jeudi 9 septembre 2021

Pierre,

C'est peut-être une lettre. Ou un poème. En tout cas, il s'adresse à Pierre Soulages, de la part de Christian Bobin. C'est un peu gênant d'entrer dans l'intimité d'une lettre, une lettre faite d'admiration, de peinture, de moments de rencontre, de moments d'attente. 


Bien sûr, on parle peu de peinture ici. Bobin parle lumière, matière. Et surtout relations, avec Soulages, avec son père, avec d'autres comme Lydie. Il y a aussi le récit d'un voyage en train, un soir de Noël et d'une attente, pour un anniversaire. 

Construit de courts chapitres, comme des morceaux choisis, ce livre est un hommage et une réflexion. Parfois un peu étrange dans leur succession, ces textes forment un joli ouvrage.

"Je ne lis jamais pour réfléchir. La vie s’en va lorsqu’elle nous voit froncer les sourcils pour penser. Elle croit que nous sommes fâchés. Je lis pour être sonné de coups, comme je le suis par cette phrase de cuir noir. La beauté, la vérité, toutes choses qui importent dans la traversée du jour unique qu'est notre vie, ne prennent aucun égard. Elles ont raison. Sinon, elles ne nous atteindraient jamais"
"Comment écrivez-vous ? A l'oreille et au cœur. J'écris sous la dictée des étoiles qui se taisent et du train qui rumine sa portion de ballast. Je rejoins sans écrire les plus beaux livres"
"En vérité je ne suis pas ce faible pèlerin, mais l'homme le plus vaste du monde - un chantier d'étoiles"

lundi 6 septembre 2021

L'Art de marcher

On écluse la LAL avec un livre de Rebecca Solnit qui me semblait passionnant et qui m'a un peu déçue, parce que j'attendais une histoire littéraire de la marche et qu'il s'agissait d'une histoire plus large : scientifique, historique, philosophique, géographique et littéraire. C'était un peu fouillis parfois !

Elle commence assez naturellement par la marche chez l'homme et la bipédie, s'intéresse à la marche comme lieu de formulation d'une pensée philosophique, des péripatéticiens à Kant ou Rousseau ou d'une pensée tout court dans la littérature de Joyce ou Woolf. Elle évoque aussi le pèlerinage et les labyrinthes comme lieux de cheminement spirituel et physique. Elle poursuit avec la découverte de la nature, d'abord dans la promenade au jardin puis dans les explorations pédestres des campagnes avec Wordsworth et des montagnes jusqu'aux exploits des alpinistes pour conclure sur les club de rando contemporains. La suite concerne la marche en ville et dans les rues, de la balade à la manifestation jusqu'à la révolution. Elle conclut sur la disparition des lieux de marche dans les villes américaines, la marche ou le sport sur un tapis comme substitut et ce qu'il dit des absurdités contemporaines. La marche devient même un objet artistique pour quelques performeurs.

Un gros bouquin sympathique dont je vous livre quelques extraits glanés !


"Elle crée un équilibre subtil entre travailler et muser, être et faire. La marche est un effort du corps uniquement productif de pensées, d'expériences, d'arrivées [...] Le rythme de la marche donne en quelque sorte son rythme à la pensée. La traversée d'un paysage ramène à des enchainements d'idées, en stimule de nouveaux. L'étrange consonnance ainsi créée entre cheminement intérieur et extérieur suggère que l'esprit, lui aussi, est un paysage à traverser en marchant"

"Le combat pour les espaces où marcher (espaces naturels ou espaces publics) doit s'accompagner de la défense du temps libre, seul disponible pour leur exploration"

"La marche est une des constellations clairement identifiables dans le ciel de la culture humaine. Elle comprend trois étoiles, le corps, l'imagination, le monde, qui existent indépendamment les unes des autres tout en étant reliées par les usages culturels de la marche"

jeudi 2 septembre 2021

Les versets sataniques

Encore un livre qui sort de la PAL, youpi ! Et de 752 pages - pour le Pavé de l'été. Par contre, niveau plaisir de lecture, c'était assez inégal. Ce roman de Salman Rushdie est dense, passe souvent du coq à l'âne - enfin, d'un personnage à l'autre -, bourré de références que je n'avais pas forcément et surtout très long. 

Tout commence par le crash d'un avion au-dessus de la Manche. Deux hommes, d'origine indienne, en réchappent après une interminable chute : Saladin Chamcha et Gibreel Farishta. Le premier est doubleur voix, le second est acteur. On découvre dans le roman, comment ils en sont arrivés là, depuis leur enfance indienne, jusqu'à leur carrière anglaise pour Chamcha, Bollywood pour Gibreel, leurs familles, leurs amours - compliquées pour l'un et l'autre avec tromperies et poursuites jusque dans les airs pour Gibreel. 

Mais surtout, l'un et l'autre vont rejouer une lutte éternelle entre bien et mal - pas par leurs actions ou existences mais plutôt par ce qu'ils semblent représenter : l'un est transformé en homme à pieds de boucs quand l'autre se voit entouré d'une nuée. Gibreel est d'ailleurs en proie à d'étranges rêves où il pourrait jouer un rôle d'ange annonciateur. On y croise un prophète, Mahound, et d'autres êtres inspirés.

Roman foisonnant, qui part parfois dans tous les sens, baroque, riche de sensations et de vie sous toutes ses formes, il déstabilise le lecteur à ses débuts. Où est-on ? Que se passe-t-il ? Qui sont ces gens ? Et puis, on tient des fils, des personnages, en proie à un monde complexe, à des questions politiques et religieuses, à des questions d'identité surtout. Indiens tous les deux, vivants en Angleterre, ils vivent le questionnement des exilés, entre rejet ou adhésion à sa culture d'origine, à sa famille...

Pas toujours très digeste et lecture assez lente, entrecoupée d'autres ouvrages, j'ai peiné sur les premier tiers du livre. Puis j'ai apprécié !

"Qui est-il? Un exilé. Terme qu'il ne faut pas confondre, pas mélanger, avec tous les autres mots que les gens emploient à tort et à travers: émigré, expatrié, réfugié, immigré, silence, ruse. L'exil est un rêve de retour glorieux. L'exil est une vision de la révolution: Elbe, pas Sainte-Hélène. C'est un paradoxe sans fin : regarder devant soi en regardant toujours derrière soi. L'exilé est une balle jetée très haut en l'air. Elle reste là, gelée dans le temps, transformée en photographie ; négation du mouvement, suspendu de façon impossible au-dessus de sa terre natale, l'exilé attend le moment inévitable où la photo doit se remettre en mouvement, et la terre réclamer son bien. Telles sont les choses qu'imagine l'Imam. Sa maison est un appartement en location. C'est une salle d'attente, une photo, de l'air.

L'épais papier mural, des rayures vert olive sur un fond couleur crème, a légèrement passé au soleil, suffisamment pour faire ressortir les rectangles et les ovales plus vifs qui indiquent les endroits où étaient accrochés des tableaux. L'Imam est l'ennemi des images. Quand il est entré les tableaux ont glissé sans bruit des murs et quitté la pièce furtivement, fuyant d'eux-mêmes la colère de sa muette désapprobation. Quelques images, cependant, ont eu le droit de rester. Sur la cheminée il conserve quelques cartes postales conventionnelles de son pays, qu'il appelle simplement Desh : une montagne qui se découpe au-dessus d'une ville ; une pittoresque scène villageoise sous un grand arbre ; une mosquée. Mais dans sa chambre, sur le mur qui fait face à la couchette dure où il se repose, est accrochée une icône plus puissante, le portrait d'une femme d'une force exceptionnelle, célèbre pour son profil de statue grecque et ses cheveux noirs aussi longs qu'elle est grande. Une femme puissante, son ennemie, son autre : il la garde près de lui. Exactement comme, là-bas dans les palais de son omnipotence elle garde son portrait à lui sous son manteau royal ou dissimulé dans le médaillon qu'elle porte autour du cou. C'est l'Impératrice, et son nom est - quoi d'autre? - Ayesha. Sur cette île, l'Imam exilé, et là-bas à Desh, Elle. Tous deux complotent la mort de l'autre.

