lundi 20 août 2018

Utopies réalistes

Cet ouvrage de Rutger Bregman, dont la couverture dit "En finir avec la pauvreté", "Un monde sans frontières" et "La semaine de travail de 15 heures" a attiré mon attention. Et l'a détournée de ma PAL, oui, oui.

L'ouvrage s'ouvre sur cette chouette citation d'Oscar Wilde : "Une carte du monde qui ne comprendrait pas l'Utopie ne serait même pas digne d'être regardée car elle laisserait de côté le seul pays où l'humanité vient toujours accoster. Et après y avoir accosté, elle regarde autour d'elle, et, ayant aperçu un pays meilleur, reprend la mer"

Et la suite est assez étonnante car elle mêle un ton très dynamique et enlevé avec des graphiques et des sources multiples. Il part du principe que nous avons réalisé le pays de cocagne médiéval et que nous avons besoin de nouvelles utopies pour nous projeter. Quelles utopies ? Celle de journées de travail plus courtes, de frontières ouvertes, de donner directement de l'argent aux pauvres plutôt que d'investir dans le développement durable, de revenu de base universel etc.

Parmi les causes qui me touchent, celle de la réduction des inégalités, de l'accueil, de la remise en question du PIB et de la croissance comme uniques critères. Parmi les sujets sur lesquels j'avais du mal à me positionner, le revenu de base, les bullshit jobs. Argumenté et bien construit, l'ouvrage est séduisant. Mais ne peut-on pas écrire son contraire ? Comment s'assurer de toutes ces sources et de la façon de les analyser ? Comme souvent avec ce genre d'essais, j'ai toujours des petits doutes. Il reste néanmoins que cet ouvrage est tout à fait stimulant et propose une offensive contre le déclinisme et le néolibéralisme.

"Ce n'est pas une utopie accomplie que nous devons désirer mais un monde où l'imagination et l'espoir sont vivants et actifs" B. Russell

"Les dons en argent de GiveDirectly entrainent une augmentation durable du revenu et boostent l'acquisition de logements et de bétail, tout en réduisant de 42% le nombre de jours où les enfants ont faim. En outre, 93% des dons vont directement aux destinataires"

"Maladie mentale, obésité, pollution, crime - en termes de PIB, plus il y en a, mieux c'est. C'est aussi la raison pour laquelle le pays qui a le plus gros PIB, les Etats-Unis, est aussi celui qui a le plus de problèmes sociaux. "Si on suit le critère du PIB, écrit l'auteur Jonathan Rowe, les pires familles en Amérique sont celles qui sont fonctionnelles - qui préparent leurs repas, qui se promènent après diner, qui discutent ensemble plutôt que de confier leurs enfants à la culture commerciale""

vendredi 17 août 2018

Habibi

Je n'ai pas aimé ma première rencontre avec Craig Thompson mais cette nouvelle rencontre m'a scotché. Scotché par la beauté du trait, par l'utilisation de l'écriture comme argument et comme ornement, par les références foisonnantes. 

L'histoire d'amour qui sous tend ce roman graphique ? Oui, elle est belle, mais sa force vient surtout du dessin. Car cette histoire de Dodola et Zam, d'innocence souillée, de désir interdit, n'est-ce pas un peu l'origine de tous nos contes ? Moderne (pollution et technologie) ou non (esclavage, scribes, etc) ? 

A l'intersection des temps et des cultures, s'inspirant des religions du livre et de l'écriture arabe, ce roman graphique est superbe. 


mercredi 15 août 2018

Tobie Lolness

J'ai découvert cet été les deux tomes de cette œuvre hyper connue de Timothée de Fombelle, La Vie suspendue et Les Yeux d’Elisha. Ce livre jeunesse est un enchantement d'aventures et de rebondissements. Il vise également à faire prendre conscience de problèmes écologiques, économiques, sociaux etc.

La famille de Tobie et tout son peuple habitent un arbre. Ces êtres de quelques milimètres travaillent, jouent, développent une société complexe sur leur arbre. Feuilles et insectes peuvent être des dangers...

Le papa de Tobie est un grand savant. Sauf qu'il refuse de donner les clés de sa dernière invention et trouvaille. Pour cela, il est expulsé des cimes aux basses branches (l'abre fonctionne hierarchiquement). Mais la vie est douce et Tobie rencontre bientôt des amis. Tout change avec la mort de sa grand-mère et l'arrestation de ses parents. Tobie devient un fugitif. Et tous le poursuivent, aux ordres de Jo Mitch...

Cette fuite lui permettra de rencontrer des amis, de découvrir qui sont les "pelés", désignés comme ennemis publics et de tomber amoureux de la curieuse Elisha. Le second tome poursuit dans cette veine avec un nouvel ennemi et de nouveaux défis, cette fois pour sauver Elisha de Léo Blue et ses parents de Jo Mitch.

lundi 13 août 2018

Essays in the art of writing

Cet ouvrage de Robert Louis Stevenson trainait dans ma liseuse. Je ne suis pas une grande fan de Stevenson, qui m'a plutôt ennuyé mais j'ai trouvé ces essais plutôt intéressants.

Il est composé des textes suivants :

I. ON SOME TECHNICAL ELEMENTS OF STYLE IN LITERATURE 

II. THE MORALITY OF THE PROFESSION OF LETTERS 

III. BOOKS WHICH HAVE INFLUENCED ME 

IV. A NOTE ON REALISM 

V. MY FIRST BOOK: 'TREASURE ISLAND' 

VI. THE GENESIS OF 'THE MASTER OF BALLANTRAE' 

VII. PREFACE TO 'THE MASTER OF BALLANTRAE' 

Ce sont les premiers textes qui m'ont le plus intéressée même si j'ai souvent trouvé l'auteur un peu pédant. Il y est question de style, de thèmes mais aussi de bons et mauvais livres, de bons et mauvais écrivains. Bref, Stevenson est un type exigeant. Mais c'est intéressant également de lire ses influences, ou celles qu'il avoue. Bref, moi qui ne me passionne pas pour le processus créatif et la vie des écrivains, j'ai plutôt apprécié l'exercice. 
"A web at once sensuous and logical, an elegant and pregant texture : that is style, that is the foundation of the art of literature. Books indeed continue to be read, for the interest of the fact or fable, in which this quality is poorly represented, but still it will be there"

"Each phrase of each sentence, like an air or recitative in music, should be so artfully compounded out of long and short, out of accented and unaccented, as to gratify the sensual ear. And of this the ear is the sole judge"

"To treat all subjects in the highest, the most honourable, and the pluckiest spirit, consistant with the fact, is the first duty of a writer"

"But of works of art little can be said; their influence is profound and silent, like the influence of nature; they mould by contact; we drink them up like water, and are bettered, yet know not how. It is in books more specifically didactic that we can follow out the effect, and distinguish and weigh and compare. A book which has been very influential upon me fell early into my hands, and so may stand first, though I think its influence was only sensible later on, and perhaps still keeps growing, for it is a book not easily outlived: the Essais of Montaigne"

"Not all men can read all books; it is only in a chosen few that any man will find his appointed food; and the fittest lessons are the most palatable, and make themselves welcome to the mind. A writer learns this early, and it is his chief support; he goes on unafraid, laying down the law; and he is sure at heart that most of what he says is demonstrably false, and much of a mingled strain, and some hurtful, and very little good for service; but he is sure besides that when his words fall into the hands of any genuine reader, they will be weighed and winnowed, and only that which suits will be assimilated; and when they fall into the hands of one who cannot intelligently read, they come there quite silent and inarticulate, falling upon deaf ears, and his secret is kept as if he had not written"

lundi 6 août 2018

Le musée, demain

C'est un tout petit ouvrage qui rassemble des articles de Umberto Eco et Isabella Pezzini sur l'avenir du musée. A vrai dire, je n'ai rien appris de fou en lisant cet ouvrage et j'ai même trouvé les idées peu originales.

