lundi 31 mai 2021

Le manteau de Proust

Je continue d'explorer ma LAL et d'emprunter des bouquins, notés depuis des années, dans les bibliothèques. J'imagine que c'est lors de ma passion Proust que j'ai noté ce titre de Lorenza Foschini. Il s'agit d'un petit livre qui commence et se termine au musée Carnavalet où est exposée une partie du mobilier de l'écrivain. C'est là aussi qu'on trouve, au chaud dans les réserves, son manteau, sa fameuse pelisse qu'il ne quittait jamais. 

L'auteur nous conte comment ces objets sont arrivés au musée. Cela passe par un collectionneur, un bibliophile qui a du nez, Jacques Guérin. Fils naturel d'une femme d'affaires du début du XXe siècle, dont il prendra la suite dans l'industrie du parfum, il est passionné de Proust mais aussi de création littéraire et artistique de son temps. On croise Genet, Picasso, Violette Leduc, Satie et quelques autres... 

C'est une rencontre avec un brocanteur qui lui permet de lancer une formidable collection autour de l'écrivain. Il s'attache aussi à le connaître à travers ses proches, fouinant dans la famille, ne ratant aucun enterrement, serrant photos, lettres, gribouillis de Marcel. Oui, c'est excessif au possible, c'est bien l'"Histoire d'une obsession littéraire" ! Surtout qu'il finit par vendre à prix d'or cette collection.

Qu'est-ce que les objets nous disent de leurs possesseurs ? Que gardent-ils de l'âme de l'écrivain ? Quelle mémoire dans les objets ? C'est une des questions que pose ce livre, on reste dans le fil de la Recherche. C'est aussi beaucoup de détails de la vie de Proust, sur les relations entre les frères, sur les histoires de famille. Et ça, ça m'intéresse nettement moins.

Une lecture agréable, la découverte d'un collectionneur, le culte d'un écrivain... tout cela reste finalement assez superficiel. 



vendredi 28 mai 2021

Réflexions sur l'exil et autres essais

Ce pavé regroupe des articles d'Edward W. Said, que je découvre avec ce livre. Cet intellectuel palestinien, qui a enseigné la littérature à Columbia, parcourt dans cet ouvrage des champs aussi divers que l'orientalisme, la philo, la littérature, l'exil, la musique, une danseuse orientale... Si j'ai parcouru rapidement certains de ses articles, d'autres ont retenu mon attention, notamment ce qui traite de la colonisation et de la post-colonisation. J'ai aussi été intéressée par les articles sur la littérature arabe, que j'ai envie de découvrir. 

C'est assez étonnant de lire cette diversité de sujets ainsi que l'accessibilité très variée de la cinquante d'articles. Par contre, n'ayant pas pris de notes, je n'en retiens par grand chose si ce n'est cette question de la Palestine face à Israël, qui résonnait de façon très contemporaine.



lundi 24 mai 2021

Survivre à tout prix ?

Sous-titré "Essai sur la résistance, l'honneur et le salut de nos âmes", cet ouvrage de Jean-Michel Chaumont est assez étonnant puisqu'il analyse la question de la survie à travers trois livres : "Survivre à la torture", "Survivre aux camps de concentration et d'extermination" et "Survivre au viol". J'avoue que je n'aurai pas pensé mettre les trois sur le même plan. Pourtant, à travers ce livre, il s'intéresse au dilemme, trahir ou mourir, soulignant que notre temps semble avoir totalement changé de perspective, mettant la survie à tout prix au-dessus de tout honneur, vertu qui semble bien dépassée. Et pourtant, après la Deuxième Guerre mondiale, la question s'est beaucoup posée pour ceux qui avaient survécu à des traitements inhumains. Quels compromis avaient-ils dû faire ? Etaient-ils des héros ou des salauds ? "Est-il coupable celui qui dénonce sous la torture ?" disait Primo Levi. Est-ce que les réactions sociales face au viol ou à la torture ne relèvent-elles pas des mêmes logiques ? C'est à travers ces questions que nous mène l'auteur.

Survivre à la torture
Dans cette première partie, l'auteur s'appuie sur les archives du parti communiste belge concernant les militants envoyés au camp de Breendonk. Parmi eux, il y a les incorruptibles, qui ont tenu sous la torture, ont parfois rusé mais pas trahi ; les pénitents et offensés, qui ont cédé sous la torture mais demandent à être réadmis ou qui ont été considérés coupables et demandent à être réhabilités ; les déshonorés qui ont trahi alors qu'ils avaient des responsabilités ; les dévergondés et impudents qui ont trahi et ont profité d'une connivence avec l'ennemi en jouant un double jeu.

Survivre aux camps de concentration et d'extermination
Dans ce 2e livre, il est question des camps et des comportements de ceux qui ont survécu. N'est-ce pas au prix du sacrifice d'autres ? Ne sont-ils pas aussi coupables que leurs bourreaux ? C'est une des questions que rappelle l'auteur et qui s'est posé à la fin de la guerre. La question de la résistance et de la passivité s'est aussi posée : faut-il, dans les ghettos par exemple, espérer survivre et accepter les privations répétées ou lutter contre celles-ci pour sauver son honneur et risquer la mort ? Il souligne le rôle de l'affaire Treblinka qui marque un tournant dans l'approche de ces questions, défendant une morale de la survie plutôt que de l'honneur. Cela questionne le rôle des Sonderkommandos qui ont participé à la solution finale, relançant la piste du dévergondage évoquée dans la 1e partie : "l’une après l’autre, les limites éthiques sont franchies tandis que croît l’anesthésie morale : nous ne sommes plus sensibles qu’à ce qui sert ou dessert notre intérêt vital immédiat". Et ceci, aux dépens des liens sociaux. La question se pose tout de même de savoir si la morale de l'honneur, qui vise à prévenir le dévergondage et est une conduite attendue, est réellement mise en œuvre. "La volonté individuelle de survivre même au prix de la mort des siens était donnée pour la cause de la survivance miraculeuse du peuple juif à travers les âges"

Survivre au viol
A travers l'exemple de Lucrèce, qui se suicide après avoir été violée, l'auteur analyse le lien entre honneur et viol. Il demande notamment "Pourquoi fallait-il qu'elle meure ?" et propose des pistes : Lucrèce salie par une souillure indélébile et sans échappatoire, vengeresse qui lance une vendetta, héroïque pour prouver son absence de consentement, résignée et précédent le jugement social et sa condamnation à mort, honteuse devant la société, punie parce qu'elle a en partie consenti au viol, blanchie par son acte qui annulerait la violence de l'agression, martyre dont la mort efface le péché originel, traumatisée ou aliénée par la logique de domination patriarcale selon laquelle elle ne vaut plus rien. Là aussi, la question de la survie se pose et le soupçon du dévergondage est présent : est-ce que la victime a lutté ? Mais surtout, il signale que lors du viol, les victimes craignent pour leur vie que pour le viol en soi. La question de l'honneur et de la culpabilité des survivantes est étudiée à travers l'histoire de la prostitution, réservée aux femmes déshonorées ou dévergondées (?) et de la gladiature. Il montre surtout à quel point cette question est un instrument de contrôle des hommes sur les femmes et un exemple de blâme à la victime.

Ouvrage très riche et documenté sur la question de l'honneur, convoquant des sources historiques, de l'antiquité à nos jours et développant une pensée nuancée sur ces questions, il met le lecteur dans une position assez inconfortable. Les bourreaux rendent leurs victimes complices que ce soit par le viol, la privation extrême ou la torture, les culpabilisant d'être encore en vie. La question de la valeur de la vie et de la survie à tout prix interroge sur les loyautés et les causes qui pourraient rivaliser avec la survie, notamment dans des situations extrêmes. Faut-il préférer la survie du groupe à la sienne ? Faut-il imaginer un nouveau code d'honneur pour protéger la société de la la survie à tout prix ? Quel protocole sacrificiel pourrait être pensé collectivement ?

