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lundi 30 août 2021

Paris, mille vies

Ce court ouvrage est une traversée de Paris, une traversée de la gare Montparnasse à la gare de l'Est. Interpelé par une ombre qui dit "Qui es-tu ?", le narrateur va la suivre, de loin en loin. Il nous entraîne d'abord au lieu de la chute de son père, puis dans un tourbillon historique, fait parler les rues, les boulevards et les événements. Les temps et les visages se superposent. On vit Paris avec lui, on se perd avec lui, à la recherche de notre identité. Le temps d'une folle nuit de rencontre, où il est question de Libération, de Villon, Hugo, Artaud, Aimé Cesaire et Louise Michel... C'est tout le peuple de Paris, tous ces morts qui revivent pour une danse nocturne pas si macabre. 

Un magnifique retournement des morts auquel nous convie Gaudé par ce texte puissant ! 




jeudi 15 août 2019

Salina

Zéro esprit critique quand je lis Laurent Gaudé. C'est comme si je retrouvais un univers dans lequel tout est à sa place. Pourtant, ses ouvrages sont tout sauf reposants ou doux. C'est âpre, c'est violent. Je crois que c'est surtout la voix de l'auteur qui me plait, son côté épique, comme dans les contes et légendes. C'est d'autant plus vrai avec ce titre qui est véritablement pensé comme un conte.

Avec Salina, plongée dans l'Afrique des sables et du désert, il fait chaud, on marche sous le soleil, loin des hommes. 
Un bébé est abandonné par un cavalier, pleurant et criant, sous un soleil de plomb, devant la tribu des Djimba. Le face à face dure toute la journée. Au crépuscule, les hyènes approchent mais ne touchent pas l'enfant. Une femme se précipite pour le recueillir. 
Ce bébé, c'est Salina, que l'on retrouve à quelques jours de sa mort, marchant dans le désert. Et ce sont les seuls moments où on la verra vivante. Le reste de sa vie, c'est son fils Malaka qui la dira lors de trois soirées vers un cimetière qui n'ouvre ses portes qu'aux morts qu'il choisit. Trois nuits sur des barques remplies de citadins qui aiment les histoires et où Malaka se fait conteur d'une histoire de violence, d'amour, de vengeance et de mort. Une histoire de trois enfants, comme trois moments de la vie d'une femme bannie et mystérieuse. Une histoire de femme luttant pour sa vie dans une tribu patriarcale où elle reste étrangère. Splendide !


lundi 15 juillet 2019

La Porte des enfers

Plonger dans un roman de Larent Gaudé est souvent pour moi gage d'une lecture addictive et forte, traversée d'images et de métaphores intenses. C'est le genre de livre que j'ai du mal à lâcher, qui m'habite toute la journée qui me sépare de ses pages et sur lequel je me jette en rentrant du boulot. 
Avec ce titre, on entre dans les mystères de la mort et des enfers. Préparez vous à une excursion dantesque dans les rues de Naples et dans ses enfers.

Pippo est mort, fauché à 6 ans dans une fusillade à Naples. Ses parents, Matteo et Giuliana voient s'effondrer toute raison de vivre. Matteo tourne en rond dans les rues désertes chaque nuit, bercé par son taxi. Giuliana maudit le monde. Au cours de ses errances, Matteo rencontre des passionnés de l'enfer, l'enfer sur terre ou ailleurs. Une étrange assemblée, dans un bar ouvert à des heures indues. Une assemblée qui l'accompagne bientôt dans la quête de son fils. 

Roman aux notes fantastiques, qui m'a beaucoup rappelé Ouragan. Mais quelle noirceur, quelle douleur, quelle terreur que la mort et ses enfers ! Beaucoup moins optimiste finalement que ce qui se vit à Haïti. Joie pourtant de cette lecture, de l'écriture de Gaudé. 



dimanche 3 mars 2019

Eldorado

Avec cet ouvrage, j'ai retrouvé la plume chérie de Laurent Gaudé. Il y est question de migration et de rêves. Destins croisés du capitaine Piracci et de Soleiman, des deux côtés de la muraille méditerranée, de Lampedusa au Soudan. L'un est sur l'Aquarius ou équivalent, il sauve les migrants des eaux noires et tumultueuses, les confie à la police. L'autre quitte son pays, avec son frère, des rêves d'avenir plein la tête. Rêves mis à mal durant le voyage, toujours plus dur. Et Piracci ne peut plus, il n'a plus de rêves maintenant qu'il a rencontré une femme, à qui il a confié une arme. Il redevient sensible au sens des autres, de ce qu'il fait, de ce qu'il cherche. 