 Les deux articles sont intitulés : "Le musée du troisième millénaire" et "Sémiotique du nouveau musée".

Umberto consacre une bonne partie de l'article à l'histoire des musées et des collections, entre archivage et exposition, entre sacré et profane, entre œuvres et architecture tandis qu'Isabella s'attache plus au présent. J'ai noté quelques éléments. Mais je trouve l'ensemble très condescendant !

"Moi, collectionneur de livres anciens [...] je suis heureux d'en posséder tant, mais chaque visite n'est consacrée qu'à un seul, et quand j'y touche, je remonte au temps de sa découverte. C'est ainsi qu'on échappe au syndrome de Valéry, en connaissant l'histoire publique et privée de tous les individus d'une collection"
"L'objectif vertueux des premiers musées est de soustraire l'objet à la possession individuelle et au circuit commercial pour le transformer en bien inaliénable réservé à tous les citoyens. Mais, en devenant démocratique, le musée crée rapidement un public qui souffre, d'une façon moins culte et plus instinctive, le syndrome de Valery [...] Quelques années après leur création, ces instruments d'information et d'éducation étaient devenus des lieux de pèlerinage admiratif pour les curieux qui avaient bien du mal à comprendre ce qu'ils voyaient". 
"Le triomphe du container sur les oeuvres n'est pas seulement un phénomène de notre époque. J'imagine que les premiers visiteurs du Louvre, musée arraché à la famille royale, y entraient, non pas tant pour admirer les oeuvres d'art, que pour mettre les pieds, pour la première fois, dans le palais jusqu'alors interdit au peuple"
"Trop d'oeuvres, chacune différente des autres, toutes fatalement hors contexte, fatiguent les yeux et l'esprit. Mais un itinéraire qui me conduirait à entrer véritablement dans une oeuvre, ferait de cette visite au musée une expérience mémorable"
"Le musée met l'accent sur son caractère d'idole métropolitaine, capable de conférer une grande reconnaissance à des lieux en quête d'une identité perdue ou qui comptent devenir ou redevenir un point de référence pour les masses touristiques et cosmopolites des voyageurs de la société de loisirs"
"Il envisageait le nouveau musée comme un espace public total"
"Un espace public caractéristique d'une époque où le spirituel et la consommation sont inextricablement liés"

Ce qui est chouette, c'est que ça m'a permis de replonger dans "Le problème des musées" de Valéry mais l'ensemble reste décevant :

"Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l'obtenir, l'inexistence de toutes les autres [...] C'est un paradoxe que ce rapprochement de merveilles indépendantes mais adverses, et même qui sont le plus ennemies l'une de l'autre, quand elles se ressemblent le plus [...] L’oreille ne supporterait pas d’entendre dix orchestres à la fois. L’esprit ne peut ni suivre, ni conduire plusieurs opérations distinctes, et il n’y a pas de raisonnements simultanés. Mais l’œil, dans l’ouverture de son angle mobile et dans l’instant de sa perception se trouve obligé, d’admettre un portrait et une marine, une cuisine et un triomphe, des personnages dans les états et les dimensions les plus différents ; et davantage, il doit accueillir dans le même regard des harmonies et des manières de peindre incomparables entre elles [...] Mais notre héritage est écrasant. L’homme moderne, comme il est exténué par l’énormité de ses moyens techniques, est appauvri par l’excès même de ses richesses. Le mécanisme des dons et des legs, la continuité de la production et des achats, – et cette autre cause d’accroissement qui tient aux variations de la mode et du goût, à leurs retours vers des ouvrages que l’on avait dédaignés, concourent sans relâche à l’accumulation d’un capital excessif et donc inutilisable"


lundi 30 juillet 2018

J'apprends le français

"JE, MOI, unique, irremplaçable, ici et maintenant, ce rituel apprend le verbe être, sans lequel on n'est rien, quels que soient la langue que l'on parle et le pays d'où l'on vient"
C'est presque ainsi que s'ouvre l'ouvrage de Marie-France Etchegoin. 

Bénévole en FLE (français langue étrangère) dans un centre d'hébergement d'urgence du 19e arrondissement, Marie-France donne des cours deux fois par semaine. Son public ? Des soudanais, des érythréens, des afghans... Abdou, Sharokan, Aldon, Suleyman, Ibrahim et bien d'autres qui vivent à Jean-Qarré.
Elle leur apprend des mots et découvre leurs histoires. Et c'est de cela qu'elle témoigne. De ses efforts et de ses limites comme prof de FLE bénévole, ses petites hontes de partir en vacances et ses grandes hontes pour un état qui dit accueillir mais se ferme et se défausse. 
"Quelle perte de temps et quel gâchis ces petits supplices administratifs, ces procédures qui trainent"

"Ces rendez-vous sont tous assortis d'acronymes qui claquent comme des tampons à la police des frontières - HUDA, PADA, GUDA, OFFI, EURODAC, DNA, ADA, CADA, CAO, CHU, CRA, OQTF. La langue française, pour Shakoran et tous les autres, ce n'est pas la beauté des mots que l'on s'offre en partage mais d'abord une série de sigles qui opacifient un peu plus le nouveau monde où ils doivent s'orienter"

Hymne à l'ouverture et à l'accueil, à la simplicité des relations, invitation à oublier les peurs et les égoïsmes, ce livre témoigne de la beauté des rencontres et des amitiés qui se nouent. Il parle aussi d'une France citoyenne et active. Et surtout donne des noms, des visages, des surnoms et des histoires à des hommes dont "votre possibilité d'être a été niée et brisée par des dictatures de fer ou des régimes fondés sur la ségrégation ethnique, par des tyrans paranoïaques ou des islamistes assoiffés de pouvoir et de vengeance. Votre vie a été marchandée par les passeurs et les trafiquants. Ou alors "simplement" entravée par la pauvreté". Les histoires de chacun, et notamment ceux qui passent par la Libye, font froid dans le dos. A côté de ça, la longue incertitude déprimée dans laquelle ils mijotent en France n'est rien. Ou tout justement, car il n'est que question d'attendre sans trop savoir à quelle sauce ils vont être mangés : obtenir le statut de réfugiés, être envoyés dans le premier pays qui possède leurs empreintes (pour les dublinés), ou être déboutés, mis en rétention et renvoyés dans leurs pays.