"Sensibles à la souffrance qu'elle a endurée, nous la verrons plutôt comme une victime en droit de recevoir les soins requis par son état : que ses plaies soient pansées, ses traumatismes psychiques traités, ses tourments moraux apaisés. Ce sens commun compatissant ne manque pas de grandeur, même s'il nous faudra comprendre par la suite pourquoi il n'est guère praticable dans le temps de l'action résistante.
Notre répugnance à juger s'alimente aussi de la claire conscience de la difficulté, voire de l'impossibilité, de réaliser concrètement l'enfer par où sont passés les rescapés de la torture. A supposer qu'un jugement des actes contraints fut possible, il convient donc de déterminer "qui" serait éventuellement en droit de juger. La question "qui suis-je pour juger ?" survient alors comme un scrupule insurmontable. Notre intuition spontanée est, au minimum, qu'à moins d'avoir vécu des expériences similaires, l'abstention est préférable.
Une troisième considération plaide en faveur de la suspension du jugement : sa vanité. A quoi bon juger en effet ? Même s'il a finalement "craqué", le rescapé de la torture n'a-t-il pas déjà suffisamment souffert ? Pourquoi donc en rajouter ? [...] il y a lieu de noter que toutes les personnes dont il sera question dans les deux premières parties de ce livre sont décédées. A supposer même que, contre toute attente, des réponses positives puissent être données aux trois questions préliminaires ("oui, il est possible de juger ; oui, n'importe qui est habilité à juger ; oui, il fait sens de juger"), le jugement porté serait pour ainsi dire sans objet dans leur cas. Ce dernier argument seul suffit à mon avis à conclure qu'il est complétement vain d'ouvrir ou de rouvrir le procès des personnes.
Cependant, il se trouve que juger in extremis peut signifier tout autre chose que de nous transformer en procureurs [...]
La conviction de pouvoir être réduit comme victime "aux instincts les plus élémentaires de la conservation : la peur, la lâcheté, la fourberie, le vol, ou la plus basse humilité" fait désormais partie de notre sens commun. En revanche, la manière de prévenir cette funeste réduction ne l'est pas parce que ce souci-là n'a jamais reçu l'attention qu'il mérite. Nous le verrons, le pire de ce que les "instincts les plus élémentaires de la conservation" sont susceptibles de nous faire faire relève d'une corrosion de nos liens les plus précieux"
"Le héros meurt incompris tandis que la victime témoigne devant des foules respectueuses de la mort des autres, ses pairs naufragés. Ce témoignage est devenu sa raison de vivre, raison rétro-projetée dans le temps de l'épreuve et qui est censée rendre compte de la volonté de survivre. Au moins ce portrait-robot de la victime donnait-il une motivation altruiste à cette volonté. L'avènement du survivant la libère de ce fardeau. Tel qu'il nous est présenté en modèle, le survivant est un héros pour l'unique raison qu'il a su trouver au plus profond de lui la force de survivre à l'adversité. Ce faisant, il "sanctifierait" la vie. Nous verrons comment, à sa suite, de pseudo-éthiques de la survie se revendiquent, en la rabotant de ses aspérité moralement les plus problématiques, de l'expérience des rescapés de l'extrême pour promouvoir un genre nouveau : le "manuel de survie en milieu extrême à l'usage des générations futures".
"Les codes d'honneur assument donc leur fonction de protection de collectifs menacés en prescrivant une indéfectible loyauté aux siens"
"J'avais voulu dépasser l'indignation et tenter de comprendre les raisons d'être de ce "blâme à la victime" qui, dans le cas du viol au moins, était une réaction sociale attestée depuis des millénaires. Dans quantité de sociétés humaines, il a été jugé que cette réaction était moralement la plus adéquate. or, quelles qu'aient été sur ce point les convictions des générations précédentes, nous n'avons plus aucune raison de nous croire supérieurs à nos ancêtres d'un point de vue moral. Je suis donc parti de l'hypothèse qu'ils avaient des raisons cohérentes de réagir comme ils le faisaient"
"Le combattant défait survivant est a priori un survivant suspect de lâcheté ou de trahison, passible dès lors des sanctions les plus sévères : la mort physique, l'exécution capitale, ou la mort sociale, le bannissement du groupe pour la défense duquel il n'a pas eu le courage de sacrifier son existence, dès lors qualifié de "misérable"."
"Mourir libre, c'est pouvoir choisir de mourir avec les siens, ce qui suppose d'avoir encore des "siens" avec qui pouvoir choisir de mourir. Or, capituler signifierait la dissolution définitives des liens sans lesquels il n'y a plus ni "mien", ni "tien""
"La seule justification valable de participation à la machine meurtrière eut été de se donner pour but l'interruption radicale du processus [...] personne n'avait jamais soutenu sérieusement qu'interrompre le massacre en cours eut été le but de la révolte"
"En survivant individuellement, non seulement ils garantissaient la survie collective mais ils garantissaient l'immortalité à leurs frères et sœurs assassinés"
"L'injonction fait honte à la victime d'avoir - lâchement - eu plus peur de mourir que d'être violée. L'hypothèse peut être faite que c'est l'intériorisation de ce message qui provoque l'enrageant sentiment de culpabilité. Enrageant, il l'est au moins à deux titres : tout d'abord précisément parce que, le ressentant, la femme lucide découvre qu'elle reste marquée, comme au fer rouge, par cette domination masculine dont elle se voudrait libérée. Ensuite parce qu'il dénature la réalité de l'expérience du viol : contrairement à ce que les hommes se figurent, le pire n'est pas l'intrusion sexuelle mais l'anticipation de la mort [...] Jean Améry, qui rapprochait spontanément la torture du viol, ne disait pas autre chose quand il affirmait que la torture "nous fait vivre notre propre mort""
"Si l'ennemi propose un marché qui vous exempte du sort commun, c'est un signal d'alerte [...] Si je me surprends à envisager l'agression physique d'un compagnon d'infortune, c'est un signal supplémentaire [...] Si je vois poindre à l'horizon le moment où ma survie dépendra de la mise à mort d'un tiers se trouvant fondamentalement dans la même situation que moi, c'est un signal d'alerte"

vendredi 21 mai 2021

Le sens de ma vie

Vous savez combien j'aime l'écriture de Romain Gary, combien j'ai dévoré ses romans. J'ai d'ailleurs souvent envie d'y replonger. Cet ouvrage est un peu différent, il s'agit d'un entretien filmé peu avant sa mort. Il parle de lui à la première personne, revient sur sa vie, ses écrits et surtout ce qui a compté pour lui. C'est bien sûr plein de tendresse pour sa mère, pour sa jeunesse. On retrouve certains de ses livres évoqués ici. 

Si tout ce qui concerne son enfance et la guerre sont bien présents dans ses livres, j'ai découvert les aspects de sa carrière diplomatique et les contradiction qu'elle produisait en lui. De même, son lien avec le cinéma ne m'était pas connu. Enfin, il s'attarde sur ses valeurs, ses combats... Un petit régal !

"Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot qui m’a dirigé, qui m’a en quelque sorte embobiné."
"Les éléphants étaient aussi pour moi les droits de l'homme : maladroits, gênants, encombrants, dont on ne savait trop que faire, qui interféraient avec le progrès puisqu'il est assimilé à la culture, et qu'ils reversaient les poteaux télégraphiques, qu'ils paraissaient inutiles et qu'il fallait les préserver à tout prix"
"Un auteur met le meilleur de lui-même, de son imagination, dans le livre et garde le reste, "le misérable petit tas de secrets" comme disait Malraux, pour lui-même"
"Je prétends que la première voix féminine du monde, le premier homme à avoir parlé d'une voix féminine, c'était Jésus-Christ. La tendresse, les valeurs de tendresse, de compassion, d'amour, sont des valeurs féminines et, la première fois, elles ont été prononcées par un homme qui était Jésus. Or il y a beaucoup de féministes qui rejettent ces caractéristiques que je considère comme féminines. En réalité, on s'est toujours étonné du fait qu'un agnostique comme moi soit tellement attaché au personnage de Jésus [...] On ne comprendra absolument jamais rien à mon œuvre si l'on ne comprend pas le fait très simple que ce sont d'abord des livres d'amour et presque toujours l'amour de la féminité. Même si j'écris un livre dans lequel la féminité n'apparaît pas, elle y figure comme un manque, comme un trou. Je ne connais pas d'autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d'existence, que le couple. Je reconnais que j'ai raté ma vie sur ce point, mais si un homme rate sa vie, cela ne veut rien dire contre la valeur pour laquelle il a essayé de vivre.
Je trouve que c'est ce que j'ai fait de plus valable dans ma vie, c'est d'introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j'ai écrit, cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l'éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l'homme ce n'est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse [...] Et je ne voudrais simplement pas qu'il y ait plus tard, quand on parlera de Romain Gary, une autre valeur que celle de la féminité"

jeudi 20 mai 2021

La rumeur des cortèges

C'est ma lecture de Bobin qui m'a fait découvrir Jean Grosjean. J'ai choisi ce recueil de poésie, un peu par hasard, pour voir. Et j'y trouve deux éléments chers à Bobin : une observation fine de la vie quotidienne, notamment de la nature et des hommes ainsi qu'une approche spirituelle, notamment à travers Abraham revisité, les violettes, ou En bas de l'échelle. 

Comme souvent, j'ai noté quelques poèmes que je veux garder !

J'ai été là

J'ai été là où reposait ton corps. 
Le vent parlait tout bas dans les buissons.
Les gens étaient partis pour vivre encore,
pour contourner vaillamment ton absence.

Le soleil de l'été s'était lui-même
après toi retiré de nos jardins.
La bruine allait et venait dans la nuit
comme on fait les cent pas jusqu'au matin. 

 

Dans son fourgon

Il fait soleil mais le vent vient du nord. 
La grande herbe a déjà l'odeur du foin. 
La vie qui se dessèche aussi m'embaume 
tant la demeure est cernée par les roses.

Tout est livré aux insectes pillards
mais les instants aussi son butineurs.
Chacun nous prend quelques lambeaux du jour
pour entasser dans son fourgon ses proies.

Leurs pas épars
Je monte obscur à ce grenier d'où voir
descendre le chemin par où partirent
le long des bois, les uns après les autres,
les habitants de nos jours périmés.

