vendredi 9 mai 2014

Carl Larsson, l'imagier de la Suède

Vous avez sans doute déjà croisé ce petit garçon au pantalon rouge, au bonnet tricoté et à l'air étonné ! Croqué par Carl Larsson, il évoque à lui seul l'enfance et les pays nordiques.

Carl Larsson, Mat Larsson © Nationalmuseum Stockholm

Carl Larsson, à qui est consacré une exposition au Petit Palais, est le dessinateur bien connu de la vie de famille, dans une maison cosy et chaleureuse, pleine d'enfants plus ou moins sages. La vie à Sundborn, fixée dans ses aquarelles, diffuse un art de vivre simple et sympathique. Rien de figé dans ces tableaux de la vie quotidienne : vitalité des regards et des gestes, vivacité des couleurs, surprise du cadrage, tout tend à nous rendre perceptible la vie palpitante de ces lieux. Mais au-delà du travail d'aquarelliste, l'exposition retrace la formation et présente les premiers tableaux de Carl Larsson.

Formé en Suède, C. Larsson rejoint Paris dans les années 1880 et s'installe ensuite à Grez-sur-Loing où vivent des artistes étrangers. Il y peint les hommes et la nature, dans une douce harmonie. C'est serein, on est bien dans ces tableaux naturalistes sans brutalité et sans artifice. Là, coup de cœur pour la toile intitulée Coquelicots (1884).
Puis, il regagne la Suède, où il peint à la fois des portraits (Strindberg, son ami pour un temps) mais aussi des  intérieurs et des fresques. L'une d'elle est refusée...
L'exposition se poursuit sur Sundborn et son art de vivre. Les aquarelles de C. Larsson, diffusées via différents livres illustrés, inspirent alors (et toujours) le design grâce à une simplicité non dénuée de confort. 

Sympathique exposition à la scénographie très en accord avec les œuvres : c'est chaleureux, on resterait bien plus longtemps. C'est aussi une exposition familiale qui propose un espace pour les enfants avec des petits jeux (sponsorisé par Ikéa). Bref, une petite parenthèse de nature et d'harmonie !

jeudi 8 mai 2014

Liberté ? Fraternité ? Inégalités !

Peut-être débattait-on déjà d'inégalité dans ce café d'Arles peint par Van Gogh ?
J’ai dévoré ce livre de Jean Rohou. Une fois terminé, je l’ai relu, annoté, commenté. J’en ai lu des passages à mes proches, j’en ai discuté, j’ai parfois applaudi et d’autres fois pesté. Bref, l’un des objectifs déclaré de Jean Rohou est rempli : cet essai ne laisse pas indifférent !

L’auteur part du constat que notre société est inégalitaire et que cette inégalité réduit dangereusement la liberté des plus faibles. Ainsi, le fameux ascenseur social semble en panne depuis plusieurs années, le mérite permettant moins de progresser que l’héritage socio-économique et culturel. Jean Rohou ne prône pas l’égalité à tout prix, qui à ses yeux nuirait à la créativité, mais la juste équité. Pour cela, il examine les inégalités de notre société.

Je vous mets le sommaire pour que vous ayez une vision des sujets abordés :

Introduction     
  1. Pauvres et riches : la scandaleuse inégalité des moyens de vivre
  2. L’école compense-t-elle les inégalités ?
  3. Les inégalités sociales de santé
  4. Hommes et femmes : différence naturelle et inégalités sociales
  5. Générations dorées, générations sacrifiées ?
  6. Faibles vérités et puissants mensonges
  7. Etre célébré et être dédaigné
Perspectives


Le premier chapitre, qui est aussi le plus long, est dédié à « l’inégalité fondamentale, celle qui détermine presque tous les moyens de vivre : le quartier, le logement, la nourriture, la santé, la longévité, l’influence sociale, la culture, la qualité de l’information et des loisirs » : la richesse. L’auteur, qui s’excuse de tant de chiffres, examine ce qu’est le seuil de pauvreté en France, l’augmentation du nombre de SDF sur dix ans, qui touche le RSA et surtout, comment vivent les gens avec si peu ; en gros, tout passe en loyer et nourriture et ces postes ne cessent d’augmenter.
Il montre également que la pauvreté, c’est la double peine : travail précaire (donc moins de grève parce que tout le monde s’accroche à son travail mais du coup, moins de chances que ça change) ou éreintant (qui vous fera tomber malade) et mal payé, petit logement dans un quartier pas terrible et loin du lieu de travail, solitude, dénigrement…
Il nous livre des informations choquantes pour notre société française telles que celle-ci : « Quel est votre meilleur souvenir, a demandé le Secours populaire à des enfants auxquels il avait offert des vacances pendant l’été 2012. Eh bien, ce n’était pas la Tour Eiffel, mais les trois repas par jour ».
Contre cette France pauvre, il existe une (petite) France riche, voire très riche (2,2 millions de millionnaires), celle des patrons du CAC 40, des financiers, des footballeurs, des présentateurs télé, etc., aux salaires scandaleux. Et là, les chiffres font tourner la tête… Les décalages de salaires sont particulièrement hallucinants. Et cet argent appelle l’argent, celui des intérêts et de la spéculation. Il se nourrit lui-même. Ce qui amène notre auteur à parler des banques.
Bien entendu, il signale le poids de l’actionnariat et son pouvoir dans les entreprises, montrant l’accroissement de la part des dividendes (qui est peut-être lié aux bénéfices moindres des entreprises en période de crise ?) aux dépends de l’investissement.
Ce premier chapitre, très riche, m’a particulièrement passionnée. Et choquée. Les inégalités sont effectivement flagrantes, surtout lorsque l’on regarde les chiffres avancés. On comprend bien combien elles conditionnent bon nombre d’inégalités. Et sans aller jusqu’à un « complot des riches », on émerge de ce chapitre plutôt convaincu d’une ploutocratie qui commande à l’économie, aux médias et aux politiques.
Cependant, et c’est une critique valable pour tout le livre, j’aurais aimé avoir des notes qui me disent d’où sortent tous ces chiffres. L’auteur annonce qu’il n’a pas voulu alourdir la lecture par la mention systématique de ses sources. C’est dommage car, sans source, comment croire tout ce qu’on nous raconte. Les chiffres sont très manipulables et il est intéressant de savoir qui les produit. Bref, cela fait un peu perdre de sa crédibilité à l’auteur même si le propos est en soi percutant et convaincant.
L’autre défaut de ce chapitre, que l’on retrouve dans le reste de l’essai, ce sont quelques considérations qui semblent soit naïves, soit incongrues. Quand il nous dit que les pauvres ne bénéficient pas de réduction d’impôt pour l’emploi d’une femme de ménage ou d’une baby-sitter puisqu’ils ne paient pas d’impôt sur le revenu, il semble être en dehors des réalités! Moi je paie des impôts mais je ne peux pas me permettre non plus de prendre une femme de ménage. Et je fais mon ménage moi-même ! Et comme la quantité de ménage à faire peut être considérée comme proportionnelle à la surface du logement, ce n’est pas forcément l’activité la plus limitante…

