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mardi 29 décembre 2015

Le journal d'une femme de chambre

Octave Mirbeau, je vous en avais un peu parlé lors de ma lecture du Jardin des supplices. Je le recroise dans un autre contexte avec le journal de Célestine, une femme de chambre parisienne qui vient de trouver une place en Normandie. Elle a un peu de mal à s’accoutumer à la lourdeur et à la grossièreté de la Province et conte dans son journal ses souvenirs de Paris. 

Et à vrai dire, c'est plutôt édifiant sur la vie des bourgeois parisiens du XIXe. Ils ont tous les vices : avares, fétichistes, sales, prétentieux, libidineux... Chaque note est prétexte à évoquer l'un ou l'autre de ces maîtres, de conter leur intimité et leurs manies, d'en rire ou de s'en offusquer. C'est aussi l'occasion pour Célestine de s'examiner, d'analyser ses propres réactions, sa perméabilité au vice. Et il ne faut pas croire que la perversité soit le propre du bourgeois, les serviteurs et les paysans en prennent aussi pour leur grade.

Dans ce roman, qui est un peu l'itinéraire d'une femme de chambre, son roman d'apprentissage, le lecteur est éclaboussé de tous les relents de l'humanité dans ce qu'elle a de plus bas et de plus malsain. Ce n'est pas comme Zola qui nous impose les détails de chaque accouchement, c'est plutôt la saleté morale et la perversité comme moteur de l'homme. C'est assez désespérant d'ailleurs de contempler l'homme sous ce prisme et j'espère que Mirbeau en avait d'autres car il y a de quoi déprimer. Ce qui sauve notre bonne humeur, c'est l'humour de certaines situations, la beauté des autres... Oui, malgré le fumier qu'agite Célestine, quelques jolis fleurs croissent. Et puis, le style est plutôt prenant et Célestine attachante. 

L'ensemble en fait un roman agréable à lire, parfois un peu déprimant (car l'homme n'est pas si différent aujourd'hui). Et c'est bien moins terrible que Le jardin des supplices car on n'y retrouve ni le sadisme ni le masochisme de ce titre. Par contre, on reste en plein dans le décadent !


mercredi 2 juillet 2014

Le jardin des supplices

C'est Ingannmic qui m'a proposé cette LC autour d'Octave Mirbeau et je l'en remercie. Ce roman aurait pu rester encore quelques années dans ma PAL tellement sa couverture me déplaît. Quant au contenu, il sent la fin du XIXe siècle, le symbolisme et la décadence à plein nez...

Il y a des relents de Sade et de Huysmans dans ce livre à la construction gigogne. Tout commence par une conversation d'intellectuels. Ceux-ci s'accordent à dire que toute société est fondée sur le crime. Mais le meurtre a-t-il un sexe ? Peut-on imaginer la femme (tendre et douce) comme criminelle ? Un homme intervient pour conter sa propre histoire. 

Fils de commerçant, il n'a vécu que de crimes et d'expédients, escroc et maître chanteur à ses heures. Un ami ministre lui offre l'aventure et la richesse : il sera embryologiste à Ceylan. Pendant le voyage, il rencontre Clara, une jeune anglaise qu'il imagine pure. Mais c'est en réalité une femme sadique et hystérique qui l'introduit au jardin des supplices. Après la visite du bagne où l'on voit les hommes devenus des bêtes, on suit notre couple dans un jardin flottant. Les fleurs délétères y sont multiples et les tortures raffinées atroces. 

Le personnage de Clara, qui se distrait de son ennui par l'observation de la souffrance et de la mort, est effrayante d'inhumanité. Elle a comme un orgasme à la vision de la torture et de la mort. Certes, ce rapport entre amour, érotisme et mort n'est pas nouveau. Mais la violence et le sadisme des supplices chinois est insupportable. Or, Clara y lit un plaisir esthétique. On est dans Barbey d'Aurévilly avec ses Diaboliques, dans son Bonheur est dans le crime... Amoralité, crime et jouissance de ce crime sans culpabilité sont les maîtres mots de ces récits.

Et malgré les différences de ton et l'artifice des récits emboîtés, ce livre forme un ensemble plutôt convaincant.

Dans ce roman, Octave Mirbeau montre la corruption générale des sociétés : les mondes exotiques se vantent de la subtilité de leurs supplices, les Européens tuent des indigènes comme ils feraient des safaris. Et la décadence touche tous les niveaux de la société : le commerçant, le député, le ministre, la ville comme la campagne. La IIIe République y apparaît comme mesquine et ridicule, se vendant au plus offrant et au plus criminel. Cela interroge bien entendu sur les valeurs morales de cette société, sur la notion de progrès et de décadence.

Un roman malsain et subversif, qui met mal à l'aise, dont les scènes descriptives font frissonner d'horreur, à ne pas mettre en des mains non averties.

Poussin, Martyre de St Erasme, 1628-1629