Ils ont laissé dormir dans la campagne
leurs pas épars sous l'incendie des soirs
mais sous l'inattendu des clairs de lune
ils ont gardé leur souffle matinal. 

 


En ce village
Tu descendais ton coteau de durée
parmi les frondaisons roussies d'automne.
Dans la source on voyait le fond du ciel
où les oiseaux se mêlaient aux nuages.

J'ai demeuré moi-même en ce village
où se sont déployés tes derniers jours
mais c'est depuis ton départ que tes jours
se sont mis à revivre au fond des miens. 

L'avenue
Fin de l'hiver, sérénité du soir.
Pas de tiédeur mais la froidure a fui.
La lumière en suspens s'estompe à peine.
On voit glisser au fond de l'avenue
des ombres de passants qu'on n'entend guère.
Ce n'est pas l'heure encor des lampadaires
mais tu es là dans ta beauté précaire
et mon partage est d'être aimé de toi. 

Horizons

J'épie les horizons d'où tu viendrais.
Nous seras-tu moins étranger qu'étrange
comme une ondée qui ne sait pas son heure
ou ces orties dont le calme est trompeur ?

Je t'entendais la nuit longer les murs
et pousser devant toi les morts futurs.
Si l'ouragan renverse au bois les hêtres
et l'aigle dans la nue, tends-moi la main. 

Les violettes
"Cette récurrence nous renvoie au pays confronter cette vie d'après sa mort avec notre ancienne vie quotidienne. Le monde est toujours le même et pourtant tout autre. Le Christ ressuscité, dès qu'on y pense c'est presque comme s'il était là, mais la moindre de nos occupations semble l'effacer. Un souci, une honte, une douleur et on est perdu. Ce qu'on sait de lui c'est comme un cénacle où on se réfugie mais sans lui. Et ce qu'on sait aussi c'est qu'il peut soudain être là, qu'il est même plus réel que quand il marchait sur l'eau du lac la nuit de la tempête. Or ce compagnon de nos vies humaines qui les a expérimentées et en porte les marques, il est tout ce que Dieu a à nous dire et son seul resplendissement"

lundi 17 mai 2021

Ivres paradis, bonheurs héroïques

Je crois que je n'avais jamais lu encore Boris Cyrulnik dont j'avais par ailleurs entendu beaucoup de bien. C'est en écoutant récemment une de ses conférences que je me suis décidée à sauter le pas. J'ai lu avec plaisir cet essai mais en le refermant, une question demeure : ai-je lu plusieurs fois le même livre, y-a-t-il beaucoup de répétitions, est-ce une écriture en spirale où l'on revient sur un thème en l'abordant un tout petit peu différemment ? Est-ce parce que l'histoire elle-même se répète ? Bref, j'ai eu des impressions de déjà lu à mesure que je tournais les pages et j'en ressors avec un petit besoin de structurer les choses en notant les idées principales plus que le déroulé. Les citations sur les différents sujets seront donc données par thème plus que par chronologie du livre - ce qui est ma façon plus habituelle de procéder.

Le sujet, c'est celui du héros, du sauveur, de celui admiré de tous... au risque de nous éloigner de notre pensée critique et de nous embrigader ? Et ce héros, il est construit par d'autres que lui-même, par l'écriture ou le récit qui est fait de ses actes héroïques. C'est ce récit, cette interprétation qui va plaire et inviter à suivre ce héros, à le croire, à y croire. Séduisant, il peut être un modèle motivant tant que chacun garde son libre arbitre. Mais quand il devient un sauveur, prêt à se sacrifier pour les autres, ne les met-il pas sous sa coupe ? Le héros sacrificiel ne prend-il pas le pouvoir sur des victimes asservies ? 

"Pour déclencher un tel rapport, il faut que la situation soit tragique et que le candidat héros possède un talent théâtral. Il ne peut gouverner les émotions de la foule, provoquer son indignation, son espoir ou son enthousiasme que s'il est capable de gestes grandiloquents, s'il a une voix de stentor et s'il porte sur lui des objets de héros. Quand la mise en scène est fascinante, les idées passent au second plan, la foule réagit comme un seul homme, synchronisée par l'émotion"

"Aujourd'hui, une épidémie de croyances peut se déclencher en quelques jours grâce aux médias modernes, télévision, radio, journaux, et en quelques heures grâce à Internet. Mais toujours l'épidémie démarre dans une société en crise. La rupture d’équilibre peut être provoquée par la misère, par la guerre, par une désorganisation sociale ou spirituelle, ou même par une modernisation rapide qui provoque un changement brutal de culture. Quand un milieu se désorganise, les représentations culturelles ne sont plus partagées et les individus qui vivent dans ce groupe incohérent ne savent plus à quel saint se vouer. C’est alors que surgit un sauveur qui dit : "Je sais d’où vient le mal, et je vais vous dire ce qu’il faut faire pour que le bien revienne." C’est donc au nom de la morale et pour sauver son groupe qu’un prophète de bonheur apporte le malheur"

Conviant des études variées - psycho, histoire, littérature, neuropsy etc. - l'auteur va déployer sa pensée autour de ce thème, revenant régulièrement à la Résistance, au nazisme, au terrorisme, à ceux qui ont dit non et à ceux qui ont suivi, qui se sont faits machines d'un système, rouages. 

Il commence par nous présenter ses propres héros, ses héros littéraires, de Rémi sans famille à Tarzan : il y retrouve ses aspirations d'enfant. Comme nos héros parlent de nous, les héros d'une société racontent ce qu'elle est.

"Ce héros est notre porte-parole, il donne de nous-même une histoire revalorisée"

"Chaque culture, en fabriquant son type de héros, a révélé, en une seule image, son projet de société. nos héros ne sont plus militaires ni saints, ils sont incarnés par des femmes, enfin victorieuses, et des handicapés qui ne sont plus des hommes amoindris quand ils triomphent de l'adversité"

Il s'intéresse à la construction, "l'étoffe" du héros, à sa temporalité, à l'espérance qu'il suscite. Il y a ceux qui disent "non" et ça, ça m'a beaucoup marqué. Ils ne disent pas "non" à tout évidemment. Mais pour dire "non", ils doivent douter de ce qui est montré, donné et cela a des conséquences, cela provoque une vraie inquiétude émotionnelle. Il pointe la sécurité de la soumission, la paresse de la pensée qui "se soumet à la conviction délirante que la loi est la loi".

"Quand on dit "non", on s'éloigne, on s'isole parfois. Mais quand on dit "oui" pour simplement rester dans le groupe, que devient notre authenticité ? [...] Par malheur, la doxa apporte un grand bonheur [...] Quand les représentations sociales apportent de tels bénéfices tragiques, les adaptations sont claires.
- Si vous voulez être heureux, sans vous poser de questions, chantez avec le chœur, soumettez-vous. 
- Si vous préférez devenir vous-mêmes, rebellez-vous, vous payerez plus tard. 
- Et si un autre groupe éprouve son bonheur en chantant d'autres hymnes et en célébrant d'autres héros, déclarez-lui la guerre car vous êtes les seul à dire la vérité"
"Un enfant qui désobéit se socialise mal, comme on le voit chez les psychopathes ou les enfants hyperactifs qui, de conflits en rejets, de renvois répétés en réactions impulsives, finissent par être chassés de la société. Mais un adulte qui ne fait qu'obéir entrave le développement de sa personnalité. Il se transforme en rouage déshumanisé ou en perroquet culturel. Sans obéissance, l'espèce humaine aurait disparu, mais avec trop d'obéissance, c'est un régime totalitaire que nous laissons s'installer. C'est probablement l'âge du "non", l'opposition de l'adolescence et les conflits des adultes qui permettent l'évolution culturelle" 


Il évoque aussi les mouvements qui agitent les sociétés, les vagues qui emportent les individus dans des contagions collectives. Pensons au suicide et à Werther par exemple. Il montre comment les récits construisent une logique dans les croyances collectives, même si elles peuvent être coupées du réel. Il s'appuie souvent sur des expériences en psychologie et sur les développements de l'enfant pour argumenter son propos.

"Dès qu'il acquiert la possibilité d'entendre un récit, l'enfant voit ce qu'on lui dit de croire. Le fait d'accéder à un monde de représentations verbales l'entraine à accorder plus d'importance aux croyances qu'à ses propres perceptions. C'est pourquoi on peut s'arrêter facilement de penser. Il est plus facile de réciter que de juger, il est plus confortable d'adhérer aux représentations de ceux qu'on aime que de se retrouver seul, privé de liens"

Le héros ne parle pas à tout le monde de la même façon. Il va plus parler à un individu qui cherche à se sécuriser. Et en cela, nous ne sommes pas tous égaux : notre cerveau d'enfant n'aura pas développé les mêmes circuits selon l'environnement de l'enfant, entouré ou isolé, stimulé ou non... Parmi les sentiments intenses et qui naissent tôt, celui de la justice - qui habite l'adolescent justicier ! - et la morale qui est élaborée par les appréciations émotionnelles de l'entourage. Il n'y a pas de morale universelle, mais bien des morales liées aux valeurs et à la culture des proches. 