Poursuivons avec l’école. Universitaire, notre auteur est particulièrement indiqué pour analyser le système scolaire. Vous avez certainement en tête l’image très 3e République d’une école communale qui élève les plus pauvres jusqu’à l’Ecole Normale grâce à leur travail méritant. Las, est-ce encore possible ? Les héritages socioculturels sont là encore déterminants.
Je rejoins tout à fait Jean Rohou sur certains points : il faut cesser de dédaigner les enseignements professionnels, tout aussi utiles voire plus que les enseignements de la filière générale. Et il faut arrêter de critiquer les profs. Qui ose s’étonner des difficultés des enseignants à se faire respecter des élèves lorsque les parents d’élèves ne les respectent pas ? Comment peuvent-ils transmettre et apprendre dans ces conditions ? (Et je ne plaide pas pour ma paroisse, je ne suis pas prof). Je pense également que l’école doit apprendre à penser et que laisser le système scolaire se dégrader (décrochage scolaire), c’est prendre le risque d’une société moutonnière et ignorante, facilement en proie aux politiques peu scrupuleux.
Il propose une école qui soit plus en adéquation avec le monde du travail, une école qui favorise l’alternance. Il signale en effet une déconnection entre le monde des études et le monde du travail. L’enfant puis l’adolescent grandit dans une société du loisir, où les médias encouragent à la jouissance immédiate, déconnectée de l’effort. Quel choc de découvrir qu’il faut travailler ! Je ne suis pas certaine que l’école seule réussisse à inculquer le sens de l’effort mais je constate cette rupture. Combien de fois nos parents nous ont assuré qu’en travaillant bien, nous aurions une belle vie et nous pourrions choisir notre futur emploi. Rien de plus faux ! A l’exception de quelques filières et grandes écoles, rares sont ceux qui trouvent réellement un job dans le secteur qu’ils ont étudié. Et combien en sont frustrés et aigris. Et quelle image domine notre société ? Celle du malin qui s’en sort mieux que le travailleur (même si ce n’est pas forcément la réalité)…

Je passerai sur les inégalités de la santé. L’auteur y met en lumière les agissements de l’industrie pharmaceutique contre notre santé. Là aussi, le profit est roi.

Concernant les inégalités homme-femme, je dois vous avouer que le sujet m’intéressait peu il y a quelques années. Je voyais (naïvement) le féminisme comme un combat d’arrière-garde de nanas hystériques. Mais plus je grandis (enfin, je vieillis maintenant), plus je prends conscience d’inégalités et de violences à l’égard des femmes. L’auteur rappelle que notre société a longtemps considéré la femme comme une auxiliaire de l’homme. Aujourd’hui, encore le viol et le regard sur la prostitution montrent combien certains hommes (et femmes) continuent à voir les femmes comme des objets.
Superwomen, les femmes doivent être élégantes mais sexy, bosseuses mais mères, ambitieuses mais dévouées, etc. Bref, les exigences envers les femmes ne vont pas en s’amenuisant, bien au contraire. Et économiquement ? Leurs salaires au même poste que des hommes ne sont toujours pas les mêmes… Sans parler du mouvement moraliste et « naturaliste » que dénonce E. Badinter dans Le conflit (je vous en parle bientôt) et qui prône un dévouement total de la mère à son enfant, qui stigmatise la mère qui travaille et plus encore la femme en couple sans enfant. Rappelons-nous que tout n’est pas gagné pour la liberté des femmes : la loi espagnole sur l’IVG l’a récemment montré. Et je ne m’attarderai pas sur les débats autour du genre qui ont mis en exergue bien des déclarations rétrogrades sur les rôles des hommes et des femmes. Bref, continuez de lire et de méditer Le Deuxième sexe !

On passe ensuite à la question des générations sacrifiées. C’est peut-être le chapitre le plus déprimant pour ma génération. Et là, Jean Rohou commence par un historique très rapide des droits sociaux. Il oppose une civilisation du travail à celle de la jouissance. Il parle aussi des retraites et des différents régimes spéciaux, valorisant les uns aux dépens des autres selon des critères contestables. Et ça me désole. Car en procédant ainsi, il accentue les divisions entre les générations, entre les travailleurs et favorise leur incompréhension mutuelle.

La question de la vérité est ensuite abordée. Dans ce chapitre, j’ai lu plusieurs petites choses qui m’ont hérissée.
« Etudiant, enseignant-chercheur puis écrivain-chercheur, j’ai été payé pendant toute ma vie pour traquer et répandre ce qui me semblait vrai dans les domaines que j’étudiais. C’est un grand bonheur de vivre ainsi, en pleine et libre sincérité. Mais, brillant élève, j’aurais pu devenir administrateur, directeur commercial, avocat, journaliste ou homme politique… Je frémis en y pensant. Souvent ces gens-là sont payés pour chercher la vérité et pour la déguiser ou même la contredire ».
Voilà comment on met tout le monde dans le même panier, que l’on divise et que l’on favorise la banalisation d’un discours généralisateur et par là même mensonger. Ces phrases sont d’une rare violence à mes yeux (alors que je n’appartiens pas non plus aux catégories professionnelles visées) et le « Je frémis en y pensant » d’un dédain monstrueux. Parce que l’auteur est universitaire, cela lui donne-t-il une omniscience qui permet de distinguer les bons et les mauvais ? Que sait-il de ces milieux ? Je vais tomber aussi dans la banalité en dénonçant ici l’intellectuel dans sa tour d’ivoire, peu conscient des réalités du monde mais ce propos m’a véritablement échaudée. La suite du chapitre est consacrée à la publicité, aux médias, aux intellectuels, aux lobbys, etc. vendus aux plus puissants. Je ne le nie pas. Mais je me méfie des généralisations. Et le propos tourne malheureusement au règlement de compte avec tous ceux qui mentent et manipulent. En apportant des exemples personnels et en attaquant un peu tout le monde, l’auteur perd de sa crédibilité. Certes, il est difficile d’être impartial sur ces sujets. Mais l’implication personnelle, le ton revendicatif et la condamnation de l’autre, sans la subtilité, font perdre de sa puissance au propos. Ne valait-il pas mieux suivre le modèle des premiers chapitres, qui présentent des chiffres et des faits ? N’y a-t-il pas plus de force dans une description un peu naïve et détachée des faits, qui en souligne souvent l’absurdité ou la violence au lecteur, que dans un texte très engagé qui, au contraire, peut braquer le lecteur ? Là, j’interroge le professeur de littérature qu’est Jean Rohou.

Je serai aussi plus critique sur le dernier chapitre dédié au regard de l’autre. L’auteur y montre une société incivile, qui méprise l’autre, qui exclut. En affirmant, « Les conflits entre patron et ouvriers sont inévitables », il alimente la méfiance mutuelle et la lutte des classes. En disant, « Est-ce seulement Mai 68 qui est responsable d’une émancipation des jeunes que certains jugent excessive ? Je crois que c’est surtout la pub, la télé, les jeux vidéo », il est devenu à mes yeux ce « certains » réactionnaire. Que viennent-faire ici les jeux vidéo ? Loin d’être tous des univers où il faut dézinguer son voisin, beaucoup apprennent le « faire ensemble » et stimulent l’imagination. La télé diffuse certes des âneries mais aussi des documentaires intelligents. Quant à la pub… je n’ai rien à proposer pour la sauver. Comme le chapitre précédent, celui-ci tape un peu sur tout le monde.