Les rideaux, un épais velours doré, restent fermés toute la journée, sinon le mal pourrait se glisser dans l'appartement : l'étrange, l'Extérieur, la nation étrangère. Le fait douloureux qu'il se trouve ici et pas Là-bas, l'endroit qui mobilise toutes ses pensées. Dans les rares occasions où l'Imam sort prendre l'air de Kensington, au centre d'un carré formé par huit jeunes hommes portant des lunettes noires et des costumes où l'on distingue des bosses, il croise les mains devant lui et les fixe des yeux, pour qu'aucun élément, aucune particule de cette ville haïe - cette fosse d'iniquités qui l'humilie en lui offrant un refuge, ce qui l'oblige à un sentiment de reconnaissance malgré sa luxure, son avarice et sa vanité - ne puisse lui tomber, comme une poussière, dans l'œil. Quand il quittera cet exil détesté pour revenir triomphalement dans cette autre ville aux pieds de la montagne de carte postale, il dira avec fierté qu'il est resté dans l'ignorance totale de cette Sodome dans laquelle il a été obligé d'attendre ; ignorant, et par conséquent non souillé, non altéré, pur.
Et une autre raison pour laquelle les rideaux restent fermés c'est bien sûr parce que les yeux et les oreilles qui l'entourent ne sont pas tous amicaux. Les immeubles orange ne sont pas neutres. Quelque part de l'autre côté de la rue il y a des téléobjectifs, du matériel vidéo, des micros hypersensibles; et toujours le risque des tireurs d'élite. Au-dessus et en dessous et à côté de l'Imam les appartements sont occupés par ses gardes, qui parcourent les rues de Kensington déguisés en femmes couvertes de voiles avec des becs d'argent ; mais on n'est jamais assez prudent. Pour l'exilé, la paranoïa est une condition préalable de survie."

"L'exil est un pays sans âme. En exil les meubles sont laids, chers, tous achetés en même temps dans le même magasin et bien trop vite : des canapés argentés et brillants avec des accoudoirs comme des ailerons de vieilles Buick DeSoto Oldsmobile, des bibliothèques vitrées qui ne contiennent pas de livres mais des dossiers bourrés de coupures de presse. En exil quand quelqu'un tire de l'eau dans la cuisine la douche devient brûlante, aussi quand l'Imam prend son bain les membres de sa suite doivent se souvenir de ne pas remplir une bouilloire ni rincer une assiette sale, et quand l'Imam va aux toilettes ses disciples se sauvent de la douche brûlante. En exil on ne fait pas de cuisine ; les gardes du corps à lunettes noires vont acheter des plats à emporter. En exil toute tentative d'enracinement est vue comme une trahison : c'est un aveu d'échec."

"Flottant sur un nuage, Gibreel pensa que le flou moral des Anglais venait de la météorologie. « Quand il ne fait pas plus chaud le jour que la nuit, raisonna-t-il, quand la lumière n'est pas plus claire que l'obscurité, quand la terre n'est pas plus sèche que la mer, alors il est évident que les gens perdent le pouvoir de faire des distinctions, et commencent à tout considérer – partis politiques partenaires sexuels croyances religieuses – comme du pareil-au-même, rien-à-choisir, à-prendre-ou-à-laisser. Quelle folie ! Car la vérité est extrême, elle est ainsi et pas autrement, c'est lui et pas elle ; il faut prendre parti, ne pas rester spectateur. En bref, la vérité est engagée."

lundi 30 août 2021

Paris, mille vies

Ce court ouvrage est une traversée de Paris, une traversée de la gare Montparnasse à la gare de l'Est. Interpelé par une ombre qui dit "Qui es-tu ?", le narrateur va la suivre, de loin en loin. Il nous entraîne d'abord au lieu de la chute de son père, puis dans un tourbillon historique, fait parler les rues, les boulevards et les événements. Les temps et les visages se superposent. On vit Paris avec lui, on se perd avec lui, à la recherche de notre identité. Le temps d'une folle nuit de rencontre, où il est question de Libération, de Villon, Hugo, Artaud, Aimé Cesaire et Louise Michel... C'est tout le peuple de Paris, tous ces morts qui revivent pour une danse nocturne pas si macabre. 

Un magnifique retournement des morts auquel nous convie Gaudé par ce texte puissant ! 




vendredi 27 août 2021

La perversion ordinaire

Encore un livre prêté par un collègue, c'est chouette de faire circuler les lectures. C'est un essai de Jean-Pierre Lebrun sur le vivre ensemble, sur le rapport à autrui, à la perte ou à la limite. 

L'auteur s'interroge sur les mutations de nos sociétés, sur leur complexité et leur confusion. Il pointe notamment une crise de la légitimité dans le domaine de l'éducation, le rapport aux enfants et au "non". Elargissant cette "crise de l'autorité" et du transcendantal à toute la société, il s'interroge sur les causes de celle-ci. 

Il analyse d'abord le rapport au langage et à soi, compris comme manque, renonciation à la toute puissante et permettant la subjectivation psychique. Il est question de la négativité du langage, et de la condition humaine, capable d'appréhender la mort, le vide par rapport au plein, autrui par rapport à soi. Cette question, liée au sujet, il l'étend à la société. Les limites, le vide, l'autre ou la transcendance, nos sociétés actuelles tendent à les nier, voire à les effacer. Il montre alors combien cette absence de limites et d'autorité, revient à faire peser sur chacun des responsabilités et des choix personnels, ce qui est parfois plus complexe que de se reposer sur un cadre. C'est d'abord pour lui l'effet du positivisme et du discours sur les sciences qui laissent entendre que toutes les limites sont à repousser ; puis de la démocratie "démocratiste" qu'il définit comme une illusion d'autonomie, une impression de rien devoir au collectif ; et enfin du "néocapitalisme libéral" qui ne souffre pas de régulation. Il interroge la fin du patriarcat, comprise comme la fin de l'autorité et d'un tiers qui vient décoller, séparer mère et enfant. Il souligne l'importance de la complétude - tout le monde doit être d'accord par exemple - pour que quelque chose soit considéré légitime et la difficulté de cela - on ne peut finalement s'accorder que sur un petit dénominateur commun. Il décrit enfin ce qu'il appelle la "grande confusion", à savoir que ce qui fait différence, ce qui fait souffrance, ce qui fait tarder la jouissance est condamné, tout ce qui fait spécificité est mis en avant, mais aux dépens des autres et du collectif. Et pour éviter cette confrontation au manque ou à la perte - à la réalité -, c'est souvent la fuite en avant. Enfin, il conclut sur la possibilité de la psychanalyse avec ces néo-sujets, notamment sur la question du transfert.

Lecture intéressante, parfois complexe et questionnante : si nos sociétés ont effectivement évolué, est-on réellement dans ce "vivre sans autrui" qui brandit l'auteur ? Ce qui est décrit au niveau de l'individu et de la crise des légitimités est-il réellement à penser à un niveau sociétal ? Le référent psychanalytique est-il pertinent ici ? Je reste un peu sceptique par rapport à des rapprochements qui me semblent parfois lointains. Et intéressée si vous avez des lectures sur ces sujets qui peuvent éclairer ma réflexion.


"Reconnaître qu'il peut et doit exister des objectifs situés en tiers, qui transcendent les intérêts de chacun, ne va plus de soi. Il est donc devenu très difficile de pouvoir encore se référer spontanément à de tels objectifs"

"Pour être un sujet, il faut dire deux fois "Oui !" et une fois "Non !". Une première fois oui : en acceptant d'entrer dans le jeu du langage, d'être aliéné dans les mots de ceux qui nous précèdent. Une fois non : en prenant appui sur le manque dans l'Autre et en faisant objection à ce qui vient de l'Autre. Et une seconde fois oui : quand le sujet accepte ce qui lui vient de l'Autre pour le faire sien, et cela de son propre chef, en ayant eu la possibilité de s'en démarquer, et en étant prêt à assumer les conséquences du choix qu'il pose"

jeudi 26 août 2021

Les nourritures affectives

Avec cet ouvrage de Cyrulnik, on n'est pas directement dans la résilience. C'est pas mal, parce qu'on pourrait se lasser du thème ! Ici, il est question d'affectivité et de développement humain, en partant de la conception d'un enfant à la mort du vieillard. Au programme, le sens de la vie, de l'appartenance, la construction personnelle, mais aussi la violence et l'inceste. Un ouvrage assez chronologique dans le développement, on sort de la pensée en spirale.