Mais l'essentiel de l'ouvrage est dans le rapport à la langue, à l'autre plus que dans ces pesantes questions administratives.
"La langue était le première repère et le premier repos pour un être en voyage, ou pour l'être en général"

"Je n'ai jamais eu aucune difficulté - et je pense qu'il en est de même pour tous ceux qui apprennent à connaitre migrants et réfugiés - à établir un rapport vrai et sincère avec lui et les autres résidents de Jean-Quarré à première vue si différents de moi"

"L'accueil de l'étranger n'est pas une charité mais un échange. Il nous ouvre un monde dont nous n'avons pas idée. Il démultiplie nos points de vue, enrichit nos perceptions"
En passant, l'auteur y parle aussi d'Epépée et du fait d'arriver dans un monde codé, où tout est à déchiffrer. Et pour lire ce que peut être un parcours de migration.

samedi 28 juillet 2018

Terremer

C'est le challenge Pavé de l'été qui m'a donné envie de découvrir enfin ce classique d'Ursula Le Guin. 

Terremer est un monde composé d'îles sur lesquelles vivent des hommes, des dragons et des sorciers. Dans ce cycle de trois livres Le sorcier de Terremer, Les tombeaux d'Atuan et L'Ultime rivage, nous suivons Ged ou l’Épervier, un garçon doué pour la magie. Originaire d'une île de chevriers, il va se former sur Roke pour devenir un sorcier. Orgueilleux et intelligent, il a tout pour réussir mais il délivre une étrange puissance un soir de défis. Une ombre qui ne cessera de le suivre et de l'effrayer... Avant qu'il ne la prenne en chasse. On découvre à travers ce roman initiatique une partie des îles de Terremer et leurs habitants très divers. Et le caractère de Ged se forme à mesure que les épreuves s'accumulent.

On retrouve ensuite Ged dans le second livre, de façon plus anecdotique. C'est Arha, prêtresse des Innommables qui est l'héroïne de cette histoire. Prêtresse Éternellement réincarnée, l'Unique Prêtresse des tombeaux d'Atuan, règne sur le petit monde des tombeaux et de son labyrinthe. Enfant puis adolescente, nous la suivons dans son apprentissage des rites et l'exploration de son royaume dans lequel Ged pénètre pour retrouver l'anneau d'Erreth-Akbe.

Enfin, Ged a veilli dans le troisième livre. Il est désormais Archimage et s'inquiète des rumeurs folles de magie disparaissant et de dragons fous. Il part dans une nouvelle quête avec le jeune Arren, une quête qui les mènera jusqu'au rivage de la mort.

Un cycle de fantasy agréable, dont j'ai apprécié le premier livre, avec le décor campé et les îles si diverses. La magie du lieu repose sur les noms, les noms de la création et les noms anciens qui donnent sens au monde. C'est la connaissance de ces noms et quelques sortilèges qui permettent la magie... et le pouvoir. Intéressantes réflexions également sur les enjeux d'équilibre du monde : 
"Lorsque nous désirons acquérir du pouvoir sur la vie - une fortune inépuisable, l'invincibilité, l'immortalité - alors ce désir devient de la cupidité. Et si la connaissance s'allie à cette cupidité, alors survient le mal. Et c'est à ce moment là que la balance du monde penche, et que le malheur pèse lourd dans le plateau"

"Qui suis-je pour juger les actes des dragons ?... Ils sont plus sages que les hommes. Il en est d'eux comme des rêves, Arren. Nous, les hommes, faisons des rêves, de la magie, du bien et du mal. Les dragons ne rêvent pas. Ils sont eux-mêmes des rêves. Ils ne font pas de magie : c'est leur substance même, leur être. Ils ne font pas : ils sont !"

lundi 23 juillet 2018

Les représentations sociales

Cet ouvrage de Christine Bonardi et Nicolas Roussiau s'intéresse aux représentations sociales, comme l'indique le titre. Il s'agit d'abord de définir la notion et son origine, puis de recenser les méthodes pour étudier les représentations sociales et leurs évolutions.


La définition de représentation sociale se caractérise par plusieurs aspects : la communication, car c'est un code, la re-construction du réel en lui donnant un sens et la maîtrise de l'environnement.  Les éléments de représentation sont aussi hierarchisés et structurés entre eux.
Pour comprendre les représentations sociales, on s'adresse d'abord aux sociologues comme Durkheim qui imagine une conscience collective qui régit le groupe social. C'est elle qui cimente la communauté et lui permet de se pérenniser. Elle est bien sûr contraignante puisqu'elle impose des manières d'agir et de penser qui se matérialisent dans les institutions ou les croyances. Cette conscience n'est pas détachée de la vie quotidienne puisqu'elle en valide ou infirme la légitimité. Elle est considérée par la société comme une vérité. Pour Durkheim, les représentations individuelles ne pèsent pas en regard du collectif. Elles ne sont attachées qu'à des personnes vouées à disparaitre. Mais les sociétés changent, les représentations ne sont donc pas figées, notamment dans notre société où le poids des croyances s'amenuise. D'autres visions considèrent que les représentations sociales ne sont pas le propre d'une société mais de groupes sociaux parmi lesquels ils font loi. On parle de tribus.
Chez l'anthropologue, notamment Levi-Strauss, c'est la représentation individuelle qui est intéressante car elle permet les phénomènes sociaux complexes et l'émergence de représentations collectives.
Mais c'est évidemment en psychologie que les études sur les représentations sociales abondent. Avec Moscovici, elles sont en évolution constante et dynamiques. A l'oeuvre dans des petits groupes, elles sont limitées et plus diversifiées que ne le voyait Durkheim donc plus aptes à changer. Chaque individu construit en effet sa représentation du monde à partir des objets qui forment le monde et la personnalise selon les groupes auxquels il appartient. 

S'ensuivent les différentes méthodes d'analyse qui n'interesseront que les étudiants amenés à travailler sur ces notions avec une mise en garde contre la subjectivité des chercheurs dans l'analyse. Il est ensuite question du noyau central, élément qui structure les différentes représentations pour leur donner un point de référence. Toute la question est de le repérer et de voir si les changements dans les représentations passent par une évolution du noyau ou des éléments qu'il fédère. Enfin, la question de la transformation des représentations est posée. Et c'est bien entendu lorsqu'un changement irreversible intervient qu'elles sont plus à même de perdurer et de se stabiliser. Sans cela, l'individu tendra à revenir à d'anciennes pratiques. 