Arrivée aux perspectives qui concluent l’ouvrage, j’avais toujours confiance dans la capacité de l’auteur à proposer des pistes d’amélioration intéressantes. J’aime l’idée de prélever une partie des revenus les plus élevés (vous savez, ceux qui sont scandaleux et qui ne peuvent même pas être dépensés) des entreprises pour mieux payer les plus mal payés. Je souscris également à calmer la libéralisation à tous crins qui met en danger salaires et sécurité. Par contre, je ne suis pas sûre que la privatisation soit toujours une mauvaise chose : je vois trop de fonctionnaires sans conscience professionnelle auxquels leurs managers ne peuvent fixer aucun objectif. Ils sont aussitôt accusés de harcèlement moral ! (Et voilà, je tombe dans le travers de l’auteur. Promis, ils ne sont pas tous comme ça. Cela concerne quelques employés de quelques collectivités et établissements publics).
Et là où je bondis, c’est sur la proposition d’une société communiste. Si l’idée est belle, je croyais que les exemples russes et chinois en avaient montré les limites pratiques. L’auteur soutient que c’est le contexte économique et la forme du régime tyrannique qui l’ont discréditée. Il propose ensuite une société socialiste et, je cite, « L’association d’une propriété collective des grands moyens de production, de communication et d’échange, et d’une propriété individuelle des petites entreprises, dans une économie de marché qui n’aurait plus pour objet l’augmentation de la production, de la consommation et du profit, permettrait d’atteindre ce qui devrait être notre but : l’épanouissement humain ». Encore une fois, c’est un bel idéal. Mais que serait cette économie de marché ? L’auteur propose une économie solidaire et la nationalisation des grandes entreprises, je cite, « comme elle l’ont été en 1945 ». Et de conclure sur un petit mot optimiste sur la solidarité et l’envie de faire bouger les choses…
Je bondis, donc. Pour plusieurs raisons. La limite des gouvernements communistes, ce n’est pas simplement la tyrannie. C’est aussi l’homme. Une société de ce type est gérée par des hommes et comment penser que ceux-ci viseront l’épanouissement de tous plutôt que le leur ? Dans tous les gouvernements communistes, il y a eu les apparatchiks et les autres. Sans me montrer complètement pessimiste quant à la nature humaine, je doute que l’homme renonce jamais à la notion de propriété. Si ce genre d’utopie semble fonctionner à petite échelle (secte), c’est bien souvent au bénéfice d’un seul.
Ensuite, la société socialiste, pourquoi pas ? Mais quel moteur proposer à ces petites entreprises ? Et il me faut rappeler qu’historiquement les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. On ne peut pas se dire que la privatisation aujourd’hui serait aussi fructueuse qu’en 1945. Bref, je suis très sceptique quant aux propositions de Jean Rohou, que j’ai trouvées passéistes, mal adaptées à notre contexte actuel. Je ne crois pas que l’état présent de notre société soit uniquement dû à des causes économiques, ce point de vue me parait trop partial. Et partiel. Je crois que les causes sont plus larges et que les leviers pour faire changer le monde sont plus diversifiés. Je reproche également à l’auteur de se poser comme un chevalier blanc, héritier de la lutte des classes et ne parvenant pas une seconde à s’affranchir de cette origine. Cela rend son ouvrage parfois trop subjectif et pas assez rationnel et analytique. J’ai noté également quelques enchaînements d’idées incohérents, jouant sur les conjonctions de coordination pour hâter des conclusions.

Un grand merci aux éditions Dialogues pour cet ouvrage de Jean Rohou. Malgré mes critiques, c’est un livre que j’ai beaucoup apprécié, ne serait-ce que parce qu’il fait réfléchir et réagir. Depuis sa lecture, je le prête afin d’en discuter. Et, sait-on jamais, de nos discussions naîtront peut-être des idées pour l’avenir ?

mercredi 7 mai 2014

Art

Cette pièce de Yasmina Reza me tente depuis un bout de temps. Il parait qu'elle y parle d'art. Eh bien, en réalité, pas seulement. 

Blanc sur blanc Malevitch

Une amitié de 20 ans entre trois hommes assez différents. Serge vient d'acheter une toile. Blanche. Avec des lignes blanches. Une peinture d'un peintre contemporain coté. Son ami Marc y voit une "merde". Quant à Yvan, il semble touché par la toile. C'est le début des critiques mutuelles et des vérités qu'il ne fait pas bon entendre. La toile devient le prétexte pour Marc d'y régler ses comptes avec ses amis. Qui ne tardent pas à lui renvoyer l'ascenseur. 
Comment une oeuvre peut-elle ainsi troubler une amitié si solide et si ancienne ? 
Les dialogues, à la fois drôles et cinglants, interrogent finalement plus sur la place de nos amis que sur la place de l'art et du goût dans nos vies. Sont-ils nos faire-valoir ? Comblent-ils nos manques d'affection ? 

J'ai été un peu déçue qu'il ne soit pas plus question d'art et je pense que la pièce gagne plus à être vue qu'à être lue. 

mardi 6 mai 2014

Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie

Le titre de ce livre de François Cheng m'a intriguée et attirée. C'est mon côté philo qui avait besoin d'être nourri ! 

Rodin mort amour


Comme le titre l'indique, ce livre se compose de cinq méditations. 
La première propose non pas de considérer la mort du point de vue de la vie, comme quelque chose qui vient la limiter et la brider, mais plutôt de voir la vie depuis la mort comme un formidable élan qui pousse chacun à se réaliser
La deuxième rappelle que la vie est faite de petits miracles qui nous la font apparaître comme le plus beau des dons. Elle s'attarde sur l'instant qui nous donne à voir l'éternité et sur le sens que chacun donne à sa vie selon sa passion : d'aventure, d'héroïsme ou d'amour. L'auteur revient sur le couple Éros et Thanatos et sur le besoin de transcendance. 
La troisième méditation est dédiée à deux composantes de nos vies : la beauté et le mal. L'auteur y développe un intéressant point de vue sur la barbarie suprême qu'est de nier le mort et la mort en refusant de donner une tombe et d'accorder une mort digne aux hommes. Il parle aussi de la désacralisation de la vie et du "tout est permis" qui vient brouiller les valeurs des hommes. "La mort [...] est morte à Auschwitz"
La quatrième s'intéresse à l'âme, à son éventuelle immortalité et à la transmutation des âmes, tandis que la dernière regroupe des poèmes de François Cheng sur la mort. 

Mêlant les philosophies occidentales et chinoises, l'auteur, issu des deux cultures, propose une vision personnelle de la mort nourrie de citations et de réflexions de philosophes et poètes. Il s'attarde finalement assez peu sur la mort, inconnaissable, et réfléchit plutôt sur la vie. Je regrette d'ailleurs qu'il ne titille pas plus la question de la mort et qu'il ne propose pas une vision plus personnelle. Certes, celle-ci est lisible dans les poèmes qui viennent clore cet essai, mais la partie plus rationnelle des quatre conversations est plus de l'ordre de l'agrégation de pensées des hommes le précédant que de la démonstration philosophique. Cela m'a un peu laissée sur ma faim mais m'a donné envie de revenir aux textes originaux de la philosophie.

lundi 5 mai 2014

La république bobo

Les bobos. Vous savez, ces gens qui vivent dans des lofts dans le 19e, qui ne jurent que par le Fooding et qui votent à gauche... Cet essai de Laure Watrin et Thomas Legrand explore un groupe social très à la mode en ce moment, celui des "bobos" - les bourgeois bohèmes. Les bobos seraient, selon ces deux auteurs, victimes de violentes diatribes anti-bobos de la part des médias et des politiques. A travers cet essai, ils visent à nous rendre compréhensible et sympathique ce qui se joue avec nos contemporains bobos. 

Se revendiquant bobos, nos deux journalistes commencent par faire l'histoire du terme : né à New-York en 2000 sous la plume de David Brooks, il a été amplement repris en France et détermine à présent une véritable catégorie sociale (ou presque). Si les sociologues et géographes n'utilisent pas volontiers ce mot, nos journalistes sont tout de même allés les interroger sur le concept. Plus qu'une catégorie socio-professionnelle, être bobo relèverait d'une philosophie de vie. Très complexe à définir, la boboïtude relèverait d'attitudes mais ne répondrait pas à une définition. Une des pistes de définition tiendrait en ceci que le bobo a un fort capital culturel voire un capital culturel supérieur à son capital économique et que, citadin, il recherche le brassage des populations. Alors plutôt que de définir le bobo, peut-être vaut-il mieux procéder en classant des comportements, bobos ou non.