Notre histoire commence avec la rencontre des parents de l'être humain. Ben oui, ce n'est pas le petit d'homme uniquement qui se construit, il hérite aussi de pas mal de trucs - qu'il découvrira peut-être toute sa vie ! Cyrulnik s'intéresse à la vie mentale du fœtus et surtout à ce qui fait son hérédité et son héritage, entre ce qui est choisi ou subi. On s'attarde sur les sens. Mais l'auteur développe surtout longuement, et c'est intéressant, l'appartenance : 

"Puisque appartenir est une fonction, cela peut donc mal fonctionner. On peut ne pas appartenir, vouloir ne plus appartenir, appartenir à un autre, appartenir à soi-même, trop appartenir c'est-à-dire mal appartenir. Chaque trouble de cette fonction se manifeste par un trouble du fonctionnement de l'individu"

 La violence et l'inceste, violence destructrice ou créatrice, interdit de l'inceste dans les sociétés, voici deux questions abordées selon le rapport nature / culture. Ce sont les parties qui m'ont le moins intéressée. Il conclue sur le récit qui émerge de la mémoire des hommes âgés, comme sur un palimpseste où tous les événements vécus n'ont pas été effacés mais recouverts... pour mieux resurgir plus tard.

Un ouvrage très intéressant mais assez daté sur les rôles des parents et la place de la femme. A rafraichir ?

"Dans le mariage d'amour, c'est l'intimité de la personne qui s'exprime en priorité. Voilà pourquoi, aujourd'hui, les rencontres se font beaucoup plus entre inconscients qu'entre familles. Voilà pourquoi j'ai pu dire que le mariage arrangé facilitait la reproduction des structures sociales, comme le mariage d'amour facilite la rencontre des névroses"

"L'enfant comprend, vers deux-trois ans, qu'en le regardant, l'autre le capture. S'il désire cette capture, il sourit et se précipite à la rencontre de l'autre, dont le regard assume alors sa fonction d'appel. S'il refuse cette capture, il va se cacher pour éviter l'autre, dont le regard assume alors sa fonction d'intrusion"

"La rencontre crée un champ sensoriel qui me décentre et m'invite à exister, à sortir de moi-même pour vivre avant la mort. C'est pourquoi il y a toujours quelque chose de sensuel dans la rencontre qui m'excite et m'effraie, comme la vie"

"Il faut donc appartenir. N'appartenir à personne, c'est ne devenir personne. Mais appartenir à une culture, c'est ne devenir qu'une seule personne. On ne peut pas devenir plusieurs personnes à la fois sauf à connaitre des troubles d'identité qui compromettent son insertion dans le groupe [...] Quand un enfant n'appartient pas, il ne connait pas l'histoire de sa famille ou de sa lignée. Or, cette lacune empêche l'enfant de structurer son temps. Lorsqu'un enfant sans famille raconte sa vie, je suis toujours ahuri par la désorganisation temporelle de son récit"

"Les contresens culturels sont fréquents parce que des gens qui vivent dans le même espace-temps et s'y côtoient physiquement, ne vivent pas du tout dans le même monde mental où chacun est fier des valeurs culturelles du groupe auquel il appartient. Ce sentiment de fierté que procure un mode d'emploi du monde procure à son tour le plaisir de pouvoir y construire son identité"

"La perte de sens des objets participe de la crise de l'appartenance, elle fragmente le corps social et libère les individus qui ne veulent plus lui appartenir"

"Finalement, dans notre culture de la personnalisation, la réponse à la question : "A qui appartient l'enfant ?" serait : "Il appartient à lui-même !" Cette aimable réponse n'a pas de sens, puisque l'enfant de personne devient personne. Il lui faut quelqu'un pour devenir quelqu'un. Un nouveau-né qui n'appartient pas est condamné à mourir ou à mal se développer. Mais un enfant qui appartient est condamné à se laisser façonner par ceux à qui il appartient. Le plaisir de devenir soi-même, de savoir qui on est, d'où on vient, comment on aime vivre, passe par le lien qu'on tisse avec les autres"

"Que nous soyons prédateurs, commensaux ou parasites, c'est l'indifférence affective qui autorise la destruction de l'autre. Et cette indifférence s'explique par le fait que nous vivons dans des mondes incommunicables"

"L'âgé, en perdant son amarrage au monde, désémantise les objets, puis les désaffective jusqu'à les transformer en matière inerte. L'objet meurt lentement avec le sujet qui s'éteint"

mercredi 25 août 2021

Impact

Je viens de dévorer ce polar de Norek ! Enfin, si c'est un polar, car ce n'est peut-être pas le cas...

Le PDG de Total vient d'être enlevé, Diane, psychologue et Nathan, capitaine de police, sont convoqués pour être les interlocuteurs du ravisseur. Le premier contact révèle un homme sûr de lui, qui veut déclencher une prise de conscience : l'avenir de l'humanité est en jeu si on ne limite pas la pollution. Son marché est simple, la vie du PDG sera sauve s'il reçoit 20 milliards de dollars qu'il dépensera dans des engagements pour la planète. Bien entendu, l'entreprise refuse de livrer cette somme. Mais le ravisseur n'est pas seul ; sous le signe du panda balafré, de nombreuses personnes semblent l'entourer. Et de nouveaux suiveurs le rejoindre lorsque la négo, supposée privée entre les flics et lui, se retrouve en ligne.

Entre chaque chapitre des négociations entre la police et Virgil Solal, nous lisons des nouvelles du monde, toutes plus catastrophiques les unes que les autres : les hectares de forêts qui partent en fumée, les ours polaires qui mangent de l'homme pour subsister, les inondations meurtrières ou les pics de pollution qui empêchent les enfants de sortir en plein air... sans parler du continent de plastique ou des marées noires. Bref, des nouvelles pas très réjouissantes, qui rendent les changements climatiques concrets et montrent l'urgence d'agir.

Un roman qui se dévore, avec des personnages aux convictions fortes, et des nouvelles du monde issues - réellement - des journaux : ça, ça fait frémir ! Petit bémol : la fin, carrément niaise. Et le côté très manichéen de ce roman.



lundi 23 août 2021

Puissions-nous vivre longtemps

C'est une collègue qui m'a prêté ce roman d'Imbolo Mbue : une lecture intéressante par sa thématique mais une écriture pas incroyable. 

A Kosawa, des enfants toussent et meurent. Régulièrement, trois hommes de la compagnie Pexton viennent parler aux villageois. Car l'installation de puits de pétrole à proximité du village, les fuites et les réparations hâtives ont certainement pollué terres et rivières de Kosawa. Sans parler des fumées qui ont changé la couleur du ciel. On palabre, mais rien ne se passe : une délégation de villageois a déjà disparu en allant réclamer à Pexton de s'intéresser à eux. Mais ce soir, c'est différent. Konga, l'idiot du village, propose de kidnapper les hommes jusqu'à ce que leurs voix soient entendues. C'est le début d'un drôle d'engrenage entre réclamations et contreparties, entre guerre d'usure et violences.

Au centre de ce roman, Thula, une jeune femme qui partira étudier aux Etats-Unis, sa mère, sa grand mère, son oncle et son frère. Une famille qui tente de s'en sortir après que Malabo, le père de famille, a disparu en allant voir Pexton à Bézam, la grande ville voisine. Et les voix des enfants continuent de conter l'histoire du village, sur 40 ans de combats.

Si la thématique du colonialisme, de l'exploitation des ressources, de la corruption des dirigeants et des souffrances des plus faibles est intéressante à faire connaître, il manque toutefois à ce roman une voix plus forte. L'uniformité de ton des personnages, les longueurs, l'évolution finalement assez attendue de chacun rend ce roman un peu lourd, s'embourbant dans les interminables procès et actions sans effets. 



jeudi 19 août 2021

French Exit

Sortie de PAL pour ce roman de Patrick deWitt qui suit des riches ruinés entre New York et Paris ! 

Frances et Malcom, un duo mère-fils très fusionnel, sont les attractions des soirées new-yorkaises qui se régalent des excentricités de la veuve sans cœur. Épouse du défunt Franklin, un odieux avocat, elle a choqué toute la bonne société lors du décès de son mari. Dépensant sans compter, vivant dans un luxe inouï, elle n'imagine pas y renoncer alors que la banqueroute est annoncée. Elle décide donc de flamber ses derniers sous dans un magnifique voyage pour Paris avec son chat - Small Frank, réincarnation présumée de Fanklin- et son fils. 

Plein de rebondissements, de bons mots et d’incongruités, ce roman est mené tambour battant par des personnages aussi excentriques que drôles - pour le lecteur, moins pour leurs "amis". Un divertissement agréable et humoristique, pas inoubliable, pour les vacances.

lundi 16 août 2021

Le murmure des fantômes

Je continue à explorer les écrits de Boris Cyrulnik et je dois avouer que ça me passionne ! Il est bien sûr question de résilience encore une fois. Suite à un traumatisme, qu'est-ce qui fait qu'un enfant s'en libère ou non ? 