Un essai intéressant pour les références qu'il explore ainsi que pour la méthodo. Peut-être plus pour des étudiants que pour le "grand public".

lundi 16 juillet 2018

La bibliothèque, la nuit

Alberto Manguel... Le nom vous dit peut-être quelque chose.Amoureux des livres et bibliothécaire, il y a eu récemment à la BNF une expo portant le même titre que l'ouvrage que je viens de terminer - et inspirée de celui-ci.
 
Dans cet ouvrage, il est question de bibliothèques. Celle de l'auteur, bien sûr. De ses premiers ouvrages de jeunesse sur une étagère à la grange retapée pour accueillir ses milliers d'ouvrages. Il parle des bibliothèques historiques et mythiques, comme Alexandrie. Un peu de classement et de bibliothéconomie. Un tout petit peu d'Internet et de numérisation (mais rarement en bien). De bibliothèques rêvées ou imaginaires, aux livres eux aussi possiblement imaginaires. Il parle d'amour du livre, de relation au livre, mais aussi de relation au monde, à l'autre.
Plutôt que de décrire, j'ai préféré vous proposer des morceaux choisis de certains chapitres. Sachez que ces titres renvoient à autant d'aspects des bibliothèques, du lieu d'éducation, et d'imagination, au lieu physique et architectural, des lecteurs aux encyclopédistes, des maniaques aux désordonnés...

I. Un mythe
"Il existe un vers d'un poème, une phrase dans une fable, un mot dans un essai par quoi mon existence est justifiée ; qu'on trouve cette ligne, et mon immortalité est assurée"
"Alexandrie et ses lettrés, par contre, ne se sont jamais mépris sur la vraie nature du passé ; ils savaient que le passé était la source d'un présent toujours en mouvement où de nouveaux lecteurs se plongent dans de vieux livres qui deviennent neufs en cours de lecture. Chaque lecteur existe afin d'assurer à un livre donné une modeste immortalité. La lecture est, en ce sens, un rituel de renaissance"
II. Un ordre
"Le système alphabétique est entré dans les bibliothèques de l’Islam grâce aux catalogues de Callimaque [...] Les bibliothèques qui se développèrent à la fin du Moyen Âge étaient cataloguées par ordre alphabétique" 
"Si une bibliothèque est un miroir de l'univers, alors un catalogue est un miroir de ce miroir"
III. Un espace
"Toutes les bibliothèques sont affligées de ce besoin de grandir afin d'apaiser nos fantômes littéraires, "les morts anciens qui surgissent des livres pour nous parler" (ainsi que les décrivait Sénèque au Ier siècle de notre ère), de se déployer et d'enfler jusqu'au jour inconcevable où elles contiendront tous les volumes jamais écrits sur tous les sujets imaginables" 
"Il se rend compte que son projet n'était pas impossible mais seulement redondant. L'encyclopédie mondiale, la bibliothèque universelle existe, et c'est le monde même"
IV. Un pouvoir
V. Une ombre
"Si chaque bibliothèque est en un sens un reflet de ses lecteurs, elle est aussi une image de ce que nous ne sommes pas et ne pouvons pas être"
"Toute bibliothèque, du simple fait de son existence, évoque son double interdit ou oublié, une bibliothèque invisible mais impressionnante, composée des livres qui, pour des raisons conventionnelles de qualité, de sujets ou même de volume, ont été jugés indignes de survivre sous ce toit en particulier"
VI. Une forme
VII. Le hasard
"Il était clair, dans l'esprit des chinois, que l'une des prérogatives du conquérant était non de réduire au silence, mais bien d'adopter les réalisations des cultures vaincues et de s'en enrichir"
VIII. Cabinet de travail
"Les livres que nous gardons à portée de main sont objets de magie. Les histoires qui se déploient dans l'espace du cabinet d'un écrivain, les objets choisis pour monter la garde sur un bureau, les livres sélectionnés rangés sur les étagères, tout cela tisse un réseau d'échos et de reflets, de significations et d'affections qui suscitent chez un visiteur l'illusion que subsiste entre ces murs quelque chose du maître des lieux, même si ce maître n'est plus"
IX. Une intelligence
X. Une île
"Chaque lecteur a trouvé les charmes grâce auxquels on peut prendre possession d'une page qui, par magie, devient comme jamais lue, fraîche et immaculée. Les bibliothèques sont les chambres fortes, les coffres aux trésors qui recèlent ces charmes"
XI. La survie
"Les livres peuvent parfois nous enseigner à poser nos questions, mais ils ne nous rendent pas forcément capables d'en déchiffrer les réponses. Au moyen de voix rapportées et d'histoires imaginées, les livres nous permettent seulement de nous rappeler ce que nous n'avons jamais subi et jamais connu. La souffrance elle-même n'appartient qu'aux victimes. Tout lecteur est donc, en ce sens, l’Étranger"
XII. L'oubli
XIII. L'imagination
"Les collections de livres imaginaires nous enchantent parce qu'elles nous offrent le plaisir de la création sans la peine de rechercher ni d'écrire. Mais elles sont perturbantes aussi, à double titre - d'abord parce qu'on ne peut pas prendre les livres en main, et ensuite parce qu'on ne peut pas les lire. Ces trésors prometteurs doivent rester interdits à tous les lecteurs"
XIV. Une identité
XV. Une demeure
XVI. Une conclusion

jeudi 12 juillet 2018

Passer, quoi qu'il en coûte

Didi-Huberman et la question migratoire, voilà qui éveillait ma curiosité ! C'est un ouvrage un peu fourre tout co-écrit avec Niki Giannari, qui a voulu donner une voix aux personnes qui fuient des guerres et s'entassent dans le camps d'Idomeni à travers un film, Des spectres hantent l'Europe.

Il est bien sûr beaucoup question de ce film dont les images illustrent le livre mais aussi d'hospitalité perdue, de monde figé face à une humanité nomade. 

Il est question de ceux qui ont tout perdu et qui se heurtent encore à l'administration, à l'incompréhension, au rejet mais continuent de sourire, restent optimistes. Car ils ne sont pas morts. Mais : 

"Tu ne peux te poser nulle part
Tu ne peux aller ni vers l'avant 
ni vers l'arrière"

et 

"Personne ici ne sait qui je suis"

Il est question de ces camps-ci, camps qui empêchent de passer, qui contraignent avec en regard d'autres camps, les camps de la mort. De repli sur soi. Et de ce que ces "spectres" nous disent. Ils nous questionnent, ils questionnent notre humanité, ils questionnent le rapport à la loi. Sa dureté. Nos peurs. Mais aussi notre force de survie.