Nos journalistes distinguent deux types de bobos : le bobo gentrificateur qui s'installe dans un quartier populaire et mélangé et l'uniformise en le mettant à la mode (on se retrouve avec des magasins bio et des boutiques de créateurs à tous les coins de rues) et le bobo mixeur qui vit dans des quartiers mélangés (parce que l'immobilier y est moins cher) et qui s'enrichit au contact des autres cultures. Ces autres soulignent la difficulté de ces mélanges qui peuvent ne pas prendre : si les bobos se veulent accueillants et ouverts, leurs voisins peuvent y voir de l'hypocrisie, de l'opportunisme et que sais-je encore. Mais quelques exemples de vivre ensemble et de bonification de quartiers montrent aussi que le bobo, engagé dans la vie de la cité, n'est pas ce nuisible que fustigent les médias. 

Puis à travers l'analyse et la collecte d'anecdotes, quelques termes sont mis en lumière comme "blanc", "cafés", "le CentQuatre", "citoyen", "contradiction", "courgette solidaire", "dégenre", "école", "épanouissement", "fabric", "friendster", "l'indus, c'est fini !", "internationale bobo", "jeu des 8 familles", "McDo", "murs", "rue", "storytelling du slip" et "you fuck my wine". 
Enfin, un test vous promettra de calculer votre potentiel bobo (moi, je ne suis pas bobo). 
art contemporain paris


A noter, témoignages et phrases chocs illustrent cet essai. Je vous cite le plus fou : "Un jour, j'avoue, j'ai été bobo. C'était boulevard Richard-Lenoir, il y a quelques mois. J'ai vu un attroupement, des tables et des casseroles. J'ai dit à mon mari :"Oh, chouette, un événement Fooding." C'était la soupe populaire." 

Sympathique et drôle, cet essai tente de mieux définir les bobos et leurs pratiques. Il souligne leur contradictions qu'il ne souhaite pas justifier. Mais celles-ci sont justement ce qui agace dans le bobo. Il se veut en avance sur son temps, ouvert, intéressé par son développement personnel, engagé, responsable, durable... Mais il est aussi égoïste et opportuniste. Si l'essai est intéressant, il ne me convainc toutefois pas vraiment. Certes, ces bobos s'adaptent au monde dans lequel ils vivent. Certes, ils tâchent de mobiliser pour améliorer les choses à leur échelle. Mais ne cherchent ils pas simplement leur propre jouissance plus que le bien être collectif ? Sont-ils réellement lucides sur leurs contradictions ? Celles-ci ne finissent-elles pas par les discréditer ? J'aime l'idée de ne pas jouer sur la lutte des classes mais sur leur mélange, leur enrichissement mutuel. J'ai peur toutefois qu'il ne s'agisse que d'une utopie et que nos bobos soient déconnectés des réalités qui ne sont pas les leurs... Bref, je reste assez sceptique suite à cette lecture.

dimanche 4 mai 2014

Le Sang des papillons


vol papillonJ’ai choisi de lire ce premier roman de Vivian Lofiego, auteur argentin, pour une raison qui n’en est pas une, à savoir le titre, que je trouvais mystérieux et poétique, et les titres des chapitres tels que « La fillette, la religieuse, la mort » ou « Des roses à sainte Rita ». J’y ai découvert un énième roman sur la dictature argentine (1976-1983) qui a torturé et fait disparaître plus de 30 000 personnes. Sur ce même sujet, j'avais beaucoup aimé Luz ou le temps sauvage, que vous connaissez certainement. Je suis sûre qu’il y a des études à faire sur l’écriture des fictions suite au traumatisme politique et personnel de tout un continent aux mains de dictateurs et, notamment, sur la variation du traitement narratif à mesure que ces faits s’éloignent dans le temps. Bref, tout cela pour souligner l’abondante production romanesque, souvent d’inspiration autobiographique, sur le sujet

Tamara est encore une enfant lorsque elle voit, cachée derrière un rideau du salon, son père traîné dans la rue et emmené loin d’elle par des hommes armés. A partir de cet événement traumatisant, la narratrice nous conte dans un joyeux désordre l’enfance et l’adolescence de Tamara, l’histoire des femmes de cette famille, de leur maison… Le décor est planté par la lettre de Tamara à Angélica, sa grand-mère. Elle écrit d’Europe où elle voyage et revient à demi-mots sur le drame et le silence qui ont voilé son enfance. Chaque nouveau chapitre sera alors un élément pour mieux comprendre une histoire familiale complexe (Angélica a quand même pour amant un juif polonais dont la mère a été déportée et l’amoureux de Tamara part faire la guerre des Malouines, on a difficilement un destin plus lourd), noyée dans le silence. Ces femmes, éternelles Pénélope, tissent leur vie dans l’attente et la patience, espérant le retour d’un homme, ne supportant pas la vue du Rio de la Plata qui enferme en ses eaux les corps torturés d’opposants au régime. 

Ce qui fait l’originalité de ce roman parmi l’abondante production sur le sujet, c’est d’abord le point de vue. Celui d’une enfant solitaire qui observe sans comprendre. Seule l’introduction « Ne pleure pas pour moi, Argentine, 1976 » (oui, c’est un peu facile comme titre, mais les autres sont mieux) et quelques paragraphes du chapitre « Tamara, l’inutile combat », dressent le tableau politique du pays. Dans tout le roman, il restera à l’arrière-plan, puissance lointaine et menaçante. Ce n’est donc pas une dénonciation violente des crimes de la junte mais plutôt un point de vue personnel sur la façon dont ils étaient vécus par une famille qui en était victime. La loi du silence, la méfiance, la patience, qui propulsent Tamara dans un monde hors de l’enfance, un monde où elle doit se conduire comme une adulte qu’elle n’est pas. D’ailleurs, la narratrice oscille entre point de vue interne et externe en permanence, comme si elle n’arrivait pas à trouver sa place. Est-elle vraiment cette fillette ? Ou, détachée, se contente-t-elle de la regarder vivre ? 

Autre point fort de ce livre, une plume poétique sans être lyrique. La narration est élégante et vive, contrastant nettement avec le contexte dictatorial, la peur et l’ombre menaçante qui imprègnent le roman. Comparaisons et métaphores partent un peu dans tous les sens (végétales, animales, mythologiques, etc) : « Tamara, tisser, c’est comme écrire. Les mots sont des fils qui communiquent entre eux, ils créent une trame, une phrase, un vers, une histoire, un pont qui nous mène vers quelque chose qui nous abrite, comme un gilet ou une écharpe ». Néanmoins, la figure du papillon domine. Régulièrement, s’invitent aussi des figures antiques, Pénélope, Minos, Icare ou Antigone, proposant des modèles éternels et une continuité dans la tragique condition humaine. Ils donnent au drame de Tamara une grandeur et un réconfort, absents des relations familiales. 

Ce premier roman est une belle réussite car le point de vue enfantin n’influe pas sur le ton du livre, ce qui aurait pu lui donner une naïveté bien souvent agaçante pour le lecteur. L’enfance n’est ici pas dénuée d’un regard intelligent et subtil, même si tout ne lui est pas immédiatement compréhensible. On sent également le goût pour la poésie de l’auteur, poète et traductrice, qui transparaît beaucoup dans sa plume, créant des images frappantes, sans alourdir le récit. Un roman très personnel et intime qui renouvelle la façon d’aborder une période sombre de l’histoire argentine.

samedi 3 mai 2014

La maison Zeidawi

Merci aux Chroniques de la rentrée littéraire pour ce roman des éditions Denoël.