La figure de Marilyn ainsi que celle d'Andersen émaillent l'ouvrage. Il y est beaucoup question d'enfants et des âges de la vie : celui où on apprend à faire semblant, celui où on va à l'école etc. avec les différents apprentissages et comportements acquis à ces âges. Et ce qui peut empêcher leur développement. Le fil rouge de ce livre, c'est qu'il y a deux éléments nécessaires pour devenir soi-même : des liens et une histoire. Que sans cela, un enfant blessé aura du mal à se reconstruire. Les blessures les plus importantes proviennent des proches, avec lesquels on est engagé dans une relation. Et un telle blessure, qu'il s'agisse d'un coup, d'un mot ou d'un geste fera doublement souffrir : pour le coups en lui-même et pour le coup qu'il porte à la relation. Et à partir de là, se crée un récit lié à l'émotion suscitée par le coup et par ce que la personne en fait ou s'en raconte !

Pas de solutions miracles mais une variété d'exemples et d'histoires d'enfants qui trouvent ou non des liens pour se renforcer ! Facile et agréable à lire.



lundi 9 août 2021

Fais-toi confiance

" ... ou comment être à l'aise en toutes circonstances" est un bouquin d'Isabelle Filliozat qui trainait sur ma LAL. Je me méfie un peu de ce genre de bouquin de développement personnel, j'ai toujours l'impression de lire les conseils de Cosmo en moins drôle ! C'est un peu le cas ici mais avec certainement plus de sérieux et des petits exercices pratiques divers. L'auteur s'attache à décrire le ou les phénomènes de manque de confiance en soi, dans toute leur variété et les causes qui les génèrent. Quant aux exercices, cela passe des cases à cocher aux exercices d'introspection en passant par des méditations. A l'image du reste de l'ouvrage, il y a un peu de tout, pour que chacun y trouve chaussure à son pied mais rien de bien précis non plus. 



mercredi 4 août 2021

Femme désirée, femme désirante

Cet ouvrage de Danièle Flaumenbaum m'a été recommandé parmi d'autres dans une session couple. On parlait de l'inévitable différence de désir entre les hommes et les femmes. Et c'est un des titres qui est venu. Ce livre très court s'intéresse à la femme, à ses désirs, à sa psychologie, à sa sexualité etc. 

L'ouvrage part de l'anatomie, détaille le fonctionnement du sexe féminin. Ce qui est plus spécifique, c'est la question de la circulation des énergies, issue de la médecine chinoise, dans chaque corps et entre les corps. C'est un point de vue qui parcourt tout l'ouvrage, qu'il s'agisse d'énergie sexuelle ou non. 

Danièle Flamenbaum poursuit sur les maladies, celles qui sont soignées ne l'intéressent pas, ce sont les récidives et les liens avec la psychologie, voire la psychogénéalogie qui sont au centre de ce chapitre. Puis, elle parle du lien mère-fille et de l'attachement excessif parfois entre elles mais surtout de l'importance de communiquer autour de la sexualité, du désir, de l'histoire personnelle et intime des femmes de la famille. Cette éducation de la petite fille est particulièrement détaillée et conseillée.

Si l'ensemble est assez daté - il n'est question que d'hétérosexualité - et parfois un peu centré sur les énergies - qui semblent parfois avoir réponse à tout -, c'est plutôt intéressant !

"Se retrouver à vivre sous le même toit recrée l'espace commun de l'amour maternel. Devenir soi-même le soutien, l'assistant, le réconfort de l'homme aimé va favoriser une autre confusion de l'amour. La femme qui aime son homme comme sa mère va se mettre à l'aimer aussi comme son enfant. Qu'elle ait eu une mère abusive et intrusive, ou une mère absente et perdue, elle va, à plus ou moins court terme, emboiter le pas au modèle qui lui est familier"

"Il ne faut ni submerger la fillette d'informations inutiles ni l'envahir émotionnellement, mais savoir qu'elle est concernée par les circonstances et les émotions contingentes à son arrivée sur terre. Les mots justes l'installent en elle-même, car ils lui permettent d'associer la vie symbolique des sentiments et des paroles qu'elle reçoit à celle des sensations qu'elle perçoit"

lundi 2 août 2021

Les oiseaux se cachent pour mourir

Voilà une sortie de PAL archi antique ! Ce roman de Colleen McCullough vient de la biblio de mon grand-père et traine dans la mienne depuis plus de 10 ans. Je ne sais pas bien pourquoi mais j'avais en tête que c'était Vol au dessus d'un nid de coucous... Ah, ces titres qui parlent d'oiseaux !


Nous ne sommes donc pas du tout dans un asile mais dans une pauvre maison de Nouvelle-Zélande où Meg Cleary fête ses cinq ans et vient de recevoir une poupée magnifique, tout à fait hors de propos pour une fillette si humble, aux frères si remuants. La poupée ne fera pas long feu. Meg est la seule fille d'une famille de garçons : Frank, Bob, Jack, Hughie, Stuart... et plus tard Harold, Jims et Patsy. Paddy, leur père, est tondeur de moutons et Fee, leur mère, tient la maison. Toute la famille vit chichement malgré quelques objets laissant entrevoir un passé plus prospère. Aussi, quand Mary Carson, la sœur de Paddy, le convie en Australie pour devenir régisseur de sa propriété, Drogheda, il n'hésite pas un instant et embarque toute sa famille. Accueillis par le père Ralph de Bricassart, ils découvrent un nouveau pays, son climat, la propriété immense et ses moutons, le caractère de Mary... Tous s'adaptent à la situation malgré les drames et les difficultés. 

Ralph, jeune prêtre tout dévoué à Mary, à l'intelligence et à la diplomatie redoutables, s'attache à Meg - qui s'attache aussi à lui. A la mort de Mary, il découvre le tour qu'elle lui joue : il devra choisir entre l'argent et l'Eglise ou l'amitié des Cleary et l'amour de Meg. A partir de ce moment, on suit Ralph et Meg prenant chacun leur chemin jusqu'à quelques rares retrouvailles. Amour muet, amour tu, il ne cesse toutefois de les tourmenter. 

Saga familiale qui parcourt le XXe siècle, elle tourne beaucoup autour de Meg et de ses amours. C'est un peu malsain parfois, à se demander si l'on n'est pas dans de la pédophilie. Et surtout, j'ai trouvé ça assez gnangnan finalement et appelant un peu trop au martyr : il faut s'empaler sur une épine pour sortir son plus beau chant ! Bon, ça fait quand même 890 pages en poche pour le challenge des Pavés.


mercredi 28 juillet 2021

Arbre de l'oubli

J'avais un mauvais souvenir de mes lectures de Nancy Huston. Mais la jolie couverture et sa quatrième m'ont convaincue de retenter l'expérience. 

J'ai découvert plusieurs générations de la famille de Shayna : son père, anthropologue juif, qui a tout fait pour voler la vedette à son frère et consoler ses parents de la Shoah ; sa mère, Lili Rose, spécialisée sur le féminisme et le suicide des femmes artistes ; les parents de Lili Rose, protestants bien sous tous rapports mais finalement pas tant que ça ! On s'embarque dans une narration polyphonique, où les dates et lieux permettent de situer rapidement qui parle. Si le roman est surtout centré sur le vécu des personnages, le contexte américain voire mondial est souvent rappelé - pour dire que les personnages s'en fichent en général. Shayna, née d'une mère porteuse, cherche à comprendre sa famille et surtout ses origines. Elle est à la fois noire et femme, fille d’athées mais petite fille de grands parents pratiquants. Elle s'identifie à l'histoire des esclaves, à celle des femmes opprimées - mais un peu moins que sa mère. Sans parler de l'héritage de la Shoah ! Un roman d'actualité, vous l'avez compris. Et en même temps, un roman qui surfe un peu trop sur la vague de toutes ces évolutions sociales sans réellement les explorer, sans entrer dans leur histoire, leur évolution, leur actualité. 

Un roman que j'ai apprécié pour sa narration, ses personnages (quoique certains gagneraient à plus de profondeur), ses thématiques mais que j'ai trouvé un peu superficielles dans leur traitement. J'ai même trouvé que ça brouillait la compréhension d'enjeux pourtant essentiels. Dommage !

lundi 26 juillet 2021

Les uns avec les autres

Sous-titré "Quand l'individualisme crée du lien", est un bouquin de socio de François de Singly. Il s'intéresse à la crise du lien dans nos sociétés et étudie comment l'individualisme défait une certaine forme de communautarisme propre aux sociétés holistes mais permet de créer d'autres relations. Il montre notamment que les liens, peut être moins stables ou solides, sont néanmoins plus divers. C'est une lecture qui m'a beaucoup fait penser à La fatigue d'être soi.