"Tous ces mouvements de migration ont un nom générique : la culture. Non pas la culture des "émissions culturelles" ou des "ministères de la culture", mais la culture au sens anthropologique du terme, à savoir ce qui fait des humains ces êtres capables, non seulement de parler, de travailler et d'inventer des outils, voire des oeuvres d'art, mais encore de vivre en société, de se parler, de s'inventer, de s'imaginer les uns les autres. Lorsqu'une société se met à confondre son voisin avec l'ennemi, ou bien l'étranger avec le danger, lorsqu'elle invente des institutions pour mettre en oeuvre cette confusion paranoïaque, alors on peut dire, en toute logique historique - et non pas selon un simple point de vue éthique -, qu'elle est en train de perdre sa culture, sa propre capacité de civilisation"

lundi 9 juillet 2018

Femmes qui courent avec les loups

C'est un livre dont on m'a parlé. C'est un livre que j'ai vu. C'est un livre que j'avais noté sur ma LAL. C'est un livre de Clarissa Pinkola Estes que j'ai senti urgent de lire, il y a quelques semaines. C'est étrange.

C'est un livre dense. C'est un livre aux origines et influences diverses. Il parle de femmes, surtout. De femmes qui ont perdu la route de leur âme. De femmes louves, qui ont besoin de hurler à la lune, de créer, d'exister. Il s'appuie sur des contes, des rencontres, des analyses. Il plonge dans les mythes grecs, les contes mexicains, les rêves des femmes d'aujourd'hui. Il invite au courage, à la réalisation de soi, au repérage des prisons sociales et intérieures. Je l'ai lu d'une traite, ou presque. Et je pense que j'aurai envie de le relire. Alors certes, certains passages sont répétitifs. Certes, c'est plutôt symbolique et donc ça ne donne pas de solution toutes faites. Mais cela questionne et re-questionne. Qu'est-ce qui fait mon âme ? Que fais-je de mon âme ? Qu'est-ce qui me nourrit ou me pompe de l’énergie ?

Bien entendu, j'ai souligné des tas de citations, que je garde ici en mémoire. Elles ne vous intéresseront peut-être pas. Ou elles vous donneront envie de lire le livre...

Introduction. Chanter au dessus des os


"La vie sauvage et la Femme sauvage sont toutes deux des espèces en danger.

Au fil du temps, nous avons vu la nature instinctive féminine saccagée, repoussée, envahie de constructions. On l'a malmenée, au même titre que la faune, la flore et les terres sauvages. Cela fait des milliers d'années que, sitôt que nous avons le dos tourné, on la relègue aux terres les plus arides de la psyché. Au cours de l'histoire, les terres spirituelles de la Femme Sauvage ont été pillées ou brûlées, ses tanières détruites au bulldozer, ses cycles naturels forcés à suivre des rythmes contraires à la nature pour le bon plaisir des autres.

Ce n'est pas un hasard si les étendues sauvages de notre planète disparaissent en même temps que la compréhension de notre nature sauvage profonde s'amoindrit. On voit aisément pourquoi les vieilles forêts et les vieilles femmes sont tenues pour des ressources négligeables. Et si les loups, les coyotes, les ours et les femmes sauvages ont le même genre de réputation, cela n’a rien d’une coïncidence. Tous correspondent à des archétypes instinctuels proches. C’est pourquoi on les considère à tort, les uns et les autres, comme peu amènes, fondamentalement dangereux et gloutons.

Ma vie et mon travail en tant qu’analyse jungienne, poétesse et cantadora, gardienne des vieilles histoires, m’ont appris que l’on pouvait restaurer la vitalité faiblissante des femmes en se livrant à des fouilles « psycho-archéologiques » des ruines de leur monde souterrain. Ces méthodes nous permettent de retrouver les voies de la psyché instinctive naturelle et, à travers sa personnification dans l’archétype de la Femmes Sauvage, de discerner de quelle manière fonctionne la nature innée de la femme. La femme moderne est un tourbillon d’activité. On lui demande d’être tout, pour tout le monde. Il y a longtemps que la vieille sagesse n’a plus cours.

[...]

On éprouve cette aspiration à la Femme sauvage lorsqu'on croise une personne qui a établi cette relation sauvage, lorsqu'on prend conscience de s’est trop consacrée à la flamme mystique ou à la rêverie, au détriment de sa propre créativité, de l’œuvre de sa vie ou de ses amours vraies"

[...]

Désormais, si elles sont fatiguées à la fin de la journée, c’est suite à des tâches satisfaisantes, non parce qu’elles étaient enfermées dans un travail, un état d’esprit ou une relation amoureuse étriqués. Elles savent instinctivement quand les choses doivent vivre et quand elles doivent mourir. Elles savent partir, elles savent rester.

[...]

Le mot sauvage n’est donc pas utilisé ici en son sens moderne, péjoratif, d’"échapper à tout contrôle", mais en son sens originel de "vivre une vie naturelle", une vie où la criatura, la créature, a une intégrité foncière et des limites saines. Les mots femme et sauvage créent une métaphore qui décrit la force fondatrice de l’espèce féminine"

Les histoires






1. Hurler avec les loups : résurrection de la femme sauvage


2. Traquer l'intrus : un début d'initiation

"Dans Barbe-bleue, nous voyons comment une femme tombée sous le charme du prédateur se secoue et lui échappe - elle sera plus avisée la prochaine fois. Le conte traite de la transformation de quatre introjections qui sont autant de sujets de discorde pour les femmes : manquer de perspicacité, n'avoir ni vision propre, ni voix originale, ni action décisive. Pour bannir le prédateur, il faut ouvrir les choses ou nous-mêmes afin de voir ce qu'elles recèlent, user de notre perspicacité, de nos capacités pour supporter ce que nous découvrons, clamer la vérité à voix haute et nous servir de notre tête pour agir comme il se doit en fonction de ce que nous voyons"

3. Découvrir les faits au flair : le rétablissement de l'intuition en tant qu'initiation

"Tout ce que nous gagnerons à nous montrer simplement gentilles lorsque nous sommes opprimées, c'est d'être encore plus maltraitées. Une femme a beau avoir l'impression qu'elle va s'aliéner les autres si elle est elle-même, cette tension psychique là est nécessaire pour que l'âme se renforce et pour provoquer le changement"

"Toute femme sage fait le ménage de son environnement psychique, en gardant les idées claires et en veillant à la netteté du lieu où elle travaille, et réfléchit à ses projets.

Pour certaines femmes, cette tâche signifie qu'elles devront se réserver chaque jour un peu de temps pour la contemplation et garder propre un espace bien à elle, avec du papier, des crayons, de la peinture, des outils, des conversations, du temps, des libertés uniquement destinés à cet usage. Pour beaucoup, c'est la psychanalyse, la contemplation, la méditation, le choix de la solitude et autre s expériences de descente et de transformation qui vont procurer le temps et l'espace particulier à cette tâche. Chaque femme a ses préférences, sa manière à elle"

"Toutes les femmes qui se réapproprient leur intuition et les pouvoirs de Baba Yaga sont à un moment tentées de les rejeter. À quoi sert, en effet, de voir et de savoir tout cela ? La lumière du crâne ne pardonne rien. Les gens âgés apparaissent comme des vieillards, la beauté devient de la luxuriance, la sottise de l’imbécillité, l’ivresse de l’ivrognerie, l’infidélité de la trahison, les choses incroyables des miracles. La lumière du crâne est celle de l’éternité. Elle brille au front des femmes, comme une présence qui se porterait en tête et reviendrait leur dire ce qu’elle a vu. Elle est perpétuellement en reconnaissance.