Le risque ? Nier l'autre en projetant sur lui une idée plutôt que de le connaitre. C'est ainsi que nait la perversion. La représentation de l'autre n'est pas innée, elle se développe chez l'enfant après 4 ans. Et peut ne pas se développer. Et peut s'étioler lors de chocs. 

"On était moral, et soudain on ne l'est plus : on vient d'être perverti ! Un danger, une douleur nous obligent à ignorer l'autre pour consacrer nos forces à notre propre défense"
"La médecine nazie n'était pas une absence de morale, au contraire, elle témoignait d'un engagement dans un idéal de purification de la condition humaine. Ces médecins n'étaient ni sadiques ni tueurs en série. Ils avaient été élevés dans des familles aimantes, qui leur avaient donné accès à une instruction dispensée dans les universités où on leur apprenait une seule morale, une seule vérité, un seul chef qu'il fallait vénérer et suivre avec passion. Le postulat raciste était accepté comme une évidence scientifique. Tout le reste en découlait dans une construction logique mais délirante car coupée du réel. "Logique", parce qu'il est normal d'éliminer les souillures, et "délire" parce que ces souillures ne sont souillures que parce qu'on les nomme ainsi"
"Quand une culture dégradée se défend par un délire logique, elle cherche un héros pour réparer son image. Alors, une guerre d'images s'installe et les récits sociaux gouvernent les pulsions. "Les holocaustes légaux du XXe siècle sont la preuve renouvelée qu'une société entière peut basculer dans une politique du sujet marquée de perversion [...] dès lors que le mythe adéquat, pervers ou psychotique, s'est emparé du lien [...]. L'obscurantisme et le monstre sortent de la même fabrique que la pensée et la civilisation"

Il pointe aussi la responsabilité des artistes, des médias, qui contribuent à raconter et à formaliser ces mythes. Leur puissance tient aussi dans le fonctionnement de notre cerveau : 
"Ce qui reste dans la mémoire, c'est la première impression, celle qui déclenche l'émotion. Tout le reste n'est que travail fastidieux, nuance qui éteint la vertueuse indignation et laisse peu de traces dans la mémoire engourdie"

Il s'attarde aussi sur les nouveaux héros, des héros victimes : 
"Les victimes ne sont pas portées en triomphe, mais elles sont célébrées quand elles prennent la fonction d'un héros qui nous montre comment on peut surmonter un malheur. Leur aventure douloureuse mais conquérante nous sauve de la morosité, en démontrant qu'après la défaite, une victoire est encore possible"
On retrouve ici le thème de la résilience, si cher à notre auteur. Il montre combien cette conception est récente. Les victimes ne parlaient pas, ou peu, notamment suite à la déportation. C'était à la fois un impensé et un impensable pour la société à laquelle il a fallu du temps pour croire. Cette libération de la parole date pour l'auteur des années 1980 et la victime devient héroïque tandis que le vainqueur ou le guerrier est vu comme agresseur. 

Il conclut tout de même sur le sens que les héros donnent à nos vies, nous donnant envie d'aller au delà de notre simple réalité, changeant selon nos âges et intérêts !

jeudi 13 mai 2021

La grâce et le progrès

Cet essai d'Elisabeth de Fontenay s'intitule "Réflexion sur la Révolution française et la Vendée". 

L'auteure, à travers de courts chapitres, revient sur la guerre de Vendée. Peu connue de notre histoire, il s'agit d'une période de guerre civile des débuts de la République, dans le foulée de la Révolution. Instrumentalisée par certains partis, mise au service d'une hostilité à l'idée de nation ou de république, elle a été gommée de l'histoire... mais ne pas l'assumer n'est certainement pas la solution. Cette guerre est au centre du roman Quatrevingt-Treize de Hugo - et cet ouvrage m'a donné envie de relire ce roman. Elisabeth de Fontenay convoque aussi Michelet, qui évoque aussi cet épisode sanglant dans son Histoire de la Révolution française. 

Ce sont deux approches bien différentes, la première, par le roman, montre des personnages en proie à d'affreux dilemmes, entre affections et convictions. 

"Ils s'affrontent parce que Gauvain n'a pas tout à fait sacrifié la grâce qui ne fait qu'un avec l'honneur et le pardon, alors que Cimourdain a choisi le culte de la justice et de la défense de la patrie en danger"

La seconde, dans l'essai historique, ne nie pas les crimes révolutionnaires mais se refuse à éprouver quoi que ce soit devant les massacres de la guerre civile - alors que d'autres crimes de la Terreur sont convoqués. 

Ce qui l'interpelle dans cette seconde approche, c'est l'universalisme surplombant et destructeur, l'absolu qui impose sa vérité, nie la différence et devient intolérant. A travers cet ouvrage, on s'interroge avec elle sur l'universel et l'absolu bien sûr, mais aussi sur le sens de l'histoire. Peut-on du jour au lendemain changer les lois en vigueur et proposer un nouveau code ? L'auteur dénonce le constructivisme et le volontarisme des révolutions qui créent un homme nouveau à partir de nouvelles lois, en décapitant les modérés ou ceux qui doutent. 

"Les grandes révolutions, la française et la russe, ont sacrifié des individus pour faire naitre des hommes régénérés. Même s'il faut le redire, tout est toujours déjà et toujours encore histoire, cette façon de décider que la politique doit engendrer, quel qu'en soit le prix, des hommes libres, égaux et heureux, révèle une volonté anthropogène qui, par sa radicalité, confisque l'émancipation"

Et aujourd'hui, où en sommes nous ? Comment peut-on continuer à avancer ensemble, sans céder aux sirènes du communautarisme ou de l'universalisme ? 


"La nécessaire contextualisation des réalités passées n'implique aucunement de renoncer à juger, ni de céder en rien sur l'impératif catégorique, énoncé en 1785 par Kant, admirateur un peu plus tard de la Révolution française : "Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen.""

"Les êtres humains sont devenus extrêmement sensibles au sang répandu et à l'humain bafoué au nom de principes qui, ayant en commun d'être plus universalistes qu'universels, ont pouvoir d'anéantir ces différences inassimilables qui persévèrent et éclatent au visage de l'Europe et de la République" 

"Le philosophe Souleymane Bachir Diagne [...] distingue un "universel de surplomb", polarisé, vertical et un "universel latéral", décentré, horizontal. Le premier définit une appréhension de la particularité, à partir d'une position de centralité qui n'est jamais contestée. Le second se conçoit comme aller et retour entre les particuliers, sans point de référence absolu à partir duquel ils sont jaugés. C'est le mot absolu qui importe ici et l'on ne peut que souscrire à ce qui ne tient pas à un relativisme faisant de toute "diversité" un horizon désormais indépassable mais à une exigeante capacité de modifier le focus"

"S'est opéré en ce temps-là un nouage difficile à démêler entre l'universalisme, le centralisme, la République et le progrès, nouage qui tint lieu d'absolu"

"La République ne pouvait produire ce récit des origines, où elle se fondait, sans expulser publiquement ce qui l'avait si évidemment menacée. Walter Benjamin a écrit que le secret de toute œuvre résidait dans l'inhumanité qui avait constitué sa condition de possibilité, que "tout monument de culture est un monument de barbarie"."

"C'est avec le romantisme républicain et la recherche de l'absolu que l'ange de l'histoire nous invite donc à rompre. Mais pas avec le fait de veiller, car chaque instant qui passe est à la fois lourd de mémoire historique et chargé d'attente déraisonnable"

mercredi 12 mai 2021

Cette étrange idée du beau

Cet ouvrage de François Jullien traite du "beau" pour questionner ce terme si banal. Après tout, on cherche souvent à définir ce beau, mais rarement à le questionner, à le confronter à d'autres philosophies. En proposant des regards croisés sur le beau, substantivé, sacralisé, idéalisé comme une idée, dominant l'occident, et une conception chinoise d'un beau qui ne se dit pas beau, qui est avant tout tension, transformation et opposition, le philosophe permet de repenser notre rapport à l'esthétique. 