Le livre s'ouvre la marche épuisante d’une femme et son enfant, dans les montagnes du Liban. Elle vient soumettre un projet ambitieux à l'homme d'affaires de son village natal, d'où elle avait dû fuir pour vivre sa grossesse. Plusieurs générations plus tard, Fouad, parisien fraîchement débarqué au Liban pour une histoire d'héritage, découvre sa famille maternelle. Il passe signer des papiers pour la vente d’une maison familiale dont il ignore tout. Nelly, sa mère, originaire du Liban, a vécu en France depuis ses 20 ans. Mais pourquoi a-t-elle ainsi quitté les siens ? Fouad, d'abord méfiant et mal à l'aise, n’a qu’une envie : partir. Puis, accompagné de sa séduisante nièce, Nicole, il se propose de mener l’enquête et va interroger les proches de Nelly. 

histoire maison famille

Ce roman d'Olga Lossky propose une quête des origines du héros, en forme de miroir. Car Nelly, femme de caractère, n'a rien à envier à son aïeule, Evelyne. La vie de l’une renvoie à celle de l’autre. Volontaires et enthousiastes, elles aiment lancer des défis, sans se soucier du regard des autres. Amoureuses, fières, elles avancent. Au cœur de ce récit, l'attirance de femmes pour ce qui leur est interdit et la rivalité d'hommes trop fiers. Si le cadre d'un Liban qui se modernise, qui repense les relations homme-femme et qui panse les plaies d'une guerre civile m'a semblé intéressant, j'ai toutefois trouvé l'histoire de Fouad assez classique, sans originalité, ni dans la construction de la narration qui alterne flash-back et cours principal de la quête, ni dans le style, fluide et simple. Si ce roman se déguste bien et rapidement, comme une de ces pâtisseries orientales dont est gavé le héros, j'avais d'autres attentes pour ce livre. J'espérais une véritable saga familiale, des relations plus poussées entre les personnages. Ou l’histoire de cette maison du titre, cette maison bâtie par Evelyne pour les siens, celle où Nelly a grandi, qui va bientôt être démolie. Cette histoire existe dans le roman mais elle est racontée au pas de course. Quant à la maison au sens de famille, elle n’intéresse pas réellement le héros, trop en quête de lui-même. Car finalement, seul Fouad compte ici. Et il la joue plutôt solo. Tout ce qu'il exhume n'a qu'un but personnel, une curiosité comme prétexte à son indécision. Il utilise les souvenirs des autres pour se forger une histoire mais n’éprouve pas d’empathie ou de désir de partager plus avec ces personnages. A l’exception de Nicole… Ah, que j’ai trouvé très mal amenée et très lourde la relation ambigüe qui s'esquisse avec elle ! Cette ambiguïté ne prend corps que dans les impressions de Fouad, qui se sent lui-même pris dans cette tornade d'amours adultères qu’il exhume. Pourquoi lutter contre ce sentiment ? Après tout, n’est-ce pas le destin ? Cette oscillation entre déterminisme et liberté reste néanmoins très classique. Mais de là à proposer un inceste potentiel, j'ai trouvé que la ligne ne méritait pas d'être franchie. On peut concevoir qu'un homme qui questionne enfin son identité, à quarante ans, puisse sentir vaciller toutes ses certitudes. Toutefois, cette situation pseudo amoureuse perd toute crédibilité et agace le lecteur car elle apparaît très artificielle, comme si elle avait été greffée a posteriori dans le livre. 

Bref, j'ai trouvé que ce roman aurait mérité des personnages plus consistants et des relations plus complexes qu'un simple phénomène de répétition transgenerationelle. Il aurait fallu, soit entrer plus dans les détails et proposer un roman plus costaud, soit rester dans un entre deux comme celui-ci mais en se contentant de la quête. Les interrogations de Fouad sur sa nièce, répétitives et ridicules, ont discrédité ce livre. Dommage pour un roman à la couverture si jolie, qui laissait imaginer un arbre généalogique touffu à remonter.

vendredi 2 mai 2014

Yonder

Je renoue avec Siri Hustvedt non par le roman mais par l'essai ou plutôt les essais puisque ce texte rassemble 6 textes de l'auteur. Intitulés "méditations", ils méritent bien ce nom puisqu'ils sont tous à la frontière entre la vie et le ressenti de l'auteur et la recherche artistique ou littéraire

Yonder tient beaucoup de l'autobiographie. Il explore la vie de Siri Hustvedt, de ses parents, de la famille unie qu'elle formait avec ses soeurs. Il est question de Norvège, de bibliothèques mais aussi de New-York (et de la passion de Siri pour cette ville). "Yonder", entre ici et là, c'est un lieu qui n'existe pas. C'est un peu l'entre deux de l'écriture, entre la pensée et le monde, entre la mémoire et la réalité, c'est un cheminement, un passage. 

Villa Poppée Oplontis nature morte

Il est ensuite question de La Dame au collier de perles de Vermeer dans le texte L'Annonciation de Vermeer. L'auteur visite une exposition et s'arrête longuement devant ce tableau. Il l'attire. Elle cherche à le comprendre. Et en propose une étonnante interprétation, la démonstration est claire, plutôt convaincante et intéressante. 

Les lunettes de Gatsby et L'ami commun revisité sont des lectures des romans de Fitzgerald et Dickens par S. Hustvedt. 

Plaidoyer pour Eros est bien évidemment lié à l'érotisme. Il est question d'interdit et de permission, de désir, de rencontres ratées, de regards. Et de culture, de la façon dont une civilisation envisage la sexualité, dans ce qu'elle donne à voir pour susciter le désir ou le plaisir. Enfin, S. Hustvedt conclut sur la difficulté qu'il y a à encadrer le désir, à légiférer autour de l'éros.

Fantômes à table s'intéresse à la nature morte. Tout commence avec l'émotion que procure la contemplation d'un tableau de Chardin. Ces objets quotidiens, peu différents des nôtres, figés pour l'éternité nous survivent. Témoins de vies passées, ils sont sublimés par la peinture tout en gardant leur modestie. S'ensuit une réflexion sur ce que cherche le peintre de natures mortes, du XVIIIe à nos jours. Avec un sympathique petit excursus sur Cézanne et Matisse.

Un ensemble varié et intéressant de réflexions, qui interpelle le lecteur sur sa façon de lire, de regarder... et peut-être de désirer ?

jeudi 1 mai 2014

Troie. La chute des rois

Et voilà, après Le Seigneur de l'arc d'argent et Le bouclier du tonnerre j'ai fini la série de David Gemmell sur la guerre de Troie ! Ce tome, terminé par son épouse Stella, raconte le siège de la cité et la fin de la guerre. Très inspiré par Virgile (en plus d'Homère), ce roman, comme le premier tome, met Hélicon et Andromaque au centre de la narration. 

villa kerylos beaulieu-sur-MerBien entendu, ce récit fait la part belle aux duels comme aux grandes scènes de batailles. On y découvre comment Ulysse chasse de chez lui les prétendants (bien différents de ceux d'Homère) mais aussi ce qu'était réellement le cheval de Troie. Remettant cette histoire dans un contexte méditerranéen plus large, l'auteur s'amuse à faire se rencontrer Hittites, Grecs et Égyptiens. On croise ainsi Moïse et Ramsès, même s'ils ne sont pas au centre de l'aventure.

Cette série est intéressante pour sa relecture des épisodes homériques dont elle nie tout l'aspect religieux et divin. Elle manque toutefois de finesse tant dans l'écriture que dans la psychologie des personnages. Bref, une lecture de détente, mêlant aventure et amours interdites...

mercredi 30 avril 2014

Her

Théodore vit aux USA, dans un futur proche. Alors que tout le monde est hyper connecté, que la réalité augmentée est partout et que nos smartphones tiennent dans l'oreille, les rapports humains semblent plus compliqués que jamais. Théodore, lui, a un métier plutôt intriguant : il fait partie d'une compagnie qui produit de la correspondance écrite pour ses clients : lettres d'amour ou cartes postales, il écrit pour ceux qui n'ont plus le temps mais qui possèdent l'argent pour correspondre, même si cela se fait par procuration...