L'auteur s'interroge sur quatre points principaux : 

Comment lier des individus émancipés ?

Comment lier des individus à l'identité fluide ?

Comment lier des individus peu obéissants ? 

Comment lier des individus qui veulent préserver leur intérêt et leur affect ?

Il s'intéresse d'abord à l'individu dans la transmission, à la notion d'héritage choisi. Tout n'est plus accepté dans l'héritage familial, culturel, social mais chacun pioche ce qui l'intéresse. L'individu se construit par des appartenances choisies librement - enfin, c'est ce qu'il croit, un psy pourra dire autre chose. Les relations s'inscrivent donc dans des choix affectifs et/ou contractuels libres. Et qui peuvent évoluer selon les choix des individus qui valorisent et revendiquent telle ou telle appartenance selon les moments de la vie, les groupes sociaux etc. La sociologie voit donc disparaitre la notion de rôle, avec des individus aux identités plus complexes. L'individu se veut multidimensionnel. Néanmoins, tout n'est pas légitime dans l'identité d'une personne qui vit en société : racisme, violence, discrimination sont punis.

Dans les sociétés, dans les familles, une tension apparait : égalité de traitement et personnalisation, comment être juste ? Jusqu'où négocier et tout est-il négociable ? Est-ce qu'il faut dépersonnaliser les traitements ? Quel que soit le choix, cela crée du mécontentement - et n'aide pas à faire société - même quand il est question d'égalité des chances ! C'est enfin cette question de l'intérêt pour les enjeux politiques ou collectifs qui est abordée. Comment permettre à chacun de s'engager dans un faire société ensemble si seul l'intérêt personnel compte ?  

Dans la dernière partie, il rappelle la différence entre communauté et société, souvent liées au cœur et à la raison, à l'élection ou à l'obligation. Il propose une société plus fraternelle, conviviale et respectueuse, qui ne peut exister selon lui que si l'Etat garantit une certaine égalité et sécurité à tous. Il montre aussi l'importance de nommer les différentes normes en jeu dans les relations, qui peuvent créer des conflits. Un société qui reste à construire !

"D'autres formes de "nous" sont possibles à la condition qu'ils respectent l'identité des "je" qui sont également autres. D'autres formes de lien sont possibles à la condition qu'ils ne soient pas perçus comme des cordes au cou, qu'ils traduisent un attachement significatif"

"La revendication d'un lien traditionnel, de type communautaire, reflète avant tout la marque d'un manque, l'impossibilité de voyager dans l'espace social"
"L'individu est placé devant la contradiction de la modernité qu'il doit résoudre : pour parvenir à son indépendance, à son autonomie, à une liberté de choix, il desserre certains liens, certaines appartenances ; mais en même temps à la recherche de son "expressivité", il croit que celle-ci est cachée au fond de lui [...] Une inversion se produit alors : les "racines" qui emprisonnent, qui limitent le mouvement dans la revendication d'un soi libre, peuvent devenir positives lorsqu'il s'agit de comprendre sa propre nature"

"Devant une telle crise du lien social qui se traduit par un désintérêt pour les affaires collectives, trois attitudes sont possibles : 

- La première est le laisser-faire, en laissant le marché prendre toute la place, y compris en organisant en permanence des "élections" sur tout, par exemple sur le programme du film de la soirée ou sur l'individu qui doit sortir du Loft ou de Star Academy. L'individu est isolé, écartelé entre son monde et le monde général, sans relais.

- Selon la deuxième position, la crise dérive d'un manque de socialisation. La famille et l'école ne font plus leur travail. Le rétablissement de l'instruction civique devrait doter les jeunes d'une conscience civique. Ce sont les individus qui doivent changer, et non l'Etat. Ce dernier est organisé pour défendre le bien commun et l'intérêt général. Seule une "position de surplomb peut transcender les particularismes" 

- La troisième plaide pour la réhabilitation de la société civile, pour une démocratie participative, pour une régulation qui parte du plus bas (bottom up) que du plus haut (top down), et en conséquence pour une transformation de tous les niveaux. [...] Ce modèle d'empowerment n'a de sens que si et seulement si les autorités politiques et les experts considèrent les individus ordinaires comme doués d'une capacité réflexive. ils doivent penser que le peuple est intelligent, même s'il défend ses intérêts personnels. Cela demande donc de rompre avec "la construction sociale de l'incompétence de l'usager""



mercredi 21 juillet 2021

La nuit, j'écrirai des soleils

Je continue mon exploration des livres de Boris Cyrulnik. Je dois dire que je me régale, même si les thèmes sont souvent proches d'un essai à l'autre. L'écriture est agréable, la pensée, toujours en spirale, fait des détours pour revenir au sujet principal. Cet ouvrage a deux ans et traite des bienfaits de l'écriture et de l'imaginaire pour se reconstruire. Il s'intéresse notamment à la mémoire et à comment celle-ci peut changer selon la lecture - et l'écriture que chacun en a. Il nous fait croiser quelques écrivains, évoque sa propre résilience et fait le lien avec des expériences de psycho et neurologie, notamment sur le développement des enfants et adolescents.

"Le monde écrit n'est pas une traduction du monde oral. C'est une création puisque le mot choisi pour nommer la chose est une découpe du réel qui lui donne un destin. « J'écris pour me venger » ou « j'écris pour donner sens au fracas » oriente l'âme vers une lumière au bout du tunnel. Le mot qui vient à l'esprit pour désigner la chose imprègne l'événement d'une signification qui vient de notre histoire"

On rencontre ainsi Jean Genet par exemple, enfant placé, mortifié que ses parents adoptifs touchent de l'argent pour l'élever et insensible à leur affection. Il se réfugie dans les livres et l'écriture, il vole - et se laisse prendre - pour pouvoir écrire en prison. Il remplit le vide de mots. Cette capacité à enchanter le réel par des mots, des romans, des poèmes, le neuropsychiatre l'effleure en citant Villon, Sade, Gary, Sartre, Rimbaud mais aussi Depardieu et bien d'autres. Il souligne l'importance de l'attachement précoce qui sécurise l'enfant et du récit que celui-ci se fait d'événements traumatisants. Ce qui est intéressant, c'est qu'il sort du fatalisme. On retrouve bien entendu la notion clé de résilience. Mais il ne suffit pas d'écrire, de mettre à distance pour revivre. L'écriture peut creuser un sillon répétitif et mortifère comme creuser de nouveaux chemins. Tout dépend de la représentation que se fait chacun du monde. 

Un ouvrage qui se lit très bien, mais qui, encore une fois, semble devoir se résumer en quelques mots alors qu'il est bien plus riche. Les digressions sont nombreuses et noient parfois le propos.

"Deux grands dangers menacent la mémoire. Le premier, c'est de ne pas avoir de mémoire, ce qui nous fait vivre dans la tombe. Le second, c'est d'avoir de la mémoire et de nous en rendre prisonnier. La seule bonne stratégie, c'est d'élaborer, se donner de la peine, afin de donner du sens aux faits"

"Après un événement émotionnant, la plupart des commotionnés ont besoin de parler. L'enjeu de ces récits n'est pas de dire la vérité, il vise à donner une forme verbale à la bousculade émotionnelle pour apaiser le parleur et pour que son monde redevienne cohérent"

lundi 19 juillet 2021

Les oreilles de Buster

Eva vit avec Sven dans un village de Suède, près de la mer. Pour son anniversaire, elle a reçu de sa petite fille un journal orné de roses. Pour la jardinière amoureuse de ses roses qu'est Eva, c'est signe qu'il faut y écrire. De juin à août, Eva écrira lorsque Sven sera couché, un verre pas très loin. Dès l'incipit, le ton est donné, on lit le journal d'une meurtrière, qui a rêvé de tuer sa mère depuis son enfance - et dit qu'elle y est parvenue. Comment et quand cela arrive, on ne le découvre que tardivement. Quant au pourquoi, c'est l'objet de ce livre.