Loin de voir le beau comme un idéal, une forme plastique reproduisant ou sublimant une réalité, la pensée chinoise s'intéresse à ce qu'il y a de vivant, de mouvant dans l'art. Ce n'est pas l'imitation, la copie mais ce que suscite et permet l'équilibre et l'énergie des formes qui compte. On dira d'une œuvre qu'elle est supérieure, vivante, qu'elle possède un attrait inépuisable. Elle permettra surtout, à mesure qu'on la regarde, d'être toujours plus intéressante. Elle est shen c'est-à-dire qu'elle est spirituelle et / ou miao (achevée). Elle est "paysage en voie de sagesse" car les tensions et l'énergie entre les composants du paysages créent du spirituel. A travers cette comparaison avec le concept chinois, c'est toute la philosophie occidentale du beau, de Platon à Kant et Hegel, qui est sollicitée. On y retrouve notamment la question cruciale du sensible et du spirituel, de l'essence des choses, l'idée qui est manifestée par le beau. "Le beau est seul inscrit au sein du sensible, il fait signe et nous tend vers ce dépassement" ou "Le beau lui-même est ce paraître sensible de l'Idée". Il oppose la forme-idée des grecs à la forme-actualisation d'énergie des chinois. Il s'intéresse également à l'esthétique et au plaisir que suscite le beau en occident qui correspond plutôt en Chine à un déploiement d'énergie, une animation vitale, qui permet d'entrainer l'esprit, de méditer. Enfin, il est également question de comment l'art peut se détacher du beau, exprimer l'étrangeté de ce beau. Une lecture intéressante

"Le beau est la conformité d'un objet à ce qu'il doit être, ou mieux à ce qu'il lui convient d'être, et qui fait sa perfection"

"Peindre, en Chine, ce sera donc faire apparaitre, à travers ce qui s'étale et se réifie, le procès intérieur qui le fait advenir et muter, dégageant ainsi sa dimension d'"esprit" : en rendant sensibles, non plus des qualités, mais des capacités"


 

jeudi 6 mai 2021

Les personnages

Sylvie Germain nous offre dans ce court ouvrage un temps de réflexion sur la littérature ou plutôt sur le processus d'écriture et la naissance des personnages. Elle conte comment ils s'imposent petit à petit à l'auteur, prennent forme, prennent souffle, embarquent l'auteur dans des histoires. Elles sonnent juste ou non, mais elles sonnent à travers eux. Le personnage n'arrive pas seul, il vient avec ses mots, ses visions. Genèse des personnages mise ensuite en esquisses à travers deux nouvelles : Le tremble, sur une auteure qui attend devant la page blanche et Magdiel, ce personnage qui s'impose à l'auteur sans qu'il arrive à en faire quelque chose... jusqu'au jour où il lui trouve une forme.

"Il a la force incantatoire des suppliants de la tragédie grecque dont Maurice Blanchot dit, dans L'entretien infini : "Le suppliant et l'étranger ne font qu'un : tous deux privés de tout, étant privés de ce droit qui fonde tous les autres et que crée seule l'appartenance au foyer. E. Beaujon nous rappelle que le mot grec, traduit par « suppliant », veut dire au sens propre : celui qui vient ; ainsi le suppliant est-il l'homme de la venue, toujours en route parce que sans lieu, à propos duquel il faut donc poser la question mystérieuse entre toutes, celle de l'origine […] Tout arrivant propose une vérité qu'il ne faut pas mettre à la porte ; mais qu'on lui donne accueil, et qui sait jusqu'où elle vous conduira ?"

"Mais tout romancier sait bien que les personnages sont doués d'une étrange autonomie, qu'ils sont des mendiants fantasques, et que leur désobéissance chronique n'est pas un simple caprice mais qu'elle obéit à des "lois" aussi obscures et dynamiques que celles qui régissent toute personnalité. Tout romancier sait qu'il n'est pas "le maitre dans la maison" de son imaginaire"

"S'oublier. S'oublier au cœur même de la vigilante attention porée au texte que l'on est en train d'écrire. Se perdre de vue pour voir autrement, pour se découvrir autre. 

De toute façon, on n'écrit jamais le livre que l'on rêvait d'écrire, faute de savoir au juste ce que l'on voulait écrire. A chaque nouveau livre achevé, on reste insatisfait, dubitatif. On a l'impression de s'être égaré en chemin, d'avoir échoué à dire ce que l'on croyait dire. Par un curieux, brutal mouvement de ressac, toute l'encre du texte patiemment élaboré se soulève en une énorme vague nocturne qui se fracasse contre le point final, et le texte reflue dans un poudroiement noir, laissant les pages vides, jonchées de mots brisés. [...]

Ecrire est dérisoire : une digue de papier contre un océan de silence. 

Le silence - lui seul obtient le dernier mot. Lui seul détient le sens éparpillé à travers la multitude des mots. Et c'est vers lui, au fond, que nous tendons, à lui que nous aspirons, aussi passionnément que secrètement, lorsque nous écrivons. "Garder le silence, c'est ce que à notre insu nous voulons tous, écrivant", dit Maurice Blanchot"

 


lundi 3 mai 2021

Avant que j'oublie

Je ne sais pas où j'ai péché ce titre d'Anne Pauly mais j'en sors un peu déçue, j'ai trouvé l'ouvrage sans grand intérêt. 

La narratrice vient de perdre son père. Elle s'occupe avec son frère de toutes les démarches à remplir lors d'un décès : choix du cercueil et des chants de messe, paperasse à trier et maison à vider. C'est bien sûr l'occasion de rappeler qui était son papa, un homme alcoolique, handicapé, violent envers sa femme mais aussi lecteur de poésie, collectionneur et testeur de piles. Avec les objets, le visage apparait, l'histoire prend un nouveau sens. La relation du père et de la fille continue de grandir, de s'enrichir finalement tandis que le fils reste complétement bloqué, n'ayant pas réussi à aimer son père. Il y a aussi la fameuse lettre de la 4e de couv', qui arrive assez tard dans la narration et apporte un regard doux mais finalement pas si étonnant sur ce père disparu.

C'est authentique, c'est tendre, c'est agréable mais j'en ressors sur ma faim, un peu étonnée des excellents avis lus ici ou là. J'ai trouvé le lecture un peu terne et ennuyeuse.



lundi 26 avril 2021

Puissance de la douceur

Anne Dufourmantelle et ses ouvrages sont sur ma LAL depuis des siècles. J'ai passé le cap avec ce titre que j'ai trouvé intéressant et profond, nécessitant plus de concentration que ses courts chapitres ne le laissaient entrevoir tellement il peut être bon de s'arrêter pour comprendre ce dont il est question. Car douceur, entendons nous bien, n'est pas mièvrerie ou bonheur. Ce serait la réduire que de la définir ainsi. La douceur, c'est quelque chose de très concret, sensuel même, mais aussi de spirituel. Elle est étroitement lié à l'enfance, au "care". C'est un rapport au monde et à soi. Et la puissance dont parle le titre, c'est le pouvoir de transformer, de faire advenir !

Pour la faire comprendre, elle part de l'étymologie et propose des images, des œuvres d'art, de personnages historiques ou littéraires, des actions et des mots. La douceur, c'est le contraire de l'hybris des grecs, vous savez, cette orgueilleuse démesure. C'est quelque chose de l'ordre du respect, du pardon mais qui fonctionne avec le courage. C'est quelque chose qui touche à l'innocence, au calme et à la caresse. Quelque chose qui vit d'ambiguïté plus que de pleine lumière. 

"La douceur est une énigme. Incluse dans un double mouvement d'accueil et de don, elle apparaît à la lisière des passages que naissance et mort signent. Parce qu'elle a ses degrés d'intensité, parce qu'elle a une force symbolique et un pouvoir de transformation sur les êtres et les choses, elle est une puissance"

"Un instinct au plus près de l'être, qui ne serait pas seulement affecté à la conservation de soi, mais à la relation"

"La douceur est d'abord une intelligence, de celle qui porte la vie, et la sauve et l'accroit [...] Elle tient compte de la cruauté, de l'injustice du monde. Etre doux avec les choses et les êtres, c'est les comprendre dans leur insuffisance, leur précarité, leur immaturité, leur bêtise" 

"La bonne distance qu'invente la douceur permet à chacun d'exister dans son propre espace ; elle est le contraire de l'effraction" 

A la dernière page, je ne suis toujours pas certaine de savoir ce qu'est la douceur, j'ai une myriade d'indices, d'exemples et de tentatives mais ai-je réellement compris ? Rien n'est moins sûr !



jeudi 22 avril 2021

Venise à double tour

Cet ouvrage de Jean-Paul Kauffmann m'a été recommandé et m'intriguait beaucoup. En effet, l'auteur se met en quêtes des églises fermées de Venise. 

Que ne se contente-t-il pas des églises ouvertes, pourtant nombreuses ? Une quête, une fixette, un souvenir, un carré noir et or qui brille dans sa mémoire. Une envie de savoir ce qui se cache derrière les portes fermées, à demi-fermées ou cadenassées. Une persévérance. Et le goût de Venise, de sa géographie, de son air, de ses odeurs et de ses peintres, Palma le Jeune notamment, de ses architectures et de ses gens, de ses écrivains, qui seront nos compagnons de voyage, Morand et Sartre en particulier. 

Alors, l'auteur, qui s'installe pour plusieurs mois dans la ville avec sa femme, nous conte ses déboires. Car faire ouvrir les églises closes, cela demande des contacts et du temps. Il faut savoir qui en a les clés. Est-ce le Grand Vicaire ? Est-ce un propriétaire privé ? Est-ce une institution ? Il faut fouiner, se renseigner, présenter des demandes, des papiers, participer à des événements où se retrouve le gratin vénitien. 

Amis qui rêvez d'entrer avec l'auteur dans ces églises, n'ayez pas trop d'attentes ! Car avec Lacan et le désir qui fait fil rouge dans l'ouvrage, le lecteur comprend petit à petit que chaque visite sera une déception - ou presque. Que c'est d'atteindre au but et de chercher qui est le plaisir plus que de trouver. Surtout que les églises fermées sont bien souvent en ruine ou en très mauvais état, dépouillées de leurs retables et de leurs ornements, souillées de fientes, violentées par le temps et l'absence de soin, d'usage. 