Or, voir, sentir de la sorte oblige à agir sur ce que l’on découvre : une bonne intuition, un bon pouvoir, c’est du travail en perspective. […] Je ne vais pas vous mentir, il est plus facile, c’est vrai, de jeter au loin la lumière et d’aller dormir. Avec la lumière devant nous, nous voyons parfaitement tous les aspects de nous-mêmes et des autres, du disgracié au divin en passant par tous les états intermédiaires.

C’est pourtant avec cette lumière que viennent à la conscience les miracles de la profonde beauté du monde et des êtres. Elle permet de dépasser la mauvaise action et de voir le cœur rempli de bonté, de découvrir l’esprit délicat écrasé sous la haine, d’être compréhensive au lieu de ne pas comprendre. Elle peut faire la différence entre diverses couches de personnalité, d’intentions, de motivations chez les autres, entre conscience et inconscience, chez soi-même comme chez les autres. C’est la baguette magique de la connaissance, le miroir où l’on sent et où l’on voit toute chose. C’est la nature sauvage profonde"

4. Le compagnon : l'union avec l'autre


5. La chasse : quand le coeur est un chasseur solitaire

"La larme de compassion apparait lorsqu'on prend conscience de la blessure malodorante, dont l'origine et la forme diffèrent selon les personnes. Chez les unes, il peut s'agir d'une longue et pénible ascension effectuée jour après jour - jusqu'au moment où elles s’aperçoivent qu'elles ont escaladé la mauvaise montagne. Chez les autres, ce sont les abus subis dans l'enfance et laissés sans traitement d'aucune sorte. Ou bien ce peut-être une perte cruelle [...] Dans les contes de fées, les larmes changent les êtres. Elles leur rappellent ce qui est important et sauvent leur âme. Seule la sécheresse du cœur inhibe les larmes et l'union"

6. Découvrir sa vraie bande : les bienfaits de l'appartenance


"Si vous avez tenté, en vain, de vous couler dans un moule, réjouissez-vous plutôt. Vous êtes peut-être une exilée, mais du moins vous avez mis votre âme à l'abri. Lorsqu'on échoue à se conformer à quelque chose, il se produit un étrange phénomène. L'exilée que l'on chasse tombe sur ce qui forme sa véritable appartenance psychique, que ce soit des études, une forme d'art ou un groupe de gens. Rester auprès de ceux avec qui l'on n'a aucune affinité est pire que d'errer pendant quelques temps à la recherche des affinités d'âme et d'esprit dont on a besoin. On n'a jamais tort de chercher ce dont on a besoin, jamais"

"L'ultime tâche de l'exilée qui a retrouvé les siens va donc être non seulement d'accepter son individualité propre, son identité spécifique, mais d'accepter sa beauté... la forme de son âme et que la vie auprès de cette créature sauvage nous transforme, ainsi que tout ce qu'elle touche. Quand nous acceptons notre propre beauté sauvage, nous la mettons en perspective ; nous ne sommes donc plus douloureusement conscientes de son existence, mais nous ne devons pas pour autant la délaisser ou la rejeter"

7. Le corps joyeux : la chair sauvage


8. Instinct de conservation : identifier les pièges, cages et appâts empoisonnés


"Si l'on considère les différents aspects du conte de fées comme autant de composantes de la psyché d'une seule femme, il est visible que la réalisation des souliers rouges par l'enfant est un acte d'une importance cruciale : elle prend vie en passant du statut d'esclave/sans chaussures - marchant sans lever le nez, ni regarder autour d'elle - à une conscience qui va s'arrêter un moment pour créer, une conscience qui remarque la beauté, éprouve de la joie, de la passion, connait l'assouvissement et tout ce qui constitue cette nature intégrale que nous appelons sauvage.

La couleur rouge des chaussures indique que le processus va être celui d'une vie palpitante, où le sacrifice est inclus. Il doit en être ainsi. Ces chaussures sont faites à la main, à partir de bouts de tissus, ce qui signifie que l'enfant, orpheline pour une raison ignorée, est le symbole de l'esprit créateur qui a pu les réaliser en suivant son instinct, sans que personne ne le lui ait appris"

"La joie simple des souliers rouges est submergée par le scénario du carrosse doré. On pourrait bien sûr voir là la quête d'un confort matériel, mais il s'agit le plus souvent de l'expression du désir psychologique de ne plus avoir à lutter autant pour arriver à créer [...] Nous devons veiller à conserver notre lien avec le sens, la passion, la nature profonde, c'est essentiel pour notre psychisme. De nombreux éléments essaient de nous enlever nos souliers rouges, des choses aussi simples que se dire : "Plus tard, je ferai ceci ou cela, je danserai, planterai, embrasserai, trouverai, apprendrai, nettoierai, plus tard..." Ils sont autant de pièges"

"La vieille femme en prenant l'enfant avec elle, permet à l'attitude sénescence de détruire la nouveauté, l'innovation, au lieu de lui donner force [...] cette valeur unique se fonde avant tout sur le respect de l'opinion collective, ce qui va étouffer les besoins de l'âme sauvage individuelle"

"Il est de la plus grande importance de mettre sa vie et son esprit à l'écart de l'uniformisation de la pensée collective et de développer des talents qui lui sont propres, car elle va ainsi éviter que son âme et sa psyché ne glissent vers la servitude [...] Il est important de garder les yeux ouverts et d'évaluer soigneusement toute proposition d'une vie plus facile, libre de tout souci, surtout si on nous demande en échange de laisser notre joie créatrice périr dans les flammes au lieu d'allumer notre propre feu"

9. Rentrer chez soi : retour à soi-même


"Elle croit faire ce qu'elle a décidé, mais entre ses mains le trésor est tombé en poussière. Ce mécontentement est un signal d'alerte, il est l'ouverture secrète sur un changement vers une vie porteuse de sens"

10. L'eau claire : nourrir la vie créatrice


11. La chaleur : retrouver une sexualité sacrée

 

12. Marquer le territoire : les limites de la rage et du pardon


13. Cicatrices de guerre : faire partie du clan des cicatrices


14. La selva subterranea : initiation dans la forêt souterraine


15. Suivre comme une ombre : canto hondo, le chant profond


"Nous quittons cette terre sauvage pour enfiler nos vêtements diurnes, nos vies diurnes, pour nous installer devant nos ordinateurs, nos fourneaux, nos livres, nos professeurs, nos clients. Nous soufflons le Sauvage dans notre profession, nos décisions, notre travail artistique, nos opinions politiques, nos projets, notre commerce, notre vie de famille, notre éducation, nos libertés, nos droits, nos devoirs"

dimanche 8 juillet 2018

Delacroix

Delacroix, mort de Sardanapale, esquisseMagnifique expo au Louvre sur un peintre que j'adore ! Rien que pour le plaisir de voir ses toiles rassemblées, cela vaut le détour. On entre au Salon avec lui, avec ses oeuvres colorées, épiques et puissantes. On redécouvre ses peintures monumentales. On s'attarde un peu moins sur les natures mortes, les scènes religieuses aux christs blafards ou sur les paysages de fantaisie. On flâne dans son Maroc sensuel. On se réjouit de l'exposition de ses dessins et gravures, notamment celles du Faust. Et des esquisses, notamment celle pour la mort de Sardanapale. C'est impressionnant de redécouvrir la diversité de son oeuvre, de lire un peu de ses écrits, de noter combien ses plus grands chef-d’œuvres sont des œuvres de jeunesse ! 