Théodore a connu l'amour, mais c'était il y a longtemps. Depuis, sa vie sentimentale en est réduite à des souvenirs. Un beau jour, Théodore achète un nouveau système d'exploitation pour son ordinateur, un OS doté d'une intelligence artificielle, le top du top. Théodore va découvrir que cet OS, Samantha, est plus qu'une assistante hyper efficace, et va nouer une relation d'amitié puis d'amour fusionnel avec cette personnalité qui le connaît si bien et qui évolue sans cesse pour répondre à ses besoins.

Comme vous pouvez l'imaginer, ce film traite avant tout de cet amour impossible du point de vue de Théodore. Et au-delà de la question "Comment expliquer aux gens auxquels on tient qu'on file le parfait amour avec une machine ?", il nous met surtout face à nous-mêmes et nous pose des questions autrement plus essentielles : qu'est ce que l'amour ? Quelle est la limite entre le réel et le virtuel ? Jusqu'où peut-on aller ? 

Le réalisateur, Spike Jonze, fait également le choix de nous faire découvrir le point de vue de Samantha. On assiste donc au développement d'une intelligence nouvelle, supérieure, à qui tout est possible, accessible, sauf le privilège d'avoir un corps, et cinq sens. Il explique en partie pourquoi elle tombe amoureuse de son propriétaire, et également pourquoi ça ne peut pas durer.  Bien que le fait de doter Samantha d'une réelle personnalité soit irréaliste, ce parti pris donne toute sa saveur au film, qui devient par la-même bien plus qu'un autre Roméo et Juliette 2.0. Toutefois, si l'idée était séduisante, le film comporte quelques longueurs. Notez également qu'il s'agit d'une comédie romantique plus que d'une réflexion sur l'intelligence artificielle.

mardi 29 avril 2014

Le voyage de l'obélisque : Louxor / Paris (1829-1836)

Un grand merci au Musée de la Marine pour son invitation à une visite du Voyage de l'obélisque commentée par Marie-Pierre Demarcq, commissaire de l'exposition.

C'est une histoire à rebondissements multiples que celle de l'obélisque de Louxor (plus de 200 tonnes) depuis le don de Méhémet-Ali jusqu'à son érection sur la place de la Concorde. Tout d'abord, sachez que c'est Champollion qui a orienté le don. Le vice-roi d'Egypte voulait initialement offrir ceux d'Alexandrie, bien moins beaux. Sauf que Louxor, c'est un peu plus compliqué à rallier qu'Alexandrie...

A bord du bien nommé Luxor, un équipage s'embarque pour aller chercher l'encombrant cadeau en 1831. A. Lebas, qui dirige l'abattage et le halage de l'aiguille de pierre, a une mauvaise surprise en arrivant : l’obélisque est fissuré et ensablé. Il faut donc le faire basculer sans le casser. Une fois cette opération délicate menée à bien et l’obélisque arrimé, l'équipage se rend compte qu'il ne peut pas naviguer et qu'il doit attendre la crue du Nil. Qu'à cela ne tienne, voilà qui permet de faire un peu de tourisme, de zoologie et d'archéologie ! Enfin, pour ceux qui n'ont pas péri de la dysenterie ou du choléra qui sévissaient alors... Le second, Joannis, en profite pour dessiner l'Egypte. Quand on remonte enfin le Nil jusqu'à Alexandrie, il faut encore attendre quelques mois, afin d'éviter les tempêtes de la Méditerranée. 
Puis le Luxor est remorqué par le Sphinx, un navire à vapeur, jusqu'en France. Et figurez-vous qu'à Rouen, le navire doit aussi attendre une crue, celle de la Seine ! C'est une histoire à épisodes. 

Maquette de l'abattage de l'obélisque

Pendant ce temps, à Paris, tout le monde s'agite et propose d'installer l'obélisque dans son arrondissement. L'égyptomanie est à son comble dans la capitale. Imaginez le monument place de la Bastille ou au Louvre ! Mais Louis-Philippe tranche : il sera placé au centre de la place de la Concorde, histoire de laver le lieu des souvenirs de la Terreur. Ce placement signifie qu'on a déjà abandonné l'idée de ramener le deuxième obélisque de Louxor, qui avait été offert également.
Le 25 octobre 1936, ça y est, toute la machinerie est mise en place et plus de 200.000 parisiens (sur 910.000 au total) viennent admirer l'élévation de l'obélisque. En quelques heures, le monument est installé et acclamé par la foule. 
L'exposition se clôt par cette vision ainsi que par un détail des autres obélisques voyageurs, installés à Londres, New-York ou Rome.

Érection de l’Obélisque de Louxor, 25 octobre 1836, Cayrac, 1837, Musée national de la Marine

Cette exposition, peu étendue, présente cette aventure à travers des maquettes, des tableaux et des dessins. Guidé par des panneaux explicatifs clairs, des chronologies et des images de synthèse, le visiteur suit les moindres péripéties de l'obélisque. En outre, des témoignages enrichissent le propos dans l'application dédiée à l'exposition. Le voyage de l'obélisque permet de se replonger dans une époque qui n'avait pas peur des projets titanesques menés par des savants, des ingénieurs et des marins à l'esprit d'aventure !

lundi 28 avril 2014

Romain Rolland - Stephan Zweig, Correspondance 1910-1919

Merci aux éditions Albin Michel pour ce livre présenté et annoté par Jean-Yves Brancy. Il rassemble les courriers échangés par les deux écrivains (traduction des lettres en allemand par Siegrun Barat), ces esprits européens, dans une période troublée. Car l'essentiel du recueil est constitué de lettres écrites pendant la Première Guerre mondiale, période où Rolland et Zweig se rapprochent énormément : ils reconnaissent alors en l'autre un artiste pacifiste engagé.

Cette correspondance volumineuse est tout à fait passionnante car elle nous renseigne à la fois sur la vie des deux écrivains mais aussi sur celle des artistes du début du XXe siècle. Ils forment en effet une communauté si ce n'est soudée, du moins en discussions perpétuelles. La correspondance s'amorce quand Stephan Zweig se fait connaitre à Rolland comme lecteur admiratif de Jean-Christophe. C'est un peu le fan qui remercie son idole et qui lui propose de favoriser la traduction et la diffusion de son oeuvre en pays germanophone. Bref, les premiers échanges sont factuels et distants. 

Severini, Train de blessés, 1915, Stedelijk, Amsterdam
Severini, Train de blessés, 1915, Stedelijk, Amsterdam

Mais avec la guerre, alors que les positions se durcissent, les deux correspondants se rapprochent. Rolland, réfugié à Genève où il assiste la Croix Rouge, est dénoncé comme défaitiste et traître à sa patrie. Il ne cesse de s'engager pour la paix et ses amis proches, embrigadés, se détournent de lui. Mais Zweig lui reste fidèle. Le lecteur voit ainsi évoluer le ton des deux hommes et leur amitié éclore au plus fort des conflits. Ils se réconfortent l'un l'autre. Mais surtout, ils peuvent échanger sur les politiques et la propagande mises en place de chaque côté du Rhin (et là, je m'étonne et le m'interroge : que faisait la censure ? Les écrivains ont-ils été plutôt épargnés ? Les passages censurés sont-ils ou ne sont-ils pas retranscrits ? Edit : Jean-Yves Brancy répond à ces questions en commentaire). Ils déplorent l'esprit guerrier de leurs pairs et les amitiés brisées par la guerre (celle de Zweig et Verhaeren par exemple). Bref, ils nous donnent un véritable aperçu de ce qu'est l'Europe des intellectuels pendant la guerre : qui s'engage et dans quel camp ? Quels sont les potins littéraires et artistiques (Rilke qui a dû quitter la France en abandonnant ses œuvres, lesquelles sont sauvées par Gide par exemple) ? Et surtout comment travaillent les deux écrivains : publication d'articles, écriture de romans, nouvelles ou pièces dans cette période troublée ? 