"Depuis toujours, j'ai préféré le combat à la victoire. Il y a une telle tristesse dans l'accomplissement de ce que l'on désire. La constatation que le but est atteint. Une part d'inachevé, voilà qui donne à la réussite sa vraie mesure"

Voyage dans Venise, réflexion sur les églises et leur sacralité, quête inachevée, thérapie, rencontres fortuites et amitiés naissantes, il y a un peu de tout ça dans cet ouvrage agréable mais pas inoubliable. 


lundi 19 avril 2021

Ces histoires qui nous gouvernent

Après Storytelling, Christian Salmon s'intéresse à l'usage des histoires dans le monde politique. Enfin, continue de s'y intéresser. Il suit plus particulièrement Sarkozy et Obama comme des stars de séries, imposant à la politique émotions, mises en scène et surprises à un rythme frénétique. 

A travers de courts chapitres, l'auteur analyse rapidement une vingtaine d'événements et histoires liées à des hommes politiques. Cela va de la love-story de Carla et Nicolas, à la campagne d'Obama, en passant par le régime de Hollande, la démarche d'un homme politique ou la virilisation et féminisation des discours. On découvre un peu plus les communicants de ces derniers et leurs méthodes pour mêler récits aux actes et aux discours, faisant des gouvernants des personnages. 

L'ensemble est intéressant et vif. Je regrette toutefois la brièveté des chapitres et leur côté pêle-mêle, qui ne permettent pas toujours d'entrer dans une analyse complète des procédés mis en lumière. Il est flippant sur notre monde et sur la façon dont le spectacle et les histoires le construisent. Comme l'était Storytelling dont la lecture, finalement, est plus pertinente. 

"Passé un bref état de grâce, le nouveau prince élu se voit confronté non seulement à ses ex-rivaux, tous bien identifiés, mais aussi à un ennemi insaisissable et rebelle : l'opinion. D'autres facteurs objectifs viennent lui compliquer la tache : le cadre national de la gouvernance s'effiloche par les deux bouts au bénéfice des pouvoirs régionaux d'une part et des instances supranationales de l'autre, qu'elles soient chargées de régulation économique, monétaire ou d'intervention militaire"

 

"Le secret du succès au élections se résume au triptyque : 

1. Racontez une histoire

2. Soyez bref

3. Soyez émotionnel"

"Verrait-on s'opposer alors deux façons de faire campagne, l'une, basée sur les programmes et les actes ; l'autre, sur des rêves et des mots ?"

"Les campagnes électorales sont devenues des festivals de narration au cours desquels s'affrontent des personnages plutôt que des idéologies et où l'élection sanctionne les performances d'un acteur-candidat, sa capacité à capter l'attention et à susciter l'émotion plutôt que ses compétences. [...] Une telle performance pour réussir doit respecter quatre conditions, synchroniser quatre fonctions que l'on peut qualifier de carré magique : 

1. Raconter une histoire capable de constituer l'identité narrative du candidat (storyline). 

2. Inscrire l'histoire dans le temps de la campagne, gérer les rythmes, la tension narrative tout au long de la campagne (timing).

3. Cadrer le message idéologique du candidat (framing) c'est-à-dire encadrer le débat comme le préconise le linguiste Georges Lakoff, en imposant un registre de langage cohérent et en créant des métaphores. 

4. Créer le réseau sur Internet et sur le terrain, c'est-à-dire un environnement hybride et contagieux susceptible de capter l'attention et de structurer l'audience du candidat (networking)."

jeudi 15 avril 2021

Un heureux événement

Ce roman d'Eliette Abécassis me laisse perplexe. Est-ce un heureux événement ou pas ?
La narratrice se réveille un matin, énorme et incapable de se mouvoir. À terme, elle sent combien elle est une étrangeté pour elle même, elle ne reconnaît plus la belle et libre jeune femme dans cette femme enceinte. Et de nous conter l'amour, la liberté et la folie de faire un enfant, sa vie d'avant... Puis d'après. Avec l'horreur de l'accouchement, la pesanteur d'être enceinte, le désintérêt pour ce qui faisait sa vie pour se concentrer uniquement sur le bébé. Bébé tyran, qui l'épuise, l'empêche de dormir et avec qui elle passe jour et nuit. Bébé aidant, qui lui donne un but plus grand qu'elle même, qui lui fait découvrir l'attachement, l'amour, et la fatigue extrême ! C'est aussi l'histoire de son couple, qui prend un gros coup avec ce bébé, jusqu'à la séparation.
Portrait sans filtre d'une jeune mère, image des premiers mois dans la violence de la rupture avec la vie sans enfant, c'est à décourager d'avoir des enfants !



lundi 12 avril 2021

Ceux qui restent

Sous-titré "Faire sa vie dans les campagnes en déclin", cet ouvrage de Benoît Coquard a attiré mon attention en biblio. Le sociologue s'intéresse aux classes populaires rurales des campagnes du Grand Est, dont il est issu, et analyse ses modes de reconnaissance et de socialisation. Enquête immersive réalisée avant les Gilets jaunes - qui sont toutefois évoqués - elle s'intéresse aux 20-40 ans qui n'ont pas quitté leur région natale - l'Est -, par choix ou contraints par les circonstances. Il peut s'agir de personnes n'ayant pas accédé à des études supérieures et ayant travaillé assez jeunes, localement ; de personnes parties pour des études et revenues dans leur région, souvent à des postes moins intéressants que ceux auxquels ils pourraient prétendre ; d'autres plus précaires, chômeurs de longue durée, disqualifiés sur le marché local mais n'ayant pas la possibilité de partir. Il s'intéresse également à ceux qui sont parties, souvent "celles" et qui se trouvent de plus en plus déconnectées de "ceux qui sont restés".

Voici le sommaire :

1. La partie fluorescente de l'iceberg

2. "C'était mieux avant"

3. De "ceux qui partent" à "ceux qui restent" : la fabrique de la sédentarité

4. Les "ailleurs" possibles et impossibles

5. "Chez les uns les autres"

6. L'économie amicale, entre solidarité des collectifs et renforcement des inégalités

7. "Déjà, nous" : une conscience politique du nécessaire


De quoi ça cause ? S'il y a une idée phare, c'est celle de la réputation, que chantait déjà Brassens. Une réputation qui soude les groupes de potes contre d'autres clans et qui aide à trouver du boulot. Une réputation cruciale dans un univers où tout le monde se connait, où les personnes fonctionnent par petits groupes, souvent masculins, qui se reçoivent et partagent des idées communes. Parmi celles-ci, une nostalgie des campagnes florissantes, économiquement via des entreprises qui embauchaient, et socialement par des bals de village qui brassaient des centaines de personnes. Une nostalgie parfois construite plus que réelle, notamment sur la liberté - de boire, de se droguer, de conduire bourré - mais des contraintes réelles : éparpillement des services, des commerces, du travail et temps de voiture toujours plus longs. On découvre aussi des envies - la Suisse où l'on gagne bien sa vie - ou des repoussoirs - la ville ou Paris, où l'on ne connait personne et où l'on ne sait pas à qui on a à faire.

Pour vivre cette sociabilité, ça se passe dans les foyers ou les clubs sportifs (chasse, foot), les bistrots ayant quasiment disparus et étant plutôt du côté de la "mauvaise réputation". Univers très masculin, plutôt machiste, les apéros ont lieu plusieurs fois par semaine dans un entre soi qui permet de se livrer au groupe mais aussi d'y entretenir sa réputation - soi, bon travailleur versus les autres, les cassos, les fainéants, les tox - à l'héroïne. La bande de pote se soutient, est solidaire, peut travailler ensemble ou reprendre un club ensemble. C'est un lieu de valorisation et de reconnaissance. Mais gare à la concurrence de l'emploi dans une bande, on peut aussi en être exclu. Et les femmes là -dedans ? Parties en ville ou plus jeunes, plus précaires que leurs maris (au foyer, aide à domicile, invisibles), ne voulant pas passer pour des filles chiantes... on ne les entend pas beaucoup.  

Quant à l'aspect politique - vote RN - il n'est finalement que peu évoqué, apparaissant surtout à travers le "déjà, nous" et le conformisme des groupes. Avec les Gilets jaunes, on sent d'autres possibles.

Un ouvrage bien écrit, intéressant, plein de chouettes exemples, qui permettent de comprendre les stratégies de sociabilité à l'œuvre chez "ceux qui restent". 

mardi 6 avril 2021

Le prix des sentiments - Au cœur du travail émotionnel

Croisé dans un article, cet ouvrage d'Arlie Russell Hochschild a attiré mon attention. Si sa traduction est récente, sa publication aux USA date des années 80. Certains passages semblent donc un peu datés mais l'analyse est encore très intéressante. 

Séparé en "vie privée" et "vie publique", l'ouvrage de sociologie traite de la gestion des émotions et du travail émotionnel. Les annexes, notamment "penser l'émotion" est assez passionnante, retraçant l'histoire de cette notion et son lien avec le corps.