Je me suis plus longtemps attardée sur les débuts, sur les juxtapositions des couleurs, sur leur intensité. J'ai admiré les mouvements, les torsions, les liens entre les différentes parties des peintures. J'ai aimé la sauvagerie des animaux et des hommes, leur passion. Parfois, c'était trop. Trop de morts, trop de violence. Médée à l'état pur. Même sans couleur, dans la gravure, on retrouve cette effervescence. Et puis, on glisse vers autres chose au Maroc, en Orient. C'est plus doux, plus posé mais toujours contrasté, soleil de plomb et ombre des intérieurs. Un voyage !

Delacroix, Faust


Delacroix, Indienne mordue par un tigre

mercredi 4 juillet 2018

Junya Ishigami, Freeing Architecture

Voilà des années que je n'avais pas mis les pieds à la fondation Cartier ! Mais les jolies affiches m'ont convaincue.

Cette expo est consacrée à l'oeuvre de Junya Ishigami, architecte japonais et présente de nombreuses maquettes qui sont autant de petits bijoux. Architecture laissant sa place à la nature, qui dialogue avec elle ou permet de la découvrir tout autre avec les projets de Tochigi, qui déplace une forêt, ou de House of peace, un igloo sur l'eau. Architecture cherchant à se faire oublier comme les villas pour Dali qui jouent sur un étonnant champ de rochers, qui dessinent des murs minéraux ouverts sur la nature et la rivière. Architecture ludique et poétique, jouant avec des lignes douces, notamment dans des projets pour les enfants, de la crèche au jardin. Architecture jouant sur l'ancien et le moderne avec cette maison de retraite où chaque maison ancienne est unique et vient d'un lieu différent des autres, proposant un rapprochement étonnant. On croise aussi un édifice religieux gigantesque à Rizhao, au milieu de la nature, où les hommes sont minuscules.

Chaque maquette, dessin, photo ou vidéo est l'occasion de s'émerveiller de cette nouvelle architecture, qui fait tomber les murs, les toits, les supports pour les repenser plus libres, plus fluides, en accord avec leur environnement.

Junya Ishigami, Forrest Kindergarten, Shandong, Chine

Junya Ishigami, Forrest Kindergarten, Shandong, Chine

Junya Ishigami, Forrest Kindergarten, Shandong, Chine

Junya Ishigami, Tochigi

lundi 2 juillet 2018

De loin j'aperçois mon pays

Écrit à deux mains par Mahmud Nasimi et Anabelle Rihoux, ce récit retrace l'exil de Mahmud. De Kaboul à Bruxelles. On ne connait pas les raisons de cette fuite précipitée mais l'on suit ce jeune afghan dans tout son parcours. Un témoignage de ce qui peut être vécu par bien des migrants.

De Kaboul à Téhéran, c'est la première partie du voyage. Et les premières désillusions. Les passeurs font ce qu'ils veulent et font payer des prix démentiels pour faire voyager des hommes entassés dans des coffres de voiture. Et chacun essaie de se faire un peu plus d'argent sur le dos des fuyards, en oubliant toute humanité, allant jusqu'à torturer des hommes âgés pour quelques centaines d'euros. Heureusement quelques rencontres et histoires de camaraderie viennent éclaircir les tristes conditions de voyage.
Deuxième moment très dur, le passage d'Istanbul à l'Italie, qui se finit en Crète. Ce désespoir total sur le bateau, cette absence de lumière, de vie, d'étincelle qui maintient un petit espoir. Et le camp de détention à Amygdaleza avec ses injustices et ses longues journées, qui se terminent par la folie pour certains.
Puis un troisième temps autour de la poursuite du chemin en Europe avec toutes les tentatives échouées pour passer en Macédoine.

Parcours du combattant que cette immigration d'un homme qui cherche à rejoindre les siens. Et qui mettra deux ans à réaliser son but. Passages de honte, de désespoir et de trahisons mais aussi nouvelles amitiés et surprises providentielles, notre narrateur ne nous cache pas ses états d'âme et ses émotions tout au long du voyage. Il nous rappelle ce qu'il a souffert, comme bien d'autres, pour ne mériter que le mépris et vivre avec cette étiquette "réfugié" sur le front. Il nous rappelle qu'il est bien plus que ça. Un homme de rêves et de sentiments. 

Pas de grands effets de style, quelques fautes, mais un témoignage de plus, pour moins d'indifférence.

samedi 30 juin 2018

Sleeping murder

C'est le billet de Lou qui m'a donné envie de lire (ou relire) cet Agatha Christie. J'ai un peu perdu le compte de ceux que j'ai lus ado...

Gwenda débarque en Angleterre pour s'y installer avec son époux. Il la rejoindra ultérieurement depuis la Nouvelle-Zélande. La jeune femme est chargée de trouver un foyer et jette son dévolu sur une jolie villa sur la côte, dans une zone de villégiature. Mais cette maison semble receler des secrets, à mois que Gwenda ne perde la tête. Pourquoi cette impression que la maison est hantée, d'une porte ou d'un papier peint qui n'existent pas ? Ou plus ? 
Et un instant de panique à Londres pendant une pièce de théâtre et la vision d'une femme étranglée vient conforter Gwenda dans son idée : elle devient folle. 

C'est une certaine Mrs Marple qui parvient à l'apaiser et à rationaliser. Peut-être Gwenda connait-elle déjà la maison ? Et c'est là que l'enquête commence, malgré les mises en garde de Mrs Marple. Qui est cette femme étranglée ? Qui l'a tuée ? 

Mais réveiller le passé peut réveiller l'assassin... 

Une enquête assez sympathique avec ce rapport à la mémoire de Gwenda enfant, les questions aux amis d'Hélène (la jeune femme assassinée) et les jolies déductions de Mrs Marple. C'est un bon whodunit. Par contre, quel machisme ! Toutes les petites allusions à la faiblesse des femmes, physique, intellectuelle ou morale m'ont agacée au plus haut point. 

vendredi 29 juin 2018

William and Cie

Rarement déçue par les romans de Peter Ackroyd, j'ai été séduite par le thème de ce roman. Une histoire de mystification autour de Shakespeare.

