

Ce roman de Sandor Marai patientait depuis un certain temps sur ma PAL. Comme souvent avec cet écrivain, j'ai passé un très bon moment. 

Le général vient de recevoir un pli. Sur le champ, il ordonne que la maison reluise pour accueillir un mystérieux invité. A travers un flash back, on découvre le vieil homme enfant, fils d'une française et d'un officier d'Autriche-Hongrie. On suit Henri dans cette enfance solitaire d'enfant unique, entre des parents si différents, à l'école et à l'armée. Heureusement, il rencontre un ami, Conrad, duquel il est inséparable. 

Ce soir, c'est un vieillard qui s'apprête à revoir cet ami après 40 ans de séparation. Ambiance tendue, tout le monde sur son 31, c'est une soirée spéciale qui se prépare. Car l'ami en question a fui un beau matin, est parti vivre sous les tropiques sans dire au revoir, après une soirée en tous points identique à celle que veut lui faire vivre Henri. A l'époque, Christine, son épouse, était toujours vivante et il s'était passé quelque chose entre Christine et Conrad. Ce soir, le général veut connaitre la vérité. Et c'est une longue soirée qui se déroule, une soirée où l'on replonge dans le monde d'avant la Première Guerre mondiale où chacun appartenait à un camp différent. Une soirée d'un luxe que l'on imagine plus. Une soirée polie, sans éclats de voix, mais où la sourde détermination d'Henri ne fait pas de doute : il ira jusqu'au bout de ses questions. 


Un huis-clos où la tension grimpe progressivement, ferrant le lecteur qui a autant envie de savoir que le général. Un roman sur l'amitié servi par une plume délicate, attentive aux mouvements de l'âme. Vous avez compris : j'ai beaucoup aimé !


"Etre différent de ce que l'on est... est le désir le plus néfaste qui puisse brûler dans le cœur des hommes. Car la vie n’est supportable qu’à la condition de se résigner à n’être que ce que nous sommes à notre sens et à celui du monde. Nous devons nous contenter d'être tels que nous sommes et nous devons aussi savoir qu'une fois que nous aurons admis cela, la vie ne nous couvrira pas de louanges pour autant. Si, après en avoir pris conscience, nous supportons d'être vaniteux ou égoïstes, d'être chauves ou obèses, on n'épinglera pas de décoration sur notre poitrine. Non, nous devons nous pénétrer de l'idée que nous ne recevrons de la vie ni récompense ni félicitations. Il faut se résigner, voilà tout le grand secret"

lundi 7 décembre 2020

Une spiritualité d'enfant

Ouvrage collectif, sous la direction de Lytta Basset, repris d'une revue, il étudie la vie spirituelle des enfants. Tous les apports ne m'ont pas intéressée de la même façon mais j'ai pris plaisir à entrer dans tous les articles touchant réellement à l'enfance et à l'esprit d'enfance. Quelques mots pour résumer :

Avant-propos de Lytta Basset

L'enfance : une pierre d'attente pour le spirituel de Nicole Fabre

On commence par le contexte, qui reviendra chez d'autres, d'un monde très plein pour les enfants, qui ne laisse pas d'espace d'ennui. On s'attarde sur les images et le langage métaphorique, très utile pour désigner, mais qui ne doit pas être prise pour une vérité. On entre dans le rôle d'accompagnement et d'apprentissage des adultes : permettre à l'enfant d'entrer dans du silence, du calme pour accéder à leur intériorité. 

La spiritualité de l'enfant trisomique de Michèle Trellu

Compassion, poésie, gestes spontanés, les exemples sont nombreux des lieux ou les trisomiques parlent de Dieu.

La presse éducative, une école de spiritualité pour les enfants d'Emmanuelle Rémond-Dalyac

Sur deux magazines de Bayard destinés aux enfants, à lire avec les parents pour les plus petits ou à explorer seuls pour les grands. Des portes d'entrées différentes vers la spiritualité et le questionnement. 

Un esprit caché aux sages et aux intelligents de Serge Molla

A travers l'esclavage et la ségrégation, faire percevoir cet esprit d'enfance, comme confiance et dépendance, d'abandon au Père. Pas hyper convaincant à mes yeux.

Cultiver la spiritualité : le modèle éducatif de la "Haggadah de Pessah" de Tania Zittoun

A travers le jeu de questions et l'implication des enfants dans la soirée de Pessah, les juifs cultivent 
"l'attention à l'inhabituel, un art de questionner ce qui semble évident, et un souci pour les pratiques concrètes comme lieu de l'ancrage du sens"

Paraboles thérapeutiques à l'écoute des enfants et des personnes handicapées de Madeleine Natanson

Usage de paraboles pour débloquer ou questionner des situations thérapeutiques avec des enfants autistes ou handicapés. 

Thérèse de Lisieux et l'enfance spirituelle : relire "Le Divin Petit Mendiant de Noël" de Sylvie Barnay

Retour sur une "récréation" d'un soir de Noël autour de l'enfant Jésus.

Notes sur l'esprit d'enfance bernanosien d'Yves Bridel

"La relation à Dieu : celui qui vit selon l'esprit d'enfance est vis-à-vis de Dieu comme l'enfant vis-à-vis de son père ; il a avec Lui une relation parentale, il s'abandonne à Lui, il attend tout de Lui. C'est cette relation qui est au centre de la voie de l'enfance spirituelle, et c'est dans cette attitude de confiance et d'insouciance que s’ancrent l'ouverture à l'autre, la modestie, l'humilité. Mais aussi la vitalité, le gout de l'aventure, l'engagement total, l'espérance, la révolte contre tout ce qui peut s’opposer à cet élan vital"
A travers des romans de Bernanos, l'auteur s'interroge sur l'accès à cet esprit d'enfance et l'acceptation des limites de chacun. 

Un renversement bienvenu dans l'histoire de la catéchèse d'Anne-Marie Aitken

Retour historique sur la catéchèse et rapide évocation des passages où Jésus parle des enfants.