Entre souvenirs du passé et actualité de sa journée, Eva nous invite dans sa vie de retraitée. Elle tourne autour des roses, d'une visite à une personne âgée et des moments avec sa fille Suzanne ou ses amies. Mais derrière cette calme façade, Eva a dû s'endurcir pour survivre. Sans cesse critiquée par sa mère, peu soutenue par un père effacé, elle a souffert dès qu'elle a aimé. Amour non partagé par sa mère et surtout actions diverses de sa mère pour que ceux qui l'aiment se détournent ou s'éloignent d'elle (nounou renvoyée, critiques devant les amis, etc.).  Le pire arrive lors de son histoire d'amour avec John, à 17 ans. Pourtant Eva s'est préparée, elle a vaincu bien des peurs, celle des araignées ou des gros chiens, et son dégout des escargots. Elle a aussi su châtier ceux qui lui faisaient du mal, parfois de façon très douloureuse. Entre face blanche et roi de pique, bien noir, Eva se construit et confie ses peurs, ses joies et ses tristesses aux oreilles de Buster - vous découvrirez bien assez tôt de quoi il s'agit. 

Roman prenant et bien mené de Maria Ernestam. Narration d'une meurtrière que personne n'a repéré. Relation mère/fille toxique. C'est un bon divertissement, qui, bien que sombre, fait aussi rire et sourire. Et quelques questions demeurent : finalement, qui de la mère ou de la fille va trop loin ? Et la réalité décrite par Eva est-elle celle qu'elle a vécu ? A quelques moments, le doute s'insinue... Et c'est aussi ça qui est intéressant.



mercredi 14 juillet 2021

Cherchez la femme

Voici un épais roman d'Alice Ferney, parfait pour les vacances. Il sort de ma LAL pour le challenge Pavés (700 pages chez Actes Sud) et malheureusement, comme souvent lorsqu'un livre y a patienté trop longtemps, c'est un petit plaisir plus qu'un éblouissement. Oui, je cherche ce qui fait vibrer dans les livres !

Voici l'histoire de Serge, depuis la rencontre de ses parents, jusqu'à sa mort. Ou son accident de voiture, le doute peut persister. C'est avec la rencontre de Vladimir et Nina que commence l'ouvrage. Il est ingénieur des Mines, elle est lycéenne, ils se rencontrent à l'orchestre. Il imagine qu'elle sera la mère de ses enfants. Elle se rêve femme d'ingénieur. Sur ce malentendu, l'aventure peut commencer. Et voilà que plus vite que prévu, Serge nait, suivi de Jean. Serge l'enfant chéri, l'enfant doué, le normalien. Serge que l'on suit de l'enfance à l'adolescence, dans les études comme dans son entreprise, dans ses aventures amoureuses et dans son mariage. C'est d'ailleurs beaucoup autour de son mariage avec Marianne que se vit le roman, de leur rencontre à la tromperie et au divorce. 

C'est agréable à lire, la voix narrant l'histoire et déjà omnisciente nous annonce la suite ou nous donne des explications sur l'impact des actes des uns et des autres. C'est assez psychologisant parfois. Et c'est surtout terriblement pessimiste voire fataliste : nul ne semble pouvoir échapper aux tares de ses ancêtres ou à leurs manques affectifs ! Un peu triste et pas très rythmé... et toujours dans ces mêmes milieux sociaux bourgeois finalement. Mitigée.


lundi 5 juillet 2021

Consolation

Je ne connaissais pas Anne-Dauphine Julliand, c'est sur un conseil de libraire que j'ai lu cet ouvrage avant de l'offrir à un ami. L'auteur a perdu ses deux filles de leucodystrophie. Elle conte la douleur, les larmes mais aussi les gestes qui sauvent, qui consolent.
Elle dit sa propre souffrance mais aussi celle de son mari et de son fils. Elle montre les mots et les gestes qui aident : une présence discrète et silencieuse, un pot de moutarde amené par une copine, laisser les larmes couler et serrer l'autre dans les bras. Elle raconte aussi ce qui enfonce dans la douleur : le refus des larmes, le mutisme ou la fuite de l'entourage qui isole l'inconsolé. 
C'est agréable à lire, plein de références étonnantes, de la culture pop à l'art japonais du kintsugi ! C'est aussi un autre rapport à la souffrance, non pas comme un deuil faire seul, un chemin de solitude, avec des hiérarchies de souffrance, mais plutôt un appel à être en lien, à exprimer sa tristesse et ses besoins. 


mardi 29 juin 2021

Les joies d'en bas

Voici un ouvrage sympathique de Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl sur le sexe féminin. Issu d'un blog lancé par ces deux étudiantes en médecine, il garde une légèreté de ton et un humour sympathique. Pédagogique, précis, il passe au crible les croyances et idées fausses sur le sexe féminin, la sexualité, la contraception. Parfois questionnant sur le tout médical (vaccin, pilule) et sur la question du sexe génétique, anatomique et psychologique, sur lesquels il parait un peu directif, il est dans l'ensemble très éclairant. Les dessins et les tableaux viennent faciliter les explications et rendre ludique un sujet qui ne l'est pas tellement !

La première partie est très anatomique et concerne l'appareil génital, en abordant la question du plaisir, de la virginité, mais aussi des poils ! On passe ensuite aux sécrétions diverses : glaires, règles et tout l'arsenal des serviettes et des douleurs - mais aussi des effets sur l'humeur, agressive ou dépressive. Puis, il est question de vie sexuelle, la première fois, le désir, l'absence de désir, l'orgasme, puis de contraception avec toutes ces questions sur les risques et avantages des différentes contraceptions. La dernière partie traite de tous les petits et grands soucis, depuis des règles irrégulières, les MST, l'endométriose, les fausses couches au cancer du col de l'utérus.

A mettre entre les mains des femmes comme des hommes !



jeudi 24 juin 2021

Les sept cadrans

Et voici le petit Agatha Christie traditionnel du mois anglais. Cela risque d'être ma seule participation cette année car je n'ai pas noté beaucoup de romans anglais ces derniers temps.

Lors d'une sauterie, le jeune Wade est retrouvé mort dans son lit. Ce gros dormeur, à qui les autres invités avaient fait la surprise de mettre des réveils dans sa chambre, n'entend pas le boucan des 8 sonneries. La cause de sa mort semble accidentelle, cependant, certains soupçons s'éveillent. Surtout lorsqu'un autre invité meurt également le lendemain. La vive Eileen Brent, qui a manqué d'écraser le pauvre homme, se lance dans l'affaire, à la poursuite d'un club criminel des 7 cadrans. Elle entreprend d'embarquer la sœur de Wade, Loraine et Jimmy, un des autres invités dans la compréhension de cette affaire à laquelle se mêlent des plans à ne pas se faire dérober et des questions politiques. 

Hélas, si le roman se veut plein de rebondissements, la fin et le dénouement sont précipités. C'est en effet le surintendant Battle, de Scotland Yard, qui suivait l'affaire de loin, qui nous en livre tous les éléments au chapitre final.





lundi 21 juin 2021

Prisonnier au berceau

Un peu de Bobin à nouveau ! 

Ici dans une forme plus autobiographique - ou géographiquement limitée. On reste en effet au Creusot, dans l'enfance de l'écrivain. C'est une enfance d'enfermement dans une maison, les fenêtres ouvertes vers le ciel et les livres. C'est une enfance mystique, à la recherche de la sainteté, sainteté ordinaire des jours, du travail, de l'ennui. C'est une formation à l'écriture par une observation profonde et concentrée du monde, de la petite cour, des hortensias et du ciel où les anges et les flocons dégringolent. Il y a quelques rencontres, dont celle d'Emily Dickinson, la porte des livres et des mots. Et comme souvent des phrases qui résonnent dans le cœur !

"J'écris ce livre pour tous ces gens qui ont une vie simple et très belle, mais qui finissent par en douter parce qu'on ne leur propose que du spectaculaire"

"L'ennui est un petit balai de genêts manié par un ange pour chasser la poussière de nos désirs. En la vidant peu à peu, il éclaircit la chambre de l'âme"

"La vie était une mendiante que des serviteurs avaient la consigne de laisser à la porte"

vendredi 18 juin 2021

Bénie soit Sixtine

Avec ce roman, bienvenue chez les tradis tradis ! Maylis Adhémar nous invite à suivre Sixtine, jeune fille élevée dans un milieu catholique fondamentaliste. Mais aussi une Erika, qui écrit des lettes à Muriel, en qui l'on reconnait la mère de Sixtine.

Sixtine rencontre Pierre-Louis, un jeune polytechnicien de bonne famille, ils se marient, elle arrête ses études, elle est enceinte quelques semaines après son mariage. Tout pourrait en rester là et Sixtine pourrait suivre le chemin de ses sœurs et belles-sœurs avec une tripotée d'enfant. Mais Pierre-Louis a un drôle de loisirs avec ses amis de la Milice : aller à des concerts où les paroles racistes s'enchainent et taper sur les anars. Ce qui finit mal. Pierre-Louis meurt ainsi qu'un gauchiste. Et Sixtine commence à douter de son milieu et des valeurs dans lesquelles elle a grandi. Elle met au monde un petit Adam et s'enfonce dans le cocon de la belle-famille. Mais les moyens pris par sa belle-mère pour la  détacher un peu du petit bébé la rendent folle. Elle décide de fuir et de se cacher. 