Charles et Mary Lamb vivent avec leurs parents. Un père qui perd la tête, une mère sévère. Charles travaille et picole. Mary se coltine ses parents et des corvées. Elle rêve d'une autre vie, lit beaucoup, s'intéresse énormément au grec et au latin, au point de surpasser Charles. C'est aussi une femme sévère et très sensible. Lorsque son chemin croise celui du jeune William Ireland, elle s'enflamme pour les oeuvres de Shakespeare que ce jeune homme vient de découvrir. Libraire, il hérite d'une foule de vieux papiers parmi lesquels des originaux du Barde. Une étrange relation se met en place entre Charles, William et Mary autour de la passion pour Shakespeare... et l'ambition personnelle.

A partir de personnages réels, un faussaire et deux auteurs de contes, Ackroyd construit une intrigue autour de la Shakespearomanie. Ancrée dans un Londres aux multiples visages du début du XIXe siècle, elle ne surprend pas beaucoup le lecteur qui identifie rapidement William et voit venir les crises de Mary. Un roman de détente, pour vivre un peu à l'heure anglaise.


jeudi 28 juin 2018

Jacob's room

Je continue ma découverte de Virginia Woolf, cette fois-ci en anglais - et c'était à moitié une bonne idée parce que j'ai parfois l'impression d'avoir manqué des subtilités.

Ce roman nous raconte la vie, ou plutôt quelques perceptions par les autres de la vie de Jacob Flanders. L'ouvrage commence durant l'enfance, à travers les yeux de sa mère, puis se poursuit pendant ses études et sa vie de jeune homme à travers ceux de ses amis et amies, de ceux qu'il croise. Discret, peu bavard, amoureux de la Grèce ancienne, remarqué par Florinda, Clara, Sandra... On ne sait finalement rien de Jacob, ou si peu. On ne sait que ce qu'il veut bien montrer. On ne sait que ce qu'en voient les nombreux personnages du roman, qui n'en pénètrent pas forcément l'intimité. On surprend aussi beaucoup de conversations, dont on ne connaitra jamais la fin, d'impressions, de mots dont on hésite à désigner l'un ou l'autre comme auteur. Déjà, les pensées et les faits se mêlent, l'histoire ou la non-histoire se construit de flux et reflux. Bref, Woolf a bien trouvé son style et sa technique narrative avec cet ouvrage, prélude à une Mrs. Dalloway. Il laisse cependant une impression de vacuité, de désespoir, que ne m'avaient jamais laissée ses autres ouvrages.


mardi 26 juin 2018

Watership down

Franchement, quand j'ai lu des critiques sur ce bouquin qui a des lapins pour héros, je me suis dit que jamais je ne le lirais, qu'il y a bien des livres à lire avant celui-là. Mais le titre restait imprimé dans un coin de ma tête. Et puis, au détour d'une allée, j'ai feuilleté ce roman de Richard Adams. Et j'ai commencé à le lire. Et je suis repartie avec ! 

Fyveer, petit lapin d'une garenne paisible, a un terrible pressentiment. Il s'en ouvre à son frère Hazel qui décide d'alerter le Maître des lieux. Lequel ne tient absolument pas compte des délires de Cassandre. Se forme autour du voyant et de son frère une petite troupe décidée à tenter l'aventure, sans même savoir ce qui menace réellement leur existence. Et les voilà partis, avec bien des épreuves à surmonter avant de trouver la terre promise. Obstacles physiques : rivières, routes, fermes. Conflits internes. Apparences trompeuses. Vilous (renards, chiens, hiboux, etc.). Le périple est semé de dangers divers qui font de cette quête une épopée. Entre les moments de bravoure de Hazel, Bigwig, Silvère et les autres, s’intercalent les contes de Shraavilshâ, un roi lapin des plus malins, qui accentuent le côté mythologique de notre histoire. Et pour couronner le tout, nos lapins ont même une langue qui leur est propre. Certes, ce ne sont que des lapins, mais quels lapins ! 


Histoire d'amitié et d'aventure, elle peut effectivement passer pour un livre jeunesse. Mais la construction très complète, le passage par diverses garennes aux fonctionnements politiques et sociologiques divers, l'analyse en creux de la place de l'homme dans la nature ne pourra que ravir les plus grands !

lundi 25 juin 2018

L'Oeuvre d'une nuit de mai

Un peu dépitée par ma lecture de Lisette Leigh, j'ai décidé de sortir un autre Elizabeth Gaskell. Un peu plus long qu'une nouvelle, ce court roman m'a plus plu. Plus fouillé, centré sur un personnage, il montre mieux ses évolutions psychologiques.

Bienvenue dans la famille Wilkins, où l'on est attorney (homme de loi) de père en fils. Edward, formé dans les meilleurs cercles et brillant causeur, n'aspire qu'à être socialement reconnu notamment de l'aristocratie. Il épouse une jeune noble qui le laisse bientôt veuf avec une petite fille, Ellenor. Celle-ci grandit dans le luxe et la joie, fort aimée par son père et ses domestiques. Bientôt jeune femme, elle est sur le point d'épouser Ralph Corbet, un aristocrate ambitieux. Mais une fameuse nuit de mai, Ellenor est témoin d'un acte criminel de la part de son père... Ce qui bouleverse leur relation, ainsi que celle des jeunes fiancés. 

Comment le mensonge et le crime détruisent-ils des vies pourrait être le sous-titre de ce roman. En effet, à partir du tournant de la nuit de mai, tout ce qui a été construit par les personnages change. Et ce sont ces évolutions, physiques et psychologiques qui nous intéressent. Le rythme de la narration évolue également, mettant le lecteur sous tension, témoin involontaire aussi de cette scène et des conséquences possibles, mais jamais certaines, de celle-ci... Bonne lecture !

jeudi 21 juin 2018

Wilt 1

Bon, je m'attendais à ne pas trop accrocher aux romans de Tom Sharpe. Et ce fut effectivement le cas même si j'étais heureuse de découvrir enfin de quoi il retournait. 

Henry Wilt, prof de culture G dans un lycée technique, vit une vie routinière et morne, secouée par les lubies de sa femme, Eva, qui s'emballe pour tout et n'importe quoi : la méditation, le karaté, la décoration, le sexe... Bref, une femme très dynamique, et sous influence. Un peu fatigante.
Sauf que Henry n'en peut plus. Il a juste envie de la faire disparaitre. Le soir, en promenant son chien, il rêve des moyens de parvenir à ses fins. Et il s'entraine quand les circonstances lui offrent une poupée gonflable du gabarit d'Eva. 
Sauf que ce meurtre semble bien réel aux personnes qui entrevoient le corps... et qu'Eva a disparu. Henry se retrouve en garde à vue et va alors déployer toute la force morale et l'humour qui le fait tenir chaque jour face à ses étudiants.

Roman loufoque, qui pratique l'humour gras et les concours de circonstance, il ne restera pas dans mes annales. Trop caricatural et exagéré à mon goût !