"Aucune frontière n'est facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi. Nous avons cru pouvoir passer sans la moindre difficulté, mais il faut s'arracher la peau pour quitter son pays. Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes"

Un roman toujours d'actualité, des vies comme celles-ci, des fantômes sur les routes et des fantômes qui mettent en centre de rétention, un Eldorado toujours plus difficile à atteindre, avec toujours plus de sang sur ses murs.

lundi 2 avril 2018

Danser les ombres

Haïti, l'esprit Ravage s’arrête devant Lucine et promet de bouleverser sa vie. Peu de temps après, sa sœur Nine meurt, laissant deux orphelins. Lucine part à Port au Prince, annoncer la nouvelle au père. Elle y retrouve la vie de ses années d'étudiante, ce bouillonnement, cet appel à la lutte. Et elle y recroise des personnes oubliées. 
Matrak, taxi, vient de perdre son coq. Il sent bien que les esprits sont contre lui mais il est décidé à lutter. 
Saul, le batard, pas encore médecin, soigne les pauvres. Il se réunit avec Tess, Sénèque et les autres dans un vieux bordel pour refaire le monde. A côté d'une école de jolies infirmières. Tout démarre avec les voix, les personnages que l'on découvre petit à petit, puis qui se croisent, se voient, se rencontrent. Puis se perdent avec le tremblement de terre... Jusqu'à confondre les morts et les vivants.

Un Laurent Gaudé qui n'a pas ce souffle épique du début à la fin, mais qui monte progressivement en puissance, jusque à cette fin hypnotique, cette danse des vivants et des morts qui subjugue le lecteur et lui fait oublier le début un peu lent.

samedi 11 novembre 2017

Cris

Marius, Jules, Messard, Barboni... des noms qui introduisent des voix, des mots, des cris. Soldats, sur le front, ensevelis dans les tranchées, prêts à lancer l'assaut, à gagner quelques mètres. Jules, seul, s'éloigne. Il a le petit papier magique qui lui permet de fuir la mort, quelques jours. Mais il est sourd. Ou plutôt, il n'entend que des cris, des voix, qui n'émanent pas de lui. Les voix de ses autres, peut-être, qu'il a laissés. Le cri de ce fou, qui survit entre les lignes de feu. Le cri de ces hommes qui se regardent mourir, assommés par le feu.

Chant choral, comme souvent chez Gaudé, il m'a touché plus par son sujet que par la plume et le style de l'auteur, que j'ai trouvé assez forcé. Une lecture de circonstance en ce 11 novembre.


lundi 30 octobre 2017

Ecoutez nos défaites

Gaudé et moi, c'est une histoire d'amour ! Franchement, j'adore son écriture épique, ses personnages multiples, son goût de l'antique... Avec ce titre, je retrouve tous les ingrédients pour passer un excellent moment de lecture.

Six personnages, différents temps de combats et de guerre, dans des lieux divers. Hannibal, de l'Espagne à l'Italie avant le retour à Carthage. Assem, espion français. Mariam, archéologue des zones de guerre. Le général Grant durant la guerre de Sécession. Le Negus, Haïlé Sélassié, chassé d'Ethiopie. Sullivan, cet américain qui a traqué Ben Laden. Et qu'Assem doit à son tour neutraliser. Mais c'est aussi tous ces guerriers, ceux de la guerre de Troie, évoqués, c'est Antoine, dans l'épigraphe, c'est ceux qui n'ont pas laissé de nom et de traces.

Certains personnages se croisent donc. C'est Assem et Mariam, lors d'une étreinte d'une nuit, furtive mais marquante. C'est Sullivan (dit Job) et Assem, qui se parlent dans un hall d'hôtel. 