"Le terme travail émotionnel désigne la manière de gérer ses émotions pour se donner une apparence physique correspondant à ce qui est attendu socialement (au niveau du visage comme du corps) ; celui-ci a lieu en échange d'un salaire"

Dans la première partie, il est question de la gestion des émotions dans la vie privée, les sentiments ressentis ou montrés lors d'événements joyeux ou tristes. L'auteure s'intéresse notamment au rôle d'indice ou de sentinelle du sentiment dans la compréhension personnelle. De plus, selon l'adéquation de ses sentiments aux attentes du groupe, la personne s'attend à être plus ou moins intégrée. Elle peut ressentir des sentiments adéquats ou inadéquats qu'elle peut choisir de contrôler ou transformer. Cette partie développe aussi beaucoup la question du jeu en surface "Le corps de l'acteur suscite la passion dans l'âme du public, mais l'acteur fait seulement semblant d'avoir ces sentiments" ou du jeu en profondeur de Stanislavski c'est-à-dire encourager l'expression du sentiment ou s'aider de son imagination pour cette expression.

"De nombreuses émotions révèlent les peurs, les attentes et les espoirs cachés avec lesquels nous recevons chaque nouvelle, vivons chaque événement. Et c'est cette fonction de signal qui est dégradée lorsque la gestion privée des sentiments commence à faire l'objet d'une ingénierie sociale, pour être transformée, contre rémunération, en un travail émotionnel [...] J'en suis arrivée à comprendre, aussi, que plus un système commercial s'approprie l'échange de "dons" privés en matière d'émotions, plus les individus - ceux qui reçoivent comme ceux qui donnent - recourent à un travail supplémentaire pour écarter ce qui est impersonnel au profit de ce qui ne l'est pas"

La seconde partie, et la plus intéressante à mes yeux, concerne l'étude sur la vie d'hôtesses de l'air - et plus rapidement, d'agents de recouvrement. Dans ces deux secteurs, les travailleurs, en lien avec des clients, doivent montrer un certain visage et travailler leurs émotions. C'est ce travail qui est décortiqué, nous permettant aussi de suivre les formations, le mode de vie des hôtesses - flippant avec les pesées et l'absence de libertés - et leur façon de gérer leurs émotions. Ce qui est assez inquiétant, c'est la valeur marchande de ce travail émotionnel - les hôtesses sont le visage d'une compagnie aérienne -, son contrôle - avant le système de notation qui nous est familier - et sa faible prise en compte comme risque psycho-social. Car nombre de ces hôtesses se disent détachées de leur émotions, ne permettant plus à celles-ci de remplir leur rôle de signal. 

"Ce travail requiert d'un individu qu'il déclenche ou refoule une émotion dans le but de maintenir extérieurement l'apparence attendue, apparence qui doit produire sur les autres l'état d'esprit adéquat (en l'occurrence, le sentiment d'être pris en charge dans un lieu convivial et sûr). Ce genre de travail demande la coordination de l'esprit et des sentiments ; il puise parfois au plus profond de nous-mêmes, dans ce que nous considérons comme constitutif de l'essence même de notre individualité [...] Ils peuvent rendre celui-ci étranger à la partie de lui-même qui est utilisée pour accomplir la tâche - soit son corps, soit une partie de son esprit -, voire l'aliéner complétement"

"L'exploit de réussir à refouler ces émotions est bien ce que l'on peut appeler du travail émotionnel"

"Par cette expression grandiloquente, "transmutation d'un système émotionnel", j'entends donc exprimer que ce que nous faisons à nos sentiments en privé - et généralement de manière inconsciente - tombe souvent, de nos jours, sous la coupe de grandes entreprises et est l'objet d'une ingénierie sociale et d'une course au profit [...] Ce qui est nouveau, à notre époque, c'est le rapport de plus en plus instrumental que nous avons à notre capacité naturelle à jouer volontairement et activement sur une gamme de sentiments, et ce dans un but privé, ainsi que la façon dont cette posture est façonnée et gérée par de grandes entreprises"

"Lorsque la transmutation fonctionne, le travailleur risque de perdre la fonction de signal du sentiment"

Par ailleurs, l'ouvrage questionne aussi l'approche très genré de ce milieu - qu'elle met en lien avec le secteur du care - enfermant les femmes dans des métiers de la gestion de l'émotion. Où la leur est dévalorisée.

"On croit que les femmes sont plus émotives, et cette simple croyance est utilisée pour invalider leurs émotions. Autrement dit, les sentiments des femmes ne sont pas considérés comme une réponse à des évènements réels, mais comme des reflets d'elles-mêmes témoignant de leur caractère "émotif".
Nous découvrons ici un corollaire à la "théorie des sentiments" : plus notre statut social est bas, plus notre manière de voir et de ressentir est susceptible d'être discréditée, et moins elle devient susceptible de convaincre.[...] Afin de compenser le fait qu'une importance inégale soit accordée aux sentiments des deux sexes, de nombreuses femmes essaient de les rendre plus intenses, de les exprimer avec plus de force, de sorte qu'ils obtiennent d'être traités avec sérieux. Mais on entre à partir de là dans un cercle vicieux, car plus les femmes essaient de s'opposer à la "théorie des sentiments" en exprimant plus fortement ces derniers, plus elles correspondent à l'image que l'on attend d'elles, celle de personnes "émotives""

Passionnant et certainement révolutionnaire à sa sortie, cet ouvrage mérite le détour. Il est toujours d'actualité car le travail émotionnel prend toujours plus de place dans notre société, notamment pour ce qui est de l'authenticité dans des relations marchandes.

Hopper, Office at night

"Cette réussite est rendue possible par la transmutation de trois éléments fondamentaux de la vie émotionnelle : le travail émotionnel, les règles de sentiments et les échanges sociaux.
Premièrement, le travail émotionnel n'est plus un acte privé mais un acte public, acheté d'un côté et vendu de l'autre. Ce ne sont dorénavant plus les individus eux-mêmes qui dirigent le travail émotionnel mais des metteurs en scène payés qui sélectionnent, forment et supervisent les autres. 
Deuxièmement, les règles de sentiments ne sont plus simplement laissées à la discrétion personnelle de chacun et négociées en privé avec les autres, mais elles sont énoncés publiquement - dans le guide édité par Delta à l'intention des futures hôtesses de l'air et des futurs stewards, dans le manuel de vol de World Airways, dans les programmes de formation et dans le discours des responsables à tous les niveaux
Troisièmement, les échanges sociaux sont orientées de force vers d'étroits canaux ; les individus peuvent essayer d'y échapper, mais leur marge de manœuvre demeure réduite.
Dans la vie privée, l'ensemble du système de l'échange émotionnel a comme objectif apparent le bien-être et le plaisir des personnes impliquées dans cet échange. Lorsque ce système émotionnel est brutalement placé dans un contexte marchand, il est transmuté. La recherche de profits se glisse sous les actes de gestion des émotions, sous les règles qui les gouvernent, sous l'échange de don"

"La spontanéité est maintenant considérée comme quelque chose devant être retrouvé ; l'individu apprend comment traiter l'émotion comme un objet que l'on peut retrouver, le Moi étant l'instrument de cette récupération"

dimanche 4 avril 2021

Sous l'imperturbable clarté

Je relis de la poésie. Vraiment, je redécouvre un genre négligé et je me régale. Je pioche au hasard dans les rayons des bibliothèques, je picore, je lis in extenso, je note des vers. C'est ce qui s'est passé avec ce recueil de Jean-Marie Barnaud dont je ne connaissais même pas le nom. Il y a dans cet ouvrage, des poèmes de 1983 à 2014, issus d'une dizaine de ses publications. J'ai découvert une voix discrète, tournée vers le ciel, vers la nature, vers l'autre. Et des vers courts, où chaque mot compte, choisi. J'en ai noté quelques extraits que je vous livre :

"Passante inespérée :

la pluie,

sous l'arc-en-ciel"


"Passe l'écureuil,

ce risque-tout. 

"Et celui-là,

soupire le chien, 

où sont ses ailes""


"La mer en fête

tend l'arc

de ses dauphins"


"Comment dire seulement

Douceur

Quand l'air partout

Autour de nous

Eclate

Et puis retombe en cendres

 

Quand c'est du sable qu'on déverse

En charretées

Sur les visages et sur les mains

De suppliants

 

Quand les soins du labour

Que la mort

Sous son masque d'acier

Quand on n'avance que pour creuser

Des tombes"


"Alors tu t'étais perdue

Les chemins pour te rejoindre

avaient sombré

Tu t'éloignais toujours plus

dans cette campagne vive

Tu me hélais de là-bas

sans me voir

Et dans ce rêve dont j'étais le naufragé

je te voyais qui te penchais souvent

pour une poignée d'asperges sauvages" 


"Qui sait combien de pages

droit devant

il reste à écrire

et dans quelle langue


Et donc 

voici bien ma supplique : 

que tu descendes

jusqu'à ce livre

qui témoigne aussi de nous


Que tu fasses lever 

l'éclat demain

de la page blanche" 

"Le don furtif


C'est à nouveau

dans le ciel d'hiver

le grand soleil

Témoin terrible qui enchantait

les Grecs et dessinait pour eux

les routes de l'éternel 


Le même 

faisait aussi flamber au désert

les armes d'Alexandre


Vrai que maintenant

les drones et les missiles

sont les yeux et la foudre

des nouvelles puissances du ciel

qui toucheraient plus surement

Achille au talon

que la flèche de Pâris


Les dieux à présent

travaillent au scalpel


D'un seul élan

comme le vent nous porte

nous rentrons au pays

La mer nous est fidèle

L'écume fume et sauve

Ce sont les dieux qui jouent


Sur les nantis aux chagrins ordinaires

la beauté passe et se donne

sans preuve et sans raison


Assauts et clameurs

les vagues se brisent

contre la muraille

On a le droit ici

d'avoir les yeux comblés 

et le corps sourd"

jeudi 1 avril 2021

American Darling

Je découvre enfin ce "classique" de Russel Banks. Evidemment sur ma PAL depuis des siècles, il n'a jamais été urgent pour moi de le lire. Et là, le déclic, si je l'empruntais ?