En parallèle de l'émancipation de Sixtine, c'est aussi l'histoire de sa mère et de sa grand-mère qui s'écrivent. L'histoire d'une femme qui s'est totalement détachée de ses parents au point de ne pas les inviter à son mariage et de les faire passer pour morts. 

Un joli roman sur l'emprise d'un milieu social effrayant et sectaire ! Et roman initiatique d'une jeune femme qui est restée comme en dehors du monde.



lundi 14 juin 2021

La Vie de sainte Thérèse d'Avila

Cette biographie de sainte Thérèse d'Avila - à ne pas confondre à avec sainte Thérèse de Lisieux - était sur ma LAL depuis tellement longtemps et m'avait été recommandée à plusieurs reprises. Cette œuvre de Marcelle Auclair se lit comme un roman. Il faut dire que Teresa Sánchez de Cepeda Dávila y Ahumada vit à l'époque des hidalgos, de la conquête des Indes, de Charles Quint et de Luther, dans la glorieuse Espagne. La plume vivante de l'auteure nous fait bien sentir l'exaltation de l'époque, la richesse qui vient du nouveau monde et l'énergie de Thérèse. Car c'est bien Teresa que nous allons suivre, de sa naissance en 1515 (Marignan !) à sa mort en 1582.

Teresa grandit dans une famille nombreuse, c'est la fille d'Alonso Sánchez de Cepeda et Beatriz Dávila y Ahumada. Enfant vive et jolie, elle aime lire, écrire et jouer à l'ermite. Adolescente, elle cherche à plaire. C'est donc une surprise de la voir rentrer au couvent suite à une maladie. Là, elle continue à souffrir de nombreux maux, reste paralysée deux ans, et ne prend pas beaucoup soin d'elle. On la voit apprendre à prier, tout en restant en partie dans le monde - ce n'était pas un ordre cloitré. Elle guérit et commence à voir le Christ lui apparaitre, se demandant s'il s'agit de tentations ou non. 

"Le Seigneur n'attendait que la décision de Teresa pour la combler de grâces spirituelles. "A peine avais-je détourné mon regard des occasions de pécher, et déjà Sa Majesté recommençait à m'aimer... Il me semblait que je venais à peine de me disposer à le servir, et déjà Sa Majesté recommençait à me choyer...""

Ces visions / extases dureront toute sa vie. La vie du couvent commence à lui sembler trop mondaine et elle désire simplifier la vie des sœurs. 

"A quelques ferventes près, le monastère de l'Incarnation semblait plutôt une pension de dames seules, où chacune, suivant sa fortune, son rang, ses attraits personnels, s'organisait une existence plus ou moins agréable, dans la pratique de vertus estimées indispensables pour atteindre, sans trop de peine, à une position de bonne compagnie dans l'autre monde. Dans l'autre monde : car en celui-ci "il est impossible de rien réussir de bien lorsqu'il y a plus de quarante femmes ensemble : tout n'est que tumulte et tohu-bohu, elles s'entravent les unes les autres". Teresa trouva beaucoup d'amies pour l'aider à tomber parmi les cent quatre-vingt nonnes de l'Incarnation, alors que, pour se relever, elle était seule"

C'est ainsi qu'elle réforme l'ordre du carmel, fondant le monastère Saint-Joseph, et revenant à la règle d'origine : pauvreté, clôture, jeûne, prière et obéissance. Il n'est plus question de visites, les sœurs ne peuvent communiquer avec l'extérieur qu'au parloir et selon des règles strictes. Elles sont aussi peu nombreuses par couvent. Elles ne possèdent rien et se vêtent de bure et sandales. 

Mais cette réforme est loin d'être simple ! Les carmes non-réformés ne vont cesser de médire de Teresa et des siens, comme Saint Jean de la Croix, le réformateur des couvents masculins. Et les autres ordres ne sont pas en reste. Teresa aura aussi affaire à l'inquisition et aux médisances. Alors quand elle se met à fonder divers couvents, c'est souvent compliqué et à contre courant. Toutefois, elle reste droite, soutenue par la prière et les extases mystiques. Femme active, d'une force de caractère et d'une vitalité étonnante vue sa santé, elle meurt après avoir réformé un ordre, fondé une quinzaine de couvents, écrit des ouvrages sur l'oraison.

La biographie s'arrête avec sa mort et ce qu'il advint de son corps - dispersé et découpé en reliques. Il y a quelques mots sur sa béatification et sanctification mais pas sur comment elle est devenue docteur de l'Eglise - sacré titre - et la première femme à l'être. 

"Elle semblait d'autant moins douée pour la sainteté qu'elle était mieux faite pour le succès dans le monde, se jugeait pétrie de défauts et de contradictions : orgueilleuse, mais futile ; dominatrice, mais sensible aux influences ; elle parle de son "extrême dissimulation" et de son horreur du mensonge, de son gout de plaire, qui ne freine pourtant pas ses vivacités d'humeur capables de se manifester en colères "terribles" ; et ce point d'honneur, ce "noir amour-propre", cet amour-propre mal entendu "chaîne que nulle lime n'entame" !"

"L'instant où s'efforçant de décrire la sorte d'hébétude dans laquelle elle se trouvait parfois, tout absorbée en Dieu, Teresa dit :

- Il me semble que mon âme est comme un petit âne en train de brouter..."

jeudi 10 juin 2021

Lexique amoureux

Un peu de poésie arabe, je crois que c'est ma première fois. Adonis dans ce recueil, m'ouvre les portes d'une poésie amoureuse, langoureuse, qui parle des corps et de la passion, du désamour et du manque. Composé de plusieurs recueil, cet opus comporte La forêt de l'amour en nous, Les feuillets de Khaoula, Commencement du corps fin de l'océan et Histoire qui se déchire sur le corps d'une femme. J'ai aimé ses jeux avec les lettres arabes, ce lexique de l'amour.

Si la dernière partie, poème à plusieurs voix, aux airs d'épopée maritale ne m'a pas convaincue, à part ces vers "l'herbe est lignes, La terre un cahier et je suis l'encre de ce lieu" d'autres poèmes ont marqué mon attention. En voici quelques uns !


Corps qui veille : masque

Dois-je jeter un pont
Entre le feu qui embrase mon corps
Et l’argile des mots
Pour traverser la traversée des désirs ?


Qui suis-je? Tu demandes
La réponse est mon corps
Tu connais ses légendes
Mon corps ce voyageur
Dans un nuage de terre


Les larmes suspendent leurs miroirs cassés
Sous ses cils


J’étreins le tronc. Nuit
Et les étoiles déplacent leurs troupeaux
Dans les prairies. Comme moi, le ciel
A la nostalgie du tronc
Un olivier
Fruit est sa taille
Fruits, sa poitrine
Fruits, ses seins
J’étreins le tronc. Nuit
J’offre mes mains à ses passions

Un rêve dans lequel j’erre
Et qui erre dans mes yeux

Son amour : nuage
Qui s’évapore de cet océan
Dessiné par la tragédie


Seule - Le thé est sans saveur. Nous en avons bu hier. Il était exquis. 


Mon amour - 
respire par le poumon des choses
accède au poème
dans une rose dans un rai de poussière.

Il confie ses états à l'univers
comme le vent et le soleil quand il fendent la poitrine du paysage
versant leur encre sur le livre de la terre.


Je n'aime pas les lettres
Je ne veux pas de cette insomnie pour notre amour
ni qu'il soit trainé par les mots.

Je n'aime pas les lettres
Je ne veux pas que nos corps voyagent
dans une barque de papier. 


Mes chemins m'ont apparentée à toi, mes chemins vers toi
sont ruines et déserts.
Je ne puis arriver
mon lieu est étrange.

Même les saisons se sentent en pays inconnu entre ses jours.

Prends-moi par la main
donne-moi de nouveau la tienne
je n'arrive pas. 


Revenons
aux rues qui furent notre refuge un jour.
Regardons

le monde s'ancrer dans nos respirations, le temps aller et venir
dans les fenêtres brisées.

Nous marchons sur le miroir de nos pas
dans le lexique des feuilles mortes.

Pas d'autre bruit que celui de nos pieds
nous marchons dans les plus hauts jardins. 