Mariam, qui travaille pour l'Unesco et les musées d'Irak. Qui cherche des objets sauvés des pillages. Qui donne des visages et des objets à l'Histoire, pour qu'elle puisse se raconter. Elle lutte, avec ses petites armes, contre la destruction et l'oubli qu'imposent les djihadistes. Elle tente de sauver des hommes, comme le gardien du site de Palmyre. Et peut-être, de se sauver elle-même ?
"Ce qui reste, c'est ce qu'elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers, mais ce que l'homme offre au temps, la part de ce qu'il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n'a pas de prise, les geste d'éternité. Aujourd'hui, c'est cette part que les hommes en noir menacent [...] Ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c'est la jouissance de pouvoir effacer l'Histoire"
"J'imagine qu'il a parlé de l'importance de ne pas oublier que nous sommes des pilleurs de tombes. Que les pharaons se sont enfermés dans leur tombeau pour l'éternité et que nos ouverture, nos effractions, même au nom de l'Histoire, restent des intrusions de forbans. Il ne faut pas l'oublier. Nous construisons une science, nous sommes rigoureux, nous étudions dans les bibliothèques, nous parlons de patrimoine, de l'Histoire, de la mémoire des civilisations, mais il ne faut pas taire cette chose-là : le plaisir de l'effraction. Les squelettes, les momies, les objets funéraires, nous les volons au néant. Nous ouvrons des salles qui devraient rester fermées. Hier c'était à la dynamite, aujourd'hui c'est avec une infinie précaution, mais malheur à celui qui oublie que le geste est le même"

Assem est fatigué. Il a mené bien des missions et celle-ci ne l'inspire pas. Il connait bien la guerre mais il sent aussi qu'il se perd.
"Il voulait être dans l'Histoire - pas reconnu par elle (il n'a pas cette ambition) mais la sentir, être dans les endroits du monde où elle se cherche, se convulse, hésite, prend des formes effrayantes, démesurées. Sentir son souffle, voir comment elle modèle des pays, déforme des vies, crée des espaces singuliers"
Sullivan aimait la guerre. Et puis, il a vu des choses qui l'ont déchiré. Qui l'ont fait sortir du rang. Et maintenant, c'est une menace.

Et tous ces généraux, ces rois, ces guerriers, Hannibal, Grant ou le Négus, ce sont des héros, des incontournables de l'histoire. On les suit dans les combats, au milieu de leurs hommes, dans les charniers d'une fin de journée de massacre. On les rejoint dans leurs moments de doute ou de bravoure, de solitude. Et même vainqueurs, ils sentent bien qu'il perdent...
 
"On ne peut partir au combat avec l'espoir de revenir intact. "Souviens-toi de Mycènes..." Au départ, déjà, il y a le sang et le deuil. Au départ, déjà, il faut accepter l'idée d'être amputé de ce qui vous est le plus cher. Au départ, déjà, la certitude qu'il n'y aura aucune victoire pleine et joyeuse"
"La seule chose qui les différencie des confédérés, c'est la cause. Ce n'est pas rien. Il faut s'accrocher à cela. Le reste va être sale. Les hommes vont se tuer à grande échelle et il va falloir tenir. Les soldats, quel que soit leur camp, vont plonger dans le feu et la mêlée et ils découvriront avec stupeur la face immonde du meurtre"
"Certains hommes font la guerre à condition qu'elle ne les touche pas. Ils acceptent de mettre leur vie dans la balance, oui, mais pas celles de leur femme, de leurs enfants, pas les caves pleines d'amphores d'huile et de vin de leur région, pas les belles bâtisses dont ils ont hérité. Flaminius est de ceux-là. Hannibal le sent. Il va mettre à feu et à sang cette région, et le Romain perdra son sang-froid et sa clairvoyance"
"Autour de lui, les hommes commencent à pleurer. Pas à chanter, pas à hurler de joie : à pleurer sur leur propre victoire"
 Un roman dur, pour ses descriptions des combats, pour les douleurs des guerriers, lucides sur leur sort et celui de leurs hommes, défaits par la violence, le sang, les armes. Mangés par la guerre. Mais beau par son écriture, par les portraits en creux de ces héros qui n'en sont pas, mais qui sont vus comme des justes ou des barbares, sans nuance, alors que Gaudé nous détache
de cette vision simpliste, par les réflexions sur l'histoire et son écriture, sur les combats de civilisations, qui font pencher les balances de l'histoire.