J'ai ainsi pu suivre Hannah Musgrave, une femme de 58 ans, qui revient sur sa vie. Quand on la rencontre, elle gère une ferme avec d'autres femmes, aux Etats-Unis. Née dans une famille bourgeoise dont elle est un peu le cobaye - son père est un pédiatre renommé - elle s'engage à l'adolescence dans des actions contre le racisme. Etudiante en médecine, elle s'engage dans les weathermen, un collectif anti impérialiste, antiraciste, communiste et entre dans la clandestinité. C'est presque par hasard qu'elle se retrouve en Afrique, fuyant des représailles. Là, elle s'installe au Libéria où elle fonde une famille. Petit à petit, c'est sur cette partie de sa vie qu'elle revient, à l'occasion d'un retour au pays. On suit son travail auprès des chimpanzés, ses relations avec son mari, ses enfants... C'est assez curieux car elle semble comme anesthésiée, ses sentiments éteints, enfouis. A mesure que son histoire se déroule, on commence à comprendre pourquoi !

Un roman politique, qui nous entraine dans les contradictions et les compromis des idéalistes déçus. Qui nous fait découvrir le Libéria et l'étrange relation de ce pays avec les USA. Qui nous invite dans les identités multiples d'une femme engagée. Qui nous laisse pensif devant cette densité de la vie.


mercredi 31 mars 2021

Quatre actes de présence

Ce n'est pas un roman. Sylvie Germain nous offre ici des articles de spiritualité. Elle y parle de Dieu, du Christ et des actes de présence au monde. Présence exigeante, présence pleine et entière des êtres vivants, dans leur vulnérabilité et leur force. Présence à l'ineffable, à ce qui se dévoile dans le temps, le silence et la disponibilité. Comme souvent dans de tels textes, ce n'est pas tant des démonstrations que des thèmes à penser, ouverts au lecteur, qui y glane des phrases inspirées de Zundel, Weil ou Bataille.  

I. Acte de présence

Ici et maintenant

"Béquilles de l'alcool ou de la drogue pour les marginaux, les désespérés et les révoltés, béquilles dorées des convenances et des préjugés pour les fortunés, béquilles du jeu, de la télévision, du divertissement en tous genres pour les passifs ordinaires... La panoplie des cannes et des prothèses est variée, l'art de la fuite est multiple, chacun choisit sa défense selon ses moyens, contre la peur, l'ennui ou le dégoût que la vie lui inspire. Zorn s'arrête sur la réflexion de Sartre déclarant que ce qui importe n'est pas "ce qu'on a fait de l'homme, mais ce qu'il fait de ce qu'on a fait de lui"; une phrase qu'il peut signer, dit-il, tout en avouant son incapacité à faire de lui-même autre chose que ce que sa famille, son milieu ont fait de lui"

"L'enfer aussi est une intimité - "il est en nous, écrit Zundel, quand Dieu n'est plus en nous. [...] L'enfer, c'est l'échec de Dieu en nous." C'est l'échec de toute altérité en nous, par voie d'écrasement ou par voie d'absence."

"L'enfer, c'est quand l'Autre n'est plus en nous, qu'il n'a plus accès à notre conscience, à nos pensées, à notre cœur que sous une forme négative où se mélangent en un poison confus la méfiance, le ressentiment, la hargne, la douleur et le dégoût; c'est quand toute dimension d'altérité est perdue - tant celle du Tout-Autre que celle des autres, mes semblables, mes "prochains" devenus terriblement lointains, étrangers et hostiles. L'enfer, c'est quand il n'y a plus que "moi", mais un "moi" insulaire, abandonné de tous - et de soi-même ; un "moi" hébété de solitude, perclus d'indifférence, harassé de révoltes stériles, sinistré dans son propre vide. Un "moi" en totale déshérence. L'enfer, c'est quand il n'y a plus personne, ni autour de soi, ni au-dessus de soi, ni à l'intérieur de soi. Radicalement personne."

Comme le notait Rabbi Nahman de Bratslav; "L'homme est en grand danger ici-bas". En grand danger de se perdre de vue, de se perdre de vie. Et c'est pourquoi Rabbi Nahman disait aussi qu'"il est interdit d'être vieux", d'être oublieux de la vie, de la dynamique du devenir, et donc qu'"il faut se renouveler chaque jour, à chaque instant, pour amorcer constamment un nouveau départ.""

II. Acte de silence

La passion du silence

"Le silence, pour advenir et se déployer, a besoin d'espace, d'un vaste et calme espace intérieur, il ne supporte aucune pression. "A qui résiste, le monde n'advient pas. Et à qui comprend trop, l'éternel se dérobe.", dit Rilke dans l'un de ses poèmes. [...] "Aussi longtemps que vous avez la volonté d'accomplir la volonté de Dieu et avez le désir de l'éternité de Dieu, aussi longtemps vous n'êtes pas pauvre; celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien et ne désire rien.""

Un ange passe

"Ce sont rarement de "bons anges" qui circulent à travers nos paroles. Plus souvent s'y glissent des "démons", ceux de l'orgueil, de la jalousie et de la médisance, du mensonge, de la flatterie ou de la colère, du mépris ou de l'indifférence [...] Si nous nous méfions tant du silence et nous ingénions à le combler par toutes sortes de bruitages, dont le langage alors réduit à du bavardage, aussi raffiné puisse-t-il être en apparence, c'est parce que nous sentons qu'il recèle un pouvoir singulier, inquiétant : celui de nous dévoiler à nous-mêmes et aux autres dans notre fragilité."

"Le souffle : pure expression de vie, signature à la fois si délicate et si pénétrante, infime et bouleversante, de la présence d'un vivant. Comme la lumière, il frémit à la lisière de la matière et de l'immatériel, entre mystère et merveille." 

""Toute parole est vaine qui n'est pas redite au-dedans, avec le consentement de l'amour", observe Maurice Zundel"

III. Acte de paradoxe

Fragilité de la foi

"Comme l'a noté Simone Weil : "Le temps, à proprement parler, n'existe pas (sinon le présent comme limite), et pourtant c'est à cela que nous sommes soumis. Telle est notre condition. Nous sommes soumis à ce qui n'existe pas. [...] Mais notre soumission existe. Nous sommes réellement attachés par des chaînes irréelles. Le temps, irréel, voile toute chose et nous-mêmes d'irréalité.""

"Simone Weil, dans son style lapidaire toujours aussi percutant, écrit : "Reniement de Saint Pierre. Dire au Christ : je te resterai fidèle, c'est déjà le renier, car c'était supposer en soi et non dans la grâce, la source de la fidélité. Heureusement, comme il était élu, ce reniement est devenu manifeste pour tous et pour lui. Chez combien d'autres, de telles vantardises s'accomplissent - et ils ne comprennent jamais.""

"Judas est un homme qui ne supporte la faiblesse ni chez les autres - et surtout pas chez son maître, homme rebelle à l'exercice de tout pouvoir temporel -, ni en lui-même lorsqu'il se découvre dépassé, écrasé par ce qu'il vient de commettre. Il ne la supporte pas parce qu'il la conçoit comme un aspect négatif, limitatif, comme un manque de volonté de puissance, une déficience, un ratage. Il ne l'appréhende pas dans toute son amplitude, dans l'étrangeté de son ambivalence, il n'en retient que la face étroite et terne. Que l'aspect d'insignifiance; une pente sans aspérité qui ne peut mener qu'à l'échec. L'autre face, toute en souplesse et d'une grande capacité réfléchissante, il l'ignore. C'est pourtant celle-là que son aître est venu éclairer."

L'angoisse : une chance à saisir

""Nul n'est sauvé, sinon par la grâce, rappelle Kierkegaard. Mais il est un péché qui rend impossible de l'obtenir, et c'est le manque de sincérité." On peut ajouter : le manque de générosité, le manque d'hospitalité, car il en faut pour accueillir une offrande à son juste prix. Un don négligé, repoussé, ne peut pas révéler sa valeur ni sa saveur ni sa grandeur; un héritage refusé tombe en déshérence, un titre galvaudé sonne le creux, tourne au ridicule, ou à l'imposture."

IV. Acte de mémoire