Maintenant je blesse un rêve et m'interroge : un rêve peut-il saigner ?
Pourtant
rien entre mes paupières et mes rêves
ne pouvait le démentir.

J'ai dormi dans les draps de mon amour
voué à ses déesses
était-ce ton cœur qu'elles ont blessé ou le mien ?


Le plus beau en toi : tes larmes
entre les vagues
voguent les navires.

J'ouvre dans mes paumes des chemins sur leurs traces
puise mon encre dans le halètement de leur source
et écris !
les larmes de la femme que j'aime sont blessures à la langue de l'espace. 


Je visiterai les lieux de l'été après notre départ
entre les rivages d'Ulysse, dans la nuit de Delphes et le soleil d'Hydra.

Je marcherai comme je marchais
laissant aux fleurs le pouvoir d'éveiller le parfum de nos rencontres

C'est sûr
qu'elles me demanderont de tes nouvelles. Qu'es-tu devenue ?
où es-tu ? quel est ton visage maintenant ?
Mais que leur dire
les saisons ont effacé les saisons.


J'ouvre la porte au vent
il visite les dessins suspendus
effleure leurs contours
puis baille et s'en va le dos courbé.

Notre amour n'était pas là, ses spectres
ont emporté tout ce qu'ils avaient dessiné sur
le lit, les coussins, la poignée de la porte
sur son cadenas avant de disparaitre.

Ai-je tout imaginé ? Pourtant
un nuage a tout confirmé
un nuage qui passe à l'instant.

Pas de vent visiteur personne pour dire à ces dessins
comment raconter les légendes
comment s'écrit l'histoire de ces nuages.


Souvent la nuit 
j'inspecte ma maison, allume les lampes
mais elles n'éclairent pas
j'ouvre les fenêtres, mais
elles n'éclairent pas
trouverai-je une lueur dans la porte ?
je cours vers la porte, la supplie, mais
elle n'éclaire pas
l'obscurité en ces lieux est blessure
même guérie elle continue à saigner.

Ô amour
d'où vient la lumière
quand le ciel trahit le ciel ?


Cela te console que les nuages arrivent partent 
laissent la place à d'autres nuages ?
Cela te console de savoir que les tombes sont des demeures
et qu'entre leurs murs les hommes sont égaux ?
Cela te console que l'œil ne voit
que ce qui a été dessiné par les nuages ?
Ma consolation : c'est que le lieu d'où je viens
continue de confier ses secrets au 
temps, et que le temps auquel j'appartiens
ne cesse de renouveler ses couleurs
de feuilleter les pages
du livre des arbres.


Nos deux corps 
un seul temple    mes pas vers sa porte sont aussi les siens
pas une seule fois je n'ai voulu
pas une seule fois elle n'a voulu
être reine
et que je sois prisonnier
alors que je suis captif de la mémoire.

Celle-ci est le point central de la numération de mon amour
de sa calligraphie
de ses formes.

ن nun 
Il est rare 
que l'errance regroupe ses vieilles carioles
et les tire entre ses membres
de sa lumière la lune tissait un oreiller
le conviait à s'y appuyer
la nuit étendait ses vêtements autour de lui, sur les arbres
alors qu'il était à l'écoute du halètement des fleurs qui s'ouvraient. 


Ils prétendent que je ne fus créée que pour être le récipient
du sperme comme si j'étais seulement champ et labour,
que mon corps n'est fait que de menstrues et de vomi
et que ma vie coule,
mime parfois, et parfois cri.

Pour quelle raison alors le monde écrit-il ses secrets 
avec les mains d'un amant ?
Et pourquoi les prophètes naissent-ils tous
dans la couche d'une femme ?



lundi 7 juin 2021

Lettres à un jeune auteur

Cet ouvrage de Colum McCann m'a été conseillé par une personne qui se reconnaitra peut-être. Pour ma part, je ne vois plus qui. 

Il s'agit de lettres pour auteur débutant réparties en courts chapitres. C'est rapide à lire et sympathique, et les conseils semblent avisés. Si McCann débute en écrivant que seuls comptent les mots jetés sur la page et que personne ne peut aider un jeune auteur, il propose tout de même une cinquantaine de chapitres sur l'écriture. Il traite des personnages, de la page blanche, de l'éditeur, des recherches, de l'inspiration, de la langue, des lectures, des critiques, des corrections etc. C'est souvent concret, efficace et non sans humour !


Le premier chapitre ou lettre les contient tous, c'est ramassé et actif. En voici un extrait : 

"ÉLOIGNE-TOI DU RAISONNABLE. SOIS FERVENT. Dévoué. D’une aisance subversive. Lis à haute voix. Mets-toi en jeu. Ne crains pas les sentiments, même taxés de sensiblerie. Sois prêt à te faire réduire en miettes: cela arrive. Accorde-toi la colère. Échoue. Marque un temps. Accepte le rejet. Nourris-toi de tes chutes. Pratique la résurrection. Émerveille-toi. Porte ta part du monde. Trouve un lecteur en qui tu aies confiance. Ils doivent aussi te faire confiance. Même quand tu enseignes, sois l'étudiant et non le professeur. Ne te raconte pas de bobards. Si tu te fies aux bonnes critiques, tu dois aussi te fier aux mauvaises. Ne t'enfonce pas pour autant. Ne laisse pas ton cœur se durcir. Admets-le : les cyniques sont meilleurs que toi pour les bons mots. Courage ! Ils ne terminent jamais leurs histoires. Aime la difficulté. Enlace le mystère. Repère l'universel sans le local. Prête foi à la langue - les personnages suivront et l'intrigue finira par se dessiner. Exige davantage de toi. Evite le surplace. On peut survivre ainsi, mais pas écrire. Ne sois jamais satisfait. Transcende l'individuel. Compte sur la résilience du bien. Notre voix provient de celles des autres. Lis sans entraves. Imite, copie, mais deviens ta propre voix. Ecris sur ce que tu veux savoir. Mieux, braque ta plume sur ce que tu ignores. Le meilleur travail nait au-dehors. Alors seulement il se développera en toi."

Ensuite, les chapitres sont thématiques, plus ou moins concis. Ils révèlent à la fois une didactique et une philosophie du travail de l'écrivain.   

"Un écrivain est un explorateur. Il sait qu'il souhaite aller quelque part, mais il ignore si ce quelque part existe déjà. Il convient de le créer, telles des Galapagos de l'imagination"

"Les "personnages déterminent le destin", ce qui signifie (probablement) qu'un personnage bien composé agira conformément à ses motivations. Dans ce cas, sa personnalité prêtera à conséquence dans le dénouement de l'histoire. Mais celle-ci ne vaudra rien s'il ne fait pas partie du grand tourbillon humain. nous devons les rendre tellement vrais que le lecteur ne les oubliera jamais [...] Il faut qu'il leur arrive quelque chose : une secousse qui réveille soudain nos cœurs fatigués. [...] S'ils ont envie de quitter la page, force-les à rester une page de plus. Embrouille-les. Heurte-les. Donne-leur une langue fourchue. La vraie vie est ainsi. Ne sois pas trop logique. La logique est paralysante"

"Tiens une conversation avec ce que tu écris. Lis ton travail à haute voix. Promène-toi dans l'appartement et projette-toi à travers le plafond. Le ciel est, quoi qu'il en soit, plus intéressant que lui. Ne chuchote pas, j'ai dit A HAUTE VOIX. Affronte la gène. Accepte les railleries. Engueule un peu tes mots"

 Un chouette ouvrage sur le processus créatif. 

jeudi 3 juin 2021

Guérir de sa famille par la psychogénéalogie

Cet ouvrage de Michèle Bromet-Camou, élève d'Anne Ancelin Schützenberger (que j'avais lue sur ce sujet), parle des souffrances héritées. Toutes nos familles sont un peu folles ou cachent des petits et gros secrets, non ? Dans les familles, il n'est pas rare qu'un enfant prenne sur lui la souffrance ou le secret d'un adulte et l'exprime en "dysfonctionnement" quelconque. Elle raconte donc quelques rencontres et quelques guérisons, avec des enfants et des adultes. Il est surtout intéressant de lire son expérience dans les maternités où, dès la naissance, les noms et les rêves des parents annoncent des questions familiales à venir ! Et l'auteur se mouille, elle met en résonnance sa propre thérapie avec certains de ses patients. 
Parmi mes découvertes : le psychodrame, une façon de "jouer" son histoire pour la guérir. Et diverses façons de démêler des "C'est plus fort que moi".