Il est amusant de voir comment Zweig a trouvé en Rolland un mentor et combien il est influencé par celui qu'il nomme "maître". Se serait-il engagé sans cet exemple ? Par ailleurs, son soutien à Rolland loin d'être anecdotique est comme une preuve de ce que prône l'écrivain, à savoir l'entente possible entre les peuples. Il est également intéressant de voir comment la Révolution Russe impacte finalement assez peu l'Europe en guerre mais inquiète une fois le conflit fini ou combien Zweig, visionnaire et grand connaisseur de l'âme humaine, imagine dès 1918 la naissance d'un esprit revanchard et les frustrations générées par le futur Traité de Versailles. 

Bref, cet ouvrage nous donne à lire l'avancée de l'histoire. Et elle est finalement bien différente de celle qui s'écrit dans les chronologies de nos livres d'histoire : la grippe espagnole est d'abord vue comme une épidémie mineure alors qu'elle fera plus de morts que la guerre, la Révolution Russe n'est pas connue ou commentée par le "grand public" au moment de sa réalisation, les mutineries et leurs sanctions ne sont pas non plus citées... Et le bombardement de Reims est décrit bien différemment selon la nationalité des journalistes. On sent bien la patte de la censure et le manque d'informations dont pâtissaient les peuples en guerre.  

Une lecture qui demande du temps car elle est riche, dense et nécessite de se replonger dans l'époque mais qui apporte un point de vue essentiel sur ces années 1913 à 1919 (il y a trop peu d'échanges avant 1913 pour que ceux-ci soient considérés comme indispensables). Et un apport essentiel à l'esprit européen. 

A noter, une belle préface qui éclaire cette correspondance, des notes de bas de pages toujours très informatives et contextualisés enrichissent la lecture et permettent de situer ce dont parlent les écrivains (notamment de beaucoup de leurs pairs dont les noms ont été oubliés) et un index, très utile pour retrouver certains passages après la lecture. Bravo !

dimanche 27 avril 2014

Résultat du concours Correspondances Européennes

Merci et bravo à tous les participants du concours Correspondances Européennes !


La gagnante est Loulou Kritikopoula

Merci de m'envoyer ton adresse postale par mail à piti.butterfly@gmail.com

samedi 26 avril 2014

Troie. Le bouclier du tonnerre

Voici la suite du Seigneur de l'arc d'argent de David Gemmell. Étonnamment, je l'ai préféré au premier tome, peut-être parce qu'il y a désormais beaucoup plus de personnages et que cela nous épargne leur psychologie détaillée (même si l'auteur ne peut s'empêcher de donner des enfances atroces à ses héros).
Cratère Dolon, Ulysse consulte Tiresias

La guerre est imminente et les rois vont devoir choisir leur camp. Mais avant les combats, les fêtes et les concours pour le mariage d'Hector et Andromaque permettent une trêve malgré la montée des tensions et des menaces. De nouveaux personnages nous sont présentés : Piria, une fugitive de l'île de Théra, Banoclès et Calliadès, d'anciens compagnons d'armes d'Argurios, mais aussi Achille, Nestor, Idoménée... On plonge à la fois dans les intrigues de palais et les luttes d'influence avant d'être propulsé dans le feu des combats. 

Ce roman est un page-turner efficace, qui joue sur les rebondissements et le renouveau fréquent des aventures. J'apprécie toujours autant cette façon qu'à David Gemmell de réinterpréter l'histoire en se gaussant des dieux et de la magie. Vous découvrirez par exemple une version toute autre de l'histoire de Circé. Une lecture divertissante.

vendredi 25 avril 2014

Les chaussures italiennes

Je crois que c'est à force de voir la couverture de ce roman de Henning Mankell dans les coups de cœur d'Antigone que j'ai fini par craquer. Il était aussi sur ma LAL depuis des années. Alors un petit tour en bibliothèque a achevé de me convaincre. 

Caspar david Friedrich, Paysage d'hiver avec église, Dortmund
Friedrich, Paysage d'hiver avec église, Dortmund
Je ne pense pas qu'il entrera dans "mes très aimés" mais il m'a indéniablement fait passer un bon moment avec des personnages hors normes. Le héros et narrateur est un chirurgien précocement retraité. Il vit seul sur une île de la Baltique, dans une maison héritée de ses grands-parents. Son seul contact avec le monde ? Un facteur hypocondriaque, Jansson. Parmi ses particularités : une fourmilière dans son salon et un bain d'eau glacée tous les matins. Tout change lorsque Harriet, son amour de jeunesse, débarque sur son île avec cancer et déambulateur. Elle vient pour lui faire tenir une promesse, celle de lui montrer un lac endormi dans une forêt de son enfance. Et voilà comment notre héros va renouer avec le monde suite à un road-trip inattendu et éprouvant

Une écriture fine et sobre, une psychologie subtile des personnages et de belles descriptions des paysages suédois désolés et isolés par la neige donnent à ce roman une très forte puissance évocatrice. Tout est pesé et arrive à point. Si les sujets abordés semblent tristes (maladie, solitude, regrets, lâcheté, etc.), leur traitement ne l'est nullement. Au contraire, c'est l'espoir, la rédemption et la joie de vivre qui s'en dégagent ; une étincelle recommence à brûler dans ce héros initialement voué à la routine de la solitude et de l'ennui. Malgré tout cela, je reste un peu à l'écart de ce roman. Certes, j'ai aimé suivre ces personnages mais je n'ai cessé de me demander ce qui en faisait un chef-d'oeuvre (c'est là que tu préférerais ne découvrir que des livres dont tu n'attends rien de précis).

Et ces fameuses chaussures italiennes ? Si elles semblent n'être que secondaires, elles incarnent toutefois le temps, la précision et les efforts nécessaires pour s'accomplir... Une métaphore de la vie, rien de moins !

jeudi 24 avril 2014

Rêve de monuments

Je vous avais parlé de cette exposition à la Conciergerie, organisée par le Centre des Monuments Nationaux l'an dernier, mais je n'en avais toujours pas lu le catalogue. Voilà qui est fait !

C'est un catalogue surprenant car recto-verso. Vous pouvez commencer par la couverture aquarellée d'un château peint par Victor Hugo et découvrir l'imaginaire gothique, guidés par Christian Corvisier. Ou choisir le Château noir de Pascal Navarro et explorer les installations contemporaines dans divers lieux du CMN autour du thème "Monuments et imaginaires". Cet objet très illustré regroupe ainsi à la fois l'exposition parisienne et les présentations faites en Province.

Château du Lude


Pour ma part, j'ai débuté par l'imaginaire gothique. Il est exploré sous divers angles, depuis les premières images médiévales du château héroïque et féerique, jusqu'à la présence du château dans bon nombre de films et jeux vidéos en passant par la protection et la réappropriation d'une architecture délaissée jusqu'au XVIIIe siècle.

C. Glot, "Sur les traces du château imaginaire" 

Le château des contes est une architecture de pouvoir et de magie, le lieu des quêtes des chevaliers. Il est représenté dans les manuscrits, image irréelle inspirée des châteaux et des villes. Ce monument est à nouveau à l'honneur dans la littérature gothique, lieu sombre aux souterrains obscurs, de même que les cathédrales et les abbayes, hantées...

J. Mesqui, "Rêves monumentaux réalisés" 

Tout commence avec l'exploration et la restauration de Pierrefonds au XIXe siècle. Dessinateurs et architectes ont la volonté de recréer un château typique du XVe siècle. On explore les modèles du genre : le donjon du Louvre, de Vincennes, les châteaux des Très Riches Heures du duc de Berry qui ont inspiré Viollet-le-Duc et ses pairs dans la réinvention des monuments ruinés.

L. Beaumont-Maillet, "Le monument, paradis perdu. Nostalgie et romantisme" 

Il est question ici de la ruine, d'abord antique puis médiévale. Objet d'admiration puis d'inspiration pour les artistes tels que Piranèse ou Hubert-Robert, elle devient un ornement architectural au Désert de Retz. Fascinant les Romantiques, la ruine devient un patrimoine à sauver et un passé à connaitre. Des artistes aux historiens, des écrivains aux restaurateurs, la nostalgie de l'ancien porte en elle la prise de conscience patrimoniale.

E. Durot-Boucé, "La vision gothique noire. Fascination et effroi" 

Entrez dans les châteaux de la littérature gothique, avec ses fantômes, ses demoiselles en détresse et ses mystères. Le château n'est pas qu'un décor pour ces romans. Présent dans le titre des livres, il en est un personnage sombre et surnaturel, espace d'enfermement et d'errements infinis.

C. Corvisier, "Illusions gothiques réalisées" 

Le gothic revival britannique produit d'étonnantes créations architecturales, notamment des châteaux en ruines. La mode de la ruine habitable se répand ensuite en France, en Allemagne et en Autriche. Ah, merveilleux château de Neuschwanstein dans ses excès gothiques irréalistes...

F. Adoue, "Du château imaginaire au château virtuel, demeures enchantées et hantées" 

Le château, ce n'est pas seulement cette architecture qui domine les collines françaises, c'est aussi celui que l'enfant construit sur le sable, dans lequel il rassemble ses soldats ou qui héberge de fantastiques créatures. Les univers fantastiques ou fantasy, chevaleresques ou arthuriens, utilisent et inventent des architectures inspirées du gothique et les déclinent en jusqu'aux BD et aux jeux vidéos.

L'autre partie décrit les installations d'art contemporain dans les lieux du CMN, avec beaucoup de photos et quelques explications. Cette partie est moins satisfaisante par définition car elle ne propose que des bribes d'expositions et ne permet pas de voir toutes les créations. Parmi les œuvres que je regrette le plus d'avoir manquées, toutes celles du château d'Oiron et spécifiquement celle de S. Finch, de V. Ganivet à la forteresse de Salses, de G. Baychelier à Châteaudun, de M. Collishaw au Palais Jacques Coeur et toutes celles des châteaux de Fougères-sur-Bièvre et de Talcy. Heureusement, certaines étaient visibles à la Conciergerie.

Ce catalogue est un bel objet qui regorge de chouettes illustrations. C'est autant un livre à feuilleter qu'à lire : ces articles sont accessibles et mis en relation avec les œuvres. Je regrette toutefois que ne s'y trouve pas une liste exhaustive des objets exposés avec leurs cartels et une bibliographie plus scientifique et plus fournie, avec des pistes plus nombreuses à explorer. Cela reste néanmoins un très bon moyen pour se replonger dans une exploration de l'imaginaire des monuments !

mercredi 23 avril 2014

Des fleurs pour Algernon

Nous rentrons d'une formidable soirée au théâtre Hébertot où nous avions déjà pu écouter La Conversation l'an dernier. 

Sur scène, une installation de néons qui font comme une cage autour d'un fauteuil et des écrans de contrôle. Peut-être pour suivre les évolutions du cas qui nous est soumis ? Sur le fauteuil, Charlie Gordon incarné par Grégory Gadebois, est un simple d'esprit, qui peine à s'exprimer. Il nous raconte qu'il a vu un docteur qui lui a montré des taches d'encre et qu'il n'y a vu que des taches d'encre. On comprend qu'il est à l’hôpital pour faire des tests et qu'il va lui-même servir de cobaye. L'expérience, déjà menée sur la souris Algernon, consiste à tripler le QI de Charlie. Au début, il imagine que ça n'a pas marché. La preuve, Algernon est toujours première aux exercices. Puis, imperceptiblement, des changements s'opèrent. Dans la façon de se tenir, de rester immobile ou de bouger, dans la voix, la prononciation, l'articulation des mots. Et évidemment dans le vocabulaire et la grammaire employés. Là, on ne peut que saluer le jeu d'acteur de Grégory Gadebois qui fait grandir ce personnage avec tact, nuance et doigté. L'évolution est une véritable transformation toute en subtilité. Avec la connaissance (et comme dans la Genèse) vient d'abord le malheur : il prend conscience des moqueries, il perd ses amis et son travail. Puis l'épanouissement. Charlie apprend toutes les langues, correspond avec des scientifiques et des musiciens. Il a toujours plus soif de savoir.
Hélas, quand Algernon régresse puis meurt, Charlie comprend que ses jours sont comptés...

Superbe métaphore de la vie, cette pièce tient toute sa puissance d'une interprétation magistrale de Grégory Gadebois. Et si le sujet semble initialement très éloigné de nos préoccupations et de nos vies (parce que c'est de la SF ?), il ne peut que nous toucher car les thèmes abordés sont universels : apprentissage, reconnaissance, prise de conscience, rapport à l'autre, rapport à soi, dégénérescence (ou maladie ou handicap ou vieillesse)... 
A ne pas manquer, c'est un chef-d'oeuvre (et ça vous promet des débats enflammés à la sortie : fallait-il ou non faire cette expérience ? La connaissance apporte-t-elle le bonheur ? etc.)

Cabinet de collection pharmacie


mardi 22 avril 2014

L'Invention de nos vies

Ce roman de Karine Tuil nous invite à partager un moment de la vie de trois amis moyennement sympathiques : Samir, Samuel et Nina. Très proches pendant leurs études, la quarantaine va les voir se rapprocher à nouveau, pour quelques jours, pour quelques mois... 
Rockfeller New York

Samir est un brillant avocat new-yorkais, marié à une femme influente et introduit dans les milieux les plus hauts placés. Seule ombre au tableau, il ne se sent jamais lui-même et a menti pour s'élever. C'est bien entendu cette identité trouble et son goût pour les femmes qui le menacent dans une société où la transparence est de mise.
Samuel se rêvait écrivain. Il est éducateur social en banlieue parisienne où il vit avec Nina. 
Nina est sublime. Elle est mannequin pour les grandes enseignes de supermarchés. Elle a aimé Samir, elle est restée avec Samuel après un chantage au suicide. 
Lorsque ces trois là se retrouvent, c'est tout leur quotidien, fait de compromis, de compromissions et de trahisons, qui va en être bouleversé. Tout semble se jouer autour de Nina et de qui va la séduire mais le triangle amoureux n'est que la partie visible du drame. Et c'est ce basculement initial qui va faire changer des vies bien réglées. 

Karine Tuil écrit un roman de notre temps, un roman post 11 septembre, ancré dans notre actualité et notre société du paraître. Il soulève les questions de l'intégration culturelle et sociale, de la méritocratie, des valeurs et des repères. Les personnages ont l'air de se contenter de ce qu'ils ont et de ce qu'ils sont. Pourtant, les dernières pages tendent à montrer qu'ils voulaient tout autre chose : la liberté et l'accomplissement de soi. Cette fin similaire pour les trois protagonistes m'a parue un peu facile. De même, quelques passages pseudo philosophiques sont de trop. Mais l'ensemble se dévore à toute allure, porté par une écriture dense, urgente et intense, qui mitraille le texte de "/", séparant ainsi les multiples termes, souvent des verbes, dans de longues phrases. Et contrairement à d'autres, j'ai aimé ces notes de bas de page qui donnent une identité à tous les personnages secondaires croisés par les protagonistes. Dans un roman qui questionne l'apparence c'est plutôt bien vu. 
Bref, j'ai été séduite par ce roman mené tambour battant. J'ai été happée par cette narration au pas de course malgré ses personnages antipathiques.